‹ Marceline Desbordes-ValmoreChapitre 12 sur 33 · AVANT TOI · texte numérisé non relu

AVANT TOI

L'année avait trois fois noué mon humble trame ,

Et modelé ma forme en y broyant ses fleurs,

Et trois fois de ma mère acquitté les douleurs, Quand le flanc de la tienne éclatai Ma jeune âme Eut dès lors sa promise et l’attira toujours,

Toujours {£]

(1) Pauvres Fleurs (Bruxelles, 1839), page 25.

il est bien clair que Marceline veut indiquer par ces vers, d’ailleurs détestables, qu’elle était née trois ans avant « Lui ». Or Latouche était d’un an plus âgé qu’elle. Donc « Lui », ce n’est pas lui. — Seulement voilà ! est-ce bien à son amant que Mme Yalmore s’adresse ici? Elle dit un peu plus loin :

... Trois fois le jour de la naissance Baisa mon front limpide, assoupi d’innocence, Avant que ton étoile à toi, lente à venir,

Descendit marier notre double avenir.

Toi tu ne le sais pas en ce moment; tu m’aimes,

Je ne sais qu'inventer pour te faire un bonheur.

Toi, ne sois pas jaloux. Quand tu me vois penchée...

Tous ces présents de l’Indicatif se rapportent plutôt à son mari, à qui elle s’adresse dans ses lettres intimes sur un ton beaucoup plus tendre encore que celui-là. Valmore, il est vrai, était né sept ans, et non pas trois ans, après Marceline. Mais nous avons déjà eu l’occasion de remarquer que notre naïve héroïne ne détestait pas de se rajeunir un peu, à l’occasion, et il pouvait lui être désagréable d’avouer qu’elle avait sept années de plus que son mari.

Latouche, dit-on encore, s’était marié « vers 1 807 ». Mlle de Gomberousse, son épouse, lui donna un fils qui mourut à dix ans, « au commencement de la seconde Restauration ». Mais presque aussitôt après son mariage il s’était séparé de sa femme, avec qui il ne s’entendait pas : « Ces deux esprits étaient trop pareils dans leur distinction, leur impétuosité, leur facilité à se blesser et à s’émouvoir », paraît-il. Mais alors, puisque tout le monde, et jusqu’à ses amis intimes, ignorait que M. de Latouche fût marié (sa femme ne mourut pourtant qu’en 1843), puisqu’il vivait en célibataire, pourquoi Marceline n’aurait-elle pas été sa maîtresse? On a beaucoup reproché au séducteur de MIle Desbordes de n’avoir pas épousé son amie, ni reconnu son fils.

Latouche avait au moins une raison péremptoire de ne le point faire : c’est qu’il avait déjà femme et enfant.

Cependant, ajoute-t-on, on ne trouve dans ses livres aucun « pauvre poète déchiré », aucun « barbier laid et intéressant », aucune sorte de « jambe de bois », ni même aucun roman, pièce ou nouvelle dont la scène se passe en Espagne, à part

les Dernières lettres de deux amants de Barcelone, ouvrage de circonstance et sans intérêt pour nous (ni d’ailleurs, je le crains, pour personne). Et l’on n’y voit pas davantage de héros portant le nom d’Olivier, sauf dans le pastiche de Mrae de Duras que Latouche publia en 1826, et dans l’adaptation de la nouvelle d’Hoffmann : Mademoiselle de Scudéri, qu’il fit paraître sous le titre d’Olivier Brusson (1823). Mais qu’est-ce qui nous prouve que cette histoire espagnole, à laquelle M,le Desbordes fait allusion dans sa mystérieuse lettre à Olivier déjà citée, et qui la passionne si fort, Latouche ne l’a pas détruite comme nous savons qu’il avait fait des autres ouvrages de sa jeunesse? D’ailleurs, avec un peu de bonne volonté, on trouverait bien quelque analogie entre son roman de France et Marie et l’histoire de Marceline. C’est l’aventure d’un royaliste, Roger de Lavarenne, compromis dans la conspiration de Cadoudal et condamné à mort; une jeune femme, son premier amour, l’épouse sans passion comme sans répugnance, afin de lui sauver la vie ; elle lui donne un enfant, mais bientôt Roger tombe éperdument épris de sa pupille,

Marie, qui l’adore à son tour: « La candeur, l’innocence, la sérénité, l’amour, respirent sur cette figure virginale », etc. (1). Cette Marie ressemble assez à notre naïve Desbordes, et la jeune femme que Lavarenne a épousée, et dont il a eu un fils, pourrait

bien être Mme de Latouche Mais je crois

qu’il est plus prudent de ne pas insister sur des rapprochements de ce genre.

