JE VOUS ÉCRIS
Je vous écris à l’ombre du mystère,
Puisque s’écrire est se parler tout bas ;
Mais je l’avoue, en ce lieu solitaire,
Tout est tranquille et mon cœur ne l’est pas :
Je vous écris.
Je vous écris : Quand l’âme est oppressée,
Le temps s’arrête, il n’a plus d’avenir ;
Ah ! loin de vous, je n’ai qu’une pensée Et le bonheur n’est plus qu’un souvenir ;
Je vous écris.
Je vous écris... M’aimeriez-vous encore?
Si votre cœur n’est plus tel qu’autrefois Faites, du moins, faites que je l’ignore;
S’il est constant, dites-le, je le crois.
Je vous écris.
Ml,e Marceline D***.
(1) Sous cette forme, du moins, car cette petite pièce parut à nouveau, refaite, dans le Chansonnier des Grâces de 1816, et dans la première édition des Poésies.
MARCELINE DESBORDES -YALMORE
« M’aimeriez-vous encore ? » On sent bien qu’elle n’en doutait pas. . . Cependant, comme elle n’avait pas de quoi élever son enfant, elle se voyait contrainte à reprendre son métier d’actrice. Ce que cette résolution dut lui coûter, on l’imagine. D’abord la petite bourgeoise de Douai s’était toujours sentie dépaysée parmi les comédiens : « On était loin d’être revenu alors des préjugés contre les personnes de théâtre. . . Sans doute, depuis Adrienne Lecouvreur, les comédiennes d’esprit et de talent avaient fait un pas et avaient conquis un point essentiel dans la considération : elles voyaient ce qu’il y avait de mieux en hommes, mais les femmes ne les voyaient pas. 11 a fallu en venir à MUe Rachel pour que tombât cette dernière barrière », constatait Sainte-Beuve en 1869 (1). Donc, tendre, modeste et décente, la fille de l’ancien administrateur des pauvres de Douai souffrait de n’être pas « bourgeoise ». Et en 1812 surtout, comment eût-elle oublié que sa profession venait peut-être d’empêcher que son amant ne l’épousât? « Ne songe jamais à prendre le théâtre, recommandera-
(1) Nouveaux Lundis , XII, 143-144.
t-elle un jour à son frère (1). C’est le pire des métiers quand on n’y brille pas; et encore quels dégoûts l’entourent et flétrissent la vraie gloire qu’il présente ! Talma luimême, ce colosse de talent, ce prodige qui fait l’admiration et l’envie de ceux qui le suivent dans son art, n’est-il pas en butte à mille soucis de toute espèce? Voici un passage d’une élégie que j’ai faite sur quelquesuns de mes malheurs. » [Elle s’adresse A Délie}. (2)
Le monde où vous régnez me repoussa toujours.
Il méconnut mon âme à la fois douce et fière,
Et d’un froid préjugé l’invincible barrière Au froid isolement condamna mes beaux jours. L’infortune m’ouvrit le temple de Thalie,
L’espoir m’y prodigua ses riantes erreurs;
Mais je sentis parfois couler mes pleurs Sous le bandeau de la Folie.
Dans ces jours où l’esprit nous apprend à charmer, Le cœur doit apprendre à se taire ;
Et lorsque tout nous ordonne de plaire,
Tout nous défend d’aimer.
Oh! des erreurs du monde inexplicable exemple, Charmante Muse, objet de mépris et d’amour,
Le soir on vous honore au temple Et l’on vous dédaigne au grand jour...
(1) 15 novembre 1817.
(2) L’élégie a été publiée dans les Œuvres de Marceline (I, 61). Cette lettre inédite nous en donne la date.
