JJ
— Oh ! quant à cela ! s*écria Lauretia , je voûè pro^ mets que la fiUe du comte del Balzo ne fut jamais accoutumée....; Mais ces paroles furent interrompues par un coup d*œil séyère de sa maîtresse.
Le faux châtelain , feignant d'être saisi d*iiorreur : — Permettez-moi , disait-il à Béatrix d'une Toix qui paraissait suffoquée moitié par la colère que lui cau^ sait Texcès qu'il soupçonnait, moitié par le respect dû à la personne qui lui imposait de ne pas s'y arrêter , permettez-moi, madame, c'est pour l'honneur du château . Malheur ! si votre noble époux venait à savoir
Malheur à tous, malheur à moi! Permettez-moi de m'informer quia été assez hardi, et je vous assure
—Assez, je vous ai commandé de ne plus «n parler, dit réponse d'Ottorino d'un air résolu et avec dignité; puis, voyant que le maraud baissait la tête et gardait le silence comme s'il eût été confus et mortifié , elle ajouta en reprenant un ton plus affable : -^ Ce que je voudrais savoir, c'est si Ottorino restera encore longtemps éloigné. ,
— Si vous saviez , dit alors Pelagrua d'un air qui paraissait tout contrit , si vous saviez combien je suis peiné que la première nouvelle que je dois donner à ma maltresse ne soit pas une heureuse nouvelle !
—Quelle nouvelle avez-vous ? demanda alors Béatrix avec une sollicitude craintive, avez- vous appris quelque chose sur mon époux ?
>— Un courrier de Seprio est arrivé peu de temps avant vous , répandit ce pervers , et il a dit qu'il ne viendra pas de toute la journée.
MARCO VISCOMTI. T. II. H
lei-vous que je vous fasse apporter E^e châtelain
ni*a dit en partant que vous n'aviez qu'à commander, que tout ici est prêt à vous obéir.
Béatrix , qui avait l'esprit préoccupé , au lieu de répondre à ces paroles , se mit à dire comme si elle continuait un discours commencé dans son esprit. — Oh .' cela est vrai : il y a Lupo aussi 9 il y a Técuyer de moD père
— G*est ce que je dis, poursuivit alors Lauretta es suivant le cours de ces idées pour pouvoir biea nouer la conversation avec elle. C'est ce que je dis , il n'y a pas de danger , il est en bonne compagnie , en pays ami , et nous ne devons pas nous inquiéter : seulement il faut avoir un peu de patience. Le mal est que voos vous soyez mis dans la tête que vous le trouveriez ici en arrivant ou qu'il dût y être un instant après : du
reste , ne vous le disais-jepas tout à l'heure? Mais
vous vous fâchez tout de suite. Nous qui sommes ici à attendre et qui n'avons rien à Êiire, le temps nous paratt long , il ne passe jamais ; mais pour celui qui est dans les affaires et qui ne peut pas s'en débarrasser assez vite, c'est bien différent. Enfin, mettez voire cœur en paix jusqu'à ce soir. Ce soir , je crois bien qu'ils arriveront, je les attends aussi ce soir. Oh ! ils
viendront sans faute Mais si jamais par hasard,
qui sait?
— Allons , bavarde ! dit en l'interrompant Béatrix qui ne pouvait entendre exprimer , quoique avec une si grande réserve , le doute qui n'était que trop au fond de son cœur. Elle était comme celui qui tremble en secret qu'il ne lui arrive quelque malheur et qui
entre en fureur lorsqu'on en laisse échapper le nom seul en sa présence. — Dire qu'il n'arrivera pas même ce soir ! Tu me ferais perdre patience.
— Pardonnez-moi , j'ai mal dit , oe n'est pas que je
croie au contraire. C'était seulement afin que
si jamais , par un hasard
— U n'y a pas de hasards qui tiennent. Ce sont là des folies auxquelles on ne saurait penser. Quand il aurait le monde curies épaules , il doit venir et il viendra. U repartirait plutôt une seconde fois s'il ne peut pas s'en passer , il pourrait presque ne pas descendre de cheval , mais se laisser voir. Maintenant nous allons
entendre ce bienheureux courrier Le châtelain a
bien de la peine a l'amener Ce retard commence
aussi à m'inquiéter. Que fait-il pendant tout ce temps ?
Ce qu'il fait, malheureuse! Pelagrua emploie ce t^mps à faire h leçon à un de ses bravi , à l'instruire, à l'endoctriner pour qu'il se présente à elle comme le courrier d'Ottorino , afin de la mieux tromper.
Lorsque les deux scélérats furent prêts , ils vinrent jouer leur rôle ainsi qu'ils en étaient convenus.
Celui qui devait passer pour le courrier était un vieux fripon échappé à la potence et que Pelagrua avait pris dans une bicoque près du château , où il vivait d'aumônes depuis que , brisé par l'âge , il ne pouvait plus vivre de sang et de rapine. Ce pervers était borgne et avait une large cicatrice qui lui traversait le front et le nez , et lui entrait dans l'œil gauche ; il avait les cheveux roux et la barbe rousse. En entrant dans la chambre où était Béatrix et Lauretta , il" feignit detré-
bûcher et il avança en chancelant.
Béatrix en eut pear et quitta soo siège ; mais Pelagraa s'approcha d'elle, et, avec les manières soumises qui lui étaient habituelles, il lui montrait son compagnon , en lui disant à Yoix basse :
— C'est un bon garçon 9 voyez-Yous , c'est dommage qu'il s'enivre trop souvent I et alors il parle trop facilement C'est pour cela que je n'osais pas l'amener
en Yotre présence Mais J'ai dû vous obéir. Il est arrivé ici déjà un peu pris de vin , et depuis, à force de boire , il s'est enivré tout-à*fait. Néanmoins , si yoos voulez l'interroger, j'espère qu'il saura encore tous répondre quelque chose !
— Demandez-lui un peu s'il a vu mon époux avant de partir, dit Béatrix.
Pelagrua s'approcha de l'ivrogne simulé, et, lui frappant d'une main sur l'épaule :— Écoute, Martino, lui dit-il , madame que voilà te demande si tu as vu le chevalier par l'ordre duquel tu es venu du Castel Seprio?
Le chevalier? répondit ce coquin en précipitant et en entrecoupant ses paroles, si j'ai vu le chevalier? Et comment ne l'aurais-je pas vu puisque c'est lui qui m'a fait donner cette bouteille dont je te parlais : quel vin ! quel vin !... Et ici non plus il n'est pas mauvais , mais il est un peu aigre.
Le châtelain l'interrompit et lui demanda :
— Que t'a-t-il dit avant de te congédier?
— T'a-t*il dit ? Rien, il m'a dit : Bois-en une bouteille à ma santé, et je l'ai bue ; puis ici j'ai envoyé deux autres bouteilles tenir compagnie à la première, et je les ai bues aussi à sa santé , car c'est un bon che-
ralier qui n*à pas la poche cousue comme certains luires que je connais.
— Dis-moi un peu , Martino , fais attention à moi , f avait-il quelqu'un avec lui ?
— Ne te Tai-je pas dit? j'y étais, moi.
— Je te donande s'il y avait quelque autre personne.
— Oui , il y en avait une autre..
— Et qui ?
— Oh ! en voilà une bonne ! il y était, lui.
— Lui? Qui est-ce lui ?
— Lui , ce chevalier : que le diable t'emporte , qui est-ce qui pouvait y être ? que sais-je moi ?
Pelagrua haussait les épaules , se tournait vers Béatrix comme s'il avait voulu dire : — Vous voyez ce qu'on peut en tirer. Mais Béatrix , qui souhaitait si ardemment apprendre quelque chose de son époux, dit au châtelain : — Allons, lâchez de lui faire comprendre que je voudrais savoir si Ottorino lui a dit qu'il reviendrait ce soir.
— J'essaierai , reprit le trattre , et , prenant par un bras son compagnon , il lui donna une forte secousse en lui criant : — Tourne-toi de ce côté ; qu'est*ce que tu bavardes ? Puis il lui demanda : Ce chevalier a*t-il dit qu'il reviendrait ce soir?
— £n voilà bien d'une autre! s'écria le coquin en partant d'un grand éclat de rire , il dit qu'il est soir ! Il recula deux pas, étendit un bras tremblant vers Pe-* lagrua , ployant les jambes toujours vacillantes , et cria d'une voie rauque et embarrassée : Il dit qu'il est soir tandis que ce n'est pas encore après dtner ! Allons , va-
t en, imbécile ! jeté plains parce que la tête te tourne:
tu devrais avoir honte ! Être ivre à cette heure!...
Mais moi aussi je veux boire , apporte-m'en du bon , car j*ai un feu dans la gorge comme si le diable s'f était établi.
— Tais-toi , bouffon , et finis une fois pour toutes. Je te demande si le chevalier a dit qu'il viendra ce soir?
— Ah ! s'il viendra ce soir ? Est-ce cela que tu me demandes?
— Oui.
— Certes il viendra ce soir, il viendra ce soir sans faute.
Béatrix se sentit toute consolée; mais ce fut une consolation de peu de durée , car le châtelain , s'approchant davantage de ce fripon , lui cria à l'oreille : — Mais ne m'as-tu pas dit qu'il viendrait demain matin ?
^ Oui, j'ai bien dit demain matin , sans doute, demain matin.
-— Veux-tu réfléchir un instant si tu peux ! est-ce ce soir ou demain matin qu'il viendra ?
— Ce soir et demain matin , répondit l'ivrogne simulé. Oh! en voilà une belle ! Oui , monsieur, ce soir et demain matin. £t il se mit à chanter d'une yoii criarde :
t( Buvons , buvons ce soir et demain matin , buvons u à tire-larigot , a petits traits , et de toute manière : M lorsque je baise la bouche de ma bouteille , je ne « pense plus ni aux créanciers ni aux fripons , je me « moque des sbires n
Mais Pelagrua , lui donnant an grand soufflet , lui :;ria : — Tais-toi, bouche d'enfer !
Séatrix , dégoûtée de ce. sal^ spectacle , fit signe au cbâtelain de s'en aller. — Faites monter à cheval surle-champ un homme sûr, lui dit-elle ; il portera à Casr tel Seprio une lettre qu'on lui remettra , et il reviendra avec la réponse. Qu'il soit de retour dans trois heures au plus tard , ou bien vous aurez à m'en rendre comptp.
Le châtelain , après avoir répondu en faisant une profonde révérence qu'elle serait obéie , sortit en trat-? nant par un bras le misérable qui se laissait mener comme un mannequin , chancelant et perdant l'équilibre à droite et à gauche, continuant à crier : — Où me tralnes-tu? où me tralnes-tu? Grand ivrogne! grand ivrogne ! gr^pd ivrogne ! La porfe s'était fermée et les deux scélérats étaient déjà au fond de la terrasse, que Béatrix et Lauretta entendaient encore cette voix désagréable et perverse qui continuait à répéter : — Grand ivrogne ! grand ivrogne ! grand ivrogne !
— Ton époux dit qu'il ne sera pas prêt pouf le voyage de Terre-Sainte avant la fin du mois , et je te promets^ ma fille , d'aller te voir ejncore une fois avant ce terme. Nous ferons nos adieux iCastelletto ; va, que Dieu t'aecompagne ! Doins huit jours au plus tard nous nous re verrons*
Telles avaient été les paroles avec lesquelles Ermelinde s'était arrachée en pleurant des bras de Béatrix le jotu* de leur douloureuse séparation.
lie terme fixé étant arrivé , la bonne mère se mit à chetai à côté de son mari, avec la seule escorte de deux hommes. Ils partirent de Milan avant le jour, et, ayant fait diligence, ils furent en peu d'heures à Castelletto.
Ambroise, le fauconnier, était Tun des deux hommes de la suite; car il voulait embrasser encore une fois
to LauretU et son Lupo avant leur départ pour U Terre-Sainte.
En arrivant sar l'esplanade qui s'étendait devant le fort, nos cavaliers en virent les tours, les murailles, les galeries ornées coinme^ur une fête de noces. Snr les sommets les plus élevés flottaient les insignes (TOttorino. En Ire les créneaux brillaient des écussons de différentes formes et de plusieurs couleurs , où étaient peintes ses armoiries et ses emblèmes. Entre une tootelle et Taulre on avait pratiqué des pentes , et sortes terre-pleins on avait planté ou de grosses branches m des arbres entiers , gracieusement groupés et entrelacés les uns aux autres par de la verdure et desOenis* De distance en distance on voyait des feuillages et des berceaux surmontés de banderoles. Mais tout cet appareil de gatté annonçait que la fête déjà célébrée était terminée depuis quelquesjours; car les branches des arbrisseaux et les feuilles des berceaux , la verdure , les fleurs , tout était flétri et fané.
Le comte del Balzo , après s'être arrêté un instante contempler ce spectacle , se tourna d'un air trioiD' phantvers sa femme, et lui dit : — Vois-tu? tout ce qui a servi à la réception de l'épouse est encwe deboat*
Aussitôt que ceux du château virent paraître h (^ tite troupe, deux valets en habit court, rayé de bleaciel et de blano , et une petite verge d'argent à i' main , vinrent au devant d'elle. Un d'eux demanda avec beaucoup de courtoisie au fauconnier, qui précédait ses maîtres de quelques pas , quels étaient ce baron et cette dame qui venaient honorer le cbâieau de leur présence*
— C'est le comte et la comtesse del Balzo , répoqdit le fauconnier.
A ce nom , le yalet souffla dans un cor, et Ton vit sortir de la porte une petite troupe d'hommCs armés qui se placèrent sur deux rangs des deux côtés, du pont>levis pour laisser passer les nouveaux ar^ rivés« Peu après , on entendit une petite cloche ca* rillonner du haut d'une tourelle , et ensuite des cris , un bruit de fête qui couvrirent le son de la cloche. !Nos voyageurs , après avoir passé par un corridor, se trouvèrent dans une cour qu*on aurait prise pour un marché. Une nuée d'hommes , de femmes, d'enfans, tous vêtus de leurs habits de fête, se présentèrent à eux en faisant retentir Tair de leurs acclamations. Au milieu de la foule , il y avait des jongleurs qui promenaient des chiens, faisaient des tours, jouaient du luth, du côr , du tambourin , du rebec et de toutes sortes d'inslrumens en usage à cette époque.
Le fauconnier^ sautant à terre, alla vers.4sa maîtresse pour Taider à descendre de cheval ; mais , dans ce moment , on vit un homme tout échauffé, rubicond et en désordre, accourir au milieu.de la foule en faisant danser sur ses cuisses un énorme ventre.Get homme, qui était le châtelain de l'endroit , fit signe à Àmbroise de se mettre de côté , et arriva à temps pour remplir son office et tenir Tétrier de la dame. Il fut un instant tout haletant et sans pouvoir proférer un seul mot , et il continuait à ouvrir ses bras , à se courber pour faire des révérences, se jetant de tous côtés, et tâchant ainsi de témoigner son respect et son contentement.
— Qu'elle soit la bien venue, dit il enfin dès qu'il
T. II. la
poigreprendre baldoe, qu'elle soit 1« bien venue notre illustre châtelaine au milieu de ses fidèles vassanx! Mais , levant en même temps la tète qu'il avait tenue baissée respectueusement jusque-là, et tournant les yeux vers la dame à laquelle il parlait , il parut confos et étonné; il balbutia quelques mots entre les dents, puis il continua d'une voix claire et avec Tacceot de quelqu'un qui> interroge :
— Madame est peut-être la mère de notre dame et maltresse?
— Précisément, répondit Ërraelinde. Et le gros châtelain de se démener pour que la foule ouvrit le passage à la dame et au baron qu'il conduisit dans nne salle au rez-de-*chaus8ée , ornée splendidement, et où les nouveaux hôtes trouvèrent des suivantes, des pages et des valets prêts à obéir à leurs ordres.
Pendant qu'Ermelinde , qui s'était assise, recevait avec sa courtoisie accoutumée les jeunes filles qui venaient se présenter, le comte fit un tour dans la salle : s'arrétant de temps à autre pour regarder les tableaux qui décoraient les murailles.
— N'est-ce pas là le portrait de Pice? demanda-t-il au châtelain, qui était toujours à ses côtés.
— Précisément, de Pice Visconti, père de mon- noble maître , répondit le châtelain en fiiisant une profonde révérence.
— Et celui que voilà? dit encore un instant après le comte. C'est Maffeo, n'est-ce pas?
Mais dans ce moment un page tirait-parlepandeson habit l'homme au gros ventre , et lui disait : — > La dame vous appelle.
— Oui, c'est Maifeo, ooclede mon maître, répondit le châtelain à la demande du comte, et il ajouta aussitôt : Si tous' |>ermettez, je, vais obéir aux ordres de votre npble dame , qui m'appelle. £n disant cela , il oourut vers Ermelinde, qui, d-un air joyeux, lui demanda :
— £t où sont les époux? Ne les a¥ez-vou$ pas avertis que le comte del Balzo est arrivé ? ,
— Les époux ? dit ce brave homme ne pouvant croire qae cette question fût faite sérieusement.
— Oui , les époux , où sont-ils ? répliqua la comtesse d'un air qui n'admettait plus aucun doute.
— Mais ne sont-ils pas avec vous ?
— Ah ! je comprends , ils sont venus à notre rencon** tre , reprit Ermelinde en souriant. Voyez donc ! nous ne nous sommes pas rencontrés. Il faut qu'ils aient pris un autre chemin que nous. Vite , vite dépêchez quelqu'un après eux.pour les faire revenir tout de suite.
A cela le châtelain un peu troublé répondit: — Comment ! ils n'étaient pas avec vous? Ils ne sont pas venus ici. Mon maître m'avait bien averti de me tenir prêt à les recevoir il y a aujourd'hui huit jours , mais nous n'-avons encore vu personne. Je croyais qu'ils étaient encore à Milan dans votre maison.
— Comte ! comte ! se mit à crier Ermelinde se levant avec vivacité et courant «vec la plus grande anxiété vers son mari. Savez-vous? Ils ne sont pas ici !
— Qui?
— Béatrix et Ottorino ; il dit qu'il ne les a pas vus. £t elle montrait le châtelain, qui , tout troublé aussi Piar la terreur soudaine que témoignait la comtesse, se tenait debout sans savoir que dire ni que faire.
— Quoi ! quoi ! balbutia le comte, que dites-vous, cbAtelain ? Ils ne sont pas ici ? Vous ne les avec pas vus ?
— Certes , non ; je supposais , moi , qu'ils étaient i Milan.
— Mais ne sont-ils pas arrivés à Gastelletto le lundi de la semaine dernière ?
— Hélas! non, ils n'y sont arrivés ni lundi ni depuis.
— Et il ne vous est parvenu aucun avis, aucun mes^ sager, aucun ?
— Rien , vous dis-je , rien.
— Est-il possible? Seraient-ils Mais non, de
toute manière ils auraient donné quelque a vis et
en outre ils avaient tant de choses à préparer pour leur voyage!.....
— Hélas! il leur sera arrivé quelque malheur f s'écria Ermelinde, ils auront été arrêtés par des voleurs!
— Madame, dit eu l'interrompant le châtelain, pour cela vous pouvez vous en rapporter à moi , le pays est sûr, si sûr qu'un cavalier pourrait le parcourir jour et nuit la jambe sur le cou de son palefroi. (C'était une locution de ces temps pour exprimer qu'il n'y avait aucun danger ni d'ennemis ni de voleurs. ) — Puis , ajoutait le comte, ils n'étaient pas seuls : outre la suivante de Béatrix , Otlorino avait avec lui un écuyer et deux autres soldats que je lui donnai , en sorte qu'ils étaient deux femmes et quatre hommes, et quatre lances à tenir tète à deux fois autant.
— Mais où seronl-ils donc ? où peuvent-ils être ? continua Ermelinde avec l'accent de la douleur.
-^ Je disais cela , lai répondit son mari , seulement afin que vous ne tous laissiez pas entratner à des craintes déraisonnables. Du reste, Dieu sait où ils sont
Mais vous le voyez ^ six personnes ne peuvent pas dis** paraître comme par enchantement.
— £t ne pourraient-ils pas s*étre noyés dans le Tes* sId ? reprit Ermelinde.
— Oh ! non, cela ne peut pas être, dans ce temps-ci le Tessitt ne déborde pas ; et puis on en aurait entendu parler. — Qu'en dites-vous , châtelain ?
— Mais , répondit celui-ci d'une voix traînante
et en haussant les épaules , et comme dans ce moment Il tourna les yeux Vters la comtesse , il la vit si consternée par ce doute, que pour lui donner courage, il ajouta aussitôt : Oh ! sûrement, il me semble aussi qu'ils ne peuvent pas s'être noyés ; on en aurait entendu parler.
Cependant la foule s'était rassemblée sous le portique , et heureux ceux qui , à force de heurter et de pousser , pouvaient se faire un passage et se mettre sous une fenêtre qui donnait dans la salle , afin d'apercevoir un instant en montant sur les épaules les uns'des autres le comte et la comtesse.
Ceux-ci disaient que les nouveaux arrivés étaient les époux ; d'autres prétendaient que les époux étaient encore en voyage, et tous voulaient s'assurer du fait par leurs propres yeux. Mais le fait n'avait pas pu être vérifié ; car Quelques-uns ayant vu pour la première fois Ermelinde à travers les vitrages à la dérobée et au milieu d'autres personnes, s'obstinaient à soutenir qu'elle n'était pas la mère de l'épouse , mais bien l'épouse elle-même ; on faisait beaucoup de bruit pour le
la.
oui et le non. Les uns criaient: vivent le comte et la comtesse del Balzo ! d'autres , vive Ottorino , vire Béatrix , vivent les époux !
