‹ Marceline drame en quatre actesChapitre 10 sur 65 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

n’a pas bronché; ce que voyant, le Dutillac à peine arrivé à Paris, a gagné au pied et planté là sa Jeanne...

Pauvre fille I C’est là un de ces malheurs auxquels toutes les femmes compatissent.

BONNEMAIN

Pour les filles de la trempe de Jeanne Lerouex, ma chère Marceline, l’arbre de la vie a tant de basses branches auxquelles elles se raccrochent qu’elles sont moins à plaindre que vous ne l’imaginez... Quand on n'est pas scrupuleux sur le choix des moyens, on se tire facilement d’affaire... Il n’y a de vrai malheur que pour la vertu...

Cela n’est pas consolant.

BONNEMAIN

Si la vertu était facile, ce ne serait plus la vertu...

MARCELINE, riant.

Une femme à la mer!...

ARMAND

En roule!...

BONNEMAIN

Voilà une terrible oraison funèbre... terrible et vrai#! Quand tombe une pauvre créature, le monde l’engloutit et se referme sur elle... On ne mettrait pas seulement un canot dehors pour essayer de la repêcher.

Il tombe trop de gens, docteur, et la mer où nous naviguons tous est trop houleuse... D’ailleurs, voyons, mettons de côté les préjugés. Si cette fille avait des idées de luxe, de toilette, de plaisirs mondains v en restant ce qu’elleétait, elle eût été éternellement malheureuse : elle se serait mariée et aurait fait une mauvaise femme; elle aurait eu des enfants et aurait fait une mauvaise mère; elle aurait coqueté avec des butors, aurait couru les fêtes et les assemblées, détournant quelques gros sous du ménage pour acheter des affiquets; son mari l’aurait battue et se serait dédommagé des ennuis de son intérieur en courtisant les femmes de ses voisins et en séduisant leurs filles... scandales et malheurs... Au lieu de cela, la vierge folle est partie... elle a choisi une existence appropriée à ses goûts, au loin, perdue dans la foule et dans l’agitation d’une capitale où les grands courants de l’égoïsme et de l’indifférence charrient indistinete-

ment ce qui flotte, ce qui nage entre deux eaux, ce qül rouleau fond. Cela vaut mieux...

Oui, et elle est peut-être à l’hôpital ou à Saint-Lazare...

ARMAND

D’abord cela ne fait rien... la vie c’est la guerre, il faut des tués et des mutilés... affaires d’infirmerie et de statistique...

BONNEMAIN

Heureusement que votre charité a fait ses preuves, mon pauvre Mirmont, et que jamais une misère ne s’adresse impunément à vous; car en vous entendant parler ainsi...

ARMAND

Charité, oui, fraternité, non... bourse ouverte, cœur fermé!... Saignez ma bourse , cela m’importe peu, saignez mon cœur... vous me ferez mourir à cinquante ans avec des palpitations et des spasmes. Monsieur Dutillac, qui est un drôle, n’est pas mon frère; mademoiselle I.erouex, qui est une drôlesse, n’est pas ma sœur. Je donne de l’argent aux hôpitaux, aux asiles, aux écoles, aux cinquante mille quêtes, catholiques, huguenotes , juives, etc., etc.; mais je ne veux pas m’émouvoir pour des gens que je ne connais pas et charger mon cœur d'une philanthropie humanitaire et philosophique... Je ne veux pas voir ce qui est laid, ce qui m’ennuie et ce qu’il est inutile que je voie.

BONNEMAIN

Il y aurait beaucoup à dire à ceci...

Ah! docteur, ne le dites pas... monsieur de Mirmont répliquerait et cela n’en finirait plus...

BONNEMAIN

Mais n’est-ce pas qu’il a tort?

Oui... quand on pense ces choses-là... on ne les dit pas!...

PIERRE , entrant.

Mademoiselle... (il lui remet uue carte.) Cette dame désire voir mademoiselle, pour affaire particulière.

Madame de Monlperrier?... Je ne connais pas!.. N’importe, je vais...

A RM AND.

Eh! reçois-la ici, mon enfant, nous te laissons: je vais con-

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