‹ Marceline Desbordes-ValmoreChapitre 18 sur 33 · VIE DES VALMORE · texte numérisé non relu

VIE DES VALMORE

Que Marceline croit au talent de son mari. — Ses efforts pour le placer. — Aumônes du ministère. — Pensions de Louis XVIII, de Charles X, de Louis-Philippe. — Les Valmore à Lyon. — Valmore, à Rouen , reçoit des pommes cuites. — Démarches de Marceline. — Valmore a Lyon. — Triste voyage a Milan. — Le mari a Lyon , la femme a Paris. — L’illustre Valmore renonce. — Mais il lui faut continuer a jouer. — Misères.

« Ne pas jouer la comédie est un genre de bonheur que je ressens jusqu’aux larmes », écrivait Marceline le 24 juin 1823 (1). Elle était alors à Bordeaux, et elle s’y plaisait (2) ; on venait de lui ramener sa petite Ondine qu’elle avait dû, un an et demi auparavant,

(1) A son oncle Constant Desbordes. (Catalogue de la vente Laverdet du 20 avril 1855, Charavay expert.)

(2) Au même, 26 novembre 1823. (Catalogue de la vente Rathery du 24 avril 1876, Charavay expert.)

MARCELINE DESBOIIDES -VALMORE

laisser en nourrice à Lyon (1) ; de plus, son mari gagnait à ce moment assez d’argent pour que la famille pût vivre. Mais, dans l’existence de Marceline, ce n’est là qu’un court instant de répit ; mariée à un pauvre acteur de province, il lui faut en effet passer sans cesse de théâtre en théâtre, au hasard des engagements et à la merci des faillites : dès le 16 mai 1824, nous la trouvons à Lyon avec son mari, qui n’y fait qu’un « début honnête » et une « impression médiocre » (2) ; huit mois plus tard, elle est déjà de retour à Bordeaux (3)... Et pendant trente années, il lui faudra errer ainsi à travers la France, larmoyante et pitoyable, toujours inquiète de l’avenir, toujours incertaine du lendemain.

Au moins à cette époque (1823), Valmore a-t-il encore du goût pour son métier : il croit en lui-même, et Marceline y croit aussi : « Je vous assure, écrit-elle (4), que sans être un Fleury, il a des qualités essentielles, un ton parfait et très rare et un

(1) Lettre à Jars, 18 août 1823 (Pougin, page 143).

(2) Journal de Lyon , cité par Bleton, loc. cit.

(3) A son oncle G. Desbordes, 24 janvier 1825. (Catalogue Gharavay, juin 1898.)

(4) Idem.

physique très beau. » Aussi est-ce de bon cœur qu’elle travaille à le faire engager aux Français, son beau mari, qui serait si heureux d’y être! « 11 le désire, et son bon père aussi; moi je le souhaite », avouet-elle (1). Donc elle met ses amis en campagne : son oncle le peintre Desbordes, le docteur Alibert, MUe Mars (2)... Vainement. Et toute sa vie, la pauvre Marceline s’emploiera de la sorte en démarches inutiles afin de placer son mari aux Français, et plus tard dans une administration quelconque, mais à Paris. Elle obtiendra, pour ce pauvre homme, toutes les recommandations possibles; elle saura intéresser à son sort des ministres, des députés, des hommes de lettres, des acteurs, des femmes du monde : Salvandy, Duchatel, Thiers, Mignet, Quinet, Martin du Nord, Sainte-Beuve, Balzac, Alexandre Dumas, Mlle Mars, Mlle George, Mme Bécamier, Mme d’Agoult, et jusqu’à la princesse de Monaco. Toujours en vain. En vérité, pour que tant de personnes influentes n’aient jamais réussi à

(1) Au même, 21 juin 1826 (Pougin, pages 159-160).

(2) A G. Desbordes, 24 janvier 1825 ; à Mlle Mars, 28 septembre 1825.

lui trouver un emploi, il fallait que l’incapacité de Valmore fut prodigieuse ; et c’est à ce point qu’on ne sait plus s’il convient d’admirer davantage la robuste et infatigable vertu de Marceline ou l’incomparable nullité de son époux.

