CHAPITRE IX
l'ami du ménage
Latouche entre en relations avec les Valmore. — Son influence sur le ménage. — Les services qu'il lui rend. — Valmore « savait » - il ? — Il savait que sa femme avait eu une liaison. — Connaissait-il le nom de l'amant? — Sa jalousie. — Il souffre quand Marceline publie ses poèmes d'amour. — Conclusion.
Or Valmore était dans les meilleurs termes avec H. de Latouche. C’est à la fin de 1819 qu’il était entré en relations avec lui. Je sais une lettre inédite, datée du S octobre 1819, où Latouche écrit à Marceline comme à une femme qu’on n’a jamais rencontrée encore : il lui dit qu'il ira volontiers lui faire une visite dans sa famille et il ajoute: « Il me semble que je m’y présente comme un ami tant vos écrits m’ont déjà fait connaître et
MARCELINE DESBOnDES -VALMOBE
estimer l’auteur (1). » Et voici maintenant une autre lettre inédite de Mme Valmore à Latouche, la seule qu’on connaisse ; elle doit être de 1820 environ :
« Monsieur,
Monsieur de Latouche, homme de lettres,
« Paris.
<( Monsieur,
«Je vous dois beaucoup plus que je ne puis exprimer pour les marques d'intérêt qui m'honorent et me touchent.
« Venez, comme un ami, n'oubliez pas que c'est vous-même qui avez tracé ce mot, et qu'il double le plaisir de votre lettre. Le même titre, si vous y tenez un peu, terminera la mienne, et je me rappelle qu'il y a longtemps que j'en éprouve pour vous les sentiments.
« Mne Desbordes-Valmore.
« Demain, après-demain, tous nos jours vous appartiennent. Mon mari vous remerciera luimème de votre présent. Je vous sais un gré infini du plaisir que m'a fait la lecture de ce charmant ouvrage. » (2)
Les relations, ainsi engagées entre Latouche et les Valmore, continuèrent. Même,
(1) Catalogue de la librairie Charavay, 15 décembre 1906.
(2) Bibliothèque nationale, ms. fr. n. acq. 2765, folios 106-107.
l’auteur de Fragoletta ne tarda pas à prendre une grande influence sur l’innocent ménage, comme on va le voir.
Le 3 décembre 1823, le duc Mathieu de Montmorency avait été élu à l’Académie (parce qu’il était fort grand seigneur et qu’il avait une conversation agréable). Il fit savoir qu’il voulait abandonner son traitement d 'immortel à un littérateur malheureux.
Aussitôt, Mm0 Récamier lui désigna Mme Desbordes-Valmore. Elle n'avait jamais vu Marceline, mais elle connaissait ses vers par Latouche qui les lui avait apportés et qui l’entretenait souvent de sa protégée. Donc Mme Récamier pria l’auteur de Fragoletta de se charger de la négociation. (1)
«... Je suis bien profondément touché de votre bonté pour Mme Desbordes, répondit-il aussitôt. Je vais lui écrire pour lui conseiller très fort de ne point refuser une faveur où votre intervention met tant de bon goût, et, si elle vient du roi, notre poète, qui est maintenant exilée à Bordeaux, s’empressera, j’ose en répondre, de témoigner toute sa reconnaissance. »
(1) Voyez Souvenirs et correspondance tirés des Papiers de Mm‘ Récamier, II, pages 180-198.
Latouche n'était pas à ce moment très bien renseigné sur l’origine du bienfait qu’on offrait à Marceline. Dès qu’il sut que ce n’était pas une pension ministérielle, mais un secours, une aumône en quelque sorte du duc de Montmorency, il écrivit à Mme Récamier:
« Lundi 1 J ... (sic) 1825. — ...Cette pension que vous appelez ingénieusement académique.i celte faveur que vous avez obligeamment rêvée pour Mm,! Valmore, elle sera refusée. Je n’ai encore reçu, ainsi que vous, et je n'ai pu même recevoir aucune nouvelle de Bordeaux ; mais cependant je vous prédis et je vous certifie le refus: refus noble, simple, empreint de reconnaissance pour vous, mais enfin un refus... »
Et en effet, le 23 décembre 1823, Marceline déclina, par une lettre fort adroite d’ailleurs (1), l'aide qu’on lui offrait. « L’humble et digne plébéienne, assure Sainte-Beuve (2), n’aurait pas supporté qu’on pût dire d’elle ce que le monde malin disait d’un autre littérateur assez distingué et le plus long de taille que j'aie connu,
(1) Cette lettre à Mme Récamier a été publiée par M. Pougin, pages 145 sq.
