CHAPITRE XIV
LE TALENT DE Mme DESBORDES-VALMORE (suite)
Modestie. — Ignorance. — La mode du temps. — Une musicienne. — Que Marceline ne regarde pas. — Lyrisme. — Ses trois thèmes. — Le gémissement romantique. — Sincérité. — Parny et Millevoye. — Après 1830. — Pitié et piété. — Féminité.
A la fin de son article de la Revue de Paris, Antoine de Latour, en bon humaniste qu’il était, avait cru bon de signaler à Marceline quelques-uns de ses défauts, et, d’être censurée de la sorte, celle-ci en « pleura de reconnaissance (1) ». Car c’était une étrange femme de lettres que cette
(1) Lettre à Latour, 7 février 1837 (Pougin, page 223).
Mme Valmore, si modeste et si humble : non seulement elle acceptait tous les conseils, fussent ceux d’un M. Jars, mais encore, quand elle parlait de ses propres ouvrages, c’était ordinairement sur ce ton :
« A son mari , .23 juin i 839. — ... Je n’ai pas, je te l’avoue, donné une attention bien profonde à la confection de ces livres que notre sort nous a fait une obligation de vendre. Toute ton indulgence sur le talent que je dédaignerais complètement sans le prix que ton goût y attache, ne me console pas d’une arrière-pensée pénible qu’il aura fait naître en moi... Tu vois donc que j’ai raison, mon bon ange, en n’éprouvant pas l’ombre de contentement d’avoir employé [des heures] à barbouiller du papier au lieu de coudre nos chemises que j’ai pourtant tâché de tenir bien en ordre, tu le sais, toi, cher camarade d’une vie qui n’a été à charge à personne... »
Donc, la modeste Marceline non seulement agréa les avis de M. de Latour, mais encore en implora d’autres, et celui-ci entreprit d’annoter quelques-uns des manuscrits qu’elle lui envoya, — et, s’il y releva toutes les fautes de l’auteur, il dut avoir beaucoup à faire. C’est que Mme Valmore, fille d’un
petit commerçant de Douai, n’avait reçu qu’une éducation des plus rudimentaires.
« Monsieur, je ne sais rien; je n’ai rien appris », écrivait-elle avec désespoir à son mentor (1). « Le fait , est qu’elle ne savait rien, ni histoire, ni géographie, ni rien de ce qu’on apprend en pension. Elle avait acquis de l’écriture en copiant de l’imprimé, et n’était pas plus instruite qu’une petite mercière de petite ville il y a un siècle (2). » C’est pourquoi elle envoyait très bien à Mme Derains des explications de ce genre sur la maladie d’Inès : « Je crois que l’estomac et les entrailles sont déveloutées à force d’avoir bu de l’eau et des remèdes, tantôt allopathiques, tantôt homœopathiques — l’orthographe y est comme elle peut... (3) » ; et c’est pourquoi elle disait non moins bien :
e suis comme l’enfant qui cherche après sa mère (4),
Etc.
(1) Pougin, page 220.
(2) Note d’Hippolyte Valmore. ( Ihid ., page 225, note.)
(3) 4 octobre 1852 (Sainte-Beuve, Mme D.-V., page 158).
C’est, d’ailleurs, un jeu facile que de chercher des incorrections, des obscurités, ou même des vers tout à fait ridicules dans les poésies de Marceline :
O ! si Dieu le voulait que tes tendres clartés Soient des pardons promis aux pauvres visités... (1)
J’ai vu pleurer ma mère
J’ai baisé cette larme, elle était bien amère... (2)
Qui m’a couvé neuf mois dans son sein gros
[d’alarmes?... (3)
Dans vos baisers que votre exil est doux (?)... (4)
Dans l’absence d’un cœur toujours lent à venir, Lorsque tous la suivaient pensive et couronnée,
Ce cœur, elle eût donné ses jours pour
l’obtenir (??)... (5)
Mais je crois qu’on ne s’attend pas à trouver une grande virtuose dans cette actrice ignorante qui lut l’œuvre de Lamartine et de Victor Hugo à soixante-dix ans,
(3) Pauvres Fleurs (Bruxelles, 1830), page 39.
en 1856 (1). Hélas ! elle ne dispose que d’un vocabulaire restreint et elle s’en sert mal, car à chaque instant elle abuse des mots le plus innocemment du monde, parfois de la syntaxe. De plus, elle ne craint guère les lieux communs, et c’est souvent par la rhétorique la plus fatiguée qu’elle croit rendre la violence de son sentiment ; que voulezvous ? on ne lui a jamais dit, elle ne sait pas ; elle ne connaît guère que ses contemporains, X Almanach des Muses, Millevoye, Mme Dufrénoy; et, dans ses premières poésies surtout, que d’élégances démodées, que d’ornements décolorés, que de fleurs fanées, que d’alarmes, de larmes, de charmes, de fers, de colombes, de tourterelles!