Cependant les Valmore étaient six : Marceline, son mari, son beau-père, ses trois enfants : Hippolyte, né en 1820, Ondine, née en 1821, et Inès, née en 1825. Et il y avait encore les deux sœurs de Marceline, dont les maris faisaient de mauvaises affaires; il y avait surtout son frère, recueilli par charité à l’hospice de Douai, et à qui elle envoyait tout ce qu’elle pouvait ; il y avait enfin les amis et même les connaissances : il fallait de l’argent pour tout ce monde. Lorsque Valmore jouait en province, il gagnait environ 6.000 francs par an. Mais quelquefois il se trouvait sans engagement. Alors Marceline implorait quelque aumône du ministère, car ses poésies ne lui rapportaient guère : « ...Je dis, écrivait Sainte- Beuve (1), qu’on se tire toujours d’affaire à Paris (ce que je maintiens vrai quand on a

(1) Correspondance avec les Olivier , page 78.

la plume bien taillée). » Mme Valmore n’en est point l’exemple, qui pourtant savait, si l’on peut dire, tailler la sienne. — Bref, j’ai relevé dans les registres des Archives les secours accordés ainsi à Mme Valmore par le bon roi Louis-Philippe (1) : la pauvre femme écrivait une lettre de demande ; comme elle était fort recommandée, elle obtenait une réponse favorable : elle touchait donc quelques centaines de francs, et un scribe transcrivait sur son livre, en regard de la somme délivrée, un rapport analogue à celui-ci :

« 4 juin / 833. — Mme Desbordes-Valmore, qui s’est élevée au premier rang des poètes contemporains, a été forcée de quitter Rouen à l’improviste (2), et, à peine arrivée à Paris avec

(1) Les registres antérieurs à Louis-Philippe, s’il en a existé, n’existent plus (du moins, on me l’a dit aux Archives). Sous la monarchie de Juillet, les demandes de secours étaient classées par dossiers, aux noms des demandeurs. On inscrivait d’autre part sur des registres les sommes accordées, avec un bref exposé des motifs, en marge, et un renvoi au numéro du dossier. Malheureusement, beaucoup de ces dossiers ont disparu en 1848 et en 1871. Celui de Marceline, où devaient être conservées ses lettres de demandes, manque. Mais j’ai retrouvé celui de son frère, dont je parlerai plus loin.

(2) Son mari avait été sifüé et contraint à quitter le Théâtre des Arts.

toute une famille composée de 8 [sic] personnes, s’y trouve dans une gêne extrême, en attendant une position meilleure qui ne peut lui manquer d’ici quelques mois. Dans ces circonstances, Mme Valmore a pensé à s’adresser au Roi, et déjà M. Alexandre Dumas a fait en sa faveur une première démarche auprès de Sa Majesté, qui a paru disposée à accueillir cette demande. MIûe Valmore venant d’écrire elle-même au Roi (sa lettre est ci-jointe), Sa Majesté est suppliée d’approuver qu'une somme de 500 francs soit remise de sa part à cette dame. Cette somme sera remboursée à M. Lassagne qui en a fait l’avance.

«Ci 500 fr. » (1)

Ou bien :

« / 9 mars i 839. — Mme Desbordes-Valmore, dont le talent poétique est très estimé, a déjà, en quelques circonstances, invoqué avec succès la bienfaisance du Roi. Pour élever une famille nombreuse, sa seule ressource est le produit plus honorable que lucratif de ses travaux littéraires. Elle vient de faire entrer sa fille aînée (2) à l’atelier de Mme Haudebourg. La pension de cette jeune personne et les frais journaliers qu’entraînent ses études de peinture sont, pour Mme Desbordes-Valmore, un grand accroisse-

(1) Archives nationales O4 * 166, ordonnance n° 207.

(2) Ondine.

ment de dépense ; c’est pour pouvoir y faire face qu’elle s’adresse de nouveau à la généreuse bonté du Roi. On propose de supplier S. M. de lui accorder une somme de 500 fr. qui sera remise à M. Lassagne par l’intermédiaire de M. de Chevilly.

« Ci 500 fr. » (1)

Et l’on voit Marceline recourir ainsi — trop souvent, hélas ! — « aux bontés du Roi en termes simples et touchans », et par exemple obtenir 500 fr., le 1er janvier 1834, quand « l’hiver a encore augmenté les difficultés de sa position (2) », ou 300 fr. le 12 mars 1834, « pour rejoindre son mari à Lyon. » (3)

Sous la Restauration, Marceline s’était efforcée d’avoir une de ces petites pensions qu’on accordait alors aux auteurs. 11 paraît que la bonne Mme Dufrénoy, qui passait à cette époque pour un grand poète, avait écrit au roi une épître en vers où elle lui demandait pour « la Deshoulières du xixe siècle » les encouragements et la sym-

(1) Archives nationales O4 ■¥■ 172, ordonnance n° 97.

