VALMORE
L’insuccès de Valmore el le succès de sa femme au théâtre. — M. Delohelle. — Les démarches de Marceline. — Comment elle juge l'illustre Valmore. — Amertume et souffrance du mari; dévouement de la femme. — « Son genre est perdu en province.' » (1836). — Mais Valmore travaille toute sa vie. — Echantillon de son esprit.
Ainsi, Valmore n’a pas dû être toujours heureux, et d’autant qu’à sa jalousie d’époux se joignait peut-être un peu de jalousie d’ <( artiste ». Car, dans le temps que Marceline remportait au théâtre ses plus beaux succès, lui, il n’y brillait guère. Duverger le trouvait plus « propre à l’emploi des premier et troisième rôles raisonneurs qu’à celui de jeune premier (1). » Quelle humi-
(1) Archives nationales, O3 1621.
liation pour l’ancien comédien des Français gui se considérait à Bruxelles comme Ovide sous la tente des Sarmates ! Et il ne touchait que S. 000 fr. d’appointements quand sa femme en gagnait 6.000 (1). Et les journaux le citaient à peine quand ils se répandaient en éloges sur le précieux talent de Mme Valmore !
En effet, les spectateurs de la Monnaie goûtaient infiniment le jeu émouvant de Marceline, qui savait se faire applaudir même aux côtés de la célèbre Mllc Mars ou de l’illustre Mlle George (2). Mais c’est surtout quand Joanny vint donner des représentations à Bruxelles qu’elle triompha.
Dans Iphigénie en Aulide, où le fameux tragédien fut trouvé froid, elle « surpassa l’attente générale » et « tous les applaudissements lui semblaient réservés ». Et lequel des Belges, pour une fois, aurait eu « la
(1) Voici, d'après Duverger, la liste des acteurs du Théâtre de la Monnaie en 1818 : Massin, 1er rôle : 7.000 fr. ; Valmore, jeune premier : 5.000 fr. ; Linsel, comique: 6.000 fr. ; Folleville, père noble: 5.500 fr. ; Dubreuil, financier grime : 5.000 fr. ; Mme Ribout, 1er rôle: 6.500 fr. ; Bermans, caractère: 3.600 fr. ; Valmore, jeune première : 6.000 fr. (Archives nationales, O1 2 3 1599).
(2) Ed. Fétis, dans le Supplément littéraire de l'Indé-
pendance Belge, 27 août 1893.
barbarie de lui refuser ses pleurs », alors qu’elle récitait si passionnément les grands vers d ' Andromaque?
« Elle a surtout arraché les larmes et les applaudissements dans la scène où, sur les menaces de Pyrrhus, sa confidente la presse d’accepter la main de ce héros afin de sauver son Uls que les Grecs redemandent, constate le Mercure belge... Elle n'a pas été moins intéressante, lorsque Andromaque revient, au 4e acte, annoncer le dessein qu elle a pris de s'immoler après avoir donné sa main à Pyrrhus. Le passage:
« Non, non, je te défends, Céphise, de me suivre ! »
a produit une émotion générale par la tendresse avec laquelle il fut dit. Nous regrettons que Mme Valmore n’ait pas plus souvent l’occasion de paraître dans la tragédie. »
Et nous imaginons, en effet, que le tendre poète qu'était Marceline devait sentir profondément les vers raciniens; et maintenant que nous la connaissons un peu, nous croyons facilement qu'elle devait « mettre de la sensibilité à rendre les sollicitudes » d'Andromaque, puisque c’était de son propre cœur d'amante et de mère qu'elle tirait la plainte
immortelle de la veuve d’Hector et de la mère d’Astyanax.
Cependant Valmore, à l’écouter, devait passer par des alternatives diverses, . .