Ses fers jamais n’entraveront mes pas 1 (2)
Son pied ne presse plus le seuil de ma demeure. (3) Mon reproche jamais n’éveilla ses alarmes. (4)
Mais tout à coup, au milieu de ces grâces
(1) Lettre à Léonide Allard, juillet 1856 (Pougin, page 360).
MARCELINE DESBORDES -YALMORE 313
banales, éclate un vers saisissant, un cri plutôt :
Ah ! j ’aurais dû crier : C’es t moi. . . j e F aime. . . arrête . ( 1 ) ou :
Les mois, les ans, la vie ! et sans toi, sans amour! (2) ou :
Il n'aimait pas, j’aimais ! (3)
Et l’on se prend à regretter bien fort que Mme Desbordes-Valmore, qui a parfois des éclairs de génie, n’ait pas toujours du talent ou du moins du métier.. .
J’exagère : elle n’en manque pas tant que cela. Sans doute, elle ne manie pas la syntaxe comme Chateaubriand et la prosodie comme Banville, mais il ne faudrait pourtant pas se représenter ses premières élégies comme des suites de fadeurs coupées çà et là par un beau cri. Car presque tous ses poèmes sont vibrants de sentiment et tremblants d’émotion, et c’est pourquoi jusqu’à
(2) L’Impatience.
leurs gaucheries nous touchent. Seulement, il faut les lire avec sympathie et cordialité, en faisant la part du temps où ils ont été écrits, de même qu'on lirait des poésies de Parny ou de Millevoye (si on en lisait). Pourquoi, par exemple, n’imagineriez-vous pas la jeune héroïne dont les Elégies dépeignent les tourments, à la ressemblance de ces grandes et fortes ingénues des gravures «Empire», à qui Proudhon a donné sur ses dessins tant de grâces apprêtées et charmantes ? Supposez-la au centre de quelque bosquet, où roucoule la tourterelle, où 11e manquent ni l’urne, ni la colonne brisée ; ou bien accoudez-la, rêveuse, à quelque tombeau (n’oubliez pas au moins, dans un coin de la vignette, quelques grosses abeilles ou un agneau enrubanné) ; et maintenant, écoutez-la parler :
Que la vie est rapide et paresseuse ensemble :
Sous ma main qui brûle et qui tremble,
Que sa coupe fragile est lente à se briser !
Ciel! que j’y bois de pleurs avant de l épuiser!
Mes inutiles jours tombent comme les feuilles,
Qu un vent d'automne emporte en murmurant.
Ce n’est plus toi qui les accueilles,
Qu’importe leur sort en mourant?
Eli bien ! que rien ne les arrête ;
Je les donne au tombeau, je m’y traîne à mon tour,
Et comme on oublie une fête,
Jeune encor j’oublierai l’amour.
Pour beaucoup d’avenir j’ai trop peu de courage, Oui, je le sens au poids de mes jours malheureux, Ma vie est un orage affreux Qui ne peut être un long orage. (1)
J’ai voulu donner toute cette strophe, prise au hasard — je le jure! — au commencement des Elégies et Poésies nouvelles de 1825, sans m'arrêter aux premiers vers qui sont délicieux, et sans couper le quatrième qui me désespère. Certes, nous sommes loin ici des appels haletants et des nocturnes ardeurs d’une Sapho moderne.
Mais qu’aurait-il pensé de notre littérature brutale, ce pudique M. Asseline qui reprochait à Marceline d’avoir chanté « l’amour sensuel et hardi » au point d’ « oublier qu’elle était femme » (2)? Qu’aurait-il dit, ce Paul de Molènes qui jugeait de la plus haute inconvenance des vers comme ceux-ci :
Quoi! sur ton cœur jamais ne pourrai-je dormir?... J’ai goûté cet amour, j’en pleure les délices...