Ermelinde, incommodée et attristée par ce bruit de fête , pria le châtelain de renvoyer tout ce inonde. Il sortit pour en donner Vordre , et dans un instant tous les vassaux s*en allèrent à leurs affaires ; les uns se dispersant sous les portiques, dans les corridors, dans les cours intérieures, les autres s'acheminant hors de la porte , et il ne res^ta dans la cour que les jongleurs, au nombre d'environ une dizaine. Ceux-ci , quoiqu'ils eussent été bien hébergés et largement repus pendant tout le temps qu'ils avaient attendu les époux, ne montraient aucune envie de s'en aller les mains vides , et ils attendaient qu'on les congédiai, d'après les règles du temps, avec quelque présent. Le châtelain envoya chercher les cadeaux qu'on avait préparés , et les distribua selon l'habileté de chacun.
Un seul d'entre eux ne voulut pas accepter le présent.
— Ce n'est pas que j'aie mes vétemens moins en lambeaux et les poches moins vides que mes nobles confrères, dit-il ; ce n'est pas que j'aie de la fumée oa de l'orgueil dans la tête, non; mais je ne veux pas m'en aller d'ici sans avoir vu le visage du mattre; ce que je dois recevoir, je veux le recevoir de ses mains.
— Le mattre n'y est pas , loi dit brusquement le châtelain ; si tu le veux, prends-le, et il lui mettait devant les yeux un capuchon doublé de fourrure qui lui ^vait été destiné ; si iu ne le veux pas, va-t'en.
— Comment, Ottorinon'yest pasPdit-en iosistaât
le jongleur, sans avoir le moins dn monde l'air de vouloir renoncer à sa fantaisie. Et quel était donc le seigneur qui est arrivé à cheval et que j'ai vu de loin ?
— r C'est le comte del Balzo.
—Le comte del Balzo ? Eh bien î mène-moi vers lui, car je le connais; dis-lui que je suis Tremacoldo et que j'ai quelque chose
Pendant que le châtelain renvoyait les vassaux à leurs affaires et distribuait les dons aux jongleurs , le comte et la comtesse , après avoir congédié tout témoin incommode , étaient restés seuls et confondus ; troublés, comme ils étaient, ils se faisaient l'un à l'autre une foule de questions auxquelles le plus souvent «elui qui interrogeait savait que l'autre ne pouvait répondre , mais ils ne se proposaient pas moins mille doutes, mille suppositions, sans jamais rien réséudre. A la fin Ermelinde , saisie par une heureuse pensée , dit : — Qui sait si parmi tant de gens qui étaient ici , il n'y a pas quelqu'un qui puisse nous donner un éclaircissement?
— Vous avez raison , répondit le comte , je cours vite avertir qu'on interroge ceux qui étaient là avant de les renvoyer.
Il sortit en effet, et rejoignit sous le portique le châtelain qu'il trouva tète à tète avec Tremacoldo, dont il ne pouvait se débarrasser. A peine le bouffon eut-il vu le comte del Balzo , qu'il courut au devant de lui, et, ôtant son bonnet , dont il fit sonner les grelots en l'agitant légèrement , il fit en glissant une espèce de révérence bouffonne , qui participait du respect et de la raillerie, puis il dit :— Je me débattais précisément
coDtre ce malotru, qui voulait me renvoyer comme un vaurien; mais moi qui suis venu tout exprès pour avoir entendu dire qu'Ottorino
—Quoi ! en saurais-tu quelque chose? Viens, viens, entrons là-dedans , dit le comte avec empressement. Et prenant Tremacoldo par une main, il Tamena avec lui dans la salle en disant : Cet homme sait quelque chose de nos enfans.....
La femme du comté courut au devant du bouffon, et : — Dites, dites, répétait-elle avec insistance , que savez-vous? les avez-vous vus? en avez- vous entendu parler?
— Mais de quoi? Mais de qui? répondit Tremacoldo tout étonné de ces questions et du ton d*anxiété dont elles lui étaient faites.
— Je demande si vous avez vu Ottorino et Béatrfx, répéta encore Ermelinde.
— Non, je ne les ai pas vus*
— Et en avez-vous entendu dire quelque chose ?
— Oui, j'ai entendu dire qu'ils n'étaient pas arrivés àCastelletto : donc, je pensais en moi-même, il y aura encore table ouverte , et j'ai pris cette direction , un peu tard, il est vrai, mais
— Et que disait-on à Sesto ?
— Rien ; et que voulez-vous qu'on y dît ? Voilà comment je suis venu; chemin faisant, j'ai composé une chanson pour ces noces.
— Mais n'y avait-il personne qui les eût vus, qui en eût entendu parler?
-*• Personne; et pour continuer mon discours, moi, j'avais déjà depuis Bellano prévu ces noces. Vous
voyez si Je n^avais pas plus de droit qu'an autre de faire une chanson comme je Tai faite, et la voici. Et disant cela, il jeta derrière ses épaules son petit inanteau, se mit une main dans le sein, en sortit un papier qu'il offrit poliment à Ermelinde. Mais en faisant ce mouvement , il découvrit son flanc gauche , en sorte que le comte, qui était près de lui, vil briller le manche d'un petit poignard que Tremacoldo avait dans sa ceinture, et il reconnut que c'était le poignard d'un des écuyers qu'il àrait donnés pour escorte aux époux jusqu'à Gastelletto.
— Où as-tu pris ce poignard ? lui demanda-t-il tout hors de lui.
— Quel poignard?
— Celui que tu as là !..«..
Cb jongleur le sortit de sa ceinture , le présenta au comte, et répondit :
— Je l'ai acheté hier chez un armorier qui de^ meure à Gallarate.
— Quoi ? qiioi? demanda Ermelinde.
— C'est le poignard de Riciardino ! s'écria le comte ; et , à ces paroles , sa femme devint pâle et commença à trembler.
— Vous allez voir, dit le jongleur et lui-même, que je me suis fourré dans quelque embarras et que j'aurai de la peine à m'en tirer. Il s'approcha tout doucement de la porte de la salle , prit son cheval attaché à un des piliers du portique , et comme il voyait la porte ou* yerie et le pont baissé , il fut sur le point de prendre la foite. Mais bientôt il se dit: Non , Tremacoldo peut marcher la tète haute partout où il va ; je ne veux pas
que personne me soupçonne d'avoir prêté les mains à quelque friponnerie; je resterai ici tant que cette affaire ne sera pas débrouillée.
Harcelé par une foule de questions , le jongleur ne savait répondre que ce qu'il avait déjà dit. Mais après tant de demandes, il parvint à la fin à comprendre tout ce désordre qui d*ab<H'd lui faisait perdre la tète. Il comprit qu*il ne s'agissait de rien moins que de la disparition d'Ottorino, de Béatrix et de leur suite, dont il apprit que Lupo faisait aussi partie. Tremacoldo , ému par la douleur du père et de la mère , se souvenant des courtoisies qu'Ottorino et Lupo lui avaient faites , et se sentant attiré par un certain désir d'aven** tures, désir si puissant à cette époque et surtout lorsque le sort d'une belle y était attaché, il résolut de suivre le fil léger qu'il avait à la main pour se mettre sur la trace de ceux qui étaient disparus, et pour éclaircir, s'il était possible, tout ce mystère. 11 manifesta à Ërmelinde et au comte sa généreuse résolution avec tant de bonne volonté et de dévoùment, qu'ils en furent tous les deux attendris.
Le comte , après avoir accepté avec la plus chaleureuse reconnaissance l'offre de ses services , dit à Tremacoldo : — £t ne serait-il pas utile que tu prisses avec toi quelqu'un de mes serviteurs; Ambroise , par exemple , qui est le père de Lupo et d'une suivante de Béatrix qui a disparu aussi avec les autres ? C'est un homme discret , courageux, et tu peux te figurer combien cette découverte lui^ tient à cœur.
— Non , non , répondit le jongleur ; ce ne sont pas des affaires à entreprendre à deux , et moins encore
avec an de vos serviteurs. A moi, à moi. Et quand j'aurai quelque chose à vous faire savoir, où vous trou* verai-je ?
— Nous resterons encore trois jours à Gastelletto , dit Ermelinde , sans compter aujourd'hui. Si le Seigneur nous accorde cette grâce et que vous ayez quelque bonne nouvelle à nous apprendre , elle nous arrivera aussitôt ici. Puissent vos soins être superflus et puissions^nous être consolés même auparavant ! Mais si Dieu veut nous éprouver par un plus long tourment, vous nous trouverez après ce terme à Milan. Écoutez, brave homme, poursuivit-elle ensuite, je crois qu'en faisant une si grande œuvre de charité , vous avez en
vue une bien autre récompense Néanmoins acceptez
la promesse que dorénavant vous n'aurez plus besoin de tirer votre pain de votre luth.
— Je vous retnercle , répondit le jongleur. Mais..... sans complimens , je vous le dis avec toute sincérité , je donnerais , non seulement le pain que je tire de mon instrument, mais Tinstrument lui-même, qui m'est aussi cher qu'un frère, et je donnerais par dessus le marché le doigt dont je le touche, pour vous voir contente.
— Que IMeu vous en récompense !
-V Au reste, voyez-vous, c'est un bonheur pour moi de pouvoir employer ce luth dans une œuvre de miséricorde avant que je ne le change avec le psautier, comme j'espère le faire bientôt. Qui sait si ce ne sera pas vous qui m'aiderez dans cette transformation !
— Le jongleur est prêtre , dit alors le comte pour expliquer à sa femme ses paroles qu'elle ne pouvait
comprendre , et , lorsqu'on lèvera Pinterdit , il Tondrait abandonner ce métier et rentrer dans la jooissance du bénéfice qu'il a perdu ; et il espère que vous emploierez vos bons offices auprès du légat votre oncle.
— Précisément, dit Tremacoldo ; on dirait qae vous lisez dans ma pensée. Mais , ajouta-t-il ensuite , tant que j'exerce le métier, je veux l'exercer avec adresse et avec bonne grâce. Courage donc. Diable ! a-t-on jamais vu un bouffon s'attendrir de cette manière , et parler avec ce ton patelin comme un chanoine et presque comme un franciscain? C'est honteux, c'est un déshonneur pour le bonnet et pour le reste. Il fit une révérence et partit en chantant :
« Le ménestrel , comme l'homme de cour, toujours « au milieu des chants et de la gatté, serait aux prises « avec la mort qu'il rirait dans son agonie : le monde « s'écroulerait qu'il serait gai et joyeux. »
Le comte le suivit, et, l'ayant rejoint sous le portique, il lui mit une main sur l'épaule , et lui dit : — Écoute, Tremacoldo : pendant tout le temps que tu t'occuperas
de nous tu auras besoin tu n'es pas riche, et la
ne dois pas prendre cela en mauvaise part. Et en disant ces mots , il voulait glisser dans la main du jongleur une bourse d'argent; mais celui-ci, reculant deux pas et retirant ses mains qu'il cacha derrière le dos : — Non , dit-il , aujourd'hui je n'accepte rien , et non seulement aujourd'hui , mais pour cette affaire je n'accepterai rien.
— Si, au lieu d'argent, tu préférais
— Ni argent ni autre chose : regardez si je suis riche.
J'ai encore Un morceaa de la chaîne qn'Ottorino m'a donnée. Et il la lui faisait voir pendue à son cou. Quand je n'aurai rien autre , avec un anneau de cette chaîne par jour, il y a là de quoi faire bonne chère ; ainsi tous voyez que j*ai mon boulanger payé pour long-temps. Cela dit, il sauta sur le cheval qu'il avait gagné , ou , pour mieux dire , qui lui avait été donné par Arnaldo Vitale, le jour qu'ils avaient couru la quintaiQe ensemble , et il s'achemina au pas vers le pont ; et , reprenant la câblas qu'il avait interrompu , il chanta : .
«c Jeunes filles amoureuses , jeunes gens et femmes « et vieillards qui livrez votre cerveau aux emporte- « mens de la mauvaise humeur, gens riches et gens « sans argent, venez vers mol; tant que vous êtes.
<( Le rebec du jongleur chasse la mélancolie et le « maléfice ; il est bon contre la lubie et le martel de u la jalousie : gens riches et gens sans argent , venez « vers moi , tant que vous êtes. »
Il dépassa la porte et tourna derrière un ravelin, de sorte qu'on ne put plus entendre ses paroles.
Les trois jours s'écoulèrent sans aucune nouvelle» Le comte et la comtesse retournèrent alors à Milan. Mais Tremacoldo, dans cet intervalle, ne s'était pas endormi* Sous prétexte de vouloir acheter une armuH tout entière pour un chevalier, il alla d'abord tout droit à la boutique de l'armurier qui lui avait vendu le poignard ; et , api^ès plusieurs discours , il le conduisit dans un cabaret. Là, ayant vidé une bouteille en compagnie , il s'aperçut que le vin commençait à faire son effet et que l'armurier était disposé à babiller. Tre-
T. II. l3
macoldo commença de loin , et , faisant Tindifférent , il le sonda si bien , qu'il Tamena à dire tout ce qii*il savait.
L*annarier avait reçu ce poignard pour le vendre avec d'autres bagatelles d'un de ses parens , vassal et métayer de certaines religieuses qui demeuraient à Rescaldina et à qui ces effets étaient échus comme la part du butin fait sur un chevalier pris pendant la hmL Ce qui était arrivé enscdte des prisonniers, il ne pouvait pas le dire , car il l'ignorait.
Avec ces indices , Tremacoldo aurait voulu courir tout de suite pour avancer dans la découverte ; mais comment se présenter au métayer ? comment l'entretenir sur un pareil sujet sans lui donner ombrage ? 11 tint donc l'armurier le bec dans l'eau pendant tonte la semaine à l'égard de cet achat , en lui faisant toujours espérer de le conclure, et le traînant d'un jour À l'autre tant que le dimanche arriva. C'était le jour de la fête du petit village; il devait s'y célébrer des jeux et y avoir un grand concours de monde. Le village devenait par cela seul le domicile naturel d'un jongleur qui était chez lui partout où il y avait du bruit etde la foule. Le samedi arrivé , notre Tremacoldo vint son luth au cou prendre l'armurier , et ils se mirent tohs les deux en chemin. Le long de la route il s'insinua dans les bonnes grâces de son compagnon en le flattant et en lui faisant toutes les caresses qui devaient le plus lui toucher le cœur. L'imbécile lui offrit la maison de son parent , et Tremacoldo , après s'être laissé prier long-temps , accepta l'invitation. Le métayer des religieuses , à qui l'armurier présenta lejon«
gleur comme un de ses chalands et de ses amis , fat bien aise de Théberger. Le soir Tremacoido chanta , joua du luth , et charma par mille tours et mille plaisanteries la société qui n'en avait jamais yu autant, lia nuit il coucha dans la maison , et le matin , comme si de rien n'était , il sortit pour aller à la foire exercer son métier ; puis , retournant à Theure du dtner , il trouva six à sept hommes d*armes qui avaient été conviés, et ne se trompa point en supposant qu'ils avaient été les compagnons de son hôte dans l'affaire qu'il tenait tant à cœur de découvrir.
On se met à table , on mange , on boit , on crie , on fait du tapage. Tremacoido de prêter l'oreille , de faire attention à tout , de remarquer chaque discours , chaque, parole, chaque mouvement: rien! Il faut en venir à une conclusion.
Voilà qu'avant de boire le dernier coup, on apporte sur la table un petit paon r6ti. C'était un mets réservé aux seuls banquets des chevaliers ; mais entre amis et parens , et le jour de la fête , le métayer ne s'était pas refusé cette petite contrebande pour faire honneur à ses hôtes.
— A moi , dit Tremacoido, c'est au jongleur à découper le paon ; car nous jouissons des privilèges de la chevalerie môme en n'étant pas chevaliers. £t , en disant cela , il sortit le petit poignard nouvellement acheté , et il ie planta dans le corps du noble animal qui était au milieu de la table, comme pour en prendre possession. Les yeux de tous les convives se tournèrent vers cette arme dont on voyait briller le manche d'argent , et sous le manche la partie de la lame qui n'était
pas enfoncée dans la chair , et qoi était ornée de lignes entrelacées et dorées. Les soldats se regardèrent ea face les uns les autres , et Fan d'eux dit d'une voix distincte: — C'est tout-à-fait le même.
Alors le maître de la maison , en faisant un signe de l'œil à l'un des convives qui était assis vis-à-vis de loi:
— A propos , dit-il , que sont devenus ces deux merles?
— La petite linotte, répondit l'autre , nous rarom encore en mue ifii dans le petit fortf l'autre, on Ta changé de cage, mais je crois qu'il ne tardera pas longtemps à chanter.
— J'ai compris , dit Treroacoldo en lui'-méme ; mais il ne fit semblant de rien.
Le banquet terminé et les tables desservies , les soldats invitèrent le nouvel hôte et les autres convives à venir boire une bouteille au château qiii n'était guère éloigné. Ils y allèrent ensemble , et là le jongleur fit tant de prouesses de son luth et de sa voix , trouva des chansons et des bons mots si gais , si piquans , si fous, si appropriés à l'humeur de ces impudens coquins, qu'il enleva d'assaul le cœur de tout le monde ; et lorsque le soir il voulut s'en aller, on lui fit promettre qu'il reviendrait le dimanche suivant , car dans le châteaa il y avait toujours un peu de fête et on courait la quiataine. On resta dans cette bonne intelligence ; mais Tremacoldo, avant de s'en aller, en flairant, en jetant les yeux de tout côté , en extorquant quelques paroles de l'un et de l'autre, avait trouvé moyen de s'assurer que Lupo était encore renfermé dans une chambre qui donnait dans le fossé du côté du nord.
La nuit arriva et le bon jongleur , tout enveloppé dans son manteau , rôdait dans les environs du fort. Il regarde , il épie ; tout était dans le silence. Il sort sur Fesplanade et il va droit à la petite fenêtre qu'il avait en vue, se fait entendre, reconnaître par Lupo^ et lui fait comprendre qu'il est venu pour le délivrer. La petite fenêtre qui donne de ce côtéest gardée par deux énormes grilles , le mur est solide, massif, et il n'y a rien à espérer.
— La porte qui donne dans la prison n'est pas teK lement difficile à franchir, dit Lupo , que je ne puisse me permettre d'en ôter une planche, d'en* arracher le cadenas et de sortir d'ici. Mais ensuite nous n'avons rien gagi\é; car , une fois hors de là , je me retrouve encore dans le château, les ponts levés et les portes toujours gardées.
— J'y trouverai remède, répondit le jongleur. Et il lui fit savoir que le dimanche il serait dans le château et qu'avant ce jour-là il viendrait le voir.
Après avoir beaucoup médité , ruminé , combiné , Tremacoldo ât faire deux habits de bouffon parfaitenient semblables et avec certains bonnets extravagans qui avaient en dessous un réseau démaille de soie très épaisse qu'on pouvait abattre sur le visage en guise de visière. Rien de tout ce que mettaient sur elles des personnes dont le métier était de faire rire les sociétés ne devait surprendre. La nuit qui précéda le dimanche , Tremacoldo prit un de ces habits et un de ces bonnets sous le bras, alla à la prison de Lupo, et, se tenant sur le bord du fossé , il lui fit passer le tout à l'aide d'une perche en lui expliquant avec détail tout
ce qu'il de?ait faire. Ils se cdncerlèreQt easemble, fixèrent les lieux et le temps , ils établirent les signaux , et bonne nuit.
— Dieu fournit le fil à la toile bien ourdie, dit le bouffon en prenant congé de Lnpo.
NousYoilà au dimanche matin. Lejoaglear, habillé à neuf avec un bonnet d'une forme capricieuse, arrive au château. Tous accourent autour de lui pour le fêter. Il chante , il joue , il danse , il baisse sur soo visage ce petit réseau , il le lève , il le descend de nouveau, riant et plaisantant toujours. L'heure à laquelle on doit courir la quintaine sonne enfin. Les soldats du châ« teau font à l'envi leurs épreuves avec les hommes d'armes du fort voisin. Après quelques coups , voilà Tremacoldo qui se présente au lancier le plus vaillant, et lui offre de courir deux lances à l'épreuve avec lui, jigoutant que celui qu'on jugerait avoir le dessus gagnerait le cheval de l'autre.
— Holà, l'ami! lui dit avec une grosse voix de stentor celui auquel il avait porté le défi et qui était ao gros garçon noir , velu et laid comme un loup-garou, ne pense pas t'en tirer par un tour de passe-passe, comme tu fis là-bas à Milan le jour du tournoi , car tu ne trouveras pas ici le niais d'alors : tiens-toi-le pour dit.
—Était-il besoin de me le dire? répondit le bouffon, le tonneau ne peut donner que le vin qu'il contient. Qui jamais prétendit tirer du sang d'une rave, ou trouver la courtoisie d'un chevalier sous la peau d'un âne?
Tout le monde rit de ce coup de patte, sauf la grosse
béte à qui il était lancé , qui , tournant les yeux de travers , regarda le bouffon d*un air colère. Mais celuici , sans montrer la moindre peur, s*approcha de lui, et avec un sourire railleur :
— Écoute, lui dit-il, mon cher bijou, nous ne sommes pas à conditions égales , car ton cheval est plus gros que le mien , mon bel et galant mignon.
-r- C'est vrai , c'est vrai , dit Fun des chefs , qu'on amène un autre cheval pour Tremacoldo et qu'on conduise .le sien à l'écurie , où il sera séquestré à la réquisition des juges de la quintaine. On sortit un magnifique cheval bai qui avait été pris à Ottorino. — Maintenant c'est bien , continua le jongleur , il n'y a plus rien à dire , et , contrefaisant par de folles grimaces le mouvement d'un chevalier qui baisse la visière , il tira sur son visage le réseau , et cria qu'on donnât le signal.
Il sonna une trompette que l'on entendit dans tout le château, et ce son parvint aussi aux oreilles de quelqu'un à qui personne , excepté le jongleur, ne pensait en ce moment. Celui à qui le défi est porté lâche les l)rides, pique des deux, dévore le sol et va frapper au milieu du but. Pendant qu'on lui crie bravo ! bravo ! il revient à sa place., donne une autre fois carrière à son cheval, dirige sa lance à la visière du sarrasin, et le saisit en plein. De nouvelles acclamations , de nouveaux vivat se font eutendre.—C'est à Tremacoldo : où est-il? où est Tremacoldo? On ne le sait pas. Unenfan tient la bride du cheval qui lui est destiné , mais lui n'y est pas. — Tremacoldo ! Tremacoldo ! Où s'est-il fourré? ce sera une de ses bouffonneries accoutumées.