11 n’a pas eu de chance ce Valmore : les biographes l’ont invariablement traité avec la dernière sévérité. Pourtant, s’il n’était pas un héros, il n’avait pas non plus une âme méprisable. Mais d’abord il était le mari d’une femme célèbre, et c’est là un de ces torts qu’on ne pardonne point. Ensuite, il faut bien avouer qu’il fait cruellement penser à tous les vieux cabots de province, pompeux, misérables, infatués, aigris et ridicules, que plusieurs centaines de nos pièces et de nos romans ont mis en scène, et dont le type est en somme aussi consacré dans notre littérature moderne que celui de la soubrette et du valet dans les comédies classiques. Bref, il ressemble à X illustre Delobelle d’Alphonse Daudet (1) ; et c’est pourquoi on croit re-
(1) Comme Ta remarqué M. Jules Lemaître dans son charmant article des Contemporains, VIIe série, pages 7-8.
trouver à chaque instant, dans les lettres de Marceline, les sentiments mêmes de la femme et de la fille de cet inoubliable cabotin : leur admiration navrante, leur dévouement décourageant...
Ecoutez plutôt sur quel ton Mmc Valmore s'adresse à son grand homme : « J’ai souvent renfermé des nuages qui auraient troublé ta vie, déjà fort agitée par ton caractère qui ne te pardonne rien [c’est elle qui souligne]. Je te le proteste : ta dignité d’homme, dont tu es quelquefois si jaloux, m’est aussi sacrée qu’à toi... » (1 ) — « Le journal joint à la dernière lettre est d’une justice qui me fait un bien profond... Avec ta modestie outrée, ces opinions écrites te révéleront peut-être ce que tu es en effet aux yeux des gens qui pensent et font seuls les réputations durables... » (2) — « Vraiment tu me fâcherais à la fin! 11 faut donc crouler sous le fardeau pour avoir fait son devoir? Tu n’es pas raisonnable... » (3) — N’est-ce point là le style même de Mme Delobelle ? Ecoutez encore : « Valmore est tout à fait réveillé de
(1) 11 novembre 1832.
(2) 24 mai 1839.
(3) 17 octobre 1846.
ses rêves d'artiste... Il veut nous emmener dans quelque cour étrangère, ou essayer d’une direction théâtrale à Paris. (1) » — « ... Tout ce que j’ai de génie de femme, d’inventions, de paroles et de silence utile, je l’emploie à dérober cette grande et humble lutte à mon cher mari, qui ne la subirait pas huit jours (!). Je sauve ses fiertés au prix de mes humiliations. » (2) — Et imaginez maintenant quelles missives à la fois théâtrales et geignardes Yalmore devait adresser à sa femme, pour en obtenir des réponses comme celle-ci :
« 31 janvier 1834 . — ... Les réflexions douloureuses dont ta lettre est pleine me vont au cœur et je les comprends toutes. Je sais, je partage ta constante aversion contre tous les théâtres de Paris, tu le sais, et Paris en lui-même ne me plaît guères, mais je t’avoue que, malgré des motifs qui nous effrayent pour la province, je ne peux me résoudre à te voir revenir aux Français, si tu en es si malheureux. Je ne pense pas que les chances incertaines d’un meilleur avenir t’imposent la loi de te déchausser, comme tu dis, pauvre ange, pour marcher sur des épines... Suis ton inclination. »
(1) 24 octobre 1836, à C. Branchu.
(2) 5 février 1846, à Fr. Lepeytre (Pougin, page 96).
Et quoi! fallait-il, en effet, que V illustre Valmore entrât aux Français, où on ne lui offrait pas les premiers rôles? Rien qu’à cette pensée, je le vois d'ici « abaisser la bouche en signe de dégoût et d'écœurement, comme s'il venait d’avaler à la minute quelque chose de très amer » (1). Pourtant il insiste, pour se « sacrifier », car c’est un héros, l’illustre Valmore : sa femme et ses enfants avant tout!... D’ailleurs, il sait bien qu’il ne court pas grand risque et que Marceline est là pour le supplier de ne pas « se déchausser » :
« 1 2 février 1834 . — ... Je persiste à te dire que je n’accepte pas le nouveau sacrifice que tu n'acceptes, toi, je le sens, qu’au prix de l'immolation de tous tes goûts. Ne viens pas aux Français, noyé d’avance dans celte amertume qui, chez l'homme, ne fait que s'accroître. Restons en province : c'est déjà quelque chose que d'avoir quatre mille francs d'assurés. C'est tout ce que tu aurais aux Français, moins l'honneur d’un premier emploi, pour lequel je sais que tu es fait. Je sais tout ce qu'un talent déplacé et dans un faux jour peut perdre et conquérir de médiocrité... »
(1) A. Daudet, Fromont jeune et Bisler aîné, chap. V, début.