Cependant, au début de l’année 1813, il fallut bien que la pauvre Marceline demandât encore « aux temples de Thalie » ses moyens d’existence. Le 3 mars, elle écrit à son frère, alors prisonnier en Angleterre : « Ayant quitté Paris depuis plusieurs années, c’est avec bien de la peine que je parviens à y retrouver une place. Enfin, le moment approche, je l’espère, où ma persévérance sera récompensée... Adieu, mon ami, peux-tu me dire à quoi tu t’occupes là-bas? Cultives-tu quelque talent? Je vois bien que tu ne négliges ni ton écriture, ni ton style, qui est naturel et correct... Moi, j’ai cultivé la guitare et j’y suis devenue forte. C’est le seul instrument qui convienne à ma voix et à ma fortune. Mais, en reprenant le théâtre, je renonce à chanter. Ma santé en souffrirait, et j’ai besoin de ma santé pour mon père, cher ami, qui serait malheureux s’il me perdait... » Bref, le 29 avril suivant, nous voyons que Mlle Desbordes débute à l'Odéon dans le rôle de Claudine, de Florian. (1)
(1) Almanach des Spectacles de Paris, 4e partie pour l’an 1815, page 224.
Claudine est l’histoire d’une jeune fille innocente, timide et Suisse. Elle rencontre un jour, dans le vallon voisin de son village, un poétique voyageur qui la séduit et la rend mère en un tournemain. Bientôt l’infortunée Claudine se voit abandonnée et oubliée pour une autre. Mais elle touche le cœur de sa rivale et elle finit par obtenir que celle-ci lui laisse le père de son enfant... Ab! que Mlle Desbordes fut donc sincère, et pathétique, et attendrissante dans un pareil rôle ! Comme elle pleura de vraies larmes en récitant les tirades de la tendre délaissée!... Pourtant nous ne pouvons nous empêcher de songer que sûrement elle avait choisi elle-même la pièce de ses débuts, et que par conséquent elle avait pensé qu’elle saurait simuler et mimer parfaitement bien, en public, plusieurs fois par semaine, l’amour et les souffrances qu’elle venait de ressentir quelques mois plus tôt, — et tout de même, c’est là un état d’âme bien singulier. Mais les comédiens sont ainsi faits... En tout cas, si nous n’en avions pas eu déjà la preuve, il faudrait bien que nous admissions maintenant que Marceline avait très naturellement l’instinct dramatique, et
même, si vous voulez, un brin de cabotinage ; eniin, qu’aucune pudeur ne l’empêchait de donner son cœur et son amour en spectacle, et qu’elle était le plus spontanément du monde actrice, ou femme de lettres.
Son succès dans Claudine fut très grand, et elle n’en eut pas moins dans les autres pièces où elle parut ensuite. Qu’elle représentât, dans le Vieillard et les Jeunes Gens, « un très petit jeune homme aimable et gai », ou, dans l’Habitant de la Guadeloupe , «une jeune veuve, une mère touchante par son caractère et par ses malheurs », qu’elle fût l'infortunée Cécile de l’ Honnête Criminel, la tendre Eulalie de Misanthropie et Repentir, la douce Adeline à' Une journée d'Ermenonville, la sentimentale Clémence de Clémence et Waldemar, les journaux (1) se trouvèrent invariablement d'accord pour célébrer sa vérité, sa candeur, sa sensibilité, le « naturel de ses tendres soupirs » et le « charme
(1) Journal de V Empire (Débats), 17 juin, 29 juillet, 17 août, 23 septembre, 23 décembre 1813, 8 septembre 1814. — Journal de Paris , 16 mai, 23 mai, 15 juin, 28 juillet, 29 juillet 1813, 9 septembre 1814. — Mercure de France , 1er et 8 mai 1813.
de ses naïfs accents ». « Les époux et les épouses, les mères et les filles, les amants et leurs maîtresses, viendront apporter en tribut leurs pleurs à TOdéon », constate M. le chevalier Dupuy des Islets, qui est fleuri. « Non seulement du parterre au cintre on sanglotait, mais facteur et l’actrice en s’écoutant versaient des larmes. »
Et le souffleur oyant ceci Loin de souffler pleurait aussi.