Je l'ai bien dit que le défi ne serait pa^ sincère , mais son cheval en tout cas est ici. Tremacoldo! Tremacoldo!
Mais le voilà qui descend |>ar bonds un escalier , qui 8*élance sur le palefroi , se précipite contre la quintaine, la saisit, brise le poteau sur lequel elle était plantée , et renverse par terre toute la machine dans un seul instant. Le jongleur , ou pour ne pas en faire un mystère à nos lecteurs qui Font déjà deviné, Lupo, habillé précisément comme le jongleur avec son réseau baissé sur la figure avait fait ce beau coup. Pendant que les cris et les applaudissemens s^élevaient jusqu'au ciel , il tourne aussitôt son cheval , traverse la cour et le corridor , passe le pont-levis, et s'éloigne avec la rapidité de l'éclair.
Tout le monde s'empresse de sortir et le voit prendre la grande route et pousser droit en avant.
— Tremacoldo! Tremacoldo! le cheval est à toi^ tu as gagné. Et lui de continuer au grand galop comme si le diable l'emportait. Chacun explique à sa manière cette nouvelle équipée du jongleur.
— Il croit peut-être avoir perdu le défi, et il se sauve pour ne pas le payer.
— Oh ! crois-tu que le jongleur ne sait pas mieux que nous que renverser le but est le meillear coup qu'on puisse porter?
— Mais comment expliquer cela?
— Comment l'expliquer? Ce sera un de ses tours pour se moquer de cet ours mal léché qui pensait lui faire peur avec sa laidep figure ; il voudra faire rire la compagnie à ses dépens.
— Crois-tu qu'il revienne?
— Non , n'est-ce pas ? il laissera ici son cheval ? II est bon celui-là, il demande s*il reviendra !
Pendant que le faux Tremacoldo continuait son chemin , le véritable était caché dans le château. Comment en sortir sans que personne Taperçût ? Laissez-le faire , il a déjà pourvu à tout. Outre la grande porte , iJ y avait dans le château une autre petite porte qui s'ouvrait dans une seconde cour où étaient les écuries , et c'était sur celle-là que le jongleur avait jeté les yeux. Après avoir porté le défi, il prit à part le gardien de cette porte , et , en lui disant que le pari était fait pour plaisanter , il lui persuada de la lui ouvrir et de tenir son cheval prêt , i^n lui faisant croire qu'il voulait sortir à la dérobée afin de rentrer à l'impro- TÎste par la grande porte et s'amuser aux dépens des spectateurs de telle façon que tout le monde aurait à se pâmer d'aise. Le joyeux et gai compagnon se prêta à son désir; il ouvrit les deux battans, tint le cheval prêt , et, ayant aidé lui-même le bouffon à monter en selle , il referma tout doucement la porte aussitôt qu'il le vit dehors , et courut dans la cour principale pour le voir revenir. Mais là il n'y avait plus ame qui vive: tous étaient dehors sur l'esplanade , regardant Lupo qui , habillé comme Tremacoldo et paraissant tout-àfait le même , allait comme le vent , et le nigaud arriva à temps pour apercevoir encore de loin ses épaules. Il se dit alors en lui-même :
— Comment v|i cette affaire ? Je viens de le mettre ddiors à l'instant, et il est déjà alissi loin ? Aurait-il le diable au corps? quelle histoire est-ce donc?
Lupo allait toujours au galop par la route droite , et
Termacoido à casse-cou à travers les bois. Us arrivèrent ensemble le soir dans la maison da comte del Balzo.
Jugei combien ces vauriens du château furent confits et désappointés lorsqu'ils s'aperçurent que le jongleur ne reparaissait plus et que la prison était vide, qu'on leur avait pris le plus beau cheval de leurs écuries, et qu'ils s'imaginaient ensuite la colère dans laquelle leur maître entrerait en apprenant cette belle histoire.
Ce diable de Lupo avait déjà dans sa YÎe échappé à bien des dangers; ses parens avaient tremblé tant de fois pour lui, ils avaient eu si souvent la consolation de le voir sortir sain et sauf des plus terribles épreuyes^ qu'ils auraient dû être habitués à ces sortes d'émotions» Mais il B*en était pas ainsi , et le lecteur ne doit pas s'imaginer que Taccueil fait par eux à Lupo dans d'autres occasions eût jamais été plus affectueux qu'il ne le fut dans celle-d.
Mais la joie de ce premier ^instant fut bientôt troublée par le souvenir de la malheureuse Lauretta, dont ni Ambroise ni Lupo ne pouyaient rien s'apprendre Fun à l'autre.
Ermelinde et le comte se firent répéter par le fils du fauconnier les moindres détails de cette étrange aventure , dans laquelle il s'était trouyé enveloppé d'une manière évidemment secondaire. Mais le jeune homme
n*aYait pas grand*chose à dire. Du moment qn'il avait laissé Béatrix à Gallarate pour aller au Seprio chercher OttorÎDO , il n'a?ait pins rien appris de ceux qui étaient disparus.
Lui-même avait été pris en trahison par une troupe de gens armés , qui , avant d'arriver au châteaa , lui avaient bandé les yeux , l'avaient fait marcher longtemps et l'avaient ensuite jeté dans cette prison , d'on il venait d'être tiré par Tremacoldo.
Tout était mystérieux dans cette affaire , mais au milieu de ces ténèbres on pouvait tirer quelques inductions de l'incident de la lettre de Marco , à la réception de laquelle Ottorino était accouru à Castel Seprio. Il est vrai que le iftom de Marco pouvait avoir été apposé faussement au bas de la lettre pal* quelqu'un qui aurait préparé ce. piège afin détromper les épom:. Lupo était de cet avis, et le comte, qui , en entendant notom/er Marco , s'était senti tout bouleversé , avait accueilli cette explication avec l'avidité de l'homme effrayé qui a besoin de se rassurer d'une manière ou d'une autre. Mais Ërmelinde , qui connaissait les sen* timens de Visconli , ne pouvait sgouler foi à cette explication , et elle lui attribuait Tenlèvetnent de Béatrix« Elle ne le dit cependant point à son mari , de peur que les lâches appréhensions de celui-ci ne l'arrêtassent dans la voie qu'elle se proposait de suivre pour arriver à une bonne issue.
Elle fit donc appeler Lupo en grand secret dans son appartement, et lui dit : — Écoute , j'ai une commission bien importante et bien délicate à te confier; vcux-tu f en charger pour l'amour de tes anciens mat-
ires ? Il n'y a personne en qui j'aie autant de confiance qu'en toi.
— Que dites-vous là , madame ? répondit Lupo ému et en même temps un peu mortifié du doute et de la prière de la comtesse. Ne suis-je pas toi^'ours votre Lupo, votre serviteur? Le premier pain que j'ai mangé, ne Fai-je pas mangé dans votre maison? Mon père, ma mère, ma pauvre sœur n'ont-ils pas toujours couché sous votre toit? N'ont-ils pas été vêtus, nourris et protégés par vous ?
— Allons, ne rappelle pas à présent
— Oui , je veux le rappeler, et ne pensez pas que , tout étourdi que vous me croyez, je l'aie jamais oublié un seul instant. £t , sans aller plus loin , ma vie n'at-elle pas été obtenue de Marco par votre époux , sollicité lui-même par vos prières et par les prières de
cet ange de votre ? Mais il s'arrêta en voyant
l'émotion que le nom qu'il allait prononcer excitait dans l'ame de la malheureuse mère. Celle-ci lui répondit en essuyant ses larmes :
— Je sais que tu es bon , je le sais.
— Bon! me dites-vous? Je serais un pervers et un misérable si j'étais autrement. Allons donc , madame , accordez-moi l'honneur de cette grâce ; dites-moi à quoi vous voulez m'employer. Puissé-je vous être aussi utile que je vous serai fidèle !
— Je veux t'envoyer à Lucques porter à Marco une lettre de moi , dit Ermelinde.
— Est-ce là tout? répondit Lupo. Me présenter à Marco ! Oh ! je ne sais ce que j'aurais donné pour en trouver l'occasion.
MARCO TISGOHTI. T. II. l4 *
— Écoute , Lupo , je sais aussi que s*il n'est pas étrangement changé, quedis-je? s*ii n>st pas tout-àfait sorti de sa première nature , tu ne cours aucua risque.
— Pardonnez-moi, mamattresse, pardonnez-moi; mais ce ne sont pas des choses qu'on puisse même penser. Soupçonner Marco ! cet homme qui est la flear de la courtoisie ! Sa?ez-yous bien que si , au Heu d'être un pauvre diable comme je le suis , j'étais un grand baron , un prince , un roi , et que je fusse en même temps son plus grand ennemi , je voudrais poser ma tête sur ses genoux et dormir encore en paix et en sûreté comme si je f avais placée entre deux oreillers? Je vous dirai de plus , ce sera une bizarrerie si vous voulez , mais l'affection ef le dévoûment que j'ai pour cet homme sont si grands , que s'il voulait même me tuer, voyez quelle folie ! cela ne me paraîtrait pas un malheur ; il me semblerait encore bien employer ma vie, tellement bien que , sauf le cas de la donner pour la foi , je ne saurais imaginer comment la donner pour une meilleure cause.
— Ainsi donc tu iras ?
— Et avec quelle bonne volonté ! il me tarde bien d'être en route !
— Ce qui me donne de l'inquiétude, dit Ermelinde, c'est de penser que ceux qui ont intérêt à empêcher ton voyage pourront te devancer et te jouer quelque mauvais tour.
^^ 11 faudra donc se dépêcher et faire les choses en
ç^ Mtte , reprit Lupo , afin qu'ils n'aient pas le temps
^ 0 préparer, et s'il arrivait je pense que j'y serai
aussi, et que lorsqu'un renard a laissé une fois sa queue dans le piège , il faut être bien habile pour Ty prendre de nouveau.
— Tiens , voici la lettre , dit la comtesse ; je pense aussi que dans ces sortes d'affaires le plus tôt est tou^ jours le mieux.
— Donnez, reprit Lupo, je vais manger un morceau à la bâte , saluer mon père et ma mère , et je me mets en voyage.
^— Adieu , mon bon Lupo , dit la comtesse , que le Seigneur t'accompagne î Mais , le rappelant aussitôt , elle ajouta : £t si pendant que tu es en voyage le jongleur parvenait à découvrir quelque chose, je dépé^ eheral sur-le-champ un courrier pour t'en avertir. Tu sais que Tremacoldo m'a promis de chercher à découvrir leurs traces?
— Je le sais, je le sais ; c'en est assez, et nous ferons
ce qui est convenu Mais je voudrais vous dire une
chose avant de vous quitter.
— £h bien ! parle , parle avec confiance.
— Je voulais dire que si jamais si Mais ce
n'est pas nécessaire ; ils vous sont assez recommandés.
par eux-mêmes Et d'ailleurs vous êtes si charitable
envers tout le motpde , même envers ceux qui ne sont
que votre prochain Allons.^... je n'ai pas d'autre
chose à dire. £t , en prononçant ces paroles , il partit pour exécuter ce qui avait été arrêté.
£n sortant de la maison pour se mettre en chemin , Lupo rencontra Lodrisio , qui passait à cheval avec deux de ses écuyers. Il connaissait ce baron, et savait que, quoique entre lui et Ottorino il y eût une ancienne
rancune, aucun d'eux n'avait jamais manqué à ces convenances qui survivent soavent à i*amitié. Lupo 6ta son bonnet , s'inclina devant le parent de son seigneur, et continua son chemin sans s'apercevoir d'un soudain et étrange geste de surprise que Lodrisio fit en le voyant. Lupo était loin de soupçonner qu'une pensée sans doute bien différente, mais se rapportant à la même personne , occupait dans ce moment son esprit et celui du haineux chevalier. Ce sentiment dirigeait les pas de Tun et de l'autre dans la voie opposée vers laquelle ils s'acheminaient.
Nous laisserons Lupo, afin de suivre Lodrisio , qui, ayant reçu la veille une lettre de Pelagrua , se rendait au château de Rosate pour conférer avec lui sur leurs affaires communes.
Lodrisio, après le premier étonnementque lui causa la vue de son prisonnier qu'il supposait bien éloigné de Milan et dans une bien autre condition que celle de voyageur, dit quelques mots à l'oreille d'un de ses écuyers , lesquel s'arrêta après avoir fait de la tête un signe affirma tif.
— Quel magicien , quel loup-garou , quel diable de l'enfer a apporté ici cet homme sur ses cornes, disait en lui-même le triste chevalier pressant le pas de son palefroi sur le chemin qui conduisait à Rosate ? Rien ne me réussira donc , toujours du malheur ! tout au pis ! Infâme planète ! influence maudite qui me domine dans
cette saison ! Vers quel lieu pouvait être acheminé
ce vaurien dans ce costuâie de voyage? peut-être vers
ses montagnes ? Ces coquins de montagnards ont
encore quelques petites dettes à me rembourser; mais
le joar viendra où nous réglerons nos comptes ensemble , et où ils me paieront tout à la fois.
L*écuyer qui accompagnait Lodrisio, voyant son seigneur soucieux et de mauvaise humeur, n'osait pas dire un mot, le suivait en silence, et le regardait en dessous comme un gros chien de garde , qui , le museau baissé et la queue serrée contre le ventre , suit le maître qui vient de le rosser.
Le chevalier poussait en avant son cheval , passant en revue toutes les mauvaises pensées qui le tourmentaient dans ce moment : Marco , Béatrix , Ottorino. Comment remédier à ceci? comment remédier à cela? II arriva enfin à Rosate sans avoir desserré les dents.
Lorsqu'il se trouva dans une chambre secrète avec Pelagrua , il lui demanda : — Ëh bien ! le dernier courrier de Lucques est-il arrivé ? .— Il est arrivé , et voilà les lettres de Marco , répondit le châtelain en lui remettant un paquet. Lodrisio Touvrit , s*assit et lut long-temps en silence , pendant que Tautre se tenait debout, son bonnet à la main. Lorsqu'il eut fini, Lodrisio, secouant la tête et haussant les épaules, dit : — Toujours la même chose. Mal avec les Allemands et pis avec les Lucquois. Ceux-là sont des abymes sans fond que le Pô dans son plus grand débordement ne pourrait combler; ceux-ci sont des avares, des ladres qui ne donneraient pas une obole pour racheter leur peau des mains des Turcs ou de celles du diable. Les uns hurlent pour demander, les autres crient pour refuser, et Marco se tient au milieu donnant un coup sur le tonneau et un autre sur le cercle : aujourd'hui il fait garrotter un soldat , demain il fait pendre un ci-
toyea. C'est le jen de la balançoire , el il 6ait par &e Turc preodre en haine par les deox partis. Bref, il dit qu'il est ai fatigué , si iodigné de tout cela , qu'il finira par se résoudre à ce qu'il a refosé josqu'iâ , à vendre la seigneurie aux Florentins, et i se tirer de manière ou d'autre d'une si triste besogne.
— Si cela arrive, dit Pelagnia, il sera trop heureui de pouToir se raccrocher aux affaires de Hilao.
— Sans doute , et cet autre fil par lequel nous pensions le retenir, je vois bien que désormais il sera superllu.
— Superflu? reprit le châtelain en rongeant ses ongles. Flùt à Dieu qu'il ne fût que superflu ! J'ai peor, j'ai graiid'peur que cette mijaurée ne brouille nos cartes de façon i. ne nous laisserjamais plus un beau jeu.
— Et oùprends-tatessoltescratnles?
— Je les prends dans tes dispositions de Marco , i qui j'ai fait jeter de loin un mot au sujet de Béatrii pour tAcher de le préparer petit à petit a entendre la chose telle qu'elle est , et qui a répondu , devinez comment?
— Quoi ! il ne s'y prête pas?
— Horbleu! il fait bien autre chose que de ne pass'f prêter. 11 a voulu manger tout vivant ce pauvre diable de courrier ; et à moi, il m'écrit que, quant à elle et i Ottoriao, je ne dois plus m'en mêler. Les affaires l'aaraient-elles guéri de son amour?
— Tant mieux '■ Si son cœur est guéri, il se livrer* plus sérieusement aux allaires graves et à tes intérêts, ^"'1 tu le vois bien, sont au bout du compte les nôtres
— Je compreads , je compreiids ; mais, ea atteadaot ^ quel parti dois-je prendre avec celte petite sotte?
— Le parti sur lequel nous 3ominçs tombés d*accord ; celui de l'engager bon gré mal gré à céder aux désirs de Marco. Crois-tu que lorsqu'à son retour, il la trouvera déjà préparée , déjà à lui , il ne t'en saura pas bon gré ? et cela quand même ses premières ardeurs se seraient calmées?
— Que le ciel me soit en aide ! Vous ne savez à quelle humeur nous avons affaire. Imaginez-vous que depuis yingt jours que cette fille est ici , nous en sommes encore à ce point qu'elle croit être à Castelletto, et je n'ai jamais pu risquer...
— Tu es bien avancé ! Le diable t'emporte !
— Mais comment?
— Eh ! quand tu as vu que tu ne gagnais rien par la douceur, il fallait changer de système. On dirait que tu n'as jamais connu de femmes.
— ii<al5 je vous dis qu'elle s'effraie de tout.
— Il fallait la laisser aller son train, et marcher droit à ton but
— Vous avez beau dire , mais il fallait être ici. Le quatrième jour aprè$ son arrivée au château, elle fut prise par une fièvre si violenté que j'eus peur qu'elle' n'y succombât, et je croyais atout moment que c'était sa dernière heure. Si elle était morte pour tout de bon , vous voyez bien quel embarras ! et il f^flait aussi penser à l'autre fenune qui est avec elle.
— Veux-tu parler de «a suivante ? C'était bien la peine d'y penser ! On l'aurait envoyée tenir compagnie
à sa maltresse pour qu'elle n'eût pas peur de coucha seule. Enfin comment s'est-elle rétablie?
— Elle s'est rétablie au moyen d'une lettre de son amoureux que je lui ai fait parvenir.
— Une lettre d'Ottorino? demanda Lodrisio d'iu air moitié troublé , moitié incrédule.
— Oui , d'Ottorino Mais , allons , ne vous fâchez
pas ; car Ottorino , c'est moi.
— C'est toi qui as écrit la lettre ?
— C'est moi qui l'ai écrite , et j'ai imité l'écriture.
— Et que lui as-tu dit ?
-Ayant tout, il fallait lui expliquer son retard, n'est-il pas vrai? Vous allez voir comment je m'en suis tiré. J'ai dit que Marco m'a accueilli avec une grande bienveillance , qu'il veut m'envoyer en Toscane , et qu'il ne me laisse pas un moment de libre ni le jour ni la nuit; que je n'osé pas encore lui apprendre notre mariage , n'y ayant pas trouvé son esprit assez préparé ; que cependant sous peu , et lorsque je lui aurai renda certain service que je ne dis pas , j'espérais lui faire entendre raison. Bref , je lui écris mille mensonges de ce genre, assaisonnés des fadaises et des cajoleries accoutumées des amoureux , le tout adouci par des sermens et des paroles tendres telles que , mon cœur ! mon espoir ! mon amour ! enfin par toutes ces niaiséries qu'emploient nos damoiseaux pourfendeurs de cœurs, et qui font pâmer et enflammer une pauvremalheureuse tourmentée par l'amour..
Lodrisio partit d'un éclat de rire , puis il dit : — Et elle a avalé tout cela sans auci^n soupçon?
— Vous pouvez vous en rapporter èmpi, dit le
châtelain. Si la lettre était tombée dans les mains d'Ottorino lui-même , je parie ma tète qu'il l'aurait crue de lui.
— Et après ?
— Et après elle répondit , et Ottorino répliqua ; elle écrivit encore et Ottorino de même, et ainsi de suite, li'affaire marche à merveille. Si vous entendiez les douces et tendres choses qu'elle m'écrit ! Si vous voyiez avec quelle dévotion elle ouvre mes lettres , les dévore des yeux et y laisse souvent tomber de grosses larmes, et puis la grâce avec laquelle elle les replie de ses petites mains blanches pour les mettre dans son sein , et les en retire pour les relire de nouveau et les couvrir de ses baisers ! Je jouis tous les jours de cet agréable spectacle par la fente d'une cloison , et je vous jure que le jeu commence à me plaire.
— Oh! momie desséchée! museau de Pharisien ! dit Lodrisio lui donnant un soufflet en guise de plaisanterie. Enfin , avec ces enfantillages , tu t'es amusé en chemin au lieu d'avancer , et en attendant voilà vingt jours de perdus.
— Il n'est pas dit pour cela que je les aie tout-à-fait perdus , voyez-vous. J'ai bien commencé à lui faire pressentir quelque chose, mais c'est une triste affaire; il faut agir avec tant de précaution, avoir tant d'égards, car elle prend ombrage de la moindre chose , et ejle est si faible et si délicate qu'on est toujours aux évanouissemens et à la fièvre.
— Enfin , que lui as-tu écrit de plus ? qu'as-tu risqué jusqu'à présent?
— J'ai commencé à faire le jaloux en m'autorisant
de ce queMtrco me parle continajelleraent d'elle etdes éloges sans fin qu'il m'en débite.
— Et que dit-elle ?
— Elle proteste , elle jure d'être toute à moi, toujours à moi , comme vous pouvez penser ; mais la louange est une graine qui , dès qu'on l'a jetée dans le cceur d'une femme , y prend racine t6t ou tard et porte ses fruits. Jeunes filles* ou femmes , nobles ou plébéiennes , elles viennent toutes de la même souche , faites-leur des complimens et laissez au diable le soin du reste.
— Eh ! on ne peut pas dire que tu t'y sois mal pris; seulement de cette manière la chose tratne un peu trop en longueur. Diable ! au bout de l'année nous serions à moitié chemin , et notre temps est court , mon cher ami ; car Marco pourrait bien nous tomber sur les épaules dans une couple de mois, et qui sait? peutêtre même avant. £t maintenant où en es-tu avec cette grimacière?