(2) Ibid. O4 4 167, ordonnance n° 21.

(3 ) Ibid. O4 ^ 167, ordonnance n° 91.

pathie d’un descendant de Louis XIV : « Et savez-vous ce que le roi lui aura répondu ? — s’écria Benjamin Constant quand on lui raconta cela, — Madame, je vous accorde avec le plus grand plaisir ce que vous me demandez ; quant à Mme Desbordes-Valmore, il m’est impossible de rien faire pour elle (1). » Assurément Louis XVIII avait assez d’esprit pour parler quelquefois comme Benjamin Constant. Pourtant sur un état des « Demandes de pensions », dressé en 1822 (2), on lit : « Mme Desbordes-Valmore, femme de lettres, sur la proposition de M. de Chazet (3) » ; et cette pension fut accordée, mais Marceline ne la conserva pas longtemps, puisque, le 24 mai 1826, elle écrivait à son ami Dutilhœil : « ...Déjà, il y a quatre ans, j’ai été rayée de cette liste des pensions (où la bienveillance cachée de quelque puissant m'avait inscrite) par la raison que nul comédien ne pouvait prétendre à

(1) Coulmann, Réminiscences, tome I, pages 343-344.

(2) Archives nationales O1 2 3 1617. — On trouve le nom de Desbordes sur un état des « Pensions proposées dont les arrérages doivent être payés à partir du 1er juillet 1817. » Mais sûrement il ne s’agit pas là de Marceline (Ibid. O3 1618).

(3) Alissan de Chazet.

cette faveur (1). » Le gouvernement de S. M. Charles X était prude...

Heureusement pour Marceline, Mme Récamier s’intéressait à elle, et Mme Récamier avait des amis considérables. Nous avons vu comment elle persuada à Mathieu de Montmorency d’abandonner à Marceline ses appointements d’académicien, et comment M. et Mme Yalmore, poussés par Latouche, refusèrent ce secours qui leur parut ressembler trop à une aumône. Eh bien ! Mme Récamier ne garda pas du tout rancune à sa protégée d’avoir montré de la délicatesse, et cela est beau. Au moment où Mathieu de Montmorency lui avait demandé de lui désigner un littérateur dans le besoin et où elle lui avait indiqué Mme Desbordes- Valmore, elle travaillait déjà à faire attribuer à Marceline un subside régulier sur les fonds du ministère (2) ; après le refus de sa protégée, elle s’y employa davantage encore, si bien que, trois mois plus tard (février 1826), Marceline reçut le brevet

(1) Pougin, page 158.

(2) Marceline à Mme Récamier, 23 décembre 1825 (Pougin, page 146).

d’une pension. On pouvait aimer beaucoup cette Mme Récamier.

Malheureusement la pension ne dura guère. Au bout de quatre ans, elle fut interrompue par la Révolution de juillet. Thiers, il est vrai, la rétablit en 1834 (1), mais en partie seulement puisque ce ne fut que le 5 mars 1840 que Marceline put écrire joyeusement à son mari :

« Je reçois à l’instant, jeudi à midi, l’ordonnance du ministre M. Villemain, qui me jette en quittant le ministère un bienfait inattendu. Il a porté ma pension de 350 francs temporaire à 1.200 francs pour toujours... Hier, M. Onésime Le Roy, qui déjà m’avait parlé de ses espérances près de M. Villemain avec qui il est lié, est venu

(1) Lettre de Marceline aux membres de la Commission chargée de la révision des pensions de l’ancienne liste civile, 31 décembre 1833 : Elle demande le maintien de sa pension de 1.000 fr., sa demande est apostillée par Jouy (?), Etienne, A. Jay, Viennet et Dugas- Montbel. (Catalogue de la librairie Charavay, juillet 1900.) — Lettre de Marceline à Carnot, ministre de l’Instruction publique, 12 avril 1848: « C’est en 1826 que j’ai accepté le brevet d’une pension interrompue pendant quatre années par la Révolution de 1830. M. Thiers, alors ministre, me la fit rendre en 1834. » — Avis d’ordonnance de paiement et quittance de Marceline (30 mars 1849), d’une somme de 500 fr. touchée à titre d’ « indemnité littéraire pendant le 1er trimestre de 1849. » (Communiqué par M. Pierre Louÿs.)