Cher amant! quand ton sein palpita sur mon sein...
(1) L’Indiscret, édition 1825, page 20.
(2) A. Asseline et P. de Molènes, articles cités.
MARCELINE DESBORDES -VALMOBE
Si, dans ces premières élégies, Mlle Desbordes dépeint ses tourments par des discours bien «nobles», bien «chastes» ou bien fleuris pour nous, il nous faut songer que c’est une pudeur un peu affectée sans doute, mais après tout délicate, qui l’empêche d’exprimer trop librement et trop directement ses ardeurs. Et la Muse de Marceline, qui d’ailleurs n’a pas besoin de mon plaidoyer, en est moins belle, peutêtre, mais non pas moins touchante, d’être ainsi habillée à la mode de son temps.
Presque toutes les premières poésies de M»>e Valmore sont écrites en vers libres, dont elle use avec un goût très sûr. Est-il rien de plus agréable que ce début de r Arbrisseau, que l’on pourrait croire celui d’une fable de La Fontaine :
La tristesse est rêveuse, et je rêve souvent;
La nature m’y porte, on la trompe avec peine;
Je rêve au bruit de l'eau qui se promène ,
Au murmure du saule agité par le vent... (1)
Mais là s’arrête la ressemblance, et pour en être sûr, il suffit de continuer la lecture
de la pièce : où le fabuliste se serait contenté d’indiquer le développement, c’est là que Mme Valmore s’étend et appuie davantage; ces plaintes de l’arbrisseau retardent le récit et alourdiraient la fable, mais elles sont pour la lyrique Marceline tout le sujet de son poème. Car elle ne peint, ni elle ne conte : elle chante sa peine, et l’on pourrait presque croire que les mots sont moins pour elle des images que des notes. Sans doute, dans les plus nobles phrases et dans les plus beaux vers français, on voit bien qu’ils ont à la fois l’une et l’autre valeur, et non seulement qu'ils rendent exactement ou peignent la pensée de l’écrivain avec toutes ses nuances, mais encore qu’ils l’expriment par leur rythme et leur mélodie, comme une phrase de musique exprime la pensée du compositeur. Or, Mme Valmore n’arrive que rarement à cette perfection, car ses vers pèchent souvent par les images et par la clarté. Mais ils ne pèchent jamais contre la musique, et c’est sa première qualité, en quoi elle est profondément poète, que d'avoir l’oreille juste. On sait, au surplus, qu’elle écrivait ses élégies sur des mélodies: « Ces vers-là, disait-elle un jour à Antoine de
Latour (1), je n’ai pu les chanter comme je fais de presque tous les autres, en les essayant sur des airs que j’adore. » Ainsi, un Billet de femme avait été fait sur l’air de Bambino d’Hippolyte Monjou ; la pièce :
« Un danger circule à l’ombre... » sur un morceau de Schubert; cette autre: «Pour endormir l’enfant » sur un lied allemand ; cette autre encore : « Adieu pour toujours, mes amours ! » sur un ancien air de vaudeville, etc. En sorte que vous voyez qu’il y a tout de même beaucoup de vérité dans la lettre que je citais tout à l’heure : « A vingt ans, des peines profondes m’obligèrent à renoncer au chant... mais la musique roulait dans ma tête malade, et une mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu de ma réflexion. Je fus forcée de les écrire... » Si elle n’avait perdu sa voix, Marceline n’aurait peut-être jamais composé ses élégies, et c’est quand il lui devint impossible de l’exprimer par le chant, qu’elle exprima par ses vers son tendre cœur musicien.
Il n’y eut jamais de poète plus naturelle-
(1) 23 décembre 1837 (Pougin, page 235 et note).
ment inspiré que Mn,e Desbord es-Valmore. L’amour et la douleur font résonner son âme comme une lyre, et elle n’a jamais rien écrit qui vaille qu’en laissant lamenter sa passion et son chagrin. Elle est absolument dénuée d’imagination romanesque et incapable d’inventer et d’ordonner un récit; si vous tenez à vous en convaincre, lisez ses romans et ses nouvelles. Au surplus, elle n’est pas, mais pas du tout, comme MM. de Goncourt, de ceux pour qui « le monde extérieur existe ». C’est même curieux.