— Maintenant elle m'attend dans deux jours. J'ai été obligé de prendre ce parti pour la guérir , par cet espoir , de la frayeur et de la peine qu'elle a éprouvées dans ces derniers jours en voyant s'écouler en vain le terme fixé par sa mère pour la venir voir. En recevant cet avis, elle parut toute consolée; mais depuis hier je ne puis comprendre pourquoi elle a fait une rechute, et elle est peut-être dans un état pire qu'auparavant. Elle ne dit plus mot , ne fait que pleurer et ne veut prendre aucune nourriture... Mais c'est bien tant que le jeu durera ; car à force de lui faire accroire aujour^ d'hui une chose , demain une autre , de la contenir et
d'ourdir des trames , des intrigaes et d'employer des détours , elle ne pourra s'empêcher de soupçonner quelque chose, et alors je ne saurais plus de quel c6té me tourner pour la calmer et Tempécher de perdre tout-àfait la tète , et de mourir dans mes mains.
— Ce qui importe , c'est de se hâter et d'en venir à une conclusion , dit Lodrisio ; car maintenant il y a une autre nouvelle que tu ne sais pas. Lupo s'est échappé!
— Il s'est échappé! s'écria Pelagrua avec un accent de surprise et de crainte, restant immobile à sa place et les sourcils arqués.
— Il s'est échappé, et je l'ai vu ; de mes deux yeux, en venant ici. Mais je l'ai remis en bonnes mains , et avant que le soleil soit couché En voilà assez làdessus pour le moment ; après que j'aurai écrit à Lucques , nous reviendrons sur ce sujet , et nous verrons ce qu'il convient de faire.
Il écrivit , il fit tous ses arrangemens , et , avant que la nuit fût venue , le châtelain de Rosate le conduisit à travers certains détours secrets , à travers des allées et des corridors, dans une mauvaise chambre obscure, d'où , en regardant par une fente inaperçue , ou pouvait mesurer de Fœil toute l'étendue de la salle dans laquelle Béatrix avait l'habitude de se tenir avec sa fidèle suivante.
L'épouse d'Ottorino s'était alors jetée sur un riche fauteuil dans une attitude de langueur et de fatigue , et soutenait de sa blanche main son visage pâle qui s'y appuyait mollement. Elle portait une robe légère , simple et blanche comme la neige, dénouée et tom-
bante. Sous le volume de ses plis relâchés et flottans disparaissaient les belles formes qui remplissaient autrefois son vêtement.
Sa longue chevelure blonde , se partageant au milieu du front, encadrait son visage qui se détachait, sur la pâleur de cet or natif, par une blancheur froide , uniforme et que ne ravivait pas la plus légère teinte vermeille , excepté autour des lèvres couvertes encore d'an rose décoloré.
Mais ce qu*il y avait de plus remarquable dans ce visage, c'étaient les yeux ; ces yeux si bleus et si grands, où, à travers une suavité et une innocence angéliques, brillait jadis le feu d'une ame ardente ; ces yeux qni réunissaient la modeste fierté de la vierge et je ne sais quoi de doux , de caressant , qu'ils ignoraient euxmêmes ; ces yeux sereins et tendres , mais d'une tendresse éveillée et vive , étaient maintenant abattus , enfoncés dans le front , et annonçaient un épuisement qui tenait tout à la fois du chagrin et de la peur.
Lauretta , assise à une petite table placée entre elle et sa maîtresse , travaillait à une broderie que celle^i venait de quitter.
Béatrix, la joue appuyée sur sa main, avait son visage tourné vers sa suivante , comme si elle faisait attention à son travail; mais son œil était sans regard, car son esprit errait , dans ce moment , au miliea des ombres d'une terreur secrète.
A la fin elle se leva et alla vers un balcon ouvert. Sa démarche était lente et fatiguée. Elle appuya les coudes sur la balustrade et resta quelque temps à regarder en silence la scène qui était devant elle. Le
soleil couchant , à moitié caché par les cimes d'un bois éloigné , jetait sur la plaine yaste et uniforme une lu* mièreblème et inerte, brisée seuliBient par les ombres à aspect sinistre de quelques saules s'élevant de loin en loin sur ce terrain marécageux. L'air lourd et immobile retentissait du coassement continu et ennuyeux des grenouilles. £n même temps un épais et gris brouil* lard s'élevait des bourbiers , des lagunes, des mares et des marais qui occupaient cette campagne dan& toute son étendue , et , couvrant peu à peu d'un voile les objets rapprochés , il obscurcissait toujours de plus en plus ceux qui s'éloignaient graduellement tandis qu*il dérobait entièrement les plus lointains à la vue. Quelques rayons de soleil traversaient d'abord avec peine ce nuage froid et épais ; mais peu à peu ils s'éteignirent comme les regai:ds d'un agonisant, jusqu'à ce qu'enfin les vapeurs prenant le dessus et le soleil se couchant , toutelumière disparut et cefutcomme lorsque l'homme ferme les yeux en mourant.
Ce coucher de soleil ^ si différent des couchers si msyestueux que la malheureuse avait l'habitude de contempler du château de son père , rappela douloureusement son cœur dans ses montagnes. Quittant le balcon, elle retourna près de la table où brillait, d'une lumière rougçâtre et nébuleuse , la lampe que Lauretta venait d'allumer, et , tombant sur son fauteuil , elle s'écria : — Oh! Seigneur! mon tourment est trop grand!
Elle restèrent toutes deux pendant long-temps en silence; puis la bonne suivante alla vers le balcon pour le fermer, lorsque tout à coup elles entendirent le
son d'ttii luth. Lauretta resta immobile, la maio sur le battant d'un volet ; sa maltresse mit un doigt sur sa bouehe , prêta Torellle , et écouta» Cet air mélance^ lique n'était pas nouveau pour elle ; elle se lève rassu<* rée , foit légèrement quelques pas , va au petit balcon^ et avance sa tète pour pouvoir mieux saisir chaque note , puis elle dit à demi-voix à Lauretta : — C'est le prélude de Thirondelle : mais ne bouge pas ; la chanson va commencer. £n effet on entendit une voix un peu voilée par l'éloignement qui , s'unissant à la mélodie plaintive du luth , entonna ce lai :
« Hirondelle étrangère qui vas te poser sur la ter- « rasse en répétant tous les matins ta plaintive chan- « son , dis-moi , hirondelle étrangère , que veux-lu « exprimer dans ton langage?
« Solitaire , laissée dans l'abandon et l'oubli par ton a époux, peut-être pleures-tu avec moi, veuve déso- « lée? Pleure, pleure toujours dans ton langage , hi- « rondelle étrangère.
« Cependant, moins malheureuse que moi , tu peux « du moins te confier à tes ailes , parcourir tout le « jour le lac et la colline, remplir l'air de tes cris le rap- « pelant tout le jour dans ton langage, 6 hirondelle.
«Hélas! si moi aussi Mais cela m'est défendu
« par cette voûte basse et étroite où 1^ soleil ne res- » plendit pas , où l'air même m'est 6té et d'où mon « langage peut à peine parvenir à toi , 6 hirondelle.
« Septembre s'avance et tu te prépares à me quiltf ter; tu verras des plage» éloignées et tu salueras « dans ton langage , 6 l»rondelle étrangère , de nouu velles montagnes et de nmivelles mer».
<( Et moi , tous les matins , rouvrant mes yeux aux u larmes , au milieu des neiges et des brouillards , je «( croirai entendre ce chant par lequel il me parait , ô «c hirondelle , que tu me plains dans ton langage.
tt Au printemps , tu trouveras une croix sur ce ^1 , * hirondelle ! Vers le soir , arrête sur elle ton vol , et 4( dans ton langage prie pour mon repos , ô hirondelle «( étrangère. »
C'est Tremacoldo , dit Béatrix toute ranimée aussitôt que la cbansod fut termiDée. — J*ai reconnu sa voix. Oh ! qui sait s'il n'a pas voulu me faire com« prendre... Si je pouvais le voir ! si je pouvais voir la fi^re d'un homme honnête et sortir de cette incertitude!
— Mais quelle incertitude avez-vous? PCNir l'amour de Dieu, pourquoi étes-vous si troublée? Dans deux jours votre époux sera ici , il vous l'a promis...
— Chut ! dit sa maltresse en l'interrompant et met^ tant un doigt sur sa bouche. Elles restèrent quelque temps en silence en espérant que le chant recommencerait; mais on n'entendit plus rien que les hurlemens de mauvais augure des chiens des hameaux solitaires qui étaient répandus à de grandes distances sur cette plaine silencieuse.
Béatrix , ayant perdu tout espoir , se rassit près de
la table , la tète tournée yers sa suivante qui fermait les volets, et, continuant son discours interrompu, elle disait :
— Quelle inquiétude puis-je avoir, dis-tu? Ta demandes pourquoi je suis troublée? •— Et elle proféra ces paroles avec Taccent douloureux de quelqu'un qui a dans le cœur un secret terrible , et qui est sur le point de le laisser échapper ; mais fixant ensuite ses yeiK sur la figure de sa compagne , qui dans ce moment s'asseyait à c6té d'elle , Béatrix soupira du plus profond de son cœur , et se Xut.
— Comment ? dit Lauretta tout &gitée , vous savef donc quelque chose? II y a quelque mystère ? dites-le, dites-le-moi !
— Non , non ; allons , calme-toi . je ne sais rien. '
— Me calmer! hélas! comment le pourrais-je?... Déjà depuis hier je m'aperçois que vous avez ' quelque chose sur le cœur que vous vouleime cacher. Dites donc, dites-le-moi.
— Laisse-moi en repos , lui répétait sa maîtresse ; mais Lauretta lui prenant affectueusement uœ main el la serrant entre les siennes : — Chère Béatrix , loi disait-elle en la suppliant d'une voix émue , ma douce maîtresse! Ne m'avez-vouspas promis que je partagerais tout le bien et tout le mal qui vous arriveraient dans la vie?
— Oh ! ma bonne Lauretta ! s'écria Béatrix en rete* nant avec peine ses larmes ; un grand surcroît de donleurs pour moi , c'est de penser à toi qui t'es arrachée pour me suivre à l'amour de tes parens, à la paix du foyer domestique... Peut-être es-tu destinée... Mais
le Seigneur est miséricordieux, et il te sauvera... Crois ^lue , dans Tangoisse mortelle de mon ame , je loi de* mande cette faveur.
— Hélas! s'écria la suivante toiyours plus effrayée, Yos paroles annoncent un malheur ; ne me le laisseï pas ignorer , pour Tamour de Dieu ! tirez-moi de ce tourment.
Alors Béatrix se leva , ouvrit un petit nécessaire qui était sur la table , et dit :
— Vois-tu ces papiers qui sont là-dedans ?
— Oui , ce sont les lettres que vous écrit chaque jour votre époux.
— Je Tai cm , etcette idée était le dernier fil auquel ma vie était attachée ; maintenant ce fil est rompu ; ces lettres ne sont pas d'Ottwino.
— Que le Seigneur nous soit miséricordieux ! s'écria Lauretta devenant pâle comme la mort ; mais qui?... Gomment avez-vous su?...
— Hier tu m'as apporté cette rose blanche que j'ai dans mon sein , n'est-ce pas ?
— Oui , elle m'a été donnée par la vieille qui nous apporte ordinairement notre nourriture.
— Et tu m'as dit que c'était la châtelaine qui l'envoyait pour moi.
— C'est vrai.
— £h bien ! sais*tu qui est la châtelaine?
— Je le sais, c'est la femme de Pelagrua , cdie qui a été accueillie par votre mère le jour où elle est venue se réfugier dans le château avec son enfant.
— Eh bien ! elle Vest souvenue du bienfait dans le jour de ma misère , et son cœur ne peut souffrir de me
voir plus long-temps trompée par une machination infernale. Dans les feuilles de cette rose était caché un petit billet qui m'instruisit de la trahison; juge dans quel abyme m'a précipitée cette nouvelle ! Qui sait ce qui est arrivée Ottorino ? qui sait s*il vit? car je ne puiscroîre qu'il m'ait abandonnée... Que sera-t-il arrivé de mes parens ? Et nous , hélas ! bon Dieu 1 le ciel sait dans quelles mains nous nous trouvons , si ce château est véritablement celui d'Ottorino et non pas plutôt... Car il n'y a rien de cruel , de terrible que mon esprit ne se figure !
— Oh ! miséricorde ! miséricorde ! Oh ! pauvres malheureuses que nous sommes ! s'écria Lanretta.
— Maintenant je vais te dire, reprit sa mattresae, sur quoi se fondent principalement mes terreurs. Tu dois savoir que la nuit que j'ai passée avec mon père et ma tante à la fête , dans la maison de Marco Visconti...
Mais dans ce moment la narration fut interrompue par un bruit qu'on entendit à la porte qui donnait sur la terrasse. Quelqu'un frappait. La suivante, tressaillant de tout son corps , voulut se lever. Mais Béatrix la prit par une main , et lui dit à voix basse :
— Je ne veux pas que tu ouvres à personue.
— Lauretta ! Lauretta ! s'écriait du dehors la voix connue de Pelagrua , un chevalier vient d'arriver qui apporte des nouvelles d'Ottorino , et qui veut parler aussitôt à ta maltresse.
— Réponds-lui , dit Béatrix à Lauretta à mi-voîx , qu'à cette heure-ci je ne veux voir personne , que je le verrai demain.
— A demain ! qu'il vienne demain ! Maintenant ma mattresse ne peut le recevoir , dit la suivante d*une voix incertaine et entrecoupée , tremblant de tout son corps comme si elle était saisie par le frisson de la fièvre.
— Il a besoin de lui parler sur-le-champ, répliqua du dehors Pelagrua ; il a de bonnes nouvelles à lui donner. Allons , ouvre , ce sera tant mieux pour elle... Onvre donc , as-tu compris ?. .. A qui parlé-je ? veux-tu ouvrir, oui ou non ?... Tu vas voir, petite écervelée, si je te ferai entendre raison !
En même temps , il ne cessait de frapper , de secouer la porte avec les maids et avec les pieds , mais tout était inutile; caf les deux prisonnières, se tenant embrassées ^ craintives et trembUpftes comme deux colonabes , ne répondaient mot , et la porte ne^ouvait 5'ouvrir, fermée comme elle était en dedans par un gros verrou. Après quelque temps le bruit cessa , la voix de Pelagrua ne se fit plus entendre , et tout rentra dans le silence. Les daux femmes effrayées commençaient à reprendre haleine , lorsqu'elles sentirent derrière elles comme un vent , qui en les frappant , fit vaciller et éteignit presque la petite flamme de la lampe. Toutes les deux tournèrent en frissonnant le visage de ce côté ; et tout à coup une porte qui était cachée et masquée par la tenture s'étant ouverte le long du mur, deux hommes s'avancèrent dans la chambre. «
Lauretta , cpuvrant ses yeux de ses mains , poussa un eri a|pi et* s'accroupit tout-à-fait sur la chaise; mais Béatrix, se levant avec dignité, appuya une main sur la tid)le, se tourna vers Pelagrua, qu'elle
recooDut aosntôl ainsi que Lodrisio , et, aTCc un air et un accent pleins d'une fierté tranquille et séTère , elle ditau premier :
— Châtelain, tous tous êtes trompé de chambre, à ce que je vois ; ici loge celle que vous ayez rhabitude d'appeler réponse de votre seigneur.
L'indignatidn qu'éprouva la jeune fille pour ce procédé grossier et inconvenant avait étouffé en elle la terreur. Elle avait tout à coup senti son ame et ses forces se retremper , et son ancienne vigueur renaître. Ses joues avaient repris leur couleur vermeille , ses yeux brillaient de cette vive lumière qui s'y était éteinte depuis si long->temps. Son visage et toute sa personne respiraient une hardiesse i|M>deste , une assnrance virginale. . «
Ces deux coquins furent saisis d'étonnement, nous dirons même d'un respect passager, il est vrai , mais irrésistible. Les yeux de Pelagrua se baissèrent sub^ jugués par un regard de la jeune fiRe. Lodrisio luimême parut tout déconcerté; un sourire plein d'un froid et cruel orgueil se décomposa sur sa figure, et les mots de familiarité railleuse avec laquelle il se préparait a aborder sa victime expirèrent sur ses lèvres. Il pencha la tête pour témoigner une humilité qui dans ce moment était sincère , et il lui dit en bal* butiant:
— Pardonnez-moi, madame..., je n'ai pas cru... £t il était sur le point de s'en aller; mais , reprenant aussitôt son audace, il ajouta : J'ai espéré^u'ayant à parler d'Ottorioo, on me pardonnerait cette liberté...
Béatrix, qui, à la vue de cet ennemi implacable
de son époux , avait tout à coup senti renaître dans son esprit les fantômes terribles qui rayaient tourmentée, lui répondit sans pouvoir dissimuler un frissonnement soudain qui saisit tous ses membres :
— N'insultez pas à la misère d'une innocente. Je tremble de me trouver maintenant en votre pouvoir , comme certainement doit s'y trouver celui que vous venez de nommer , et dont le nom sur vos lèvres m'annonce une trahison. Si cela est , je n'ai d'autre ressource 9 d'autr£ défense que mes larmes et mes plaintes; moi, faible femme, enfouie dans un coin ignoré , éloignée de qui peut me protéger , sans autre témoin de l'injustice qui m'est faite que cette malheureuse qui souffre avec moi (elle montrait sa sinvante , qui à ces mots levait les yeux et reprenait un peu courage , esp^nt qu'ils toucheraient le cœur de leurs persécuteurs ). Je sui9 dans vos mains , poursuivit Béatrix avec on accent presque inspiré; j'y suis comme uo roseau que vous pounez briser à votre gré ; mais il y a un Dieu au dessus de nous , il y a un Dieu qui est présent dans chaque co4n le plus reculé, devant lequel toute force est faiblesse , un Dieu qui interroge les larmes delà douleur et en demande raison à la violence.
Lodrisio, irrité de se voir démasqué et de s'entendre braver de la sorte par une jeune fille , honteux vis-à-vis de Pelagrua , honteux vis-à-vis de lui-même pour ce premier sentiment d'hésitation et de respect dont il n'avait pu se défendre , était redevenu tout-àfait le Lodrisio d'auparavant; et , reprenant cet air de familiarité insolente et moqueuse qu'il avait quitté pour un instant , il lui dit :
^ Écoute 9 petite capricieuse , te paratt-il que ces manières siéent à une aussi belle fille que toi? Bah! elles ne te conviennent pas. Quitte-les, quitte-les. Et, en disant ces mots , il fit quelques pas vers elle.
^- Tenez-vous éloigné, se mit à crier la jeune fille tout effrayée , et , courant en jnéme temps vers la terrasse dont elle avait ouvert avec fracas les fenêtres, tenez-vous éloigné.
— Allons, petite folle , calme-toi, je ne veux pas te manger. Vois , je n'avance pas ; je retournerai prendre ma place si tu le veux. Es-tu contente?... Diable ! je ne veux te parler que pour ton bien.
— Vous , mon bien , dit la jeune fille ; allez , sortez d'ici , c'est tout le bien que vous pouvez me#iire.
— Je ne puis donc te faire d*autre bien que celui-là?
— Âh ! oui , vous pourriez m'en faire encore ud très grand, vous pourriez m'arracher à cette angoisse mortelle, me rendre à mes parens, me laisser mourir en paix dans les bras de ma pauirre mère.. Oh ! faitesle , et si vous avez des entrailles que la compassion puisse émouvoir , faites-ie pour tout ce qui vous est cher dans ce monde , faites-le pour l'amour de Dieu !
Lauretta , tout effrayée , s'attachait à un pan de la robe de sa maîtresse , craignant que par désespoir elle ne se jetât au bas du balcon sur le seuil duquel elle se tenait toujours; et Pelagrua ne cessait de faire signe à toutes deux des mains et de la tête de se calmer et de se rassurer.
Aussitôt que Béatrix eut fini , Lodrisio poursuivit avec sa cruelle imperturbabilité :
— C'est mal! ma fille , c'est mal ! Oh! tu es trop
fière, ce n'est pas ainsi que je te yeux... Etayant tout tu dois sayoir qu*il n'y a pas un cheyeu de ma tête qui pense à toi; ainsi donc ne crains pas .que je t'ayale; tiens-toi droite et regarde-moi en face ; car à la fin je ne suis pas un diable , et écoute ce que je yeux te dire. .. Jeyois bien qu'à l'heure qu'il est, tu en sais plus que je ne croyais. Tant mieux, nous nous entendrons plus tôt. Sache donc qu'Ottorino , celui qui deyait être ton époux...
— Est-il encore yiyant? s'écria ayec anxiété la jeune fille.
— Laisse-moi finir ; yiyant ou non , cela ne te regarde pas.
Béatrix trembla de tous ses membres , ce qui fut cause que le chevalier ajouta aussitôt :
— Oui , il est yiyant ; cal me- toi , il est yiyant.
— Je puis yous l'assurer aussi, dit Pelagrua; il est yiyant et bien portant , et il partira bientôt pour le voyage projeté de la Terre-Sainte.
— Gomment , sans moi ? s'écria Béatrix. Non , ce n'est pas yrai. Cruels que yous êtes, pourquoi youlez- Yous me tourmenter de tant de manières ? Que yous aije fait , que yous ai-je fait de mal ? Et , yaincue par l'angoisse , elle baissa la tête et fondit en larmes. Elle se remit pourtant aussitôt , relevant avec effroi ses yeux de peur que quelqu'un ne profitât de ce moment pour l'approcher. Ses larmes cependant continuaient à couler , et on les yoyait rayer les joues et pleuyoir sur le sein de la malheureuse ; mais son yisage s'était déjà recomposé dans ce calme fort et majestueux qui embellit la douleur.
