LE JEUNE HOMME DE MARCELINE
Son nom? — Marceline l'appelle Olivier. — Autres renseignements qu'elle donne. — Acte de décès de son enfant naturel , — dont le père n'est pas Eugène De Bonne , — ni Jeuclier, — ni Saint-Marcellin , — ni Marcellus, — ni Tardieu de Saint-Marcel , — ni Dupuy des Islets, — ni H. Audihert. — C'est Latouche. — Témoignages.
Et maintenant quel est le nom de l’inconnu qui sut inspirer une si brûlante passion?
Dans ses premières poésies, c’est par le nom d'Olivier que Marceline désigne toujours son amant (plus tard elle ne le nomme plus) :
Pourquoi, mon Olivier, m’as-tu fait des serments?...
(1*) Cf. édition 1820, pages 15, 41, 107, 121, 165; édition 1825, pages 121, 133.
De même, c’est encore Olivier qu’elle appelle l’amoureux héros d’une petite pastorale intitulée Marie, qui est probablement sa première œuvre en prose. Marie a paru tout d’abord dans l’édition originale des poésies, donnée par le libraire Louis à la lin de 1818 et datée de 1819. La Bibliothèque de Douai possède un exemplaire de ce recueil devenu rarissime : l’exemplaire même que lui a laissé Yalmore, le mari de Marceline. On n’ouvre pas sans émotion cette mince plaquette où sont notées pour la première fois quelquesunes des clameurs les plus sincères et les plus déchirantes qu’ Amour ait jamais tirées d’un cœur de femme; mais, hélas! quand on arrive aux pages qui devaient contenir Marie, on s’aperçoit qu’elles ont été soigneusement arrachées (1). Est-ce là un effet — déplorable — de la jalousie de Prosper Lanchantin, dit Valmore? C’est peu probable, car la nouvelle est d’une innocence plus que rassurante : c’est, à la manière rose de Mme Deshoulières, l'histoire
(1) Il n’existe à ma connaissance qu’un seul exemplaire complet de cette édition de 1819, que beaucoup de bibliographes ont ignorée, comme M. G. Vicaire.
de deux jeunes bergers; on y voit Olivier et Marie échanger de « tendres aveux » sous l’œil de leurs agneaux; après quoi Olivier, qui est pauvre, refuse la main de Marie parce qu’elle est riche; il s’éloigne, mais un vieux berger l’adopte ; alors il revient et épouse sa bien-aimée. Tout cela n’est pas méchant. Sans doute, on sent bien qu’en écrivant cette pastorale Marceline songeait à sa propre histoire, et qu’elle y racontait ses amours, du moins tels qu’elle aurait voulu qu’ils se fussent passés. Mais notre candide héroïne pensait bien plus encore à sa passion, et surtout avec une chaleur plus dangereuse, quand elle composait ses poèmes; et c’est pourquoi je ne comprends pas pour quelle raison Prosper Valmore (si c’est lui) aurait tenu particulièrement à faire disparaître cette fade historiette, — à moins qu’il ne s’y trouvât quelque allusion qui nous échappe, ou, qui sait? un souvenir manuscrit, même un nom sur l’exemplaire, peut-être...
Quoi qu'il en soit, Olivier n’est pas un nom de pastorale ou d’élégie, et que Marceline donne à son ami seulement dans ses vers; c’est le nom dont elle l’appelait au
temps de leur liaison; et nous en avons la preuve par un billet qu’elle lui adressait apparemment en 1809 ou 1810 — billet infiniment précieux pour nous, car c’est la seule lettre d’amour de Marceline qui ait été conservée: (1)
« Janvier.
« Ne viens pas demain, bien aimé, j’ai mille corvées à faire, des visites d’obligation. Hier, j’ai reçu celle d’un gros homme d’esprit tout poudré, qui s’est d’abord mis à deux genoux pour demander merci. J’ai ri et j’ai reçu l’hommage de ses bonbons et de ses almanachs, que dis-je! des plus précieux recueils du monde, puisque le nom de tout ce que j’aime s’y trouve. J’ai baisé ce nom qui décidera de mon sort. Adieu, mon Olivier.
