‹ Marcellus de Bordeaux et la syntaxe françaiseChapitre 6 sur 8 · AUXILIAIRES DE LA MORPHOLOGIE DES VERBES · texte numérisé non relu

AUXILIAIRES DE LA MORPHOLOGIE DES VERBES

On sait, ne fût-ce qu'au souvenir des études faites au collège, quelle est la complication des formes classiques de la conjugaison latine, de ses temps, de ses modes, de ses voix, de ses personnes, de leurs caractéristiques si diverses : suffixes, désinences, règles d'assimilation avec la racine, etc. Rien de plus obscur au premier abord, rien de plus difficile à saisir et par conséquent de plus malaisé à pratiquer que tout cela. Si, du moins, ces modifications avaient pu suffire à tout ! mais telle forme, comme scripserim, avait au moins trois sens, telle idée ne pouvait s'exprimer que par une périphrase, scripturus sim : la périphrase, ici, comme pour les cas obliques des noms, c'était l'ennemi dans la place, c'était la révélation de cet esprit d'analyse dissolvant et destructeur des formes synthétiques; et, bien que le travail de dissociation ne soit pas terminé aujourd'hui, bien que peut-être, en ce qui concerne les modes, il ne doive

jamais l'être, il est évident que dans la langue française il est très avancé, tandis qu'il débutait à peine dans le latin Cicéronien. A quel point en est-il en Gaule Romaine, quand Marcellus écrit son ouvrage? C'est la question que nous essaierons d'éclaircir maintenant, au moins en ce qui a trait aux modes, aux voix et aux personnes : car il est remarquable que la question de l'analyse dans les formes temporelles ne serait guère élucidée par le texte de Marcellus.

Pourquoi cela ? La réponse est assez facile ; le livre de notre auteur est un recueil de recettes dont le temps ordinaire est le présent, ou de préceptes dont le temps ordinaire est le futur; l'emploi du passé est rare, en somme, et c'est précisément le passé qui est analysé dans notre langue. On est donc surpris de trouver ici moins de passés composés que dans maint prosateur plus ancien, fût-ce dans le style familier du Cicéron lui-même. Des expressions telles que :

P. 297, i5 : miscebis et reposita habebis,

outre qu'elles sont extrêmement rares chez notre auteur, ne présentent, d'autre part, aucun rapport avec l'expression française « tu auras reposé », mais signifient :

« Tu garderas, tu tiendras en repos. ».

Reposita habebis n'est nullement un synonyme de reportes. Voici, dans une formule magique et dont la structure par conséquent est probablement fort ancienne, une locution de forme analogue, mais de sens tout différent :

P. 220, 17 : Très virgines in medio mari mensam marmoream positam habebant, duae torquebant et una retorquebat,

est-ce : « Avaient placé une table », ou bien « tenaient une table placée » ? Le premier sens est peut-être le plus vraisemblable, mais il n'y a pas à chercher des traces de gallo-romain dans une formule de cette espèce.

Il est donc bien certain que celte tendance à la décomposition du passé (parfait) en deux éléments : l'auxiliaire avoir et le participe passif, tendance qui en latin se fit jour d'assez bonne heure, semble réduite à néant dans le texte de notre auteur ; et cela, quand dans le français moderne elle se trouve être absolument trioni-

phante^ Reconnaissons d'ailleurs que le besoin de cette décomposition ne correspondait pas à un désir de clarté plus grande : les finales du parfait sont, ou bien imparisyllabiques au présent, comme amavi, et cela suffit pour les distinguer de celles du présent ; ou bien elles contiennent la sifflante s, qui est, en roman, la plus persistante des consonnes ; ou bien enfin le radical est simplement allongé, comme dans vidi, et c'en est assez pour caractériser le son de la voyelle romane. La nécessité de distinguer le parfait de Taoriste, et l'analogie avec les autres formes analysées a beaucoup plus agi ici que le besoin de probité dans le langage.

Ce qui est plus intéressant, c'est la confusion de sens qui se produit entre certaines formes temporelles, soit dans les propositions principales, soit plutôt dans les propositions subordonnées. C'est d'abord l'impératif, dont les formes en -to ne se distinguent plus des formes plus simples :

P. 33, 21 : (jaod si dolore médium caput Jindi videhitur, hederam

contunde, ac sucum ejus oleo rosaceo misce et cum linteolo

mundo fronti inducito, tempora quoqae ex eo et nares perunge ;

qaod si gravior dolor faerit, etiam cerebro superfunde, P. 52, 20 : hirundinam stercus... mitte in vas Jictile aique in fimo

caballino par dies XXXV suffossum habeto, P. 54, i8 : postea recondes diligenter et sub signaculo habeto et

quotidie aqaa eadcm caput irrora et pectine inde madefacto caput

pecte, P. 76, 3o : pulei flores destringe eosque madefacito ex aquafri-

gida et conlere bene,,., P. 244, i3 : separatim omnia.., misceto atque adjice his mellis

optimi despumati quod satis videbitur et ad magnitudinem nucis, . .

potui dato.

Nous avons omis à dessein d'assez nombreux exemples qui, à la rigueur, auraient pu être interprétés au sens classique.

