LATOUCHE ET ONDINE
Marceline confie ses filles h Latouche. — Latouche, à cinquante-quatre ans, peut plaire. — Latouche aime Ondine. — Marceline s’en aperçoit. — Valmore n’en croit rien. — Latouche poursuit ses projets. — Horreur de Marceline. — Ondine a Lyon. — Brouille avec Latouche. — Que , dans ses derniers vers , Marceline chante encore son amant.
En 1839, les relations entre Latouche et les Valmore s’étaient resserrées. Marceline avait alors cinquante-trois ans, et, quand elle pensait à son amour, c’était une jeune et charmante figure qu’elle revoyait, et qui n’avait rien de commun avec celle de l’hypocondriaque et mûr M. de Latouche. Aussi, comme Ondine et Inès étaient d’une santé délicate, leur mère ne se faisait pas scrupule de les confier, parfois pour quelques
jours, à l’ami de leur père, qui habitait la campagne, à Aulnay, et qui les accueillait avec plaisir.
« 21 avril 1839. — J ai été comme arrachée à la douceur de t’écrire par [...] et, enfin, par M. de la Touche, qui est arrivé tout navré de ta lettre pour nous emmener tous avec lui. Mais, Iiippolyte ne pouvant revenir à Paris demain pour l’heure du cours, j’ai laissé seulement Line et Inès passer cette belle journée à la campagne et moi, vers 6 heures, ayant donné la liberté à Antoinette, j’ai été dîner seule avec ton fils pour le distraire de notre solitude qui l'étonne et qui m’écrase... »
« 25 avril 1839. — Le temps affreux qu’il fait ne m’a pas permis de retourner à la campagne et ne l’a pas rendue bien profitable à la petite Line (1). J'y vais demain, pour voir moi-même cette chère santé qui me préoccupe comme toi. Monsieur de Latouche, qui a mal à la gorge et à l’oreille n'a pu revenir à Paris, et m’écrit un mot rassurant sur Line. Pour Inès, elle est enchantée... » (2)
« 29 avril 1839. — Hier soir, je suis revenue de la campagne où j’étais allée vendredi matin
(1) Sa fille aînée Hyacinthe, surnommée Ondine, doù Line.
(2) Cette lettre et les suivantes sont adressées à Valmore, qui jouait alors au Théâtre de Lyon.
avec ton fils et la bonne. Line me semble beaucoup mieux, sans fièvre et plus gaie malgré elle , car cette chère mignonne caresse en elle-même une disposition à la rêverie triste que je voudrais bien lui ôter... »
Ondine avait alors près de dix-huit ans, et cette « disposition à la rêverie triste » lui était venue comme elle vient aux filles : par un petit amoureux. Elle n’était pas très jolie, pas même coquette, mais fort avertie et d’une intelligence qui enchanta si bien Sainte-Beuve qu’il voulut, un moment, l’épouser; bref, c’était une jeune personne tout à fait « distinguée ». Quant à Latouche, ses cinquante-quatre ans sonnés ne l’empêchaient pas de plaire, comme on va voir :
« 29 avril 1839. — ... Je n’irai point m’établir [à Aulnay] à mon retour; j’y suis irrévocablement décidée par une visite que j’ai reçue à cette campagne même, durant l’absence de M. de la Touche, qui est bien loin de s’en douter. — J’ai donc vu la personne dont il t’a parlé vaguement. Elle est intéressante, malheureuse, et l’aime à ne pouvoir vivre sans lui, bien qu’elle ne puisse vivre avec lui, par son caractère terrible. Elle m’a tout raconté et j’ai été déchirée de ses souffrances. Elle l’aime pourtant beaucoup, mais il paraît las des orages de leur
MARCELIRE DESBORDES -VALMORE
position, et voulait en affranchir elle et lui. — Je me conduirai dans tout cela comme je le dois, car je plains l'un et l’autre et me retirerai doucement d’un chemin où j'aurais moins de repos que dans ma solitude. Ne t’en fais pas un trouble, compte sur mon amour ardent de la paix et ma reconnaissance, à tout prendre, pour l'amitié qu'il a pour nous tous; je ne heurterai rien, d'accord avec la charmante femme qui m’a livré son secret et ses larmes. Ne parle qu’à toi seul de ce surcroît d’ennui, dont j’avais le pressentiment, mon cher Valmore! Ceci est un secret qui est à nous seuls. Restons-en les maîtres. Le temps, mes prières et Dieu aplaniront doucement tous nos écueils... »
« 2 mai 1839. — Me voici au milieu d'une position très difficile, mon bon Ange, et je ne sais plus où me fourrer par la confiance de cette aimable femme qui est venue ainsi se jetter dans mes bras. J’ai eu deux fois sa visite à Paris. Elle pleure à mourir. Je lui ai conseillé d'y retourner, puisqu’il l’en a laissé la maîtresse et de s'abandonner encore une fois à son cœur qui la pousse vers lui. Elle ira. Ce serait ainsi, peut-être, sans nous lâcher avec éclat, que je parviendrais à me retirer de son amitié absolue, qui m’étoufferait d’autant plus que ce n'est là maintenant la place de personne que de cette jeune femme. Je t écrirai ce qui adviendra. »
« 6 mai 1839. — Je suis plus embarassée que jamais avec M. de Latouche, ce qui me
MARCELINE DESSOUDES -VALMORE