Et sur ce, Marceline, qui déteste la province et particulièrement Lyon, retourne en province et à Lyon. « Yalmore avait refusé déjà les deux villes où je pourrais vivre. Une seule restait où je mourrai plus vite, et il a fallu la prendre. L’engagement est signé pour Lyon » (1). Donc, la voilà de nouveau sur les routes, car il faut qu’elle se partage entre la ville où son mari joue et Paris où elle doit solliciter pour le sempiternel engagement aux Français. Pénibles voyages que ceux de la pauvre femme, quand l’état de sa bourse ne lui permet pas même de louer le « coupé » de la diligence!
« 1er décembre 1832. — ...Le voyage que je viens de faire, tu ne le concevras jamais... Arrivée après quatre mortelles nuits de la plus impitoyable diligence; partie le 27, à 10 heures du soir, j’arrive aujourd’hui, 1er décembre, à 4 heures de l’après-dîné. Juge! Les routes sont impraticables, horribles. La diligence s’est embourbée; à 3 heures dans la nuit, nous avons été à dix-huit voyageurs obligés de descendre et d’errer dans l’eau, dans les pierres et l’obscurité. Mais aux grands maux les grands remèdes! Tout le monde en est sorti... »
(1) A Victor Augier, s. d. (Catalogue de la librairie Charavay, juin 1907).
« 25 juillet 1835 . — ... Il ne m’est arrivé nulle part en ma vie de passer une nuit pareille à celle qui m’a amenée ici. J’ai pensé y mourir. Nous étions à huit dans l'intérieur, Inès (1) et mes deux paniers sur les genoux, une femme du peuple étendue sur mon épaule, des arrosoirs, des balles de savon, six chapeaux pendus aux filets, des parapluies et des jambes de géant partout, quinze personnes sur l’impériale; enfin j’ai été forcée de descendre et de faire autant de chemin que possible à pied pour ne pas étouffer dans cet étroit cabanon. Sois tranquille! pour le retour je prendrai le coupé. » (2)
Et aussitôt arrivée à Paris, Marceline commence ses démarches. On rencontre dans toutes les antichambres son turban de cachemire et sa douillette fourrée d’her-
(1) Sa seconde fille, qui avait alors dix ans.
(2) D’ailleurs Marceline préférait encore la diligence au chemin de fer, quelque lents et difficiles qu'y fussent les voyages. Il faut dire que beaucoup de gens étaient alors de son avis; cela passait presque pour un acte de bravoure que de confier sa vie à une locomotive. Voici ce que Marceline écrit à Mm6 Branchu, le 16 avril 1844 : « Augier me dit que l'on peut aller à Orléans autrement que par le chemin de fer, ce qui m'a causé beaucoup de joie. J’irai ainsi, car je n’aime pas ce chemin brutal, que je te conjure de ne jamais prendre. Tu peux lire dans tous les journaux les accidens funestes dont il est la cause. Ce n’est pas du courage que de les braver, chère sœur, c’est de la témérité... »
mine(l). C'est qu’il lui faut visiter les directeurs et les agents de théâtre, voir les amis influents, pénétrer jusqu’au Ministère, — bref intriguer, implorer pour Valmore et pour ses protégés (la bonne âme a toujours une troupe de protégés à placer). Voici d’ailleurs à titre de spécimen, l’emploi d’une de ses journées; je choisis sans beaucoup chercher, je vous assure :
« 4 décembre 1 83.2. — ... Demain je porte sa lettre [celle d’un jeune acteur] à Mllc Mars pour l’appuyer, en allant chez Pauline, bien malade, réconciliée avec toi, et où je dois voir Mme Dorval. Après, j'irai chez M. Jars qui m’attend à midi. De là chez Mme Paradol, et à 5 heures chez Mme Nairac, jusqu’à 9 où je rentrerai pour recevoir Mme Favier, sa sœur, et Pétrus. David veut faire mon portrait..., etc. »
Or, ce qu’il y a de plus beau, c'est que Marceline se rend assez bien compte des défauts de l’homme pour qui elle se dépense ainsi. Cela, elle nous le laisse bien rarement deviner; pourtant, dans deux ou trois de ses lettres à Caroline Branchu, on sent
(1) C’est du moins vêtue ainsi qu’on nous la présente en 1837, Cf. [J. Lecomte], Lettres sur les écrivains français, pages 83-84.