(2) Page 58.
qu’on avait surnommé le pauvre de M. de Montmorency . » En réalité, je ne crois pas beaucoup que ce soit Marceline qui ait tenu à refuser la pension : elle avait ses enfants, à peine de quoi vivre, et elle était modeste, humble même comme dit Sainte-Beuve.
Mais son mari était là, qui veillait. Il avait tout à fait la manière noble de « l’illustre Delobelle » ce Valmore: il me semble l’entendre déclarer, par une expression qu’il chérissait, que sa « dignité d’homme »
lui interdisait d’accepter une aumône déguisée. D’autre part, M. de Latouche encourageait en sous-main à décliner le secours, et l’innocent ménage l’écoutait comme un oracle, à ce moment... Bref, Marceline se laissa persuader, et, pour remercier son conseiller, elle décida, d’accord avec son époux, qu’elle lui ferait don de son portrait (1). — Vraiment, on ne peut s’empêcher de remarquer ici que l’infortuné Valmore choisissait là une malheureuse façon de témoigner sa reconnaissance.
Mais Latouche se comportait comme son meilleur ami et travaillait à le faire entrer
(1) Voyez plus loin la lettre du 26 février 1840.
MARCELINE DESBOHDES -VALMOIIE
aux Français (1). 11 aidait aussi Marceline. Avec son goût très sûr, il s’était passionné pour le talent de notre amie ; il lui donnait des conseils; il était en quelque sorte son directeur de conscience littéraire; et la modeste femme de lettres linissait par s’en remettre entièrement à lui du soin de choisir parmi ses manuscrits, ceux qui paraîtraient dignes d’étre publiés (2). Nous avons des lettres où elle dit à son oncle :
« 26 février 1S26 . — ...Vous le recevrez dans peu de jours [il s’agit d’un de ses poèmes: le Pauvre Pierre ] avec d’autres pièces dans lesquelles M. de Latouche qui ne se lasse pas d'être toujours bien pour nous, choisira ce qu’il faut livrer à l'impression pour satisfaire à la demande de M. Ladvocat... Quoique M. de Latouche ait voulu se soustraire à ma reconnaissance en ne m’écrivant pas, je n'ai pu résister à lui en dire une partie, et puis j’ose croire qu’il devine ce que je pense. Toute ingrate que je suis, j’éprouve pourtant que c'est au fond du cœur que se gravent de tels souvenirs. »
(1) Mm® Valmore à son mari, 28 mai 1833 au soir.
(2) Le Catalogue de la librairie Charavay de mars 1906 analyse ainsi une lettre de Marceline à son oncle (1825) : « Elle parle d’une nouvelle édition de ses poésies. Elle s’en remet à M. de Latouche pour leur publication ; il vient de lui écrire après un silence de cinq ans. »
« 21 juin 1826. — ... On m’a dit que M. de Latouche avait les vers que je destinais à l'impression et qu’il trouve mieux de garder pour une autre fois. Il ne m’écrit pas et je ne veux pas le fatiguer de mes lettres ; mais dites-lui, en le remerciant mieux que je ne le ferais moi-même, qu’il devrait me faire envoyer une épreuve pour que je regarde un peu comment on m’arrange, car ils font tout cela comme si j’étais morte... (1)
Ainsi vers 1826, Latouche surveille la publication des premiers recueils de Mme Valmore : il en choisit la matière ; il en corrige les épreuves, etc. Et bien des années plus tard, Marceline se rappelait cela avec émotion, quand elle écrivait mélancoliquement à Antoine de Latour :
« ... Une fois en ma vie, mais pas longtemps, un homme d’un talent immense m’a un peu aimée jusque-là de me signaler, dans les vers que je commençais à rassembler, des incorrections et des hardiesses dont je ne me doutais pas. Mais cette affection clairvoyante et courageuse n’a fait que traverser ma vie, envolée de côté et d’autre. Je n’ai plus rien appris, et, vous le dirai-je, Monsieur? plus désiré de rien apprendre. Je monte et finis comme je peux une existence où
(1) Pougin, pages 148-149, 161.
je parle plus souvent à Dieu qu'au monde... Il faudrait, pour ma justification, redescendre dans des temps qui me font peur à repasser... » (1).
Eh bien! Valmore savait-il que l’homme dont sa femme et lui acceptaient ainsi les conseils et les services: son ami Latouche avait été le séducteur de Mlle Desbordes? Mais savait-il seulement que celle-ci avait eu une liaison avant son mariage ?