donne, je crois, un air de contrainte et de froideur dont je ne peux triompher, quoique je l’aime beaucoup. Mais, aux craintes que nous causait déjà son caractère, se joint à présent les confidences terribles de cette malheureuse dame et ma présence dans cette campagne me met dans un grand trouble. Je cherche dans ma tête et dans mon cœur les moyens de ne froisser ni l’un ni l’autre de ces deux personnes. Lui nous donne des témoignages d’attachement qui commandent ma reconnaissance, et, quand j’essaie de m’en défendre, il répond que c’est toi qui lui en as fait un devoir dans ton absence. Je sais maintenant que mon devoir est de ne pas me trouver là entre deux cœurs qui peuvent se rapprocher et qu’il faut à tout prix que je n’y retourne pas. »
Quand on connaît le secret de Marceline, on imagine en effet combien avait pu l’émouvoir la visite de cette jeune femme, abandonnée avec son enfant, tout de même que Mlle Desbordes l’avait été vingt-sept ans plus tôt... Donc, lorsque Mrae Valmore eut reçu ces confidences, elle sentit aussitôt que « son devoir » lui interdisait, à elle-même, de retourner chez Latouche. Cependant, comme elle était beaucoup moins prudente que bonne, et qu’elle se serait reproché toute sa vie de n’avoir pas intercédé en
faveur d’une malheureuse, elle prit sur elle d’écrire au séducteur, — avec cette courageuse indiscrétion des dames d’un certain âge, — et le fragment suivant va nous apprendre ce qu’il lui en coûta :
« 8 mai 1839. — Le dimanche consacré à M. de la T. Hier, après avoir fermé ma lettre pour Lyon, je suis sortie tout à coup de mon indécision étouffante et je lui ai écrit, à lui, dans un de ces moments de courage calme qui vient du sentiment profond de son devoir; j’ai osé lui dire que je n’irais pas à sa campagne sans qu’il me donne la certitude d'y trouver sa famille à lui , la femme qui l’aime et qui le pleure, et l'enfant qui lui demande un nom, un père, une âme, un avenir.
« 11 fera ce qu'il voudra maintenant. Toutes mes incertitudes sont finies. Je ne pouvais sortir honorablement de cette position fausse que par cette prière pour un être innocent que sa charmante mère a mis en quelque sorte sous ma protection. Tu penses bien, mon bon mari, que je lui ai demandé humblement pardon de cette action hardie, qu'il devait me connaître assez pour être sûr que jamais je n'aurais osé lui donner un conseil sur une question si grave, si l'excès même de sa bonté pour ma famille ne me forçait à lui rendre compte du motif de ma résistance. — J’attends paisiblement, à présent, le résultat de cette action, qui m'a coûté immen-
sèment. J’ai prié Dieu avec ardeur pour qu’il me traçât mon devoir, et je sens au grand calme de mon esprit que j’ai obéi. Dussé-je rompre maintenant avec cet Ami, je n’aurai pas un reproche à craindre de ma conscience. Embrasse-moi! »
« Orléans , 14 mai 1839 . — Hier matin, à ma grande surprise, Line est arrivée, conduite par M. de Latouche (1). J’avais écrit, pourtant, que je partais lundi et qu’il ne fallait pas venir. Mais ma lettre n’est arrivée à Paris que dimanche, et nos enfans étaient alors à Aulnay. Il faut prendre les choses comme le hasard les arrange. Caroline a décidément refusé de me laisser aller à Tours avec M. de Latouche : il y va seul. Moi, demain soir, je pars pour Paris et je laisse Line et Inès une huitaine de jours encore dans ce calme Eden où elles vivront, comme tu dis, en bêtes, ce qui convient si parfaitement à Line qu’elle se porte très bien et mange avec courage. Ça sera de Paris que je t’écrirai tous les détails de cette position un peu difficile où je suis. Je m’en tire avec l’aide de Dieu et de Caroline. »
« Paris y 16 mai 1839. — Caroline, dans sa tristesse de me voir partir, a exigé que je lui laisse Line et Inès. Cela m’a servi de prétexte pour ne pas aller à Tours. Mais, Caroline ayant déclaré qu’elle voulait me ramener mes filles,
(1) Marceline écrit cette lettre d’Orléans, où elle demeure chez son amie Caroline, Branchu.
M. de Latouche est fort indisposé contre moi. Il m’a du reste demandé une explication à Orléans, où il ne m'a pas laissé placer une parole, et a nié tout ce que la pauvre abandonnée m’a confié. J’ai eu l'air de le croire, mais je demeure irrévocablement décidée à ne pas aller davantage à Aulnay, malgré le bon accueil et la véritable amitié qu’il nous témoigne à tous. D’une part, il est difficile dans le commerce intime, et puis l’arrière-pensée de cette dame me repousse de là. Il m'a quittée mécontent pour aller seul à Tours, chez Béranger à qui il m'avait annoncée, et il n’a pas accepté un lit chez Caroline. Seulement, il y a dîné deux fois. Quel caractère malheureux! Que de belles et brillantes qualités ternies par un spleen acre et de rudes caprices! Mon instinct m’avertissait qu’il était mieux de loin; mais qui se serait douté qu’il allait attacher tant de prix à notre pauvre intimité?