Ainsi, elle est allée aux Antilles; elle y a vu la fin d’une révolution, des créoles traîtres, des noirs brutaux, qui ont assassiné un de ses parents; qu’a-t-elle fait de tout cela? Voici : 1° une nouvelle, Sarah (1), qui est une histoire de saints esclaves, de bons nègres, dévoués à leurs maîtres au point de se sacrifier pour leur sauver la vie ; 2° une romance, le Réveil créole :
Sur ce lit de roseaux puis-je dormir encore ?
Je sens l’air embaumé courir autour de toi.
Ta bouche est une fleur dont le parfum dévore; Approche, ô mon trésor, et ne brûle que moi. Eveille, éveille-toi !...
(1) La troisième des Veillées des Antilles.
...Viens, sous les bananiers nous trouverons
[l’ombrage ;
Les oiseaux vont chanter en voyant notre amour.
Le soleil est jaloux, il est sous un nuage;
Et c’est dans tes beaux yeux que je cherche le jour.
Viens donc faire l’amour!...
... Non, non, tu ne dors plus, tu partages ma
[flamme, etc. (1)
3° une seconde romance, la Veillée du Nègre:
. . . Bon maître, éveille-toi ! marchons vers la campagne. Tes yeux sont clos depuis trois jours : Maître, dormiras- tu toujours? Etc. (2)
Et c’est tout, sauf erreur.
De même, Marceline a été en Italie en 1838, et nous avons les lettres qu’elle écri-
(1) Edition 1819, pages 45-48. Elle a écrit deux fois cette môme romance, une fois en français, une fois en créole de fantaisie. Voici les vers patois correspondant à ceux que je cite :
N’a plus pouvoir dormir tout près vlé toi dans cabane, Sentir l’air parfumé courir sur bouche à toi,
Gagner plaisir qui doux passé mangé banane,
Parfum là semblé feu qui brûler cœur à moi.
Moi vlé z’éveiller toi...
Véni sous bananiers, nous va trouvé z’ombrage ;
Petits oiseaux chanter pendant nous fait l’amour.
Soleil est jaloux moi, li caché sous nuage,
Mais trouvé dans yeux toi l’éclat qui passé jour.
Veni faire l’amour!...
Non, non, toi plus dormir, partager vive flame...
(2) Edition 1825, page 160.
vit durant son voyage. Lisez-les dans l’édition de M. Rivière : vous y trouverez des plaintes et des effusions, des renseignements pratiques sur le prix de la vie, les logements, etc., destinés à Mlle Mars qui devait rejoindre les Valmore à Milan, mais pas une « impression d’Italie », ou peu s’en faut; ce qu’il y a d’émouvant ou de curieux dans ces décors et ces mœurs nouveaux pour une Française, elle n’en dit à peu près rien ; on croirait que cette contemporaine des Musset et des Gautier ne regarde, n’éprouve pas beaucoup plus ce qui l’entoure que si elle n’avait bougé de Lyon ou de Paris. Ah! pourtant elle note que « la divina lingua est une des plus rudes choses de ce monde » (1), et voici un petit croquis d’ensemble qu’elle envoie à son fils :
« 12 septembre 1838 . — Il tombe depuis trois jours des torrents d’eau de ce ciel que tu te figures (2) si ardent et si bleu. Pour te faire une idée juste de ce climat mobile et d’une action mauvaise sur les nerfs, rappelle-toi Lyon qu’il me retrace plus que je ne voudrais, mais dans
(1) A Pauline Duchambge.