T. II. i6
Cependant Pelagrua faisait signe des yenx à soDca-' marade , serrait les lèvres et leyait les épaules comme pour lui dire : — Vous Toyez ! tous ayez voulu faire à votre tête, la prendre de front; voilà ce que vous en avez tiré. —Hais le pervers lui répondit par un hochement de tête et par un mouvement d*amère impatience qui pouvait signifier : — Allons , imbécile , laisse-moi faire; ou quelque chose de semblable: après quoi il se tourna vers la jeune fille, et poursuivit :
— Tu pleures, pauvre enfant ! D'un côté je te plains, car tu Tas aimé pendant long-temps , et l'arracher de ton cœur doit te sembler pénible. Mais que veux-tu ? ii faut bien obéir à la nécessité... L'amour passe, tu verras qu'avec un peu de temps. . . Crois-moi, il passera, il passera...Et puis, je te parlerai franchement : si tu Taimes véritablement, avant tout tu dois tenir à le sauver, n'estce pas? Eh bien! sache que sa vie est dans tes mains.
— Oh ! que me dites-vous ? s'écria Béatrix saisie par une nouvelle frayeur. Puis -je ajouter foi à vos paroles? ne cachent-elles pas quelque trahison ? prenez pitié de moi qui suis ainsi abandonnée et tourmentée ! Ditesmoi la vérité; vous voyez (et en disant cela , elle joignait ses mains devant sa poitrine ), je vous en prie avec la même angoisse avec laquelle dans les derniers instans de la vie vous supplierez aussi le juge suprême pour qu'il vous rende digne de son pardon. Exaucei cette prière comme vous voudrez qu'il exauce la vôtre dans ce terrible moment. Dites-moi, au nom du salot éternel de votre ame ou de son étemelle damnation, dites-moi si ce danger d'Ottorino est réel , et ce que je puis faire pour le sauver.
Le scélérat, qui n'était pas plus scélérat que ne le comportait son siècle , et qui croyait en Dieu et dans une vie future , à sa manière bien entendu , mais qui enfin y croyait, ne put s'empêcher d'être un peu ému par ces paroles proférées avec une voix et d'un air qui tenaient de l'inspiration. Après quelques instans qu'il employa à se faire honte et à se donner du courage , quittant en partie sa première témérité , et laissant de côté le toi qui lui parut alors trop effronté et qui ne pouvait plus se trouver à l'aise dans sa bouche , il répondit avec une hésitation visible :
— Le danger est vrai... Oui, je puis vous l'assurer sur mon ame , et il est vrai aussi que vous pouvez le sauver.
— Et où est-il? et quel est le danger qu'il court? et que puis-^ Caire pour lui ?
•— Oh ! vous voulez ea savoir trop à la fois. Il y a des choses , ma fille , qu'on ne peut dire, et qu'il n'est pas bien de demander. Ce que je puis vous apprendre , c'est que, si vous voulez être raisonnable, Ottorino ne mourra pas ; et je vous le promets , foi de chevalier chrétien que je suis ; et cette main que je pose sur ma poitrine , puissé-je l'en retirer lépreuse si je songe à vous tromper ! Il ne mourra pas, il pourra s'en aller en Palestine , comme vous disait le châtelain que voici , même c'est vous qui devez l'engager à cela; car désormais c'est ce qui lui reste de mieux à faire.
— Et que voulez-vous de moi? Dites-moi donc, dites comment je puis le sauver! si mon sang, si ma vie...
— Non, pauvre enfant, non... Allons, calmez-vous. Ne me regardez pas avec ces yeux effrayée ; avancez ,
asseyez-vous, mettez-vous à votre aise ; n'ayez aucune crainte ni de moi ni de personne ; car nous tous nous TOUS respectons comme une reine , et vous êtes ici la maîtresse : cette maison est à vous.
— Oui , vraiment ? donc c'est bien le château de Castelletto où je me trouve ? Je suis vraiment dans la maison de mon époux ?
— Et toujours votre époux ! Ottorino n'est pas votre époux.
Béatrix leva les mains au ciel et resta comme stupéfaite sans proférer un mot , regardant en face son tyran qui continuait impitoyablement à dire :
— Ce galimatias que vous autres vous avez fait làbas à Milan n'est pas une chose valable. Vous êtes encore demoiselle , et vous pouvez donner votre main à qui bon vous semblera. Et voulez-vous savoir à qui est ce château dans lequel nous nous trouvons? Il est à un grand baron , à un seigneur puissant et formidable devant lequel s'inclinent respectueux les princes euxmêmes , et qui ne s'incline Inique devant votre beauté.
Lauretta , tout effrayée , voyant que sa maltresse ne parlait pas, demanda d'une voix faible et tremblante: — Oh ! mon Dieu ! serait-ce donc vrai que nous sommes...? -
— A Rosate , ajouta aussitôt Lodrisio , dans le château de Marco Visconti.
A ces paroles , l'épouse d'Ottorino tomba comme morte dans lés bras de sa suivante, qui, fondant en larmes, traîna sa maltresse évanouie jusqu'à son lit, et, la soulevant de tout son poids , l'y déposa en repoussant avec la fureur que donne le désespoir les
mains scélérates des deux hommes qui voulaient l'aider dans ce pieux office.
Pendant que ces choses se passaient à Rosate ,Lupo, fatigué d'avoir voyagé tout le jour , descendit à une petite auberge ; et, ayant mis son cheval dans l'écurie après l'avoir pansé de sa main , il alla à la cuisine y faire préparer un petit souper pour lui.Dans un moment tout fut prêt. Le voyageur se mit à table et se restaura avec le peu qu'il put trouver dans cet endroit, et il demanda ensuite à l'aubergiste de lui donner- un lit quel qu'il fût pour s'y reposer de son mieux.
— Je vous en donnerai un dans une petite chambre près d'ici , dit le cabaretier; et, prenant une lanterne , il s'avançait vers l'endroit indiqué en précédant son hôte ; mais ils n'étaient pas encore sortis de la cuisine qu'ils Tirent entrer deux hommes armés dont l'un , après avoir jeté les yeux sur Lupo, frappa d'une main l'épaule de J'aubergi«te , avec lequel il paraissait être en grande familiarité, et lui dit :
— Jacopotto , nous sommes deux hommes et deux chevaux : nous ne partirons qu'au grand jour.
L'aubergiste , déposant sa lanterne , se tourna vers Lupo , et lui dit : — Je reviens tout de suite ; et , prenant par un bras celui qui venait d'arriver, il le conduisit à la cheminée , et , se penchant pour découvrir une marmite où cuisait un morceau de mouton , il lui dit : — Regarde , quel morceau friand ! comme il sent bon ! — L'homme à qui ces paroles ^étaient adressées se pencha aussi comme pour mieux observer, et , s'approchaii t de l'aubergiste , il lui murmira quelques mots à Toreille , après quoi ce dernier dit à vdix haute :
— À présent , ta viendras voir Técurie ; il y a déjà le cheval de cet écuyer qae voici ; trois y seront un peu gênés , mais nous allons les arranger le mieux possible.
Gela dit, ils sortirent tous deux , et peu après Fautre homme d'armes , qui jusque-là n'avait pas ouvert la bouche , sortit aussi. Lupo , qui s'était aperçu qu'il y avait quelque mystère , sans faire semblant de rien et d'un air distrait , alla , mettant un pied devant l'autre, jusqu'à la porte qui donnait sur une petite cour de la-* quelle on passait à l'écurie , et il vit l'aubergiste avec ses deux amis réunis dans un coin de la cour, et parlant à voix basse. Lorsqu'il parut , ils se dispersèrent l'un d'un côté, l'autre de l'autre, pour continuer leurs discours sur le chemin , ainsi que Lupo le supposa.
— Quelles machinations ourdissent donc ces hommes ? dit à part lui le Limontin , qui commençait à avoir des soupçons ; y aurait-il quelque (rame là-dessous ? En tout cas , je me tiendrai sur mes gardes. Il jeta un coup d'œil sur son épée et sur son poignard : et il répéta : £n tout cas , je me tiendrai sur mes gardes.
Un instant après l'aubergiste revint à lui , et , sous prétexte de vouloir mieux le loger, il lui offrit une chambre qui n'était pas la même que celle qu'il venait de lui proposer. Il lui dit qu'il serait plus éloigné du bruit , qu'il aurait un meilleur lit et cent autres choses. Lupo ne crut guère à tout ce grand empressement, et il se confirma toujours plus dans le soupçon qu'on voulait lui jouer quelque mauvais tour. Rendant feinte pou^ feinte , il prétexta que deux autres chevaux étant arrivés il ne voulait pas se tenir éloi-
g^në du sien, qui était un cheval capricieux. 11 dit qu'il voulait coucher dans l'écurie, et il n*y eut pas moyen de l'en détourner, quoi que .l'aubergiste lui dtt.
Il alla donc à l'écurie , mit une main sur la croupe de son cheval , qui , se retournant , le salua à sa ma* nière par un sourd et court hennissement , et dit en lui-même : Le mieux serait de m'en aller tout de suite. — Mais , pensa-t-il , mon cheval est fatigué , et il y a de quoi. Pauvre animal , cinquante milles tout d'une traite et encore autant pour demain. Cependant il caressait et flattait le coursier, qui s'était remis à manger de bon appétit. !£t d'ailleurs où irais-je donner de la tête à présent par ces chemins , parce temps? J'attendrai le jour, et jusque-là je me tiendrai éveillé. Les nuits ne sont pas longues. Ne saurais-je pas veiller pendant quatre ou cinq heures? Je m'en dédom* magerai demain en dormant sur mon cheval : étant ainsi déterminé , il se jeta sur un tas de paille , se proposant bien de ne pas s'endormir.
11 commença bientôt à ruminer dans sa tête , à penser à ce grand empressement que l'aubergiste avait tout à coup montré de lui donner une meilleure chambre à lui , qui lui était inconnu et qui n'avait pas l'air d'un baron. Il réfléchit qu'il n'avait pas voulu lui permettre de garder de la lumière la nuit , sous prétexte qu'il y avait danger d'incendie ; il songea à une chose, à une autre, et il finit par se confirmer toujours davantage dans l'idée que tout cela n'était pas clair.
Mais, à force de fixer ^on esprit sur les trois figures
shiistres qu'il venait de voir et de se les représenter dans toutes les attitudes les plus détaillées et les plus fugitives, il y eut un instant on il se rappela un certain sourire d'un des hommes d'armes ; sourire qu'il sentait confusément ne lui être pas inconnu. Fouillant davantage dans sa mémoire , il y trouva cachée dans un coin une image faible et décolorée qui devait être une impression laissée autrefois par quelque chose de semblable. A force d'y penser, il lui semblait de temps â autre qu'un voile se levait instantanément et retombait aussitôt, et, derrière ce voile, il voyait briller cette image toujours plus vive, et en même temps il éprouvait quelque chose qui semblait lui dire qu'elle n'y était pas entrée depuis long-temp. Plus il parvenait à y fixer son attention , à la regarder en face, plus il se la remettait comme une connaissance de fraîche date.
Il passe en revue les personnes qu'il a rencontrées depuis sa fuite jusqu'à ce moment. Il parcourt de nouveau le chemin qu'il a fait à cheval de Rescaldina à Milan : il fixe , il examine dans son esprit tous ceux qu'il se rappelle avoir rencontrés sur sa route. If ne trouve rien qui lui donne l'idée de ce maudit sourire... Et qn'a-t-il vu ensuite?... Ses parens, le comte , la comtesse,... les domestiques de la maison... Ce n'est pas cela!... Qu'a-t-il vu encore plus tard?... 11 est remonté à cheval , il est sorti de la porte... — Oh ! le voilà ! s'écria-t-il alors en lui-même, je l'ai trouvé ! Et if l'avait véritablement trouvé ce trattre sourire, il l'avait trouvé sur la figure d'un des écuyers de Lodrisio , qu'il se rappela avoir rencontré précisément le matin
de ce jour en sorlant de la maison du comte del Balzo. — Tu es bien déguisé , scélérat ; mais je te reconnais. Oh ! c'est lui , c'est lui , je parierais lesye^ de ma tête.
Alors, il pensa que ce piège pouvait tenir à des fils plus éloignés, se rattacher peut-être à cette première embûche à laquelle lui et son seigneur avaient déjà été pris , et alors aux visages des trois fripons qui étaient déjà depuis long-temps dans son imagination , il en survint un quatrième , celui d'un fripon plus accompli et plus fieffé , celui de Lodrisio.
£n passant d'une pensée à l'autre , il se dit :
— Comment se fait-il qu'un mauvais garnement de cette trempe soit l'ami de Marco ? — Le croiriez-vous ? Ce nom , qui se jeta à travers l'esprit de Lupo , eut le pouvoir de donner aux idées qui s'y pressaient une nouvelle direction , en sorte qu'elles commencèrent à se dissiper et à faire place à d'autres.
11 est vrai que , de temps en temps , il sentait comme une secousse au cœur , comme une voix intérieure qui lui disait : Gare à toi ! Alors , il s'efforçait de revenir aux premières idées , et il y réussissait pour quelques instans ; mais , fatigué , accablé de sommeil comme il était , ayant passé toute cette journée à cheval , après tant de jours et de nuits écoulés dans l'inquiétude , épuisé par l'effort même qu'il faisait afin de fixer son attention sur des pedséesque la lassitude de son esprit laissait échapper de tous côtés; peu à peu le pauvre garçon se laissa aller à fermer les yeux et s'abandonna à jin léger sommeil , de sorte qu'il ne savait plus où il était ; et si par moment il revenait à lui , ce retour
n'était qu'instantané , et de plus en plus faible. Ce sentiment d'inquiétude qui continuait à agiter confasément son ame s'affaiblissait toujours plus et s'évanouissait peu à peu : ces images se mêlaient , vacik laient , disparaissaient , et à la fin le bon homme ^'endormit.
fet voilà qu'en rêvant il lui semblait être à Lucqueâ^ se trouver dans une riche salle , en présence de Marco Yisconti. Mais ce Marco avait une figure stupide ; ses yeux paraissaient de verre; Lupo lui parlait, et il ne répondait pas; il lui présentait la lettre dlErmelinde , et il ne tendait pas la main pour la prendre. Le rêveur se figurait vouloir prendre cette main pour la baiser; il ne voyait pas Marco la retirer; mais la main ne se trouvait pas à la place où Tœil Tavait aperçue ^ et il n'y avait pas moyen de pouvoir la serrer. Qu'est donc ceci? Il croyait regarder autour de lui pour voir s'il y avait quelqu'un qu'il pût questionner. Mais tout à coup les ornemens, les dorures, les tentures de la salle avaient disparu ; les murailles étaient restées toutà-fait nues et devenaient toujours plus sombres , plus resserrées , le plafond tout recouvert d'or s'abaissait sous la forme d'une voûte brune et pesante; le plan-
cher s'était changé en un amas d'ordures , en un cloaque dégoûtant. Un peu de paille était étendue dans un
coin , et sur cette paille était couché Marco Yisconti
'^ Marco? non, ce n'était pas Marco Dans un instant il s'était transformé en Ottorino , qui , d'une voix faible et craintive , lui disait :
— £st*ce toi , Lupo ?
— C'est moi.
— Mais n'allais-tu pas à Lucques?
-Oui.
— Et pourquoi n'as-tu pas continué ton chemin? et par quel hasard es-tu entré ici? Ah ! fuis , fuis : gare à toi ! gare à toi !
Dans ce moment l'oreille du dormeur saisit un murmure confus et presque fantastique ; ses yeux , quoique fermés , furent frappés instantanément par une clarté; et, comme il arrive dans les rêves que les impressions extérieures se rapportent aux images qui existent déjà dans notre imagination et s'accordent avec elles , il lui parut qu'Ottorino , tout effrayé par ces voix , par cette clarté, continuait à lui dire :
— Les voici , ils sont ici ^ ils viennent pour te tuer, sauve-toi! Lupo alors voulait courir , voulait crier, voulait tirer son poignard ; mais , malgré tous ses efforts , il ne pouvait jamais détacher un pied de l'autre : sa voix paraissait étouffée , son bras semblait mort.
Il était depuis quelques instans dans cet état d anxiété , lorsqu'en se réveillant il se sent tout à coup serré furieusement à la gorge , et quelque chose de violent et de lourd tomber sur son corps. Il se secoue
en horlafil, ouvre les yeux: ee n'étail plus an rêve. Les deux coquins arrivés le soir étaient sur lui , les genoux sur sa poitrine , et Vum d^eux lui pressait la gorge tandis que Vautre le frappût de coups désespé*> rés à la poitrine avec son poignard » et que Taubergiste derrière eux > la lanterne à la main , criait à tuetête : -^ Tiens-le fortement S prends garde qu'il ne se lève ! Ëltoi» Passerino, frappe fort ^ frappe-te au cœur!
— Il a une jaque de mailles souâ son pourpoint et la pointe ne péniètre pas , répondait Tautre.
— A moi , à moi , dit alors Taubergiste , tenez-le à vous deux ! £t, déposant à la hâte sa knteme par terre, il courut saisir une barre qui était derrière la portée
Le Dialencontreux qui se débattait soua ces bras vi* goureux fit un dernier effort , parvint à se tourner s/^û& dessus dessous , et alla rouler en faisceau avec les deux brigands soua les pieds d'un cheval voisin. L'ani-* mal , effrayé par ce bruit y par cette masse mouvante qu'il aeiitait entre ses pieds , devint furieux* Il faisait des. sauts , ruait , se cabrait autant que son licou le permettait , et foulait à ses pieds tai)t6t l'un , tantôt l'autre des trois hommes entrelacés, qui furent bien heureux de lâcher prise et de se dégager pour échapper à cet orage. L'alerte Limontin se releva le premier. Bans un clin d'œil il dégaina son épée ; et , voyant devant luiFaufaergiste qui avait été tenuen respect par les coups de pieds des chevaux , et qui d'ailleur» n'avait jamais pu se résoudre à frapper au milieu de cette coofusiou de bras , de tètes ^ de jambes , qui pouvaient aussi bien appartenir à ses camarades qu'à leur adversaire , Lupo lui enfonça avec tant de fureur son fer dans
MARCO yiSCX)NTI. T. If. 17
le Teotre qu'il seotitUgarde de son épée hearter contre le corps de celui qa'il perçait.
— Va an diable ^ lui dit Lupo en le voyant tomber par terre perdant son sang et ses entrailles ; puis^il se tourna furienz vers l'un des deux autres bandits qui, s'étant dégagé dans ce moment des jambes du cheval) venait à lui avec un maudit sourire de raillerie et de rage sur les lèvres , sourire qui ressemblait à celui qui lui avait donné tant à penser le soir avant de s'endormir. — Ah ! c'est toi ! lui cria le Limontin , c'est ainsi que tu viens assassiner les chrétiens. Et, en disant cela, il lui assena un tel coup du revers de son épée qu'il lui coupa la main droite dont il tenait le poignard, puis il lui emporta net une Joue. Ce monstre sanglant étant resté pendant un instant debout, serra l'une contre l'autre avec un horrible grincement les deux rangées blanches de ses dents mises à nu. Il vacilla, tâtonnant en l'air avec la main qui lui était restée et avec le moignon comme un être sans ame ; puis , en tombant de travers sur la muraille, il la souilla toute de son sang.
Restait le troisième. Mais celui-ci , voyant le danger , avait été prompt à se sauver , marchant à quatre pattes entre un cheval et l'autre. Il s'était déjà relevé et passait derrière la croupe du dernier cheval poiir gagner la porte et disparaître. Cet animal , déjà furieux , lança deux coups de pied qui l'eussent tué s'ils l'eussent atteint. Mais ce fut ce qui le sauva. Le cheval , ens'élançantpour ruer , arracha le licou et se précipita hors de l'écurie ; et le coquin , qui le vit passer devant lui , s'accrocha à sa crinière, et, sautant sur le cheval, il se mit à courir précipitamment à travers les
champs comme si le diable remportait. Lûpo , après l'avoir long-temps poursuivi , voyant qae c'était peine perdue , retourna à rh6tellerie , et se tint sur ses gardes ,^ de crainte qu'on ne fût accouru à leur secours et qu'on ne lui eût préparé quelque mauvais tour. Mais l'auberge était située dans un endroit écarté, et n'était habitée que par l'aubergiste et sa femme, qu'il avait envoyée passer la nuit dans un endroit éloigné chez certaine commère , pour exécuter plus facilement cet assassinat. C'est pourquoi, malgré tout le vacarme qui avait été Êiit, personne n'avait paru.
Lupo entra dans la petite cour, alla à l'écurie où il ne trouva que les deux personnes qu'il y avait laissées. L'écuyer de Lodrisio était tout^à-fait mort ; mais l'au' bergiste , détachant de son ventre une main toute rouge et dégouttante de sang, retendit vers lui , et lui dit :
— Fais-moi une charité j'ai une soif ardente. . . , .
Ici dehors tu trouveras une cuve pleine d'eau ; ppportem'en une gorgée, car je n'en puis plus.
Lupo sortit et rentra aussitôt avec de l'eau. Le blessé l'avala avec une rage avide , puis il s'écria : — Qui mel'aurait dit cette nuit quand j'allais la puiser à la fontaine et que je l'apprêtais pour laver ton sang après que nous t'aurions tué !
Le Limontin sella son cheval et le monta. Alors , l'aubergiste, voyant qu'il s'en allait, s'efforça de lui faire entendre encore ces paroles : — Fais-moi une autre.
charité si tu es chrétien! Ne me laisse pas maurir
e» péché mortel au bout de la rue il y a ua
clocher tâche de m'envoyer le prêtre.
Lupo l'assura qu'il le lui enverrait. En effet, en
passant près de la maison do curé , il frappa à la porte , et , voyant qae le curé montrait la tète par «ne petite fenêtre, il lui cria : — L'anb^giste vous appelle... Dépécbei-vous , et apportes avec vous les huiles saintes.
— Comment ? qu'est-«e ? galant homme ! brave homme ! cria le curé après lui ; mais le jeune homme continua son chemin sans lui répondre.