11 était assez curieux, en effet, que M. de Latouche parût rechercher si passionnément la société innocente de Mme Valmore et de ses enfants ; et, si Marceline eût été plus méfiante et moins candide, si elle eût été capable d'imaginer le mal, bref, si elle n'eût pas été elle-même, elle n'aurait pas manqué de se demander ce qui rendait le vieil ami de son mari subitement « froid et triste » quand Hippolyte et Ondine ne
MARCELINE DESBOKDES -VALMORE
pouvaient venir coucher à Aulnay (1); et pourquoi il paraissait « indisposé » à ce point quand on ne lui confiait pas le soin de ramener Inès et Ondine d’Orléans à Paris. Et sans doute aurait-elle alors remarqué avec inquiétude qu’il déployait bien des grâces pour amuser la jeune Hyacinthe...
C’est qu’il l'aimait, apparemment, car ici l’on ne peut faire que deux hypothèses : 1° ou bien Latouche était épris de la petite Ondine et il se proposait de la séduire ; 2° ou bien, si Ondine était sa fille, il voulait conquérir son affection, exercer une influence sur son esprit, s’occuper d’elle, enfin, après avoir découvert subitement qu’elle était charmante. Et, même en ce second cas, je vous prie de songer à ce que dut souffrir Marceline! — J’avoue d’ailleurs que je ne crois pas trop que Latouche fût le père de Hyacinthe ; très probablement le nom que portait la jeune fille avait été choisi en souvenir de lui : il était en très bons termes avec les Valmore au moment de sa naissance, nous le savons déjà. Mais franche-
(1) A son mari, 2 mai 1839.
ment conclure du seul nom d’Hyacinthe que celle qui le portait était la fille de Latouche, c’est un peu vif. — Admettons donc que Latouche était amoureux de la petite Ondine. Je sais bien qu’il s’en est défendu. 11 a écrit dans une pièce de ses Adieux : (1)
Un fraternel attrait liait déjà nos âmes,
Et d’obscurs envieux, quelques jalouses femmes Du poison de leur souffle ont touché ce flambeau.
D’un filial instinct la voulais-je émouvoir?
A leurs yeux faux don Juan se laissait entrevoir, etc.
Mais un « fraternel attrait » ni un « filial instinct » ne se manifestent ordinairement point par l’ardeur furieuse et la poursuite obstinée que vous allez voir, non plus que par les « tripotages » dont Marceline parle dans ses lettres. Et il ne me paraît guère douteux que Latouche aimait et voulait séduire la fille de sa triste maîtresse. C'est fort déplaisant, mais il ne faut pas lui prêter une psychologie plus noire encore que celle qu’il mérite : ce qui l’émut, ce ne fut pas de retrouver dans la petite Ondine ce qu’il
(1) Prévision, page 226. Ondine ni les Valmore ne sont nommés, naturellement, dans cette pièce, mais l’allusion est claire.
MARCELINE DESBOItDES -VALMORE
avait aimé chez sa mère trente ans plus tôt, car rien n’était plus différent de la tendre, de la naïve, de l’exubérante Mlle Desbordes que cette jeune personne fort distinguée, intellectuelle, froide et réservée, qui était sa fille aînée. Marceline, qui savait à peine l’orthographe, assure son fils, ne vivait que par le cœur. Ondine était très cultivée, même un peu pédante, et c’est sa jeune intelligence d’institutrice qui avait charmé son vieil amoureux, comme plus tard elle charma Sainte-Beuve,
Car les pinceaux, la lyre et les calculs savans
Elle sait tout : Milton, la langue des Toscans...
déclare Latouche avec admiration, — et ainsi il faut apparemment lui faire grâce de l'état d’âme précité. D’ailleurs, il n’en reste pas moins que sa conduite fut encore plus ridicule que son amour de barbon, et c’est ce que l’on va voir.
En mai, Marceline ne s’est aperçue de rien, puisqu’elle envoie sa fille à Aulnay. Pourtant il semble bien qu’elle sente obscurément qu’il lui faut se défier. Et Latouche s’efforce par tous les moyens de rentrer
dans ses bonnes grâces, — sauf par la douceur qui n’est point son fait.