(2) Ainsi c’est probablement son fils qui lui avait demandé : « Mais parle-moi donc un peu de Milan ! »
cela des rues larges, des maisons basses et en granit, la plus belle cathédrale des rêves d’Adrienne et des églises du ive siècle, encombrées de richesses et de tombes; quelques hommes grands et droits comme des peupliers, s’élevant au-dessus d’une population rampante de nains, de bossus, d’êtres dillormes et traînants, tu auras une idée de Milan, tout rempli d’un parfum de résine et de tabac, de fromage et de jambon, qui porte au cœur par les rues et jusque dans les loges des théâtres. »
Il n’y a pour ainsi dire pas d'autres vues, d’autres impressions de Milan dans les lettres milanaises de Marceline. — Mais, direz-vous, cela n’est pas étonnant du tout : les Valmore abandonnés sans argent par leur imprésario se trouvaient à ce moment presque sur le pavé, et Marceline avait autre chose à écrire que des « sensations de Lombardie ». — D’accord; cependant, de cette mésaventure même il n'y a pas trace dans les poésies parues plus tard, et l’Italie en est aussi absente que si Mrae Valmore n’y était jamais allée : prenez même des pièces comme Y Eglise d’Arona ou Aie Soleil, Italie, rien, sans leurs titres, ne nous indiquerait que Marceline n’y célèbre pas quelque chapelle de Douai ou le soleil de Bruxelles, par
exemple, et je n’y vois pas un seul vers qu elle n’aurait pu écrire tout aussi bien en songeant à Lyon ou à Paris. (1)
Or, cela est d’autant plus frappant que Marceline l’exprime avec bonheur, quand il lui plaît, le « monde extérieur » de MM. de Goncourt. 11 y a dans un de ses albums manuscrits (2), d’assez bonnes choses sur cette Italie même dont elle parle si peu dans ses lettres ; et ses vers descriptifs, très rares, sont ordinairement faciles et délicieux :
Les pigeons sans lien sous leur robe de soie, Mollement envolés de maison en maison... (3)
Ou bien, parlant de sa mère :
Qu’elle était calme, et blanche, et paisible, le soir, Désaltérant le pauvre assis, comme on croit voir, Aux ruisseaux de la Bible, une fraîche laveuse...
Mais, en somme, le contour et l’aspect des choses et des êtres ne l’intéresse pas. Elle ne décrit avec quelque complaisance que Douai,
(1) Dans Milan cependant, il y a quelque « couleur locale » romantique ( Pauvres Fleurs, Bruxelles, 1839, page 167).
(2) M. B. Rivière se propose de le publier.
(3) II, 68. Et voyez ceux que j’ai cités à la page 20.
sa ville natale, et c’est parce qu’elle la retrouve dans ses souvenirs d’enfant. Pas plus qu’elle ne se plaît à imaginer des caractères et à combiner un récit, elle n’observe ni ne regarde ce qui l’entoure. Elle marche comme dans un rêve, toute étourdie par sa passion, toute occupée à écouter dans son cœur le chant de son amour et de sa douleur, et elle est le plus subjectif et le plus lyrique des poètes comme elle en est le plus spontané et le plus involontaire.
Bien entendu, son lyrisme n’a rien de métaphysique ni d’abstrait : la fille du petit bourgeois de Douai n'avait pas « étudié la philophie dans le Grand Cyre », et je crois bien que de sa vie elle n'a eu une idée générale. (Ce n’est pas un reproche!) Elle est femme, et ce qui l’inspire, heureusement, ce sont ses émotions. Elle ne raisonne pas, elle exprime ce qu'elle sent, à savoir : 1° presque toujours sa passion malheureuse pour son amant (à quoi elle oppose naturellement sa pureté de petite fille) ; 2° quelquefois sa tendresse pour ses enfants, ou 3° sa pitié pour les pauvres et les opprimés. Sauf erreur, si l'on en écarte les fables faites sur commande, on pourrait
ranger toutes ses poésies sous ces trois étiquettes.
Dans ses premiers recueils (1819, 1820, 1822, 1825, 1830), son unique thème, c’est son amour, et toutes les pièces qui les composent sont en réalité des élégies, aussi bien les « romances » que les « idylles ». Sans cesse Marceline revient sur sa triste histoire, que nous avons contée d’après ces recueils mêmes ; elle n’en célèbre que les circonstances, et je ne prétends pas que cette éternelle plainte d’une femme délaissée, résignée et gémissante ne devienne un peu monotone à la longue. Car Marceline ne maudit, ne lutte, ne déteste jamais — et, pour le dire en passant, la détresse résignée, l’attente soumise et humble, tous ces sentiments qu’elle chante et qui forment le fonds et la source mêmes de sa poésie sont si exclusivement féminins qu’ils suffiraient sans doute à rendre ridicule à jamais un poète mâle. — Donc, Marceline ne se révolte jamais, mais elle pleure et se lamente toujours. Pas une seule fois cette jeune héroïne qui parle dans ses livres ne se laisse imaginer heureuse ou souriante, fût-ce un court instant, au plus beau temps de sa
MARCELINE DESIÎORDES -VALMORE
liaison ; pour elle, tout se traduit par des larmes ; amour et chagrin sont synonymes ; pour exprimer: « J’aimais », elle dit : « Je pleurais ».
