‹ Marceline Desbordes-ValmoreChapitre 19 sur 33 · A PAGANINI · texte numérisé non relu

A PAGANINI

D’où s'échappe la voix frémissante et cachée Qui vibre dans tes doigts? Est-ce une voix de fée? Dis-nous? Est-ce un cœur d’homme aux pleurs

[harmonieux ?

Un sourire de femme égaré vers les cieux ?

Ce coloris des sons, fascinante merveille,

Semble créer pour nous le prisme de l’oreille.

Le cœur bat, l’âme écoute et meurt de tes accens, L’ivresse à flots pressés ruisselle dans nos sens.

Si ton rapide archet, de ses ailes de flamme,

Yole comme l’éclair sur tes brillantes gammes, Jetant des notes d’or dans un sillon de feu,

N’est-ce pas qu’en ton sein vient s’agiter un dieu? De la divinité, toi, vivante étincelle,

Toi seul prouverais l’âme et sa source immortelle ; Quand ton génie altier sait, d’un sublime écart, Renverser à tes pieds les barrières de Fart,

On dirait, sous ta corde, et sans frein et sans règle, Un nid de rossignols couvé par des yeux d’aigle!... (2)

(1) L’autre pièce était signée Adolphe Letanneur.

(2) Mme Desbordes-Valmore composa également, à l’occasion des concerts de Paganini, une pièce que

Hélas ! la faveur du public est souvent éphémère, et Valmore ne tarda pas à l’éprouver. Ces mêmes spectateurs, qui l’applaudissaient de toutes leurs forces alors qu’il leur montrait, sous les cordes du violon de Paganini, un nid de rossignols couvé par des yeux d’aigle, s’avisèrent qu’il les ennuyait quand il leur récitait des tragédies classiques, aussi poétiques sans doute, mais moins hardiment imagées. Car la jeunesse rouennaise était furieusement romantique, trois ans environ après la jeunesse de Paris, selon l’usage. Donc, au début de l’année théâtrale, en mai 1833, l’entrée en scène de Valmore fut accueillie par une bordée de coups de sifflets. Les classiques protestèrent, mais les classiques furent battus (il paraît, en effet, qu’on échangea des giffles). Après quoi, le séjour à Rouen du pauvre acteur devint impossible : il eut beau réclamer dans les journaux, il lui fallut partir ; et il se trouva plongé encore une fois dans

publièrent les journaux de Rouen, réimprimée en 1833 dans son recueil Les Pleurs (page 273), et qu’il est curieux de comparer à celle de son mari. Gomme épigraphe (on a peine à le croire), Marceline a choisi précisément les deux derniers vers du poème de Valmore.

la plus noire misère, avec sa femme et ses enfants.

Aussitôt, Marceline d'entrer en campagne à nouveau. Il lui faut absolument trouver de l’argent. De Rouen même elle écrit à l’éditeur Charpentier pour lui demander d’imprimer et de mettre en vente au plus vite son roman: Une Raillerie de V Amour (1), dont elle composait les dernières lignes le jour même que Yalmore remportait son brillant insuccès :

« Rouen, 12 mai 1833. — Je vous ai dit la vérité, cher Monsieur. Je ne pouvais pas croire plus que vous. Rouen offre pourtant beaucoup d’exemples de cette réaction de goût et de jugement. Mais il y avait si peu'de choses à envier à notre sort que je ne pensais pas qu’une soirée allait le changer et le détruire. Valmore soutient tout en homme d’honneur comme il est. Le public n’y est pour rien...

« Si M. Alexandre Dumas peut employer pour nous ce que son nom lui donne d’influence partout, quelque chose m’assure qu’il le fera. Je n’ai écrit qu’à lui et à notre bon Jacques [Arago]. M. Dumas vient de m’honorer d’un témoignage si touchant d’intérêt (2) que je lui demande son appui

(1) Paris, Charpentier, 1833, in-8°.

(2) Il venait de lui faire attribuer un secours du ministère.

clans un malheur grave et peu mérité. Je sais bien qu’il m’a entendue et je passerai quelques nuits moins affreuses, car j’espère.