« Et mes trois frères, mes trois amis? Apporte-les-moi donc, je t’en prie, ne laisse pas écouler un jour sans travailler. Songes que tu t’occupes de mon bonheur. Je la veux, cette jambe de bois chérie, ce pauvre poète déchiré, et surtout ce barbier laid et intéressant; que tu as bien fait de les mettre en Espagne! Ils n’ont jamais froid. Viens-y, petit ami, viens nous
(1) Voyez Louis Vérité, Un Episode peu connu de la vie de Marceline Desbordes-Valmore , d’après une lettre inédite écrite à son * amant, reproduite en fac-similé (Douai, 1896, in-12). M. B. Rivière, qui a vu l’original de cette lettre, m'assure qu’il est indubitablement authentique.
chauffer au soleil le plus pur. En attendant je te verrai samedi au coin du feu de mon amie. »
Enfin nous avons un autre indice sur le nom du jeune homme : « J’étais à toi peutêtre avant de t’avoir vu; ma vie en se formant fut promise à la tienne », s’écrie Mme Yalmore dans une Elégie : (1)
Ton nom m’en avertit par un trouble imprévu,
Ton âme s’y cachait pour éveiller la mienne.
J’ai deviné par lui mon amant et mon maître.
Dans un regard muet nos âmes s’embrassèrent Au fond de ce regard ton nom se révéla.
Et ailleurs :
Ton nom, partout ton nom console mon oreille;
Tu sais que dans mon nom le ciel daigna l’écrire On ne peut m’appeler sans te jeter vers moi; Chaque lettre en est mienne et me mêle avec toi (2) ;
(2) Ces vers de Marceline très intéressants pour nous,
et que l’on ne connaissait que sous leur seconde forme,
ont paru dans un ouvrage très bizarre : le Miroir des Salons, par M®1 2 * * * 6 de Saint-Surin (Paris, 1834, in-8), page LII. — Voici une autre variante que j’ai relevée
dans un des manuscrits de Marceline : « Tu sais que dans ton nom le mien ne peut l’écrire (sic), — On ne peut m’appeler sans le jeter sur moi ; — Chaque lettre
en est mienne... »
vers qui sont devenus dans la rédaction définitive :
Tu sais que dans le mien le ciel daigna l’écrire;
On ne peut m’appeler sans t’annoncer à moi,
Car depuis mon baptême il m’enlace avec toi (1),
ce qui veut dire, si je comprends bien, que, dans les prénoms de Mme Valmore, à savoir: Marceline-Félicité-Josèphe, il y a le nom de famille ou de baptême de son amant.
Voilà tout ce que nous savons sur le nom du « jeune homme de Marceline ». Mais nous avons quelques détails sur sa personne. D’abord il avait les yeux bleus (2) et une voix très agréable ; Marceline ne nous dit nulle part qu’il était beau, comme elle l’écrira plus tard de son mari, mais elle nous parle souvent de la voix « tendre et voilée », de la voix « saisissante » d’Olivier, de cette « flamme sonore », qu’elle croyait voir (3). — Nous savons encore que, peu après la rupture de sa liaison, Olivier fit une maladie grave.
(1) Un nom pour deux cœurs.
(2) Edition 1830, III, page 3*9.
(3) Edition 1825, page 27; I, 88, 99, 200.
Qu’ai-je appris ! le sais-tu? sa vie est menacée ;
On tremble pour ses jours.
