LATOUCHE
Jeunesse. — Succès académiques. — Voyage en Italie.
— Esprit et goût. — Manque de talent. — Ses tours.
— Ses ennemis. — Sa neurasthénie. — Raisons de croire qu'il a été l'amant de Marceline. — Faiblesse des raisons contraires. — Lettres de Marceline.
Hyacinthe-Joseph-Alexandre Thabaud de Latouche naquit à La Châtre, le 3 février 1785, c’est-à-dire un an avant Marceline Desbordes. Son père portait les mêmes noms que lui. Sa mère s’appelait Marie- Anne Cuinat (1). On ne sait pas grand -
(1) Renseignements communiqués par la mairie de La Châtre à M. B. Rivière qui m’en a aimablement fait part; le mariage du père et de la mère de Latouche avait été célébré à La Châtre le 27 avril 1784. L'Intermédiaire des Chercheurs (II, 414) dit qu’il était le neveu du conventionnel Guillaume Thabaud. Latouche était un nom de terre pris par son père pour se distin-
chose sur sa jeunesse. Il fut le condisciple de M. de Lourdoueix au collège de Pontlevoy — événement considérable évidemment, puisque c’est le seul que ses biographes aient jugé intéressant de rapporter. D’ailleurs, il n’apprit pas grand’chose à Pontlevoy, et, quand on l’eut envoyé à Paris pour faire son droit, il s’y occupa surtout à écrire des vers, à quoi l’on reconnut immédiatement que sa vocation était d’être fonctionnaire.
Ses oncles, Thabaud, administrateur de la Loterie, et le sénateur Porcher de Richebourg le firent entrer au Ministère des Finances (1), sous les ordres de Français (de
guer de son aîné, selon l’usage constant — Sur H. de Latouche, voir P. F. [Pauline de Flaugergues] H. de Latouche (S. 1., s. d., 15 pages in-8°). — Chaudes- Aigues, Les Ecrivains modernes de la France (Paris, 1841, in-12). — E. Perraud de Thoury, Notice bibliographique sur M. H. de Latouche (Extrait du Panthéon universel , Paris, 1858, 8 pages in-8°). — Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, III, pages 474-502. — G. Sand, dans le Siècle des 18, 19, 20 juillet 1851. — G. Sand, Histoire de ma vie , t. IV, pages 121-152. — Notice par Ch. de Comberousse en tête de Clément XIV et Carlo Bertinazzi , correspondance inédite par H. de Latouche (Paris, Lévy, 1867, in-12), etc.
(1) Je n’ai pu retrouver aucune trace aux Archives Nationales du passage de Latouche dans l’administration; quelques dates nous auraient été fort utiles. Le
Nantes), directeur des Droits réunis. Là H. de Latouche, qui était fort recommandé, se garda bien de montrer un zèle déplacé; c’est pourquoi il réussit à merveille. En 1808, il avait le grade de sous-chef. « Je me souviens qu’en allant à la division, je trouvais toujours un chapeau sur la table pendant son absence », note M. Jacques-Salbigoton Quesné (1). C’est que Latouche avait de la délicatesse et s’efforçait au moins de laisser imaginer sa présence au Ministère. D'ailleurs le comte Français de Nantes, qui goûtait beaucoup les hommes de lettres pourvu qu’ils eussent autant d’esprit qu’il en avait lui-même, montrait à son endroit des trésors d’indulgence. Lisez plutôt cette anecdote rapportée par Sainte-Beuve : (2)
Un jour le Directeur avait résolu de « laver la tête » au coupable, et l’ayant fait appeler dans son cabinet : — « Eh bien! Monsieur, lui dit-il sévèrement, on m’apprend que vous ne venez qu’à deux heures à votre
Thabaud qui touche un traitement de 4.000 francs en l’an X, comme inspecteur de la Loterie est son oncle (AF, IV, 1078).
(1) Confessions de J.-S. Quesné (Paris, 1828, 2 volumes in-8°), tome II, page 130.