« Dites aussi à Jacques, qui est bien malade, que Valmore ne veut pas à Paris de la responsabilité du premier emploi. Je serai quant à moi plus calme et plus tranquille avec moins de difficultés à vaincre. Ce champ est si vaste dans le drame moderne qu’il peut remplir une belle place sans prétendre à la première (1). Voulez-vous, Monsieur, leur dire cela? Faites-le, s’il vous plaît. Pour moi il peut tout jouer, et bien. Gomme la vie est troublée !

« Oui, Monsieur, c’est vrai ; une Raillerie de l’amour, c’est une Antipathie . Vous choisirez le meilleur titre; je crois que c’est : Une Raillerie de V Amour... Ce volume était fini le soir même de leur fureur. Cruels enfans que les hommes !

« Vous payerez l’exil, Monsieur, et cette pensée ne sera pas sans douceur pour un bon cœur comme le vôtre. Songez qu’il y a dedans un vieillard de soixante-quinze ans et deux petites filles bien douces... » (2)

(1) Marceline semble dire ici que Valmore souhaitait jouer le drame romantique. Comment alors « son genre » pouvait-il être « démodé en province » en 1836? Et dans une lettre à Mme Tastu, du 11 mai 1833, elle dit : « Mon mari est l'innocente victime d'une querelle tumultueuse des romantiques et des classiques de Rouen. Il a créé ce dernier genre avec des succès brillants ». (Pougin, page 194).

(2) Lettre inédite communiquée par M. Pierre Louÿs.

(Le vieillard de soixante-quinze ans, c’était le père de Valmore qui ne devait pas tarder à mourir (août 1833).

Marceline n’avait pas tort de compter sur le brave et charmant Dumas. A peine arrivée à Paris, elle se rendit chez lui : elle espérait encore faire entrer son mari aux Français. « Rien de plus facile », lui répondit sans hésiter le bon géant, qui, de sa vie, ne trouva jamais rien malaisé :

« 28 mai 1833. — ... Quel sacrifice me coûterait au monde pour te dire : Sois content ! Et M. Dumas dit qu’il en est sûr... Je n’ose pas, vois-tu, me livrer encore, je deviens trop timide à espérer. Il a entendu de toi toute sorte de bien, à Lyon, comme acteur. Il te fera des rôles et te placera bien. Quel bon être! On dirait un enfant géant, tant sa figure est saine et naïve... »

Malheureusement l’espoir de la pauvre femme ne dura guère, car voici la lettre qu’elle écrivait à son mari quelques heures plus tard :

« 28 mai 1833 au soir. — ... Monsieur Dumas est venu me prendre, bien obligeant, pour me conduire à M. Taylor [directeur du Français]. Cette première visite n’a eu pour résultat que de me convaincre qu’il ne peut rien , que le nombre

des acteurs dépasse celui de tous les temps, que Michelot et Firmin veulent rentrer, que les fonds manquent pour faire aucune acquisition nouvelle, qu’il faut attendre peut-être jusqu’en septembre pour la réorganisation, que, si tu étais libre alors, il est tout disposé comme par le passé à obliger en toi un homme qu’il estime comme homme et comme artiste, et qui lui a été chaudement recommandé depuis dix ans par Singier, son ami, Mlle Mars, qui n’a jamais mis, m’a-t-il dit, tant de persévérance à vouloir servir quelqu’un, et enfin par M. de Latouche, qu’il aime tendrement malgré ses humeurs noires...

La Comédie-Française étant ainsi fermée à Valmore, il fallut se rabattre sur la Porte-Saint-Martin. Là, « on applaudit tout, bon ou mauvais, affirme Marceline à son mari (1); jamais on ne siffle ». Mais, en dépit de cette considération péremptoire, Valmore montrait peu d’enthousiasme pour ce théâtre qu’il ne trouvait pas digne de lui.

