ET DES FAUBOURGS
Pour connaître le labeur des villes, jà l'aube et à la nuit, il faut visiter les Halles. En nul endroit de la cité, l'activité des hommes n'est plus intense.
A trois heures du matin, autour des victuailles étalées sur le carreau, s'agitent les maraîchères, les garçons, les chargeurs, les gardes, les « manutentionnaires » . Des soupes cuisent sur le trottoir. Les débits regorgent de clients. Avant de prendre la besogne, on lampe sur le zinc un verre d'eau-de-vie ou de vin blanc.
Parmi les cabarets si nombreux aux Halles, l'un d'eux, près de la pointe Saint-Eustache, mérite une étude particulière en raison du caractère de son tenancier et de sa clientèle.
A partir de sept heures du soir, des ouvriers à qui se joignent les miséreux qui pullulent dans le quartier accourent à l'estaminet pour y loger durant la nuit.
Un hôtel s'annexe en effet au débit : une vaste pièce dans l'arrière-boutique peut recevoir cent locataires. Pas de lits : elle est meublée de tables
et de bancs et, pour avoir le gîte jusqu'au matin, il faut payer une redevance de dix centimes. Mais le logeur a d'autres exigences : il est d'abord et avant tout cabaretier, aussi n' accorde-t-il au gueux le droit de dormir que sll absorbe au moins deux consommations.
Si vous entrez le soir dans la maison où, près du comptoir, étincellent les flacons d'apéritifs, vous pouvez entendre le dialogue suivant :
— Avez-vous encore de la place pour moi, patron ? — Bien sûr. — Voilà mes deux sous pour la nuit. — Qu'est-ce qu'il faut vous servir ? — Mais rien. — Alors décampez, je ne peux vous loger que si vous prenez une absinthe ou un marc, et puis au réveil un coup de vin blanc. — • Mais je n'ai que deux sous. — Alors, allez-vousen !
L'homme n'insiste pas. Le cabaretier serre des poings d'athlète... C'est un « costaud )>, comme on dit dans l'argot du faubourg: un gars solidement bâti qui a tôt fait d'expulser le récalcitrant.
Une population bizarre fréquente l'estaminet de la Pointe Saint-Eustache. Des femmes employées aux travaux des Halles demandent, elles aussi, la « place » et l'alcool. Et dans la grande salle se déroulent parfois des scènes tragiques. Hommes et femmes sont mêlés : l'alcool éveille des jalousies; des drames ensanglantent le cabaret. On évite l'intervention de la police, qui demanderait sans doute la fermeture de l'établissement. Profitant du lourd sommeil qui abat la
plupart des individus, affalés, la tête sur les bras, des malandrins visitent les poches des gueux. Les coupeurs de gousset volent ainsi quelques sous, qu'ils utilisent aussitôt, en commandant des « verres » au débitant. Il n'interrompt pas une minute son négoce, il veille toute la nuit, et n'abandonne son comptoir que l'après-midi, laissant alors à sa femme le soin de servir les passants. — Au réveil ce sont de nouvelles disputes qui se terminent par des rixes et des expulsions mouvementées.
Le prix du sommeil
Cette effroyable boutique a la clientèle des « porteurs » à qui le patron fait crédit pendant une nuit, car ils ne touchent leur salaire que vers dix heures du matin, après avoir accompli leur rude labeur. Alors ils remboursent le prix de leurs libations nocturnes, plus une autre redevance : le débitant loue au porteur &es instruments de travail, ses hottes, ses crochets, à raison de trois sous la pièce. Les outils n'appartiennent pas à l'ouvrier, trop pauvre pour les acquérir, mais qui paye dix fois leur valeur en locations renouvelées, et c'est ainsi que la plus grande partie de son salaire revient au comptoir. Comme nourriture il achète les pommes de terre, les charcuteries que les petits marchands préparent dans la rue et qu'il consomme dans la buvette,
cette buvette dont il ne peut se libérer à cause de sa misère !
Ils sont nombreux dans le quartier des Halles, les assommoirs du même genre. Autrefois l'estaminet et l'hôtel étaient bien distincts, les gueux s'entassaient chez Fradin, sur les bancs à quatre sous dont on a décrit si souvent l'installation. Et les locataires n'étaient pas tenus de boire pour dormir ! L'honnête Fradin a eu des concurrents : les marchands de vins ont pensé qu'il ne fallait pas laisser échapper la clientèle des pauvres. Voici, rue des Lombards, un cabaret dans lequel le propriétaire débite simplement le vin et l'eau-de-vie de marc. Les consommateurs, le soir, après avoir vidé leur verre, se dirigent vers un escalier qui conduit à la cave; c'est là qu'ils passent la nuit. Et le patron nous explique combien son commerce est prospère. Il remisait, à l'origine, des fûts dans le sous-sol ; il songea que l'endroit pouvait servir de chambrée. Un simple soupirail grillé « aère » les caves, où dans le courant d'une nuit passent 4 à 500 personnes, ce qui donne au tenancier une recette journalière de 50 francs. C'est un ancien lutteur qui, tout seul, maintient l'ordre dans son établissement et impose silence à tous les habitués. Lui ne veut recevoir aucune femme dans sa « boîte », non plus que les ivrognes grisés d'absinthe dont les saouleries tumultueuses confinent à la démence.
Le public des estaminets que nous visitons est un ramassis de toutes les misères et de
toutes les déchéances. Dans cette salle où les murs sont tapissés de portraits dédicacés représentant des lutteurs aux muscles énormes, nous coudoyons des manœuvres, des petits employés aux gains de famine, des intellectuels que les infortunes ont déracinés et surtout des travailleurs en chômage. D'ailleurs, il faut l'avouer, la majorité des buveurs parmi les ouvriers est formée, en premier lieu, des hommes asservis par un labeur exténuant, des hommes qui peinent de longues heures en échange d'un salaire minime, et pour qui l'alcool est un stimulant en même temps qu'une nourriture. En second lieu, des alcooliques, vaincus du struggle for life, des vagabonds, ceux que la société a rejetés de ses cadres et qui s'inquiètent peu d'abréger une vie si rude au traîne-misère.
Vous les entendez, dans les tapis-francs, donner cet ordre au garçon de salle :
— Apporte-m'en une !
Une quoi ? Toute désignation est inutile, il s'agit d'une absinthe, d'une bleue, d'une pure !
Dans la « Resserre » et dans la rue
Ayant laissé dans les estaminets leurs maigres ressources, pour beaucoup d'irréguliers la conquête du pain devient un angoissant problème. Certes, dans l'amas de victuailles offert à l'appétit de Paris, dans ce gigantesque garde-manger
que sont les Halles, les pauvres hères parviennent à ramasser quelques miettes, et souvent la générosité des marchands alimente les repas des pauvres. Mais lorsque la mendicité est improductive, l'homme a recours à des expédients douloureux.
On sait que les produits de fraîcheur douteuse sont impitoyablement rejetés par les inspecteurs sanitaires. Or, les marchandises avariées sont convoitées par les gueux. Mais l'administration a soin d'opérer le plus discrètement possible les saisies d'aliments, afin de ne pas alarmer le public.
Les poissons, les viandes suspects sont précipités dans un souterrain, soumis à l'action d'un désinfectant, remontés au jour et enfouis dans les carrières.
Malgré toutes les précautions prises, des malheureux parviennent à s'emparer de ces mets immondes. Nous avons pu pénétrer dans la resserre, située sous la Halle aux fromages où sont provisoirement entreposés les poissons et les coquillages refusés par le contrôle. Ils formaient des tas importants, car la présence d'un seul produit malsain suffit à proscrire tout un lot de victuailles. Le souterrain était éclairé au plafond. Dans des cabanes en planches, des surveillants étaient dissimulés de telle façon qu'ils pouvaient voir toute la pièce, sans être vus eux-mêmes. — Bien souvent, nous dirent-ils, des hommes s'introduisent ici pour voler et nous sommes obligés de les faire arrêter par les agents. Les
malheureux viennent chercher dans le tas le repas d'une journée. Il en est qui sont talonnés par la faim, il en est aussi qui, tentés par l'appât d'un profit modique, sont envoyés par d'audacieux marchands: les revendeurs, qui n'hésitent pas à écouler de mauvais produits à la clientèle pauvre, obligée de rechercher les « occasions », et les rabais.
Une active surveillance permet de déjouer l'odieux trafic. Ceux qui s'en font les complices, par dénuement, sont pour la plupart les assidus des cabarets dont nous venons d'esquisser la physionomie. Chassés par le tenancier, lorsqu'ils n'ont plus un sou vaillant, ils couchent dans les l'ues couvertes qui traversent les pavillons des Halles. Et c'est un triste spectacle que de voir tous ces corps allongés sur le sol, par les nuits d'hiver! A l'aube, dès que les boutiques ont ouvert leurs devantures, les épiciers reçoivent la visite d'une catégorie de buveurs à qui le langage imagé du peuple a donné ce sobïâquet: les sonneurs de clairon.
Ils achètent plusieurs litres de vin — vin d'Aramon à quatre sous le litre — et l'absorbent sous les portes cochères, empoignant la bouteille par le goulot, auquel ils boivent directement, imitant ainsi « le geste auguste du... sonneur ». Les hommes-sandwiches ont notamment cette habitude.
Des quantités considérables de vin sont ainsi consommées et ceci depuis le dégrèvement des
boissons hygiéniques et l'augmentation des droits sur l'absinthe. D'une façon générale on peut affirmer que le relèvement des droits sur l'alcool a pour effet de diminuer la consommation de cette dernière liqueur et d'augmenter celle du vin. Les nombreux cabaretiers que nous avons interrogés sont unanimes à dire que leurs clients boivent un verre d'absinthe en moins par jour depuis que le prix en a été augmenté d'un sou, et comblent le vide en buvant en plus un litre de vin (1).
Cela doit être une indication : grevons l'alcool pour en diminuer la consommation dans la classe ouvrière. Cette mesure dans l'ordre financier — avec la suppression du privilège accordé aux bouilleurs de cru — constitue un moyen efficace de combattre l'alcoolisme. La limitation du nombre des débits — mesure excellente en soi — serait insuffisante en effet à enrayer le mal, car à défaut du cabaret, les consommateurs boiraient de l'alcool, de la goutte, dans les épiceries. Mais n'oublions pas surtout que les courtes journées de travail sont, dans l'ordre économique, une des meilleures armes contre le fléau (2).
(1) La quantité d'absinthe absorbée par chaque buveur a beau diminuer k Paris, le noncibre des buveurs d'absinthe est en progression constante.
(2) Un exemple frappant de ce fait, souvent constaté par les sociologues, nous est fourni par les ouvriers du bâtiment. Leur situation matérielle s'étant notablement améliorée depuis quelques années àt Paris, le nombre des alcooliques a diminué progressivement sur les chantiers.
Quittons maintenant les Halles et montons dans les faubourgs. Après avoir vu le cabaretlogeur, visitons le cabaret-proxénète, non point la brasserie spéciale, mais le bouge d'autant plus dangereux qu'on ne le distingue pas à première vue des autres estaminets. On le rencontre surtout dans le quartier de la Chapelle, dans cette rue de la Charbonnière, qui n'a rien à envier aux rues fameuses de Marseille et de Toulon.
L'Arrière-Boutique
La rue de la Charbonnière commence boulevard de la Chapelle et se termine rue de la Goutte-d'Or. La première partie, du n** 1 au n° 17 et du n° 2 au 20, n'offre rien de remarquable. Mais dans la seconde section, le passant constate avec surprise que la grande majorité des maisons, pour ne pas dire toutes, sont occupées par des débits et des hôtels.