C'est ensuite, à l'indicatif, le futur confondu avec le futur antérieur, le présent avec le futur, le présent avec l'imparfait ; dans une

^ L'auteur de la Chanson de Roland l'emploie déjà aussi souvent que le permet sa prédilection naturelle pour le passé dit défini.

répétition déjà signalée, à « necesse est ut septima die ambulel » (p. aSo, i6), correspond (p. 353, 3i); « intra dies Vllsanabitur ». On dirait vraiment que les recettes médicales, ayant une valeur absolue, en dehors de toute époque et de tout engouement, s'expriment par des formes verbales dont la notion de temps est absente . C'est ce que nous aurions pu déjà dire au sujet de l'impératif, si l'on ne savait de science certaine combien le sens temporel s'est rapidement effacé dans les modes autres que l'indicatif. Quoi qu'il en soit, voici des exemples qui nous ont paru intéressants :

P. i3o, 2 : quibas rébus dentifricium faciès, quod dolorem dentium sedat,

P. i39, 25 : sed dum prendes araneam vel phylacterium alligas'...

P. i6o. 33 : quantum tenere potest, qui tussiet,

P. 170, 7 : profuit multis... si febricitabit (ce passage est un développement de Scrib., 76, qui ne contient pas « si febricitabit »),

P. 226, 3o : inde datur, cum opus est, fabae Mgyptiae magnitudo cum mulsi cyathis tribus si sine febre fuerint qui sumpturi sunt ; si febricitabunt, ex aqua mulsa dabitur,

P. 309, 28 : debes... ligare in pede dextro si dextra pars corporis colo laborabit, aut in sinistra, si ibi causa fuerit, habere debebit (pour debebis ?),

P. 375,21 : ma/a^fma/w /oco cum o/)iw fuerit uteris.

La principale remarque à faire sur tout cela au point de vue qui nous intéresse, c'est Tindifférence des temps employés après si conditionnel ; on sait qu'en français il n'y a dans ces constructions que trois temps possibles, quatre au plus : S'il vient, s'il venait, s'il était ou fât venu. Le temps de la proposition principale suffit à éclaircir le sens, et notre syntaxe est ainsi débarrassée d'une complication inutile. Mais en somme la confusion des temps ici n'est guère plus significative qu'elle ne l'est dans un livre de cuisine ou un cahier de recettes : il est donc inutile d'insister.

* Faul-il conjecturer ici prenais, temps conforme à l'emploi classique et aussi parfois à i^usage de Marcellus lui-même P

A propos des modes, il y a deux choses bien distinctes à considérer : leur emploi lui-même; qui devient, comme celui des temps et pour la même raison, visiblement confus, et l'usage, important ici, des auxiliaires de modes qui vont se développant d'autant, en maintenant, en augmentant même la clarté des anciennes formes.

La confusion des anciens emplois se remarque surtout entre l'indicatif et le subjonctif dans les expressions de mesures :

P. 29, 19 : admiscetur opi qaod satis^xi,

P. 3o, i4 : quantum salis sii... sumetur,

P. 99, 12 : aceti quod salis erit milles,

P. 94, 23 : quanlum salis est infunde.

Rarement on trouve : quod salis est, et seulement dans les transcriptions de Scribonius. 11 ne semble pas que le mode de la proposition principale, — l'un des modes au hasard de l'ordonnance médicale, — ait exercé ici la moindre influence sur le mode de la proposition subordonnée^.

Après si conditionnel, nous relevions plus haut l'indifférence des temps ; voici l'indifférence des modes :

P. 69, 28 ; depelletur si scribas^

P. III. 12 : si feminae sanguis ex naribus nimie dejluat, mamil-

lae ejus vinciantar, P. III, 25 : si ex una nare sanyuis dejïuil, diversam auriculam

cera oblurabis.

Il serait aisé de multiplier ces exemples avec si; en voici d'autres avec cum :

P. 160, 34 : qui lussiel... calidum bibal cum dormilum vadit, nec poslea loquelur (Helmr., loqualur)^

^ Marcellus, p. aa6, 18, paraphrasant la recette a58 de Scribonius, écrit de son chef : « miscenlar atqae unam corpus ita fît et diligentissime subigantur. » L'exemple serait intéressant si la conjecture ut, pour et, ne s'imposait.

P. i88, 1 : non idem omnibus praestant, cum intérim haec iemperatara mirijîcos effectas habeat {Scr,. 97).

La tendance de Marcel lus à multiplier les indicatifs est visible ; il serait plus juste de dire que c'est la tendance à considérer comme incises et à soustraire aux lois de la concordance modale des propositions qu'à l'époque de la période cicéronienne, plus cohérente et plus solidaire dans ses parties, on aurait volontiers considérées comme faisant partie intégrante de l'ensemble. Rappelons avec Riemann cet exemple de César, B, G., 5, 3g^ 2 :

accidii ut non nulli milites qui iignationis munitionisque causa in silvas discessissent (:= discesserant) repentino equitum adventu interciperentur.

Chez Marcellus, soit parce que la finale du subjonctif se distingue peu de celle de l'indicatif, soit que les exigences d'une langue qui devait d abord être intelligible Talent amené à briser davantage la période, c'est l'indicatif qui est employé :

P. 336, 3i : itaut, dum teritur, misceatur,

P. 294, 23 : quod si in ea provincia faciendum fuerit hoc medica-

mentum, in qua cervisia non est, P. 237, 19 : ne ipse, dum remedium accipis, ferrum tecum

habeas, P. 235, 25 : ut qui accipitjaceat, P. 34 1, 23 : qui in venerem injirmior erit, test, milionis ex aqua

fontana, quae pcrennis est, cum melle décodas edat, etc.

Voici une construction vraiment exceptionnelle chez notre auteur :

P. 3oo, 20 : deinde rafani manducaniur, ut sit vomitus facilior, qui tenesmi causas efîundat.

Du reste il est bien évident que la confusion de son et de sens entre le subjonctif et l'indicatif au présent était beaucoup plus facile qu'entre le présent et l'aoriste d'un même mode. En conséquence, ou bien Ton appliquait mal les règles classiques, et, par suite de la ressemblance des sons, on s'en déshabituait peu à peu, — ou bien quand on voulait nettement exprimer la subordination modale, qui

est proprement le subjonctif, on recourait à des périphrases dont le latin classique avait déjà donné Texemple, mais que le latin de la décadence et surtout le français allaient multiplier singulièrement. C'est ce dont nous allons maintenant nous occuper.