« / 6 juin 1833. — ... Ta lettre me traverse le cœur comme un couteau; mon énergie ne tient qu’à la tienne, mon cher Valmore, et quand tu t’abats, la terre me manque. Mais songe donc que l’essentiel du présent, c’était unasyle. Qu’importe qu’il soit brillant, pourvu qu’il soit un peu

(1) 5 juin 1833.

sûr, et comme Harel (1) me l’a dit lui-même : « Il [Valmore] serait mauvais qu’il ne tomberait pas... » Arme-toi contre toi-même, et pense à tout ce qui doit te dédommager une fois bien assis à Paris... »

Valmore finit par céder et par se laisser engager à la Porte-Saint-Martin. Mais ce fut à contre-cœur. Au bout de six mois, comme le pauvre vaniteux n’y pouvait plus tenir, il rompit son traité, et il s’enfuit à Lyon plutôt qu’il ne s’y rendit. Or il gardait une telle rancune à ce Paris qui l’avait « méconnu », que sa femme ne put le décider à y revenir. C’est en vain qu’on lui offrit un engagement pour les seconds rôles aux Français. Il préféra enterrer son avenir et rester à Lyon. Et nous avons vu avec quelle sagesse résignée Marceline sut accepter cette résolution qui la désespérait.

Il serait monotone et trop long de retracer dans son détail l’existence des Valmore. C’est un tissu de petits désastres, de décep-

(1) Le directeur de la Porte-Saint-Martin.

tions médiocres et de chagrins banals. Les faillites des théâtres où joue le mari y alternent avec les maladies de la femme et des enfants. Par exemple, en 1834, si Marceline arrive à Lyon, c’est pour y assister aux émeutes sanglantes qui la désespèrent, pour y voirie théâtre faire banqueroute et fermer pendant trois mois, enfin pour y soigner sa petite fille atteinte de la rougeole. Elle est malade elle-même, sujette à une sorte de fièvre périodique, et pourtant elle fait face à tout avec une énergie désespérée. C’est elle qui « remonte » son mari, sans cesse prêt à s’abandonner au destin. S’il se trouve sans engagement, c’est elle qui accourt à Paris, qui fait toutes les démarches et qui finalement le replace. En 1837, elle réussit ainsi à le faire entrer à l’Odéon en qualité de régisseur ou « sous-directeur ». Bien entendu, les plus fâcheux bruits ne tardent pas à courir sur l’état des finances du théâtre. Alors, « à la nouvelle que dans huit jours l’Odéon fermait et qu’il était dans la rue » (1), Yalmore signe un traité avec un imprésario qui forme une troupe française

(1) Marceline à Caroline Branchu, 6 août 1838.

pour donner des représentations à Milan à l’occasion du couronnement de l’empereur Ferdinand à titre de roi de Lombardie :

« ... Je n’oublie pas ce qui vient de se passer pour nos pauvres amis les Valmore, raconte Sainte-Beuve à Juste Olivier, le 15 juillet 1838. Le mari, qui était sous-directeur de l’Odéon, mais sans engagement écrit et à la merci de Védel, directeur des Français, a été congédié au terme où fermait le théâtre. Ils se sont trouvés sans rien; leurs amis allèrent trouver M. Martin (du Nord), qui s’intéressa vivement à sa compatriote de Douai ; on avait découvert à M. Valmore quelque gérance dans une affaire de gaz ou de je ne sais quoi d’industriel. Une offre est venue à la traverse pour Milan, pour une place de comédien dans une troupe ambulante qui va jouer en français en Italie! D’abord au couronnement, puis à Gênes, Rome, Naples; il fallait oui ou non en vingt-quatre heures, puis en un quart d’heure. Tous les amis étaient conjurés contre un tel coup de désespoir ; partir de Paris le 7 pour être à Milan le 14, pour y jouer le 18; la nécessité, Je guignon, peut-être au fond l’habitude aventureuse, l’attrait du ciel d’Italie, et le goût de comédien persistant dans l’honnêfe Valmore, quelque diable enfin , tout les a poussés, et ils sont partis, toute la famille, harassés, pleurant, désolés, et pas encore malheureux. Puissent-ils ne pas l’être là-bas !