Il avançait toujours tout seul. De temps à autre il étendait ses membivs endolons et meurtris et il sentait par-ci par-là, surtout son corps , la cuisson de plusieurs piqûres qui n'avaient lait qu'e£Beurersa peau* Heureusement , disait-il , que j'avais mis ma belle jacquette ! Après quelque temps il sentit une douleur dans une épaule qui devait être l'effet dé quelque coup de pied reçu lorsqu^il se roulait sous les pieds du cheval en luttant avec ces deux honnêtes gens. Enfin il s'aperçut d'une écorcbure qu'il avait â une tempe et qui lui avait été faite, par un coup de po%nard tombé il fiiox pendant qu'il se débattait par terre avec ses deux amis. Il y porta une main , et il se répétait en lui-même : — Ce brigand de Lodrisio ! Envoyer égorger un chrétien conune on égorgerut une brebis ! et quelqu'un qui né
hii a jamais fait aucun mal au monde Ce sera
encore l'effet de sa maudite haine contre mon maître , de cette méchante envie qui le ronge !... Il pourrait bien se faire que cette autre machination de l'enlèvement de Béatrîx fût aussi de sa façon ?..... Et moi , je devais bien m'apercevoir de quelque chose hier matin
quand je l'ai rencontré Me toiser de la tête aux
pieds , puis faire signe de l'œil à son écuyer Et ce
sourire ! le trouver précisément sur la bouche de ce
pendard dans le moment qu'il renaît comme un dogue pour se jeter sur moi..... Mais tu y as trouvé ton
compte , je puis te le dire Ce fut un beau coup , ma
foi ! Ziffe , et sa main et sa joue de tomber par terre comme des tranches de melon. Tiens , prends cela et apprends à ne pas exciter le chien qui dort.
Cependant le jour paraissait. On commençait à voir sur le chemin quelques voyageurs, et les villageois avec leurs ustensiles sur le dos allaient à la moisson. Lupo , réjoui par le retoar de la lumière , par Taspect des champs , par la vue des hommes et des animaux qui lès parcouraient , oublia bientôt le danger qu'il avait couru , les coups qu'il avait donnés et reçus. Il continuait son chemin tout réconforté , la pensée uniquement tournée vers Marco et vers la route qu'il devait encore parcourir avant de le trouver , lorsqu'il entendit un grand vacarme dans une vigne sur sa gauche : -- Courez ! courez ! arrêtez ! arrêtez ! et il vit en même temps une troupe de villageois suivre , en courant con* fusément , un homme à cheval qui allait précipitamment à travers les campagnes. Savez- vous qui était cet homme ? C'était le Scélérat échappé par miracle des mains de Lupo. Le coursier qu'il montait , étalon om* brageux et sans bride , qui , le lecteur se le rappelle , avait arraché son licou , faisait le diable à quatre. Il lançait des ruades épouvantables , traversait les rangées des vignes , cassant les pieux , dévastant tout , et les cris et le tapage des paysans qui accouraient ne faisaient que le rendre toujours plus furieux.
Tout poudreux et écumant , ses larges flancs et sa poitrine souillés de sang, haletant et hennissant, les
oreilles baissées derrière la tète, le cou dressé, la queue leyée, il souillait d*ua air farouche , et lançait des pierres et des mottes dans sa course précipitée. L'homme qui le montait s'y tenait tout accroupi , s'accrochant à la crinière et criant au secours.
Lupo le reconnut aussitôt et s*arrêta pour voir comment cette histoire finirait.
Le cheval courut encore long-temps par-ci partie selon la direction dans laquelle le chassait le monde qui le poursuivait : à la fin, rendu aveugle par la frayeur , il alla donner de la tète contre le tronc d'un gros arbre , et tomba par terre avec celui qui le montait. L'ahimal se cassa le cou , et le cavalier n'eut pas même une égratignure. Il se releva avec Tagilité d*un chat ; mais pendant qu'il secouait la terre dont il était tout couvert , il leva les yeux et vit derrière lui ce démon qui avait dépêché en deux coups ses camarades , Lupo, qui, ayant poussé son cheval au milieu des champs , était aussi parvenu sur la place de ce tumulte. Miséricorde ! l'homme se crut mort. Voyant qu'il n'était pas possible à pied de se soustraire à la poursuite d'un homme à cheval , il se jeta à genoux devant lui, en le priant de lui accorder la vie.
— Qui es-tu, coquin? lui demanda Lupo.
— Sire baron, répondit le malencontreux tremblant de tous ses membres , je suis un pauvre diable. Songes que ce que j'ai fait , je ne l'ai pas fait par mauvaise intention. Je l'ai fait pour donner du pain à cinq pauvres enfans, cinq petits anges qui sont comme les doigts de la main. C'est Passerino qui m'a engagé à cette mauvaise action.
— Mais pourquoi Passerino ni^ea veat-il?
— Je n'en sais rien.
— Comment , tu n'en sais rien?
— Non , je n'en sais rien , vous me donneriez la mort que je ne pourrais rien vous en dire. Il s'est présenté cette nuit chez moi , et il m'a dit : Viens , il y a un florin d'or à gagner ; mais du reste , je ne. sais rien , et j'ignore même qui tous êtes.
— Très bien ! et tu allais de si bonne volonté égorger un homme sans savoir mtoe qui il était I
— Miséricorde , vous avez raison; vous pouvez faire de moi ce que vous voudrez, mais je vous recommande mes eBfans....« Croyez que c'est la faimqui m'a poussé : dans ces années de détresse voir mourir mes enfans devant moi d'inanition
Lupo sortit de sa poche un florin d'or, et le lui je» tant, il lui dit : — Ce n'est pas pour toi , coquin, mais pour tes enfans. Songe que si je t'avais attrapé, il y a une demi-heure , ces raisons-là ne t'auraient pas sauvé la vie : va-t'en , et remercie ton angç gardien. Après avoir dit ces mots, il tourna bride, revint sur soache* mia, et , dans ce voyage , il ne lui arriva plus rien qui mérite d'être raconté.
Arrivé à Lucques, il vit une foule de monde faisant da tapage dans les rues, et il pensa qu'il devait y avoir un soulèvement du peuple. Plus il avançait et plus la cohoe, le désordre et le tumulte augmentaient. On voyait partout des armes «t des écheUes s'agiter en l'air. De temps en temps, au milieu du bourdonnement sombre et sinistre d'une multitude agitée et tumultueuse qui ressemblait au murmure des flots dans
Forage , on distingasii le son d'ooe cloclie et quelques cris auxquels la foule répondait par de longs huriemens de joie.
— Qu'y a-t-il de non? eau ? demanda Lupo à ufi jeune homme qu'il vit sortir d*ane maison une broche à la main et s'acheminer vers Tendroît où il y avait le plus de monde.
— Ne le sais-ttt pas? loi rqmndit celui-ci, on va donner l'escalade au palais de la seigneurie : à l'œuvre ! il faut en finir avec ces renégats ! Et , en disant ces paroles , il disparut.
— L'escalade au palais de la seigneurie! dit Lupo à part lui, si je n*ai pas mal compris, on me disait à Milan que c'est précisément là que Marco demeure. Et, l'ame
~ toute bouleversée par cette nouvielle^ ii fit quelques pas en avant avec l'intention de découvrir ce que cela signifiait. Mais il pensa aussitôt que demander ainsi ouvertement après Marco, au milieu d'une multitude qui^ selon les apparences , s'était révoltée contre lui , ne pouvait être utile à personne; et, après avoir fait ce calcul il tète reposée , il rebroussa cheoûn jusqu'à un endroit où il se rappelait avoir vu en passant une au* berge. Il y entra , mit son cheval à l'écurie , et com* mença à causer d'un air d'indifférence avec la vieille hôtesse restée seule à la maison, pendant que son mari et ses deux enfotis étaientsorlispour se mèier au tumulte* / La pressant avec de bonnes manières , comme si cela
ne le r^ardait pas , il la fit jaser, et il en tira tout ce qu'il lui importait de savoir.
Voilà comment les choseis étaient. Marco se trouvait à Florence depuis plusieurs mois. Pendant ce temps ,
un des chefs des bandes allemandes restées à Lucques, en qualité de sous-lieutenant , avait laissé la bride sur le cou aux soldats, qui, depuis long-temps, rongeaient leur frein et s'étaient mis à dévaster la ville , pillant , imposant des tailles ^ tirant des vengeances et commettant enfin toutes sortes d'excès. Les citoyens , qui frémissaient déjà au seul soupçon que Visconti fût entré en négociation pour vendre Lucques à la république de Florence , s'étaient soulevés tumaltueusement.
Dès le moment que le Limontin avait cru Marco en danger, il avait résolu ou de le sauver ou de se faire tuer ; mais il se sentit renaître lorsqu'il apprit qu'il ne courait aucun risque. N'ayant plus rien à faire à Lucques , il se remit en chemin pour aller le chercher^ à Florence , sachant de quelle importance il était de lui remettre promptement la lettre d'Ërmelinde, de laquelle pouvait dépendre la vie de trois personnes qui lui étaient si chères à divers titres.
Il monta à cheval pour continuer son chemin. Le voyage de Lucques à Florence est un peu long , et je ne crois pas que mes lecteurs aient grande envie de tenir compagnie à Lupo. Nous le laisserons donc aller tont seul, à son aise, et, changeant de scène, nous nous transporterons tout de suite sur l'Arno. Nous pouvons nous occuper un peu de Marco , en attendant que le Limontin arrive auprès de lui.
Après la dernière lettre de Marco à Lodrisio , celle que ce pervers (le lecteur s'en souviendra) reçut par le moyen de Pelagrua dans le château de Rosate , les affaires de Lucques avaient toujours été de mal en pis. Les bandes allemandes , composées d'aventuriers cupides, cruels et indociles, en étaient venues au point de réviser enfin ouvertement d'obéir à Yisconti.
Marco , tous les jours aux prises avec cette canaille effrénée, devait le peu de soumission qu'on lui accor* dait encore à la gloire de son nom , à la majesté de sa personne . à l'ascendant de sa parole ; qualités dont la multitude est toujours éprise malgré elle. Plus d'une fois , en se montrant , il avait fait déposer les armes à des rassemblemens rebelles et nombreux qui étaient sur le point de les souiller dans le sang des citoyens; plus d'une fois il avait commandé aux révoltés euxmêmes d'arrêter leurs chefs et leurs instigateurs, et le3
révoltés, subjugués par la dignité sévère de son visage; n'avaient pas osé lui désobéir.
Mais, malgré cela , il ne s'apercevait que trop combien était faible le fil auquel s'attachait une autorité contestée dans son principe et qui n'avait pas la force pour elle. Les principes , il ne pouvait pas les changer, et où aurait-il puisé sa force? Dans les citoyens euxmêmes , dira mon lecteur , dans les Lucquois , qui , jusque-là , en butte aux vexations , devaient naturellement s'estimer trop heureux de se serrer autour de lui pour se débarrasser de ce fléau , de cette peste, de ces Allemands détestés. Mais que voulez-vous ^ une partie des citoyens n'avaient jamais pu voir Marco de bon œil , d'autres lui avaient retiré en grande partie Tsincienne faveur qu'ils lui portaient, et d'autres avaient même changé cette faveur en haine ouverte. Ceux*ci ne pouvaient souffrir un maître qui n'était pas Lucquois; ceux-là ne pouvaient lui pardonner sa réconciliation avec les guelphes; qui alléguait un motif, qui en alléguait un autre. Pour aurcroUde malheur, on le blâmait de ce que, s'étant trouvé, cotmoie Ton dit , entre l'enclume etle marteau , il avait quelquefois laissé passer un petit mai pour en empêcher un plus grand ; de ce qu*il avait fermé l'oail sur quelques vie» lences , sur quelques insultes commises par les soldats, et qu'il n^avait pas toiûov's ^"^^ ^ balance assez égale dans les différends qui éclataient tou9 les jours entre les citoyens et les Allemands, de façon que la raison du faible eût autant de valeur que celle du fort. Ce n'est pas qu'il aimât l'injustice , mais vous savea qu'il y a une justice soldatesque , dans l'exercice de laquelle
oo ne peut être trop scrupuleux , et pour bien juger Marco , il aurait fallu se trouver dans sa position même. Nous vouions conclure de tout cela qu'il ne pouvait aucunement compter sur les citoyens pour les opposer aux bandes du Ceruglio, £t ces citoyens , voyei quel malheur ! étaient désarmés et sans aucune discipline , et , ce qui est encore pis , ils étaient divisés entre eux, plébéiens contre nobles , nobles contres plébéiens , quartier contre quartier, faction contre faction ; les uns voulant agir d'une façon , les autres de la façon contraire ; et ixkgez maintenant comlnen les Allemands avaient beau jeu.
Ce même soulèvement dont nous avons parlé plui haut ne partait que d'un seul quartier de la ville. Les autres ne répondirent pas à l'appel ; et ces malheureux , qui faisaient tant de tapage lorsque Lupo entra dans la ville, avant qu'il en fût éloigné de cinq ou six milles , étaient déjà renfermés dans leurs maisons , apaisés et tremblaps , sauf une vingtaine qui étaient restés sur le pavé des places et des rues, embrochés par les lances des Allemands et foulés aux pieds par leurs chevaux. C'était là le beau fruit qu'ils avaient tiré de leur émeute, sans compter les nouvelles vexations que leur faisaient essuyer ceux qui leur tenaient la corde au cou et qui la leur serraient davantage.
Vous voyez donc que , tout bien considéré , Marco était à plaindre , si , pour calmer les forts , il traitait un peu lestement les faibles, et s'il manquait parfois à la justice par amour de l'humanité.
Cependant, réduit chaque jour à une plus mauvaise condition et voyant que la seigneurie de Lucques lui
T. II. i8
échappait, il songea bientôt à s*en défaire avantageusement. Il s'entendit arec les chefs des connétables^ comme on les appelait alors, des bandes allemandes, et entra dans des négociations secrètes avec la répobU' que de Florence , qui depuis long-temps le pressait de lui faire la cession de cette ville. Les négociations relatives au marché étaient déjà très avancées ; il ne restait plus que quelques légers différends , et c'était, i cç qu'on disait, pour les aplanir que Marco s'était rendu à Florence '.
Le prix qu'on aurait tiré de la cession de Lucques devait être en partie employé à payer aux bandes allemandes ce qu'on leur devait » et Marco paraissait disposé à employer le reste à prendre à sa solde ces mêmes troupes pour les conduire, en Lombardie , y accomplir le dessein qu'il mûrissait depuis long-temps avec Lodrisio.
Mais ne croyez cependant pas que tout lui réussît heureusement : car il était en butte aux amertumes , aux dépits et aux chagrins que lui causaient de tous c6tés les contrariétés imprévues et toujours renais-
* Meuire Marco . . . arriva à Florence le 3o jain avec trente homme» à cheval de sa maison , et les Florentins Taccueillirent gracieuse* ment et lui rendirent beaucoup d'honneurs. Pendant son séjour à Florence , il tint continuellement table ouverte, et il conviait les chevaliers et beaucoup de monde ; et dans le palais des prieurs il rendit hommage d'obéissance devant les prieurs et devant les autres seigneurs , et Tévéque de Florence et celui de Fiesole , et celui de Spoleto qui était Florentin, et Tinquisiteur , et certains légats qui étaient à Florence pour le pape. (Gio. Villani, liv, X, ch, CXXXIJl.)
santés^ suscitées par les anciennes rancunes et les inimitiés nouvelles qui s*étaient prononcées contre lui. Tantôt il avait à se plaindre de la froide lenteur de ses partisans; tantôt il tremblait en soupçonnant Tinfidélité d'un ami. Il avait essuyé de nouveaux chagrins à cause des dernières nouvelles qui lui annonçaient que ranimai qu'il se proposait de vendre au marché , loin de se laisser traîner tranquillement la corde au cou , avait commencé à jouer des pieds et de la tète. Qu'on ajoute à tout cela un certain sentiment pénible qu'il ne pouvait se dissimuler à lui-même , une honte douloureuse du marché qu'il était sur le point de conclure. Joignez-y encore l'angoisse permanente et cruelle des remords et de l'amour, qui se répandait sur toute chose, qui se mêlait, se confondait avec tous ses autres sentimens.
La veille du jour où la seigneurie devait mettre aux voix l'acquisition de Lucques , Marco , sachant qu'il devait être entendu par les prieurs et les autres chefs de Florence avant qu'ils entrassent en délibération, se tenait seul dans une chambre de son appartement , et il achevait de choisir dans un rouleau de papiers les différens traités qui avaient été conclus jusqu'à ce jour entre lui et la république , lorsqu'un damoiseau entra et lui annonça l'arrivée d'un courrier de Lombardie qui avait passé par Lucques.
— Qu'il vienne aussitôt, dit Marco croyant que c'était un des courriers ordinaires que Lodrisio lui envoyait toutes les semaines.
Le courrier entra : c'était Lupo , qui , étourdi , confondu par la joie et l'étonnement de se trouver en
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néte.^Lupo rougît par suite de l'agréable émotionifae cette louange excita dans son oœor, et Marco . s'approchant dayantage de lai , ponrsaÎTit ainsi : — Tu es bien jeune ; ^ dis-moi , k quelles actions t'es tu trouvé ?
— La première action à laquelle je me sois trouTé fut celle de l'Adda , où j'ai combattu sous tos drapeaux ; et ensuite
Mais Yisconti, sans le laisser continuer, le touchant sur la joue arec une familiarité guerrière, lui dit :
— Âh ! tu es donc de ces bonnes lances , de mes braves de l'an vingt-quatre? Tu t'es mis de bien bonne heure au métier ! Nous sommes donc <ie vieux amis?
Je ne vous dirai pas ce qu'éprouvait le Limontin en se sentant toucher avec tant de bonté par cette main , en entendant cette bouche prononcer ces paroles. Il lui semblait qu'il devenait plus léger et qu'il se soulevait en l'air. De la joue touchée par Marco, il sentait partir et se répandre dans ses veines une douceur, un frisson semblable à celui de l'amour, car l'orgueil a aussi , comme l'amour, ses délires , ses langueurs , ses épuisemens.
Lorsque Yisconti retira sa main , Lupo la lui prit et la baisa avec la ferveur d'un dévot.
Cette démonstration chaleureuse et loyale toucha le cœur du généreux capitaine , qui , tout habitué qu'il était à vivre dans les camps au milieu des armes et des périls , se complaisait surtout dans l'amour de ses soldats. Dans ce moment cette démonstration lui était
d*autant plus chère qu*il y ayait long-temps qu'il vivait au milieu d'étrangers : aussi s'écria*t-il tout ému :
— Vive mes bons Milanais !
— Vive Marco! vive notre condottiere! répondit Lupo. Oh! puissent-ils revenir encore ces jours où Ton courait à la victoire votre nom sur les lèvres !
— écoute , lui dit Yisconti baissant la voix , ces jours pourraient briller encore , et peut-être ne sontils pas éloignés. A ton retour en Lombardie , tu diras tout bas à Toreille de tes preux camarades : — Le cœur de Marco a toujours été avec vous , et vous , ayei confiance dans votre ancien chef. Quant à toi , écoute : Dans quelque temps et en quelque lieu que ce soit , dans quelque condition que je me trouve , la première fois que tu me rencontreras , viens au devant de moi avec confiance , rappelle-moi ce que je t'ai dit dans ce moment , et ce ne sera pas en vain.
Pendant que le jeune homme se confondait en remerctmens et en protestations, Marco lui coupa la parole en disant : — C'est singulier que tu ne te sois pas fait connaître plus tôt. Puis il alla vers la table , prit la plume , et lui demanda :
— Soldat , ton nom ?
— Lupo , de Limonta.
— Lupo? ce nom ne m'est pas inconnu.
— Cela peut être , puisque vous avez autrefois daigné l'écrire de cette main glorieuse sur une feuille qui me sauva la vie.
Alors Marco se rappela la lettre qu'il avait écrite , d'après les prières de Béatrix , à l'abbé de Saint- Ambroise , cette nuit fatale dont il conservait toujours le
soaveDir* Il se rappela easaite que celui dont il ayait demandé la yie était un écuyer d'Oltorino; et, fixant les yeux avec une nouvelle et plus scrupuleuse attention sur la figure du jeune hommequi était devant lui , il reconnut que c'était le même qui avait servi d*écuyer à Ottorino le jour de la joute. Tout étonné d'une telle découverte : ^ Gomment s'est-il fait , dit-il en lui-même , comment s'est-il fait que Lodrisio se soit décidé à m'envoyer en courrier cet individu? une créature de son ennemi? £t il voulait questionner sur cela Lupo lui-même; mais il jugea plus prudent d'examiner d'abord la lettre qu'il avait apportée et qu'il croyait être de Lodrisio, espérant y trouver l'explication d'une chose si étrange.
Il prit la lettre et l'ouvrit, il s'étonna d'abord de la vpir écrite en caractères ordinaires et non en chiffres. Frappé des premières phrases qu'elle contenait , son œil courut aussitôt à la fin de la lettre pour s'assurer de qui elle venait. Qui pourait exprimer sa surprise lorsqu'il la vit signée par Ërmelinde ? Craignant que son émotion ne le portât à quelque mouvement peu convenable et peu d'accord avec sa dignité accoutumée , il se hâta de congédier Lupo , qui sortit immédiatement , cherchant en lui-même quelle pouvait être la cause du changement soudain qu'il avait bien remarqué sur le visage et dans les gestes du grand homme«.
Dans le peu de temps que Marco employa à se lever pour fermer à clef la porte , mille pensées se pressèrent dans son esprit. — Béatrix aurait-elle retiré son cœur
à Ottorino et voudrait-elle ? Oh ! à quoi rêvé-je ?
Ce sera plutôt pour me prier de ne plus m'opposer à ce
fDarkige, ce sera Si au moins elle m'annonçait
qu'elle est déjà mariée et que tout est accompli !
ce serait une terrible nouTelle : pourtant je sens que je pourrais la supporter... Oui , la supporter et offrir à ces malheureux toutes les réparations et les forcer à me pardonner.