En somme, rien jusqu’à présent ne nous autorise à mettre en doute les témoignages de Guttinguer et d’Hippolyte Yalmore : tous deux s’accordent à nommer Latouche. Et nous possédons d’autre part une lettre qui laisse, semble-t-il, deviner bien des choses. Au lendemain de la mort de Latouche, Sainte-Beuve qui voulait lui consacrer un article (2), avait écrit à Marceline pour lui demander des renseignements (3). Voici la réponse qu’il reçut :

(1) France et Marie (Paris, 1836, 2 volumes in-8°), — Voir la Revue des Romans , par Emile G***, tome II, page 34.

(2) Paru au tome III des Lundis.

(3) On trouvera sa lettre dans Pougin, pages 107-108, et mieux dans Spoelberch de Lovenjoul, Sainte-Beuve inconnu , pages 233-234, note. M. Pougin a mal daté la lettre et son texte n’est pas exact.

«18 mars 1851 . — Un grand accablement m’a empêchée de vous répondre. Pardonnez-moi, je l’ai essayé plusieurs fois; mais dans quel coin de mon sort laborieux trouver de la solitude pour me recueillir?

« Pensez, cette fois, que c’est presque sur une tombe qu’il faut demander un peu d’ordre à mon esprit abattu. Gomment oserais-je, de là, juger celui d’un autre? Quel jugement peut-on écrire avec des larmes dans les yeux?

« Oui, vous avez raison, ce serait par éclair (1), à mon insu, que vous saisiriez les impressions gardées dans ma mémoire, la mémoire comprimée de cet esprit incompréhensible qui vous occupe. Mais nous ne nous voyons pas. Comment faire? Votre voix me ranimerait et je trouverais des paroles pour vous répondre. Ici, je suis trop en moi-même. C’est vraiment un triste asile, et je ne voudrais pas mêler un mot de tristesse personnelle à ma lettre. Mais je suis frappée à terre par tant de pertes irréparables! Ces cris sourds m’atteignent de partout comme une terrible électricité, et je sens bien que personne ne me tient compte de ce dernier coup de foudre, — que Dieu peut-être, qui sait tout, qui plaint tout! J’étais déjà en deuil, et à peine ai-je soulevé le voile qu’il faut le rabattre sur mon âme, et je n’en peux plus !

« D’ailleurs, je n’ai pas défini, je n’ai pas

(1) « Et qui mieux que vous peut m’en parler et m’en donner l’idée et l’éclair ? » avait écrit Sainte-Beuve à Marceline.

MARCELINE DESSOUDES -VALMORE

deviné cette énigme obscure et brillante. J’en ai subi l’éblouissement et la crainte. C’était tantôt sombre comme un feu de forge dans une forêt, tantôt léger, clair, comme une fête d’enfant; un mot d’innocence, une candeur, qu’il adorait, faisait éclater en lui le rire franc d’une joie retrouvée, d’un espoir rendu. La reconnaissance alors se peignait si vive dans ce regard-là, que foute idée de peur quittait les timides. C’était le bon esprit qui revivait dans son cœur tourmenté, bien défiant, je crois, bien avide de perfection humaine, à laquelle il voulait croire encore.

« Il semblait souvent gêné de vivre, et quand il se dégoûtait de l’illusion, quelle amertume revenait s’étendre sur cette fête passagère!... Admirer était, je crois, le besoin le plus passionné de sa nature malade, car il était bien malade souvent, et bien malheureux! Non, ce n’était pas un méchant, mais un malade, car l’apparition seule d’un défaut dans ses idoles le jetait dans un profond désespoir, ce n’est pas trop dire. Il en avait un quand nous l’avons connu. Jamais il n’en parlait ouvertement dans nos entretiens, qu’il cherchait sans doute pour distraire un passé plein d’orages. Quelle organisation fut jamais plus mystérieuse que la sienne? Pourtant, à force de charme, de douceur sincère, mon oncle, qu’il aimait tout à fait, mon oncle, d’un caractère droit, pittoresque et religieux, le jugeait simple, candide, affectueux. Il l’a été! Il l’a été! Et heureux, et soulagé aussi de pouvoir l’être par cette affection toute unie!

