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CHAPITRE XIII

LE TALENT DE Mme DESBORDES-VALMORE

Comment elle s'est mise à écrire. — Succès : article de M.. Pain, — de Victor Hugo, — d'Ancelot. — Veillées des Antilles. — Romances. — Succès : Michelet, — Lamartine, — Paul de Molènes, etc.

Mme Desbordes-Valmore expliquait un jour à Sainte-Beuve que la poésie s’était tout à coup éveillée en elle comme un don des dieux :

« A vingt ans des peines profondes m’obligèrent à renoncer au chant parce que ma voix me faisait pleurer ; mais la musique roulait dans ma tête malade, et une mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu de ma réflexion.

« Je fus forcée de les écrire pour me délivrer de ce frappement fiévreux, et l’on me dit que c’était une élégie (le Pressentiment ).

« M. Alibert, qui soignait ma santé devenue fort frêle, me conseilla d'écrire, comme un moyen de guérison, n’en connaissant pas d’autre. — J’ai essayé sans avoir rien lu, ni rien appris, ce qui me causait une fatigue pénible pour trouver des mots à mes pensées. — Voilà sans doute la cause de l’embarras et de l’obscurité qu’on me reproche, mais que je ne pourrais pas corriger moi-même, etc. » (1)

J’avoue que je n’ai point le courage d’en vouloir à Marceline quand elle embellit la vérité : c’est pure naïveté peut-être ; et aussi bien, peut-on demander à un poète romantique de ne prêter au premier et au plus cher de ses héros, qui est lui-même, que des facultés médiocres et une âme ordinaire? Pourtant il faut le dire : on a de très bonnes raisons de croire que, si Marceline dut renoncer à chanter au théâtre, ce n’est pas seulement parce que sa voix la faisait pleurer, attendu qu’elle l’avait perdue à la suite de ses couches, — et ajouter que sa vocation poétique ne s’est pas révélée si brusquement qu’elle le dit. On a conservé une lettre où Monvel, le fameux acteur, assure

(1) Lettre à Sainte-Beuve, Portraits contemporains II, page 100, note.

à MUe Desbordes, en 1805 ou 1806, qu’il « sera bien flatté de revoir l’aimable personne qui, à Tarbes, croit-il, fit pour lui l’essai de son talent poétique » (1). Ainsi, à quinze ans, quand elle courait les théâtres de province sous la garde de sa sainte mère, la petite Marceline s’exerçait déjà à « l’art d’Apollon », comme elle devait dire. Nul doute qu’elle n’ait toujours continué à faire des vers : étant née auteur, elle ne connaissait point de plus grand soulagement à ses peines que de les coucher par écrit, et nous en avons la preuve la plus saisissante par cette étonnante lettre qu’elle adressa à son oncle, le lendemain du jour qu’il avait trépassé, pour lui exprimer tout le chagrin qu’elle ressentait de sa mort. (2)

En 1813, ses romances étaient déjà célèbres (3) ; le Journal de Paris (4) constatait

(1) Pougin, page 41.

(2) Publiée par M. Pougin, pages 167-169 : «... J’ouvrais cette lettre sans défiance, lui disait-elle... Vous étiez mieux, mon oncle. Je ne craignais rien en rompant ce cachet... J’étouffe de la douleur de ne vous avoir pas revu. Mais regardez-moi bien jusqu’au fond du cœur : ai-je assez souffert de vos peines ? etc. »

(3) Voyez le Souvenir des Ménestrels (Paris, Dentu, 1814).

(4) 31 janvier 1815.

que le Rendez-vous par Mile Desbordes est « un modèle de grâce et de simplicité, et même de concision » et « remporte la palme de la romance » ; à partir de 1845, le Chansonnier des Grâces et X Almanach des Muses publiaient à l’envi les vers touchants de la petite actrice délaissée (1); enfin en 1819 paraissait avec un éclatant succès la première édition et en 1820 la seconde édition de ses poésies :

Honneur à la Muse nouvelle,

Qui de son luth mélodieux,

Plaintive comme Philomèle,

Tire des vers dignes des dieux I

s’écriait alors M. S. Pain dans les Annales de la Littérature et des Arts (2) ; et, dans son