(2) Lundis , III, pages 476-477.
bureau... — II est vrai, Monsieur le Comte, j’arrive un peu tard; la rue Sainte-Avoie est si loin du Faubourg Saint-Honoré où je demeure ! — Mais, Monsieur, on part une heure plus tôt. — C’est ce que je fais, Monsieur le Comte; mais ces boulevards, avec les caricatures, vous arrêtent à chaque pas; une heure est bientôt passée : j’arrive devant le Café Hardi, mes amis me font signe; il faut bien déjeûner. — Mais enfin, en deux heures, Monsieur, on a raison de tout cela; et, parti à neuf heures de chez vous, vous pourriez encore être rendu à onze. — Oui, Monsieur le Comte; mais au boulevard du Temple, on rencontre les parades, les marionnettes. — Les marionnettes! reprend vivement Français (de Nantes). Comment, Monsieur, vous vous arrêtez aux marionnettes! — Hélas! oui, Monsieur le Comte. — Eh! mais, comment cela se fait-il? je ne vous y ai jamais rencontré » .
En somme, des jours assez doux coulaient pour le sous-chef Latouche. A peine âgé de vingt-trois ans (1), il s’était marié à
(1) « Vers 1807 » (Comberousse, page 3).
MUe de Comberousse, fille de l’ancien président du Conseil des Anciens. Fonctionnaire, il consacrait à la littérature ses studieux loisirs. Il écrivait une tragi-comédie sur Denys-le-Tyran , dont il n’a jamais publié que des fragments (il a bien fait) (1). En 1811, il prenait part au concours de poésie de l’Académie française, et il en obtenait l’accessit pour avoir célébré la Mort de Rotroa par des vers d’une sagesse que l’on conçoit sans peine ; voici d’ailleurs les lignes qui le concernent dans le rapport du secrétaire perpétuel, Suard (2) :
<c La pièce n° 15, ayant pour épigraphe : Il était digne d'avoir des talents car il eut des vertus , a obtenu l’accessit, et la classe a témoigné le regret de n’avoir pas un second prix à donner à cet ouvrage (3). L'auteur est M. de Latouche, parent de Guimond de Latouche, à qui nous devons la tragédie d’Iphigénie en Tauride. Son nom n'avait paru encore dans aucun de nos concours; mais le talent qu’il annonce, excité par ce premier succès et perfectionné par
(1) Voyez Un Mirage.
(2) Recueil des discours... de V Académie française , 1803-1819 , page 791.
(3) C'est Millevoye qui avait remporté le premier prix.
de nouvelles études, semble lui promettre, s’il rentre dans la lice, des triomphes plus complets. »
Quelques mois après, Latouche « rentrait dans la lice », en effet, et il faisait représenter à I’Odéon une comédie en un acte et en vers : les Projets de Sagesse, qui lui valait, un succès d’estime (1). Bref, couronné de lauriers académiques, auteur d’une pièce jouée, c’était un jeune littérateur assez notoire.
« Sur ces entrefaites », dit M. de Comberousse (et on ne peut malheureusement préciser davantage), Français de Nantes lui lit donner une mission pour l’Italie (2). Il demeura trois ans au delà des Alpes, et il paraît qu’il séjourna à Naples et à Rome. Puis il revint à Paris. En 1813, durant les Cent-Jours, il servit de secrétaire au maréchal Brune. D’ailleurs, il était plus républicain que bonapartiste, mais républicain à la
(1) Les Projets de Sagesse , comédie en un acte et en vers, représentée pour la première fois à Paris sur le Théâtre de ITmpératrice, le 3 décembre 1811, par M. de Latouche (Paris, Barba, 1811, in-8°).
(2) Perraud de Thoury place ce voyage en 1816 et ne le fait durer qu’une année. Mais Latouche était à Paris durant les Cent-Jours. Du reste, la très courte notice de Perraud de Thoury est excessivement vague et suspecte.
manière de Carnot. C’est pourquoi celui-ci, qui avait accepté de Napoléon le Ministère de l’Intérieur, fit du secrétaire de Brune un sous-préfet de Toulon (1). Et déjà, paraît-il, Latouche avait commandé son uniforme, quand la bataille de Waterloo vint lui enlever l’espoir de le porter.
Alors le sous-préfet in partibus s’adonna au journalisme et collabora au Constitutionnel. Chargé par la Gazette de France des comptes rendus de la fameuse affaire Fualdès (2), il eut l’idée de publier une Histoire et procès complet de T assassinat de Fualdès (3), puis les Mémoires de Mme Manson (4), et ces volumes eurent un très grand nombre d’éditions, car ce n’est pas d’aujourd'hui que les « reportages » d’assassinats passionnent le public. La même année (1818), il fit représenter deux comédies en vers, écrites en collaboration avec Emile Deschamps : Selmours de Florian et le Tour de faveur, dont la seconde, qui est ingénieuse, fut jouée plus
(1) Delécluze, Souvenirs de soixante années , pages 443-444.