Il s'assit , prit la lettre , et y lut ce qui suit :
u Marco ,
«( C'est une mère désolée qui , se jetant à vos pieds , « serrant et baignant de larmes votre main glorieuse, « vous conjure par tout ce qu'il y a de sacré sur la terre « et dans le ciel , de lui rendre sa fille unique, sa joie «( suprême , la dernière consolation de sa malheureuse «( vie. Je sais que les puissans de la terre enveloppent « quelquefois leurs pas dans les ténèbres , qu'ils ca- « cfaent leurs voies , et qu'après avoir consommé « rinjustice, ils feignent, pour paraître irréprochables , « de s'irriter des gémissemens mêmes des malheureux il qui l'ont endurée : mais vous !....• Non , vous avez « éprouvé de bonne heure ce que c'est que la douleur , t( et vous ne repousserez pas la prière d'une pau- «( vre infortunée.
<c Marco ! ma fille m'a été enlevée : il y a plus de « vingt jours qu'elle est au pouvoir d'autrui. Qui sait (( dans quel lieu , qui sait dans quelles mains elle « se trouve ! C'est à vous que je m'adresse avec con- « fiance pour l'obtenir , et vous devez la rendre aussitôt «c et sans tache à ses parens délaissés , à son époux «( trahi et enlevé comme elle. C'est sa mère qui la réclame u de vous au nom de tous , au nom de Dieu.
— âi7 —
« Je TOUS la demande en suppliante abaissée devant u vous , la tète dans la poussière , Famé effrayée et <c tremblante , mais soutenue pourtant par l'espoir et <( le courage que m'inspire la pensée que ma parole «( est écoutée dans le ciel , et que les pudssans aussi <{ doivent mourir.
<c Âb ! non, Marco! non pardonnez-moi. Je
« n'ai voulu que pleurer, que prier : mes paroles ne u doivent être remplies que d'bumilitéet d'abattement. <( Pardonnez à une pauvre mère , rendue téméraire par <c l'etcès de la douleur. Hélas ! si je savais comment
<c toucher votre cœur I Écoutez , vous ai-je déjà dit
u qu'elle est épouse d'Ottorino ? Oui, elle lui a donné il l'anneau nuptial , et leurs liens ont été formés devant tt le Seigneur. Et songez que c'est moi qui ai sollicité
«ce mariage, et vous l'avouerai-je ? Pourrai-je
<c vous l'avouer sans confusion et sans rougeur ? Et u vous-même me croirez- vous si je vous dis que je me t( suis déterminée à faire cela pour la pitié aussi que « j'ai eue de vous ?
« Je vous jure que j'avais en vue en cela votre « avantage aussi , que j'espérais et je croyais que c'était «f l'unique moyen de vous éloigner d'une maison « infortunée qui ne vous a causé déjà que trop de
te malheurs Car songez que si même si jamais
« j'avais pu m'oublier jusqu'au point de vous accorder (( iha fille en mariage , Béatrix n'était pas à vous «{ puisqu'elle avait déjà disposé de son pauvre coour. it Marco ! je vous ai connu dans d'autres temps , et je « sais qu'alors vous n'auriez sûrement pas voulu d'un . u corps sans ame , que vous n'auriez pas pu trouver
<( votre bonheur dans le malhear de la femme de Totre u amour. Maintenant , dites-moi si la mère de Béatrix <c s'est trompée en tous jugeant comme vous arait jugé <c autrefois Ermelinde.
«( Vous souvenez-vous encore de ce nom ? C'est dés- « ormais tout ce qui me reste de ce que j'ai été : les «( années , les souffrances ont consumé le reste. Vous , «( combien de gloire vous étes-vous acquise ! Vous , u puissant , respecté et craint par vos enneniis ! Vous ,
«r l'orgueil et l'amour de la Lombardie ! Mais,
<c moi ! je n'ai que ma fille, ce cher et doux fruit
<c de mes entrailles. Toute ma consolation , toute mon 4( espérance, tout mon orgueil sont placés en elle « seule. Hélas ! au nom de votre courtoisie , au nom <( de la renommée dont le monde vous honore , au <{ nom de tout ce qu'il y eut jamais entre nous de pieux , (c de fidèle , de doux ; si jamais je fus quelque chose <c à vos yeux , oh ! arrachez moi à cette agonie , rente dez-moi ma fille , rendez-la-moi immédiatement , <( avant que la douleur ait fermé pour toujours mes u yeux fatigués de pleurs. Oh ! si vous saviez dans (( quelles angoisses je passe mes jours ! Si vous u éprouviez le tourment d'une heure , d'une seule de u mes nuits éternelies, toutes pleines de fantômes H et d'épouvante ! Si vous saviez ce que c'est que
« d'être mère ! Ma vie fut toujours semée d'amer-
« tûmes et de malheurs ; mais tout cela n'est qu'une u ombre , n'est qu'un rêve auprès^ de la douleur et de u l'accablement que me cause cette épine mortelle « (( Non , je n'ai jamais cru qu'on put tant souffrir dans <( ce monde... Mon Dieu ! Dieu de miséricorde ! votre
<( main s'est trop appesantie sur une faible créature; <( faites cesser an si grand tourment , rappelez-moi à «( vous, mais saurez auparavant ma fille !... Hélas ! u les larmes obscurcissent ma vue , ma main vacille , u je me sens défaillir... Marco ! que ne suis-je au «t moins en votre présence ! je tomberais à vos pieds , <c j*expirerais devant vous , et mes dernières paroles it vous demanderaient la grâce que vous ne pourriez 4( refuser à une mourante. Ayez pitié , ayez pitié de <t la malheureuse Ërmelinde ! »
Cette lettre mît Tenfer dans le cœur de Marco. Il atiraitYoulu monter sur-le-champ à cheval et courir droit à Milan. A peine si la pensée des affaires de Lucques, qu'on devait débattre le lendemain , put le retenir. Il passa toute cette nuit sur les épines sans pouvoir fermer Tœil , navré , tourmenté par mille remords , par mille terreurs , en butte à une impatience et à une fureur qui le rendaient presque frénétique. Il sautait de son lit et se mettait à un balcon pour voir si le jour , qu'il souhaitait et redoutait en même temps , arrivait ; il se promenait à grands pas dans sa chambre , il se recouchait, il se tournait, il changeait de position, sans jamais trouver un instant de repos.
Le jour parut enfin , l'heure fixée arriva , et Marco se présenta aux prieurs. Il avait la figure troublée , les yeux égarés. Il parla peu , et ses paroles étaient embarrassées et désordonnées. Il s'irritait de toute contradiction, il disputait sur chaque mot , il paraissait
vouloir chercher querelle à tout le monde; bref, ii sortit des conyenances et de la modération , an point que le petit nombre , qui n'avait jamais adhéré à ce traité , eut beau jeu pour en détourner le plus grand nombre qui s'y prétait peu volontiers. On démontra combien peu l'on devait compter sur la foi et sur les paroles d'un homme si étrange , si bizarre , si fier et si dédaigneux , d'un homme qui paraissait sur le point de perdre tout-à-fait la tête ^ On prit donc le parti de renoncer à l'acquisition de Lucques, et de couper court en conséquence à toute négociation qui s'y rapportât.
Lorsque cette d^ision parvint à Marco , qui s'était retiré de la salle pendant que les prieurs et les antres chefs de la république délibéraient, sans même s'aboucher avec les capitaines des bandes allemandes qui étaient venus à Florence avec lui pour la négociation de cette affaire , sans témoigner ni étonnement ni colère pour un refus si inattendu , iL courut à son palais, prit avec lui Lupo et deux écuyers, monta à cheval , et partit secrètement pour la Lombardie.
Changeant souvent de monture, il marchait jour et nuit, et , pendant la route , il se faisait raconter parle Limontin tout ce qu'il savait de Béatrix et de son maître.
* TuneMarcui..,adFiorentiamivU,qui ibiglorioiè recéptiu fuit. SlelU ibi pluribut diebui, Breviter loquendo tanqvam êvertam mentem haberet •* Flortntmi eum inttabilem eognoverunt.
BoNINCOHTRVS MORfCU.
Chronicon Motiœtiênse , chap. XLIL
Ermelinde , dans sa lettre, n'était entrée dans aucun détail, se croyant assurée que tous les fils de cette trame avaient été dirigés par Marco , et pensant qu'il connaissait toute cette affaire bien au-delà du peu qu'elle était parvenue à en découvrir.
Mais Yisconti , qui ignorait tout et qui venait d'apprendre la disparition de Béatrix et de sa suivante, et le piège dans lequel Lupo lui-même avait été pris avec son maître , et le danger que Lupo avait couru en venant à Lucques , retournait par son esprit dans le passé, songeait à la haine mortelle que Lodrisio portait à Ottorino , se rappelait certaine oflfre que Pelagrua lui avait faite de sa part de le débarrasser du jeune chevalier , se souvenait de quelque mot venimeux , de quelque insinuation perfide que Pelagrua même ou quelque courrier lui avait jetés en son nom , et, eu comparant les temps , en considérant ce qui était arrivé et le caractère des personnes , il trouva de tels indices qu'il demeura persuadé que toute cette machination était l'œuvre de ces deux fourbes, liés ensemble depuis long-temps , ainsi qu'il le savait très bien , par une étroite familiarité.
Cette réflexion lui faisait bouillonner le sang dans les veines et monter la rougeurauvisage.il jurait dans sa fureur de se venger de l'odieuse infamie que ces traîtres avaient voulu faire tomber sur lui , de les punir du désespoir qu'ils avaient causé à une pauvre mère , à une jeune fille malheureuse , de ne prendre aucun repos tant que ces scélérats respireraient; et, tout exalté par ces idées de colère et de sang , il piquait des éperons son palefroi et le poussait au grand galop.
Après un voyage pénible et précipité , Marco arriva à Milan , envoya les deox écayers avec les chevaux à son palais , et lui à pied , escorté seulement de Lupo , il courut à la maison du comte del Balzo , résolu d*avoir à tout prix un entretien avec Ërmelindopour savoir d'elle des nouvelles de ceux qui avaient été enlevés , si toutefois elle était parvenue à en apprendre , et pouvoir aussitôt s'employer utilement à les sauver. Il voulait en même temps se justifier auprès d'elle et l'assurer qu'il n'avait pris aucune part à cette turpitude infâme. Il ne pouvait supporter l'idée d'être soaillé d'une pareille tache aux yeux d'une femme qu'il avait jadis aimée plus que la vie et qu'il respeotait toujours au dessus de toute créature humaine.
La nuit était déjà très avancée lorsque Lupo frappa à la porte du palais du comte. Marco baissa sa visière pour n'être pas réconnu par les domestiques.*On ouvrit : tout était silence au dedans. Le Limontin fit traverser à Yisconti une suite de plusieurs salies et le conduisit enfin dans une chambre écartée , où il le laissa seul avec une lampe allumée , en lui disant qu'il allait réveiller une vieille domestique d'Ermelinde pour qu'elle fit part à sa maîtresse de son arrivée et du besoin qu'il avait de lui parler sur-le-champ.
Marco dénoua sun casque , l'êta et le posa sur une table , puis il se jeta sur une chaise pour y attendre l'arrivée d'Ermehnde. Il y avait vingt-cinq ans qu'il ne l'avait vue : que de vicissitudes ! que de révolutions dans leur sort depuis ce temps ! Gomment l'avait-il laissée ? Gomment la trouverait-il ? Avec quel courage soutiendraitr-il ce regard qui lui reprocherait la mort
de son père et sa désolation présente , après tant d'amour et tant de vertas?
A chaque léger bmit , à chaque vibration de l'air , à chaque ombre qui remuait , il se disait en lui-même : — C'est elle!— Et un frisson glacé parcourait tout«son corps.
Mais il ne resta pas long-temps dans cette anxiété. Il vit s'ouvrir doucement une porte , et s'avancer une femme toute Têtue de blanc , la robe à peine attachée , les cheveux négligemment relevés , et cependant sans désordre. Une'légère rougeur lai colorait le visage et décelait en elle one agitation extraordinaire qui perçait sons sa pâleur accoutumée ; dans ses yeux gonflés et rougis par ses longues veilles et par les pleurs, brillait un léger rayon d'espoir troublé par une terreur secrète.
Visconti ne reconnut pas d'abord Ermelinde , tant l'Age et plus encore les souffrances l'avaient changée. En la voyant paraître devant lui , et à l'angoisse qu'elle montrait , il pensa bien que ce devait être la mère de Béatrix , mais il n'osait pourtant pas lui adresser la parole. Il hésitait encore lorsque Ermelinde , qui s'était arrêtée à quelques pas de lui , ouvralnt modes*tement les bras , les yeux tournés vers la terre , dit t — Est-ce vous ?
C'était le doux son de cette voix suave , de cette céleste harmonie qui l'enivraient jadis au temps de la jeunesse. Il se leva vivement comme étoîirdi , presque intimidé , ^xa de nouveau ses yeux étoAnés sur Ermelinde , y cherchant et espérant y retrouver encore dans ce premier mouvement de délire la beauté , le charme , ce rayon d'amour qui avait été pendant tant d'années
le flambeau de sa vie , et doni le seul souvenir avait pu , à son Age déjà avancé , lui inspirer encore celte passion violente pour Béatrix. Mais se remettant aussitôt , il baissa les yeux , et il demeura tout attristé sans répondre un mot.
— £st-«e vous ? continua Ermelinde avec Taccent d'une grave et douce émotion. Vous avez voulu venir me donner la vie ! Le Seigneur vous tiendra compte de cette œuvre de miséricorde. Je Tai toujours dit : lorsqu'il saura la douleur qu'il nous cause , il ne pourra résister , car il est bon et généreux.
Marco, en entendant ces paroles, fut saisi d'une pitié , d'une tendresse si forte pour cette pauvre malheureuse , d'une colère , d'une confusion , d'un dégoût si grand de lui-même qu'il fit de la main un mouvement de dépit , dont Ermelinde fut presque effrayée. — Moi, bon ! moi, généreux ! dit-il ensuite d'une voix étouffée , par pitié , Ermelinde , cessez cette cruelle
raillerie. Je suis un misérable, un fou Je suis un
méchant homme, mais mon cœur n'est pas perverti au point que je ne puisse le reconnaître et que je n'éprouve un grand soulagement à l'avouer , surtout à vous. — Non , non , ne parlez pas ainsi : le Seigneur vous pardonnera ; moi , je vous ai déjà pardonné. La joie que vous me faites éprouver dans ce moment me soulage de toutes mes angoisses passées.
— Eh bien ! dites^moi , où est ma fille ? quand pourrai-je.la revoir ?
— N'étes-vous donc pas parvenue à en apprendre quelque chose par le jongleur que vous avez mis sur ses traces? répondit Marco avec empressement.
A ces mots Ermelinde parut s'effrayer. Tout à coup un nuage obscurcit ce front qui s'était d'abord ouvert à Tespérance ; elle regarda Visconti en face, puis elle répondit en hésitant :
— Le jongleur, dites-TOUs ? Non , il n'a plus paru et je commence à craindre... Mais vous... vous m'en demandez des nouvelles , à moi ? Vous?... Et elle ne poursuivit pas.
— Je vous comprends, Ermelinde, poursuivit Visconti , vous croyez que c'est moi qui ai fait enlever Béatrix ; mais cela n'est pas. .... Sachez
— Mon Dieu ! que me dites-vous ?... et où est-elle donc ?... Marco , pardonnez-moi... Ce n'est pas que je doute de vos paroles, mais ne me l'avez-vous pas avoué, pour ainsi dire, tout à l'heure !... Il y a déjà long-temps que je connais vos sentimens pour ma malheureuse fille.
. — Écoutez , dit alors Visconti baissant la tète dans l'attitude d'un coupable et avec une voix lente et faible qui devenait toujours plus animée , écoutez , Ermelinde : oui , il est vrai , je l'ai aimée , votre fille ;...♦ je l'ai aimée d'un amour terrible. Votre image empreinte sur sa figure , votre ame que je croyais passée en elle me fascinèrent et obscurcirent mon esprit. Oh I si j'avais pu mettre à ses pids une couronne , en faire mon épouse et l'arbitre de ma destinée ! 11 y eut un instant où j'ai goûté la douceur d'un tel espoir , et ce moment m'a perdu. Un poison secret se mêla à mon sang, pénétra dans la moelle de mes os, se répandit comme un torrent dans toute mon ame... Lorsque je m'assurai que votre fille avait déjà accueilli les vœux
d'un autre homme, il était trop tard, la plaie était incurabie... Je ne vous dirai pas par quel long et âpre chemin de douleur je me suis tratné jusqu'à méditer la mort du plus fidèle , du plus cher , du plus généreux de mes parens... Je frémis en pensant que j'ai été sur le point de souiller de son sang cette main qu'il avait tant de fois serrée avec l'ardente et soumise afifectioa d'un fils.
— Parles*vous d'Ottorino ?
— Oui , le chevalier inconau qui combattit contre lui avec des armes meurtrières le jour de la joute, c'est ce forcené qui est devant vous.
Ërmelinde , avec une expression de pitié , leva les yeux sur la figure de Yisconti et semblait vouloir dire quelque chose ; mais celui-ci poursuivit avec la chaleur d'une indignation toujours croissante: -— Mon ! écoutei tout ; vous savez qu'à cette époque j'ai été prié de m'éloigner de ce pays : eh bien ! avant de m'en aller ^ j'ai laissé ici un mandat d'iniquité. J'ai ordonné à un scélérat d'empêcher le mariage d'Ottorino avec votre fille. Mon or dans les mains de ce pervers acheta un trattre dans votre maison même, parmi vos serviteurs les plus afiidés. Je vous le répète, Ërmelinde, je n'ai pas commandé l'enlèvementdeBéathx , jen'enai méoie pas eu le moindre indice ; mais le scélérat à qui j'avais confié cette mission d'infamie peut avoir pris du courage pour arriver à un tel attentat. De toute manière je suis un homme abominable , je suis un impie...
— Noh , non , Marco , par pitié pour moi , quittei ce dur langage ; c'est une honte qui ne vous appartient pas , qui n'est pas pour vous. Non , celui qui éprouve
une douleur aussi vive de sa faute n'est pas un impie. Des passions peuvent vous avoir entraîné hors du droit chemin y mais le cœur de Marco ne fut jamais perverti.
-^ Oh ! mon ange consolateur ! s'écria Marco toul attendri , quel baume vos paroles répandent sur Hroi ! . . . Ermelinde ! Ermelinde !... Si vous aviez toujours été à mes côtés , vous auriez été ma lumière et ma douce escorte ds^ns le sentier difficile et ténébreuif de la vie , et me& jours se seraient écoulés dans la trauquillilé et rinnocence , remplis par la sainte joie de Tamaur d'époux et de père ; et, arrivé au déclin de mon âge, mon passé ne se présenterait pas obscurci par tant d'écarts... Vous ne me croyez pas méchant! Oh ! je vous rends grâce , je vous rends grâce , puisque vous me le dites : je croirai aussi i^avmr jamais été tout-i^ fait méchant. Gomment aurait-il pu se corrompre complètement un cœur où brûla long-lemps un feu céleste, que vos mœurs angéiiques et vos immortelles vertus y avaient allumé ? Oui , Ermelinde , je le crois , je le crois pour votre honneur , je crois que je suis encore moins coupable que malheureux.
Ermelinde cacha son visage entre ses mains et se mit à pleurer.
— Maintenant je suis là tout à vous , continua Marco avec un accent toujours plus ému , puisse ainsi moa sang vous être de quelque dédommagement , comme il est vrai que je suis prêt et disposé à le verser jusqu'à la dernière goutte. Je chercherai Béatrix pour vous la rendre afin qu'elle accomplisse le mariage que vous désirez. Je trouverai Ottorino, c'est k moi à le trouver aussi , â.lui présenter de ma main l'épouse
qae je lui ai disputée. C'est à moi à lui donner cette joie en compensation de tant de mal que je lui ai fait, pour le dédommager de la longue et cruelle ingrati* tnde dont j'ai payé son attachement et sa fidélité. Oh ! je n'attrai pas de repos tant que je ne vous aurai pas consolés tous , tant que je n'aurai pas élairci ce mystère d'iniquité.
A ces mots il s'arrêta un instant et fixa les yeux sur Jlrmelinde , qui ne cessait de pleurer et de sanglotter ; puis , serrant les poings , il continua avec un accent furieux :
— Qu'ils tremblent , les scélérats qui ont à me rendre compte de tant de larmes ! Qu'ils prennent garde à eux ! Écoutez , Ermelinde , quand même je devrais les arracher de l'autel , je vous le jure , je le jure par l'enfer...
— Non, Marco, interrompit cette femme pieuse, levant sa figure pleine d'une dignité douloureuse et timide ;• qu'un tel blasphème ne sorte pas de la bouche xl'un chrétien, Ck)mment pouvez-vous espérer que le Seigneur bénisse l'œuvre de chanté que vous m'avez offerte, si vous l'entreprenez la vengeance dans le cœur. Quelle foi voulez-vous que j'aie dans ce que va faire un homme qui ne marche pas dans les voies du Seigneur?
— Vous êtes un ange! s'écria Visconti , et moi
je ne suis qu'un nûsérable. Ëh bien ! avant le point du jour, je serai à mon château de Rosate ; le soleil de demain vous verra plus contente. Adieu!
— Adieu, répondit Ermelinde, que le Seigneur vpus accompagne maintenant et toujours , et qu'il nous
soit miséricordieux à tous! £t^ le voyant partir, comme si son ame sentait le besoin de se reposer de l'effort qu'elle avait fait jusque*là pour résister à de si violentes secousses , elle se sentit tout à coup défaillir et se laissa tomber sur une chaise, d'où elle prêta faiblement l'oreille aux pas de Marco qui retentissaient en s'éloignant sous la voûte de longues salles. Lorsque tout bruit cessa , elle se leva et retourna en chancelant dans son appartement , mais si troublée* et affaiblie par tant d'émotions , qu'il lui paraissait que tout n'avait été qu'un rêve.
