SCÈNE PREMIÈRE
DE VERNES, SYLVIO, S AINT-AIGN AN.
Saint-Àignon, appuyé sur une table, parcourt des brochures ; de Verne» debout, regarde Sylrio dessiner sur un album.
SYLVIO
Ainsi, mon cher de Vernes, vous voilà décidément devenu superstitieux !
DE VERNES
Pardon, je n’appelle pas cela de la superstition, moi M’appelle cela une foi, et celte foi contient une science. Je crois à ce que l’on appelle « la fatalité. » Pour moi la fatalité est une force, c’est la résultante inévitable de tous les phénomènes humains ; car je suis convaincu qu’ils sont tous astreints à des lois, parfaitement fixes, inconnues encore, il est vrai, mais aussi certaines que les lois qui règlent le cours des astres.
MARC ELINE
SYLVIO, «ans se déranger.
Le Mathieu de la Drôme des salons ! Von pauvre ami, il faut aller consulter le docteur Blanche ... Il n'est que temps!
DE VERNES
Parbleu ! j’attendais cela ! Nous nous sommes tellement déshabitués de penser, nous sommes frappés d’une telle incapacité d’attention, que si, par malheur, quelqu’un a l’audace de soulever une pauvre petite question métaphysique, vite on clôt le débat, avant qu’il ait commencé, par un mot, si l’on a de l’esprit, par un à peu près, si l’on n’est que jovial, par une brutalité, si l’on est mal élevé, ou par un Impertinent ordre du jour, si l’on a du monde.
SYLVIO, railleur.
-C’est entendu, il n’y a plus rien .... ni art, ni littérature....
DE VERSES
Mais non, il n’y en a plus... ou si peu !... Ces deux grandes et pures gloires de la France s’en vont.... avec le reste : avec la conversation, par exemple; avec cette qualité charmante, celte grâce jadis célèbre du Français, la politesse 1 Et c’est votre faute. « Nous avons tant abandonné de droits, disait Goethe, qu’il ne nous en reste presque plus sur rien. » Vous avez tant abandonné d’idées, que vous n’en avez quasi plus du tout I Vous lâchez tout! Vous désertez, sans vergogne, tous les vieux drapeaux et vous n’avez pas de quoi en faire un neuf! Vous n’aimez rien , vous ne haïssez rien fortement. Panem et circcnses ! Vous en ôtes là., depuis le plus petit, jusqu’au plus grand : un faisan truffé et l’Opéra, une gibelotte et le poulailler de l’Ambigu ! Vous avez la morale die Louis XV, et vous ne demandez qu’une chose : que cela dure autant que vous ! ... De l’art ? Il n’y a plus que de la critique!.. De la littérature? Que voulez-vous” qu’elle fasse? On ne veut rien apprendre, on ne veut rien écouter ! Le sens critique, toujours en éveil, abolit le sentiment.... Les grammairiens de la vie, les ergoteurs du Bas-Empire crossenl et malmènent insolemment ceux qui se sont nourris de la moelle des lions ! On ne veut plus, on n’a plus que de l’esprit ! Signe de décadence !
Quand ils ont tant d’esprit les peuples vivent peu!
Pendant ce temps-là, les passions, ces mères des grandes choses, disparaissent, les ardeurs s’éteignent, les âmes s’alanguissent, les caractères s’abaissent, une molle et lâche indulgence s’étend sur tout : on n’est plus susceptible d’indignation, ni d’enthousiasme, et un beau jour