« On Ta cru jaloux, littérairement parlant. 11 ne l’a jamais été. Mais injuste, prévenu, oh ! oui. Sa colère et son dédain étaient si grands, quand il se détrompait d’un talent, d’une vertu, d’une beauté dont la découverte et la croyance l’avaient rempli de joie! Après, quelle ironie contre sa propre simplicité! Comme il se déchirait d’avoir été volé, disait-il, par lui-même! Il souffrait beaucoup; croyez-le et ne l’oubliez jamais. Il s’attendrissait d’une fleur et la saluait d’un respect pieux. Puis, il s’irritait d’oublier qu’elle est périssable. Il levait les épaules et la jetait dans le feu. C’est vrai.

« La politique ardente n’a-t-elle pas beaucoup aigri l’aménité native mêlée à son énergie? Je l’ai souvent pensé. Un désintéressement incorruptible, qui lui eût fait supporter la misère sans une plainte, l’a rendu sans pitié pour les faiblesses de l’ambition, ou l’indolence — qu’il appelait crime, — dans le sentiment patriotique. Le secret de ses grandes solitudes est peut-être là.

<( La patience minutieuse au travail était portée chez lui à un excès fatal à sa santé, comme à ses succès. Il s’y clouait en martyr. On eût dit alors (je le sais par d’autres que moi) que son cœur et sa tête s’emplissaient par degrés de fumée, et qu’elle étouffait quelquefois l’élan, l’abandon, le fluide, l’inspiration, que c’était alors comme une lampe qui n’a pas d’air. Si je dis mal ce qu’il me semble, vous devinerez le dessous. Ce n’est pas faire de la critique, mon Dieu ! Mais c’est plaindre son malheur et sa torture!

« Son enthousiasme pour la littérature allemande et pour la transformation de la vôtre l a beaucoup subjugué. Depuis, j’ai osé m’étonner que sa poésie, bien qu’élégante, mais cérémonieuse peut-être, se fût à peine dégagée de l’esclavage dont il avait horreur, comme le prouvaient ses transports d’admiration pour les hardiesses cavalières de M. de Musset et les nouveautés de vous tous, qui le ravissaient d’espérance !

« Depuis lors, je n’ai plus rien su de distinct, ni pu regarder de près ce génie, devenu si amer. C’est par échos lointains, rares, tristes aussi, qu’il nous cherchait. Son livre de Clément XIV nous a rappelé ses entretiens les plus charmants avec mon oncle, qui l’excitait; Fragoletta m’a remplie d’étonnement et de terreur; Grangeneuve nous a ramenés depuis à nos instincts de le plaindre et d’espérer pour lui. Depuis, peutêtre à force de contenir son imagination et sa parole écrite, il en a trahi la liberté et l’éclat. Ses derniers livres, je n’ai pas osé les lire!... Je vous le redis, peut-être inutilement; mais son esprit parlé était plus irrésistible quand il se croyait bien écouté et bien compris, et qu’il respirait de sa maladie noire. Seul, il songeait trop au public, qui juge à froid, juge formidable et sans appel ! La flamme souffrait alors d’une rêverie trop longue. L’épouvante du ridicule paralysait l’audace qu’il applaudissait dans les autres. Il n’était pas homme à subir les humiliations de la terre, et il ne courait plus par

l’effroi de tomber !... Pour lui, plutôt périr immobile que d’exciter le rire en s’aventurant, ce rire qu’il n’épargnait pas toujours, dont il se repentait souvent ! Ne le croyez-vous pas aussi? N’avezvous pas bien judicieusement observé qu’il est loin d’avoir fait le mal qu’il pouvait faire ? C’est d’une justice et d’une charité profondes ce que vous dites là. (1)

« Quel immense empire n’a-t-il pas dû obtenir sur ses colères? Quelle grandeur silencieuse de ne s’être pas vengé, lui dont l'orgueil brûlant s’est cru tant de fois si mortellement offensé, car le craindre, c’est l’insulter! 11 faut trouver dans ce courage qu’il a eu, muet et solitaire, de quoi racheter toutes les larmes qu’il a fait couler. Vous le pensez, n’est-ce pas? Oh! pensez-le, dites-le, comme vous savez tout dire, pour être équitable, car il y a des choses qui sont entendues entre ciel et terre, et qui peuvent consoler partout !

« Décidez si cette âme ombrageuse n’a pas limité elle-même son essor, si les souffrances du corps n’ont pas obscurci cette gloire, qui s’annonçait si haute !

