XXXI
Le pénible travail durait depuis plusieurs heures , lorsqu'on crut entendre une voix lointaine comme si elle venait de dessous terre. Marco fait immédiatement cesser tout bruit : tout le monde prête l'oreille... Après quelques instans la même voix se fait entendre une autre fois , semblable à une plainte qui vient d'une prison creusée sous ce premier souterrain au milieu des plus bas fondemens d'une grosse tour. — Allons vite à l'ouvrage tous , tant que nous sommes ! — Ce nouvel espoir redouble les forces. Dans un instant on enlève de ses gonds une grille , on renverse , on abat un fort. Marco , un flambeau à la main , entre le premier dans une petite chambre , fait sauter un trébuebet à fleur de terre et descend par un petit escalier tournant jusqu'au fond de la tour. Il s'avance en palpitant dans' une vaste prison très obscur^ ; il entend une voix qui lui demande miséricorde , voit dans un
coin , près du mur en face de lui comne une ombre qui lui tend les bras , il se précipite de ce côté , la lumière qu'il porte dans les mains éclaire une fi§^re inconnne. . . Ce n'est pas Béatrix... c'est un homme. C'était Tremacoldo.
Le jongleur se hâte de dire qui il était , de raconter comment étant venu dans le château pour voir si Ton y retenait cachée la fille du comte del Balzo , on l'avait pris et jeté au fond de cette prison d'où désormais il n'espérait plus sortir ni revoir la lumière. Il ne savait rien de Béatrix.
Après avoir brisé les fers du prisonnier , on le remit en liberté , et Marco , plus découragé que jamais , ordonna de continuer les recherches. Après quelque temps OQ vint lui annoncer que le comte et la comtesse del Balzo étaiept arrivés au château et s'eoquéraient de lui avec u^n grand empressement. Cette nouvelle le fit pâlir , il avança de quelques pas vers la porte , comme s'il eût voulu sortir et aller au devant des nouveaux arrivés, maii^ il recula aussitôt et il resta long- temps le front abattu et Içs bras pendans « appuyé à un pilier, sans dire mot èl sans faire aucun mouvement.
Mais du côté opposé à celui ou. Karco se trouvait dans ce moment , on entendit crier plusieurs voix à la fois : — £lle est ici ! elle est ioi I elle est trouvée ! elle est trouvée ! Tous jettent le$ instrumens qu'ils avaient dans les mains et , répondant par un autre cri de joie , courent précipitamment vers ce côté. Les nombreux flambeaux agités jettent leur lumière moUle sous les longues voûtes noirea de ce confus labyrinthe.
-* Yit-^lle ? demande Marco du milien de la foule qui se pressait.
— Elle est morte 9 répond une voix partie du fond de la vodte. #
L'on vît en même temps s'avancer une troupe de gens au milieu desquels étaient deux écuyers qui portaient tristement sur leurs bras la fille du comte , le visage pâle , les yeux fermés et la tête penchée sur une épaule. Lauretta la suivait tout échevelée , lui soutenait le front de ses mains et ne cessait pas de Tembrasser et de Tinender de ses larmes.
Marco , qui avait senti retentir dans son cceur les premiers mots d'espérance et de mort , voyant avancer lentement ce cort^e funèbre, et reconnaissant peu à peu à la clarté de tant de flambeaux les belles formes et le visage pâle de la jeune fille que Ton portait, ne pouvait se persuader que ce spectacle fût réel , il espérait encore être sous Tempire d'une illusion fantastique ou d'un rêve. Pour s'en assurer il étendait avec stupeur ses mains autour de lui et tantôt il touchait les murailles , tantôt il pressait les épaules ou les bras des personnes qui , dans ce moment , passaient devant lui. Enfin ^'ouvrant un passage au. milieu de- la foule qui se retira aussitôt pour lui faire place , il s'approcha de Béatrix , et lui mit une main sur le front. Le froid qu'il- ressentit à ce toucher le tira de la stupeur où il était tombé. Un tremblement croissant se répandit dans tous ^s membres ; son sang , refluant violemment vers son visage , lui gonflait les veines du front , d'où coulaient de grosses gouttes de sueur.
En suivant ainsi côte à côte la jeune fille , il arriva
ar.
au boat de Tescalier par où l'on sortait du souterrain dans la petite cour. Llmpression du grand air , la vue du soleil , parurent le rendre tout-à-fait à lui-même. 119e souvint d*£rmelinde , il sentit qu*èlle serait morte d'épouvante ou de douleur si elle avait trouvé tout à coup sa fille dans cet état ; et cette idée eut le pouvoir de lui rendre en un instant toute son énergie accoutumée. Il fit signe aux gens qui le suivaient ou qui se trouvaient autour de lui de s'arrêter, et d'une voix assurée et d'un air tranquille, qui étonna tout le monde , il commanda d'éteindre les lumières, défaire cesser tout bruit , et que la foule se dispersât et prit bien garde de rien dire de ce qu'on avait vu.
Lui-même , devançant Lauretta et les deux écuyers qui portaient Béatrix , il s'achemina en silence vers l'appartement de la châtelaine.
Aussitôt qu'on eut placé la fille du comte sur un lit , Marco demSinda à la suivante depuis quand sa maîtresse était expirée.