Il ne saurait être question d'établir entre l'analyse d'une forme modale en éléments plus simples et l'analyse des cas (c/*. ch. ii) une similitude ou un parallélisme complet. Le mode est de sa nature bien plus complexe que le cas; ce n'est pas le mode, mais le temps des verbes, qui correspond réellement au cas des substantifs. U existence même de ce que les noms expriment n'est susceptible d'aucune modification, n'est jamais désirée, commandée, mise en doute, regrettée, que tout cela ne soit exprimé par le verbe, non par le substantif ; nous sommes donc ici en présence d'un élément absolument nouveau et qui fait partie de l'élément subjectif du langage en général. Comment analyser, non pas le sens, mais le cri de l'optatif, l'ordre de l'impératif, le hochement de tête ou la discrétion du potentiel, le regret de l'irréel? Il faut remarquer cependant qu'il existe des verbes de sens très généraux exprimant le souhait, le commandement, le doute, la possibilité et son contraire; dans les phrases plus courtes, on a moins besoin de subordinations savantes; enfin, on a trouvé commode, pour ne rien ébranler de la solidité du sens du verbe, de faire manœuvrer en son lieu et place, — tandis qu'il reste stable à l'infinitif, — des verbes exprimant par eux-mêmes ce qu'exprimait préalablement la désinence modale. C'est ainsi qu'on est arrivé à une sorte d'analyse, dont les éléments sont, d'une part, le vrai verbe à forme invariable dénuée de tout sens personnel, modal et même temporel ; d'autre part, un verbe auxiliaire qui se charge de tout, qui couvre son chef, et qui en bon soldat se bat pour lui, tandis que l'infinitif, comme un roi d'échiquier, demeure immobile ou peu s'en faut, et, dans la mesure où le permet la résistance des autres pièces, reste imprenable, intangible et, en définitive, intact. Toutefois, c'est lui qui donne la vie à l'ensemble, et, si cet infinitif presque inerte en apparence n'existait pas, ce serait la mort pour la phrase et la suppression de tout sens. Marccllus a fait un grand usage de cet infinitif; par là, il est déjà, sinon exclusivement français, du moins fort moderne.

On sait, en efiet, combien s'est développé chez nous l'emploi de

l'infinitif sans sujet exprimé : le vin est fait pour le boire ; j'ai plusieurs endroits à aller (popul.)* ; si nous n'usons plus guère de la consiruction infinitive. dite " ijilt retranché > ou infinitif avec accusatif sujet-, nous employons la construction infinitive après un grand nombre de prépositions :

à. de, pour, sans, par, nprh ; la construction interrogative directe ou indirecte :

t/ue faire ? oli aller ? je ne sais f/ue dire ; l'infinitii' synonyme de l'impcratif :

affranchir, faire suivre, laisser passer ; l'infinitif synonyme de l'optatif, etc. Mais la construction la plus intéressante pour nous est encore celle de l'infinitif avec un auxiliaire de mode, au lieu de la morphologie lourde et compliquée des anciens : Marcellus en use déjà largement.

Pour marquer l'initiative banale du sujet dans l'action, nous trouvons le verhc facere (rarement jubere, el seulement dans les transcriptions de Scribonlus) construit avec l'infinitir. Cet auxiliaire, sur l'emploi duquel nous reviendrons à propos des voix, tient lieu, en somme, de l'impératif si souvent employé dans les recettes médicales : teri faciès esl synonyme de 1ère. — lin autre synonyme périphrastique de l'impératif est debere :

P. 60, II : teritur ante omnia crocum, af/aa plaviali in/usum macerari débet, ileinde adjiciatur illic sarcocolla (Scrih., 2a, avait dit : terilur ante omnia crocum ar/ua pluvlatiU, deinde adjicilur sarcocolla... prias omnia seorsum niacerafn),

1*. 57, i5 : medicamen... debehis adponere. Cum autcm purgatae fuerint..., tum... adpones,

P. 108, 26 ; (juo sucum de moris componî debere supra diximus,

P. j58, 5: resinam... debebis jejunus haurire . Dan^ ces locutions, ta forme simple serait l'impératif, ou mieux encore

< Uisl. dt la Langae el de ta LUI. françaises: t. VIII. p. 8Sj (M. F. Brunot). ' Cette construction règne rncoro dam le de Medicamenlia :

. 3^1, a j : qaoliens qaUque inopia irminil »e laborare perspextril.

;ellus a'absliont de la conElrucliun populaire : dico qaod ou quia.

— elle futur simple qui en est, en pareil cas, l'équivalent. D'ailleurs, l'emploi de debere est extrêmement fréquent : cet auxiliaire devoir qui marque chez nous le futur dans toute sa généralité de temps à demi mode, depuis l'obligation stricte jusqu'à la simple probabilité et même la possibilité, n'existait guère chez Cicéron que dans le sens le plus fort. Ici nous le rencontrons à chaque instant dans les formules pharmaceutiques. Citons encore :

P. 66, 3o : si quis observet ut..., utraque manu perfricel, et hoc

ter facere debebis, P. 69, 8 : muscam capies, et dum capies dicere debebis nomen ejus

oui remediam facturus es.

Voici une phrase dans laquelle, par une sorte de corrélation, debebis annonce le potentiel de la subordonnée :

P. 56, i4 : sed omnes has species,.. mittere debebis ad mensuram vel partes supra scriptas, prout volueris conjicere medicaminis copiam.

Vraiment debere, dans ces exemples et dans une foule d'autres, n'est qu'un moyen de dégager de toute complication le sens du verbe à l'infinitif. C'est au point qu'on pourrait presque le supprimer dans l'exemple suivant :

P. 108, 26 : uvae immaturae suco eodem modo composito, quo sucum de moris componi debere supra diximus, nares Jluentes repleri percommodum est.

Ce dont nous n'avons trouvé aucun exemple probant, c'est du cas où debeo au présent, construit avec l'infinitif présent, donne nettement un futur, comme werden dans la langue allemande ; il est vrai que l'auxiliaire étymologique de notre futur est Aafceo (j'ai mer -ai), non debeo.

Il n'y a guère d'observations à faire au point de vue modal sur l'emploi, très fréquent, des impersonnels prorfe^/, convertit, percommodum est, utile est *. Le verbe dare mérite une mention particulière.