qu’elle juge son Valmore, et alors sa plainte lui échappe comme malgré elle. La première lettre est datée de la ville qu’elle haïssait le plus et dont elle disait qu’elle s’y sentait mourir, — de Lyon, où Valmore avait préféré s’en retourner, en 1834, qua d’accepter à Paris des seconds rôles aux Français :
« Lyon , 6 septembre 1834. — ... Un mot te dira tout, et pourquoi je ne pars pas, et pourquoi je demeure dans une position torturante. Je ne suis pas libre (2). Mon mari, que ta lettre a touché jusqu’aux larmes, est un homme tout entier, immobile dans ses aversions. Il abhorre Paris ; rien ne pourra le changer, et sais-tu une chose? c’est qu’il faut que ce soit moi qui le console de cette manie qui nous perd. Car il s’avoue en secret qu’il détruit tout l’avenir pour lui et pour nous, mais sa sauvagerie l’emporte, et il ne veut pas que je paraisse en souffrir. Chaque homme est inexplicable au fond de lui, Caroline. Obéissons dans cette vie, et sauvons-nous dans l’espoir d’un avenir où rien ne nous opprimera... »
Ah ! qu’on l’imagine bien, X illustre Valmore, « immobile dans ses aversions! » Il
(1) Souligné par Marceline.
a noblement secoué la poussière de ses sandales sur « la capitale », où on le méconnaît. Sans doute, à Lyon, sa femme se ronge d’ennui et de chagrin, et chaque jour il faut craindre que le théâtre, qui fait de mauvaises affaires, ne ferme et ne laisse les «artistes » sur la paille, mais au moins il y tient les premiers rôles : « Valmore ma avoué qu’il préférait toutes les chances désastreuses que nous éprouvons de faillite en faillite et de voyage en voyage à rentrer jamais à la Comédie-Française qu’il abhorre; cette aversion, franchement déclarée au moment où nous sommes ruinés par elle, ne me laisse pas le moindre espoir de retourner jamais à Paris », constate tristement Marceline (1) ; et à ce moment, vraiment, sa chaîne lui paraît lourde :
« 26 novembre 1834. — ...Ce dont il faut bien te persuader, chère Caroline, c’est que je suis enchaînée autant qu’une femme peut l’être, et que mon mari ne comprend pas du tout que je puisse quitter trois heures ma maison. Jamais, à cet égard, tes offres généreuses et charmantes ne pourront même effleurer sa résolution. Il en est touché
(1) A Caroline Branchu, 14 septembre 1834. Les mots en italique sont soulignés par Marceline.