« 21 mai 1839, — Je viens d'avoir, de mon côté, le courage de me retirer franchement des irritations ardentes et des exigences de M. de Latouche. J’ai saisi l’occasion d’une lettre un peu Robespierre , comme tu disais, qu’il m’a écrite , pour m’être soustraite au voyage de Tours, et je me suis retranchée à toujours dans ma solitude. Tu penses que je l’ai fait avec toute la convenance et le regret, aussi vivement exprimé que vivement senti, au reste, de me dérober à sa bonté fanatique dont je suis très touchée, mais qui m’étouffe. J’espère que, moitié fâché, moitié convaincu, il me laissera tranquille et se contentera de venir de temps en temps à la ville. Pour la campagne, je suis irrévocablement résolue à n’y plus aller. Ecris-lui, semblant de rien, car ce qui l’ulcérerait davantage, il me l’a dit, ce serait de croire que l’on pourrait altérer l’estime et l’amitié que tu lui portes. Ne parais donc jamais instruit de la confidence intime que je t’ai faite. Son âme peut être très haute et très belle, mais son caractère est tourmenté ! »
« 25 mai 1839. — Oui, M. de Latouche est ainsi venu, par une sorte de subterfuge qui est dans la nature de son esprit, c’est que ma lettre lui disait, dans ma bêtise ordinaire, que, si ma prière en faveur de qui tu sais était accueillie, et s’il s’entourait de son côté d’une famille, il
vînt me le dire lui-même en allant à Tours et m’amenât ma fille. ïl l’a en effet amenée en niant et, par conséquent, en rejetant mes prières : tout cela m’attriste et me glace. Il est haï par tout le monde et voudrait se rejeter sur nous. Moi, je ne le veux pas, et je crains son caractère. Voilà où j’en suis. Il est à Tours, et tout seul. Ne froissons pas cet orgueil-là, mais tenons-nous à distance. Il m’a dit qu’il avait tes pouvoirs sur ta famille (!) Tu n’as pas besoin de me redire, toi, de quelle manière tu les as prêtés, mon Ami. C’était, je le sais pour que nous eussions un appui dans quelque hazard désagréable. Les exigences ne comptent pas. Ecris-lui néanmoins pour le remercier (!) »
« 3 juin 1839. — M. de L... est revenu une fois, mais sans oser me parler de la campagne. Il y est retourné seul. J’espère que ses prétentions absolues sont apaisées et que ses fantaisies se tourneront ailleurs. Je l’ai reçu fort bien, cordialement, et décidée aussi à me soustraire à ses bouderies sombres comme à ses mignardises. »
« 7 juin 1839. — Voici une lettre de M. de L... qu’il me prie de t’envoyer. Il est revenu hier soir avec toutes ses grâces, et, quoique je fusse malade d’une migraine solide, tout s’est bien passé. Il a fait seulement quelques plaintes sur sa solitude à la campagne, où il vit si isolé, n’ayant pas une âme avec qui échanger une
parole. En l’écoutant sérieusement me parler ainsi, je tenais clans ma poche une lettre reçue depuis une heure, une lettre de la jeune femme dont je t’ai parlé, m’apprenant avec toute la joie d’un pauvre cœur passionné sa réinstallation à Aulnay, l’attribuant à mon refus généreux d’y retourner et me jurant sa reconnaissance éternelle. Les hommes sont (quelquefois du moins) bien enveloppés et peu naïfs... »
0 Marceline, qui découvrezque les hommes sont « peu naïfs » ! M. de Latouche l’est en effet fort peu. La lettre qu’il a chargé Mme Yalmore de transmettre à son mari n’a d’autre fin que de persuader à celui-ci que Marceline est circonvenue par ses amies et qu’elle prend au sérieux — bien à tort ! — des « potins » et les médisances que l’on fait de lui. Il espère ainsi que Yalmore, très autoritaire de sa nature, commandera à sa femme de voir aussi souvent que par le passé leur bon ami Latouche. En un mot, c’est avec l’aide du père qu’il espère de plaire à la fille. — Et Valmore ne fut pas éloigné de lui donner raison, comme il paraît par cette lettre de sa femme :
« 23 juin 1 839. — Tu m’étonnes bien, en me disant que M. de Latouche croit Mme Duchambge
son ennemie, elle qui porte aux nues son talent, le goût exquis de son stylé qu’elle adore, et qui est si fière d’une petite lettre charmante qu’il lui a écrite de chez Béranger! Quant à moi, je te jure que je l’ai toujours accueilli de même et que je n’ai en rien justifié ses plaintes. Tu sais au reste combien je suis absorbée de travail de toute nature et combien il m’est doux de vivre en bête de temps en temps. Je n’irai donc pas à la campagne parce que cela chavire tout Tordre de mon ménage, mais, toutes les fois qu’il viendra, tout ce que tu sais que j’ai à son service, accueil d’amitié pour la sienne et consolation pour sa tristesse quand il a l’air d’en avoir. Après cela, comme tout le reste ne me regarde pas, je ne m’en mêle et ne m’en mêlerai en rien. Ce que j’ai entendu dire était faux, je le crois parce qu’il me l’a attesté. J’espère qu’un bon et beau travail servira d’aliment salutaire à cette âme ardente, qui s’occupe en ce moment de trop peu de chose. Ces tracasseries ne sont pas bonnes à l’homme et le détournent de son but, l’amour de son pays et sa gloire personnelle. »
« 24 juin 1839. — Je suis prosternée de palpitations de cœur et de fièvre nerveuse. Je l’ai écrit à M. de L..., qui m’écrit aussi sans cesse — c’est étouffant! — et toujours la même chose, après que je lui ai juré que je ne croyais pas un mot de ce conte que l’on m’avait fait, — sans lui avouer que j’ai vu la femme sur le gril; je n’en conviendrais pas car ce serait trahir; d’ailleurs
d’autres me l’ont dit. Nous nous sommes fort bien quittés la dernière fois, et puis il a recommencé tout d’un coup à m’écrire des lettres sur lettres auxquelles je ne comprends plus un mot. Il dit que cette femme me menace et qu’elle est furieuse contre moi. Que peut-elle me faire, à moi qui ne la connais, ni ne veux la connaître ! Je n’ai fait que l’entrevoir pour lui faire des révérences et j’ai jugé que c’était celle-là dont on m’avait parlé (1). Je me garderais vraiment bien de lui écrire pour lui demander si la calomnie est vraie ou non. Elle m’arracherait les yeux de mon impertinente question. J’ai dit, redit, répété tout cela à M. de L... et je t’avoue que je n’en peux plus. A l’égard des fureurs de cette dame, je ne crains que Dieu. Il pouvait continuer à venir amicalement, simplement, comme je te jure que je n’ai pas cessé un seul moment d’être avec lui, mais il est comme dans l'huile bouillante et je défie les saints d’y tenir... Il y a des moments où je crois que sa tête se dérange: je l'ai vu un jour très effrayant. Il dit que je t’influence contre lui, et c’est ici la première fois que je m’ouvre à toi. Sois prudent, je t’en conjure! ne te livre pas, et fais comme tu as fait, ainsi que moi. Ménage son irritation : j’atteste que je n’ai rien fait au monde pour justifier tout ceci que de refuser d’aller à la campagne et avec combien de douceur et de ménagements ! Je n’irai
(1) Il ne s’agit donc pas ici de la « petite dame » qui était venue confier à Marceline ses malheurs.