^ Signalons ici l'oblitération complète du sens verbal de licet :

P. i55, 8 : licet et hinc catapotia facere propter eamdem caasam atile sit, sed tanc aquae met adjicitar. Scribonius (recette 91) avait écrit : Licet et hinc catapotia

quoi qu'il ne soit pas, à proprement parler, un auxiliaire de mode, mais simplement un verbe parfois suivi de l'infinitif (dès Tépoque classique, on disait familièrement : dare ou ministrare bibere). Cet emploi final de l'infinitif est retenu par Marcellus et développé, soit avec bibere, soit avec des verbes de même sens :

P. 21 3. 17 : etsicdato mixtum sorbere jejuno, P. 25 2, 2 : fel terrae triium ex vetustissimo vino dabis bibere jejano, P. 262. 6 : artemisiam.., cribrabris et ex vino dabis bibere jejuno, etc.,

Mais le plus souvent on a :

P. 222, 8 : cyathos iepefactos, si nimiam eril frigus, dabis bi-

bendos, P. 228, 29 : ijentianam,,, per triduum bibendam dabis, P. 235, 33: ebuli contasi sucum,., per triduum da lienoso biben^

dum, P. 239, 9 : radicem,.. da porco edendam per dies novem, etc.,

sans qu'il soit possible de déterminer dans quelle mesure la construction du complément de dare avant ce même verbe contribue à l'emploi de l'infinitif ou du gérondif. Nous disons toujours en français : donner à boire ; nulle part dans le de Medicamentis on ne trouve la tournure latine correspondante : ab bibere, non plus qu'aucun infinitif précédé de préposition.

Nous n'avons, gardé, on le sait, qu'un seul vestige du gérondif latin, et encore sous une forme indéclinable : en faisant vient de in faciendo : Marcellus le décline encore :

P. 69, 3o : si in faciendo ac suscipiendo praeligamine castimonia ab utroque servetur (français : si en faisant et en prenant l'amulette...)

Nous avons l'habitude d'analyser : amulette, complément direct de prenant participe actif; prenant, comme le gérondif en -do des la-

facere propter eamdem caasam, sed tune aqaa, non met adjicitar. Marcellus évidemment n*y a rien compris du tout. Écrire, comme Helmreich [utile iit]^ est un acte gratuit de charité philologique.

lins, est une forme passive demeurée invariable uniquement parce que son régime n'est pat encore exprimé*.

Ce qui est le plus remarquable dans tout cela, c'est le développement singulier de Tinfinitif, dans tous les sens : fovere carabis, puirescere permittes, teri faciès, uvam resilire compellant, quod destlnalum erit sine fer ro tolli (p, 355, 4)» etc. Et voici que le potentiel à son tour subit parfois une dissociation en ses deux éléments : l'élément modal est exprimé par un auxiliaire ; l'élément fondamental ou substantif, par l'infinitif:

P. io3, 21 : hoc aaxilio usque ad perfeclam sanitatem uti poteris, P. i6o, 32 : salis quantum intra palniam tenere potest qui lussiet

in potionem cervesae aut curmi niittat, P. 169, 24 : haec omnia... miscentur, et quando aeger ungui habet,

toile ex eo uncias VI ad triduanam unctionem.

L'exemple suivant est plus significatif, parce que le texte qui le contient est de Scribonius, rec. 258 :

P. 226, 18 : liquefiunt qaae liquejleri habent. (Ces trois derniers mots manquent dans Scribonius, qui, d'ailleurs, préfère debent, rec. 263, par exemple.)

Notre conclusion, en somme, est loin d'être aussi nette que celle que nous avons pu donner pour les cas : disons simplement que le travail se fait dans le sens de l'analyse, que l'infinitif parait de plus en plus commode et clair, qu'en conséquence les auxiliaires de modes vont se multipliant dans le sens où le français les a retenus ; du reste, si l'on excepte l'emploi de facio pour jubeo, l'usage de Marcel lus est à peu près correct, et les lois grammaticales sont à peu près respectées. Ce qui ne l'est pas du tout, ce sont ces «YporiTToi vsjxoi, ces lois non écrites qui représentent l'esprit même et le génie d'une langue, les autres n'étant que des recettes scolaires ; et si les lois écrites sont restées les mêmes, cela ne signifie pas que la langue soit demeurée immobile, qu'elle n'ait pas, pour ainsi dire, fermenté. Les quelques

^ Il est aussi étrange que le gérondif latin soit devenu et demeuré invariable, même quand son complément précédait :

Lcctorem delectando pariterque monendo (Horat. ad Pis. 344)*

observations que nous avons faites semblent porter sur peu de chose ; nous avons signalé dans cette eau claire quelques bulles suspectes qui en troublent par endroits la pureté ; mais le fond est gravement altéré, — nous ne disons pas corrompu, puisque le sens de l'évolution était le bon, — et la persistance de quelque correction dans la forme n'est qu'un trompe-l'œil qui, lui-même, s évanouira bientôt. Le jour de la débâcle arrivé, on sera stupéfait de voir l'immense travail qui s'était réalisé sans bruit depuis deux siècles.

^ious ne voyons dailleurs apparaître encore ni les propositions, si fréquentes en français, commençant par qaod ou quia (français : que), pour remplacer les anciennes propositions infinitives; et nous dirions volontiers que jamais l'in&nitif n'a été aussi employé qu'à l'époque de Marcellus, ayant encore tout son emploi complétif, et cependant se multipliant avec les auxiliaires de modes. D'autre part, les conjonctions auxiliaires de subordination modale ne prêtent, au point de vue qui nous occupe, à aucune observation intéressante, en dehors de la multiplication des antécédents pour augmenter la clarté :

usque dum, tamdiu donec ou quousque, eo usque donec, iamdiu quamdiu, tamdiu ut, etc.

ces expressions sont synonymes et employées en somme indifféremment :

P. 363, 25 : tum simul omnia.,, excoques tamdiu^ ul herbue illae

ita molles fiant, ut.,,, P. 363, 35 : permixta haec omnia tamdiu decoques, donec ita

omne vinum excoquatur^ ut. . .