J’ai vécu d’aimer, j’ai donc vécu de larmes... (1)
Il m’a beaucoup aimée, il a bu de mes larmes... (2)
Mais quoi ! songez que, pour un esprit romantique, il n’est rien de plus noble, de plus sublime, bref de plus distingué que le malheur : de là tant de gémissements dans cette littérature. Faut-il donc reprocher à Mm0 Desbordes-Valmore de s’écouter pleurer avec complaisance? Sans doute, telle l'Enfant du Siècle, elle n’est pas sans tirer vanité de sa blessure ; elle aussi, elle porte un peu son cœur en écharpe ; mais c’est, si l’on peut dire, une mode du temps.
Or, elle ne gémit point que dans ses vers; lisez cette immense plainte en neuf cents versets, qu’est sa correspondance : il ne se trouve pas, dans un tel nombre de
pages, je ne dis pas une plaisanterie, grands dieux ! mais seulement un effort de gaieté ; au contraire, Marceline s’exalte et se complaît dans son chagrin, dont elle est fxère ; et elle pleure avec une sorte de volupté douloureuse, pleure de pitié, de joie, d’étonnement, de reconnaissance, d’admiration, pleure en envoyant vingt-cinq francs à son frère, pleure à l'idée « d’aller à Sin sous les arbres des dames Clinchamp », pleure à Genève parce que c’est la patrie de son grand-père maternel, que sais-je? ...Et tant de larmes en vers et en prose, une si molle langueur sentimentale, cette apologie de la plus factice et de la plus absurde fidélité du cœur, cette glorification malsaine, en somme, de la douleur, enfin tout ce romantisme morbide qui se dégage de l’œuvre de Mme Valmore ne laisse pas que de nous ennuyer un peu et même de nous déplaire, car j’espère bien que la plupart des hommes et des femmes d’aujourd’hui n’ont plus le cœur assez exubérant ni l’esprit assez dangereusement dénué d’ironie pour supporter sans agacement une lamentation si continue.
Mais aussi, dans ces poèmes, et même
dans ces lettres désordonnées, incorrectes et comme échevelées, dont nous avons cité assez de fragments pour qu’on s’en puisse faire quelque idée, que de vie, que d’émotion, que de chaleur, et parfois quelles trouvailles ! Jamais Marceline n’hésite, ne se relit, ni ne corrige sa prose ; et il y paraît à sa syntaxe ; mais ce qu’elle perd en pureté, elle le regagne en naturel, et vraiment sa sensibilité frissonne sur le papier : « Nous pleurerons toujours, nous pardonnerons et nous tremblerons toujours, écrivait-elle un jour à Pauline Duchambge (1) ; nous sommes nées peupliers. » Il est beau que cette pauvre femme, qui n’a rien appris ni rien lu, qui est si peu habile dans son métier qu’il lui est presque impossible de composer une nouvelle sur commande (2) et qu’il n’y a pas (je crois) dans toute son œuvre un seul sonnet ou une pièce à forme fixe, trouve dans son cœur frémissant de ces vers émouvants comme des sanglots, ou si
(1) 5 juillet 1849 (Sainte-Beuve, page 183. — Rivière, 11, 189).
(2) « Je n'ai pu faire le conte demandé : j’écris vraiment avec mon cœur; il saigne trop pour des petits tableaux d’enfants. » (Lettre à P. Duchambge, 27 novembre 1850).
harmonieux, si délicats, si tendres, et d’une grâce presque racinienne :
Puis fixant ses regards sur mon front abattu,
Du charme de ses yeux il m accablait encor ... (1)
Il savait tant de mots pour me rendre sensible... (2)
Et j’apprends qu’il se meurt, j’apprends que je
[l’adore... (3)
A vrai dire, on sait que Mlle Desbordes avait joué les héroïnes de Racine, et l’on peut bien croire, si l’on veut, qu’elle était un peu animée par l’harmonieuse passion d’une Bérénice quand elle écrivait ses premières poésies. Mais quelle différence de « tenue » ou de « qualité » morales entre la courageuse et ferme amante de Titus et la molle et larmoyante maîtresse d’Olivier ! Aussi bien, ne serait-il guère sage de comparer l’amour romantique à la passion classique, ni Racine à MmeValmore; au temps où Marceline écrit, la plus molle sentimentalité triomphe ; ce qui paraît beau, ce n’est pas qu’on résiste et qu’on commande à son amour, c’est qu’on
(1) Edition 1825, page 20.