— Elle était encore vivante tout à l'heure , répondit Lauretta d'une voix entrecoupée par les sanglots ; et elle est morte de frayeur dans mes bras lorsqu'elle entendit les portes de la prison s*écrouler , et que nous crûmes que l'on venait pour nous assassiner.
Dans ce moment entra le médecin du château que l'on avait fait appeler sur-le-champ. Il regarde et il examine la jeune fille étendue sur son lit ; il approche une lumière de sa bouche. . . , la petite flamme semble être légèrement courbée par une faible haleine. Lauretta , la châ'telaine s'empressent autour d'elle , elles- emploient tous les moyens pour la faire revenir à la vie.
Pea à peu le battement de son cœur se ranime ; son pouls se fait sentir ; la chaleur se répand de nouveau dans ses membres. Mais ses forces étant épuisées depuis long-temps par les souffrances , par les angoisses , par l'effroi qu'elle avait épl'ouvé , elle fut saisie d*nne fièvre ardente...
Marco , que la joie inattendue de l'avoir retrouvée vivante avait transporté hors de lui-même, baissa douloureusement la tète , et dit en son cœur : — Voilà les paroles du prophète accomplies. Et avec le visage et l'attitude d'un homme qui n'a rien à craindre ni à espérer dans ce monde, il s'approcha de la femme de Pelagrua et l'interrogea sur Ottorino.
Cette femme , qui , d'après certains mots prononcés par Lodrisio en sa présence , pensait que l'époux de Béatrix était enfermé dans le château de Binasco , fit part à Marco de ce soupçon. Celui-ci résolut de se mettre aussitôt sur ses traces. H sortit donc de la chambre de la malade , auprès de laquelle il ne laissa pour le moment que sa suivante , afin que la malheureuse , qui recouvrait peu à peu ses sens , ne vit en revenant tout-à-fait à elle-même d'autre visage que ce visage doux et fidèle. — Maintenant , allez auprès de la mère de Béatrix , dit-il à la châtelaine : dites-lui de prier , de prier aussi pour moi ! Il descendit alors précipitamment dans la cour; il donna quelques ordres au juge de l'endroit , et sortit à cheval par le pont-levis qui se releva aussitôt derrière lui.
La chambre où l'on avait posé Béatrix donnait sur une esplanade qui s'étendait devant le château du côté de l'orient. Le soleil déjà haut surl'horizon , en entrant
par une fenêtre vis-à-vis laquelle se trouvait le lit où elle reposait, répandait sur aon visage une lueur qui en faisait ressortir la pâleur et Tépuiseoient mortel. £n revenant à elle-même , la jeune fille ouvrait les yeux et les refermait aussitôt pour les préserver de la lumière qui lui était douloureuse après les longues heures passées dans la profonde obscurité de la prison dont on venait de la tirer.
La suivante ferm^a auiîsitôt les volets, puis elle retourna s^asseoir à côté de sa maîtresse qu'elle enoibrassait en pleurant et en l'appelant par son nom. Elle sentit rimpression de ces larmes » reconnut cette voix, et ouvrant une autre fois les yeyx, elle resta à la regarder pendant quelque temps comme si elle eût perdu tout souvenir ; puis elle dit : — Est-ce toi , Lauretta?
^ Oui , c'est mo4 , ne craignez rien , nous sonunes délivrées, prenez courage.
Mais Béatrix , qui ne saisissait pas encore bien le sens de ces paroles, demandait avec crainte : — Où
sont allés ces bourreaux? Ils ont pourtant brisé
la porte de la prison ; j'ai entendu leurs cris , et j'ai senti les coups de leurs poignards dans mon sein.,«. Oh! dis-moi, ils ne m'ont donc pas tuée?,.. Il me setnblaijt. être morte, qu'on allait m'enterrer, et que j'étais au milieu de beaucoup de monde avec quantité de flambeaux autour de moi.... Il était nuit, comment s'est-il fait tout à eoop grand jour, et où sommes-nous maintenant ?
— Nous sommes dans l'appartement de notre bonne châtelaiiîe ; nous sommes libres , vous dis-je , et c'est Marco lui-même qui est venu...
Ce nom terrible fut comme k contact d'un fer ronge qui fait revenir à elle nne personne évanouie. Béatrix s*assit en sursaut «ur son Ht , et dit : — Fuyons ! fuyons! cache-moi, sauve-moi, sauve-moi par pi* tié!...
^ £h I non , mon Di^u ! tranquillisei-^vous , Marco n'est pas là ; du reste , soyez sûre qu^ personne n'entrera dans cet appartement que vous ne le vouliez. Je voua répéta encore que nous sommes libres ] et, savez^vous la bonoo nouvelle que j'ai à vous donner ^ votre mère est arrivée,
-«• Ma mère ?
-* Oui , votre mère ; et aussitôt que vous serei assez rétablie pour pouvoir supporter la fatigue du voyage , nous retournerons à la maison ayec elle..
-^ Bâlas! ne me trompe pas encore : no te rappelles^u pas combien de fois tu m'as dit qu'elle viendrait? et puis.--
•^ Mais maintenant, elle est ici, voua dis-Je; et vous allez la voir bientôt.
-r,* Non, non« ma chère, ta pitié est trop cruelle; non 9 je ne la reverrai jamais ! J'ai demandé cette grâee tant de fois au Seigneur ^ avec tant de larmes , avec tant de foi !... Il n'a pas voulu m'exaucer..,. ; et maintenant. . . . il gérait trop tard ! • . . .