jamais: d'abord je déteste la campagne par soubresauts, et je suis terrassée de travail. Après cela, son caractère ne me convient pas, et de plus, s’il y a en effet une femme grimaçant de jalousie et de vengeance, je n’ai nulle raison pour vouloir l’exciter. Mon coin est bien préférable, et j’ai assez de chagrins, d’infortune et de souffrance pour mériter, peut-être, un peu de repos. Veux-tu ma pensée tout entière? Je ne souhaite pas que nous acceptions jamais aucun service de ce côté. Hélas! il dit vrai: il n’a pas un ami! La pauvre Mme Nairac m’a dit bien des choses. Je te jure, au reste, que je le recevrai toujours bien... »
« 25 juin 1839. — Pour la personne qui t’écrit maintenant si souvent, sans juger ni partager les haines ardentes qui lui font un enfer de ce monde, sans lui en vouloir de m’attirer la seule ennemie que je me connaisse au monde, demeurons sur le pied où nous nous sommes garantis toute l’année. Rien d’hostile, rien d’intime. — M. de Latour m’en a parlé franchement dans sa dernière visite et m’en a dit toute sa pensée. Non, Valmore, ne lions pas notre avenir; écris le moins possible, n’appuies sur rien... »
« 2 juillet 1839. — Je vois avec chagrin que tu es extrêmement exaspéré contre une personne dont je ne pense pas tant de mal qu’on a voulu nous en faire croire. Je l’ai entrevue une fois, et je t’assure qu’elle m’a paru belle, timide et fort
triste. Cette pauvre jeune femme n'a pas du tout l'air méchant... Il [Latouche] m’a apporté hier ta lettre et ne me l’a pas laissée lire devant lui. Seulement il m’a dit : « Vous avez écrit [à Valmore] que l’on vous faisait des menaces, Madame ?
— Mais c’est vous qui me l’avez écrit, Monsieur, en me rassurant sur la colère de la dame. — Quelle dame? Je ne connais point de dame, moi î
— Si, Monsieur, vous en connaissez une, et vous pouvez lui prouver que, si vous êtes un peu fâché contre moi, c’est que j'ai voulu lui rendre service. Votre honneur me rassure et vous direz toujours la vérité ». Les enfants sont rentrés et tout a été dit. Laissons, crois-moi, tous ces mystères à qui de droit et gardons notre indépendance. Je n’ai pas l’ombre de crainte si tu suis ma prière qui est de ne nous mêler en rien et de ne rien écrire ; cela, je te le demande avec toute l’instance de mon cœur. Il peut (ce que je désire) se raccommoder avec la jeune femme (une coupable aimée est bientôt innocente) et lui montrer tes lettres trop pleines de candeur pour toutes ces liaisons violentes. Du reste la politique va bientôt l'occuper tout entier et lui offrir des orages convenables à son goût...
« Hier (1) j’ai eu une crampe d'estomac violente et je ne suis aujourd’hui que d'une grande faiblesse. M. de L... est venu précisément dans le moment où je souffrais cette crise que je dévo-
(1) Marceline écrivait ordinairement ses longues lettres en plusieurs jours.
rais: j’étais au supplice. A propos de lui, il part, dit-il, pour le Berry et voudrait bien pousser jusqu’à Lyon... Mais il fait tant de projets suggérés par l’ennui ! Je comprends peu l’ardente amitié qui le prendrait à ce point...
Et peut-être, en effet, ne se doutait-elle encore de rien... Pourtant, je crois plutôt qu’elle commençait à la comprendre, cette ardente amitié , et qu’elle en soupçonnait obscurément, depuis quelque temps déjà, la véritable raison. Seulement elle n’osait pas l’écrire à son mari, peut-être — ce serait lamentable ! — parce qu’elle avait peur de n’en être pas crue et qu’il ne s’en rapportât de préférence aux dires de son ami Latouche ; — alors elle s’efforçait de lui faire deviner ce qu’elle ne voulait point dire. Mais l’illustre Yalmore n’était pas homme à entendre à demi-mot quoi que ce fût, et il ne cessait de transmettre à sa femme les récriminations de Latouche. Si bien qu’un jour la douce Marceline perdit patience...
