SCÈNE IX
MARCELINE, JULIEN
Tiens, c’est vous, monsieur de Kernic... vous avez renoncé à votre promenade favorite?
JULIEN, avec une émotion profonde.
Ne raillez pas Marceline, et laissez-moi vous parler... Savezvous pourquoi je suis revenu?
MARCELINE, sérieusement.
Vous me questionnez trop, monsieur de Kernic... Non, je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir... et je vous supplie de ne pas me le dire. Tenez, causons musique. Au moment où vous êtes entré, j’allais me mettre au piano... Aimez-vous la musique de Gluck? Je la préfère à tout; parce qu’au fond, malgré ma grande gaieté, j’aime tout ce qui est triste. La musique est un art mélancolique. Les gens d’un goût superficiel ont beau s’extasier devant quelques exemples, rares, Dieu merci, de jovialité musicale, la vraie, la grande musique est foncièrement triste. Elle excelle dans la douleur, dans la passion, et qui dit passion dit souffrance; elle est toujours gaucho et de pure convention dans le rire... elle va jusqu’au sublime dans le sanglot... Je suis sûre que Jérémie aurait fait un grand compositeur...
Elle commence à jouer l’air de Gluck : Rendeirmoi mon Eurydice.
J UL I EN , à mi-voix.
Marceline, je vous aime! Oui, je vous aime... vous le savez bien .. si je n’ai pas parlé jusqu’à cette heure, tout en moi a dû dès longtemps vous le dire... L’émotion profonde que je ressens et qui se trahit dans mes paroles, dans le son seul de ma voix, vous dit la sincérité comme la profondeur du sentiment que j’éprouve. Ne m’accusez pas de présomption; mais je sens confusément ce qui se passe en vous, comme vous devez sentir ce qui se passe en moi... je vous aime avec mon esprit, avec mon cœur, avec tout mon être ! On vous admire, on vous flatte aussi, on