Yisconti, de retour sons les portiques, y trouva Lupo qui l'attendait, et il lui dit : — Tu viendras avec moi à Rosate.
Le Limontin lui témoigna en s'inclinant avec respect sa reconnaissance pour cette invitation , et le suivit sans dire mot. Ils sortirent tous deux , ils traversèrent à grands pas, au milieu des ténèbres, une grande partie de la ville , l'un suivant l'autre toujours en silence; jusqu'à ce qu'étant arrivés au palais de Marco , ils y prirent deux chevaux et allèrent au galop dans la direction de Rosate.
Mais un autre homme galopait à leui* insu depuis long-temps sur cette même route et les devançait d'une bonne traite de chemin. C'était un courrier que Lodrisio, averti subitement de l'arrivée de Marco à Milan, dépéchait en toute hâte à Pelagrua.
Nos deux cavaliers arrivèrent devant les murs du château de Rosate lorsque le jour commençait à poindre. Marco donna le signal accoutumé ; on descendit le pont-levis, et il passa avec Lupo sous le couloir de
U porte. Ni U ni dans la cour voisine on ne voyait ame qui vive.
Le concierge, ayant aussitôt reconnu son mattre, courait sonner une cloche et annoncer son arrivée; mais Marco lui intima par un signe de n'en rien faire, et rinterrogea de suite sur Pelagrua.
— Il est sorti cette nnit« répondit le concierge, et il n*est plus rentré; même, ajotita-t-il , il est arrivé, il y a une heure , un courrier de Milan avec une lettre pour lui , très pressante , à ce qu'il paraît.
— Où est ce courrier ?
•^ Il est dans ma chambre qui blasphème comme un Arien à cause du retard.
-— Envoie-le-moi aussitôt dans la salle rouge. Si en attendant Pelagrua arrivait, laisse-le entrer, et que personne ne sorte sans mon ordre ; as^u compris ?
-^ Pas même le châtelain après qu'il sera rentré?
— Personne.
— Je ne transgresserai en aucune façon vos ordres. Marco , ayant traversé une vaste cour , alla attendre
le courrier dans la salle indiquée. Après quelques instans , l'individu parut , et Marco , allant au devant de lui , le saisit par un bras , et lui dit : — A moi cette lettre!
Le brave homme , qui , ^ràce à la faible lumière qui était à cette heure dans la salle , ne reconnut pas aussitôt celui qui lui parlait et le traitait de la sorte , s'efforçait de dégager son bras , de se défendre , et , tout en se débattant , il répondait :
-— J'ai ordre de ne- la remettre que dans les propres mains du châtelain.
Mais Visconti , le serrant avec plus de force , le traîna auprès d'une grande fenêtre, et lui répliqua d'une voix terrible : — A moi cette lettre !
A la lumière, qui entrait par les vitrages , le pauvre diable reconnut la figure du célèbre capitaine , et pâlissant et tremblant , il répondit : — Pardonnezmoi , je ne vous avais pas reconnu... A vrai dire , mon mettre... Mais vous... c'est vous qui êtes le maître : Toilà la lettre !... Et, la tirant de son sein, il la lui présenta.
Marco l'ouvrit et la parcourut avidement des yeux. Le nom de celui qui l'avait écrite n'y était pas : il en lut le contenu , que voici dans toute son étendue :
u Misérable pendard ,
« A l'heure qu'il est, tu auras dépéché l'affaire <i comme nous en sommes convenus l'autre jour. Le «< diable t'emporte d'avoir tant différé ! Quel parti vas- 4( tu prendre , maintenant que Marco est k Milan ? «c oui ; il est arrivé cette nuit , et demain il pourrait te « tomber sur le dos. Vite ! maudit de Dieu ! vite ! que <( cette lettre te mette le feu au corps : détruis toute 4( trace de l'événement, efface tout indice, prévois, « répare... Pense , malheureux , qu'il y va de ta vie. »
Visconti frémit d'horreur et un frisson glaça tous ses membres , ses cheveux se hérissèrent. Allant les poings sur la figure du courrier : — Qui t'a donné cette lettre?
Cette demande était faite d'un ton qui ne permettait
MABCO VISCONTI. T. II. »<>
pasd'hésiter. L*interrogé, laissant de côté tout prétexte, répondit net : — Cest Lodrisio qui me Ta donnée.
— • Si tu désiressortir vivant d*ici, poursuivit Marco, dis-moi quelle espèce d'affaires a cet homme avec mon châtelain ?
Mais l'autre , à demi stupéfié par la peur, regardait Marco en face^vec de grands yeux sans rien répondre.
— Sais-tu, poursuivit Marco en élevant toujours plus la voix , sais-tu ce que signifie récrit que tu as apporté ?
Le courrier ne comprenait plus rien etcontinuait à se taire.
— Le sais-tu ? scélérat ! poltron ! s'écria avec fureur le seigneur du château en lui secouant fortement Tépaule.
— Miséricorde ! répondit alors celui-ci comme en se réveillant tout effrayé, je n'en sais rien. Je n'ai fait qu'obéir à mon mattre , qui m'a dit : — Porte
cette lettre à Pelagrua; et je l'ai apportée Au reste,
je vous jure , foi de chrétien , que je n'en sais rien : vous pouvez me donner la mort, je n'en sais rien.
— Nous en reparlerons plus tard. Cependant prends garde de mettre le pied hors de cette chambre.
Cela dit, Marco courutà l'appartement du châtelain; il frappa, et une servante étant venue lui. ouvrir, il lui dit qu'il voulait parler sur-le-champ à la femme de Pelagrua.
La servante le fit passer sans le connaître dans une salle où, peu d'instans après, la femme du châtelain arriva avec un enfant sur les bras , telle qu'elle s'était trouvée dans ce moment.
— Où est votre mari ? lui demanda Visconti d'une voix nombre dès qu'il la vit paraître.
Cette malheureuse, épouvantée de se trouver soudainement devant son maître , de s'entendre question^ ner de la sort« , recula de quelques pas , serrant son fils contre son sein , et elle répondit en balbutiant :
— Il est sorti cette nuit, et je ne sais ou il est allé.
— Lisez cette lettre , lui dit Marco en lui présentant récrit de Lodrisio , et rendez-moi compte ici , sur-lechamp , du mystère qu'elle renferme.
La femme parcourut avec crainte ce papier fatal ; puis , tombant à genoux devant celui qui le lui avait remis , elle dit en versant un torrent de larmes : — Oh ! ayez pitié de ce malheureux, de mon mari!...
— Allons, dites, que signifient ces paroles?... interrompit Marco.
— Oui , je dirai tout , tout ce^ue je saiSi
— Levez-vous , et parlez.
Cette malheureuse , tout effrayée , commença à dire en tremblant et en sanglotlant :
— Je le lui avais dit tant de fois ; je l'ai prié , je l'ai supplié •: le Seigneur en est témoin »
— Je vous demande qu'est devenue Béatrix , s'écria Marco en rugissant. Dites-moi , qu'est-il arrivé d'elle ? est-elle vivante?
— Elle est vivante , et elle est ici depuis plus d'un mois , répondit la femme.
— Elle est vivante , elle est ici ! répéta Visconti en. reprenant haleine.
— Oui , poursuivit la châtelaine : hier, avant qu'it fit nuit , j'ai vu sa suivante à une fenêtre , d'où elle a
coatume de m*indiquer par des signes ce qui arrive et ce qu'il faut à sa maîtresse ; elle m'a fait savoir qu'elle était tranquille. La malheureuse est malade depuis loog-temps.
— Vite , conduisez-moi auprès d'elle ; je veux la voir sur-le-champ , sar-le-champ , je vous dis !...
La femme déposa l'enfant entre les bras de sa servante , et dit à Marco : — Venez avec moi.
Elle descendit un petit escaliar , tourna à gauche sous le portique , d'où elle passa dans une petite cour qu'elle traversa. Elle entra ensuite dans une petite ailée longue et obscure ; et après plusieurs tours et détours , elle arriva à la fin dans une autre petite cour solitaire , où , faisant signe de la main vers des fenêtres élevées qui s'ouvraient dans un mur de face, elle dit : Elle est là....
— Allons sur-le-champ la trouver, dit Marco. Et déjà il mettait le pied sur la première marche d'un escalier qui conduisait chez Béatrix ; mais , s'arrêtant aussitôt , il hésita un instant , puis il dit : Non , montez seule , je resterai ici ; car la vue d'un homme.... ma présence. . . . Encouragez-la ; dîtes-lui qu'elle, se rassure, qu'elle verra bientôt sa mère.... qu'elle retournera... Dites-lui que je.... Non , non , ne lui parlez pas de moi , ne proférez pas mon nom ; dites-lui tout ce qui peut lui faire du bien ; promettez-lui tout cequ'elle voudra....
— Mais êtes-vous vraiment venu pour la délivrer? demanda timidement la châtelaine : car je n'aurais pas le courage de tromper cette pauvre créature.
■— Que je meure excommunié , que mon corps ne
repose point dans une terre sacrée , si je ne dis pas la vérité !
— Que le Seigneur vous bénisse ! s'écria la femme en joignant les mains.
— Même, continua Visconti , pour gagner du temps, pendant que vous montez chez elle et que vous lui apportez les premières consolations , je vais dépécher un courrier à ses parens pour qu'ils viennent aussitôt.
Cela dit , il retourna sur ses pas , refit le même chemin qu'il venait de parcourir , sortit dans la cour principale , y trouva Lupo et lui ordonna de monter surle-champ à cheval et de voler à Milan aussi vite que pourrait l'y conduire le meilleur coursier de ses écuries , pour annoncer au comte et à la comtesse de! Balzo que leur fille était retrouvée , et pour leur dire de venir aussitôt à Rosate afin de la voir et de l'emmener avec eux.
Pendant que Marco était ainsi occupé , la femme de Pelagrua , ayant monté l'escalier , passa sur une terrasse , et , s'approchant de la porte de l'appartement de Béatrix , elle y frappa légèrement en faisant en même temps entendre sa voix. Personne ne répond. Elle approche l'oreille de la serrure et n'entend pas le moindre bruit. Elle frappe plus fort; elle appelle Laurelta, elle appelle Béatrix ; on ne répond pas. Elle s'approche d'une grande fenêtre grillée qui donnait dans la seconde chambre , frappé avec les doigts dans les carreaux , regarde en dedans ; appelle tantôt la suivante, tantôt la maîtresse; personne ne répond. Elle retourne à la porte et frappe encore , secoue la porte , l'agile ; c'est peine perdue !
ao.
La pauvre femme sesenlit saisie par un frisson mortel. Que pouvaient être devenues les prisonnières ?Ëlle pensa à la lettre de Lodrisio et elle trembla. Elle songea à Marco, et elle aurait voulu tomber morte dans ce moment, s'enfoncer à mille toises sous terre, plutôt que d*être obligée de paraître devant lui avec cette nouvelle.
Que faire? Se cacher? fuir? Mais comment? mais où? Visconti, ne la voyant^pas revenir, la soupçonnerait aussi; et si cependant son mari rentrait?... Elle tourna les yeux au ciel , et dit : -^ Seigneur , je suis dans vos mains ; — puis , avec la résignation d'une ame honnête , elle s'achemina vers l'appartement où elle savait que Marco habitait lorsqu'il demeurait au château.
Elle était sur le point d'entrer dans la première salle lorsqu'elle le vit paraître sous le portique, au moment où il revenait après avoir dépêché Lupo à Milan. Il l'aperçut aussitôt et hâta le pas pour la rejoindre ; puis dès qu'il fut assez près d'elle pour être entendu sans crier : — Eh bien Muidemanda-t-il avec anxiété, l'avezvous consolée? lai avez-vous dit que sa mère sera ici dans quelques heures? Que fait-elle?
La femme , au lieu de répondre , se couvrit la figure de ses deux mains et fondit en larmes.
— Bon Dieu ! s'écria Marco , changeant tout à coup cet air de sollicitude satisfaite en un air de frayeur et de désolation, — que lui est-il arrivé?.. . dites-le, dites-le sur-le-champ... dites-le si vous tenez à la vie ! — Et enparlant ainsi il lui avait saisi une main.
— On ne la retrouve plus , répondit la châtelaine
<J*une voix saffoquée et entrecoupée par les sanglots; elle n'est plus dans son appartement.
— Lâche canaille ! infâmes , trattres tant que tous êtes , se mit à crier Marco comme un posséda ; mais je remercie Dieu que vous soyez en mon pouvoir. Scélérats ! oui , vous êtes dans mes mains, et le sang, ^ra^ payé par le sang. — Cependant, se frappant le front d'une main, il serrait de Tautre celle de la pauvre fenmie , qui , se croyant arrivée au dernier instant desa vie , tournait ses yeux vers le ciel dans une attitude de crainte et de douleur si touchante qu'elle aurait attendri le cœur le plus dur.
Visconti en fut ému ; il lâcha la main de la châtelaine et la regardait pendant que celle-ci , levant au ciel' cette main meurtrie par la secousse violente qu'elle venait de souffrir, disait tout en continuant ses pleurs :
— Dieu m^est témoin que je suis innocente !
— Et moi , je vous crois , dit Marco. Bonne femme , rassurez- vous ; ne craignez rien de moi. — Marco, voyant qu'elle ne eessait pas de pleurer, reprit aussitôt un ton plus rude et plus impatient. — Levez-vous donc, je vous l'ai dit, et racontez-moi tout ce que vous savez.
La femme, à demi rassurée, et pourtant tremblante encore, parla de la porte qu'elle avait trouvée fermée, dit qu'elle avait frappé et crié inutilement. Cela donna quelque espoir à Visconti de retrouver encore Béatrix dans son appartement, où elle pouvait avoir eu desraisons de ne pas ouvrir et de ne pas répondre. Il se souvint de l'autre porte secrète qui montait dans cet apparte* ment (c'était la porte par laquelle Lodrisio et Pelagrua,
étaient entrés quelques jours auparavant et avaient causé un si grand effroi aux deux pauvres prisonnières), et il proposa à la châtelaine de Finlroduire par ce c6té. Il Iqt conduisit lui-même par un labyrinthe de passages secrets , et , lui ayant dit qu'il l'attendait dehors , il toacha un ressort qui ouvrit la porte.
La châtelaine entra , referma le battant poar cacher Marco à la vue de celles qui pourraient se trouver dans la chambre où Béatrix habitait depuis son arrivée à Rosate ; mais elle ne trouva ame qui vive. Elle passa dans la seconde , dans la troisième , dans la dernière chambre, fouillant, mettant tout sens dessus dessous , appelant de tous côtés : mais elle ne trouva personne.
Jugez dans quel état se trouvait pendant ce temps le malheureux Marco.
Après quelques instans , la femme retourna vers la porte derrière laquelle elle Tavait laissé , et dit à voix basse : — Il n'y a personne.
Marco s'avança, promenant son regard autour de lui avec un respect et une consternation qu'on ne pourrait décrire. Il pressait ce sol où s'était appuyé le pied de Béatrix, il posait ses mains sur les meubles qu^elle avait touchés, il respirait l'air que la jeune fille avait respiré : tout lui paraissait plein d'elle. A chaque instant il croyait entendre ses soupirs et sa voix languissante sortir de quelque lieu dérobé et demander secours' et pitié.
A côté de la cloison dans laquelle la porte s'ouvrait il y avait un lit richement orné avec des rideaux peints. Ce lit était encore tout uni et en ordre, seulement sur un
c6té se trouvait Tempreinte d'un corps qui devait s!y être appuyé.
Béatrix n'osait plus entrer et se coucher dans son lit depuis qu'elle ne se vit plus en sûreté quoique enfermée dans son appartement; malade comme elle était, elle passait péniblement ses nuits sans quitter ses vétemens , assise sur une chaise , appuyant au lit son faible corps , et posant sa tête sur les oreillers.
Sur la table au milieu de la chambre on voyait une lampe encore allumée , mais qui faute d'aliment ne jetait plus qu'un filet de lumière par une petite flamme vacillante à l'extrémité de la mèche déjà brûlée et presque réduite en cendres. Marco y fixa les yeux , et dans ce moment de passion, s'abandonnant aux idées de son siècle plein de lubies et de préjugés , il lui vint à l'esprit que cette légère flamme défaillante était une inmge, un symbole, pour ainsi dire, de la vie de Béatrix. Avec une terreur superstitieuse il en éloigna aussitôt avec douceur la femme du châtelain , de peur que l'air en l'agitant ne l'éteigntt.
Près de la lampe était une bible ouverte au chapitre XXXIY des Prophéties de Jérémie. Les pages paraissaient mouillées de larmes récentes, et aux versets trois , quatre et cinq , on voyait soulignées les paroles suivantes : Non effugies de manu ejus, sed in compre hensione capieris,,,, Jttamen audi verbum Domini..* Hœc dicit Dofninua ad te : Non morieris in gladio,»,, sed in pace morieris et vœ Domine! plongent te ^
' ... Tu n'<Schappcras pas de ses maius, mais tu tomberas en son pouvoir... Néanmoins écoute les paroles du Sei{;neur ; tu ne
Marco , en lisant ces mots , sentit nattre dans son cœur un espoir et une confiance presque surnaturels de retrouver la malheureuse, et de la retrouver encore vivante. Les paroles du prophète qu'elle avait marquées , et avec lesquelles elle devait aassi s'être consolée , lui parurent dans ce moment d'émotion la prédiction certaine de la manière dont elle finirait; se tournant vers la femme , il lui dit : — Prenez courage , Bcatrix n'est pas morte.
La femme du châtelain le fixa , et, sans oser lui demander d'où il tirait la certitude qu'il exprimait par ses paroles , et qu'on lisait encore davantage sur sa figure, elle le suivit dans la seconde chambre, dans laquelle il entra pour continuer ses recherches. Ilsy trouvèrent des signes évidens de violence , de résistance, de combat. Ils virent une table renversée et plusieurs vases et flacons qui devaient avoir été sur cette table, répandus et cassés sur le plancher. Ils virent le lit tout en désordre et froissé , les couvertures arrachées et à terre , un rideau déchiré du haut en bas , le bord du lit détaché du mur; et ils pensèrent que la suivante , en se débattant contre les agresseurs , avait embrassé une des petites colonnes du chevet et en^ avait été arrachée de force.
Marco , après avoir considéré le tout sans proférer une parole , passa dans la troisième chambre , puis dans la quatrième , et arriva à la porte qui donnait sur la terrasse; il la secoua, et la trouvant fermée ende-
mourras pas par le fer, mais lu mourras en paix et ils te plaindront Uélas ! Seigneur !
dans par une barre , il jugea que les prisonnières ne devaient pas être passées par là , mais bien par la porte dérobée. Il retourna donc sur ses pas , toujours suivi par la châtelaine : ils repassèrent.par toutes les chambres qu'ils avaient déjà visitées , «t ils sortirent ensemble par où ils étaient entrés. Mais traversant une certaine allée obscure , la femme heurta par hasard quelque chos^ de mou , de léger , et l'ayant ramassé elle put voir et reconnaître , dès qu'elle s'approcha de la lumière , que c'était un voile tout froissé , ce qui confirma Visconti dans la première idée que Béatrix devait avoir été conduite par là. Il continua donc à marcher dans cette allée qui , aboutissant à beaucoup d'autres corridors longs et tortueux , menait à la fin , après une infinité de .tours et de détours , dans une petite cour abandonnée , toute pleine d'orties et d'autres mauvaises herbes, et dans laquelle on descendait par un petit escalier tournant. Deux portes donnaient dans cette cour. La première s'ouvrait sur une grande voûte obscure qui traversait un énorme terre-plein , et où une grosse muraille conduisait hors du château* et avait sa sarrasine et son pont-levis : c'était un guichet de secours. L'autre , plus basse , toute ferrée , fermée par de grosses barres , par de pesans cadenas , cachée entre deux contre, forts démesurés, formés d'une pierre brunâtre , s'ouvrait vers l'intérieur du fort , et donnait entrée à tous les souterrains. Ceux-ci contetenaient un dédale de chambres, de casemates, de fonds de cours, c'était un labyrinthe de chemins, de sentiers , de passages, qui se séparaient, se croisaient, se confondaient en mille manières , tournant et s'éten-
dant le long de tous les fondemens de ce vaste édifice.
Marco ayant fait appeler le juge féodal qui tenait de lui sa juridiction et qui rendait la justice en son nom dans le château et dans les lieux adjacens, lui ordonna d'interroger une famille qui habitait une tour peu éloignée de la cour dont nous avons parlé. On apprit que la nuit on avait entendu" de ce côté quelques cris interrompus et comme étouffés. Ne pouvant deviner si les prisonnières avaient été enlevées par le guichet de secours , ou bien cachées dahs les fondemens du château , Marco ordonna qu'on enfonçât les portes du souterrain dont on n'avait pu trouver les clefs ; et en même temps il envoya au dehors quelques personnes adroites a6n qu'elles parcourussent le pays, y prissent des informations , et fissent des recherches tout à l'entour, de manière pourtant à ne donner aucun soupçon à Peiagrua dans le cas où il aurait suivi leurs traces, et avec l'ordre exprès , si elles le rencontraient, de l'emmener dans le château de gré ou de force.
Ceux à qui on avait confié les perquisitions dans ' l'intérieur , après avoir renversé à force de massues , de leviers et de piques la première porte , descendirent dans une longue et sombre allée , d'où ils commencèrent à se répandre en plusieurs troupes, dans différentes directions ; mais à chaque instant ils rencontraient de nouveaux obstacles. A l'embouchure de chaque allée il y avait de gros cadenas; chaque chambre à droite et à gauche était fermée par des planches massives rendues plus solides par de lourdes barres de fer. Marco courant d'un côté et de l'autre encourageait les ouvriers. Il aidait lui-même à abattre les portes , à
arracher les gonds et les pierres ; malgré toat cela on ne trouvait rie». Après avoir pénétré avec beaucoup de peine dans l'une des petites allées , après avoir abattu deux , trois , quatre portes et visité autant de petites chambres, il les trouva vides. Mais de combien de petits sentiers on devait encore se rendre maître , combien de chambres restaient encore