Voilà donc notre maladroit parti pour l’Italie, avec sa femme et ses filles. Mais à Milan l’affluence a fait monter le coût de la vie à ce point qu’il craint que ses appointements ne puissent seulement suffire à payer son loyer : « Mon mari a beau gagner

7.000 francs, nos voyages et ce séjour ici feront que nous retournerons en France plus ruinés encore qu’en partant (1) ». Et ce n’est pas encore assez :

« Mon bon ange, écrit bientôt Marceline à son fils (18 septembre 1838) (2), nous n’avons plus d’incertitude sur le désastre dont nous étions menacés. Tout est déclaré maintenant. Le directeur se retire avant le payement du second mois, et nous voilà libres... sur une route aride, sans argent, sans appui que la Providence ! Prie pour ta pauvre famille. »

Toute la troupe française se trouve abandonnée de la sorte à son malheureux sort. « A peine savons-nous comment nous allons regagner Lyon, et si Valmore, par délicatesse, ne sera pas forcé de rester en Italie pour suivre ces malheureux comédiens qui

(1) AG. Branchu, 6 août 1838.

(2) Hippolyte était resté à Paris.

ne peuvent en sortir » (1). Joignez que, dans cette Italie où elle croit retrouver « la trace rêvée qu’il y a laissée de ses pas » (2), le cruel regret de son amant déchire plus que jamais la tendre Marceline. Et « des torrents de pluie [tombent] depuis quinze jours » ; et « Valmore grince des dents contre la destinée... (3) ». Pauvre femme!

Au moins , quand ils eurent regagné Paris à grand’peine, fut-il décidé que Marceline y demeurerait avec ses enfants, tandis que Valmore retournerait à Lyon pour y reprendre son triste métier. Toutes ses lettres montrent combien cette séparation parut cruelle à Mrae Valmore.

« 25 mars 1839. — Vous allez causer avec mon cher mari, écrit-elle par exemple à Léon Boitel (4). Ses amis vont être toute sa famille! Quel sacrifice il lui fait, et moi! Vous le verrez beaucoup, n’est-ce pas? Vous avez maintenant tout ce qu’il faut pour comprendre ce qui va manquer à sa vie intérieure. Si mes larmes pouvaient remplir ce vide, j’aurais préparé d’avance

(1) A P. Duchambge, 19 septembre 1838.

(2) A P. Duchambge, 20 septembre 1838.

(3) A la même, 20 septembre 1838.

(4) Lettre inédite communiquée par M. Pierre Louÿs.

le calme de toutes ses journées à Lyon, mais c’est au contraire la certitude de ma tristesse loin de lui qui va le troubler beaucoup malgré tout son courage.

« Cette belle verdure qui renaît de tout côté me rend triste comme une criminelle parce qu’elle me montre l’heure de notre condamnation. Cependant j’ai d’avance la certitude que je trouverai du secours dans ma prière et ma soumission à Dieu. Je suis assez faible pour trembler devant de nouvelles souffrances, mais jamais assez ingrate pour ne pas le remercier de les avoir subies, car c’est de l’espérance, j’en suis sûre, mon pauvre enfant, ou bien de l’expiation... »

Et à son mari elle écrit :

« 29 avril 1839. — ...Je ne suis pas maîtresse de mon abattement depuis ton départ. Me coucher, me réveiller est d’une tristesse inexprimable, Hélas! mon cher enfant, si l’on voyait bien son âme avant de certains sacrifices, auraiton en conscience le courage de les signer ? N’est-ce pas là, pauvre ami, ce que tu penses? Je te conjure au moins d’étourdir ta pensée. Ton bonheur m’est bien plus que le mien ! De quel prix je le payerais, grand Dieu, si je possédais! »

Presque chaque jour Marceline adresse ainsi une longue lettre à son époux, où elle

lui raconte tous les détails de sa vie. Triste vie!

« 2 août 1 839. — Tu t’affliges pour moi, mon ami, tu penses que je roule dans un cercle de petits tourments à me rendre folle et tu ne te trompes vraiment pas... »

Son budget est si mince (200 fr. par mois, à peine, pour elle et ses trois enfants) qu’elle ne sait comment payer le port de tous les poèmes, de toutes les lettres que ses admirateurs lui adressent par la poste. Et puis elle est malade, « prosternée de palpitations de cœur et de fièvre nerveuse (1 ) . » Pourtant elle ne laisse pas de solliciter sans cesse ; grâce à elle, Mme Récamier, Sainte-Beuve, bien d’autres encore s’emploient pour Valmore.