jusqu’aux larmes, il t’en aime comme la seule femme au monde qui soit capable envers moi de cette naïve et profonde amitié, mais pour me laisser aller un mois sans lui quelque part que ce soit, il m’a fait jurer de ne jamais lui en parler (1). Tes bons yeux d’ange pénètrent facilement jusqu’à mon cœur pour y voir un renoncement absolu à toutes choses, plutôt que de troubler le peu de bonheur qu’il est en mon pouvoir d’offrir à Valmore. Je le suivrai où il voudra comme tu ferais à ma place; et, comme je pense au fond de l’âme que c’est le devoir que Dieu m’impose comme femme, je crois que Dieu ne se plaira pas à m’en punir. Du reste, Caroline, que sa volonté soit faite sur moi ! Il y a déjà trois ans que mon âme si ardente, si remplie d’illusions (puisque les espérances du bonheur, ne sont pas, dit-on, autre chose) se ploie à ne plus rien vouloir pour elle-même ; non parce que je vaux mieux que toi ! — qui peut valoir mieux que toi? — mais parce que j’éprouve une lassitude de désirer l’impossible, et que je remets à une autre vie tout ce que celle-ci me refuse. Voilà pour la situation de mon cœur, sauf quelques orages muets que j’apaise
(1) Cf. cet extrait dure autre lettre à Caroline Branchu (3 novembre 1837) : « Tiens, mon bon Ange, écoute une des vérités les plus vraies de notre monde : la femme propose et l’homme dispose. Mon mari t’aime assurément plus qu’il n’aime aucune autre femme, il n’est pas non plus tyran au point de me rien ordonner, mais il dit: « Tu dois être la première à comprendre... etc. », et je comprends qu’il ne veut pas. Ne m’attends donc que quand j’aurai pu trouver huit jours... »
avec des larmes et des larmes et des prières. Je n’ai du reste personne à envier, car je vois beaucoup souffrir, et celui ou celle que nous trouvons favorisé par le sort a été malheureux ou le deviendra... »
N’est-ce pas beau, ce doux courage, et n’admirez- vous point Marceline? Comme nous avions tort de la comparer à l’aveugle Mme Delobelle, elle qui juge si bien son pauvre mari ! Elle voit parfaitement que la « manie » du vaniteux « les perd », et que cela, Valmore lui-même « se l’avoue en secret ». Seulement, comme elle se rend compte qu’elle ne saurait le décider à un effort qui le dépasse et qu’elle n’arriverait, par ses remontrances, qu’à le rendre malheureux, elle prend courageusement son parti de ce qui lui paraît inévitable ; bien plus, elle rassure son Valmore, elle le console de sa faiblesse, dont il a honte, elle lui déclare qu’il est admirable, qu’il a bien raison, que l’avenir ne serait peut-être pas plus certain s’il revenait à Paris, etc... Comme il fallait qu’elle eût souffert des hommes, cette bonne âme, pour apprendre à les traiter si sagement; et aussi, combien ce cri du cœur, qu’elle laissa échapper un
jour dans une de ses lettres à Pauline Duchambge (1), doit maintenant vous paraître poignant: «Hélas! écrit-elle, que j’ai su m’ennuyer au monde, pour ne pas avouer que je m’ennuyais ! »
Eh bien, toute sa vie, Marceline eut le courage de ménager de la sorte la vanité de plus en plus aigrie et douloureuse de son mari. Valmore était à la fois autoritaire et faible et, parce qu’il aimait sincèrement sa femme, il souffrait d’être l’un et l’autre. Alors Marceline avait pris le parti de n’avoir jamais d’autre volonté que la sienne, et surtout de le lui répéter souvent : « Tu n’es pas assez sûr de mon abnégation profonde à ta volonté, cher Prosper. De quoi puis-je être contente au monde quand ta position est fausse et odieuse à ton inclination (2)? » Je ne sais rien de plus rare que la patience qu’elle oppose à ce caractère difficile et à ses querelles d'allemand; quelle mauvaise humeur résisterait à cette douceur et à cette soumission? (et notez qu’elle avait alors quarante-huit ans) :
(1) 20 mai 1856.
(2) 2 février 1884.
« 8 février 1834. — ... Je ne fais pas attention à tes gronderies pour t’en vouloir, mais pour t’en plaindre. C’est à ce compte seul qu’elles m’affligent, mon cher Ange, et m’affligeront toujours, car une idée arrêtée dans l’esprit le plus droit ne se rectifie qu’avec peine. Me croire secrète et retenant des arrière-pensées me cause à moi toujours un profond étonnement, car j’ai eu toute ma vie la qualité ou le défaut contraire. Si je ne t’ai pas parlé d’une manière précise de mon départ, c’est que par le fait il est vague comme nos affaires et que j’attends, d’une part, l’ombre de la santé pour ces préparatifs, et la résolution sans retour de l’engagement de Lyon, car si je m’en allais pour revenir, il serait inutile d’emporter nos meubles et nos enfants. »
(Il s’agit toujours de la malheureuse résolution qu’a prise Valmore de quitter Paris. À ce moment le traité n’est pas encore signé avec le théâtre de Lyon, et la pauvre Marceline espère encore, comme on voit.)