J’ai couru... Je suis faible... et ma langue glacée Peut à peine... Ma sœur, je l’aime donc toujours! (1)
Enfin nous savons qu’Olivier possédait un chien, dont sa maîtresse parle souvent (2) ; qu’il était poète de son métier, et que, malgré sa jeunesse, il avait déjà d’assez grands succès littéraires au temps de sa liaison, de la « gloire » même (mais cela, c’est Marceline qui le dit) :
J’ai lu ces vers charmants où son âme respire. (3)
Je le lisais partout, ce nom rempli de charmes,
D’un éloge enchanteur toujours environné, A mes yeux éblouis il s’offrait couronné. (4)
Rendez sa jeune gloire à ses jeunes amis;
Qu’ils marchent tous ensemble, et qu’il les guide
[ encore ,
Vers ces lauriers lointains que le bel âge adore ! (5)
(2) Le Chien d'Olivier , etc.
(5) I, 121 ; cf. I, 01, 214.
En somme, il ressort de tout cela qu’Olivier était un jeune littérateur habitué des coulisses et ami de Délia, chez qui Marceline le rencontrait « au coin du feu ». Joignez ce que nous savons par ailleurs: qu’il était d’un caractère plutôt difficile; qu’il avait encore son père en province, qui ignorait sa liaison; enfin qu’au temps de ses amours avec Marceline, il collaborait apparemment à quelque Almanach des Muses ou Chansonnier des Grâces , et qu’il écrivait soit un roman, soit une pièce de théâtre, dont la scène se passait en Espagne, avec un « barbier laid et intéressant » et un « pauvre poète déchiré » pour personnages, et une « jambe de bois » brochant sur le tout, si j’ose dire; — et vous conviendrez que nous possédons en somme pas mal de renseignements sur le jeune homme de Marceline.
Mais son véritable nom? — Il y a déjà longtemps qu'on le réclame. En 1896, M. Jules Lemaître, traitant de Mme Desbordes-Valmore, dans son feuilleton des Débats, se demandait déjà qui avait pu être l’ami de Mlle Desbordes. M. Rivière, M. Pougin, M. Frédéric Loliée, et bien d’autres, se sont posés la même question. Ce qui
augmente la difficulté, c’est qu’on ne connaît pas de lettres de notre héroïne qui soient antérieures à 1813. Peut-être Marceline parlait-elle de son amant dans l’épitre qu’annonce en ces termes le catalogue d’une vente d’autographes :
« Mlle Desbordes (Mme Desbordes- Valmore) à Grétry, 12 octobre 1809: curieuse lettre écrite peu de temps après que Mme Desbordes-Valmore avait quitté le théâtre. » (1)
En octobre 1809, Marceline devait avoir déjà rencontré son séducteur et sans doute est-ce à cause de lui qu’elle venait d’abandonner la scène. Malheureusement cette lettre a disparu comme toutes celles de la même époque, et il faut bien nous passer de témoignages contemporains.
Voici l’acte de décès de l’enfant naturel de Mlle Desbordes :
(1) Vente Charavay, du 21 mai 1892 (renseignement communiqué par M. Rivière). — Le conservateur du musée Grétry, à Liège, interrogé par M. Rivière, lui a répondu que cette lettre ne se trouve pas dans les collections dont il a la charge.
« Du onzième jour du mois d’avril, l’an dix huit cent seize, à onze heures, acte de décès de Marie-Eugène De Bonne, décédé le 10 de ce mois, à neuf heures de relevée, âgé de cinq ans neuf mois et seize jours, né à Paris (Seine), demeurant rue de l’Evêque, 5e section, n° 1377, fils de M. Jean-Eugène De Bonne, négociant, et de dame Marceline Desbordes, conjointe.
« Sur la déclaration du père âgé de cinquantetrois ans, et de Jean-Henri Bataille, fabricant, âgé de trente-cinq ans, demeurant même rue, qui ont signé.
« Constaté par moi, baron Louis Devos, chevalier de l’ordre du Lion de Belgique, officier de Tétât civil, soussigné. Duquel acte il a été donné lecture.