Celui-ci est alors bien dégoûté de son métier: « Tes amertumes comme artiste passeront, peut lui écrire sa femme à ce moment (2) ; elles sont, je le sais, irritantes et de tous les jours, mais tu sais, toi, comme

(1) 24 juin 1839. — « Je viens encore de passer trois jours dans mon lit, cher Prosper, et toujours pour des accès de fièvre subite qui m’écrasent après des courses et une santé pleine de force; enfin, je suis guérie aussi vite. » (24 février 1840.) Etc.

(2) 6 décembre 1839.

on oublie vite le théâtre quand on le quitte ! » Quoi ! l’illustre Valmore songe à quitter le théâtre? l’illustre Valmore « renonce » ? Pour en arriver là, quelles déceptions il a fallu qu’il subît, le pauvre homme!... Or c’est à présent qu’il convient d’admirer la prudence de Marceline : elle se garde bien de l’encourager trop directement dans son dessein ; elle se contente de lui glisser doucement, par exemple : « Si, au bout d’un an ou deux, tu trouvais un mieux en dehors du théâtre, tu le prendras, mais ce n’est pas en province que ce mieux se trouverait (1). » Car avant tout il faut habituer le vaniteux à l’idée de revenir dans ce Paris où il ne brillera guère et qu’il déteste :

« 26 février 1840. — Ecoute, mon cher ami, si le hasard t’offrait ici quelque chose de sûr, même bien modeste, il faudrait le prendre sans hésiter parce que ce serait pour rester et arriver à mieux. Hippolyte, s’il devient peintre, sera dans une bien meilleure voie qu’en province, ainsi que Line (2)... Lyon est toujours menaçant, politiquement parlant. Que ferions-nous dans une faillite, et s’il fallait en sortir?

(1) 9 avril 1840.

(2) Ondine.

Heureusement Valmore paraît bien définitivement las du théâtre... Alors, comme Marceline est contente ! « J’ai bien de la peine à contenir le tumulte de mes sentiments, s’écrie-t-elle. O cher et bon ami, que j’étais près de toi en t’écrivant les dernières lignes de ma lettre ! Que je me trouve heureuse de l’idée que rien à présent n’entrave ton retour... Je crois rêver (1) ! » Par prudence, elle s’efforce encore de contenir le bonheur que lui causent les nouvelles résolutions de Valmore, mais, en dépit d’ellemême, sa joie éclate dans toutes ses lettres, et c’est avec plus d’ardeur que jamais qu’elle recommence les visites et les courses de toutes sortes, puisqu’elle travaille maintenant à obtenir pour son mari une place « bien en dehors du théâtre ».

Hélas! elle ne trouva rien, et, en juillet, le pauvre homme dut signer un nouvel engagement pour la Belgique (2). Il jouait désormais les pères nobles. Mais sa tristesse et le dégoût qu’il avait de son métier ne contribuaient point à améliorer son jeu: lui

(1) 9 avril 1840.

(2) Ed. Fétis, dans le Supplément littéraire de l 'Indépendance belge, 27 août 1893.

MARCELINE DESBORDES -YALMORE

qui naguère était mauvais, il parut désormais détestable, si bien qu’au bout de peu de temps, les Bruxellois lui manifestèrent leur opinion sans aucune précaution :

« 8 septembre 1840 . — Au milieu de l’indignation de cœur que renouvelle leur brutal accueil, mon cher bien-aimé, je suis heureuse de penser que nous n’en serons que mieux réunis... Je ne peux me mettre en tête qu’un emploi secondaire soit le seul qui convienne aujourd’hui à ton talent si réel et si distingué; mais, s’il y a en effet fatigue de voix, laisse en attendant à qui voudra les prendre tous les rôles à moyens: je respirerai du moins par là de l’horrible crainte de te sentir malheureux, et je travaillerai ici à te faire une autre voie dans laquelle nous marcherons tous ensemble.