Si, dans la Coquette fixée, MUe Desbordes ne joue que « raisonnablement » le personnage d’une « prude hypocrite et sans mouvement », c’est qu’un tel rôle n’est pas du tout dans ses moyens. Mais, quand elle représente Evelina, « elle s’insinue dans le cœur avec une douceur touchante » et c’est « son âme plus que sa voix » qui chante une romance au premier acte. Bref, après l’avoir entendue dans Mathilde, de Mme Degatty (1), Martainville conclut ainpi son article :
« Le célèbre Sacchini disait d’un chanteur que nous possédons encore [Garat], et auquel le dieu
(1) Représentation au bénéfice de M11’ Desbordes.
du chant semble avoir révélé tous ses secrets : « Il est la musique. » On peut dire aussi de mademoiselle Desbordes : « Elle ne joue pas le drame, elle est le drame. »
Cependant l’Odéon faisait, selon sa coutume, d’assez mauvaises affaires et on résolut « en haut lieu » de l’organiser en société sur le modèle de la Comédie-Française.
Furent désignés comme sociétaires, six acteurs : Clozel, Chazel, Armand, Perroud, Walville et Thénard; et deux actrices:
Délia et Fleury (1). Comme on voit, Mlle Desbordes n’était pas appelée. Ses camarades adressèrent aussitôt la protestation suivante à Duval, commissaire spécial du théâtre : (2)
« Monsieur,
« Mademoiselle Desbordes, notre camarade, faisant partie de la Comédie française (3) depuis plusieurs années, d’après les propositions que nous lui avons faites, a accepté d’être sociétaire aux appointements et prorata de trois mille francs par an ; ses talents nous sont indispensables, et
(1) Archives nationales, O1 2 3 1756, 1783, 1784.
(2) Ibid y 02 45.
(3) La Comédie française de l’Odéon : le local de rOdéon servait également à la troupe italienne.
nous vous prions, M. le Commissaire Impérial, d’avoir la complaisance d’en faire la demande à M. le Surintendant, afin qu’il veuille bien confirmer l’admission de cette actrice dans notre société.
« Nous avons l’honneur d’être, etc. »
Cette lettre est datée du 27 juin 1813, et l’on ne trouve pas, dans les papiers conservés aux Archives, qu’il y ait été donné suite. Sans doute Marceline n’intrigua pas beaucoup pour rester à l’Odéon : après ses succès, après la lettre de ses camarades qui montre le cas que l’on faisait d’elle, elle l’aurait pu si elle l’eût souhaité. Mais on lui offrait de beaux appointements à Bruxelles, au Théâtre de la Monnaie ; et peut-être aussi qu’elle avait d’autres raisons pour ne point désirer de demeurer à Paris.
Il est à croire qu’après sa rupture, Marceline avait continué de correspondre avec son amant : un beau jour, on lui avait apporté une lettre d’Italie, et elle avait
MARCELINE DESBORDES -VALMOliE
répondu, comme nous l’avons dit (1). En tous cas, quand elle revint à Paris et qu’elle rentra au théâtre, elle retrouva son ami, et malgré ses craintes, presque malgré ellemême, elle renoua sa liaison. C’est la facile Délia qui s’entremit encore. Tout d’abord Marceline résista. Elle répondit à sa camarade, assez exactement, j’en suis sûr, ce qui suit :
En me réunissant à lui,
Croyez-vous n’inventer qu’une ruse innocente ?
Je n’ai donc pas souffert? Regardez-moi! L’amour N’est donc qu’un mot frivole, un rêve, un badinage, Un lien sans devoir égarant le jeune âge,
Qu’il brise et reprend tour à tour ?
Je ne sais; mais, adieu! Fière autant que sensible, Dans l'effroi d’abaisser ma douleur à ses pieds,
J’ai fui ; laissez-moi fuir. Quoi ! pour cet inflexible, C’est vous qui me priez !