Pour cela, il n’en faut pas douter. Songez que, lorsqu’il connut Marceline à Bruxelles (1817), il y avait à peine un an qu’elle avait conduit son enfant au cimetière; tout le monde avait vu ce petit garçon de six ans; et comment Valmore n’eût-il pas appris, ayant au théâtre tant de braves camarades, les malheurs de l’ingénue qu'il se proposait d'épouser? Lisez d’ailleurs ce fragment inédit d’une lettre de Marceline :
« 2 décembre 1846. — ...Je pense quelquefois, écrit-elle à son mari, qu'il doit quelquefois
(1) A Antoine de Latour, le 7 février 1837, en le remerciant d'un article sur ses poésies paru dans la Revue de Paris du 18 décembre 1836. (Voyez Sainte- Beuve, Mwe D.-V., pages 119-120.)
remonter ;i ton âme de bien doux souvenirs en traversant ces rues désertes belges. Tes pieds doivent quelquefois brûler sur les pavés que tu pressais pour me chercher! mon ami! Pourquoi n’étais-je pas (ligne de loi ? Pourquoi celte idée humiliante a-t-elle eu l’influence la plus funeste sur notre vie à deux ? »
Il résulte clairement de ces lignes que Valmore connaissait le passé de Mlle Desbordes, et nous en sommes fort aises. Ah! que nous l’excuserions, la pauvre fille, si elle avait oublié de conter sa triste histoire à son époux! Mais tout de même, nous préférons qu’elle ne lui ait rien caché — pas même le nom de celui qui l’avait séduite. Malheureusement, cela, c’est plus douteux.
Car Valmore aurait-il ainsi accueilli Latouche , s’il avait su? J’entends bien qu’étant acteur et romantique, il devait avoir du goût pour les situations dramatiques et compliquées. Même dans la vie de tous les jours, les comédiens aiment les beaux gestes et les grandes phrases (c’est pourquoi ils se conduisent souvent avec beaucoup de générosité). Quelle belle scène à imaginer dans le goût romantique que celle de Valmore, de Marceline et de
MARCELINE DESSOUDES -VALMORE
Latouche ! Explications réciproques, franchise, magnanimité générale, serments d’amitié inviolable entre les deux hommes, etc., etc. (Cf. George Sand, Musset et Pagello). Vous pouvez lire des scènes de ce genre dans une centaine de romans parus de 1810 à 1850.
Pourtant on voit seulement dans la correspondance que Valmore était très jaloux et que, même, il ne savait pas toujours s’empêcher de reprocher à Marceline un passé qu elle lui avait avoué. Ses parents avaient considéré comme une sottise le mariage de leur beau garçon avec une pauvre actrice, plus vieille que lui de sept ans, et ils ne manquaient pas de le lui dire, et il ne manquait pas d'en être influencé. De plus, comme il est naturel, il souffrait cruellement quand sa femme publiait tant de vers où elle se mourait de passion pour son premier amant, et il avait beau se dire que c’était de la littérature... Or, cette jalousie avait rendu très douloureuses, pour Valmore et pour Marceline, les premières années de leur vie commune: « Ta lettre... m’a reportée à des temps de torture et de malheur qu’il ne faut pas réveiller, puisque j'ai pu y sur-
vivre, écrit un jour notre amie à son époux (1). Quoi! j'impose, moi! moi si écrasée alors dans le sentiment de dédain que je croyais t'inspirer ... Moi, si vraie, j’ose dire si naïve pour tous les autres, c’est toi qui me redoutais! quand j'avais le cœur martyrisé de ta froideur et de ta lassitude de me voir! » Et ailleurs elle lui dit encore non sans une sorte d’égarement : (2)
« Je lis et relis ce que tu as la cruauté de me dire sur ma tendresse; je pleure et je t'accuse dans mon étonnement. Quoi ! cette pénible patience de t’avoir caché mes tourments n’est pas mieux payée, cher et ingrat ami ! Des éclats qui t’eussent rendu malheureux, que je redoutais pour ton repos... et puis qui me semblaient devoir t’éloigner encore de moi, tu as pris tout cela pour de la froideur ! Ah ! c’est trop déchirant ! et pourtant on eût profité de cela peut-être pour t’arracher à moi? J’ai manqué d’en mourir et d’étoulfer de silence. Tu n'as rien compris, aveuglement d’un cœur dont j’ai cru si longtemps être effacée! tu te repentiras! n’est-ce pas? tu pleureras avec moi de ce qui me fait pleurer en ce moment. Tu ne vois pas clair sur toi-même, et moi! j’ai été aussi bien défiante.
(1) 18 novembre 1832.
(2) 1er décembre 1832.