((23 juillet 1839 . — Comment M. de L... t’écrit encore? et il n’est pas en Berry? et il se plaint de ma dureté ! Mais vraiment, mon bon
Ange, ceci aurait tout l’air d une plaisanterie, si je ne le croyais pas un très méchant homme. Je t’atteste sur Dieu même que je l’ai reçu parfaitement honorablement, avec douceur et la résolution prise d’avance de dissimuler tout le mépris qu’il m’inspire. Il venait nous faire ses adieux pour un voyage d’affaires. Nous en parlerons. — Je t’en ai dit assez jusque-là pour te faire comprendre les justes défiances dont je suis remplie contre un caractère chargé de la haine de tout le monde. Il n’a porté que le trouble et la désolation partout où il a pénétré. Crois au cri de ma répulsion et souviens-loi que je n'ai jamais été coupable que de trop d’indulgence envers les mauvais esprits. Ménageons-le seulement par une estime apparente, car ce qu’il veut surtout, c’est d'être honoré! Mais l’intimité de cet homme! Mais un service de lui ! Grand Dieu, j'aimerais mieux mendier! Branchu est innocente comme l’enfant qui naît et Pauline [Duchambge] aussi. Je ne dirai qu'à toi par qui je le connais... »
« 6 août 1839. — Je n'entends plus parler de la personne qui t'écrit ses plaintes, ses fausses plaintes. Il n'a jamais été reçu que d'une manière honorable, amicale, convenante, parfaite. Ce n’était pas là ce qu'on voulait; c'était l'éternel refrain: « Je veux une famille », c’est-à-dire donc tout ou rien... Il est venu nous faire ses adieux en partant pour le Berry, où je sais parfaitement qu’il n'est pas allé. Il change à tous moments de logements. Une autre famille s’est
établie huit jours dans son ermitage, et tout est déjà rompu. Au reste, cette oppression ne convient pas à mon caractère, à ma santé, à mes habitudes. Il prenait en haine tous nos pauvres amis. Ses opinions sont tellement violentes qu'il est fui et redouté même par les Rèp. » (1)
Sous le bon roi Louis-Philippe, les gens sensés, posés enfin, n’avaient pas assez de mépris et d’horreur pour ces êtres abominables et perturbateurs, — et hirsutes en outre, — qui prétendaient établir la République en France, comme si c’eût été possible! Or, depuis longtemps déjà, depuis les Cent-Jours exactement, Latouche, que la Restauration avait empêché d’être souspréfet, éprouvait une grande aversion pour la monarchie. En 1831, quand sa pièce fut tombée, il se sentit décidément une âme de démagogue, et, comme on voit, en 1839 la
(1) Cf. encore ce fragment du 6 décembre suivant : « ...Au reste, tu vois qu’on le dit [Latouche] très malade et il n’en est rien. Mon Dieu ! rien n’est vrai dans cet homme. Il nous avait fascinés autrefois, mais dans ce temps même j’en ai eu peur souvent et je m’en faisais un crime... Il est bien malheureux, car il est bien haï. M. de Sainte-Beuve m’a dit : « C’est un tigre d’orgueil, je l’enchaîne avec des louanges. » N’en parle à âme qui vive. »
violence de ses propos effrayait Marceline, que son cœur portait assurément vers le peuple et les pauvres gens, mais qu’on eût sans doute bien scandalisée si on lui eût dit alors qu’elle était républicaine. De la sorte, tout concourait à le faire redouter et détester par notre amie : « Je ne parlerai qu’à toi de M. de L... ; il m’a dit et écrit des choses si étranges que je le crois insensé », déclare-t-elle le 12 août; et quelques jours plus tard : « J’ai réglé et acquitté le dernier compte de Antoinette [la bonne]. J’ai eu plusieurs raisons pour m’en débarrasser très vite : c’était un très mauvais sujet. Je t’expliquerai tout ce tripotage, où se trouve mêlé M. de L... » (17 août). — Mais celui-ci, qui ignorait sans doute que Marceline eût découvert ses « tripotages », n’avait pas perdu tout espoir de se réconcilier avec la mère d’Ondine. C’est ainsi qu’il priait leurs amis communs d’intervenir auprès d’elle en sa faveur, et, comme on va voir, ceux-ci (Sainte-Beuve lui-même) ne lui refusaient pas leurs services, tant il leur paraissait redoutable.
« Août 1839 (1). — M. de Sainte-Beuve, très bon et bienveillant, est venu, il y a trois jours, m’exciter à voir Mme Récamier; puis il m’a dit qu’il était prié de servir de médiateur pour rétablir les bons rapports avec la personne qu’il avait vue à dîner dans notre ménage, M. de L... enfin, qui lui a fait parler par un tiers pour user de son ascendant sur moi pour reconquérir mon amitié, et qui veut absolument lui parler pour sa justification, — que son estime et sa sympathie pour M. de Sainte-Beuve (qu’il a traîné dans la boue devant nous) le fait le choisir pour son avocat, et qu’il l’attend, étant trop malade pour sortir et forcé de garder le lit. — Et la veille même Mme Louise [Crombach?] était montée toute pâle et effarée, l’ayant trouvé le soir à rôder autour de la maison et l’ayant fait fuir comme s’il avait vu Méduse. Tout est faux et bizarre dans cette conduite. — J’ai dit à M. de Sainte-Beuve que j’avais besoin de beaucoup de temps, de repos et de travail pour notre famille, et que le caractère un peu violent de cet homme me déterminait à profiter de ce qu’il s’était éloigné de lui-même par des susceptibilités déplorables et que je ne
(1) Les originaux de cet alinéa et de chacun des deux alinéas qui suivent sont écrits sur des petites feuilles volantes que Marceline dut glisser dans une de ses lettres du mois d’août (Sainte-Beuve, qui est cité ici, ne revint à Paris que le 15 août 1839), afin que son mari pût les détruire en conservant les missives; et cette précaution un peu puérile montre encore quelle crainte avait Marceline de celui qui la lui faisait prendre.
voulais pas le revoir. — M. de Sainte-Beuve m’a paru dans l’intention prudente de le ménager à cause de son caractère connu d’emportement et de malaise : « C’est un homme, m’a-t-il dit, dont la position littéraire est défaite. Il n’a plus d’amis à force d’être tracassier. Je ne veux pas me le camper comme ennemi. Je serai poli pour vous et pour moi ». Les choses [en] sont là. Je te dirai leur conférence.