En français nous avons vu se former les longues locutions conjonctives : jusqu'à ce que, aussi lomj temps que, etc. Le mode est régulièrement employé*.

^ Disons ici. pour en finir avec les conjonctions, que les asyndeta entre qualificatifs ne sont pas rares, en raison de ce que de véritables locutions se sont formées avec des noms et des adjectifs :

P. i43, i3 : eepae longae conditoriae saco adjecto melle permixto.

Cepae longae »ont deux mots inséparables ; quant à adjecto et permixto, le premier est attribut, le second épithète. Nous disons en français : une grande bonne volonté ; un lis blanc odorant ; toutes expressions qui, traduites littéralement en latin, constitueraient des solécismes.

Les formes du passif et du moyen qui ont si complètement disparu dans la chanson de Roland et, à plus forte raison, dans le français moderne, sont à peu près intactes dans le latin de Marcellus. £]t non seulement le passif, en tant que forme, existe encore dans le de Medicamentis , mais il s'est multiplié comme par un retour offensif : là où Scribonius écrit : utile est adhibere medicamen, Marcellus copie : utile est adhiberi medicamen. Ainsi facere, synonyme àejubere, est construit avec TinGnitif actif des verbes intransitifs, mais avec l'infinitif passif des autres verbes :

P. 33, 5; 66, 4; 122, 22 ; 2o3, 3i, eipass.: fervere faciès,

P. 219, 3 : infirmum deambulare faciès,

P. 249, 3o : Ausonius,,. intra quinque dies stare, ambulare autem

intra septem dies fecit^ P. 332, 27 : porri sucus.,, haemorrhoidas continua desinere

facit.

Avec le passif :

P. 121, 24 : teri faciès,

P. 121, 28 : coqui faciès,

P. 235, 20 : eum ire praecipies atque in calida diufoveri faciès.

Voici un exemple probant de la règle formulée tout à l'heure relativement à l'emploi des voix :

P. 43, i4 • alumen leni vapore deficete vel excoqui faciès .

En un mot, l'infinitif qui dépend de facere est toujours de sens intransitif. Cette règle, absolue pour facere, ne semble pas l'avoir été au même degré pour des verbes à peu près synonymes. Ainsi :

P. 70, i5 : deinde.,, faciem taam ea aquafovere curabis.

On serait tenté, il est vrai, de lire foveri, comme plus haut, si toutefois le verbe /oyere n'était pas à celte époque devenu aussi intransitif.

Si l'on compare cet emploi Ae facere à celui, si fréquent, du verbe

faire construit en auxiliaire*, on ne peut s'empêcher d'être frappé de la ressemblance avec le français. Mais il y a plus : le verbe donner dans une phrase comme celle-ci :

y ai fait donner cet habit,

ne présente-t-il pas à l'analyse un sens passif, à tel point que, si le sujet du verbe donner est exprimé, on le met, non pas au cas droit accusatif :

j'ai fait Pierre donner cet habit,

mais au cas régime du verbe passif, soit :

fai fait donner cet habit par Pierre,

soit, quand on ne craint aucune équivoque, comme dans la phrase suivante :

j'ai fait bâtir cette maison à (-= ab) mon architecte; je lui {d'diYè^in^ ai fait bâtir cette maison.

Voici, dans le Mont des Oliviers d'Alfred de Vigny, un double exemple de cette construction :

« Un soupir de mon cœur, un signe de ma croix Pourra faire ouvrir (aperiri) l'ongle aux (ab) Peines éternelles. Lâcher (laxari) leur proie humaine et reployer (replicari) leurs ailes ».

On dit constamment, même avec d'autres verbes :

je lui ai va faire,

je lui ai entendu dire, *

j'ai ouï dire à {= ab) Pierre, etc.

On sait qu'en latin amare et amari dérivent de la même forme grecque TijjLf;<jat, et que la confusion des formes et des voix a persisté dans fieri (arch. fiere), de cpûîaai, forme non contractée de ©jffai. A vrai dire, dans de pareilles expressions, et grâce à la présence

^ Hemarquons que chez Marcellus, comme en français le verbe faire, le verbe facere s'emploie dans une foule d'acceptions fort peu classiques : hoc bene facii, ce remède fait bien pour... etc.; mais cela n'est plus de la syntaxe.

de l'auxiliaire de modes, on peut dire qu'il n'importe guère que T infinitif soit à l'actif ou au passif; l'analyse seule permet de découvrir la véritable voix :

j'ai fait courir cet homme zzfecihanc hominem currere ;

j'ai fait donner un habit à cet homme =r feci vestem dari huic

homini ; je lui ai fait donner un habit par Pierre =r feci illi vestem dari a

Petro.

Dans les deux cas l'accusatif qui suit l'infinitif est le sujet, non le complément de cet infinitif, en dépit de l'ordre des mots ; — allons plus loin : dans tous les cas oà un infinitif, régi par un auxiliaire de modes transitif de sa nature, est suivi d'un substantif sans préposition, ce substantif est toujours le sujet de l'infinitif; — mais comme le mot donner correspond tantôt à donare, tantôt à donari, il faut bien en conclure, qu'on le veuille ou non, que ce mot français est susceptible d'un double sens, actif ou passif, selon qu'il vient de l'actif donare ou du passif donari. Nous avons donc en français au moins deux formes simples de sens passif : donner (qui a aussi le sens actil)*, et donné^, l'infinitif et le participe. A cet égard la préférence de Marcellus pour l'infinitif passif, loin de l'éloigner du français comme on pourrait le croire au premier abord, l'en rapproche au contraire beaucoup, d'autant plus que cette tendance lui appartient bien et que sur ce point il s'est nettement écarté du texte que Scribonius lui fournissait.