(2) D'après le Dictionnaire de la Conversation.
(3) Paris, 1818, 2 vol in-8°.
(4) Paris, 1818, in-8°.
de cent fois (succès colossal pour l’époque). Puis, sans renoncer au journalisme, ni à la littérature industrielle, car l’état de sa bourse le lui interdisait, il publia des vers, des adaptations, des romans : Olivier Brusson (1823), Olivier (1826), Clément XIV et Carlo Bertinazzi (1826), Fragolelta (1829), etc.
C’était, nous dit Alphonse Karr (1), « un gros homme à figure fine, sensuelle et peu franche ». Encore enfant, il avait eu un œil crevé, mais cela ne se voyait pas, et il dissimulait cet accident avec soin. « Il n’était pas beau, et il plaisait pourtant. Il inspira plus d’un dévouement de femme... Son esprit, sa grâce, sa distinction, suppléaient à ses défauts physiques. Le son de sa voix était flatteur, insinuant, il avait de la sirène dans la voix. On avait peine à quitter sa conversation caressante, trop caressante, voluptueuse, bien que le perfide se plût toujours à vous lancer à la fin quelque parole amère qui corrompait le miel de ses cajoleries (2) ». C’était un homme très spirituel, caustique jusqu’à la cruauté, susceptible, ombrageux et ner-
(1) Le Livre de bord, I, page 327.
(2) Sainte-Beuve, Lundis, III, page 479.
MARCELINE DESBOUDES -VALMORE
veux comme une femme, un caractère insupportable et un causeur charmant : tous ceux qui l’ont connu s’accordent sur ce point. Il avait, en littérature, le goût le plus averti et le plus fin. On ne voit pas — et cela serait merveilleux pour un critique — qu’il ait jamais erré trop grossièrement dans ses jugements sur ses contemporains. Il sut deviner George Sand à ses débuts; il admira toujours Alfred de Musset; il comprit Stendhal; il apprécia à sa valeur le gentil Hégésippe Moreau, que ses contemporains laissèrent mourir à l'hôpital; il surveilla les premières éditions des poésies de Mme Desbordes-Valmore; mais surtout il sauva André Chénier dont il donna la première édition; et tant qu'il y aura des Français, ils devront se féliciter qu'en 1819 l’homme à qui l’on confia les papiers du divin poète ait été précisément H. de Latouche, quand ç’aurait tout aussi bien pu être Edmond Géraud, Chênedollé, Lamartine même, que sais-je?
— H. de Latouche, qui montra une originalité héroïque, et rendit un jugement définitif, qui est à présent son premier titre d’honneur et dont Sainte-Beuve a eu raison d’écrire, certes, qu’un tel « acte de goût est
aussi rare et plus rare encore qu’un acte de courage dans l’ordre civil ». (1)
Ainsi fait, avec de l’imagination, avec une grâce et une facilité de parole incomparables, avec tant d’esprit, de vivacité et de tact littéraire, ce pauvre Latouche manquait cruellement de talent et, plus exactement, de style. Quand il tenait la plume, il perdait ce don d’expression qu’il possédait en parlant. Il écrivait cependant très soigneusement et selon toutes les règles néo-classiques, c’està-dire qu’il évitait les « répétitions » avec une attention vraiment attendrissante, qu’il jouait fort agréablement des pronoms, qu’il s'appliquait à n’employer que des tournures châtiées, etc.; mais ce sentiment de la propriété des termes et de la force de chaque mot, ce sens juste et délicat du français, c’est ce qu’il avait le moins « C’était une souffrance de voir un si fin esprit si mal servi par son talent, et il était le premier à en souffrir », raconte son collaborateur Emile Deschamps (2). Et il semble fort probable, en effet, que Latouche sentait obscurément, s’il
(1) Loc. cit., page 482.
(2) Sainte-Beuve (Ibid., page 478). — G. Sand nous dit à peu près la même chose.
ne s’en rendait pas nettement compte, tout ce qui manquait de grâce, de justesse et d’harmonie à son style tendu, raide, impropre; et sans doute cette impossibilité d’exprimer en artiste ce qu’il avait dans l’esprit n’était pas sans augmenter son amertume et sa malice naturelles.