— M. de L... a écrit en mon absence à Mme Duchambge, lui demandant, au nom d’une famille qu’il honore, d’aller le voir pour tirer à clair de singulières suppositions sur son caractère et sa personne, qu’on lui fait l’honneur de croire dangereuse. Toutes les instances ardentes, toutes les flatteries sont mises en usage pour amener Pauline à lui donner accès. Elle a très honnêtement refusé, tout en témoignant du déplaisir de voir des personnes distinguées ne pas s’entendre. — Alors une nouvelle lettre d’injures, l’accusant, elle et Mme Branchu (1), de l’avoir calomnié, ne déguisant ni l’espoir ni le désir de l’en faire repentir. — C’est tout. Depuis, nous n’en avons plus entendu parler, non plus que la petite dame (2), dont l’âme troublée commence enfin à retrouver un peu de calme.
— Si tu réponds à M. de L..., ne lui dis pas surtout l’époque de mon voyage (3), ne lui confie
(1) C’étaient, nous l’avons dit, les deux meilleures amies de Marceline.
(2) La maîtresse de Latouche.
(3) A Lyon, près de son mari.
aucun projet, reste vague; dis-lui que, pour moi, j’ai depuis longtemps une monomanie de solitude, et tu ne mentiras vraiment pas, car nous trouvons des êtres si méchants que je ne me sens en sécurité que seule, quand je ne suis pas avec toi.
Pour soustraire plus sûrement Ondine aux tentatives du barbon, Marceline Fenvoya à Lyon, près de son père; mais là même, elle ne la jugeait pas en sûreté :
« / 9 août 1839. — Line est présentement plus heureuse que nous, elle est près de toi... Renouvelle à Léonie l’instante prière de ne jamais la laisser sortir seule et ne permets pas qu’elle aille au spectacle, même avec Mme Paule, excellente femme, mais très peu au courant des dangers comme invisibles qui peuvent entourer une jeune fille. Mon intention n’est pas de t’alarmer sottement, mais de nous bien entendre contre de mauvaises influences... Garantis-toi de qui pourrait aller te voir sous prétexte d’amitié. Je ne veux pas entendre parler de M. Pomet, fort rude et loyal garçon, mais de l’étrange vieillard plus fat que philosophe, qui ne cesse de s’agiter dans un besoin de vengeance. S’il va là-bas, comme je le crains, fais l’affaire au théâtre, et sois averti que c'est le plus méchant des hommes... Je confie de mon côté Inès à ma sœur qui la fait prendre par une amie sûre. Ici je ne l’aurais pas jugée en sûreté non plus... Ecoute, il n’y a qu’une puis-
sance divine qui ait pu me faire découvrir ce que j’ai appris à temps ! »
« 30 août / 839. — Déjà tu possèdes un tiers de ton trésor [Ondine]... Je te recommande surtout de ne lui faire aucune question sur l’homme dont je t’ai parlé : tu détruirais ainsi l’ignorance profonde où je veux la laisser de ce que j’ai appris et tu éveillerais une curiosité dangereuse chez une jeune fille quand elle soupçonne que l’on s’occupe d’elle (1). Le vice, à des yeux purs prend la forme de l’amour, et l’amour est déjà fort dangereux... J’ai tout ménagé, tout déjoué, sans justifier le ressentiment de personne... Mais je n’ai entendu parler de rien depuis assez longtemps pour respirer de la contrainte que je me suis promise d’observer, si Von revient. »
Je pense qu 'on ne revint guère. Je lis encore, dans une lettre du 22 octobre : u II est venu une fois frapper et sonner longtemps, mais Inès qui Lavait vu du balcon n’a pas ouvert. C’est après cette tentative qu’il a écrit à la petite dame (2) une lettre de fureur. Mais tout est calmé jusqu’à nouvel ordre. » Imagine-t-on ces deux femmes, la mère et la fille, tremblantes dans leur appar-
(1) Je crois que Marceline s’abusait un peu sur l’ignorance de sa fille, qui était des plus raisonnables.