Derrière leurs vitres, devant les comptoirs, des filles sont postées qui cognent au carreau pour appeler les passants. Jadis, les trottoirs étaient infestés de ces malheureuses : une plainte des habitants eut pour effet de leur interdire le stationnement sur la voie publique. Alors les cafés les recueillirent et les arrière-boutiques servirent d'alcôves. Dans ce quartier populeux, à proximité des grandes voies qui mènent à Clignancourt, à la Villette, au faubourg Saint-Denis, aux deux
gares, les louches débits attirent les jeunes ouvriers. Ils trinquent avec les filles, et, de même que le mastroquet des Halles, ne loge sa clientèle que si elle absorbe au préalable absinthe et cognac, le cabaretier proxénète n'abrite les amours des passants que s'ils payent une contribution en petits verres. Jour et nuit, la maison distribue l'alcool et les plaisirs frelatés.
Le soir, la rue de la Charbonnière, qui dans Paris n'a pas sa pareille, devient le rendez-vous des malandrins. A la lueur d'une lampe à pétrole qui fume dans l'estaminet, on aperçoit les filles et leurs protecteurs. Le samedi les bals-musettes reçoivent leurs habitués. Et c'est là que parfois la police opère des arrestations. Il n'est point rare qu'au milieu d'une danse la salle soit envahie par les inspecteurs, qui imposent silence aux musiciens de l'orchestre, enjoignent aux assistants de lever les mains — ceci pour échapper aux agressions de la bande — et appréhendent les hommes dont ils ont le signalement. Dans ce quartier où le commerce des vins prédomine, ce ne sont point seulement les marchands de charbon, les hôteliers, les épiciers, les buralistes, qui vendent l'alcool en importante quantité, mais aussi les maîtres de lavoir, qui tiennent cantine. Ils ont la clientèle des ménagères, blanchisseuses et repasseuses qui choquent le petit verre d'alcool avec les couleurs de lessive. Le bon marché du produit : deux et trois sous le verre d'eau-de-vie, favorise la consommation. Rues de la Goutte-
d'Or, de Chartres, boulevard de la Chapelle, les estaminets ne sont pas rares qui ressemblent à ceux de la rue de la Charbonnière. Un loueur de voitures tient un débit pour les marchandes des quatre saisons. Le matin, quand elles viennent chercher leur véhicule, le soir, quand elles le remisent, elles peuvent déguster les apéritifs dans la maison. Et tous les comptes se règlent sur le zinc, devant des consommations variées.
Le Banquier, Thygiéniste
Le cabaret prend toutes les formes, s'adapte à tous les emplois, et c'est pourquoi il tient une si grande place dans la cité moderne. Parfois les mastroquets sont les banquiers des artisans, qui payent en « tournées » les intérêts de leurs dettes. Ce sont surtout les plombiers et les couvreurs qui ont recours aux services des cabaretiers. Dans la capitale, des auberges sont le rendez-vous des compagnons : c'est là que l'entrepreneur ou ses commis viennent chercher les ouvriers qu'ils embauchent. Or, chaque matin, nombre d'ouvriers empruntent au débitant une petite somme, généralement 2 francs. C'est l'acompte, le prêt, que l'homme rembourse à la paye bi-mensuelle. Il est inutile de dire que ces opérations financières sont toutes conclues le verre à la main. C'est bien naturel, n'est-ce pas, que l'ouvrier offre l'apéritif au généreux mastroquet ! Mais lorsque vient
réchéance, la reddition des comptes, le plombier, le zingueur et le couvreur s'aperçoivent que le marchand prête à un taux usuraire, car toutes dettes réglées, il reste maigre salaire au compagnon.
Le prêt donne au débitant une influence considérable si Ton songe qu'il a en plus le privilège de centraliser les offres d'emplois. Naturellement, il favorise les meilleurs clients de son débit. Une fois encore, les vieux usages d'une corporation retiennent les hommes au cabaret.
Lorsque les ouvriers voudront se soustraire à la tutelle coûteuse du rendez-vous, ils exigeront que les acomptes soient payés par les employeurs et que le syndicat professionnel ait le monopole du placement.
L'estaminet se pose encore en hygiéniste, et l'on pouvait récemment admirer au-dessus d'un débit situé avenue des Gobelins cette enseigne effarante :
La santé pour tous ! Chacun pourra boire sa verte ! 20 centimes le grand verre ! (1).
(1) Une catégorie de cabaretiers mérite cependant l'estime de la population. Ce sont, parmi les traiteurs, ceux qui, sans provoquer les beuveries, fournissent aux ouvriers, pour un prix modique, un substantiel repas. Dans les villes où les bars, les assommoirs de toutes sortes abondent, il convient de louer les commerçants qui se' donnent la peine de préparer une saine cuisine, alors qu'il est si facile et si rémunérateur de servir k boire, uniquement.
Le « baccara » du pauvre
Le cabaret n'attend jamais la clientèle : il la sollicite et la retient par des pièges ou des divertissements.
Des industriels placent dans les débits des appareils à jeux. Il en existe plus de cent modèles qui apportent au consommateur toutes les émotions des paris et l'illusion qu'il est au champ de courses. Mettez deux sous, misez, placez, tirez un levier, des petits chevaux courent sur une piste, une grenouille avale des billes ou c'est le chapeau du clown qui reçoit des grains. Tous les enjeux sont à deux sous, la mécanique remet des jetons au gagnant. Marqués d'un chiffre, ils sont utilisés sur place, convertis en liqueurs de toutes sortes. Deux ou trois fois par semaine, le propriétaire des appareils vide la tirelire aux gros sous, il verse au débitant les sommes que représentent les jetons et lui donne une commission de 20 p. 100 sur la recette. Les distributeurs font le tour des cabarets qui échangent leurs modèles. Quand l'un a cessé de plaire, on l'envoie dans une autre boutique et on le remplace par un autre système de jeu.
Les samedis, particulièrement, les amateurs l'assiègent, il absorbe les pièces de deux sous par centaines; les perdants s'entêtent, les gagnants paient des tournées aux amis. Le mastroquet gagne à tous les coups; si la « banque » est heu-
reuse, il touche un fort courtage; si le client est chançard, il verse force rasades. On a interdit les paris d'argent dans les cabarets, on a laissé les ingénieux appareils qui entretiennent à la fois le jeu et l'ivrognerie.
Le 18 novembre 1908, M. Viviani, alors ministre du Travail, déposait un projet de loi portant interdiction du marchandage. On ne saurait trop regretter que ce projet, voté par la Chambre, n'ait pas encore attiré l'attention du Sénat : la suppression du marchandage — énergiquement réclamée par les ouvriers de l'industrie du bâtiment — préviendrait le retour de longs et douloureux conflits.
Qu'est-ce que le marchandage ? Le projet de loi le définit ainsi (article premier) :
<( Le marchandage est une convention de sousentreprise, dans laquelle le sous-entrepreneur, ayant passé avec l'entrepreneur principal un contrat portant sur la main-d'œuvre de travaux à accomplir, fait exécuter ces travaux par des ouvriers payés par lui au temps et aux pièces, avec ou sans la garantie de l'entrepreneur principal. »
Le tâcheron, ennemi de l'ouvrier
Pourquoi la pratique du marchandage est-elle détestable et doit-elle être combattue? Parce que
les sous-entrepreneurs ou tâcherons, par le jeu d'une âpre concurrence qu'ils se font, consentent sur le prix des travaux à des rabais considérables dont ils se remboursent ensuite sur les salaires ouvriers, provoquant une baisse générale des salaires ; parce que l'intérêt des tâcherons étant d'achever un travail donné dans l'espace de temps le plus bref, sans s'inquiéter de la qualité de la besogne, ils imposent aux ouvriers un surmenage dont rien ne saurait donner une idée, surmenage qui, épuisant rapidement les plus forts, terrasse les faibles en quelques semaines ; parce que cette hâte dans l'exécution des travaux est préjudiciable à leur bonne exécution et peut compromettre la solidité des ouvrages ; parce qu'enfin les tâcherons, dans le double but de réaliser de nouveaux bénéfices sur les vins et liqueurs et de fournir aux travailleurs un stimulant factice qui leur permet d'augmenter la production, se font cabaretiers, les plus dangereux, les plus irrésistibles des cabaretiers : ceux qui détiennent le pain de leurs clients et le retirent aux consommateurs insuffisants.
Partout où le Syndicat ne peut opposer la puissance du groupement à l'omnipotence cupide du tâcheron, l'alcoolisme approuvé, encouragé, imposé, sévit sur les chantiers à là tâche.
Les protestations ouvrières contre le tâcheronat ne datent pas d'aujourd'hui et le projet de loi de l'ancien ministre du Travail n'est pas la première disposition légale qu'elles provoquent.
Par décret du 2 mars 1848, le Gouvernement provisoire supprima le marchandage :
Décret du 2 mars 18i8
« Considérant que l'exploitation des ouvriers « par les sous-entrepreneurs ouvriers, dits mar- « chandeurs ou tâcherons, est essentiellement « injuste, vexatoire et contraire aux principes « de la fraternité,
« Le Gouvernement provisoire de la Républi- « que décide :
« L'exploitation des ouvriers par les sous- « entrepreneurs ou marchandeurs est abolie. »
L'arrêté du 31 mars 1848 fixait les pénalités encourues par les contrevenants : amende de 50 francs ; de 100 en cas de récidive ; emprisonnement de un à dix mois en cas de double récidive.
Mais l'Empire vint et les tâcherons cessèrent d'être inquiétés. Leur industrie atteignit son apogée au début de 1906.
L'Art de faire fortune
Lorsqu'un entrepreneur se dispose à construire un immeuble, il fait appel à ses tâcherons (1). Il n'en convoque pas moins de dix : le tâcheronbriquet eur ; le ferrailleur (monteur-levageur);
(1) Certains entrepreneurs font exécuter directement leurs travaux par des ouvriers payés à la journée. Mais ils ne constituent encore qu'une minorité.
le scieur de pierre; le tailleur de pierre; le bardeur ; le plâtrier-maçon ; le parqueteur ; le poseur de menuiserie; le poseur de lambourdes; le ravaleur, sans compter le carreleur et le sculpteur.
Chaque tâcheron, les plans de l'immeuble en mains, évalue la besogne, calcule les frais de main-d'œuvre et indique à l'entrepreneur le prix moyennant quoi il se chargera de faire exécuter le travail qui constitue sa spécialité. Celui dont les conditions paraissent le plus favorables à l'entrepreneur obtient dans chaque série la commande.
Le tâcheron forme ses équipes. Il choisit les ouvriers les plus jeunes qu'il pourra rencontrer et cela pour deux raisons: d'abord parce que les hommes très jeunes (17 à 21 ans), remplis d'ardeur, peuvent fournir des efforts soutenus, ensuite parce qu'ils se laissent plus facilement circonvenir que des hommes expérimentés. Dans les équipes, dans les coteries (1), on dissémine des ouvriers connus pour exécuter rapidement la besogne, on leur attribue, en secret, un salaire plus élevé que celui de leurs compagnons : ce sont des entraîneurs chargés de provoquer l'émulation du commun. La production de ces entraîneurs sert de base de comparaison : tout compa-
(1) Les ouvriers du bâtiment appellent coterie un groupe de deux ouvriers attelés à la même besogne : on « fait coterie » .
gnon qui « n'abat » pas en sa journée une tâche égale à la leur « reçoit son sac » : il est renvoyé à la fin du jour. Aussi, sur les échafaudages, s'applique-t-on à faire avancer la besogne : les ouvriers doivent, c'est le mot d'ordre, « tremper la chemise en arrivant et ne pas la laisser sécher jusqu'au soir ».
Mais pour travailler si activement, il faut boire, beaucoup boire : « plus on boit, mieux on travaille ».
Aussi la première pensée du tâcheron, dès que sont élevés les quatre murs d'une maison, est-elle de faire installer une cave, une belle cave spacieuse que clôt une porte cadenassée. Le tâcheron place là sept, huit, dix pièces de vin. Il délègue un jeune ouvrier — apprenti ou garçon — aux fonctions de sommelier. Et les compagnons sont « invités » à « réparer leurs forces » moyennant espèces (ou plutôt retenue sur la paye), le plus souvent possible.