(1) Dans le Chansonnier des Grâces (1815) : l'Absence au Rendez-vous , page 152 ; l’Echo page 171 ; le Premier Amour, page 200; le Souvenir, page 262. — Ibid. (1816) : l’Erreur, page 47 ; Gaffe d’ Amour, page 64 ; VEtranffer au Villaffe, page 108 ; le Billet, page 143 ; l’Amante inquiète, chansonnette , page 225 ; Romance (devenue l’élégie A la Seine dans les éditions postérieures), page 303. — Rien en 1817. — Dans Y Almanach des Muses (1815) : Romance « Quand l’amitié tremblante — T’abandonna mon sort...», page 118; le Rendez-vous, page 166; le Soir, page 175; le Souvenir, page 256. — Ibid. (1816) : le Retour aux Champs, page 183. — Rien en 1817. — Je n’ai trouvé aucune pièce signée de Mlle Desbordes dans les almanachs antérieurs à 1815 (sauf celle de 1813 déjà citée).

(2) Tome I (1820), pages 92-93,

enthousiasme, il envoyait Marceline au Pinde :

Au Pinde, auprès de Deshoulières,

Il est une place pour vous.

Vers le même temps, le Conservateur littéraire (1) insérait un assez long article d'un certain V., qui devait se faire assez connaître par la suite sous le nom de Victor Hugo, A vrai dire, si ce travail est plus curieux pour nous que celui que Sophie Gay publiait à la même époque (2), il faut avouer pourtant qu’il n’est pas d’un intérêt extrême : « Je viens de lire pour la troisième fois ce volume de poésies, et je suis décidé à en faire un grand éloge, car je suis résolu à beaucoup citer. » Ayant ainsi parlé, le jeune M. Hugo (dix-huit ans) procède à un badinage sur la prévention qu’il avait d’abord conçue contre Mme Valmore pour avoir vu son nom dans X Almanach des Muses et autres recueils excessivement classiques ; après quoi il entreprend ses citations, coupées de petits commentaires admiratifs :

(1) Tome III (septembre 1820-mars 1821), pages 338-345.

(2) Revue encyclopédique , octobre 1820, pages 157-159.

« Vers pleins de charme et de poésie... Il y a dans ces vers plus que de la poésie, il y a une observation du cœur peut-être profonde... Grâce et douceur... Morceau ravissant. .. », etc. V oici ses obj ections : « Ce volume est un des recueils poétiques les plus remarquables qu’on ait publiés depuis longtemps. Le critique y peut reprendre des répétitions, des négligences, quelquefois de l’obscurité, un emploi trop fréquent de certaines expressions, telles que sensible , pauvre , petit , etc., qui sentent l’affectation à force de naturel; la poésie de M‘ne Desbordes-Valmore est essentiellement rêveuse, et rien n’est plus éloigné de la mélancolie que la mignardise. » Enfin, l’article se termine par ces lignes, dont on goûtera comme il convient la haute portée morale et le ton pénétré :

« Je ne m'arrêterai point à de légères imperfections, je ne reprendrai même point dans des vers constamment harmonieux des hémistiches durs, tels que inexplicable cœur, ou des rimes comme mien et chagrin, monde et tombe, taches faciles à effacer. Il est une observation plus importante que je soumettrai à l’auteur. La muse de Mme Valmore est triste, et, chose singulière! ce n’est presque jamais au ciel qu’elle va chercher ses consolations ; elle ne songe en quelque sorte

à Dieu que dans trois ou quatre élégies touchantes sur la mort de son enfant. Sa douleur est toute terrestre, à moins qu’elle ne devienne maternelle. Il me semble que Mme Desbordes- Valmore n’a encore obtenu que la moitié du triomphe réservé à un talent tel que le sien; ses vers passionnés vont au cœur : qu’elle leur imprime un caractère religieux, ils iront à l’âme. »

Après l’opinion de Victor Hugo, voici celle d’un autre poète : Jacques Ancelot, auteur de Louis IX et de Marie de Brabant, comme chacun sait (1). C’est un de ces utiles comptes rendus d’autrefois, où le critique examine de près le travail de l’auteur et se montre plus soucieux d’y relever des « fautes » et d’y déterminer des « beautés », que d’en marquer la place dans l’évolution générale de la littérature française, ou d’en dégager ce qui peut servir d’argument à ses propres idées sur l’esthétique. Et si cette critique rhétoricienne ne fait pas oublier les constructions des Brunetière et des J. -J. Weiss, du moins a-t-elle bien son charme, ne serait-ce que pour le « goût » qu’elle implique, et la lec-

(1) Annales de la Littérature et des Arts , II (1821), page 197.

ture voluptueuse, la lecture de connaisseur qu’elle suppose.