-** Oh , ma fille ! s'écria dans ce moment Ërmelinde d'une voix à moitié suffoquée par l'angoisse. Retenue par le médecin dans une chambre voisine de peur qu'un saisissement soudain de joie ne donnât une trop violente secousse aux forces épuisées de la malade , elle avait entendu toutes ses paroles 9 et ne pouvant
résister à l'entraînement de ses émotions , elle s'était précipitée dans les bras de sa fille.
Béatrix pencha la tète sur l'épaule de sa mère , et elles restèrent long-temps étroitement embrassées en silence.
Ermelinde fat la première à se dégager de ce lien doux et pourtant douloureux , et posant une main sur la tète de sa fille : — Maintenant , sois tranquille , lui dit-elle ; vois , je suis ici avec toi pour ne plus t'abandonner ; nous resterons toujours ensemble , toujours , toujours ! Oui , chère , chère et pauvre Béatrix ! tous tes malheurs sont finis ; ne pense plus qu'à des choses heureuses, pense à ta mère qui est ici, et qui ne quittera jamais plus tes côtés.
Béatrix obéit, elle posa un instant la tète sur l'oreiller; mais ne pouvant se contenir, elle la releva subitement et elle jeta une autre fois les bras autour du CQU de sa mère ; comme celle-ci résistait mollement et lui faisait signe de cesser : — Non , disait Béatrix , non , laissez-moi satisfaire ce désir de tant de jours , de tant de nuits douloureuses ! Laissez-moi jouir de cette consolation ; souffirez que je m'enivre d'une douceur qui sera la dernière de ma vie !...
— Par charité , calme-toi ; une si forte émotion , épuisée comme tu es. . .
— Oh. non! répliqua Béatrix, croyez-moi, il n'en peut résulter que du bien pour moi. J'éprouve du soulagement; laissez-moi, laissez-moi faire! Et la serrant et baisant son visage , elle l'inondait de larmes,
et répétait avec une expression d'amour :
— Oh ! ma mère ! oh ! ma chère mère !
 la fin Ermelinde , vaincue par un sentiment irrésistible, s'abandonna dans les bras de sa fille , et toute en pleurs rendait les baisers et les caresses qu'elle recevait. C'était un spectacle de douleur , mais d'une douleur consolatrice , d'une douleur toute pleine de joie , de paix , je dirai même de respect , que de voir ces deux malheureuses entremêler leurs larmes, ne pouvoir se rassasier de se tenir embrassées, de s'exprimer leur amour mutuel , de se redire leurs longues souffrances pendant le temps qu'elles avaient été séparées.
— Sais-tu que ton père est également ici ? dit Ermelinde aussitôt qu'elle fut assez calme pour pouvoir articuler ces mots.
— Pourquoi ne vient-il pas ? répondit Béatrix , et son visage rayonna d'une nouvelle joie.
On appela le comte , qui entra d'un air ému et moitié effrayé. Mais lorsqu'il vit sa fille si maigrie , si épuisée ^ détacher un bras du cou de. sa mère, et l'étendre affectueusement vers lui , sa peur fut vaincue par la pitié, et il ne lui resta plus d'autres sentimens que ceux d'un père. Il courut vers elle, et lui embrassant la tête , il lui dit d'un air attendri.
— Tu es mal , ma fille !
— Oh ! non , maintenant que je suis avec mes parens , je suis bien , je suis très bien. . . mais Ottorino ?. . .
Le comte serra les lèvres comme un homme qui avale une médecine amère , et bien qu'il fit un effort pour se contenir , il laissa échapper ces paroles :
— Oh ! pour l'amour de Dieu , qui nommes-tu , dans ce moment , et dans ce lieu ?
— ÔK6 —
— N'eêt-il pas mon époux ? répondit là Jeune fille avec un accent dans lequel perçait un peu de ressentiment. Se tournant ensuite arec plus de tendresse yers sa mère : ^ Vit^ilf lui dit-elle; puis-je espérer de le
TOif?
-^ Oh ! oui , le bon Dieu nous l'aura conseryé , dit Ermelinde. Â ce que me dit la ehfttelaine , il doit être à Binasco, et Hareo lui-même est parti pour aller fe chercher et pour te ramener aussitôt qu'il l'aura trouté.
'^ Marco! s'écrièrent en même temps le père et la fille , saisis tous les deux d'une surprise et d'une terreur direrses.
— Chii 4 Marco Yisconti , répéta ErmeKnde ; et elle se mit à raconter la conyersation qu'elle avait eue avec lui la nuit précédente. Elle disculpa Yisconti de tout crime qui lui était étranger; elle parla de sa profonde douleur pour la part qu'il avait prijie au commencement à tous ces malheurs , et elle confirma la généreuse résolution qu'il avait de réparer avec sa propre vie s'il était nécessaire , tout le mal qui s'en était suivi. Elle parla aussi de sa bienveillance A l'égard d'Ottorino, qui s'était accrue, et osa même a vouer son amour pour B^atrix , maintenant que cet amour, purifié par les remords et par le repentir , s'était Changé en une charité respectueuse et expiatoire; enfin elle dit tant de choses, soit en l'honneur de cet homme, soit pour sa justification , qu'elle parvint à diissiper toute ombre de soupçon , toute trace de ressentiment de l'esprit de son mari aussi bien que de celui de sa fille.