« Si nous devions au contraire revenir sur nos pas et demeurer définitivement à Lyon, il va de suite (sic) que j’emporterais tout. Voilà, mon bon Prosper, l’unique pensée qui m’occupait, comme je t’en suppose occupé toi-même. Si je pouvais, libre et n’obéissant qu’à mon cœur, monter tout à l’heure dans la voiture, ah ! mon Dieu, je serais à Lyon dans trois jours. Je suis
ici dans une position fausse et détestable que je n’ai, je le jure, aucun désir de prolonger. Il me semble que, si j'en sortais, je n’aurais pas cette fièvre qui m’abat comme un conscrit malade. »
Et comme elle sait glisser à son homme la flatterie caressante qui adoucit son amertume ! « Tu t’ennuies, mon pauvre Ange, et c’est bien ce que je craignais ; une entière solitude est funeste à tes dispositions trop méditatives (1). » D’ailleurs elle ne recourt pas toujours à des compliments aussi détournés: « M. Dumas... a entendu de toi toute sorte de bien à Lyon comme acteur », lui écrit-elle tout uniment (2) ; ou bien: « Harel m’a juré que tout gueux qu’il était, si tu n’avais pas pris ce parti comme un éclair [le parti de quitter brusquement la Porte- Saint-Martin, où Valmore se jugeait humilié dejouer], il t’aurait gardé, mais qu'il était sans cesse combattu par l’idée que tu n’étais pas dans ta sphère à son théâtre » (3), etc., etc.
Parfois Valmore aune crise: il se demande
(1) 27 juillet 1835.
(2) 28 mai 1833.
(3) 12 janvier 1834.
s’il ne s’est pas trompé sur son talent, s’il n’a pas manqué sa vie, ou encore s’il a fait son devoir, tout son devoir; bref, l’illustre Valmore « doute ». Tragique inquiétude!
Mais Marceline sait bien que l’illustre Valmore minaude à la façon des coquettes qui déclarent hypocritement: « Dieu que je suis laide aujourd’hui ! » — ou, pour ainsi dire, qu’il joue sa « grande scène du Deux ». Alors elle ne manque pas la réplique : sans hésiter, elle proteste avec énergie et déplore la « modestie outrée » (1) du grand homme :
« 10 février 1840. — ... Calme ton âme, cher ami. Tu te plains d’être sans énergie et tu en as quatre mille fois trop... Tu es, je te le jure, plus haut que ce triste monde que tu veux trop parfait... Tu es ce que j'aime et ce que j’estime le plus du ciel et de la terre. »
Ou bien :
« 10 novembre 1846. — ... Il y a un article de tes deux chères dernières lettres qui m’a donné l’envie de sauter jusqu’au ciel. Comment! tu te crois inutile et presque onéreux parce que tu respires maintenant et que tu ne tombes plus
(1) 24 mai 1839.
de lassitude ! Véritablement, cher ami, il se passe d’étranges choses dans ton jugement sur toimême, toi qui en as un si sain sur les autres! Et c’est au moment où tu viens de remonter le moral de M. Vaucaneghem par... Tiens, tu m’affliges beaucoup. Que font donc les autres? Tu dois avoir des remords de ne pas fendre le bois et pétrir le pain des acteurs. On n’est pas de ta force... »
Comme acteur, Yalmore n’avait pas plus de talent que comme mari. Sa voix était très mauvaise — « une voix de carton » , comme on dit (1). Joignez que son jeu était froid, prétentieux et compassé. M. Jules Lemaître tient de M. Sardou qu’il était un fort médiocre comédien. C’est encore ce qui ressort avec évidence d’une lettre de Sophie Gay, dont il faut noter qu’elle est adressée à Marceline elle-même et qu’elle veut être très aimable : « J’embrasse votre mari pour son succès dans l’Oreste de mon ami (2), dit Mmc Gay (3). C’est cela! Qu’il jette son
(1) « Son organe est faible et peu sonore. Qu’il travaille à s’en faire un », écrivait déjà, en avril 1813, le Mercure de France , rendant compte de ses débuts.