« Il le veut », dites-vous. Il veut ! toujours le même : Voilà comme il régnait sur mes esprits confus ; J’obéissais toujours, mais je disais : « Il m’aime! » Ose-t-on commander à ceux qu’on n’aime plus?
Que veut-il? Mon bonheur? eh bien ! je suis heureuse, Je suis calme, je suis... voyez! je vis encor...
(1) Cf. I, 185. Mais cela n'est pas tout à fait sûr. « Ne me reprochez plus ma fuite et mon silence », dit-elle clans Le Retour chez Délie (I, 164).
Le revoir ! ô terreur ! l’entendre ! lui répondre ! Reconnaître ses yeux qui m’ont donné la mort,
Les voir errer sur moi, sans trouble, sans remord ! Balbutier son nom, m’égarer, me confondre î...
Non ! laissez-moi m’enfuir. Que je doute moi-même Si je l’ai vu jamais, si j’existe, si j’aime !
Ah! je ne le hais pas, je ne sais point haïr :
Mais laissez-moi douter... mais laissez-moi m’en-
[fuir! (1)
Et pourtant, elle ne s’enfuit point, et elle revit son amant, et elle lui céda. Encore une fois, il n’est pas douteux qu’ils n’aient renoué : lisez plutôt l’élégie. « Dusses-tu me punir de rompre la première. — Le serment imprudent qui lit pleurer l’Amour » (2), ou Son image (3), ou Son retour (4) :
... Dans le baiser pur du retour...
... Il dit qu’il ne s’en ira plus...
ou bien ce Billet de Femme (5), si triste, si désabusé et si tendre :
Puisque c’est toi qui veux nouer encore Notre lien,
Puisque c’est toi dont le regret m’implore, Ecoute bien :
Les longs serments, rêves trempés de charmes, Ecrits et lus,
Comme Dieu veut qu’ils soient payés de larmes, N’en écris plus.
Si c’est ainsi qu’une seconde vie Peut se rouvrir,
Ce soir, où veille et te rêve une femme,
Viens ! et prends-moi !
Hélas ! les deux amants ne furent pas beaucoup plus heureux par cette seconde liaison qu’ils ne l’avaient été par la première. Je croirais assez que Marceline eut lieu d’être jalouse (1). Bref, il y eut une nouvelle rupture. D’un commun accord, les amants jurèrent de s’oublier :
Il est fini, ce long supplice !
Je t’ai rendu tes serments et ta foi Je n’ai plus rien à toi.
On ne saura jamais lequel fut le plus tendre Ou le plus malheureux.
A t’oublier, c’est l’honneur qui m’engage Tu t’y soumets, je n’ai plus d’autre loi.
Je t’ai permis de trahir tes amours Mais moi, pour t’adorer, je serai libre encore Je veux l’être toujours.
Adieu ! mon âme se déchire !
Ce mot, que dans mes pleurs je n’ai pu prononcer, Adieu î ma bouche encore n’oserait te le dire,
Et ma main vient de le tracer. (1)
C’est, je pense, après cette seconde séparation, que la triste Marceline voulut partir pour la Belgique.
Donc, le 11 septembre 1815, Mlle Desbordes débuta au Théâtre de la Monnaie, dans le rôle de Charlotte des Deux Frères de Patrat, et dans celui d’Angélique de l’Epreuve Nouvelle de Marivaux. Elle était engagée pour les premiers rôles, aux appointements de 5.000 francs (2). On n’a point de détails sur
(2) Edouard Fétis, dans le Supplément littéraire de l'Indépendance Belge, 20, 27 août 1893.
ces représentations de 1815; les journaux de cette année-là ne s’occupent guère de théâtre : c’est qu’il se joue sur la scène politique une pièce assez passionnante. On sait seulement que Marceline remporta un grand succès dans le fameux drame de la Pie voleuse ou la Servante de Palaiseau, où elle tenait le rôle de la jeune fille accusée injustement. Et l’on sait aussi que bientôt un nouveau chagrin vint fondre sur elle. Son fils, « gage adoré de ses tristes amours », tomba malade au mois de février 1816.