(2) Sa maîtresse.
tement, tandis que Croquemitaine frappe et tambourine à la porte ? Ce fut apparemment la dernière scène que Marceline eut à subir. Mais elle craignait toujours pour Ondine les entreprises du trop hardi barbon : « Songer à la laisser seule dans Paris, même en pension quelque part, me jette dans une grande perturbation : tu sais bien principalement à cause de quoi », écrit-elle encore le 7 février 1840. — Enfin, il dut y avoir une explication définitive :
« 1 2 janvier 1840 . — Je voudrais bien, puisqu’on te l’offre, que mon portrait rentrât dans tes mains. Accepte-le, naturellement, car je le trouve bien déplacé où il est. D’un autre côté, c’est peut-être difficile pour la vanité qui le possède, mais tu as une manière agreste de dire les choses, qui les rend décisives sans offense. Du reste il a rencontré Hippolyte et Line et les a regardés du haut en bas. Tant mieux! Line ferait une lieue sur un cheveu pour ne pas le voir. Hippolyte s’empourpre quand on le nomme seulement... N’écris que le vague et accepte mon portrait. Surtout ne dis pas que les enfants pourraient rester à Paris. Il le sait ou le suppose. Il sait que je pars. Il a fait une scène horrible, en pleine rue, à la pauvre petite dame, criant comme un possédé qu’il la poursuivrait jusqu’en enfer pour se venger d’elle. »
« 26 février 1840. — Tu as donc reçu mon portrait? Tant mieux : tout de moi retourne à toi comme l’âme retourne à Dieu ! Mon oncle doit être content, triste qu’il était devenu à sentir ce portrait dans les mains d’un méchant (1). J’ai brûlé ses vers imposteurs et vaniteux. Cette lettre, collée derrière le portrait pour attester sa coopération à la pension refusée (2), fait rougir pour lui. Laissons ce malheureux dans ses replis. Il avait bien assez éveillé d’orgueil dans cette âme pure qu’il voulait souiller pour en faire de l’avenir. Elle est au moins restée digne du ciel. Je ne lui ai pas fait lire toutes ces lignes tortueuses. J’ai pris peur et j’ai tout jeté dans le feu. Garde avec lui toute ta noble simplicité et la distance maintenant rétablie entre nous. — Il fait ici très froid et très beau..., etc. »
Si Ton excepte la lettre à Sainte-Beuve que nous avons citée, telle est la dernière mention que Marceline fasse de Latouche dans sa correspondance.
(1) Le peintre Constant Desbordes, son oncle, qu’elle avait profondément aimé, était mort en avril 1828. Le portrait de Marceline dont il s’agit ici est conservé au musée de Douai. M. Rivière a vérifié qu’il ne s’y trouve, au dos, rien d’écrit.
(2) C'est sans doute la pension offerte par le duc de Montmorency, dont nous avons parlé plus haut.
Et cependant les derniers vers de Mme Valmore sont encore tout pleins de ses souvenirs et animés par son amour :
O mes amours d’enfance! O mes jeunes amours! (1)
« Qui me consolera! » demande-t-elle pour la centième fois, dans ses poésies posthumes. Et la voix « grave et tendre » de son ami résonne toujours dans sa mémoire :
Dans leur cent mille voix, je ne l’ai pas trouvée (2).
Et elle s’écrie encore, comme au lendemain de sa liaison :
A toi le monde ! A toi la vie !
A toi tout ce que l’homme envie!
A moi le ciel! A moi le bonheur de t’aimer! (3)
Ou bien, avec une si mélancolique et si troublante douceur :
Allez en paix, mon cher tourment, Vous m’avez assez alarmée,
Assez émue, assez charmée...
Allez au loin, mon cher tourment, Hélas! mon invisible aimant!
Votre nom seul suffira bien Pour me retenir asservie;
Il est alentour de ma vie Roulé comme un ardent lien :
Ce nom vous remplacera bien...
De mon cœur ôtez votre main (1).
Eh bien! l’homme auquel elle songe en écrivant ces vers voluptueux, et qu’elle souhaite, et qu’elle regrette ainsi, son cher tourment, son invisible aimant, qui l’a tant émue, tant charmée, tant alarmée, c’est bien, n’est-ce pas, « l’étrange vieillard » qui lui arrachait en 1839 des cris d’horreur: « L’intimité de cet homme! Un service de lui! Grand Dieu, j’aimerais mieux mendier!... Crois au cri de ma répulsion!... Oh! puis-je ternir ma lettre à toi d’un tel nom! etc... »
Ainsi, elle avait pardonné à Latouche...
Qui sait s’il n’avait pas su se justifier? Elle
(1) II, 265. Cette pièce est datée du 6 juin 1857.
lui avait pardonné de tout son cœur : relisez la pathétique, l’émouvante lettre qu’elle écrivit à Sainte-Beuve quand il mourut (nous l’avons citée) ; vous y verrez qu’elle avait compris que Latouche était plus malade que méchant, que son injustice et son aigreur provenaient de la force même de ses illusions blessées, qu’au surplus il était lui-même sa propre victime, et que, si son âme était injuste et tourmentée, au moins n’était-elle ni basse, ni plate. Elle avait compris tout cela, qui était vrai, et elle avait pardonné...
D’ailleurs, non, ce n’est pas M. de Latouche, cet amant qu'elle chante si passionnément encore dans ses derniers vers. C’est celui dont elle garde l’image dans son cœur, c’est un jeune infidèle, ardent, cruel et charmant, qui ne ressemble guère à ce barbon... Et en définitive, je crois bien que c’est moins d’un homme que de l’Amour même qu’elle demeura éprise toute sa vie, notre romantique Valmore : dans sa mémoire, il ne restait plus, sans doute, qu’une grande lueur de passion, « semblable à un de ces feux solitaires qui brûlent longtemps encore après le départ du pâtre qui les
avait allumés, (1) » — et j’ajoute que c’est apparemment avec beaucoup de piété littéraire qu’elle s’appliquait à entretenir une si belle flamme.
(1) B. Rivière, I, page XXI.