Car il se moquait du monde avec volupté. Un des tours dont il était le plus content était celui qu’il avait joué au poète normand Ulric Guttinguer : il s’en vante encore dans ses Adieux en 1844 (1). Le brave Ulric, qui n'était pas méfiant, lui avait demandé une préface pour ses Mélanges poétiques; il composa à cet effet une épître en vers, qui est certainement le chef-d’œuvre de la littérature pince-sans-rire, intitulée A un Amateur, elle est trop longue malheureusement pour qu'on la cite ici, mais elle se termine par ce trait :
Publiez-les, vos vers, et qu’on n’en parle plus!
Or, le brave Guttinguer, qui n’avait pas du tout l’esprit porté à l’ironie, trouva le morceau charmant et le fit paraître en tête
MARCELINE DESBORDES -YALMORE
de son livre (1824) (1): ce fut un des plus beaux jours de son malin préfacier. — D’ailleurs on n’en finirait pas de rapporter les mauvais tours de M. de Latouche, dont quelques-uns sont restés célèbres, mais dont quelques autres n’eurent pas autant de succès. En 1826, par exemple, comme la duchesse de Duras avait lu à ses intimes une nouvelle intitulée Olivier qui n’a jamais été publiée, Latouche trouva charmant de composer à la hâte un petit roman fort scabreux (pour l’époque, car depuis...', qu’il orna de ce même titre : Olivier, et qui fut imprimé dans le format et avec les caractères d 'Ourika. Les lecteurs ordinaires de la noble duchesse furent tout à fait scandalisés, car, sous Charles X, le Faubourg Saint- Germain n’était pas positivement porté à la pornographie. Mme de Duras protesta, et Latouche eut si peu les rieurs de son côté qu’il crut bon de jurer sur l’honneur, dans son journal, qu’il n’était pas l’auteur du livret. 11 l’était pourtant, cela ne fait aucun doute (2).
(1) Latouche a reproduit cette préface, qui est d’ailleurs un de ses meilleurs morceaux, dans les Adieux, page 174.
(2) Tous ses biographes le reconnaissent, et même son apologiste, M. de Gomberousse.
MAllCELINE DESBOKDES -VALMORE
Or, à procéder de la sorte, notre Latouche ne tarda pas à se créer un solide groupe d’ennemis à toute épreuve. N’eut-il pas l’audace, en octobre 1829, de publier dans la Revue de Paris un article sur ce qu’il appelait, d’un mot inventé par lui et qui depuis a fait fortune, la Camaraderie littéraire ? L’article « fit sensation » : il venait à son heure. Mais les gens de lettres le trouvèrent mauvais, naturellement. Selon l’usage, ils attendirent patiemment la première œuvre de Latouche pour lui faire sentir leur opinion ; et comme, le 5 novembre 1831, un grand drame romantique en cinq actes, la Reine d'Espagne (1), sur lequel il comptait passionnément, avait fait, sur la scène des Français, une chute dont on se souvient encore, Gustave Planche jugea le moment venu d’asséner à l’auteur blessé un des plus pesants articles qu’il ait jamais écrits (2), — et Dieu sait s’il s’en-
(1) La Reine d'Espagne, drame en cinq actes, représenté une seule fois sur le Théâtre-Français (5 novembre 1831). Paris, Levavasseur, 1831, in-8°.
(2) La Haine littéraire, dans la Revue des Deux- Mondes , octobre - décembre 1831, pages 511-523. — Sainte-Beuve aussi répondit à Latouche en 1831, mais sous une forme perfide et modérée ( Portraits litté-
tendait aux « éreintements », ce bourreau, comme l’appelait Sainte-Beuve. — Latouche n’y était désigné que par « Il ». Mais « Il » se voyait reprocher d’avoir démarqué successivement Coleridge, Hoffmann, l’abbé Galiani et Mme de Duras ; « Il » s’entendait dire des aménités de cette sorte : « Tout ce qui s’est fait en France depuis vingt ans d’éclatant et de beau, il l’a gâté; il s’est caché comme un ver au fond de tous les fruits qui commençaient à mûrir, pour les corrompre et les empoisonner », etc. Bref, la chute de sa pièce et ce coup de massue accablèrent le pauvre Latouche ; dégoûté des hommes, il vint s’établir dans la Valléeaux-Loups, à Aulnay, où il possédait une petite maison.