« Signé: J. Battaille, J. Eugène De Bonne, le baron Devos. »
Qu’est-ce donc que ce Jean-Eugène De Bonne qui se prétend époux de Marceline (conjointe) et père de l’enfant? On trouve que le Théâtre de la Monnaie avait un caissier de ce nom entre 1801 et 1804 (1). Peut-être De Bonne était-il encore employé au théâtre en 1808, lors du premier séjour de Marceline à Bruxelles, et même en 1816; ou bien, si à ce moment il s’était « retiré »,
(1) A. Pougin, dans le Gaulois , 1er mai 1898.
MARCELINE DESBOBDES —VALMORE 115
sans doute était-il resté en relations avec l’actrice qu’il avait connue huit ans plus tôt; et alors, par complaisance, pour épargner à son amie un aveu humiliant, il put se dire le père de l’enfant, comme nous voyons qu'il se déclara le mari de Mlle Desbordes... Voilà bien des hypothèses, mais comment expliquer autrement cet étrange acte de décès ? Car, admettre que le séducteur de Marceline ait été ce « négociant » belge de cinquante-trois ans, il n’y faut point songer : tout ce qu’elle nous a laissé deviner de son roman s’y oppose. L’enfant s’appelait Eugène comme De Bonne, c’est vrai. Mais bien d’autres personnages ont traversé la vie de Mme Valmore, qui portaient cet harmonieux prénom, et notamment l’acteur Eugène Ordinaire (1). En outre, une des sœurs de Marceline s’appelait Eugénie, et il est très naturel de supposer qu’elle avait servi de marraine au petit garçon.
Autre chose. Dans une de ses lettres inédites à Caroline Branchu (3 novembre
(1) Marceline le mentionne dans une lettre publiée par M. Pougin. Gf. une notice de sa vie donnée à L 'Intermédiaire des Chercheurs , LVII, 698, par M. H. Lyonnet.
MARCELINE DESROlinES -VAI.MORE
1837), Mme Valmore écrit: « Merci, ma
Caroline, (le bien accueillir mon bon et vieux ami Jeuclier. Il ma servi de père et m'a sauvé l'honneur, pauvre fille que j’étais ; c’est une digne et bonne créature. » Qu'est-ce à dire? Je n’ai pu trouver aucun renseignement sur ce Jeuclier, dont Marceline parle quelquefois au cours de sa correspondance. A-t-il joué un rôle dans la vie de notre amie? au moment de la naissance de son enfant? On ne sait.
M. Jules Lemaître incline à reconnaître le séducteur de Mlle Desbordes dans Saint- Marcellin, fils naturel de Fontanes, ou dans le comte de Marcellus, père du diplomate qui découvrit la Vénus de Milo ; et leurs noms s’accordent en effet avec ce que Marceline nous dit sur celui de son amant:
Tu sais que dans le mien le ciel daigna récrire, etc.
Mais Jean-Victor Fontanes, dit Saint- Marcellin, était né le 11 mai 1791 ; il aurait donc eu dix-sept ans à peine lors de ses relations avec M,le Desbordes. En outre, à cette époque, il devait étudier encore à l’Ecole militaire de Fontainebleau. Ce fut
un officier très brave, qui ne fit point de littérature tant qu’il put se battre. Sous la Restauration seulement, il publia deux vaudevilles en un acte : les Arrêts (1818), le Bal à la mode (1818), et un opéra-comique en trois actes : Wallace ou le Ménestrel écossais (1818). Il mourut en duel, le 2 février 1819, d’une balle dans le basventre. On a encore imprimé sous son nom, en 1823, une Relation d'un voyage à Gand en 1815. Dans tout cela, il n’est nullement question de poète, de barbier, de l’Espagne, ni d 'Olivier.
Quant à Louis-Marie-Auguste Demartin du Tyrac, comte de Marcellus, je ne crois pas qu’il ait jamais pu passer, même aux yeux de sa maîtresse, pour un « homme d’un talent immense. »
Rendez sa jeune gloire à ses jeunes amis...