lui obéisse; ce qui est poétique, ce n’est plus l’énergie des Titus mêmes, c’est la faiblesse de quelque jeune malade cheminant à pas lents. Et ce n’est pas Racine que Marceline imite, mais le grêle et roucoulant Parny, ou plutôt Millevoye, en sorte que, si l’on veut mesurer son talent et éprouver la force de son tendre génie, c’est aux élégies délicates, mais froides et mièvres, du poète de la Chute des feuilles qu’il faut comparer ses vers à sa Sœur ou à Délie (par exemple, le Retour chez Délie et la Demeure abandonnée de Millevoye) : c’est là qu’on sent combien la seule violence de son sentiment l’élève au-dessus du plus habile versificateur.
Jusque dans ses derniers poèmes, elle conserve des modes de l’Empire et de la Restauration ; il y traîne encore, avec des lambeaux de phraséologie classique et tout un appareil de tendres charmes, de fers imposteurs et autres métaphores rouillées, on ne sait quelle sensiblerie coquette et parfois risible (le Rossignol aveugle, le Papillon malade). Mais comme elle écrit plus librement, plus largement! Lisez cette superbe pièce : les Sanglots , ou les Roses de Saadi,
bien connues (1), ou la Jeune Fille et le Ramier (2), la plus parfaite à mon avis de ces petites vignettes sentimentales de Mme Valmore :
Les rumeurs du jardin disent qu’il va pleuvoir.
Tout tressaille, averti de la prochaine ondée.
Et toi qui ne lis plus, sur ton livre accoudée, Plains-tu l’absent aimé qui ne pourra te voir?
Là-bas, pliant son aile et mouillé sous l’ombrage, Banni de l’horizon qu’il n’atteint que des yeux, Appelant sa compagne et regardant les cieux,
Un ramier, comme toi, soupire de l’orage.
Laissez pleuvoir , o cœurs solitaires et doux:
Sous l’orage qui passe, il renaît tant de choses!
Le soleil sans la pluie ouvrirait-il les roses ? Amants, vous attendez ! de quoi vous plaignez-vous?
Son principal thème, c’est encore sa passion humble et obstinée :
Malheur à moi ! je ne sais plus lui plaire;
Je ne suis plus le charme de ses yeux (3),
s’écrie-t-elle toujours. Pourtant, à partir des Pleurs (1833), son amour s’exprime avec
(1) II, 373. C’est une misère, mais j’avoue que je ne puis comprendre comment des roses peuvent faire « éclater» des nœuds « trop serrés », et cela me gâte un peu les Roses de Saadi.
une sorte de découragement, de lassitude désolée (et il pourrait bien s’être passé vers cette époque un événement décisif dans sa vie sentimentale : une désillusion cruelle, que sais-je?) On sent que sa blessure n’est plus si fraîche ni si vive ; elle célèbre sa douleur avec plus de couleurs, plus d’images, plus d’art, moins d’ardeur aussi. D’autre part, son inspiration s’est étendue, son cœur vibre à d’autres sentiments que sa passion. Elle chante ses enfants, ses amis, elle écrit des contes pour le jeune âge; les sanglantes insurrections de Lyon, en 1834, font naître ces beaux vers, d’une vigueur rare chez elle :
Nous n’avons plus d’argent pour enterrer nos morts, Le prêtre est là, marquant le prix des funérailles,
Et les corps étendus, troués par les mitrailles, Attendent un linceul, une croix, un remords.
Le meurtre se fait roi. Le vainqueur siffle et passe, Où va-t-il? Au Trésor, toucher le prix du sang.
Il en a bien versé... Mais sa main n’est pas lasse Elle a, sans le combattre, égorgé le passant.
Dieu l’a vu. Dieu cueillait comme des fleurs froissées Les femmes, les enfants qui s’envolaient aux cieux, Les hommes... les voilà dans le sang jusqu’aux yeux. L'air n'a pu balayer tant d'âmes courroucées.
MARCELINE DESEORDES -VALMORE 333
Et plus loin :