MARCELINE DESBORDES -YALMORE

quatre à quatre me dire que ce ministre avait fait signer au Roi quelque chose relatif à moi, mais je n’osais croire à la joie de ce pauvre M. Onésime qui avait dîné la veille avec M. Villemain...

Lors de la Révolution de 1848, la pension fut momentanément réduite des deux tiers, mais bientôt rétablie. Et Marceline put ainsi jouir jusqu’à sa mort d’un bienfait qu’elle devait à Juliette Récamier.

Si faible qu’il fût, le secours ministériel lui était précieux, car c’est à bien grand’peine qu’elle arrivait à joindre les deux bouts dans son ménage, comme on dit (1).

(1) Exemple : « J’envoie tout à l’heure à Rouen

161 francs pour le billet Lainé. J’ai envoyé pareille somme le mois dernier. Le billet Landrin et M. Andrieux, plus le blanchissage et 14 francs pour frais de billets à renouveler en gage, total, avec les 300 francs

de Fournier :

à Rouen 682 fr. 10

à Paris, loyer 200 »

à la servante 50 »

932 fr. 10

« Tout cela est un allègement à nos dettes qui peut te faire un peu respirer, j’espère. Ce qui me nuit, c’est de ne pouvoir travailler. J’en pleure, mais il faut du repos, car j’ai voulu recommencer [à écrire] et la fièvre m’a ressaisie... » (Lettre à son mari.)

Valmore unissait au talent le plus médiocre, une malechance qui, elle, ne l’était point. Par un malheureux hasard, les théâtres où il jouait faisaient faillite avec une régularité déplorable. En 1831, à la suite des émeutes, celui de Lyon dut suspendre ses paiements. A ce moment précis, Marceline et ses trois enfants se trouvaient à peine convalescents d’une sorte de « coqueluche contagieuse, appelée choléra spasmodique »; de plus, la Révolution de juillet venait de supprimer la petite pension que Mme Desbordes-Valmore tenait de l’autre gouvernement; un libraire lui «prenait deux mille francs » ; Mlle Mars, que Marceline avait suppliée une fois de plus de recommander Valmore aux Français, répondait qu’il ne fallait pas compter sur un engagement; la Porte-Saint-Martin même était « aussi fermée que les autres » au pauvre acteur... (1) Déjà Marceline projetait de se réfugier en Normandie, chez sa sœur, avec ses enfants, lorsque le théâtre de Lyon rouvrit ses portes. Il était temps.

(1) Marceline à G. Branchu, i mars 1830; à M1,e Mars, 5 mai et 22 juin 1831; Bleton, loc. cit., pages 10-13.

Peu de mois après ces événements, en décembre 1831, deux poètes voyageant de compagnie, Auguste Barbier et Brizeux, passaient à Lyon : ils ne voulurent point manquer à faire la connaissance de Mme Valmore dont ils admiraient le talent, et le premier nous a conté sa visite dans une page qui est la plus indulgente, peut-être, de ses haineux mémoires, et qui rend assez l’impression que pouvait produire Marceline à cette époque de sa vie : (1)

« Nous nous dirigeâmes rapidement vers le Grand-Théâtre, où nous nous enquîmes, chez le concierge, de la rue et du numéro de la maison qu’habitait M. Valmore. C’était près du quai de la Saône qu’elle se trouvait, presque en face de l’église Saint-Jean. Nous atteignîmes bientôt l’endroit. La rue était étroite et assez triste, l’habitation vieille et laide. On montait par un escalier noir en colimaçon, escalier tout en pierre, et dont les murs suintaient l’eau à grosses gouttes. Nous nous arrêtâmes à plusieurs étages, mais, lorsque nous y faisions tinter les sonnettes, on nous disait : « plus haut. » Enfin, au dernier, on nous ouvrit une porte et après avoir demandé si Mme Valmore était chez elle, il nous fut répondu :

(1) A. Barbier, Souvenirs personnels et silhouettes contemporaines , pages 336-339.