Vers 1810, s’il était glorieux, c’était pour avoir publié la Vie de M. Martin de Bonefond, curé de Marmande (Bordeaux, 1810), et il n’était plus, en tout cas, dans le jeune âge comme l'amant de Marceline, attendu qu’il avait trente-quatre ans, étant né en
1776. Quant à son fils, le secrétaire d’ambassade de Chateaubriand, il était âgé de quinze ans lors de la naissance de l’enfant de Mlle Desbordes. Il aurait donc fallu qu’il séduisît notre amie à quatorze ans. C’est jeune.
J’ai trouvé un Tardieu de Saint-Marcel, auteur d’un poème épique sur Charles Martel et collaborateur de /’ Almanach des Muses en 1813 (1). Mais c’est tout ce qu’on sait sur lui. Et cela prouve que, si M. de Marcellus le père ne fut pas fort glorieux, Tardieu de Saint-Marcel le fut moins encore.
Dans un agréable article, M. Frédéric Loliée a mis en avant le nom du chevalier Dupuy des Islets (2). Ce gentilhomme publiait des vers dans /’ Almanach des Muses. De plus, il tenait le feuilleton dramatique de la Gazette de France et du Mercure de France; il avait donc une certaine importance dans le monde des coulisses. « En même temps que Marceline, écrit M. Loliée, le chevalier Dupuy des
(1) Jullien, Histoire de la poésie à l’époque impériale. I, page 218 sq. — Quérard, France littéraire, au mot : Saint-Marcel.
(2) Revue des Revues , 1er mars 1898.
Islets courtisait Zélia [Délia?], une Grecque de naissance, sensible à la flatterie et au plaisir. C’est à celle-ci qu’il écrivait, en 1813 :
J’aime tes grands yeux noirs en amandes fendus,
Prédicateurs charmants des plaisirs défendus. »
A cela j’ajouterai un détail qui a échappé à M. Loliée, c’est que Dupuy des Islets a consacré, dans le Mercure de France (1), deux articles très louangeurs à notre héroïne, lors de ses débuts à l’Odéon en 1813. Mais Marceline avait remporté là un succès éclatant : tous les journaux publièrent sur elle des articles enthousiastes, et ceux du chevalier Dupuy ne sont même pas les plus aimables. En outre, je crois bien que c’est lui qu’elle remerciait par cette lettre, qui est datée du jour même qu’avait paru le second article du Mercure :
« J’aurais bien de la peine, Monsieur, à vous exprimer le plaisir que j’ai ressenti en lisant votre article et la reconnaissance dont il m’a pénétrée. J’y ai reconnu votre externe bonté, — pou vais- je espérer quand j’eus l’honneur de vous
(1) 1er et 8 mai 1813.
voir pour la première fois, que vous deviez un jour me faire tant de bien? Vous m’en avez fait, Monsieur, plus que je ne saurais le dire ; je vous dois de respirer librement, et c’est un grand bonheur, vous le devinerez sans peine en songeant de quelle importance est un tel article au sort d une personne dont l’existence entière repose sur l’opinion du public.
« Je suis, Monsieur, en attendant le plaisir de vous voir et de vous remercier, votre humble servante.
Mnc Desbordes. »
Paris, le 8 mai 1813. (1)
Joignez que ce Dupuy des Islets était un être assez vil. « Auteur de quelques misérables poésies, il s'est traîné à la suite de tous les gouvernements en chevrotant de pauvres vers sur tous les tons; c'est l'inévitable des almanachs chantants et le plus grand fabricant de louanges plates », déclare sans aménité le Petit Dictionnaire des Girouettes (1826) (2). Il était créole, né vers 1770 à Saint-Domingue. Sous l'Empire, en même temps qu’il tenait plusieurs rubriques dramatiques, il collaborait sans trop d’éclat
(1) Lettre inédite communiquée par M. Pierre Louys.
(2) Petit Dictionnaire des Girouettes par une Société d'immobiles (Paris, 1826, in-32), page 45.