Celle-ci , qui avait commencé à l'écauter avec une anxiété craintive , à la fin de son discours leva les
yeux au ciel , et joignant les deux mains elle s'écria :
— Que le Seigneur lui pardonne ! Et se tournant de nouveau vers sa mère : — Vous m'avez dit qu'il était allé chercher Ottorino, n'est-ce pas?... Croyezvous qu'il arrivera à temps pour me voir?
— Ah! ma fille , ne parle pas ainsi ! s'écria £rmelinde avec l'accent d'un doux et pénible reproche^ Écoute , ma chère enfant , la vie et la mort sont entre les mains du Dieu de miséricorde... il ne voudra pas... par pitié pour moi... par pitié pour toi... Et elle se tut.
Béatrix prit une main de sa mère et la lui baisa. Mais l'une n'osait pas demander , ni l'autre donner des paroles d'espoir , d'un espoir qu'aucune d'elles n'avait dans le cœur.
Pendant tout ce jour le mal alla en acquérant plus de force , aux dépens de ce corps trop faible et trop brisé pour pouvoir lui résister.
La jeune fille , obéissant aux pi:escriptions du mé" decin, auxquelles les pressantes prières de sa mère ajoutaient une nouvelle autorité , restait couchée tranquillement et sans dire mot. Elle se contentait de fixer eontinuellement les yeux sur cette mère chérie qui était assise au pied de son lit , et de la suivre du regard toutes les fois que la nécessité de lui rendre quelque service la forçait à changer de place.
Près du lit avec Ermelinde , était assise la suivante, l'affectueuse Lauretta qui , malgré les prières de tout le monde et particulièrement de Béatrix, n'avait jamais voulu quitter cette chambre pour aller prendre un peu de repos , dotit elle avait un si grand besoin , après les pénibles veilles des nuits précédentes. Elle
racontait par iateryalles et à voix basse à Ermelinde , l'histoire des maux qu'elle avait soufferts avec sa jeune maîtresse , depuis qu'elles avaient été amenées à Rosate jusqu'à ce jour ; les perfidies , les terreurs avec lesquelles on avait tenté de détourner Béatrix de garder la foi qu'elle avait promise à son époux , de la tromper pour la faire renoncer à lui , pour qu'elle pliât et qu'elle eût à bien accueillir cet homme terrible qu'elle croyait être l'auteur de toutes leurs persécutions. Elle parla aussi de la charité que leur avait témoignée la châtelaine qui n'avait cessé de les aider par d'utiles avis, par des conseils et par toutes sortes de consolations , autant que le lui avaient permis sa position et les soupçons continuels de son mari. Ermelinde, émue par ce récit Jetait de temps à autre un regard de compassion sur sa fille qui avait tant souffert , et celle-ci , qui ne s'apercevait que trop bien du sijyet de ce long discours , répondait à ce regard par un sourire plein d'amour.
Mais le repos, la tranquillité de Béatrix étaient parfois troublés par quelque bruit qu'on entendait dans le château. Elle devenait aussitôt attentive, une légère rougeur lui montait au visage , et elle demandait à sa mère : — Est-il arrivé ?... Celle-ci sortait alors de la chambre et revenait après quelques instans en disant que non , mais elle ajoutait toujours quelques mots de consolation et d'espoir.
Vers le soir la malade , se sentant toujours plus mal, demanda un confesseur. Elle resta long-temps avec un vieux bénédictin qui fut appelé pour l'assister ; elle voulut ensuite revoir ses parens.
— Écoute 9 ma fille , lui dil son père , Ottorino n*est pas encore arrivé, mais nous rattendons ayant le jour.
Béatrix fut toute troublée et s'écria : — Ottorino ! mon époux ! mon cher époux! Oh ! si le Seigneur m'avait fait une si grande grâce!... si j'avais pu le voir avant de mourir.
— Courage ! offrez-le , dit le pieux moine , offrezle à celui qui vous l'avait donné , et adorez l'éternelle pensée de justice et de miséricorde qui acceptera ce sacrifice de votre cœur comme une expiation de vos fautes et comme le remède de votre ame.
La malheureuse joignit ses mains et leva les yeux au ciel avec l'expression d'une vive mais douloureuse résignation. Ermelinde, lui posant une main sur la tète, s'écriait : — Oh ! ma fille ! ma chère fille ! ai-je donc à te perdre ! que me restera-t-il dans ce monde sans toi qui étais mon appui et toute ma consolation?
Béatrix baissa la tête , pleura , et quelques instans après elle dit en sanglottant :
— Consolation ! avez-vous dit? et quelle consolation avez-vous jamais eue de moi , malheureuse qui ai semé tant d'épines sur le sentier de votre vie ?... Oh ! ma chère mère , je ne vous demande pas pardon , parce que je sais que vous m'avez tout pardonné ; — et vous aussi, mon père , vous m'avez pardonné, n'est-ce pas?