L'emploi de l'infinitif passif est régulier chez lui, non seulement a\ec facere, mais avec les auxiliaires impersonnels oportet et prodest:

Marc, p. 27, 22 : aqua frifjida para nares diutius oblui oportet. Scrib., rec. viii : arjua fritjida nares diutius abluere pura oportet.

* On ne saurait tirer argument de ce que la règle parait inapplicable aux verbes de la troisième conjugaison, et de ce que lire ne saurait venir à la fois de légère et de legi. La fausse analogie qui a donné lisons et lisez a pu donner, et en fait a donné, legeri comme amari et mnneri.

* Pourquoi s*obstine t-on dans les grammaires françaises à qualifier les participes aimant et aimé de présent et de passe, puisqu'ils n'ont aucune valeur temporelle, au lieu d'actif ei de passif? C'est ce que P. Ramus avait fort bien vu dans M Grammaire (1572), ch. du verbe.

Marc, p. 27, 10 : cum vero diu caput dolet, et adtonderi pressius et adradi prodest.

Scrib,, rec. x : prodest, cum diu caput dolet, adtondere ad cutem et radere.

Marc, p. 59, 7 : expectari oportehit donec Impetus sedetur. Scrib., rec. xix : expectare oportehit donec impetus sedetur, etc. *

Les exceptions sont si rares* qu'à notre avis une correction s'impose à l'éditeur dans les quelques passages où on les relève. Marcellus va jusqu'à dire, p. 279» 23 : rediri oportet. Peut-être, au contact de Scribonius, aura-t-il hésité après oportet et prodest entre l'usage de son modèle et le sien propre, tandis que pour facere, inconnu à Scribonius en tant qu'auxiliaire de modes, il a librement et constamment usé du passif, quand le verbe était de nature transitive.

La voix moyenne, au sens propre du mot, n'existe pas dans le texte de Marcellus, non plus qu'en français ni en latin classique: lesinfînitifs neutralisés :

fondre := être {en train d être) fondu ^

augmenter =1 être {en train d'être) augmenté,

finir =: être (en train d\Hrc) fini,

peuvent aussi bien venir d'infinitifs latins passifs ; ce qui est sur, c'est que leur indicatif est de tous points semblable à l'indicatif actif : c'en est un, tout simplement. La transformation vocale, l'expression de l'intran&itif par la voix active se faisait déjà en grec, beaucoup plus souvent en latin. Ce phénomène est plus fréquent encore dans la langue française qui ne possède plus de formes déponentes ni réfléchies : la seule indication significative d'une diversité, c'est l'em-

^ Tout ce qui précède suffirait, sur ce poinl, à réfuler Janus Cornarius, qui, dans la ietlre-prcface do son edilio princeps. adressée a deux Ton ctionna ires du comléde Mansfeld, soutient que Scribonius est un auteur grec, dont une traduction latine de basse époque, peut-être contemporaine de Marcellus, nous aurait seule été conser\ée (p. 27, lin., de Véd. princ).

• Marcellus, en effet, ou du moins le texte manuscrit du de Medicamrntis a quelquefois conservé l'infinitif actif. Notons cependant qu'au texte de Scrib., rec. ^b : salem terere oportet, Marcellus a substitué, p. i5o, 8 : salem terere te oportet, U te faat piler du sel.

ploi systématique de l'auxiliaire être dans les verbes pronominaux les plus réellement actifs :

je me suis frappé.

Nous ne voyons pas, d'autre part, que l'auxiliaire de ce qui sert à la fois de passif et de moyen soit plus fréquemment employé par Marcellus, ni qu'il ait dit couramment amati sumus pour amamur ; un exemple comme celui-ci est loin d'être probant :

P. 288, 33 : tepefactam hanc potionem jejunus bibal ; continuo sanabitur. Faham inteyram frictam calidam in acetum acerrimum miltat et madefaclam torminosus manducet : cito sanatus erit.

Il ne faut voir là, nous semble-t-il, que cette indifférence de temps que l'on trouve si souvent dans les recettes médicales, et que nous avons déjà signalée. C'est ainsi qu'on lit :

P. 68, 16 ; recte usas faeris, pour uteris.

Pour la même raison les formes de l'auxiliaire /a« et celles de l'auxiliaire sam sont confondues aux temps composés du passif; enfin cet exemple : sanatus erit, est isolé ou à peu près. Le jour où l'auxiliaire dominera — et il dominera le jour où, étant devenu proclitique, il sera placé définitivement devant le verbe, — alors seulement le temps de l'auxiliaire l'emportera, et rendra inutile la forme simple correspondante. A quoi bon amamur quand on a la forme, plus claire dans sa complexité, sumus amati ? amabamur, quand on dispose de eramus amati ? Mais ce moment est encore éloigné. Toute une série de causes le détermineront, le développement énorme des prépositions, l'usage des auxiliaires dû à l'affaiblissement de la finale, l'habitude toujours plus impérieuse de suivre l'ordre logique et de placer le modifiant avant le modifié, le besoin véritable de remplacer par des formes presque immuables, précédées d'auxiliaires, les anciennes formes simples de morphologie si compliquée : ce moment viendra sous l'influence de la double loi des auxiliaires proclitiques et des exposants constants. Toutefois, pour le passif, l'arrivée en sera un peu tardive, parce que les formes étaient suffisamment expressives par leurs sonores finales en R, et parce que rien ne va plus

doucement, dans Thistoire linguistique, que l'analyse d'un terme abstrait.