à V Almanach des Muses, au Souvenir des Ménestrels , ou aux Hommages poétiques. Il
est l’un des auteurs d une comédie en un acte et en vers : Roufignac ou le Donneur de conseils, jouée à l’Odéon en septembre 1810. De plus il a écrit sur la naissance du roi de Rome quelques-uns des vers les plus irrésistiblement comiques qui aient paru à cette occasion :
Le bronze a retenti, quel charme involontaire Saisit mes sens ? Il naît, cet enfant précieux;
Il naît et d’un cri glorieux Il frappe de nos rois l’asile liériditaire ;
D’un héros immortel, immortel rejeton,
France, il semble sourire à ton joyeux tonnerre; Et, du berceau chargé des destins de la terre,
Il révèle Napoléon.
En 1814, ce bonapartisme dithyrambique fit subitement place au royalisme le plus échevelé: Dupuy dédia à Madame, duchesse d’Angoulême, une romance intitulée la Vertu couronnée, et une cantate sur le roi à Monsieur; enfin, c’est lui qui s’écriait, en voyant tomber quelques gouttes de pluie, le jour de l'entrée de la duchesse de Berry : « Ce sont les larmes des bonapartistes ! » Pour le récompenser de tant de services,
Louis XVIII le nomma major de cavalerie et chevalier de Saint-Louis (1). Il n’y a décidément aucune raison pour que ce soit ce chevalier Dupuy des Islets que Marceline ait adoré toute sa vie...
Mais voici une piste qui pourrait être plus sérieuse. Au dos de la précieuse lettre de Mlle Desbordes à Olivier que nous avons citée, un inconnu, probablement l’un des possesseurs de l'autographe, a écrit ceci :
« Lettre autographe de Mme Desbordes-Valmore adressée à M. H. Audibert, ami de Talma, secrétaire de M. de Martignac, conseiller d’Etat et auteur d’ouvrages sur le théâtre, M. Audibert, comme on le voit, était l’amant de Mme Desbordes, actrice à cette époque (1820- 1825) de l’Odéon ; il est appelé ici « Olivier. » (M. Audibert était marseillais). Dans ses poésies, Mme Desbordes parle souvent d’un Olivier. « Le plus précieux recueil du monde », comme il est dit dans cette lettre, était un album de musique avec paroles de M. Audibert, de cet Olivier qui devait décider le sort de Mme Desbordes ! Quant à la « jambe de bois chérie », je ne sais ce que c'est; M. Audibert n’a jamais eu, que je sache, de jambe de bois. Le coin du feu de son amie
(1) Biographie nouvelle des contemporains, par Arnault, Jay, Jouy, Norvins, etc.
MARCELINE BESBORDES -VALMORE
était le coin du feu de Mlle Délia, actrice à l’Odéon et par conséquent camarade de Mme Des bordes. »
Cette note fourmille d’erreurs qu’il n’est pas besoin de relever, et tous ceux qui l’ont examinée jusqu’à présent l’ont déclarée absurde pour cette raison qu’Audibert, étant né en 1797 comme le disent tous les dictionnaires biographiques sans exception, n’a pu être l’amant et le séducteur de MUo Desbordes en 1809, à douze ans. Seulement, Audibert n’est pas né en 1797 : j’ai trouvé son acte de naissance à la mairie de Marseille, et l’on y voit qu’il était venu au monde le 3 avril 1786, sur la paroisse des Accoules. D’où il suit qu’il avait non pas douze ans en 1809, mais vingt-trois ans, et qu’il a pu être un ami très sérieux pour Marceline. Ainsi, l’auteur de la note a raison contre les dictionnaires ; cela prouve qu’il devait connaître bien l’homme dont il parle, s’il connaissait mal la biographie de Mm<* Valmore; il répète apparemment des propos qui couraient dans l’entourage d’Audibert, et son témoignage n’est pas sans intérêt.
Louis-François-Hilarion Audibert était le
MARCELINE DESBORDEB -VALMORE
fils d'un avocat d’Aix (1), et il nous apprend lui-même (2) qu’il avait fait ses classes au lycée de Marseille. A Paris, il suivait la profession d'avocat, comme son père, quand il fut attaché au cabinet du ministre Chateaubriand. Nommé ensuite maître des requêtes, il démissionna en 1830 par royalisme et pour ne pas servir Louis-Philippe. Il collaborait à la Quotidienne et il était « fort spirituel », dit Mme Ancelot (3). Voilà tout ce que nous savons sur lui. Je puis vous affirmer qu’il n’était pas doué d'un « talent immense ». Mais il avait bien pu donner des conseils à Mll° Desbordes quand elle débutait. En 1809 et 1810, il publia dans Y Almanach des Muses un Madrigal et une romance : l'Hermite (4). (Rappelez-vous la phrase de Marceline dans sa lettre à Olivier : « ... ses almanachs, que dis-je! les plus précieux recueils du monde, puisque le nom de tout ce que j’aime s’y trouve ».) Puis, sa collaboration cesse, et l’on ne re-
(1) Son père, Jean-Baptiste Audibert; sa mère, Marie- Anne-François-Xavier Port.
(2) Histoire et Roman, page 183.
(3) Un salon de Paris (in-16), page 46.
(4) Réimprimée dans Y Almanach dédié aux Dames de 1816, page 81.
trouve plus son nom que dans VA Imanach des Muses de 1815 (1). Etait-il en voyage? Peutêtre; en tout cas, je n’ai pas découvert dans ses ouvrages le moindre souvenir d’Italie.
Ils ne sont pas nombreux, ses ouvrages. Ce sont, outre des vers qui n’ont pas été réunis et des discours légitimistes couronnés par la Société des Bonnes-Lettres, quelques études et nouvelles parues en 1834 (2) et en 1839 (3), enfin des Indiscrétions et Confidences, souvenirs du théâtre et de la littérature (4). Audibert qui, tel l’ami de Marceline, avait beaucoup fréquenté dans sa jeunesse le monde des coulisses, y avait connu Talma, et il publie, dans Histoire et Roman , une interview qu’il avait « prise au grand acteur », comme on dirait aujourd’hui. Mais ce qui nous intéresse, c’est une nouvelle du même recueil, intitulée Gavino (5).
(1) Page 255, Stances.
(2) Histoire et Roman (Paris, 1834, in-8°).
(3) Mélanges de littérature et d'histoire (Paris, 1839, in-8°). Même ouvrage : Louis XI, le cardinal de Retz et Talma (Paris, 1845, in-8°).
(4) Paris, 1858, in-12. Il n’est point question, dans ce volume, de Mlle Desbordes ni de personne de son entourage.
(5) Réimprimée dans les Mélanges de littérature et d'histoire, sous ce titre : le Marchand de Zamore.
MARCELINE DESBORDES -VALMOllE
Rappelez-vous d'abord ce passage de la lettre de MUe Desbordes à Olivier : « Et mes trois frères, mes trois amis? Apporte-lesmoi donc, je t'en prie, ne laisse pas écouler un jour sans travailler... Je la veux, cette jambe de bois chérie, ce pauvre poète déchiré, et surtout ce barbier laid et intéressant; que tu as bien fait de les mettre en Espagne ! » Et maintenant, apprenez que Gaoino est l’histoire de deux frères dont l’un est barbier et laid, et dont l’autre, après avoir servi comme soldat, revient dans son village avec une jambe de bois ; et la scène de la nouvelle se passe en Espagne. Malheureusement Gavino manque cruellement de poète déchiré, et c’est fort contrariant. Serons-nous réduits à croire que ce personnage figurait dans la première rédaction qu'avait connue Marceline, et qu’Audibert l’a fait disparaître en refondant sa nouvelle? En ce cas, il resterait encore à trouver, dans Louis-François-Hilarion Audibert, le nom de Marceline, ou de Félicité, ou de Josèphe : « On ne peut m’appeler sans t’annoncer à moi », assure Mme Valmore... Tout de même, c’est encore Audibert qui, jusqu’à présent, pourrait passer avec le plus
de vraisemblance pour le «jeune homme de MIle Desbordes », et j’avoue qu’il ne me déplairait pas trop qu’à défaut d’un grand homme, ce fût au moins cet homme d’esprit et de mérite que notre amie eût chanté toute sa vie... Hélas! ce n’est pas lui : c’est H. de Latouche, il n’est guère possible d’en douter.