Ermelinde et le comte , suffoqués par les pleurs , ne pouvaient articuler un seul mot. Ils restèrent quelque temps en silence. Cependant la suivante , après avoir donné à la malade une potion fortifiante , s'était assise sur la chaise à côté du lit , et cédant à sa lassitude, peu à peu elle pencha la tête sur les couvertures
et s^endormit. BéAtrix , qui s*eii aperçut , sans retirer la main qu'elle lai tenait sur une épaule, fit signe avec l'autre à ceux qui étaient présens de ne pds parler et de ne faire aucun bruit. EUe-méme , continuant d'échanger de temps à autre quelques mots avec le confesseur, baissa la voix quoique déjà à moitié éteinte , et le pieux moine attendri par cette aimable sollicitude en fit autant. Béatrix, qui auparavant se faisait à tout instant arranger ses couvertures et ses oreillers, et qui tantôt voulait les relever, tantôt changer de côté, comme font les malades qui ne trouvent jamais de repos nulle part, s'efforçait maintenant de se tenir tranquille dans la position où elle se trouvait, n'osant presque pas respirer de peur de réreiller cet être chéri , sur le visage duquel elle baissait les yeux et arrêtait ses regards avec une affectueuse complaisance*
Lorsque Lauretta se réveilla , le jour commençait à poindre , et on voyait la petite flamme d'une lampe placée à côté du lit pâlir devant la première lueur qui entrait par le vitrage en face.
Lauretta en ouvrant les yeux les tourna avec étonnement autour d'elle, ne sachant pas dans le premier moment où elle était ; mais ils rencontrèrent bientôt ceux de Béatrix qui en lui souriant d'une manière pleine de douceur, lui dit : — Tu es ici avec moi , avec ta chère Béatrix. Lauretta baissa les yeux, peinécet honteuse de ce que la faiblesse de ses membres avait pu , dans cette extrémité, lui faire oublier pendant quelque temps sa maltresse chérie. Mais celle-ci, qui devina la pensée de sa tendre compagne , sut bientôt la consoler en demandant à elle seule les petits services dont elle
avait besoin, et en recevant d'une manière gracieuse tous les soins qu*elle lui prodiguait avec un empressement ingénieux et redoublé.
Une heure après le lever du soleil , elle dit qu'elle se sentait fatiguée et qu'elle voulait se reposer. Elle se coucha, ferma les yeux et s'endormit; mais son. sommeil était lent et suffoqué. Tout à coup on. la vit s'a«giter comme en sorsant : elle releva la tête de dessus son oreiller, puis elle l'y laissa retomber aussitôt. Une sueur froide se répandit sur son visage , la respiration cessa, les battemens du pouls disparurent. Cû fut une frayeur générale , car tout le monde crut qu'elle venait d'expirer. Mais elle n'avait éprouvé qu'un serrement passager de cœur, un évanouissement dont elle revint aussitôt, et voyant autour d'elle les objets de son affection dans le désespoir :
— De quoi pleurez-vous ? dit-elle , me voilà , je suis encore avec vous.
Tous se serrèrent autour d'elle. Après avoir repris un peu de force , elle se tourna vers sa mère , et ajouta :
— Je sens pourtant que la vie m'échappe et que mon heure approche. £h bien ! prenez courage , et recevez mes dernières paroles et le dernier vœu de mon cœur.
Elle ôta de son doigt un anneau , Je présenta à sa mère , et lui dit :
— Il m'a été donné par Ottorino en votre présence ; il est le symbole d'un nœud qui devait durer peu icibas , mais qui se renouvellera dans un monde meilleur... Si jamais il vous est accordé de le revoir, re-
aa.
Le Jeune chevalier arrivait dans ce moment du cbâtean de Binasco avec Visconti , au nom duquel il y avait été retenu prisonnier, et qui était allé en personne le délivrer.
La mourante, frappée par ce bruit soudain, ouvril langoureusement les yeux , et , sans apercevoir Otlorinodont la vue lui était dérobée par ceux qui étaient autour d'elle . elle demanda ce que c'était.
— Remerciei Dieu, s'écria le confesseur attendri. . Vous avez accepté de ses mains la douleur avec résignation et avec reconnaissance , acceptez de même la joie qu'il veut maintenant vous donner, et il vous fera un mérite de l'une et de l'autre.
— Quoi !... Ottorino?... dit l'agonisante faisant un dernier effort pour proférer ce nom.
— Oui , votre époux , répondit le prêtre ; et , s'approchant du jeune homme , il le releva et l'amena auprès d'elle. Béatrix fixa sur lui ses yeux où brillaient un rayon sur le point de s'éteindre, puis elle lui tendit sa main sur laquelle le jeune homme pencha sa figure altérée , mais qui n'était plus baignée de larmes. Après un instant la mourante retira sa main, et , la montrant à son époux , elle indiqua en même temps sa mère, et elle faisait des efforts pour dire quelque chose , mais elle ne pouvait plus proférer distinctement une parole. Le moine devina ce qu'elle voulait , et se tournant vers le jeune homme :
— Elle veut vous parler, dit-il , de l'anneau nuptial qu'elle a consigné à sa mère , et que vous recevrez d'elle. La figure de Béatrix se ranima , elle sourit et fit un signe affirmatif. Alors Ermelinde retira cet an-
neaa de son doigt et le présenta k Ottonno , qui le baisa et dit :
— Il descendra avec moi dans le tombeau.
— Votre épouse tous a aussi légué une prière , continua le prêtre ; elle vous prie d'abandonner ici , si jamais vous en aviez eu la pensée , toute idée de vengeance. La vengeance appartient au Seigneur.
