LE MARIAGE DE MARCELINE
Le beau Valmore. — La fanée Marceline. — Déclaration. — Mariage d’inclination. — Goût de Marceline pour son jeune mari. — Que ce goût s’accommode d’un amour romanesque.
Il avait fallu beaucoup de courage à la pauvre Marceline pour rester à Bruxelles après la mort de son enfant (11 avril 1816). Elle y demeura pourtant, et même elle y reprit bientôt le théâtre. On peut l’en croire quand elle nous dit que ce fut là « le plus grand sacrifice de raison » qu’elle eût jamais fait (1). Mais son père n’avait pour vivre que ce qu’elle lui envoyait d’argent. Cependant, en avril 1817, la direction de
(1) Lettre citée du 5 septembre 1816.
la Monnaie engagea un jeune tragédien qu’on appelait Valmore au théâtre (de son vrai nom François-Prosper Lanchantin).
Marceline l’avait connu tout enfant à Bordeaux, au temps qu’elle parcourait la France avec sa mère (1). Ce Valmore avait un oncle général de division et baron de l’Empire, parait-il (2). Mais son père n’était qu’un pauvre acteur comme lui, qui jouait encore sur les scènes de province en 1822, et sans grand talent s’il en faut croire les notes que lui consacre Duverger, « inspecteur des Menus-Plaisirs du Roi », en 1818 : « Age: de cinquante-cinq à cinquante-huit; physique : bon, mais physique dur; appointements (en aperçu): 4.500; observations:
grande habitude, mais peu de paternité ou de sensibilité. » (3)
Prosper Valmore était fort beau, comme en témoignent ses portraits (4) ; et cette qualité naturelle, jointe sans doute à d’autres mérites, lui avait attiré, à dix-huit
(2) Selon Sainte-Beuve, Mme B.-V., p. 17, note.
(3) Archives nationales O1 2 3 4 1621. — Cf. O3 1786 ; F*7 12993.
(4) Bibliothèque et Musée de Douai.
ans, les leçons, les faveurs et la protection de MUe Raucourt, qui alors ne comptait guère plus de cinquante-six printemps.
C’est apparemment à cette illustre personne qu’il dut d’obtenir, le 12 février 1812, son ordre de début aux Français (1). 11 monta pour la première fois sur la scène le 28 avril suivant dans le rôle d’Arsace de Sémiranais. MUe Raucourt avait tenu à figurer aux côtés d’un si jeune ami, dont elle était fière. Jamais elle ne joua mieux Sémiramis, constatent les journaux du temps: « On voyait bien que le maître cherchait à électriser son élève. » C’est qu’elle lui était si attachée! Il y parut surtout en 1813, quand Valmore fut atteint par la conscription : la désolée Raucourt fit son possible pour le conserver, et elle y parvint grâce au général Hulin qui, dit-on, ne fut pas insensible à ses charmes. C’est ainsi que le joli garçon continua de tenir aux Français « les seconds rôles tragiques et comiques et tous autres rôles qui lui seront distribués », par exemple celui de
(1) Il est engagé en avril 1812 aux appointements de
2.000 francs; en avril 1813 à ceux de 2.400 francs. Il joue jusqu’en janvier 1815 (Archives nationales O1 2 45). Il fut ensuite à Nantes, puis à Bruxelles.
Jupiter dans l' Amphytrion de Molière. Hélas ! ce dieu amoureux, qu’il représentait si bien, lui porta malheur. Le 2 mai 1813, au moment qu’il apparaissait sur son nuage, beau, majestueux, armé de sa foudre et les pieds sur son aigle, la corde qui le soutenait en l'air cassa et le précipita de 45 pieds sur la scène. On l’emporta, moulu, brisé, rompu, et il dut garder le lit durant plusieurs mois (1). Cette maladie fut trop longue pour la constance de Mlle Raucourt, paraît-il. Au surplus, elle mourut peu après, de vieillesse, en 1816.