(2) Clytemnestre , d’Alexandre Soumet.
(3) 16 août 1823 (Pougin, page 129).
bonnet par-dessas les ponts, et il jouera tout à merveille. Sa retenue était son ennemi, et tant qu’il se livrera au pathétique de la situation, je lui promets des applaudissements ». Si Marceline lui montra cette lettre (mais c’est douteux), Valmore dut prononcer quelques paroles amères et désabusées sur la décadence du goût en matière de théâtre. Car il ne lui semblait pas qu’il fût utile, ni même convenable, pour jouer la tragédie de « jeter son bonnet par-dessus les ponts ». Il pensait au contraire qu’on devait respecter les traditions, accomplir les jeux de scène consacrés et faire tous les gestes d’usage. Aussi Marceline écrivait-elle en 1836 à son amie intime, Pauline Duchambge: «Valmore a rêvé de solliciter l’Odéon, s’il se rouvre... Ce serait comme administrateur qu’il voudrait ce théâtre, et je t’avoue que j’aimerais mieux présentement pour lui cette carrière que celle d’acteur, car son genre est perdu en province (1). » Un acteur démodé en 1836 — et en province! — je vous laisse à penser comment il pouvait
(1) 17 octobre 1836.
jouer les drames prodigieusement hardis de M. Dumas ou de M. Hugo!
Certes Valmore ne donnait pas dans les nouveautés romantiques. Mais il semble que, même dans les tragédies les plus modestes, il n'était pas ordinairement excellent. En 1821, il avait été engagé, ainsi que sa femme, au Théâtre de Lyon. Or, tandis que la gazette annonçait à grand fracas l'arrivée de Mnie Desbordes-Valmore, elle ne parlait nullement de celle de son mari.
« ...Il eûl été digne de la munificence d’un gouvernement éclairé de faire participer aux faveurs qu’il accorde à la littérature une femme dont toutes les productions sont marquées au coin d'un beau talent, déclarait le Journal de Lyon (1). Mais si quelque chose doit consoler Mme Valmore de cet oubli, c'est le succès qui l'attend au théâtre comme dans le monde littéraire... Eh! comment, en effet, avec l'imagination la plus heureuse et la sensibilité la plus vraie dans ses écrits ne serait-elle pas une actrice pleine d’intelligence et de naturel dans ses rôles?... »
(1) 10 mai 1821. — Cf. sur les séjours de Valmore à Lyon un article de M. Aug. Bleton, dans les Mémoires de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon , 1898, page 1 sq.
De Valmore, pas un mot. Le journal ne le mentionne guère que cinq mois plus tard, en passant, et sans aucune aménité :
« Si Valmore pouvait se battre un peu moins les flancs, l’exécution [de la Mère rivale] ne laisserait rien à désirer. »
A cette époque, Marceline jouait encore les jeunes premières; elle était pourtant enceinte de sept mois. Mais, après la naissance d’Ondine (2 novembre 1821), elle renonça définitivement au théâtre et l’on peut croire que ce fut avec un grand plaisir. — Cependant il s’ensuivit que toute la famille (à savoir: Marceline, son mari, le père de son mari, ses enfants) dut désormais subsister sur les appointements du père (6.000 fr. environ). Si elle y réussit, ce fut grâce à la soigneuse économie, aux incessantes démarches et au courage de Marceline — grâce aussi au travail de Valmore, et c’est tout de même ce qu’il ne faut pas oublier.