Après soixante jours de deuil et d’épouvante Je criais vers le ciel : Encore, encore un jour! Vainement ! J’épuisai mon âme tout entière.
... Je criais à la Mort : Frappe-moi la première ! Vainement. Et la Mort, froide dans son courroux,
... En moissonnant l’enfant, ne daigna pas atteindre La mère expirante à genoux. (1)
Le petit garçon avait cinq ans et demi, ainsi qu’il appert de son acte de décès (2). C’est maintenant que la pauvre Marceline put s’écrier tristement :
(1) Edition 1825, page 68; voir aussi Ibid, pages 63, 65; édition 1820, pages 83, 93; I, 75.
(2) Que l’on trouvera plus loin.
J’ai tout perdu ! mon enfant par la mort,
Et, dans quel temps ! mon ami par l’absence,
Je n’ose dire, hélas! par l’inconstance,
Ce doute est le seul bien que m’ait laissé le sort. (1)
Elle eut pourtant le courage de continuer son métier. Encore une fois, il fallait vivre, surtout il fallait faire vivre son père. Donc, elle reparut sur la scène, et l’on sent, dans les lettres qu’elle écrit à son frère à cette époque, combien cet effort lui coûta :
« 5 septembre i 81 6 . — ... Il faudrait te tromper, mon cher ami, pour te dire que ce pauvre cœur brisé se rattache à ce monde si triste à présent pour moi. Non, rien, rien ne pourra remplir ce vuide qui nTa pas d’expression dans l’abattement qu’il me cause; seulement il me semble que ma raison n’est plus en danger d’être tout à fait troublée comme on l’a craint, et moi-même. Je trouve la vie si longue à présent, elle a été pour moi si cruelle!... Non, je ne puis rendre par des mots tout ce qui me fait mal, ou plutôt l’unique douleur qui pèse nuit et jour sur ma poitrine et mon cœur déchiré.
« Papa se porte mieux... Il est si vrai que c’est pour lui seul que j’ai pu me résoudre à continuer le théâtre ! C’est le plus grand sacrifice de raison que j’aye jamais fait... »
« 2 janvier 1816 [lisez : 1817]. — Est-il trop tard, mon cher Félix, pour t’embrasser avec toute la tendresse d’une sœur, d’une amie? Tous les jours, tous les mois se ressemblent pour ceux qui s’aiment, et tu sais que je t’aime de tout mon cœur. Patiente encore pour mon portrait, mon ami, tu ne tarderas plus à le posséder. Si l’image d’une sœur, d’un être malheureux, peut satisfaire ton amitié, tu seras content. Ta lettre m’a charmée. Tu parais tranquille sur ton sort, cette idée repose un peu mon triste cœur, et je t’aurais embrassé pour m’avoir fait éprouver un sentiment qui ressemble à de la joie. Si la prière d’une âme qui n’a plus rien à demander pour elle-même est entendue de Dieu, mes parens que j’aime avec tant de sincérité seront tous exempts des peines douloureuses et profondes que j’éprouve. Il me semble, mon cher frère, que je souffre assez pour plusieurs... Quelle année vient de s’écouler pour votre pauvre Marceline ! — et ce qu’elle m’a ravi ne me sera jamais rendu, mon ami, non jamais dans ce monde ! Il faut attendre la fin d’un voyage pour moi bien long ! Mon cher fils ! mon aimable enfant m’en rendait toutes les peines plus légères. Jamais un enfant adoré, pleuré à chaque heure par sa malheureuse mère, n’a mieux mérité de l’être. T’en souviens-tu? Qu'il était beau! qu'il était bon !
(Dans la précédente lettre, Marceline dit de même : « C’était l’innocence et la bonté
sur la terre. » Or, cet enfant n’avait que cinq ans...