Après un court séjour à Nantes, Valmore s’en vint donc à Bruxelles. Il avait alors vingt-quatre ans. Jeune premier, il jouait sans cesse avec Mlle Desbordes, et il n’était presque pas de pièce où il ne lui fallut être amoureux d’elle, si bien qu’à force de l’adorer sur la scène il finit par croire qu’il se devait à lui-même de l’aimer à la ville. Marceline, pourtant, n’était plus dans sa première fraîcheur : l’inspecteur Duverger, qui la vit à Bruxelles en 1818, lui consacre,
(1) Note publiée par M. Rivière (T, 200). — Mercure de France, mai 1813, page 321.
dans son rapport sur les théâtres de province, ces brèves et sèches notes, plus émouvantes pour nous que de longs commentaires : «Genre d’emploi: jeune première ; âge : trente-six ans [erreur : elle en avait trente-deux]; physique: très usé; appointements : 6.000 ; observations : toujours du talent, mais trop de sensibilité (1). » Pauvre femme! Au reste, en dépit de son « physique très usé », elle triomphait alors au Théâtre de la Monnaie, précisément par cette sensibilité romantique que le classique Duverger considérait comme un défaut; et l’on comprend, en effet, qu’elle devait figurer une héroïne troublante pour des cœurs romanesques, cette Marceline si pâle, émue, éplorée, et toute tremblante de sentiment. Certainement ce sont ses larmes et sa tristesse qui enchantèrent le jeune Yalmore, et il l’aima tout d’abord pour son beau chagrin.
Donc il lui fit sa déclaration, et elle en fut touchée, et elle en fut même flattée (n’oublions pas qu’elle avait alors trente et un ans, que Yalmore en avait vingt-quatre,
(1) Archives nationales, O3 1621.
qu'elle était fanée, qu’il était beau, et qu’il semblait même avoir du talent). C’est pourquoi — quand elle eut reçu une lettre où le séduisant jeune premier lui disait : 1° qu’il l’adorait et qu’il l’adorerait toute sa vie; 2° qu’il voyait bien qu’elle ne l’aimait pas; 3° qu’il allait la fuir (mais il était forcé de se jeter presque tous les soirs à ses pieds, sur la scène) — elle lui répliqua par l’épître qui suit:
« Bruxelles , 1817. — Non, Monsieur, je n’ai pas répondu. Je ne voulais donner aucune suite à ce que je regardais comme un badinage. Celle idée m’avait glacée de crainte.
« Quelle lettre vous m’écrivez aujourd’hui ! Qu’elle m’a troublée! N’abusez pas des expressions, croyez-moi, n’en abusez jamais. 11 n’y a rien de si sincère que mon cœur. Je ne puis vous le donner qu’en donnant ma vie, et ce n’est pas à votre âge, entouré de mille séductions, que Fou promet un amour sans bornes, sans terme que le tombeau!... Ne cherchez donc pas à l’inspirer à moi, — j'ai tant soulfert !
« Oui, vous ferez bien de m’éviter. C’est tout ce qu’il y a de raisonnable dans vos projets que je ne comprends pas. Je vous éviterai aussi — j’en ai déjà pris la triste habitude. Que ne ferais-je pas pour être en repos avec moi-même. N’auriez- vous aucun regret si vous me rattachiez
à l’existence pour m’en faire un jour un autre genre de douleur? Ah 1 laissez-moi, je vous prie : triste comme je le suis, je ne suis pas faite pour aimer. Je ne puis l’être jamais non plus. Je ne crois pas au bonheur!
« Pourquoi dites-vous que votre mélancolie éloigne mon cœur du vôtre ? Pensez-vous cela ? Etes-vous bien naïf quand vous me l’écrivez?
« Vous faites un reproche à notre malheureux état de nous avoir rapprochés l’un de l’autre. Cette expression est bien dure. Si vous vous en plaignez, quel droit n’aurai-je pas de le haïr? Pardonnez-lui pourtant, il peut tout réparer en nous séparant bientôt. Il me restait à savoir que vous le désirez pour rendre ce départ plus certain.
« Non, ce n’est pas votre tendresse qui vous a conseillé jamais de m’écrire, — ce n’est pas non plus votre excellente mère, qui vous aurait détourné de troubler mon âme. Pour le monde entier, je ne voudrais affliger la vôtre, entendezvous? De quoi m’accusez-vous donc? Quelle autre preuve puis-je vous donner à présent de l’estime que je vous ai vouée, et dont je renouvelle encore l’assurance pour toujours?