Si le passif ne donne lieu à aucune observation intéressante, le réfléchi du moins n*offre-t-il pas quelque symptôme avant-coureur de sa forme française, exclusivement pronominale? Nous lisons :

P. 22^, 39 : cooperiat se sagis et, cum coeperit sudare, levet se et deambulet diu.

Comme il s'agit, si je ne me trompe, des très vives douleurs causées par les coliques hépatiques, peut-être cooperiat se est-il synonyme de cooperiatur, d'autant plus que la ligne précédente est ainsi rédigée : in eo latere complicatus diajaceat. Quant à levet se, il serait tout indiqué d'y découvrir la forme française qu'il se lève, au lieu du latin sunjat. Malheureusement, outre que dans les deux cas le pronom se est placé après son verbe, l'exemple est, pour ainsi dire, unique. Le suivant :

P. 266, 12 : et monebis ut se post balneum calidissime tractet,

est du latin de construction parfaitement correcte, même s'il était permis de critiquer l'emploi du mot tractet. Dans cette proposition :

P. 255, 26 : in harenam solvuntur lapides in vessica reperti,

Marcellus a commenté son modèle Scribonius, qui s'était borné à dire (rec. i53) : (medicamentum) in harenam solvit lapident. Or reperti signifie bien ici le français : qui se trouvent^ sans que Marcellus ait cru devoir écrire : quos reperias, ou : qui se reperiunt. Ici pourtant :

P. 39, 3o : si vir aut adulescens aut infans hemicranium patietur^ observet ut semper luna VII et XVII et XXVII se tondeat,

se tondeat est bien mis pour tondeatur ; mais précisément en français nous disons : se faire tondre (se facere tonderi, en latin de Marcellus). L'exemple suivant :

P. 36o, 28 : deinde ubi congelaverit se adeps,

serait fort intéressant, s'il n'était fourni par Scribonius, rec. 271, presque sous la même forme :

deinde cum gelaverit se adeps ;

si bien qu'on est tenté de rapporter au vocabulaire des officines pharmaceutiques, non seulement cette expression, plus française que latine assurément par ses analogues, mais encore celle-ci, qui est du même genre :

P. i4o. i4 ' haec omnia dilifjentissime.,, trita, ut permiscere se

possintj P. 38o, 17 : ut simul liquefacta [neutre plur.) permiscere se

possint.

Il resterait en tout, comme exemples probants :

P. i58, 22 : radiées rumicae minutae ejus, rjuae per campum se

s ternit, P. 82, II : (cutio) statim se submejit.

C'est peu.

C'est quelque chose, cependant, si l'on considère le nombre de ces diverses exceptions, et surtout le soin avec lequel Marcellus sait distinguer au besoin l'action réfléchie du passif pur et simple :

P. 49, 6 et pass. : ut cena te abstineas,

mais, quand il s'agit d'animaux ou d'enfants sur lesquels on agit :

P. 2^0, 18 : caprae abstinentur a cibo.

Scribonius emploie d'une façon générale abstinere pour s'abstenir ; Marcellus ne confond pas l'abstinence volontaire avec l'abstinence imposée. Dans le cas d'une maladie grave, il applique le passif aux malades, même adultes, sans doute parce que le devoir des gardes est de leur commander :

P. 3o5, 17 :, cum dolorem coli habebit alifjuis, ante dieni abstinebitur.

Scribonius (rec. 122) avait écrit ; abstinere débet. L'obligation est fort bien marquée par Marcellus.

Le nombre des verbes transitifs employés intransitivement, c'està-dire sans complément exprimé — le plus souvent ce complément serait le pronom réfléchi — , est assez considérable :

P. 66, 2g : Si quis observei sine intermissione aut oblivione ut quotiens laverit.,,, manas ambas adoculos référât.

On dira que se a pu tomber après quotiens ; mais la construction ordinaire de Marcel lus est laver it se, non se laver it : or, le mot qui suit laverit est dedacta; enfin Tite-Live avait déjà, quoique rarement, construit ainsi lavare (26, 17, i ; 44f 6, i, etc.). L'emploi réfléchi de lavari (p. a53, 21 et pass,) n'est pas seulement transcrit du texte du Ps. -Pline : il fut toujours d'usage courant dans la langue familière.

Coquere, français intr. cuire, est employé au neutre à plusieurs reprises :

P. 81, i5 : cum aliquantulum cqxerit, addes..,

P. 280, 3 : vino myrteo, id est inquo myrti baca£ coxerint,

P. 249. 9 : quae tamdiu coquant, donec nigrescant.

Même construction avec decoquo, p. 267, 19 ; 368, 4, etc. Il en va de même avec bene accipere :

P. 119, 25 : alterci quoque radix bene accipit (ce verbe manque dans Scrib. , rec. 53) ;

Avec siccare :

P. 1 84, 17 : rhodiam.., siccare permitte,

P. 353, 3 : sanguinem... dum adhuc calidus exilit, et mox ubi siccaverit, . .

Ce n'est là qu'une extension commode d'un usage déjà classique en grec comme en latin. Un autre usage classique consiste à sous-entendre des compléments dont l'idée se présente d'elle-même, quoiqu'ils ne soient pas réfléchis. Marcellus emploie ainsi :

P. ICI, 21 : sanare, P. 76, 5 : ad suffundendum, abst.,

P. 66, 17 : persanare, P. 76, 11 : ad inangendum^

P. io3, 3 : succurrere, Pass : facere, bene facere, optinie

facere.

Signalons enfin les deux gérondifs de sens passif :

P. 335, 28 : medicamento, qaod diu agitando {= -m agitari) miscetur.

P. 352, 2 : auro fervente circuitus eorum urendo (=: xw uri) desi- (jnatur,

La première de ces deux phrases ne figure pas dans le texte de Scribonius (rec. 263), non plus que la seconde dans celui du Ps. -Pline (II, 25). Mais cet usage poétique était connu de longue date; l'explication par la voie passive est la plus simple et la plus conforme à l'étymologie, bien qu'à la rigueur on puisse admettre qu'on se trouve en présence d'un actif à sujet indéterminé *.