Donc, après des considérations (tout de même un peu modestes) sur l’églogue et l’élégie en France, l’auteur détaille ce qui lui plaît dans les poésies et ce qu’il n’y aime pas. Les pièces qu’il préfère, ce sont : le Pressentiment , l' Inquiétude , le Billet, la Séparation, le Souvenir, les Deux Amours, les Deux Amitiés, l'Orage, et trois des quatre élégies A Délie. S'il admire moins Philis que le Retour aux Champs, c’est qu’ « il y règne à la fois une obscurité et une espèce de naïveté recherchée » ; et il reproche à beaucoup de morceaux d’être parfois obscurs, soit dans leur style, soit dans leur fonds même. Il lui plairait aussi que les élégies fussent disposées pour former un petit roman, qui eût son commencement et sa lin :

« Les pièces, dit-il, qui paraissent presque toutes avoir été inspirées par un même sentiment, n’ont cependant aucune suite entre elles; un raccommodement précède une rupture, et, à des plaintes sur l’infidélité d’Olivier succède un éloge de sa fidélité. » D’ailleurs, Ancelot cite beaucoup de vers émouvants ou beaux, et notamment le fameux

morceau de la deuxième élégie A Délie, que Sainte-Beuve trouva plus tard d’une « pureté racinienne » et que, lui, il juge admirable :

L’infortune m’ouvrit le temple de Thalie... (1)

Puis il passe à la critique de détails. Il observe par exemple que : « sur des rameaux sans fleurs » (Philis), ne vaut rien : c’est « sans feuillage » qu’il faudrait, puisque la scène se passe en automne. Il remarque encore que c’est une négligence d’écrire : « ma prière chérie » (l'Orage), et des vers « durs et inélégants » que ceux-ci :

Il [l’air] est si pur, il vient d’un ciel si beau...

Il fait froid aux lieux qu’amour fuit...

Et moi sous leur impénétrable ombrage...

« Dans l’Adieu du soir, Mme Desbordes s’écrie :

Ah ! pour dormir il fait si beau !

« Non seulement ce vers me semble mauvais comme vers, mais il n’exprime même

(1) Nous en avons donné l’extrait plus haut.

pas la pensée de l’auteur ; Mn,c Desbordes veut dire que le temps est trop beau pour qu’on se livre au sommeil, et son vers dit tout le contraire. » Pas davantage le critique ne peut souffrir qu’une bergère prétende que, pour plaire à son amant,

J’irais supplier mon père De m’accorder pour un jour Le ruban qu’avait ma mère Quand il lui parla d'amour.

« Nous nous en rapportons à Mme Desbordes; qu’elle nous dise si, la première fois qu elle éprouva le désir de plaire, l’idée lui vint d’emprunter les parures de sa mère ou les rubans qu’elle portait vingt années auparavant. » M. Ancelot, vous avez raison. Où vous avez tort, c’est quand vous vous demandez avec une méchanceté bien inutile, si, « peut-être, des motifs que nous ignorons ont pu engager l'auteur à brouiller l’ordre de ses élégies » et « à mettre dans son ouvrage cette apparente confusion. » J'avoue que je ne puis souffrir cette petite phrase qui dut piquer la jalousie de Valmore et dont notre amie put pâtir.

La même année que la deuxième édition

de ses poésies (1820), Marceline avait publié les Veillées des Antilles (1), un recueil de nouvelles bocagères d’une prose peu sûre et d’un ennui certain. Ce sont des pastorales, des idylles, où l’on distingue, au travers d’une brume sentimentale et vaporeuse, des bergers, des agneaux, d’innocentes pastourelles, des enfants qui s’adorent sans le savoir, des pud iques jeunes filles qui courent se réfugier dans le sein de leurs mères, et des pâtres au désespoir qui délaissent leurs gracieux vallons. Marceline affirme dans l’avertissement que le volume avait été composé par la petite Mllc üesbordes, âgée de quinze ans, orpheline et malheureuse, sur le bateau qui la ramenait en France. J’en doute — et non point tant, même, parce que vous ne trouveriez pas dans tout l’ouvrage un souvenir profond de sa mère, qu’elle venait de perdre tragiquement quelques mois plus tôt, ni une seule impression « vécue » de ce pays de nègres où elle avait souffert