Car ce pauvre homme fut certes vaniteux, et aigri, et pompeux, cabotin enfin comme Delmar de l'Education sentimentale, lui-
214 MARCELINE DESBOBDES -YALMORE
même — et niais avec cela ! ne s’avisa-t-il pas en 1840 d’écrire solennellement à sa femme que sa conscience lui ordonnait d’avouer qu’il l’avait parfois trompée au cours de sa vie errante de comédien? (je vous renvoie à l’édition de M. Pdvière (1) pour la délicieuse lettre que la bonne Marceline lui répondit à ce propos) ; — mais du moins Yalmore travailla, lutta, peina durant toute son existence, — et c’est ce qui, en somme, le distingue très avantageusement de tous les Delobelle du monde, dont il n’eut point le prodigieux égoïsme. Evidemment, lui non plus il ne renonça pas (ce n’est qu’après un échec plus pénible que les autres, à Rouen, en 1833, qu’il parut se dégoûter un peu de son métier). Mais au moins il jouait; et lorsqu’à la fin de sa vie la profession d’acteur fut devenue pour lui un véritable martyre, il joua encore parce qu’il fallait gagner la vie de sa femme et de ses enfants. — Et que si Marceline se torturait à Paris pour faire face aux dettes et aux billets à ordre, pour trouver des engagements et des recommandations à son mari,
enfin pour lui cacher tout ce qu’elle supportait et pour lui inspirer sans cesse du courage, — lui aussi, Valmore, il se rendait très malheureux, à Lyon, et il faisait en somme tout ce qu’il pouvait. Ajoutez qu’il était désintéressé et délicat en matière d’argent, et que notamment, il ne paraît pas qu’il ait jamais reproché à sa femme de disposer habituellement des dernières ressources du ménage en faveur des pauvres et des amis. — Et c’est pourquoi il faut se garder d’apprécier trop sévèrement ce mauvais acteur, qui adora Marceline et que Marceline aima beaucoup.
Mais vraiment pourquoi faut-il qu’il soit ridicule et déplaisant jusque dans les preuves d’amour qu’il donne à sa femme? Est-ce qu’il ne s’est pas avisé un jour de lui faire des vers, lui, le mari de Marceline Desbordes- Valmore ! — et quels vers ! Les voici, tels que Marceline les adressait à Pauline Duchambge pour que celle-ci les conservât. Tout ce qu’il y a de théâtral, de faux, de prétentieux, de risiblement solennel — de « toc » (si j’ose dire) — dans le caractère du cabotin paraît par cette pièce étonnante. Rien n’y manque, ni les « philtres », ni les
« accens magiques », ni les « divines lois », ni « l’aimable enchanteresse », ni la « céleste ambroisie », ni le « flambeau de l’hymen », ni « l’astre des nuits ». S’il voulait traduire le plus profond et le plus beau de ses sentiments, ce sont donc ces lieux communs voyants et usagés que le pauvre homme choisissait prétentieusement. Ah !
qu’il devait donc être crispant, ce Yalmore, avec ses attitudes « distinguées! » (1)
« [S. d., Marceline à Pauline Duchamhgé], — Je te confie ces vers que mon mari a faits pour moi. Ce sont les premiers où il ait mis de l’ordre et qu’il ait voulu copier au net. Il ne veut pas croire qu’ils sont bien. Ton cœur dira le contraire. Il a de l’élévation et de la poésie dans l’âme, mais il raille tout ce qu’il fait et n’a pas de persévérance. Attache ces vers à ton album et ne
(1) Il se piquait de littérature. On a conservé un article signé de lui sur la Toge de Talma, dans la Gazette des Beaux-Arts , 1er septembre 1874, et un autre sur une tête antique appartenant au prince d’Arenberg, dans la Revue de Lyon, 1840, tome XII, page 488. Il avait composé une pièce ou un poème, Lydie, dont Marceline parle dans une lettre du 29 mai 1839. Il avait une bibliothèque, dont son fils a fait don à la ville de Douai ; et ses livres portaient un ex-libris qu'on y voit encore, et qui représente une femme lisant appuyée du coude sur une table, éclairée par une lampe, le tout exagérément Empire et « dessus de pendule ».
les perd jamais. C’est un monument de sa tendresse pour moi et de sôn extrême confiance dans ton amitié. « Au revoir, jamais adieu », me paraît d’un effet charmant avec ta musique. »