« M. Desbordes. »
Ayant reçu cette lettre, Valmore dut en concevoir un grand espoir. Car c’est le sourire des dames qui décourage ordinairement les messieurs, et la crainte du ridicule est le
plus sûr bouclier des coquettes. Mais notre tendre Marceline n'était rien moins que souriante et coquette, et sans doute elle n’aurait pas eu grand’chance de résister à ce jeune amoureux pour peu qu’il eût été habile. Déjà, dans cette lettre écrite avec la plus naïve franchise, ne lui laissait-elle pas entendre qu elle était touchée, quand elle le priait de ne plus lui parler en des termes qui la « glaçaient de crainte » et qui « troublaient son âme? » Si elle ne l’aimait pas encore, du moins le lui déclarait-elle avec une douceur et une honnêteté tout à fait propres à ne le point décourager. Mais Valmore n’était pas plus roué que Marceline : en 1817, la mode n’est plus aux Valmont et elle n’est pas encore aux Don Juan sataniques et byronesques; les jeunes gens, qui s’appliquent à traiter toutes choses avec la plus impitoyable gravité (voyez plutôt le ton de leur critique dans leurs petites revues littéraires) (1), font l’amour avec un sérieux imperturbable. Et d’ailleurs on peut aussi bien croire que Valmore était éperdument
(1) Le livre de M. Ch.-M. des Granges: la Presse littéraire sous la Restauration (Paris, 1908, in-8°), est bien instructif à cet égard.
épris de Marceline. Quoi qu’il en soit, il ne gagna sur elle aucun avantage, comme le montre la seconde lettre qu’elle lui écrivit :
« Bruxelles , 1817. — Monsieur, j’ai pris, dites-vous, votre timidité pour de la fierté. Vous avez pris ma tristesse pour du dédain. Nous nous sommes trompés mutuellement. Comment pourrait-on dédaigner quelqu’un que l’on a appris à estimer depuis longtemps? Mais pourquoi vous excuser avec moi? Quel reproche ai-je fait? Quel motif et quel droit pouvais-je en avoir?
« Vous avez la bonté d’attacher quelque prix à mon opinion, et vous voulez la connaître. Eh bien, Monsieur, la voici : je vous crois toutes les qualités d’un honnête homme, jointes aux penchants de votre âge.
« Toute ma pensée vous est connue à présent. Ne vous blessez donc plus d'une réserve naturelle aux personnes malheureuses. Ne l’attribuez jamais au dédain, s’il est vrai que vous l’ayez pensé, et croyez que dans tous les temps de ma vie ce serait un bonheur pour moi de vous prouver, autrement que par ma gaîté, l’estime particulière que je me plais à porter à votre famille, et à vous, Monsieur.
« N’est-ce pas là tout ce que vous désirez savoir?
« Vous devez être assuré présentement que personne n’est plus sincèrement que moi votre humble servante. M. Desbordes. »
On remarquera la phrase où Marceline laisse entendre à son amoureux qu’elle se méfie des jeunes gens de son âge et de leurs « penchants ». C’est donc sur ses intentions que Valmore eut tout d’abord à la rassurer. Mais quand elle sut à n’en pas douter qu’il voulait l'épouser, je pense qu’alors elle se sentit plus qu’à moitié séduite. Encore une fois, ce beau jeune homme, qui lui offrait l’occasion de refaire sa vie, avait sept ans de moins qu’elle, déjà fanée et marquée par le chagrin; il était amoureux, il était aimable, et elle l’aima. Car ce ne fut pas une femme résignée qu’unit à Prosper Valmore. le 4 septembre 1817, ce même baron Devos qui enregistrait dix-huit mois plus tôt le décès de l’enfant de MUo Desbordes (1) : ce fut une véritable amoureuse. Je n’oublie pas qu’elle assure, dans son poème de l'Inconstance (2), que son mariage fut un mariage de convenances; — et, pour le dire en passant, on se demande avec curiosité ce que put bien penser Valmore lorsqu’il lut, en 1818 :
(1) L’acte de mariage a été publié dans le Gaulois du 1er mai 1898.