Pourtant Valmore dut rester au théâtre bien longtemps encore. En vain Marceline chercha toujours aie placer « dans le civil », comme elle dit, en vain il aspira lui-même « à en sortir ». A la fin de l’année 1841, nous le retrouvons encore à l’Odéon, en qualité de régisseur, je crois. Or les affaires de FOdéon ne sont point florissantes à ce moment, loin de là. C’est en vain qu’en avril 1843 le succès de la Lucrèce de Pon-

sard (1) vient rendre quelque vie au vieux théâtre ; il retombe bientôt dans sa langueur. Dès le 13 septembre 1844, en effet, Marceline annonce à Caroline Branchu :

« Nous avons eu de graves frayeurs sur la direction de l’Odéon dont les payemens ont été retardés... L’Odéon vient de rouvrir il y a deux jours, en payant le mois en souffrance! ! » (2) Et enfin, le 13 mai 1843, elle écrit : « L’Odéon est fermé. Ce n’est plus une menace, c’est un fait accompli... Nous savions depuis longtemps ce coup menaçant, pourtant il nous brise, parce qu’il est rempli de tracasseries et d’indécision nouvelle pour l’issue de la faillite. On plaide en commun. »

Valmore va-t-il pouvoir enfin abandonner la scène? Non pas, et il se voit même contraint de quitter Paris pour aller diriger le théâtre de la Monnaie, avec Charles Hanssens et Van Caneghem comme associés. Et, pendant qu’il est à Bruxelles, sa seconde fille, Inès, tombe malade et meurt après de longs mois de souffrance, âgée de

(1) Voyez dans l’édition Rivière, II, page 92, la lettre que Marceline écrit à Ondine à ce propos.

(2) Lettre communiquée par M. Pierre Louÿs.

vingt et un ans (4 décembre 1846)... Quelques mois plus tard, il était question, une fois de plus, de le faire entrer aux Français, mais en qualité de secrétaire cette fois :

« 4 mars 1847. — Je te sens au milieu d’amères tracasseries et je sens tout ce qu’il te faut de sainte patience pour les supporter. Non, Montaigne lui-même n’y résisterait pas, moins que toi sans doute, toi qui as avec lui mille traits de ressemblance qui me frappent et que je note pour te les faire reconnaître. Il planterait tout là...

« Je t’admire quand tu parles d’être imposé par ceci ou par cela, à la Comédie-Française, et n’importe où! et eux donc! Ne sont-ils pas imposés de ci ou de là? Il faut bien toujours entrer par quelque part, et l’on est toujours l’enfant de quelqu’un... »

Donc Valmore finit par se laisser convaincre, malgré ses répugnances, et tout parut s’arranger pour le mieux. Déjà Marceline annonçait l’heureuse nouvelle à Caroline Branchu: « Tu dois être bien vite instruite, lui disait-elle (1), d’un événement un peu avantageux qui se décide enfin pour

(1) Lettre inédite communiquée par M. Pierre Louÿs.

mon cher mari. La Providence fait qu’il est agréé à la Comédie-Française comme secrétaire et second régisseur. Quoi qu’il ne puisse entrer dans cette place qu’en avril..., etc. » Hélas! les Valmore devaient éprouver une nouvelle déception : lisez ce mot de Marceline à Edgar Quinet (1), devenu tout puissant après la Révolution de 1848:

« 28 février 1848.

« Monsieur,

« Si quelque hazard providentiel se fait, sans froisser un droit, sans desservir une infortune, aidez la nôtre.

« Je m’étais abusée en espérant l’admission de mon mari à la Comédie-Française. Messieurs les comédiens veulent réduire. Ils sont sans accueil pour Valmore.

« J’envoie ce mot à votre cœur, encore un peu vivante et toujours bien sincèrement à vous.

« Mme Valmore-Desbordes,

« 89, rue de Richelieu.

« Hors le théâtre, ce seroit plus sûr. »

Soit que Quinet n’eût fait aucune démarche, soit qu’il n’eût point réussi, le

(1) Bibliothèque nationale, ms. fr. nouv. acq. 20785, folio 65.

pauvre Valmore resta sans place. Et ce n’est qu’en août ou septembre 1852, grâce à un jeune ami de son fils, qu’il trouva un très modeste emploi à la Bibliothèque impériale, qu’il conserva jusqu’à sa mort. (1)

(1) Il décéda à CLamart, le 25 octobre 1881.

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