« Voilà tout ce qu’entre vous et moi je puis formuler de ma pensée... En quoi peut-elle aider la vôtre? Du moins, dans ce monde et partout,

(^1) «... Rendez-m’en l'impression vive, poétique, indulgente, comme il sied envers ceux qui ont fait moins de mal qu'ils n'en pouvaient faire! » (Sainte-Beuve à Marceline.)

c’est ainsi que je vous la dirai toujours, parce que je crois en vous, à votre indulgente amitié pour la mienne, et pour l'obscurité de ma raison.

C’est quand on la compare aux autres lettres de Mme Valmore qu’on sent toute la valeur de cette épître clairvoyante et pathétique. Comme Marceline voudrait « trouver dans ce courage qu’il a eu, muet et solitaire, de quoi racheter toutes les larmes qu’il a fait couler ! » Comme elle voudrait se convaincre elle-même qu’il était « simple, candide, affectueux ! » « Il l’a été ! Il l'a été ! » Certes il n’y a pas, dans toute la correspondance de M,ne Valmore, un seul portrait, non seulement aussi senti, mais aussi vrai que celui-là. D’ordinaire la bonne Marceline ne paraît guère distinguer les caractères, puisqu’elle ne décrit pas les ridicules. Elle considère le monde avec une bienveillance qui ne laisse pas de sembler un peu fade, à la longue. Pas une fois elle ne récrimine contre tant de gens qui l’ont cruellement déçue au cours de sa vie. C’est d’une sainte ; mais cela enlève bien du piquant à sa correspondance. La seule per-

sonne dont elle se soit jamais permis d’envoyer à son mari un croquis presque méchant, c’est Mme O’Donnel, la sœur de Delphine de Girardin :

« 14 avril 1827. — J’ai dîné... avant-hier, avec la brillante Mme O’Donnell, la fille de Mme Gay. Je n’en veux pas beaucoup. On dirait un charmant gendarme déguisé. Elle parle... toujours ! et sa voix est grosse comme un basson. Elle montre ses dents avec une sorte de grincement qui fait mal, et sans doute elles jauniraient devant les tiennes, mon Prosper, si humblement cachées sous tes belles lèvres. Elle m’a dit un mal affreux de M. de L [a touche], à la bonne heure!... »

Seraient-ce par hasard ces médisances sur M. de Latouche qui ont fait trouver à Marceline la voix de Mme O'Donnell si « grinçante? » Pourtant elle continue ainsi :

« A la bonne heure! Il [M. de Latouche] est à la campagne, ce qui me dispense d’aucune démarche, où je ne suis pas portée . »

Et vraiment il m’est impossible de discerner dans ces lignes le témoignage d’une sympathie exagérée. — Or, dans ses autres lettres, Marceline montre tout aussi peu

d’affection pour M. de Latouche. Sans doute, elle admire son talent et ses ouvrages, puisque, dans un seul recueil de vers, les Pleurs 9 j’ai compté qu’elle lui emprunte jusqu’à* sept épigraphes (1). Mais, de l’homme même, voyez sur quel ton elle parle :

« 4 décembre 1832. — ...En passant, je suis descendue chez M. de Latouche, à qui j’ai laissé mon nom et mon adresse. Je doute qu’il vienne, car il habite presque à demeure à la campagne. Enfin c’est comme un devoir rempli... »

« 29 juillet 1839. — Me voici de retour après l’avoir ardemment souhaité. Je ne suis bien nulle part et jamais je ne me ferai ma place dans cette maison [celle de Latouche] où toutes les instances, toutes les séductions m’entourent, et trop, tu le sais, pour me laisser la sécurité de l’avenir. Si c’est de l’ingratitude, j’en avais à mon insu, mais j’ai peut-être trop souffert pour ne pas avoir un étrange besoin de retirement et d’une liberté sauvage... »

Un simple mot explique tout : les lettres où Marceline s’exprime ainsi sur Latouche

(1) Et sur le manuscrit original d’une des pièces (qui m’a été communiqué par M. Louis Loviot), je relève encore deux épigraphes tirées de Clément XIV et Carlo Bertinazzi.

sont adressées à son mari. D’ailleurs, ce qui est curieux, c'est que c’est ordinairement Valmore qui engage sa femme à traiter en ami l’auteur de Fragoletta. Et ce Valmore était un « cabotin » insupportable, sans doute, mais délicat, ombrageux même en matière d'honneur, très jaloux de sa femme, tout à fait incapable d’on ne sait quelles complaisances. Ignorait-il donc le passé de Marceline? — Aussi bien serait-il temps de parler de lui.

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