(2) La pièce est incomplète dans l’édition Lacaussade, I, 55; voir l’édition 1819, page 48.
Inconstance! affreux sentiment!
Je t’implorais... je te déteste!
Pour me venger d’un cruel abandon,
Offre un autre secours à ma fierté confuse.
Tu flattes mon ennui, tu séduis ma raison :
Mais mon cœur échappe à ta ruse! (1)
Oui, prête à m’engager en de nouveaux liens,
Je tremble d’être heureuse, et je verse des larmes... Oui, je sens que mes pleurs avaient pour moi des
[charmes,
Et que mes maux étaient mes liens!
Si tu veux m’égarer dans l’amour que j’inspire,
Si tu ne veux changer ton ivresse en remords, Arrache donc mon âme à ses premiers transports!
En vain à mes genoux
Tu promets d’enchaîner un amant plus aimable,
Et mon cœur fut créé pour n’aimer qu’une fois !
Mais lisez à présent la lettre enflammée qu’elle écrivait à Valmore au temps de leni's fiançailles (2), ou bien celle-ci, qui date (du moins je l’espère) du lendemain de la noce :
(1) Variations de l’édition 1820, page 48 : « Tu flattes mon orgueil, tu séduis ma raison; — Mais mon cœur est plus tendre ! il échappe à ta ruse ! »
(2) Publiée par M. Rivière, I, page 4.
<( Bruxelles , 1817. — Sais-lu, Prosper, ce que j'ai trouvé clans ta lettre? — Une âme que la mienne attendait!... hier... tous ces jours qui semblent écoulés pour les autres ne le sont pas pour moi; ils m'entourent — le temps s’arrête pour me laisser libre de respirer — je mourrais s'il s’échappait trop vite. — Tomy! mon adoré Tomy! (1). Si ton cœur est agité, vois comme ma main tremble.
« Je suis heureuse. — Comme mon âme s’ouvre à ce mot oublié, effacé depuis... toujours! Tu l’as gravé pour moi au ciel, en ce monde... partout... Je le lirai dans tes yeux! Quoi! la vie est donc le bonheur?... Que Dieu le comble d'une félicité pareille [à celle] où je suis. Je ne sais où je suis: dis-le-moi, mon amour! Oh! oui, Tomy, prends garde à ma vie, on meurt de joie.
« As-tu vu hier, as-tu vu ma tendresse? dans ma douleur... dans l'ivresse qui l'a suivie? Oh! pourquoi regretter quelques heures d'un si vif tourment? Quel charme l'a payé! Quelle âme tu m’as donnée!... Oh! je ne sais plus écrire, en vérité. Adieu, Prosper, mon cher époux!
« Ton père m'aime beaucoup.
« J'ai tant d'égards pour lui que je vous aime un peu. N’est-il pas vrai que je suis bien polie?
(1) Ils avaient joué ensemble, à Bruxelles, une comédie de Desforges : Tom Jones à Londres, où son mari tenait le rôle de Tom, et elle-même celui de Sophie Western.
MARCELINE DESBOUDES -VALMORE
Vous allez voir tout à l’heure ma gracieuse révérence.
« Oh ! laisse-moi donc lire encore une lettre chérie qui me brûle le cœur!