Le tâcheron qui eut le premier la belle idée d'introduire le cabaret sur le chantier même a droit aux honneurs d'une biographie. Son histoire est à la fois simple et magnifique. Elle mérite d'être offerte, sous l'aspect d'images grossièrement coloriées, en exemple aux enfants sages pour leur inspirer, sinon le goût des vertus, du moins celui du négoce.
M. R... vint du fond de la Bretagne à Paris, il y a quelque vingt ans. Il n'avait pour tout bien
que ses outils qu'il portait en un sac, sur son épaule, avec une paire de gros souliers ferrés.
Il entra comme ouvrier maçon chez un entrepreneur. Puis il fut promu gigade chez M. G... Le gigade, sur les chantiers du bâtiment, est un contremaître dont le rôle est d'aiguillonner incessamment les ouvriers. M. G... est l'un des entrepreneurs les plus considérables de Paris. Bientôt, le jeune R... — têtu, énergique, bon ouvrier
— devint tâcheron de ravalement, au compte de M. G... C'est alors qu'il installa des caves sur les chantiers. Il le fît avec méthode : chaque fois qu'un litre sortait du tonneau, le sommelier devait l'inscrire sur un registre spécial avec le nom de l'acquéreur. Ainsi, M. R... — qui lui ne buvait pas — pouvait distinguer les francs buveurs, des « molassons » qu'un verre de vin effraie, et marquer aux premiers ses préférences.
Fructueuse idée ! Voici ce qu'elle rapportait, en une année, à l'ingénieux M. R... : le \\n — pour la vente duquel il ne payait aucune patente
— lui coûtait, rendu en ses caves — au Grand- Palais par exemple, ou dans les vastes immeubles voisins du Trocadéro, qu'il construisit — 0 fr. 30 le litre. Il le revendait 0 fr. 70 aux compagnons. Il employait 60 hommes tous les jours. Chacun d'eux consommait quotidiennement en moyenne (d'après le registre des sorties) trois litres de vin, aux casse-croûtes de huit heures, deux heures et quatre heures.
Soit un bénéfice quotidien de 60 X 3 X 0,40
= 72 francs. Soit un bénéfice annuel supérieur à 15.000 francs, journées de chômage déduites.
Aujourd'hui M. R... est riche. Sa fortune dépasse 500.000 francs. Il est l'associé de son expatron. Son histoire est morale car elle prouve que mieux vaut, pour réaliser une fortune, faire boire autrui que boire soi-même.
On ne sera pas surpris d'apprendre que l'idée de M. R... fut adoptée d'enthousiasme par d'autres tâcherons.
La coutume se généralisa d'installer sur les chantiers, avant tout, des cabarets... portatifs que les ouvriers achalandèrent par ordre.
Mais les tâcherons songèrent vite à exploiter d'une manière plus générale, en l'accaparant tout entière et en la stimulant, la puissance de consommation de leurs ouvriers. Ils s'établirent cabaretiers-logeurs-nourrisseurs. Et ils n'embauchèrent que les hommes logeant dans leur maison, y prenant leurs repas, s'y alcoolisant abondamment.
La vie à « la ferme »
C'est alors que les fermes commencèrent à pulluler à Paris, dans les XV% IV* et V* arrondissements. La ferme est la caserne des ouvriers du bâtiment (1). Non seulement le tâcheron, mais
(1) L'institution des fermes se rencontre aussi dans une autre corporation : celle des cordonniers de luxe. Mais les tenanciers semblent apporter plus de scrupules que leurs-
les maîtres-compagnons sont tenanciers de ferme, he maître-compagnon, sur un chantier du bâtiment non doté de tâcherons, est une sorte de directeur technique pourvu de pleins pouvoirs pour l'exécution de toutes les catégories de travaux. Son expérience est incontestée. Certains architectes ne veulent connaître que lui. C'est le grand maître de V embauche: il recrute les ouvriers comme il l'entend et les renvoie de même; c'est une puissance redoutable.
Lorsque tâcheron ou maître-compagnon possèdent une ferme, ils veillent à n'engager que des célibataires : l'homme marié loge chez soi et dépense son salaire à sa guise. Les ouvriers admis sont invités — discrètement — à devenir les
collègues du bâtiment dans l'exercice de leur industrie. Les ouvriers cordonniers vont proposer leurs modèles au bottier de luxe qui leur confie des pièces de commande à fabriquer en chambre. Des rabatteurs racolent ces ouvriers et leur proposent de travailler en atelier commun : la tâche s'exécute plus gaiement que dans la sohtude d'une chambre garnie et on s'instruit toujours au contact de collègues expérimentés. Dans ces ateliers, chaque ouvrier loue sa place à raison de 1 fr. 75 par semaine. Le loyer lui donne droit à un siège et à une table pour y déposer ses outils. Tout son outillage lui appartient : tranchet, alênes, manicles, etc. Or, le propriétaire de l'atelier, compagnon cordonnier lui-même, loge et nourrit les ouvriers à raison de 25 francs par semaine. Il leur offre d'étroites mansardes, fréquemment insalubres, qu'il faut occuper parfois à deux et à trois. Mais ses pensionnaires ne paient que un franc par semaine leur place à l'atelier et il s'ingénie à leur procurer de la besogne chez les bottiers, au détriment souvent des ouvriers Indépendants qui se logent et se nourrissent à leur guise.
hôtes de leur chef, ou parfois, de la femme de leur chef : le tâcheron ou le maître-compagnon est, en ce dernier cas, un seigneur détaché des mesquines questions de comptoir : c'est sa femme qui « tient la ferme » (1). Mais, par un singulier hasard, le tâcheron ou le maître-compagnon chasse du chantier l'ouvrier que la cabaretière lui signale pour marquer peu d'enthousiasme « à faire marcher le commerce » .
Les tenanciers de ferme pratiquent le recrutement direct. Tous les ans, ils font venir de la province — Limousin, Marche, Auvergne et Morvan — de très jeunes hommes qu'ils hébergent. N'ontils pas d'argent pour faire le voyage? Le tâcheron avance 50 francs à chacun et porte cette somme « en compte ».
La ferme manque de confort. Elle manque même totalement d'hygiène : les hommes couchent par chambrée, cinq, six, dix, quinze en une pièce où quatre personnes disposeraient à peine du cube d'air nécessaire ; quand la literie fait défaut, on dort à deux par lit.
Mais quelle vie joyeuse on mène dans la ferme! Nous en avons visité plusieurs, dans le XV^ arrondissement et dans les rues étroites du IV^ (rues du Figuier, du Grand-Prévôt, de l'Hôtel-de- Ville),
(1) L'industrie des fermes est si rémunératrice que certains entrepreneurs n'hésitent pas à pratiquer eux-mêmes ce négoce et à se faire « marchands de soupe » . Signalons cependant qu'à la suite de l'énergique campagne des syndicats intéressés, le nombre des fermes a considérablement diminué.
grâce à Tobligeance de M. Thuillier, ouvrier ravaleur, alors secrétaire de V Union des Syndicats du département de la Seine, qui nous a pilotés.
A sept heures, quand rentrent compagnons et garçons (on dénomme ainsi les aides), l'absinthe est servie d'office : inutile de la commander. Celui qui, au début, manifeste quelque hésitation à avaler le breuvage épais essuie tant de sarcasmes et de quolibets qu'il se met, tout honteux, au ton de l'assistance et évite de se singulariser, dans l'avenir, par une tempérance de mauvais goût.
Après le dîner, le torchon est passé sur la table, la patronne apporte les jeux : cartes et dominos, et les litres : « blanc » et « rouge » alternent harmonieusement.
Malheur à qui parle d'aller dormir ou de se retirer pour lire, ou même de sortir. Celui-là ne tardera pas à « ramasser son sac ». Il faut un vrai courage pour s'affranchir de la domination du tâcheron (1). Il est si facile de se laisser conduire; il est si bon de boire sans débourser un
(1) Il est intéressant de signaler, dans cet ordre d'idées, la tentative de quelques ouvriers maçons pour échapper à la servitude du cabsiret : ils ont fondé à la Maison commune du /F® arrondissement, rue Gharlemagne, une cuisine communiste qui fonctionne à la satisfaction de tous. Par cotisations, ils ont acheté l'indispensable batterie de cuisine. Ils rétribuent une cuisinière qui, sur leurs indications, prépare chaque jour leurs repas. Tous les soirs la dépense commune est réglée : chacun paye son écot. Ce procédé — qui donne aux ouvriers l'indépendance — leur permet de faire asseoir tous les jours à leur table quelques chômeurs sans ressources pour qui la « soupe des maçons » est une aubaine précieuse.
SOU ! Car « la patronne marque » et ne demande pas d'argent. Elle marque en un livre dont elle seule connaît les mystères. Seulement, le samedi, quand son mari a « fait le prêt sur le tas » (la paye sur le chantier), elle invite gentiment : « A la caisse, les enfants ». Et « les enfants » rendent à la caisse du cabaretier l'argent qu'ils ont reçu de la main du tâcheron.
Ils ne se libèrent pas pour cela : le montant de leurs dettes dépasse généralement celui de leur salaire.
Nombre d'entre eux, quand ils viennent à manquer de vêtements, sans ressources pour en acheter d'autres, s'adressent à la patronne, qui, maternelle, leur en procure; le fripier n'est pas là pour les chiens. Et elle « marque ».
(( Le tâcheron, dit la Chambre Syndicale de la Maçonnerie, de la Pierre et Parties similaires du département de la Seine, dans la brochure de combat : Mort à la Pieuvre du Bâtiment, qu'elle répand sur les chantiers, est un merveilleux spéculateur établi marchand de soupe et marchand de sommeil; il lui faut une clientèle sans risques, et quel meilleur moyen que de sous-traiter des travaux, même à vil prix, pour occuper ses clients forcés, leur donner toutes facilités pour consommer, les y obliger sous peine de renvoi, si bien que, quand arrive la paye, il est facile à ce marchand d'hommes de prouver à l'ouvrier qu'il est débiteur. »
Aussi le Syndicat de la Maçonnerie, comme
tous ceux de l'industrie du bâtiment, lutte-t-il avec une énergique ténacité pour arracher les ouvriers à l'exploitation du tâcheron. Il s'efforce de relever le niveau moral de la corporation, d'éduquer les travailleurs. Il essaie de leur inspirer l'horreur de l'alcoolisme: sur les chantiers où ses adhérents sont en nombre, le tâcheron doit renoncer à établir le cabaret. Si des syndiqués constatent qu'un compagnon se fait apporter fréquemment des boissons du dehors, ils brisent les litres pleins. La Chambre syndicale a installé pour ses adhérents quatorze bibliothèques dans Paris et les garnies d'ouvrages propres à élargir l'esprit et à fortifier le jugement.
Mais elle trouve dans les tâcherons, forts de l'appui moral et financier de la majorité des entrepreneurs, forts aussi du prestige dont, « bons garçons » et « bons vivants », ils bénéficient près de ces jeunes ouvriers auxquels ils assurent travail, nourriture, alcool, gîte (et parfois le reste), de rudes adversaires. Les habitants des fermes ne lisent pas les appels, ne répondent pas aux convocations, ne se rendent pas aux réunions corporatives. Ils travaillent comme des machines et boivent comme des éponges. Ils sont ainsi plus de 7.000 à Paris.
Et c'est pourquoi, résumant la pensée de ses confrères, M. D..., dit Cor de Chasse, tâcheron de sciage de pierre tendre et tenancier de ferme, disait aux délégués du Syndicat ces paroles -profondes :
(( Tant que j'aurai des écuries pour les loger et des râteliers pour les faire manger, je ne craindrai rien de vous : ils ne me quitteront pas ! »
Combien, pourtant, de ces jeunes malheureux, épuisés par le surmenage et l'orgie grossière, quittent « écurie » et « râtelier » pour s'en aller dormir à la fosse commune de Pantin ou de Bagneux !