« Je ne sais qu’ajouter à ma lettre, je n’ai plus une idée fixe quand je parle de mon malheur. Il est tel pour moi que rien ne peut m’en distraire. — Papa se porte bien, il m’écrit. Je désire et j’espère aller l’embrasser au printemps. Je fais tout ce que je peux pour son bonheur, mais ce que je peux est bien loin de ce que je désire ! Il ne sera jamais si bien que ce que je voudrais, ce bon père ! Mais il sait au moins avec quel sentiment je lui offre ce qu’il accepte de moi !
« ... Ecris-moi, mon ami. Ne fais pas trop d’attention sur mon peu d’exactitude à te répondre. Je suis à moitié morte et découragée, à tel point que me plaindre n’est pas un soulagement. Je suis engagée dans cette triste ville pour l’année suivante. Je l’ai fait pour papa. Les autres provinces sont moins sûres pour le payement des appointements, et Dieu sait avec quelle douleur j’ai signé un acte qui me retient dans une ville où toutes mes blessures se rouvrent à chaque pas... Ma santé peut-elle résister sans miracle à cet état de l’âme que je ne puis décrire ni surmonter? Adieu. Du bonheur pour toi, pour ma pauvre Eugénie, pour mon oncle et mon père, voilà ce qu’il me faudrait. Je t’embrasse et je t’aime de toute mon âme, et pour la vie crois-moi ton amie sincère, comme ta sœur.
Mne Desbordes.
Est-ce à cette époque de la vie de Marceline qu’il faut rapporter tous ces poèmes (souvent beaux) où elle se plaint que son amant se soit engagé dans une nouvelle liaison, et qu’il l’ait remplacée par une autre femme ?
Une nouvelle voix à son oreille est douce... (1)
et :
On disait ton bonheur et tes belles amours... (2)
et :
Qu’il vive enfin... (cruel, juge si je t’aimais...)
Qu’il vive pour une autre et m’oublie à jamais... (3)
Etc. (4)
Il est possible. Pourtant, dans les vers que j’ai cités plus haut, Marceline dit for-
(4) I, 94, 161. Je remarque que tous ces poèmes paraissent pour la première fois dans l’édition de 1825.
MARCELINE DESSOUDES -VALMORE 103
mellement qu'au moment de la mort de son enfant, sa seule consolation, c’est qu’elle put douter de l’inconstance de son amant. — Alors, faut-il penser que c’est après 1817, qu’ayant rencontré son amant avec une autre femme, « objet nouveau de son volage amour», elle s’en trouva jalouse ? Mais le 4 septembre 1817, M1Ie Desbordes était devenue la femme de Prosper Valmore : donc elle aurait revu son amant après son mariage? Et quand on lit dans /’ Etonnement : (1)
D’où sait-il que je l’aime encore ?
... Il dit que l’amour sait attendre,
Et deux cœurs mariés s’entendre?
Et ce lien défait par lui,
Il vient le reprendre aujourd’hui.
... Dieu! sera-t-il mon maître?
on devrait penser que Marceline, mariée, renoua avec son ami, marié aussi? Et l’élégie : « Dusses-tu me punir de rompre la première. — Le serment imprudent qui fit pleurer l’amour » (2) témoignerait donc que Mme Valmore retrouva son amant après les serments de s’oublier qu’ils avaient
échangés lors de leur seconde rupture? Et peut-être un certain nombre de poésies se rapporteraient à cette troisième liaison?
Hélas! qu’en sait-on? Pour l’instant, tout ce que nous puissions tenir pour sûr, c’est ceci :
MUe Desbordes fut séduite ; elle eut un enfant en 1810, qui mourut en 1816, son amant l’abandonna pour voyager en Italie ; il revint, ils renouèrent, ils rompirent ; alors Marceline pleura toute sa vie et elle fut si malheureuse qu’elle trouva dans son cœur un peu de génie.