En 1838, comme Sainte-Beuve préparait son article sur les Pleurs de Mmc Desbordes- Valmore (1), il reçut d’Ulric Guttinguer une lettre dont Voici un fragment :
« Vous voilà donc, mon cher ami, dans les vers de Mme Valmore, bien jolis par doux éclairs, et, comme des éclairs, étincelants dans l'obscurité. Vous y rencontrerez le Loup de la Vallée , dont elle ne s’est pas encore réveillée, dit Mme Duchambge, et pour qui ont été exhalés tous ces beaux élans de passion désolée, qui la mettent tant au-dessus et au-dessous des autres femmes. C’est l’André Chénier femelle, et le malheur, fiction, hélas ! et réalité ! »
Le « Loup de la Vallée » dont il est question ici, Sainte-Beuve l’a indiqué lui-même sur l’autographe de son correspondant :
c’est l’hôte de la Vallée aux Loups, Latouche,
(1) L’article parut en janvier 1839 dans la Revue des Deux-Mondes.
qui possédait à Aulnay, non loin de celle de Chateaubriand, une petite maison où avait habité André Chénier pendant quelque temps, et qui, récemment encore, appartenait au poète Sully-Prudhomme. Or, quand il reçut la lettre de Guttinguer, Sainte-Beuve ignorait le nom du séducteur de la pauvre Marceline :
« Je ne savais pas, répondit-il le 2 juillet à son ami, que ce fût pour le loup que la colombe avait tant gémi. Je ne m'étonne plus que Tautre jour, elle m’en ait parlé : « II est bon », me disaitelle; « il n’aspire plus qu'au profond repos. » Elle veut me le faire connaître. En vérité, je ne le crains pas trop. Quel mal peut-i! faire désormais, ou même vouloir? Nous sommes un peu tous des débris... »
Et comme — tout « débris » que fût à ce moment l’ami délaissé de Mme Victor Hugo — il ne négligeait pas pour cela ses petites informations, il prit soin de noter sur un de ses cahiers encore inédits, à la page 61 :
« L’amant-poète, célébré dans les élégies de Mme Valmore, est Latouche, et celui des élégies de Mme Dufresnoy est Fontanes. » (1)
(1) Spoelberch de Lovenjoul, Sainte-Beuve inconnu , pages 232-233, notes.
Après quoi, il s’empressa, avec sa libéralité ordinaire, de faire part à ses amis de la nouvelle qu’il venait d’apprendre :
« Mme Valmore est une femme si charmante, quand on la connaît, si naïve ! — écrivait-il par exemple aux Olivier (15 juillet 1838). — Savezvous (comme biographie) que ses belles élégies brûlantes sont pour Latouche, le loup de la vallée, dont elle ne s’est pas encore réveillée, dit Guttinguer? »
Guttinguer était lié avec Pauline Duchambge, la meilleure amie et la confidente de Marceline; étant né en 1785, il avait pu connaître lui-même MUe Desbordes en son jeune temps, ou tout au moins entendre parler d’elle. Et ce qui rend décisif son témoignage, c’est que le propre fils de Marceline disait exactement la même chose que lui ; du moins M. Lacaussade, ami d’Hippolyte Valmore, l’affirme (1). Donc, on n’en peut guère douter, c’est ce sombre et amer Latouche qui fut l’amant adoré par notre candide et larmoyante Valmore.
Amour est aveugle et frappe comme il peut.
(1) Dans deux interviews ( Echo de Paris, 22 avril 1896 ; Evénement, 8 juillet 1896).