Béatrix tenait ses yeux fixés avec anxiété sur la figure d'Ottorino , qui restait la tête baissée et ne répondait mot; mais le confesseur saisissant au bras le jeune homme irrésolu : — £h bien ! lui demanda-t-il d'un ton grave et sévère , le promettez-vous ? Le promettez-vous à cette femme qui vous appartient, et qui , au dernier pas entre la vie et la mort , entre le temps et Téternité, vous le demande comme une grâce , vous l'impose comme un devoir, au nom de ce Dieu devant lequel elle est sur le point de paraître?
— Oui , je le promets , répondit alors Ottorino fondant en larmes. Béatrix le remercia avec un regard plein d'une douceur angélique qui montrait clairement qu'il ne lui restait plus rien à souhaiter dans ce monde.
Alors le prêtre fit un signe aux assistans qui se remirent à genoux, et il reprit les prières qu'il avait interrompues. Mais, dans un moment de suspension et de silence universel , l'agonisante parut s'apercevoir d'un son comprimé de sanglots qui venait de la chambre voisine. Elle leva un regard lent sur sa mère comme pour lui demander ce que c'était ; mais celle-ci cacha sa tête dans ses mains , car elle n'avait pas le courage de proférer ce nom. Alors le prêtre se pen-
chaDt sur la mourante , lui dit à Yoix basse : — Priez aussi pour lui , particulièrement pour lui : c'est Marco Visconti. Elle inclina avec douceur la tête pour dire qu'elle le faisait déjà , et on ne la vit plus la relerer : elle avait cessé de vivre.
Marco s'éloigna précipitamment, et Ottorino le suivît, poussé, même au milieu de Tangoisse de cette heure fatale, par une pieuse sollicitude pour la yie de son seigneur. Il sentait aussi, dans ce premier moment , le besoin de s'arracher à une yue qui le tourmentait trop , de s'agiter, de faire quelque chose qui le rappelât à lui-même , qui l'aidât pour ainsi dire à conserver quelque ordre dans ses idées égarées par un coup si terrible.
Le grand capitaine , passant sa main sur son front et sur ses yeux , comme s'il avait voulu en ôter un nuage, un brouillard qui les offusquait, traversa à longs pas une terrasse , puis il monta un escalier et s'arrêta à une porte , hésitant s'il devait la franchir ou non. Mais , se sentant tout à coup suffoqué ^ il éprouva le besoin de respirer le grand air, et il continua à monter jusqu'à ce qu'il eût atteint la plate-forme d'une
tour très élevée ; il s'y arrêta , et , tournant les yeux ponr voirie vaste horizon qu'on découvrait de cette hauteur, il regarda pendant quelques instans le soleil enveloppé de nuages enflammés. Il pencha enfin sa léte sur sa poitrine, croisa les bras, et, s'appuyant contre un créneau, il resta long-temps en silence, les yeux arides et immobiles, te visage sévère et décomposé. Sur son vaste front , qui à chaque instant se couvrait de rides par une contraction rapide et presque spasmodique , on aurait pu lire les terribles angoisses qui se succédaient dans son esprit.
Après quelques instans, il aperçut Ottorino qui l'avait suivi et qui, se tenant debout à quelques pas, le regardait en silence; et il lui dit :
— Pourquoi l'as-tu abandonnée?...
-* Elle est entre les mains de ses parens , répondît Ottorino.
^T- C'est vrai , poursuivit Viscontî. Il ne nous sied pas de rester à pleurer , tandis que nous devrions agir. Descends par cet escalier : au premier palier tu trouveras la chambre du juge ; dis à celui-ci de m'eovoyer Pelagrua ; je veiix l'interroger moi-inèn^ ; et toî , reviens avec lui, car tu m'es utile ici.
Ottorino parut hésiter un instant, mais Marco, devinant aussitôt sa pensée , ajouta :
. — Va avec assurance, je sigs que ce reste de vie ne m'appartient pas tant que j*ai des torts à réparer , tant que j'ai surl'ameune dette de sang. Lorsque la douleur sera payéa par la douleur... lorsque... Mais non, Marco ne mourra pas de la mort des lâches , en désespérant comme un mécréant.
Le jenne homme partit , et Marco resta les bras croisés sur la poitrine , attendant que Pelagrua fût amené devant lui.
Pelagrua se trouvait alors dans le château. Nous allons dire comment il s'en était éloigné , et comment il y était rentré.
Après le colloque que Lodrisio et lui avaient eu avec Béatrix , les deux pervers avaient compris qu'il était impossible de tirer de cette malheureuse quelque résolution favorable à leurs desseins criminels. Voyant ensuite ses forces diminuer et défaillir de jour en jour , ils résolurent de se débarrasser tout-à*fait d'elle, parce qu'elle n'était plus dans leurs mains qu'une entrave , qu'un embarras dangereux. D'après ce qu'ils avaient arrêté , le châtelain de Rosate , la nuit même que Marco était arrivé à Milan et précisément pendant qu'il parlait avec Ërmelinde , cacha l'épouse d'Ottorino et sa suivante dans le souterrain où il voulait les laisser mourir , puis il s'en alla à Fallavecchia , petit village près de Rosate , où il entretenait une intrigue amou* reuse, et où il s'arrêta jusqu'au grand jour.
De retour dans le château , et bien éloigné , comme vous le pensez , de se figurer les nouveautés qui étaient survenues pendant ce temps, il fut pris. D'abord il parla haut , mais lorsqu'il apprit que Marco était arrivé et que Ton avait retrouvé Béatrix , il se crut mort.