(1) Paris, Fr. Louis, in- 8°. Le volume devait avoir paru dans les derniers mois de 1820, puisqu’il obtint un compte rendu en 1820. De même, sur l’exemplaire que j’ai sous les yeux de l’édition des Poésies de 1819, l’envoi d’auteur manuscrit est daté de 1818.

d’éclatants malheurs (car, aussi bien, Marceline n’a jamais rien tiré que de sa passion pour son amant ou de sa tendresse pour ses enfants), — mais parce que je n’arrive pas à croire qu’une très jeune fille puisse composer un ouvrage si savamment naïf et innocent avec tant d’art. Certes, ce n’est là qu’une impression, et je ne la donne que pour telle, mais je pense qu’ici encore, en se rajeunissant, Marceline embellit un peu la vérité, la « poétise », si vous voulez: après tout, n’avait-elle pas été actrice, n’étaitelle pas poète et romantique, et faut-il donc lui faire un crime d’un goût si anodin pour la mise en scène ?

D’ailleurs, ce ne furent pas ses nouvelles (1), ce ne furent pas même ses élégies qui, sous la Restauration, contribuèrent le plus à répandre son nom, ce furent ses romances. Combien n’en a-t-elle pas écrit de ces odelettes langoureuses sur les airs plus langoureux encore d’Elisa Launer, d’Andrade, ou surtout de Pauline Duchambge !

(1) Les Veillées des Antilles ne paraissent pas avoir eu grand succès. Voyez pourtant un article (sans importance) dans les Annales de la Littérature et des Arts, tome I (1820), page 289.

Au revoir, jamais adieu!, la Fiancée du Marin , la Jeune châtelaine, Jenny, la Prière de Laure, Vous le saurez, la Fleur renvoyée, le Rêve du Mousse, Jone et Sophie, le Bon Hermite , Dors, ma Mère, V Orage :

Délire où je me plonge Fuyez, jaloux mensonge...

Celle qui ne rit pas :

Heureuses pastourelles Qui cherchez sous l’ormeau Des lits de fleurs nouvelles...

Une Reine :

Un barde a vu sa reine fugitive...

Le Troubadour en voyage :

Avec ta gente mie Où vas-tu, troubadour?

Etc., etc.

Hélas ! d’avoir tant composé de ces petits poèmes sentimentaux que nos grand’mères soupiraient avec énormément d’âme, Mme Desbordes-Yalmore en est restée à

jamais — faut-il le dire? — un peu ridicule ; et, si nous ne la connaissions d’autre part, il est probable que nous l’imaginerions semblable, de cœur et d’aspect, à ces jeunes personnes trop peu cambrées, qui, sur les couvertures de ses romances, renouent leurs chastes tresses où lèvent éperdument au ciel des yeux presque tout blancs. Et cependant, dans ces chansons, si les rimes y paraissent souvent un peu humbles, les métaphores un peu usées, et les épithètes un peu modestes, et les décors un peu surannés, du moins les vers y sont-ils presque toujours si musicaux qu’ils murmurent, croirait-on, sur le papier; et puis, ce qu’il y a trop souvent de convenu et de monotone, presque de mécanique, dans ces plaintes languissantes, ne doit pas nous faire oublier ce qu'il s’y trouve aussi de délicatesse féminine et de touchante simplicité :

Vous souvient-il de cette jeune amie,

Au regard tendre, au maintien sage et doux?

A peine, hélas ! au printemps de sa vie,

Son cœur sentit qu'il était fait pour vous... (1)

(î) II, page 143 : le Premier Amour.

Vous lirez sans doute avec indulgence ce gentil Espoir, tendre et enfantin :

Je voudrais aimer autrement;

Hélas ! je voudrais être heureuse !

Pour moi, l’amour est un tourment ;

La tendresse m’est douloureuse.

Ah! que je voudrais être heureuse!

Que je voudrais être autrement.

Vous dites que je changerai;

Comme vous je le crois possible.