Quoi! lu m'aimais, Prosper, tu m’aimais!... tu me le diras cent lois, j'ai tant besoin de l'espérer ! tout cela m’a brisée. »
Or, même après 1830, quand sa femme avait plus de quarante-cinq ans, Yalmore s’inquiétait encore lorsqu’il voyait paraître les poèmes où Marceline, qui l’aimait pourtant, chantait sa passion éternelle. Sans doute, il s'efforçait de se persuader qu’il y avait là un certain miracle littéraire et que le mari d’une femme de plume ne saurait décemment être jaloux des sublimes héros qu’elle imagine, et c’est pourquoi il supportait la publication et le succès de ces volumes de vers; mais il fallait tout de même que Marceline l’assurât bien souvent qu’elle ne ressentait pas pour de bon les sentiments qu’elle dépeignait : « Ces poésies qui pèsent sur ton cœur soulèvent maintenant le mien de les avoir écrites, lui écrivait-elle (1). Je te répète avec candeur qu elles sont nées de notre organisation : c’est une musique comme en faisait Dalayrac; ce sont des impressions observées souvent chez d’autres femmes qui souffraient
(1) 2 décembre 1832.
devant moi. Je disais : « Moi j’éprouverais telle chose dans cette position », et je faisais une musique solitaire, Dieu le sait. » Et, précisant davantage, elle lui expliquait que c’étaient les confidences de Pauline Duchambge qu’elle traduisait en vers, et les plaintes de son amie qu’elle donnait pour siennes (libre à lui de la croire) :
« 16 mai 1846. — ... Pourquoi lis-tu les mièvretés que j’ai écrites? ce n’est ni fort ni sain dans l’ennui dont je voudrais te guérir. Non, je n’ai pas souffert tout ce que ces pages racontent. Je veux te montrer des lettres de notre pauvre Pauline qui ont servi de texte aux élégies dont j’avais, il est vrai, les éléments dans mon organisation. Les orages qu’elle me racontait, je les mettais en vers; j’en ai eu aussi, mais ne me plains pas de tous ceux que tu lis avec attendrissement; et puis, mon cher et bien aimé, tous ces tristes oiseaux ont fait place au doux repos de l’âme. Des infortunes plus austères ont fait de toi et de moi une proie moins harmonieuse. A présent notre réunion exemptée de l’effroi de la misère que nous avons soufferte depuis un an, et je me sentirai la plus heureuse des femmes... «
A l’époque où elle écrivait cette dernière lettre (16 mai 1846), Marceline avait soixante ans, et l’on conçoit qu’à relire ses douloureux poèmes, son mari ressentit alors
plus de pitié que de jalousie. Pourtant, neuf ans plus tôt, il fallait encore qu’elle s’occupât à le rassurer: « Aime-moi sans nuage, avec la confiance du cœur au cœur , et compte sur moi jusqu’au dernier soupir de la vie que je t’ai donnée (1). » Et si Valmore éprouvait ainsi des inquiétudes en 1837, que n'avait-il pas du ressentir vingt ans plus tôt, le pauvre homme, quand, l’année môme qu’elle lui donnait un enfant, sa femme lui donnait aussi, en publiant la première édition de ses poésies, le plus éclatant témoignage de son amour pour un autre (1818)? Non, vraiment il ne fait pas ligure d’un mari résigné, ce Valmore.
J'avoue donc que je ne crois pas du tout qu’il savait les relations anciennes de sa femme avec ce Latouche, qu’il accueillait et dont il acceptait les services. Et c’est tant pis pour Marceline. Car maintenant, il nous faut admettre qu’après un an de mariage (1819), elle éprouve le désir d’introduire Latouche à son foyer; alors elle îoue toute une comédie : elle feint d’entrer
(1) 30 juin 1837. Cf. une lettre du 23 juin 1839 Rivière, I, pages 157-158).
en relations avec son ancien amant, elle l’invite à venir la voir, elle le présente à son mari; pour rassurer Yalmore, elle a grand soin de marquer de l’antipathie à Latouche... Vraiment on a peine à croire la candide Marceline capable d’une dissimulation si soutenue, et l’on préférerait supposer quelque tortueuse machination de Latouche : n’aurait-il pas contraint, on ne sait par quelles menaces, son ancienne maîtresse à l’introduire chez elle?... Mais aussi il est bien difficile de n’être pas frappé par ces vers et ces élégies que nous citions plus haut :
D’où sait-il que je l’aime encore?
... Il dit que l’amour sait attendre Et deux cœurs mariés s’entendre,
Et ce lien défait par lui
Il vient le reprendre aujourd’hui...
Sans doute la pauvre Marceline le renoua, ce lien douloureux, et l’on se demande malgré soi si sa fille aînée, cette spirituelle et réservée Ondine, bizarrement nommée Hyacinthe à son baptême, et dont Latouche n'avait pas été le parrain, avait bien pour père Prosper Valmore... Que d’orages dans la conscience de Marceline !