Deux gardes le placèrent au milieu d'eux et le firent monter sur la tour. Â chaque marche il se recommandait à Ottorîno et le priait de l'aider à soutenir la première fureur de son maître. Arrivé en présence de Marco, il se jeta à genoux devant lui, tremblant et
MikRCO TISCOMTI. T. II. s3
battant des dents; il balbatiait d'une ?oii entrecoupée : ~ Miséricorde! miséricorde! j'ai cru.... je n'ai pas fait cela en mauvaise intention... je voulais seulement... mais ce fut Lodrisio... Lodrisio qui m'a perdu... Pardonnes-moi.... et je vous dirai... et tous verrez....
Mais Visconti , après avoir jeté un regard de colère et d'horreur sur ce misérable , au lieu de l'écouter , se mit à parcourir une liasse de papiers qu'un de ses gardes lui avait remise de la part du juge. Levant ensuite les yeux , il fit signe aux soldats de se retirer , puis il présenta tout le pai{uet tel qu*ii était à Ottorino et il lui dit : — Ce sont tes lettres qu'on a retrouvées dans la chambre de cette malheureuse. — Le jeune homme les prit et se mit à les parcourir.
Cependant Mareo laissa retomber son regard sur le chfttelain , qui était prosterné devant lui et ne cessait de gémûr et de supplier. Le poussant du pied , il hû cria d\uie voix de tonnerre : — Lève4oi » misérable ! — Gelui^i obéit. Â la vue de ce visage , sur lequel même la peur et l'abjection avaient quelque chose de malicieux et de farouche , le seigneur de Rosate sentit bouiUonniir son sang; il fit quelques pas sur la platesforme pour reprendre du cahae, puis il s'arrêta près de lui et commença à riolerroger.
-* Quand est*ce qua Lodrisio est venu ici ^
Mais avant qu'il répondit, Ottorino s'approcha de Marco, et, lui montrant les papiers qu'il venait d'en recevoir, il lui dit en frémissant : — C'est unîmpa* dent mensonge ; ces lettres ne sont pas de moi»
Marco hii arracha des mains ces écrits , et les feuil-
letant sur la figure de Pelagrua , qui après les paroles d'Ottorino tremblait encore plus fort , il lui demanda d'une voix à moitié éteinte par la colère : — De qui sont-elles donc ?
— Ce fut.... commençait à dire Pelagrua en balbutiant , ce fut... pour vous obéir , pour mieux vous servir.
Alors Visconti perdit tout-à-fait la raison.
— Âh ! monstre de Feofer ! — dit-il en rugissant comme un furieux, et en même temps il lui porta un tel coup dans la figure qu'il lui fracassa la mâchoire et le jeta du haut de la tour en bas , où le lendemain on ie trouva mort percé par un des pieux qui étaient plantés dans le fossé.
Marco se retira ensuite dans ses appartemens, où il ne voulut être suivi de personne, pas même d'Ottorino. Il s'y renferma et y resta tout seul jusqu'à une heure très avancée de la nuit, fouillant dans les armoires, revoyant tous ses papiers : il en brûla plusieurs, et il ^n conserva d'autres qu'il apostilla en partie. II écrivit plusieurs lettres et fit son testament, dans lequel , après avoir pourvu d'une généreuse pension la femme de Pelagrua , et après plusieurs legs en faveur de sea écuyers, de ses pages , et des nombreux domestiques qu'il entretenait , il institua Ottorlno son héritier universel. Â minuit il fit appeler le moine qui avait asîsté Béatrix , et voulut se confesser à lui. Cela fait , il ^e jeta sur un fauteuil , où il dormit tranquillement }oviroD deux heures , à ce que dit ensuite un de ses domestiques, qui l'avait veillé secrètement dans une chambre voisine. Lorsqu'il se réveilla , il demanda à boire. On lui apporta de l'eau dans une grande coupe
d*or , et il Tavala d*an trait. Voyant alors qu'il ne pouvait plusrelrouTer le sommeil, ni rester ainsi sa^s rien faire à attendre le jour , il alla sur une terrasse et se mit à se promener en avant et en arrière comaie un homme tourmenté , fixant toujours son attention , au milieu de cette obscurité et de ce silence universel, sur une faible lumière et vers un léger murmure de prières qui venait d'une petite chambre en face.
Cependant Lodrisio , qui était à Milan , tourmenté par mille soupçons , ne voyant pas retourner le messager qu'il avait dépêché au châtelain de Rosate , avait envoyé quelques uns de ses affidés qui s'étaient adroitement informés de tout. Ils lui avaient rapporté que sa lettre était tombée dans les mains de Visconti ; que Béatrix avait été trouvée dans le souterrain , qu'elle était morte bientôt après ; que Pelagrua avait été interrogé et tué par Marco lui-même. Il s'aperçut en conséquence que , toute la machination étant découverte , il n'avait plus aucun moyen de se soustraire à la fureur de ce seigneur terrible , qu'il avait si longtemps trompé avec tant de perfidie et de cruauté. Ce misérable croyait déjà le voir paraître devant lui avec sa colère indomptable pour lui demander raison ; et , bien qu'il fût doué de hardiesse et d'intrépidité, et l'un d^s plus vaillans chevaliers de son temps , il n'espérait pas pouvoir tenir tète à un adversaire de cette trempe, qui était réputé la première lance de Lombardie. Outre cela , si l'on remettait l'affaire au jugement des armes , on aurait divulgué des choses qui l'auraient couvert d'infamie pour le reste de ses jours.