Mon cœur ne sera plus sensible ;

Je l’espère, car je mourrai.

Oui ! si la mort peut l’impossible

Vous dites vrai, je changerai! (1)

Hélas! je le sais bien : cette poésie simplette n’est pas des plus distinguées, et tout cela, en somme, fait un peu trop penser à je ne sais quel Béranger attendri. Sans compter que, depuis 1830, bien des jeunes dames vraiment ont cru qu’il suffisait d’avoir un cœur incompris pour chanter comme Mme Valmore. Pourtant, n’eût-elle été que la Muse de la romance, celle-ci mériterait encore d’arrêter notre curiosité pour avoir si bien réalisé un des goûts de son temps : quand les amateurs de bibelots con-

(1) Edition 1830, III, page 343.

sidéreront comme des objets délicieux les pitoyables « garnitures » de la Restauration, alors on relira les plus plaintives de ces odelettes comme on relit aujourd’hui les petits vers de La Fare ou de Chaulieu. Car il n’est tel pour « rester » à jamais que de représenter fortement un ridicule passager.

D’ailleurs il est à croire que, si Marceline n’avait écrit que ses romances, elle se serait vue bientôt dédaignée par ses contemporains, tout de même que son amie Pauline Duchambge, qui n’en avait composé que la musique. Mais les volumes qui portaient son nom renfermaient assez de beautés durables pour qu’elle conservât ses admirateurs. « M. de Vigny vous appelle le plus grand esprit féminin de votre temps », lui écrivait Mme d'Agoult(l). A son tour Michelet, qui lui disait, simplement : « Le sublime est votre nature », écrivait à son fils, après avoir lu le recueil des poésies posthumes (25 octobre 1859) : « Mon cœur est plein d’elle. L’autre jour, en voyant Orphée, elle m'est revenue avec une force extraordinaire et toute cette puissance d’orage qu'elle seule

(1) Lacaussacle, page xliv, note.

a jamais eue sur moi. » Et dix ans plus tard, il récompensait Sainte-Beuve de l’un de ses articles sur Marceline par cette belle lettre :

« Cher Monsieur, que vous pénétrez à fond, que vous caractérisez bien celle qui eut, entre tous, le don des larmes ; ce don qui perce la pierre ! résout la sécheresse du cœur !

« Je ne l’ai connue qu’âgée, mais plus émue que jamais, troublée de sa fin prochaine, et (on aurait pu le dire) ivre de mort et d’amour.

« Ce merveilleux dernier volume [des Poésies posthumes] avait peine à s'imprimer. Par bonheur on parla à l’aimable et généreux M. Révilliod de Genève...

« Je vous serre la main.

« 23 mai 1869. « J. Michelet. » (1)

Lamartine lui-même — Lamartine qui ignorait Musset — admirait Mme Desbord es- Yalmore. Un jour, Marceline avait publié dans un keepsake des vers dédiés « à M. A. D. L. », ou à M. Aimé de Loy, à qui elle devait d’avoir été élue membre de l’Aca-

(1) Sainte-Beuve, ilfme D.-V., page 48, note.

démie provinciale avant 1827 (1). « Mais A. D. L., que pouvaient signifier de telles initiales à cette date, sinon le grand poète régnant, Alphonse de Lamartine? Le keepsake lui étant tombé sous les yeux, Lamartine, en effet, prit ces vers pour lui... Il y avait des années déjà qu'il avait noté et distingué entre tous l’accent particulier à M">c Valmore. Un jour (vers 1828) qu’il s’entretenait avec M. de Latour, comme celui-ci avait amené dans la conversation quelques noms contemporains de femmes-poètes, Lamartine s’était écrié : « Mais il y a bien autre chose au-dessus, bien au-dessus de tout cela ! Cette pauvre petite comédienne de Lyon... comment l’appelez-vous? » Et lui-même avait aussitôt retrouvé le nom. » — Bref, Lamartine s’étant reconnu dans ces initiales A. D. L., « à l’instant », comme dit Sainte-Beuve (2), « il s’échappa de son sein une nuée de strophes ailées », et il les adressa à Mmc Valmore avec une lettre aimable et cérémonieusement modeste, telle

(1) Cf. De Loy, Préludes poétiques , page 129. — Plus tard, Marceline eut à se plaindre de lui ; voyez notamment une lettre à M. Duthilloeil du 3 mai 1832.