« Oui », et nous entrâmes dans la salle à manger. Mon ami donna sa carte à la servante, et aussitôt nous vîmes une dame encore jeune (1), à la taille élancée, aux yeux bleus expressifs et aux cheveux blonds tombant en boucles autour de sa tête, s'avancer vers nous en tendant les deux mains à mon compagnon. C’était Mme Desbordes. Elle embrassa mon ami, qui me nomma et me présenta ; aimable sourire et gracieux salut de sa part, puis nous passâmes dans une grande chambre qui paraissait être un salon et dans un coin duquel jouaient deux petites filles près d une table. Les deux enfants, sans bouger, arrêtèrent leurs jeux et nous regardèrent en silence.

— Ah ! Messieurs, dit Mme Desbordes, après nous avoir fait asseoir, qu’il est aimable à vous d’être venus voir une pauvre hirondelle sous sa tuile !

— Chère dame, répondit Brizeux, passant par Lyon et sachant que vous y demeurez, nous n’avons eu garde d’oublier l’hirondelle. L’hirondelle ne porte-t-elle pas toujours bonheur au voyageur !

— Et où allez-vous donc, Messieurs?

— En Italie.

— En Italie ! Ah ! que vous êtes heureux, vous allez au pays du soleil et des muses. Je voudrais pouvoir vous y suivre, mais il faudrait quitter sa couvée, sa chère couvée, dit-elle en nous montrant ses enfants, et cela n'est pas possible. Ces

(1) Elle avait quarante-cinq ans.

bons petits cœurs valent plus pour moi que le plus beau soleil et les plus admirables peintures. Et puis, qui prendrait soin de leur père?

— M. Valmore est-il ici? ajouta Brizeux.

— Non, il est sorti pour l’instant, mais il sera désolé de ne pas s’être trouvé chez lui... »

J’abrège cette conversation que sa médiocrité même rend pourtant plus vraisemblable (à moins qu’elle ne témoigne plutôt de la médiocrité du talent de Barbier). Interrogée sur l’insurrection lyonnaise de 1831, Marceline s’écrie :

« — Ah ! Monsieur, ne m’en parlez pas ; il ne nous est rien arrivé de fâcheux, mais cela a été horrible... On a vu des vieillards, des enfants et des femmes massacrés sans pitié. Un dragon flottait dans le Rhône, tenant un homme à chaque main; les ouvriers avaient inscrit sur leurs drapeaux : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ! » Et, en effet, ils se sont battus comme des lions. Ils ont été victorieux de la garde nationale et de l’armée, les maîtres de la ville ; mais après, sans direction et sans doctrine, ils ont rappelé d’eux-mêmes les autorités et sont rentrés comme des moutons dans leurs ateliers. »

Trois années plus tard, Marceline devait voir à Lyon des émeutes plus sanglantes encore que celle dont elle parlait ainsi,

avec tant d’émotion. Cependant, au moment de la visite de Brizeux et de Barbier, l’avenir paraissait lui sourire : dans les premiers mois de 1832, en effet, Prosper Valmore signait un engagement de tenir, à 6.000 francs d’appointements, les premiers rôles au théâtre de Rouen. Et tout d'abord il y réussissait assez bien. « Les débuts sont terminés heureusement : Valmore est adopté dans cette ville, la dernière où j'eusse voulu appuyer un an des jours qui me restent, <> écrit la pauvre Marceline (1), qui se souvient cruellement d’avoir tant pleuré à Rouen au temps de ses tristes amours... Cependant, Valmore jouait avec succès le Louis XI elassico-romantique de Casimir Delavigne : c’était un rôle dont les effets usés jusqu’à la ficelle lui convenaient à miracle (2). Puis, en octobre 1832, le fameux Paganini étant venu donner trois concerts, on le « comblait de couronnes », et Valmore, chargé de lire « deux pièces de vers qui ont été attachées aux couronnes offertes à

(1) A C. Branchu, le 23 mai 1832.

(2) Le Courrier de Lyon du 12 avril 1832 l’appréciait déjà ainsi : « Valmore a eu enfin un succès complet ; le personnage de Louis XI est sa plus belle création. *

Paganini », se tirait à son honneur de cette fonction officielle. Il était d’ailleurs l’auteur d’un des poèmes (1); et puisque aussi bièn sa réputation littéraire n’a rien à perdre, je ne vois point de raison pour vous priver de ses vers, à qui l’on ne pourra certes pas reprocher d’être ennuyeux:

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