Nous résumerons le peu que nous avons dit à propos des voix en reconnaissant que, si Marcellus présente dans son texte quelques particularités retenues depuis par la syntaxe française, il n'y a du moins dans le de Medicamenlis aucun indice vraiment significatif de la formation française du passif ou du moyen, par des auxiliaires verbaux ou pronominaux. Les quelques hésitations qui peuvent être signalées semblent avoir toujours existé à quelque titre ; la différence entre l'actif et le passif n'est pas toujours aussi nette qu entre frapper et être frappé, manger et être mangé. El encore ne disons-nous pas également :

Les oiseaux que j'ai vus manger {= manducare), et Les oiseaux que j'ai vu manger (= mandacari),

en croyant fermement que, dans les deux cas, manger est à l'actif, ce qui a donné lieu à la règle inepte de l'accord ou du non accord du participe du? La vérité est que, dans les deux cas, le participe devrait s'accorder, ce qui du reste ne changerait rien à la prononciation et par conséquent à la clarté de la phrase. Ces distinctions grammaticales des voix sont incontestablement utiles; mais la réalité n'est pas toujours aussi nette, on ne saurait distinguer toujours avec autant de rigueur jusquà quel point le sujet est actif ou passif. Certaines philosophies veulent même qu'il ait toujours été passif :

« Fata volentem ducnnt, noientem trahunt ».

^ Cf. V. Hugo, CromwelU IV, !\. « C'est un fantôme vain qui tombe à le loucher (t(T) illum [aliqaem] tangere) ».

Ibid., V, I : « Ce trône est moins solide; en y montant (m Tt») hue [aliqaem] ascendere) il tremble ».

Il est naturel que le langage se soit ressenti de ces incertitudes, et que la syntaxe des voix soit dans certains cas bien flottante. A coté de la voix active et de la voix passive, ou plutôt entre les deux, il se rencontre une foule de nuances, sans que la grammaire des Latins ai,t jamais eu pour les exprimer une autre forme que celles de l'actif et du passif. C*est encore là ce qui se dégage de plus clair de toute étude sur la syntaxe des voix dans n'importe quel ouvrage, dans celui de Marcellus comme dans la plupart des autres.

La morphologie des personnes est encore intacte ; il n'existe pas encore, d'une façon réelle, des pronoms auxiliaires de la personne; l'emploi d'un pronom-rappel au nominatif, comme le suivant, ne serait significatif que s'il était très fréquent :

P. 4o, 21 : herba vel hedera in capilc stntuae cajuslibct nasci solel : ea si. . . capiii vel temporibus alUgetar, niiram remediam,. . praestabil.

Or il est extrêmement rare. C'est bien une sorte de sujet indéfini, analogue au tI; des grecs et au mot français on, que la forme enclitique qais employée dans toutes sortes d'occasions par Marcellus :

P. 70, 6 : oculos eu m dolere quis coeperit,

P. 25 1, 82 : ea parte qua quis nesciam patitur,

P. 307, 33 : si de reste ventrcm circumcinxeris de qua qais

laqueo vitam finierit, P. 3o9, 29 : sed, dum utetur quis hoc praeligamine, abstincat

venere, et cet exemple encore plus significatif :

P. 352, 23 : clavos... radi ad vivum oportot, prout qais pati

potuerit,

qais est ici l'expression d'un sujet qui n'avait pu être exprimé ni sous-entendu avec l'impersonnel oportet. Du reste nous pouvons ajouter ici, avec plus d'assurance encore qu'à propos des temps, que dans un ouvrage comme celui-ci la distinction des diverses personnes est particulièrement indifférente :

on prend, vous prenez, tu prends, il est pris, ils prennent,

autant de formules absolument équivalentes. Enfin, il faut bien remarquer, comme pour la question des cas droits et plus encore, que plus de dix siècles vont s'écouler avant qu'au seuil de la Renaissance * la langue française éprouve le besoin de distinguer par des pronoms les diverses personnes, du singulier d'abord, puis par analogie celles du pluriel. Le rôle des pronoms personnels auxiliaires n'est pas commencé, tant s'en faut : les désinences distinguent suffisamment les personnes ; la deuxième, par un s avec lequel on fait encore aujourd'hui une liaison — non sans quelque affectation déjà ; — la troisième, par un t qui survit encore dans aime-t-ily et dans tous les parlers populaires de France :

// va-t-en ville, il a-t-entrepris ;

la première, comme il convient, par l'absence de toute caractéristique. A l'époque de Marcellus, les pronoms ne jouent un rôle intéressant qu'à titre de rappel, comme nous le verrons dans le chapitre suivant.

Nous reconnaissons sans difficulté que les résultats de nos recherches sur l'analyse des formes verbales sont à peu près négatifs, et nous avons essavé. chemin faisant, d*en découvrir les raisons. Il est singulier que l'analyse des modes, qui est aujourd'hui bien moins avancée que celle des temps, des voix et des personnes, soit dans le de Medicamentis plus « commencée » que les autres analyses ; mais, de ce qu'elle était moins facile, il ne faut pas en conclure qu'elle fût la moins nécessaire, loin delà; et voila sans doute pourquoi elle a débuté avant les autres. A vrai dire, elle n'a jamais eu de commencement, et naura sans doute jamais de fin : les éléments à dissocier sont ici tellement délicats, tellement complexes, nous pourrions dire : si infiniment délicats et complexes, qu'on songe involontairement, en les considérant, à ces cirons de Pascal, dont la dissection se développe et s'étend à l'infini : « ... Des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes... » Et

^ Cf. Sajous, Élude litt. sur les Écriv. fnnç. de la /?<//"., pp. S^Q, sqq-

voilà pourquoi tout le travail réalisé depuis les premiers monuments de la langue latine semble, et semblera toujours à mesure qu'il avancera, tout à fait insignifiant en comparaison de ce qui reste à faire. Retenons du moins cet excellent principe du développement de rinfinitif en dehors de toute acception modale, temporelle, personnelle et même vocale ; la chose en soi est bonne. C'est l'isolement, c'est la mise en sûreté du radical verbal, tandis qu'autour de lui les modifications peuvent « s'ébattre w à leur aise et sans danger pour lui. La fortune de l'infinitif a été telle dans notre langue et dans la plupart des langues modernes, qu'on ne saurait trop en remarquer Yadolescence à l'origine du français ; l'usage du que complétif, qui en a fait disparaître quelques emplois, est compensé et au-delà par tout ce que l'infinitif a gagné de toutes parts.

Page 1