(2) Mm e Desbordes-Valtnore, page 222.

qu’on s’en écrivait en ce temps-là. Marceline lui répondit dans son langage, et ses stances lamartiniennes, qui ont été recueillies par M. Lacaussade (1), ne sont pas inégales à celles du grand poète, loin de là.

Ainsi, même après que ses romances furent passées de mode, Marceline ne se vit pas méconnue. « L’opinion ici place MmeDesbordes-Valrnore à la tête des femmespoètes de l'époque », écrivait en 1837 l’auteur d’une sorte de « revue » (assez curieuse) des gens de lettres (2). Elle n’avait que bien rarement à se plaindre, comme en 1844, qu’ « un journal la déchirât » (3), et les articles qu’on lui consacrait étaient généralement aimables. Je sais bien qu’un jour Paul de Molènes lui reprocha sévèrement dans la Revue des Deux- Mondes (4) de n’avoir pas suivi « les règles que M. de Parny

(2) Lettres sur les Ecrivains français , par Van Engelgom [Jules Lecomte] ; Bruxelles, 1837, in 18, pages 83-84.

(3) Lettre à Ondine, 6 juillet 1844. Il s’agit d'un article du Mémorial de la Scarpe, 21 mai 1844 (Rivière, II, page 105, et note Q).

(4) Juillet 1843, pages 48 et suivantes. — Cf. aussi dans la Revue de Paris (1843) un article où Alfred Asseline reproche sérieusement à Marceline son impudeur, et dans le Semeur (1833) un article du protestant mais éminent Vinet qui fait des restrictions assez sévères au point de vue religieux. (Je n’ai pu consulter ce dernier article.)

donnait à l'élégie dans son discours de réception à l’Académie française », et qu’il ajoutait, en parlant des Pleurs : « Les dernières poésies de Mme Desbordes-Valmore ne rappellent plus ni ses idylles ni ses élégies... M. de Lamartineestvenu... Maigres et allongés, les amours de Parny sont devenus des archanges... Le livre de Mme Deshordes- Valmore nous apprend seulement que le poète en vogue, au lieu de s'appeler M. de Parny, s’appelle M. de Lamartine ». Mais Paul de Molènes était l'ennemi personnel des auteuses : s'il critiquait Marceline, il ne ménageait pas ses rivales en Apollon : Amable Tastu, Delphine de Girardin, Louise Colet ou Anaïs Ségalas, et d’ètre ainsi éreintée en compagnie, j'imagine que cela ne laissait pas de rendre plus supportable à chacune d’elles les articles d'un critique si plein de restrictions. Au surplus, Mme Valmore savait fort bien répliquer en pareil cas, et il faut lire dans Bouquets et Prières (page 189) la réponse qu elle fit à « ce petit fat de Monsieur Gaston de Molènes », comme l’appelle Sainte-Beuve (1) :

(1) Correspondance avec Les Olivierf page 315.

Jeune homme irrité sur un banc d’école

Un peu furieux de nos chants d’oiseaux.

« Les plus tendres ont de ces fins aiguillons et le petit Monsieur a eu sur les doigts de ce coup d’aile », ajoute le critique des Lundis. — Mais Edmond Géraud (1), Antoine de Latour (2), jusqu’aux censeurs de province, toujours si sévères (3), tout le monde couvrait de fleurs Mm0 Valmore; Sainte-Beuve lui-même annonçait par des éloges l’apparition de chacun de ses recueils... (4) Non, certainement notre amie n’eut point à se plaindre de la critique littéraire, et même ce fut peut-être la seule chose dont elle n’eut pas à se plaindre durant sa vie.

(1) Annales de la Littérature et des Arts, 1824, XVIII, pages 255-264.

(.2) Revue de Paris , décembre J 836, pages 187 et suivantes.

(3) Cf. par exemple, la Revue du Lyonnais , tome IX (1839), pages 137-139, article signé J. B. P. et sans grand intérêt.

(4) Les articles de Sainte-Beuve recueillis dans les Lundis , tome XIV ; les Portraits contemporains , tome II ; les Nouveaux Lundis , tome XII, ont été réunis ensuite en volume : Mm* Desbordes-Valmore.

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