Franchement, est-ce là le ton d’une femme qui s’est donnée par raison, et une modeste affection conjugale s’exprime-t-elle à l’aide de tant de points d’exclamation? « Je ne te quitterai jamais. Promets-moi de ne plus me quitter! Je n’existe qu’avec toi. Oh ! que cela est vrai! » (1818.) — « Plus jamais, mon amour, plus jamais je ne m’arracherai de toi, c’est volontairement s’arracher le cœur ! » (22 mars 1820.) — « J’aime mieux te dire que je t’aime de toute mon âme, que je suis triste sans toi, que je n’ai pas non plus de courage si ce n’est pour t’écrire, et que tout mon être appelle l’instant de te presser dans mes bras : j’aurai bien de la force pour cela ! » (23 mars 1820.) — « Ah! mon cher Prosper, que je m’ennuie sans toi! En te quittant, je suis rentrée tristement à la maison. Qu’elle est grande et silencieuse ! Je me suis couchée comme un petit loup dans notre lit. C’était comme un désert. » (19 avril 1821.) — « Je te vois, je te parle et je t’aime. Je souffre
de tout ce qui te tourmente, mais quelle force je trouve dans ton Amour pour moi ! » (11 juillet 1839.) — « Je t’aime! mon cher Mari. Je t’aime! Ce devrait être ma vraie signature, mais qu’il est doux d’y joindre le nom que tu as bien voulu me donner ! » (20 août 1844.) — « ... Oui, c’est Jupiter que tu vois suspendu sur la mer. Je le vois ici, devant notre croisée, quand le vent n’éteint pas cette belle lumière. Avant de me coucher, je la regarde longtemps : c’est d’une douceur infinie. Que je t’aime de la partager et de me joindre à toi dans ce moment! » (14 août 1844.) Connaissez-vous donc beaucoup d’époux de cinquante-huit et cinquante et un ans qui, pour se consoler d’être séparés, se promettent ainsi de regarder, à la même heure, les étoiles? Et, je vous le demande, est-ce que cette ménagère est sans passion, qui termine une lettre avec tant de lyrisme domestique :
« J’ai tes chaussettes de soie noire, j'ai pour un gilet divin, j’ai mon cœur qui t’aime et te demande ! Au revoir !
« Ta femme, Marceline Valmore. » (1)
(1) 14 août 1844.
Non, décidément Mlle Desbordes n’était pas femme à se marier seulement par raison et elle aima très vivement son jeune mari, je vous assure. — Mais non plus elle n’était pas femme à oublier celui qui l’avait fait souffrir avec une si irrésistible cruauté, et celui-là aussi, elle l’aima toute sa vie : « Mes genoux ployent encore, et ma tête est souvent courbée, comme la tienne, sous des larmes encore bien amères, écrit-elle en 1836 à Pauline Duchambge (1). La seule âme que j’eusse demandée à Dieu n’a pas voulu de la mienne. Quel horrible serrement de cœur à porter cela jusqu’à la mort! » Et deux ans plus tard (2) : « Venir en Italie pour guérir un cœur blessé à mort d’ ... [ elle a laissé le mot redoutable en blanc sur le manuscrit ], c’est étrange et fatal ! » — Enfin, ne voit-on pas qu’après l’avoir célébré toute sa vie, elle chante encore son amant — et avec quels accents ! — dans ses poésies posthumes?
Ainsi Mme Valmore aima bientôt ses deux hommes à la fois... Et pourquoi pas? Ce qu’elle chante, dans ses poèmes écrits après son mariage, c’est un souvenir; ce qu’elle
(1) 24 déc. 1836. C’est elle qui souligne encore et seule ,
(2) 30 juillet 1838.
célèbre, dans ses derniers vers, c’est l’amant éternellement jeune, cruel et charmant qui l’a si voluptueusement blessée au temps de sa jeunesse. Qu’est-il devenu après leur séparation, qu’a-t-il de commun avec l’ami de son mari, avec ce mûr et neurasthénique personnage qu’est maintenant, vers 1830, M. de Latouche? Elle n'en veut rien savoir. Si Marceline n’avait plus jamais vu son ami après leur rupture, si elle n’avait plus jamais rien su de lui, elle aurait pu aussi bien écrire tous ses livres. Encore une fois, ce n’est pas un homme, c’est un souvenir qu’elle aime, et l’on conçoit très bien, il me semble, comment le goût positif qu’elle avait pour Valmore s’accommodait de cette passion excessivement littéraire. Littéraire, car, après tout, un sentiment qu’on passe sa vie à mettre en vers, devient forcément un « sujet » comme un autre. Et, d’autre part, on voit assez que les gens d’imagination sont fort enclins à se jouer à eux-mêmes leurs sentiments, même les plus sincères. Il y eut donc apparemment dans cette passion romanesque et chimérique pour un absent, beaucoup de littérature. Marceline l’éprouvait cependant, — et donc Valmore pouvait souffrir.