Se voyant réduit à une telle position , ce monstre
embrassa un ^ parti désespéré; et, pour échapper au châtiment qui attendait sa trahison , il en médita et en accomplit une nouvelle , plus lâche et plus abominable que la première.
Il écrivit à Azzone , et, feignant de se repentir de sa félonie , il lui dévoila toutes les trames de Marco pour lui enlever la seigneurie , et lui en offrit les preuves les plus irréfragables dans une infinité de lettres , de notes , et d'autres documens qu'il avait entre les mains. Il lui envoya tous les papiers, et il ordonna à ses do* mestiques de dire à Marco , si celui-ci se présentait pour le voir , qu'il était allé au palais conférer sur des affaires avec le vicaire. Cela fait , il monta à cheval , sortit par la porte Giovia et ne quitta sa monture qu'après s'être mis en sûreté au-delà des confins de la seigneurie de Milan.
Marco , aveuglé par l'angoisse et la fureur , haïssant la terre qui le soutenait , l'air du matin qui frappait son front , le soleil qui se levait et éclairait son chemin , le cœur enflé par un sombre et orageux besoin de vengeance , ne respirant que le sang et la mort , courut à Milair; et , trompé par la fausse annonce qu'il reçut dans la maison de Lodrisio , il s'achemina vers le palais du vicaire, où le lecteur comprend bien comment il était attendu.
Laissant dans une des premières salles l'écuyer qu'il avait conduit avec lui , il s'avança seul et demanda à quelques domestiques Phomme qu'il cherchait.
— Il est là-dedans , lui répondit l'un d'eux , lui montrant une porte et courant en même temps avec un air respectueux la lui ouvrir.
Marco, sans rien soupçonner, avance , en dépasse le seuil et entre dans une longue chambre. Mais , à peine y a-t-il mis le pied que la porte se referme avec fracas, et dans un clin d*œil six hommes armés, tout couverts de fer , le morionsur la tète et la visière baissée , s*élancent sur lui et Tassaillent en même temps de tous côtés. Dans ce premier choc , ils lui firent deux blessures, une dans la gorge, l'autre dans le flanc ; puis ils se serrèrent autour de lui , le saisissant l'un aux épaules , l'autre à travers le corps , un troisième aux jambes pour le faire tomber.
Il porta aussitôt la main à son côté gauche pour y chercher son poignard; mais il ne l'y trouva point, car un des assaillans avait eu ta précaution et l'adresse de le lui ôter au moment qu'il s'était jeté sur lui.Marco se vit perdu, et, ne voulant pas mourir sans se défendre , il leva un poing que personne ne put arrêter, et l'assena avec tant de force sur la tête de celui qui venait de Importer un coup de pointe dans la poitrine, qu'il le renversa sur le plancher comme un taureau frappé parla massue. Mais les autres , continuant toujours à le serrer de près, le traînèrent tout dégouttant de sang près d'une fenêtre qui donnait sur la rue , et le prenant par les bras, parle corps et par les jambes, te soulevèrent de tout son poids, et, lui donnant une forte impulsion , ils le précipitèrent la tête la première sur le pavé , où peu d'instans après il expira.
A Milan, dans la Lombardi«, dans toute l'Italie on raconta ensuite de mille manières la fin de ce glorieux capitaine. L'histoire ténébreuse de son amour se mêla différemment, comme il est facile de l'imaginer, à
celle de sa mort. Plusieurs pensèrent ou feignirent de croire pour flatter les puissans , qui tenaient trop à se décharger de cette infamie, que Marco lui-même, après, avoir tué^ Béatrii dans on accès de fureur jalouse, s*était par désespoir poignardé de sa propre main et précipité de la fenêtre du palais.
Ces bruits furei^t recueillis et transmis par quelque écrivain ou trop crédule ou ami trop timide dé la Térite. Âzario , historien plus réservé, racoi\te qu'on ne peut rien dire de certain sur sa mort, et que d'ailleurs on lui imputait beaucoup de choses qui n'étaient pas vraies , tandis qu'on en passait sous silence plusieurs qui Fêtaient '.
Mais hors de la Lombardiç , où n'arrivait pas la ter* reur des Yisconti , personne ne douta que Marco n'eût été assassiné par ordre de son neveu et des frères de cehii-ci. Jean Yillani , pour ne parler que de lui , qui avait été dans des rapports de familiarité o^vec Marco , à Florence , et qui avait plusieurs fois traité avec lui pour les affaires de Lucques , le dit clairement. Il indique même la cause de l'obscurité et de l'incertitude que l'on rencontre dans les chroniqueurs milanais sur ce point, en sgoutant ces paroles remarquables : u Les « Milanais furent en général très affligés de cett^e mort u malhonnête de sire Marco ; mais la peur réduisit u tout le monde au silence. >»
Nous, pour faire connaître ce qu'on en pensait à
' De cujiM morte certain igaoratur... malla dicebantur quse noi^ faciebat et'multa'faciebat qu» non dicebaotur.
PfiTRi AzAEi , Chronicon, cap. vu.
Lacqses à cette époque , ou pour mieux dire ce qu'en ' pensait uu ménestrel de Lucques , nous rapporterons un âirvente qui fut chanté à un banquet le jour que cette nouvelle arriva dans cette ville.