Les autres, dépourvus, naturellement, de la somme qu'il faut pour prendre le chemin de fer et regagner « le pays » quand viennent les deux mois de chômage, la reçoivent des mains du tâcheron. Sa femme « marque » toujours.
On remboursera à la campagne prochaine...
Ainsi, par l'alcoolisation et le travail intensif... d'autrui, le tâcheron-cabaretier s'achemine rapidement vers la fortune (1).
(1) La pratique du tâcheronat augmente le nombre des chômeurs: tel travail de ravalement qui, en 1882, assurait à trois hommes le pain quotidien durant deux mois, devait être « bâclé » en 1906 par le même personnel, par les mêmes procédés, avec des outils semblables, sous les ordres d'un tâcheron, en un mois.
Son influence sur la baisse des salaires se marque ainsi : en 1882, les salaires de la série centrale, établie d'un commun accord entre architectes et entrepreneurs parisiens, étaient flxés à l'fr. 20 l'heure pour les ravaleurs. En' 1906, les tâcherons étaient arrivés à faire tomber ces salaires à 0 fr. 90, soit une diminution de 3 francs par jour.
En 1882, le prix de série pour les tailleurs de pierre avait été fixé à 7 fr. 50 le mètre carré de pierre tendre. Les tâcherons le font tomber à 3 fr. 50 en 1906.
Le salaire que recevaient un briqueteur et son aide pour un mètre cube de maçonnerie en 1882 ne leur était plus
Les « Malfrats »
La fructueuse industrie qui consiste à alcooliser des ouvriers sous peine pour eux d'être privés de travail ne sévit pas à Paris seulement. Elle s'exerce dans le bassin métallurgique de Meurthe-et-Moselle, où les tâcherons de terrassement sont en majorité propriétaires de (( pensions-cantines » ; ils engagent les ouvriers qui consentent à se loger et à se nourrir chez eux. Il n'est pas de travail pour les autres. Elle
payé en 1906 que pour rédification de trois mètres cubes. Les salaires avaient été diminués des deux tiers.
Cet énorme rabais semblait d'autant plus cruel aux ouvriers que, dans le même laps de temps, le coût des objets nécessaires à la vie et celui des loyers s'étaient élevés considérablement.
La grande grève de 1906 eut pour conséquence de faire augmenter généralement les salaires.
Un autre danger très grave du tâcheronat est que l'ouvrier travaillant pour un sous-traitant, même s'il n'est pas logé et nourri par ce dernier, n'est pas certain de recevoir son salaire. Grâce à d'habiles dispositions financières — notamment par l'artifice de la séparation de biens, par l'attribution à la femme de tout l'avoir de la communauté — le tâcheron est souvent insolvable. En un Mémoire relatif au projet de loi portant interdiction du marchandage, dont le caractère extrêmement sérieux et l'argumentation forte et méthodique impressionnèrent le ministre du Travail à qui il fut adressé, la Chambre syndicale des Tailleurs de Pierre et Ravaleurs du département de la Seine nous montra par le jeu de quel mécanisme judiciaire les ouvriers du tâcheron peuvent être dépouillés de leurs salaires sans recours.
Le tâcheron affirme que l'entrepreneur ne lui verse plus de subsides: en conséquence il ne peut payer les ouvriers.
s'exerce parfois indirectement : l'employeur, le maître de la besogne, ignore la cantine: c'est son frère qui la gère, ou quelque autre parent proche. Dans le Calvados, des fermiers versent une partie déterminée du salaire des moissonneurs sous forme d'alcool: un décalitre, dont l'ouvrier fait l'usage qui lui convient; il le consomme ou il le vend. Mais c'est à la première solution que vont généralement ses préférences.
Jusqu'au mois de mai 1909, c'est dans la grande banlieue de Paris qu'il fallait chercher l'exemple le plus éclatant qui fût d'alcoolisation voulue, raisonnée, calculée, d'ouvriers par leurs patrons.
Ceux-ci assignent entrepreneur et tâcheron devant le Conseil des Prud'hommes.
« L'affaire est appelée au bureau de cenciliation, tous sont présents ; le sous-traitant reconnaît exacte la demande des ouvriers. Le président lui demande pourquoi il ne paie pas ce qu'il reconnaît devoir. Le sous-traitant répond que M. X..., entrepreneur, lui refuse de l'argent et qu'il ne peut payer.
« Le président s'adresse à M. X... — Vous entendez ce que dit votre sous-traitant ; pourquoi ne lui donnez-vous pas d'argent pour qu'il règle ses compagnons? — Monsieur le Président, j'ai sous-traité mes travaux à M. Z... à forfait; j'ai déboursé sur la somme convenue plus d'argent qu'il n'y a de travail exécuté. Je ne verserai d'argent à M. Z... qu'au fur et à mesure de l'avancement du travail qui reste à faire; quant à ces messieurs (les ouvriers), ce n'est pas moi qui les ai embauchés ; ce n'est pas moi qui les ai mis en œuvre, ce n'est pas moi qui leur fais les acomptes le samedi et ce n'est pas moi qui leur fais la paye à la fin du mois ; je ne leur dois rien et ne leur paierai rien.
« — Pardon, monsieur X..., vous êtes adjudicataire et, comme tel, responsable des salaires de tous les ouvriers embauchés pour édifier votre construction: votre devoir est
Cette situation s'est aujourd'hui transformée, mais il est utile de la rappeler pour montrer l'efficacité dans ce domaine d'une action syndicale persévérante.
Les carrières de pierre à plâtre qui constituent le bassin de Paris (Argenteuil, Cormeilles, Montmorency, Saint-Brice-Villetaneuse, Montmagny, Neuilly-Plaisance, Meaux, Soisy et quinze autres communes) et les usines dans quoi la pierre est calcinée, broyée et ensachée occupent environ cinq mille ouvriers.
de vous assurer que les ouvriers employés reçoivent intégralement leurs salaires.
« — Monsieur le Président, je paie régulièrement les ouvriers que j'embauche, mais, je le répète, ces messieurs ne travaillent pas pour moi, je ne les ai pas embauchés, je ne leur dois rien.
« — Alors vous refusez de payer ?
« — Oui, monsieur le Président.
« — Bien. A mercredi devant le Bureau général.
<( Le mercredi suivant, l'audience publique est ouverte.
« — Affaire X... et Z... Les parties sont présentes.
« — - Monsieur Z..., tâcheron, vous reconnaissez devoir les salaires réclamés par les demandeurs?
« — Oui, monsieur le Président.
« — Pourquoi ne payez-vous pas ?
« — Parce que M. X..., entrepreneur, refuse de me donner de l'argent.
« — Monsieur X..., vous avez refusé de donner à M. Z... l'argent nécessaire au paiement de ses ouvriers?
« — Oui, monsieur le Président: j'ai déjà versé à M. Z... plus d'argent qu'en l'état des travaux je ne lui en devais; c'est mon droit de lui en refuser maintenant. Quant aux ouvriers, je suis étonné qu'ils m'appellent ici: je ne leur dois rien. Voici mon marché avec le tâcheron.
« Le Président. — Le Conseil, après avoir pris connais-
Par leurs travaux, ils se divisent en deux catégories : les carriers et les ouvriers des fours. Les premiers percent les galeries dans la masse de pierre et les exploitent, ce sont les caveurs, qui travaillent debout quand ils attaquent les parois à l'aide de Vaiguille, pièce métallique montée sur un support de bois; qui travaillent couchés sur le flanc quand ils cavent avec Vesse, long pic à deux pointes; ce sont les extracteurs, qui percent à la tarière de profonds trous de mine et font
sance du marché passé entre MM. X... et Z... et avoir entendu les parties dans leurs dires et conclusions, attendu etc
« Le Conseil, après avoir délibéré conformément à la loi, met M. X... hors de cause et condamne Z... à payer à M. A..., ouvrier, la somme de plus les frais.
« Ainsi pour chaque compagnon. Jugement. »
Gomme M. Z... est insolvable et que ^entrepreneur principal est mis hors de cause les ouvriers perdent purement et simplement leurs salaires.
En septembre 1909, une grève formidable — occasionnée par les méthodes des tâcherons — paralysa entièrement à Paris rindustrie du bâtiment. Déclarée par les maçons et les tailleurs de pierre, bientôt suivis des briqueteurs, charpentiers en fer, monteurs-levageurs, ravaleurs, scieurs de pierre, menuisiers, cette grève fit descendre, au cri de « A bas le tâcheronat ! » 25.000 travailleurs des échafaudages. Les entrepreneurs accordèrent aux ouvriers la suppression partielle du travail à la tâche. Mais ce ne fut là qu'une satisfaction apparente : les tâcherons continuèrent leur trafic en l'abritant quelquefois sous le masque d'une fallacieuse coopération. En juillet 1911, la Fédération des Travailleurs du Bâtiment tenta un nouvel effort : la grève générale qu'elle proclama pour la conquête de la journée de neuf heures et la suppression du tâcheronat dura dix jours. 60.000 ouvriers y prirent part; ils réintégrèrent les chantiers sans avoir obtenu satisfaction.
sauter les blocs par la poudre Favier; ce sont les chargeurs^ qui cassent la pierre et en emplissent des wagonnets à destination des usines. Une voie ferrée relie aux fours les carrières — enfoncées parfois de 20 et de 30 mètres sous terre. Les ouvriers des fours ont pour mission de cuire la pierre entre trois murs de maçonnerie grossière : ils emplissent ce fourneau de couches alternées de coke et de pierre. Le gypse calciné, ils le soumettent à Faction des meules qui le broient, en un épais dégagement de poussière que ne vient contrarier — malgré la loi de 1892 — aucun appareil protecteur; ils en surveillent l'ensachage, parmi un véritable brouillard blanc, sans qu'il leur soit remis aucun masque respiratoire — malgré le décret du 29 novembre 1904.
Ce sont les ouvriers des fours surtout qui comptaient, avant la transformation de 1909, parmi les plus misérables, les plus déchus des travailleurs. Le recrutement de ces ouvriers était d'une singulière variété. Chemineaux las d'errer, i( biffins )) las de « chiffonner », « déclassés » de toutes professions, étudiants, avocats, médecins, officiers qui avaient eu des malheurs, notaires récemment libérés de Poissy ou de Melun pouvaient trouver « l'embauche » dans les plâtrières. Ils allaient vêtus de deux sacs : l'un tenait lieu de pantalon, l'autre de veste. On les nommait dans le pays les malfrats ou les nez-blancs. Comme ils n'avaient pas d'argent pour coucher à l'auberge, ils dormaient sur les fours à plâtre,
déplaçant les pierres pour former une niche ; ils étendaient un sac sur la niche et le lit était dressé à la « belle étoile ». Il arrivait que des émanations d'oxyde de carbone, provenant du four, endormaient définitivement les malfrats pendant la nuit.
— Mais, se demandait-on, pourquoi ces hommes n'avaient-ils point la petite somme d'argent qui leur eût permis de dormir en un lit, comme tout le monde ? Ne recevaient-ils aucun salaire, pour ces travaux durs et malsains?
Pardon, ils étaient payés 30 centimes à l'heure; les extracteurs recevaient 45 centimes. Travaillant treize heures par jour durant la belle saison, les ouvriers eussent été à même de se nourrir, de se vêtir et de se loger, grâce à ces salaires... s'ils en avaient touché le montant en monnaie légale. Mais beaucoup de propriétaires de carrières et de fours avaient installé des cantines pour chaque chantier. La cantine vendait surtout de l'eau-de-vie, un effroyable « tordboyaux » qu'obligatoirement l'ouvrier devait consommer sous le nom de gobette, et de gros vin d'Aramon, connu sous le vocable de Barlatta. La gobette était servie d'office aux malfrats deux fois par jour. Tant pis pour celui qui préférait manger son pain sec, le prix de l'eau-de-vie — 0 fr. 40 — était néanmoins porté à son compte. La cantine vendait aussi la nourriture. Et quelle nourriture ! Le poisson qui la veille et l'avantveille n'avait pas trouvé d'acheteurs, le boudin
et la saucisse que le charcutier proposait à vil prix pour n'être pas contraint de les jeter; tant pis encore pour le « client » que cette pâtée rebutait: le jour où il y avait à la cantine boudin ou poisson, on n'y trouvait pas d'autres mets. Pour obliger les « malfrats » à achalander les cantines, et les cantines exclusivement, les propriétaires payaient les salaires en une monnaie spéciale de cuivre et de zinc, qu'ils faisaient frapper à leur nom et qui n'avait cours — est-il utile de le dire? — que dans leurs cantines. Sur l'une des faces figurait la raison sociale du fabricant ou ses initiales, sur l'autre la valeur de la pièce.
Ces jetons étaient appelés par les ouvriers monnaie de Cayenne (1).
(1) L'emploi de la monnaie de Cayenne paraissant absolument illégal, nous avons demandé en juillet 1909 aux ministères du Travail et des Finances pour quelle raison les inspecteurs du Travail comme ceux des Finances le toléraient avec longanimité.
Il nous fut répondu :
— Malgré tout notre désir de faire cesser l'usage scandaleux des jetons, nous n'avons pu les considérer comme une monnaie particulière, et par conséquent illégale. Les industriels, interrogés par les préfets, ont déclaré :
« Nos jetons ne sont pas une monnaie, mais de simples bons de nourriture, comme en vendent toutes les œuvres philanthropiques. Nous sommes bien libres de fournir à nos ouvriers des acomptes sous forme de nourriture ? S'ils avaient droit, à la fm du mois, à un excédent de salaire, nous le paierions en argent. Tous nos fournisseurs sont réglés en monnaie légale. Mais nos ouvriers sont payés en nourriture. Aucune loi ne nous le défend. »
« Certains résultats, obtenus en province contre l'usage
Rétribués en « monnaie de Gayenne », les travailleurs ne pouvaient donc s'adresser qu'au cabaret-cantine. Cet établissement surélevait tous les prix :
Un litre de vin (vendu 0 fr. 50 chez tous les épiciers détaillants de Paris) était imposé aux ouvriers à raison de 1 franc.
Une portion (servie à 0 fr. 40 dans les restaurants populaires parisiens qui ont à acquitter une patente, de nombreux impôts) était comptée 0 fr. 50.
Un kilo de pain (0 fr. 38 au cours moyen) valait 0 fr. 50.
Tout était à l'avenant.
Voilà pourquoi les malheureux ouvriers plâtriers, dont tout le salaire restait au cabaretcantine, ne pouvaient se vêtir ni se loger.
En mai 1909, excédés, ils finirent par déclarer la grève. Ils réclamaient le paiement en argent, la suppression du cabaret-cantine. Le mouvement partit d'Argenteuil, gagna Cormeilles le
de la monnaie de Cayenne, l'ont été par des préfets énergiques, qui procédaient par intimidation (tel celui des Landes à l'égard d'un patron résinier). Les industriels de la région parisienne, ne se laissant pas intimider, nous trouvent désarmés. »
Depuis cette époque, la loi du 7 décembre 1909, en imposant l'obligation de payer les salaires en argent, a fait cesser l'usage avoué de la « monnaie de Gayenne » . Cette loi avait été votée par la Chambre le 13 décembre 1898. Il fallut donc onze années pour obtenir un vote définitif du Parlement.
lendemain; en quarante-huit heures, il s'étendit à tout le bassin.
Rien de plus émouvant que les défilés des grévistes, en haillons, décharnés, tout blancs de plâtre. Leur condition apparaissait si misérable, leurs revendications si justifiées, que les habitants de toutes les communes intéressées par la grève se déclarèrent en leur faveur — et pourtant les calmes populations de Seine-et-Oise marquent généralement une méfiance hostile aux mouvements de grève.
Les souscriptions abondèrent pour alimenter les « soupes communistes ». A l'unanimité, les maires de vingt-trois communes situées sur le champ de grève refusèrent l'offre de troupes et de brigades de police qui leur fut faite. La plupart des conseils municipaux votèrent des secours aux grévistes.
En présence de la réprobation générale, les propriétaires parurent céder : ils augmentèrent de dix centimes les salaires, qu'ils s'engagèrent à payer en argent. L'accès des cantines devint facultatif. Trois jours après la signature de l'accord, huit propriétaires reprirent leur parole. La grève menaça : les propriétaies capitulèrent.
L'Action du Syndicat
Aujourd'hui, un syndicat groupe quatre-vingts pour cent des ouvriers carriers et des ouvriers des fours. Cette oganisation a élaboré un contrat
de travail que les patrons, syndiqués eux-mêmes, ont accepté et qui règle les rapports entre salariés et employeurs de l'industrie plâtrière dans les départements de la Seine, de Seine-et-Marne et de Seine-et-Oise. La rétribution des ouvriers, efïectuée exclusivement en argent, n'est pas inférieure à 0 fr. 55 l'heure (ouvriers d'usine), ni supérieure à 0 fr. 70 (caveurs-boiseurs) . La journée de travail est fixée à onze heures. L'article 10 fait honneur à l'esprit de solidarité de ces ouvriers, acquis de la veille aux méthodes d'organisation et de défense commune : « Pendant l'hiver, dit-il, une entente s'établira entre les délégués des syndicats ouvriers et les différents patrons pour atténuer le chômage par une réduction des heures de travail. » Ainsi, chacun est assuré d'une part de besogne et de salaire. Enfin, l'article 5 interdit « de façon absolue aux patrons, directeurs, chefs de chantier, d'installer des cantines près des usines ou carrières ».
Ce contrat est scrupuleusement observé. Aussi la corporation des travailleurs du plâtre présente-t-elle un exemple saisissant de relèvement moral. Les ouvriers se sont fixés dans le pays, ont fondé des familles, l'alcoolisme a diminué dans de considérables proportions. Les carriers sont tous professionnels qualifiés ; les « passagers » sont moins nombreux aux fours.
Les cabarets joyeux
Mais il est des incorrigibles. Pour ceux-là se sont élevés, dans la plaine, des cabarets-cantines qui retiennent leurs clients par la persuasion, puisque le temps de la contrainte est passé. On y mange, on y boit, on y joue, on y dort. Des appareils à sous offrent leurs jeux d'adresse au consommateur. Un phonographe est fixé au comptoir; le patron pousse un décime dans la fente, la musique joue, met en gaieté les hommes, et c'est à qui viendra placer deux sous dans la machine tapageuse pour qu'elle ne cesse pas de débiter les pauvretés des concerts ou les airs héroïques des musiques militaires. Les servantes empressées couvrent les tables de bouteilles. Leur empressement tombe net quand le compte du buveur équivaut à son salaire quotidien : 5 fr. 50 ou 6 francs. Le patron, bonasse, dit alors à son client :
— Tu en as assez pour aujourd'hui, mon vieux, va te coucher :
Car il n'aime pas à faire crédit.
Certains boivent jusqu'à leur dernier sou, tous les jours, sans se préoccuper d'épargner le prix d'une mansarde. Ceux-là vont se coucher sur les fours à plâtre, avec la malfraisie.
La nuit sur les fours
Car il est encore des malfrats ! De vieux ouvriers des fours ont réprouvé l'hygiénique révolution qu'apporta le syndicat dans les conditions de travail; ils ont regretté l'heureux temps où ils allaient vêtus de sacs; où la barlatta coulait sur les chantiers; où dans les cantines on buvait jusqu'à tomber sur la terre nue, les jambes fraternellement posées sur la tête d'un camarade ivre-mort ! Puissance de l'habitude qui confère un charme aux objets les moins séduisants, aux situations les plus misérables. Ils regrettent le régime qui ne leur laissait jamais un sou vaillant après le travail. Et plutôt que d'admettre les conditions nouvelles, la paie tous les quinze jours et le « prêt » quotidien, ils ont abandonné le métier. Maintenant, ils « chiffonnent ». Tous les matins, ils visitent les tas d'ordures et en retirent des os, des ferrailles, des chiffons qui leur procurent les dix sous nécessaires à leur vie. Ils ne s'alimentent guère que de croûtes de pain et de fromage. Avant dix heures, leur journée de travail est achevée. Alors, ils errent et chez les débitants vident « les petits pots » qui représentent des mesures d'eau-de-vie, quelle eau-de-vie !
Le soir, ils se rejoignent sur les fours à plâtre. Le sommet de chaque four est abrité par un toit, on dirait une succession de hangars cou-
verts mais non enclos. Sur le lit de pierre que le feu ronge par-dessous, on est bien, on a chaud. Des fumées blanches sourdent des interstices et se balancent légèrement sous le vent : c'est le suffocant oxyde de carbone que produit la combustion du coke. On domine toute la banlieue heureuse : Neuilly-Plaisance, Rosny-sous- Bois, Le Ferreux, Neuilly-sur-Marne, La Maltournée et, plus loin, Gournay et Chelles. Des centaines de villas s'allument parmi les masses sombres des feuillages. La vallée est toute ponctuée de lumières. Des ombres se hâtent vers les fours à plâtre, des marchands de mouron qui traînent leurs petites charrettes, des chemineaux, des gens à veston qui ont le collet relevé pour masquer l'absence de linge. Passent aussi, culottés de velours, des ouvriers de l'usine ou de la carrière, des vrais, qui couchent là.
Parfois, des jurons, des grondements : un habitué trouve « sa place )> occupée. Bataille. Certaines nuits, les fours d'une seule usine réchauffent 280 sans-gîte. Ils forment des groupes sombres sur le blanc-gris des pierres. Ils dorment à poings fermés, car les vapeurs de la cuisson provoquent le sommeil. D'autres veillent, ils causent longtemps autour d'une bougie, en face d'un litre de vin.
— Combien que tu as fait, aujourd'hui ?
— Douze sous ! Et toi ?
— Huit sous ; mets quatre sous, j'en mets deux, on boira un litre...
Certains, des raffinés, pénètrent dans la chambre à plâtre de l'usine. C'est la pièce où le gypse, cuit et broyé, monte au sortir des tamis. Il y fait plus chaud que sur les fours, et la couche de poussière blanche, fine, ténue comme la farine, est douce délicieusement. Ceux-là dorment si bien, la tête émergeant seule du monticule de plâtre, qu'ils ne s'éveillent pas au jour. L'usine se remet au travail. Le plancher de la chambre est percé d'ouvertures où s'amorcent les goulottes: ce sont les conduites par quoi le plâtre tombe dans les sacs. Miné, le monticule s'effondre. L'ouvrier, blanc de la tête aux pieds, qui veille à l'ensachage, s'aperçoit que, de certaine goulotte, le plâtre ne coule plus. Il passe la main et il rencontre un bras d'homme. C'est le dormeur, étouffé sous l'éboulement, qui, de son cadavre, obstrue la conduite.
Plus d'un, sur les fours, ne s'éveille pas au jour. Quand l'heure est venue de visiter les poubelles, le premier homme debout appelle son voisin d'un coup de pied. Si le voisin ne répond pas, l'homme, insouciant, s'en va. Et c'est le chef de chantier qui, faisant, à six heures, sa tournée, secoue en vain ces dormeurs entêtés. Ils sont morts asphyxiés durant leur sommeil par l'oxyde de carbone. On met les cadavres dans un coin, on Jette un sac sur leur visage et l'on prévient la mairie. La mairie a l'habitude : le gardien du cimetière arrive, traînant une voiture à bras, charge le mort et, après de brèves formalités, va
le jeter dans le trou. Au cimetière de Neuilly- Plaisance, il y a un coin réservé à ces morts-là. De 1906 à 1909, dans le seul arrondissement de Pontoise, 54 hommes périrent asphyxiés.
Toutes les nuits, des femmes et des enfants couchent sur les fours à plâtre.
Il est défendu de coucher sur les fours à plâtre, formellement défendu (décret du 4 avril 1910). Les gens qui s'y endorment à jamais meurent en état de contravention.
Mais les gendarmes marquent une répugnance à faire des rafles sur les fours à plâtre : ces contrevenants bénéficient de leur indulgence.
— C'est très bien de leur interdire de coucher là, mais il faudrait pouvoir leur indiquer un autre endroit où ils pourraient dormir sans risques...
Cet endroit, on ne le connaît pas. Pour entrer à l'asile de nuit, il faut faire queue deux heures, et il n'entre pas dix sans-gîte sur cent. Darmir sous les ponts est impossible en hiver. L'interdiction du 4 avril 1910 est la seule marque officielle d'attention que la société ait donnée aux couche-dehors.
Alors, ne vaut-il pas mieux mourir dans la tiédeur douce de la pierre, mourir « au chaud » comme les gens qui ont une chambre et un lit, qu'agoniser longtemps au fond d'un fossé glacé?
LE CABARET-PLAÇEUR
Pendant vingt-cinq années, les organisations ouvrières demandèrent la suppression des bureaux de placement payants qu'elles accusaient de spéculer sur le chômage et d'exercer une tyrannie cupide sur les employés comme sur les patrons. Obtenue enfin en 1904, la suppression a été réalisée, en principe, dans quelques villes et pour quelques corporations. Mais cette satisfaction donnée à la morale publique, l'interprétation de la loi a été telle, qu'elle se trouve profiter surtout au cabaret, par la constitution des sociétés fictives substituées aux placeurs. Le législateur n'avait pas prévu qu'il créait ainsi un remarquable instrument de propagande alcoolique.
La lutte ouvrière contre les Bureaux de Placement
Les bureaux de placement payants furent autorisés pour la première fois par ordonnance consulaire du 20 février 1804. Ils ne tardèrent
pas à provoquer de vives colères parmi les ouvriers, en raison de leur fonctionnement. Le placeur prélevait un double droit — droit d'inscription et droit de place — sur le patron qu'il fournissait d'employés, sur l'employé ou l'ouvrier qu'il fournissait d'emplois. Généralement, la taxe due par ces derniers, indépendamment du droit d'inscription, était proportionnelle au salaire. L'intérêt du placeur étant d'effectuer le plus grand nombre de placements possible, cet industriel se souciait peu d'adresser au patron, son client, l'employé qui eût rempli convenablement l'emploi. De telle sorte qu'employeur et employé devaient se séparer bientôt et acquitter de nouvelles taxes entre les mains du placeur. Ce système étant généralisé, ouvriers et patrons n'abandonnaient un bureau de placement que pour retrouver en un autre les procédés dont ils avaient pâti. Les patrons des commerces d'alimentation : boulangers, bouchers, crémiers, marchands de comestibles, ainsi que les coiffeurs, se trouvaient particulièrement assujettis aux placeurs qui exerçaient aussi la profession de marchands de fonds. Force était donc de ménager ces intermédiaires redoutables de qui dépendaient l'achat et la vente des boutiques.
Dès 1848, sous le régime républicain, le préfet de police Caussidière supprimait les bureaux de placement après pétition des ouvriers, mais on les rétablissait le 25 mars 1852, au lendemain du coup d'Etat. Pendant toute la durée de l'Empire,
LE CABARET-PLACEUR
ouvriers et employés protestent contre ces officines, mais leurs protestations manquent de cohésion ; elles ne sont pas écoutées. Pourtant, une ordonnance du 16 juin 1857 interdit aux placeurs de prélever sur les chômeurs le droit d'inscription.
En 1881, une pétition couverte de milliers de signatures demande à la Chambre la suppression des bureaux de placement. En 1888, exaspérés par un chômage d'une durée exceptionnelle dont ils rendaient responsables les placeurs — ceux-ci s'étant coalisés pour réserver toutes les places vacantes à de jeunes ouvriers recrutés dans les départements et laisser inactifs les ouvriers parisiens — les ouvriers coiffeurs organisèrent un vaste mouvement. Des bagarres éclatèrent devant l'Hôtel de Ville; le 30 septembre, une bombe faisait sauter le bureau de placement de la rue Chénier.
Le conseil municipal, auquel la loi de 1852 réservait le droit d'autoriser la création de nouveaux bureaux, émit un vœu favorable à la suppression, et à partir de ce moment aucune nouvelle autorisation ne fut accordée. L'agitation cessa. Elle reprit en 1891.
La Ligue pour la suppression des Bureaux de placement, fondée à Paris, multiplia les démarches auprès des pouvoirs publics, les meetings, les affiches, les rapports. Une enquête administrative fut ouverte à Paris et en province sur les bureaux de placement; la presque unanimité
des préfets admit la légitimité des griefs que ces offices provoquaient. Les propositions de loi portant suppression ou réglementation des bureaux se succédèrent au Parlement, mais sans aboutir. En 1903, l'agitation devint des plus violentes. Le 21 octobre, des coiffeurs en chômage, entassés dans la salle trop exiguë du bureau de la rue Villedo, brisent les bancs, se forment en une colonne qui parcourt les boulevards et se rend à la Bourse du Travail. La même scène se renouvelle le lendemain, chez nombre de placeurs. Des affiches violentes couvrent les murs de Paris, des meetings se tiennent chaque soir dans les quartiers ouvriers. Le 29 octobre, une réunion générale de tous les chômeurs groupe dix mille hommes à la Bourse du Travail. Ils jurent d'obtenir la suppression des bureaux de placement. Des forces de police considérables entourent rédifice. Les officiers de paix, le préfet de police s'affolent, la Bourse est envahie par les agents. Des huées les accueillent. Ils mettent sabre au clair. Une mêlée s'engage. Trois ouvriers sont grièvement blessés. L'un d'eux, Lafond, meurt quelques jours après. L'émotion dans toute la France est profonde. Le 30 octobre, une vive interpellation à la Chambre met en péril le ministère Combes. Il n'obtient un vote de confiance qu'en annonçant le dépôt, le jour même, par la Commission parlementaire, du projet de loi qui supprime les bureaux de placement. La Chambre déclare l'urgence, et en une
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seule séance — 3 novembre — le projet est discuté et voté.
Ainsi depuis vingt-deux ans, les intéressés ne cessaient de réclamer une législation nouvelle; rien ne s'était fait. De violentes manifestations dans la rue, et la loi est rédigée, déposée, adoptée en deux jours, non compris le dimanche intercalaire.
Avant de se prononcer, le Sénat veut recueillir l'avis des organisations ouvrières. Elles refusent cet avis en déclarant que la cause est entendue depuis longtemps et qu'une telle consultation n'a d'autre objet que de retarder le vote du projet.
Le 29 janvier 1904, le Sénat vote la loi, mais en apportant des modifications notables au texte de la Chambre! Il se contente de consacrer le principe de la gratuité du placement pour les employés et ouvriers en laissant aux municipalités la faculté de supprimer les bureaux. Le 9 mars, la Chambre vota le nouveau texte (1) qui fut promulgué le 14.
Trois dispositions de cette loi sont à noter pour la compréhension de ce qui suit :
Article premier. — A partir de la promulgation de la présente loi, les bureaux de placement payants
(1) L'historique du mouvement contre les bureaux de placement a été écrit en une brochure claire et solidement documentée, La Fin d'un Privilège, par l'un des plus actifs artisans de la réforme, M. Luquet, alors secrétaire général de la Fédération des Ouvriers coiffeurs de France.
pourront être supprimés moyennant une juste indemnité.
Art. 2. — Les Lureaux de placement gratuits créés par les Municipalités, par les Syndicats professionnels ouvriers, patronaux ou mixtes, les Bourses du travail, les compagnonnages, les Sociétés de secours mutuels et toutes autres associations légalement constituées ne sont soumis à aucune autorisation.
Art. 8. — Aucun hôtelier, logeur, restaurateur ou débitant de boissons ne peut joindre à son établissement la tenue d'un bureau de placement.
Le Conseil Municipal de Paris décida l'application immédiate de l'article 11 de la loi qui visait l'indemnisation des bureaux supprimés et vota, dans ce bvit, une somme de 1.500.000 francs pour indemnités aux tenanciers de bureaux de placement particuliers. Cette somme ne permettait d'indemniser qu'un petit nombre de bureaux. Elle fut affectée à la suppression de ceux-là seulement qui avaient donné lieu à du bruit dans la rue, c'est-à-dire aux bureaux du commerce et des industries de l'alimentation ainsi qu'à ceux des coiffeurs. Telle fut pour Paris la seule application de l'article 11 ; elle laissa subsister 213 bureaux sur 275.
Aussitôt, syndicats patronaux et syndicats ouvriers se préoccupèrent d'organiser le placement gratuit prévu par l'article 2, et les mairies ouvrirent des offices de placement, conformément à l'article 4.
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Les sociétés « philanthropiques »
De leur côté, les placeurs indemnisés s'empressèrent de tourner la loi et de continuer leur industrie sur des bases nouvelles. Ils fondèrent, avec le concours d'amis, d'employés ou de parents, de prétendues Sociétés de placement mutuel ou des Sociétés philanthropiques dont le siège social fut souvent les anciens bureaux de placement eux-mêmes. Constituées sur une simple déclaration, conformément à la loi du 1'"^ juillet 1901, ces associations font le placement de leurs adhérents moyennant le payement d'un droit d'entrée et d'une cotisation mensuelle de deux francs au moins.
Rien n'est changé au régime d'autrefois, si ce n'est que, conformément à l'article 11 de la loi, aucun droit de placement n'est prélevé sur les employés (1). Mais ils acquittent leurs droits d'entrée et leurs cotisations mensuelles dont le montant dépasse généralement la taxe primitive. Les employés du bureau de placement supprimé avec indemnité travaillent dans les bureaux de
(1) Nombre de bureaux de placement — et non des moindres — procèdent ainsi, pour prélever un droit sur le salarié : ils ont à pourvoir d'un employé un poste de 150 francs par mois — « La place, disent les tenanciers au salarié, est de 125 francs pour le premier mois ; dès le second, vous serez augmenté et toucherez 150 francs. » La différence de 25 francs sur le premier mois est versée au plaoeur.
la société nouvelle. Employés et patrons ne s'adressent pas aux bureaux municipaux créés en vertu de l'article 4 (1); nombre de patrons marquent une répugnance à s'adresser aux offices de placement des syndicats ouvriers; ils restent les « clients » de la société de placement qui a succédé à leur placeur attitré. Aussi les prétentions de ces industriels, qui ont accueilli comme un magnifique cadeau les indemnités que leur a versées la Ville de Paris, se sont-elles faites exorbitantes. La somme de 1.500.000 francs que l'administration municipale a consacrée au rachat des bureaux de placement de l'alimentation se trouvera dépassée de plus d'un million au règlement définitif : nombre de placeurs refusent d'accepter les indemnités offertes et se pourvoient devant le Conseil de Préfecture. N'a-t-on pas vu le tenancier d'un bureau de placement pour boulangers réclamer à la Ville de Paris l'allocation de six cent mille francs pour transformer son officine en « Société philanthropique » !
(1) De l'enquête que nous avons faite dans les mairies parisiennes, il résulte que les femmes de ménage sont placées par les soins des bureaux municipaux ainsi que les petits commis de boutique. Et encore, les femmes de ménage « affichées dans les mairies » sont-elles l'objet de la suspicion des maîtresses de maison qui engagent de préférence les femmes recommandées par leurs fournisseurs, bouchers, boulangers, crémiers ; ces commerçants remplissent sans rétribution l'office de placeurs pour cette catégorie d'ouvrières.
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Le liquoriste maître des emplois
Le commerce des nouvelles sociétés de placement devint si profitable qu'elles pullulèrent à Paris. Sur 275 bureaux payants qui fonctionnaient lors de la promulgation de la loi, la Ville en supprima 62 le 3 juin 1904. Depuis cette date jusqu'à ce jour, trois cents sociétés « philanthropiques » de placement ont fait à la Préfecture la déclaration prévue par la loi. Plus de six cents autres groupements illicites, qui n'ont fait aucune déclaration, fonctionnent chez les marchands de vin; la moitié des associations déclarées ont aussi leur siège officiel dans des cafés. La majorité des associations nouvelles s'est donc établie au cabaret. Cependant l'article 8 de la loi du 14 mars 1904 interdit le cumul des commerces de vin et d'emplois. Mais l'ordonnance de police du 10 juin 1904 lui donne la légalité.
Article 8 de la loi
Aucun hôtelier, logeur, restaurateur ou débitant de boissons ne peut joindre à son établissement la tenue d'un bureau de placement.
Article 11
de l'ordonnance du Préfet de Police
L'article 8 de la loi du 14 mars 1904, interdisant à tout hôtelier, logeur, restaurateur ou débitant de boissons de joindre à son établissement la tenue d'un bureau de placement, les associations qui auraient
établi leur office de placement chez l'une des personnes visées audit article ne sauraient y être tolérées que si le tenancier de l'établissement ne s'occupe en aucune façon de la gestion du bureau de placement fonctionnant dans son local.
Elles devront désigner un délégué spécial chargé du placement. En aucun cas, ce délégué ne pourra être l'hôtelier ou le débitant, même si celui-ci fait partie de l'association en question.
Au premier abord, en comparant les deux textes, on éprouve quelque surprise. La loi prononce une interdiction formelle, et l'ordonnance qui intervient pour appliquer cette loi autorise explicitement ce que celle-ci interdisait.
Nous avons demandé aux services intéressés de la Préfecture de Police ce qui motiva cette interprétation de la loi en un sens exactement opposé à sa lettre comme à son esprit. Ils nous ont renvoyés à la discussion de l'interpellation de MM. Landrin, Fribourg et Rozier, devant le Conseil municipal, le 5 décembre 1904.
En mars 1904, au lendemain du vote de la loi, une Société compagnonnique d'ouvriers boulangers déclarait à la Préfecture de police ouvrir, chez un marchand de vins, un bureau de placement. La Préfecture refusa d'enregistrer cette déclaration qu'elle tenait pour contraire à la loi. Aussitôt, M. Fournier, député du Gard, écrivit au préfet pour l'avertir qu'au cours de la séance de la Chambre du 3 novembre 1903 il avait déposé un amendement à la loi tendant à
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permettre aux sociétés compagnonniques qui plaçaient leurs adhérents, de siéger chez les marchands de vins. Le président de la Commission et le rapporteur lui avaient affirmé alors que la loi autorisait l'établissement d'un tel siège social. Le Préfet consulta le ministre du Commerce, compétent en l'espèce; celui-ci déclara interpréter la loi selon les vues de M. Fournier. Il rendit publique cette appréciation dans une lettre qu'il adressa au Secrétaire général de la Chambre syndicale des Ouvriers boulangers de la Seine, et que le Bulletin de VOffice du travail publia. En voici quelques passages :
« Au cours des débats parlementaires, M. Rudelle, député, avait déposé un amendement à l'article 8, tendant à ajouter à cet article les mots suivants : « à moins que ce soit un bureau de placement grac( tuit, dépendant d'un syndicat professionnel, d'un (( compagnonnage, d'une société de secours mutuels « ou de toute autre association indiquée à l'arti- « cle 2 de la présente loi. » Et M. Rudelle disait, à l'appui de sa proposition : « Si vous empêchez les « bureaux de placement gratuits, dépendant soit des « syndicats, soit des sociétés de compagnonnage ou (( de secours mutuels, de se tenir dans un hôtel, chez « un logeur, chez un restaurateur ou chez un débitant « de boissons, vous paralyserez d'une manière com- « plète l'action de ces bureaux de placement. »
« M. Fournier déposait un autre amendement à l'article 8 dans le même sens, et ainsi conçu : « Cette « disposition ne pourra, en aucun cas, s'appliquer (( aux associations énumérées à l'article 2, qui pour- « raient avoir leur siège dans l'établissement d'un (( hôtelier, logeur, restaurateur ou débitant de bois-
« sons. » Et il ajoutait : « Lorsque j'ai pris connais- (( sance de l'article 8 du projet de la commission, j'ai « été frappé par sa sécheresse, et je me suis demandé « si les syndicats, les sociétés de compagnonnage ne « pourraient pas être victimes d'une équivoque juri- « dique possible. Ce sont surtout les sociétés compa- « gnonniques qui seraient atteintes; elles sont mal- « heureusement trop peu connues. Ce sont des socié- « tés jouissant de leur autonornie complète; elles ont « dans de nombreuses villes de notre pays ce « qu'elles appellent des mères compagnonniques, et (( généralement cette mère est la femme d'un ou- (( vrier invalide, d'un ouvrier blessé, qui a été dési- (( gnée par la société elle-même pour tenir l'établisse- « ment compagnonnique. La gestion de la société et (( la gérance de l'établissement sont absolument dis- « tinctes, c'est la société qui fait le placement; il n'y (( a donc jamais aucune confusion entre la qualité de (( propriétaire, de restaurateur, et la qualité de soft ciété ouvrière qui appartient à l'organisation com- (( pagnonnique. Si nous acceptons l'article 8 tel qu'il « est rédigé, il pourrait se trouver des tribunaux qui (( diraient : dès lors qu'aucun logeur, aucun hôtelier « ou aucun restaurateur ne peut tenir un bureau de (( placement, la société compagnonnique ou le syn- <( dicat ne peut plus occuper le local où il était avant (( l'application de la loi. Il pourrait en résulter une (( grave atteinte aux organisations ouvrières qui, (( dans un grand nombre de villes, ne peuvent dis- (( poser ni d'une Bourse du travail, ni d'un syndicat « sérieusement organisé et disposant d'un local. »
« Le président de la commission demanda à la Chambre de repousser ces amendements et dit: « Du « moment où l'article ne défend pas expressément à (( une association faisant du placement de se tenir « chez une des personnes visées à l'art. 8, elle le per- « met implicitement et le texte de nos collègues n'au- « rait d'autre effet que de donner lieu peut-être à
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« des fraudes contre la loi ou, tout au moins, que « d'en alourdir inutilement le texte. »
« Et le rapporteur, à son tour, ajoutait: « Il ne « viendra à l'esprit de personne de supposer que, (( lorsqu'un syndicat, un compagnonnage, une société (( de secours mutuels, n'ayant pas de locaux pour se « réunir, se réunira dans un des établissements visés « par l'article 8, on intentera des poursuites contre (( le propriétaire ou le tenancier dudit établisse- « ment. »
(( Après ces déclarations, MM. Rudelle et Fournier retirèrent leurs amendements.
« Il résulte nettement des textes que. je viens de rappeler, que c'est à l'hôtelier, logeur, etc., qu'il est interdit de tenir un bureau, et qu'il n'est pas entré dans l'esprit du législateur d'interdire à une société compagnonnique, ni à un syndicat professionnel, de se réunir chez un marchand de vins pour recevoir les offres et demandes de travail. »
L'étonnement qu'on éprouvait, en rapprochant Farticle 11 de l'ordonnance du Préfet de police de l'article 8 de la loi, se déplace quand on lit la lettre du ministre du Commerce. Quel que fût l'intérêt que portaient certains parlementaires aux associations compagnonniques, la loi, par son texte précis, disait : « Aucun débit de boissons ne peut être le siège d'un bureau de placement » — et pratiquement cette interdiction équivalait, par commentaire, à « Tout débit de boissons peut... »
Le Préfet de police dut s'incliner et, ne pouvant empêcher les sociétés de placement de siéger au cabaret, il voulut essayer du moins d'inter-
dire au cabaretier de confondre son métier avec celui de placeur. C'est dans ce but que fut rédigé l'article 11 de l'ordonnance.
Comment fonctionnent les sociétés philanthropiques
Voilà donc le bureau de placement légalement installé au cabaret. Les barrières qu'ordonnance et loi tentèrent de dresser entre le cabaretier et l'agence de placement sont-elles efficaces? L'enquête que nous avons entreprise nous permet de répondre énergiquement : « Non » .
Nous avons accompagné un ouvrier boulanger au café qui représente le siège social d'une Société amicale. Notre compagnon, exhibant les pièces qui établissent sa qualité de professionnel, demanda à s'inscrire parmi les membres de la société.
— Le délégué n'est pas là, dit le patron, revenez ce soir ou attendez-le.
L'ouvrier insista pour être inscrit sans retard, un emploi vacant pouvant se présenter. Le cabaretier prit alors, sur une petite table voisine du comptoir, un carnet de reçus. Notre compagnon versa sept francs (cinq francs pour le droit d'inscription, deux francs pour la cotisation du premier mois). Nous attendions naïvement que le marchand de vins nous délivrât un reçu rempli et signé de sa main, ce qui eût constitué une
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preuve écrite de son intervention. Mais il tendit la plume au nouvel adhérent pour qu'il écrivît lui-même son nom sur la feuille, signée d'avance par le trésorier (1). Au siège d'une autre société — encore un cabaret — il nous fallut attendre le délégué, qui procéda lui-même aux formalités d'inscription. C'était le beau-frère du maître de la maison. Notre boulanger ne reçut de l'une ou de l'autre Société aucune offre d'emploi acceptable. Mais des confrères qui demeuraient tout le jour au siège de la « société )>, où ils jouaient aux cartes en absorbant, suivant les heures, vin blanc, absinthe ou cognac, en attendant les « résultats des courses » (2), furent placés. La sonnerie du téléphone retentit, le « délégué », plus généralement le patron ou son garçon, saisit le récepteur, entre en conversation avec l'employeur qui demande un homme, puis lance le nom d'un des consommateurs. Les premières places de la a Société amicale », par une singulière coïncidence, vont automatiquement aux clients les meilleurs du cabaretier. Le placement au choix qui causait tant d'abus dans les bureaux payants, où le chômeur devait parfois acheter, par des
(1) Dans le cas général, le cabaretier accepte l'argent sans délivrer de reçu et invite le postulant à revenir prendre sa carte. On comprend combien ces allées et venues, ces stations d'ouvriers achalandent le cabaret. L'usage interdit de séjourner dans un débit sans y consommer.
(2) Le bureau de placement nouveau jeu n'est pas seulement cabaret — il est aussi volontiers bookmaker.
dons en argent, la bienveillance des employés et des rabatteurs, florit dans les « sociétés philanthropiques ». Les « délégués » ont la ressource d'objecter, à qui se plaint, que les patrons refusent d'embaucher les premiers ouvriers inscrits. L'inscription n'est pas faite sur tableau apparent, mais sur registre enfermé sous clef.
Comment empêcher l'intrusion du marchand de vins dans les opérations de placement qui se font en son établissement, ainsi que le ministre du Commerce en annonçait l'intention dans sa lettre du 18 juin 1904 (1)? C'est quasi impossible. Les organisations ouvrières s'y emploient de leur mieux : Luquet, secrétaire de la Fédération nationale des Coiffeurs; Savoie, secrétaire de la Chambre syndicale des Ouvriers boulangers ; Boulignat, secrétaire du Syndicat des Garçons limonadiers ; Franchet, secrétaire de la Chambre syndicale des Cuisiniers, d'autres encore, signalent à la Préfecture de Police les abus dont leurs commettants sont victimes. Les plaintes instruites sont transmises au Parquet, qui, jugeant les délits insuffisamment caractérisés, ne poursuit
(1) « Si, à un moment quelconque, ce commerçant, même dans le cas particulier où il pourrait être légalement membre du syndicat, s'immisce dans les opérations du placement, soit en fournissant des renseignements à la place d'un délégué au placement, soit de toute autre manière, et à plus forte raison s'il touche une rétribution directe en raison des opérations de placement effectuées chez lui, des poursuites judiciaires devront être exercées. »
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guère. Sur 40 plaintes, 38 demeurèrent sans effet; deux provoquèrent des condamnations à 5 francs d'amende... avec sursis. Si même le rôle actif et délictueux du cabaretier dans les opérations de placement était démontré, son intervention pourrait être taxée de « service rendu gratuitement à la clientèle ». Ainsi en a jugé la Cour de Cassation par l'arrêt suivant :
Cour de Cassation (chambre criminelle) Arrêt du février 1907
La Cour,
Ouï M. le Conseiller Eugène Duval, en son rapport; iVf^ Chabrol et Dumerin, avocats, en leurs observations; M. l'Avocat général Lombard en ses conclusions;
Après en avoir délibéré en chambre du conseil ;
Sur le moyen pris de la violation de l'article 8 de la loi du 14 mars 1904, ensemble de l'article 7 de la loi du 20 avril 1810, défaut de base légale, en ce que l'arrêt attaqué a refusé de faire application de la loi du 14 mars 1904 à un inculpé rentrant dans une des catégories de personnes auxquelles ce texte interdit le placement, par le motif qu'il n'avait pas fait de véritables actes de placement, alors que, bien au contraire, il résulte des constatations contenues au jugement et à l'arrêt que ledit inculpé tenait dans son café un véritable bureau de placement :
Attendu que Lafon, cafetier à Bordeaux, était poursuivi pour avoir contrevenu aux dispositions de l'article 8 de la loi du 14 mars 1904 qui dispose « qu'aucun hôtelier, logeur, restaurateur ou débitant de boissons ne peut joindre à son établissement la tenue d'un bureau de placement » ;
Attendu qu'il résulte des constatations de l'arrêt
que Lafon n'a fait que par intermittence des actes de placement, et qu'il n'a pas eu d'autre but que de rendre service sans aucune rémunération à des patrons, ses amis, ou à des employés dans l'embarras;
Attendu que, dans ces circonstances de fait, la Cour d'Appel de Bordeaux a pu décider qu'il n'y avait pas n tenue de bureau de placement interdit par la loi, et renvoyer Lafon des lins de la poursuite, sans violer les textes visés au moyen;
Par ces motifs.
Rejette le pourvoi de la Chambre syndicale des garçons limonadiers et restaurateurs de Bordeaux et du Sud-Ouest, contre l'arrêt de la Cour d'Appel de Bordeaux, chambre correctionnelle, en date du 21 mars 1906;
La condamne aux dépens.
La loi de 1904 aura donc eu pour résultat — sans parler de la prime royale que, sous forme d'indemnité, elle a décernée aux tenanciers des bureaux payants « supprimés » — d'offrir aux cabaretiers un incomparable moyen d'achalander leurs établissements. En notre pays où des formalités sans nombre compliquent les actes administratifs les moins importants, seul l'établissement d'une (( association de placement » ne connaît qu'une agréable simplicité. Trois parents, trois amis complaisants se rendent au Cabinet du Préfet de Police et déclarent la naissance d'une « Société de Copains réunis » ou des (( Sans-Souci du Fournil ». Porteurs du récépissé qu'on est tenu de leur délivrer, ils passent au bureau voisin — 1'^'' division — 2^ section — et
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déclarent que la « Société » fera le placement de ses membres. Et V « Association » prospérera désormais sous le couvert des justes lois.
L'avenir est à elle : les bureaux de placement municipaux sont délaissés par les ouvriers et les patrons ; les offices de placement des syndicats ouvriers sont suspects aux employeurs ; les offices patronaux qui cherchent trop souvent à faire accepter, des chômeurs, des salaires réduits (1) n'ont pas la confiance des ouvriers ;
(1) Le Syndicat patronal de la boulangerie parisienne délivre couramment aux ouvriers placés par ses soins des cartes d'embauché à 42 francs par semaine au lieu de 49 francs, salaire fixé d'un commun accord entre organisations ouvrière et patronale.
Le syndicat se préoccupe aussi de « rajeunir les cadres ') des ouvriers boulangers. A cet effet, il élimine simplement les ouvriers qu'en raison de leur âge il ne juge plus susceptibles de supporter les fatigues du fournil. Voici la lettre qu'il fit tenir à un homme de cinquante ans, inscrit au bureau depuis plusieurs années. Nul reproche ne pouvait lui être adressé à propos de ses capacités professionnelles :
« Syndicat patronal de la boulangerie de Paris, 7, quai d'Anjou
« Paris, le 9 avril 1910.
« M. Maréchal, ouvrier boulanger, 6, rue Daru.
« Monsieur,
« Dans la séance de vendredi dernier, 1^^ avril, la comm^^ssion de placement a décidé de ne plus vous réadmettre au bureau, vu votre âge.
« Veuillez croire que c'est à regret qu'elle prend cette décision, vu que jusqu'ici vous avez été en bons rapports
seul prospère le cabaretier placeur, accueillant, bon enfant (1), qui, à ses bons clients, procure de bons emplois.
On peut donc sans effort d'imagination prévoir le moment où, pour pouvoir exercer son métier, l'ouvrier devra faire un stage préalable chez le marchand de vins, en qualité de consommateur.
En résumé, pendant vingt-deux ans, des corporations ouvrières protestent contre la loi impériale qui régit les bureaux de placement. — Pas de résultats. — Le Conseil municipal suspend les autorisations, mais aucune loi n'intervient. Puis, un beau jour, agitation populaire — coups — violences — un mort. Du samedi au lundi, la loi est bâclée. Le mardi, elle est votée.
avec le bureau et qu'elle vous a reconnu comme ouvrier conciencieux ; mais la nécessité de rajeunir le personnel à la Boulangerie oblige la commission de pratiquer par étapes, afm d'arriver à la situation indiquée cL-dessus. « Agréez, monsieur, mes salutations. »
{Cachet du Syndicat patronal.)
Cette lettre motiva une plainte de Bousquet, conseiller prud'homme ouvrier, au ministre de la Justice (mai 1910).
Le juge de paix du 3^ arrondissement condamna le président du bureau de placement et le préposé.
(1) Une coutume se généralise rapidement parmi les cabaretiers des faubourgs parisiens ; ils font figurer leur prénom dans leur enseigne et se déclarent Vami de leurs clients : A Vami Jules, A Vami Eugène, etc. En une seule rue de Belleville nous avons compté treize « amis » de ce genre, tenanciers d'assommoirs.
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Le Sénat l'affaiblit. Elle coûte pour commencer 1.500.000 francs à la Ville de Paris pour la suppression des bureaux visés par Fagitation et qui se réorganisent tranquillement en plaçant l'indemnité encaissée. Puis, bien qu'il fût convenu que le cabaret ne remplacerait pas le bureau de placement, c'est le contraire qui se produit. S'il ne subsiste plus à Paris que 213 bureaux de placement constitués sous le régime de la loi de 1852 au lieu de 275, 150 des 300 « sociétés déclarées » sont installées officiellement au cabaret, où elles voisinent avec 600 sociétés non déclarées. Ce qui revient à dire que l'effort ouvrier et parlementaire aboutit, pour Paris seul, à développer la clientèle de 750 cabarets!
Le problème du placement
Le problème difficile du placement inquiète les syndicats ouvriers. La majorité des organisations — on serait en droit de dire la totalité si l'on ne tenait compte d'exceptions peu nombreuses — s'efforcent à placer leurs adhérents. Les résultats obtenus compensent-ils les efforts dépensés? Non, disent les militants. Les patrons ne demandent des ouvriers à la Bourse du Travail que s'il leur est impossible de les demander ailleurs. Pour dissiper cette méfiance, certains syndicats, dans les industries de l'alimentation
notamment, ont installé des Offices de placement dans des locaux séparés de ceux du syndicat. La Chambre syndicale ouvrière des Cuisiniers de Paris expérimenta cette méthode. Franchet, secrétaire de la Chambre syndicale, nous en signala les inconvénients : elle est très onéreuse, puisqu'elle impose des frais de loyer, de bureau, d'abonnement au téléphone, le salaire d'un employé spécial. Elle ne donne que des résultats médiocres.
En général, les syndicats ouvriers qui « font le placement » sérieusement doivent y consacrer les trois quarts ou les quatre cinquièmes même de leurs ressources sans parvenir à combattre le chômage avec efficacité. Ils s'affirment partisans d'une modification de la loi de 1904.
Le placement par sociétés de secours mutuels exige de fortes cotisations (deux et souvent trois francs par mois, brèche appréciable dans un budget ouvrier).
Le placement par Offices patronaux détermine des suspicions que l'expérience justifie.
Le placement municipal
Sur le fonctionnement des bureaux municipaux, la circulaire adressée aux préfets le 14 mars 1910 par le ministre du Travail nous apporte des détails.
La loi du 14 mars 1904, article 4, ordonne
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l'ouverture partout de registres pour les offres et les demandes d'emploi. Les communes comptant 10.000 habitants et plus doivent créer un bureau municipal de placement. D'après le recensement de 1906, 258 villes françaises comptent plus de 10.000 habitants fixes. Dans 132 villes, soit 51 p. 100, aucun bureau municipal ne fonctionne. Dans 19 villes, on reçoit les offres et les demandes d'emplois à la mairie et on les affiche. Rien de plus; on ne s'inquiète nullement de savoir si les ouvriers ont trouvé des places et les employeurs des employés. Dans 107 villes, le bureau prescrit par la loi fonctionne. Mais avec quelle languissante activité! Dans 97 villes (soit 91 p. 100) les placements effectués en 1909 ont été inférieurs à 1.000; dans 73 villes (69 p. 100) ils ont été inférieurs à 300; dans 48 villes (45 p. 100) ils ont été inférieurs à 100! Quant aux 10 villes où les placements effectués dépassent 1.000, elles se répartissent ainsi: 1.000 à 2.000 placements, 6 villes; 2.001 à 3.000, 2 villes (Grenoble et Levallois-Perret) ; 5.001 à 6.000, 2 villes (Lyon et Bordeaux); Paris, 4.000. Dans l'ensemble de la France, Paris étant compris, les placements par les bureaux municipaux s'élèvent à 85.000. Or, en une seule année (1908), 167 bureaux allemands ont fait 846.000 placements. Berlin seul opère plus de placements que la France entière (99.827). Stuttgart, qui ne compte que 265.000 habitants, a fait 63.131 placements, soit moitié plus que Paris!
La capitale mise à part, Auxerre est la seule ville de France où les bureaux payants aient été supprimés avec indemnité.
Les escrocs des chômeurs
Si le placement municipal n'apporte au chômage qu'une atténuation dérisoire, il se trouve favoriser d'abominables trafics. Des chevaliers d'industrie copient aux portes des mairies les offres d'emplois. Puis, de ces offres bien mêlées, ils dressent une liste qu'ils multiplient par la polycopie. La feuille polycopiée est vendue, sous des noms divers, quinze et vingt centimes aux chômeurs. Les emplois indiqués sont généralement occupés lorsque les malheureux viennent offrir leurs services.
Cette vente aux sans-travail d'indications périmées est une source d'abondants bénéfices.
Le placement municipal est aussi avantageusement utilisé par des escrocs qui, sans bourse délier, font placarder d'alléchantes propositions: emplois rétribués de représentants, courtiers, gérants, etc. Les chômeurs qui répondent à ces offres sont dépouillés de leurs dernières économies par des procédés variés. L'un de ceux qui émurent le parquet fut le coup des cartes en couleurs.
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