N’ayant pas réussi sa vie, il restait assez ardent et passionné pour devenir tout à fait méchant. D’ailleurs la neurasthénie faisait de lui-même sa première victime. Il passait sans cesse, et pour des raisons qui n’étaient claires qu’à ses yeux, de l’engouement le plus encombrant à la haine la plus inconce-
r aires , I, page 430 sq.). — Voyez encore dans les Rapsodies , de Pétrus Borel, la préface datée de novembre 1831.
vable. « Lorsqu'il s’éprenait de quelqu’un, il ne le quittait pas un seul instant, jusqu’à ce que brouille s’ensuivît (1) » : Balzac, George Sand, les Yalmore purent s'en apercevoir. A Aulnay, il travaillait beaucoup. De 1833 à 1833, il publia des nouvelles, des romans, des vers : la Vallée aux Loups (1833), Grangeneuve (1833), France et Marie (1836), Adieux (1841), les Agrestes (1845), etc. On le craignait : quand il venait à Paris et qu’il apparaissait à l’Opéra, spirituel , tendu , redoutable , beaucoup s’écartaient prudemment. D’ailleurs il souffrait de ne pas occuper dans la littérature française la place qu’il y aurait tenue si son talent eût correspondu à son goût, et peu à peu, son amertume tourna tout à fait à l’hypocondrie. Il était pourtant encore si charmant, qu’une jeune muse vint s’établir près de lui dans ses dernières années, et le soigna comme sa fille. C’est dans les bras de MUe Pauline de Flaugergues qu’il mourut, dans son modeste ermitage d’Aulnay, le 9 mars 1851.
(1) H. Monnier, Mémoires de Joseph Prudhomme (Paris, 1857, in-12), tome II, page J 00.
Quelle étrange union que celle de notre naïve et larmoyante héroïne avec ce Latouche sarcastique et compliqué! Et il faut reconnaître que, sans même compter les témoignages cités plus haut, on a bien des raisons pour y croire. En effet,
Tu sais que dans le mien le ciel daigna l’écrire !
dit Mme Yalmore sur le nom de son amant ; or elle s'appelait Marceline-Félicité-JosèjoAe, et Latouche : Hyacinthe-ZosejoA- Alexandre : première raison. — Deuxième raison : nous avons remarqué que Marceline parle à tout moment de la séduction qu’exerçait sur elle la voix « tendre et voilée » de son ami. Ecoutez à présent les biographes de Latouche : « Sa voix, dit M. de Comberousse, était un peu voilée, mais d’autant plus pénétrante » ; et George Sand : « Il avait une voix douce et pénétrante, une prononciation aristocratique et distincte » ; et Sainte-Beuve : « Il avait de la sirène dans la voix... (1) » — Troisième raison : le séducteur de Mlle Des-
(1) Lundis , III, page 479.
bordes était, avons-nous dit, un jeune poète déjà notoire, répandu dans le monde des théâtres, et qui fréquentait chez Délia :
Rendez sa jeune gloire à ses jeunes amis...
Or, en 1811, Latouche remporte un prix de poésie à l’Académie (ce qui valait à cette époque encore plus de gloire qu’aujourd’hui) ; la même année, il fait représenter avec succès une comédie; et où cela? à l’Odéon, dont MUe Délia fera partie l’année suivante. — Quatrième raison : le jeune homme de Marceline, ayant rompu sa liaison vers la fin de 1811, à ce qu’il semble, part pour l’Italie, où il reste trois ans : c’est exactement ce que fait Latouche ; l’amant de Marceline séjourne à Rome, comme Latouche ; enfin Latouche revient en France à la fin de 1814, et certainement en tout cas, avant les Cent-Jours : à cette date, Marceline est encore à l’Odéon, qu’elle quittera pour Bruxelles vers le mois de juillet 1813 ; donc il est possible que Latouche l’ait revue chez Délia et qu’ils aient renoué leur liaison pour très peu de temps. — En somme, tout cela concorde parfaitement, et les arguments contraires sont très faibles.
Le meilleur, c’est celui-ci: il semble bien que le prénom ordinaire de Latouche ait été Hyacinthe et non Joseph; et Marceline,, j’espère, on ne Fa jamais nommée Josèphe Alors comment penserait-elle à Latouche quand elle écrit: « On ne peut m’appeler sans t’annoncer à moi?» Il est vrai qu’on ne sait pas du tout par lequel de ses prénoms les amis de Latouche le désignaient vers 1810 ; lui-même, plus tard, signait toujours H . de Latouche, ce que beaucoup de gens traduisaient par Henri (plusieurs dictionnaires biographiques et M. Séché ont même répété cette erreur). Mais cela ne prouve pas qu’on Fait jamais nommé Joseph — et encore moins qu’on ait appelé Josèphe M1Le Desbordes.
De plus, il y a ces vers de Marceline: