‹ Marco Visconti histoire du XIVe siècleChapitre 3 sur 6 · T. I. II · texte numérisé non relu

T. I. II

Je couras ouvrira ceux du dehors , qui continuaient à frapper à la porte comme s'ils avaient voulu l'enfoncer. Sept ou huit personnes armées entrèrent et commencèrent à fouiller partout ; mais en entendant dans le verger un bruyant démêlé , elles se dispersèrent toutes et coururent en bas.

Nous ne sûmes plus rien pendant toute cette nuit : on cria , on courut , on frappa de grands coups , pui» le silence se rétablit partout.

Le matin Milan fut tout rempli de cet événement. Dans le verger de Grivello , on trouva deux domestiques de la maison mortsl On raconta même que Marco était déjà en sûreté hors de la grille , lorsque s'apercevant qu'il n'avait plus son casque , il rebroussa chemin , poussa son cheval sur un homme qui l'avait pris , lui donna un grand coup de poing sur la tempe , le renversa par terre comme mort , descendit d'un saut de son cheval , ramassa le casque qui était tombé , se remit en selle et eut encore le temps de se sauver.

 ce point de son récit, Marianne interrompant sod histoire , dit à sa fille : -^ Je te raconterai le reste une autre fois , parce qu'il y a déjà longtemps que nous sommes ici et que ta maîtresse pocirrait avoir besoin de toi. Va donc , va , ma fille.

-^ Non , répondit Lauretta , elle n'a besoin de rien. Je l'ai déjà mise au Itt^ et elle m'a laissée en liberté jusqu'à demain matin ; continuée , racontez^moi comment cela finit.

>— Tu es une bienheurense enfant , tu veux toujours qu'on fasse ta volonté, quand tu t'entêtes à demander quelque chose.

— Allons, soyet bonne mère et achevez de me ra« conter cette histoire.

^- Au moins tires-en wie leçon et apprends que les eniaDS*/***

-<-4)ai , oui , continuez.

— C'est maintenant qu'arrivent les mauvaises affaires pour la pauvre Ermelittde, dit Marianne reprenant son récit; tu vas entendre ee que cette pauvre femme du Swgneur eut à souffrir, et moi aussi par conséquent. Grivello comprit très bien que Marco était venu pour enlever sa fille , et s'imaginant que dans tout ce qu'il avait fait il était d'accord avec elle , il entra dans une fureur sans égale ; après mille menaces il lui dit qu'elle pouvait cesser de penser à Marco, qu'elle ne l'épouserait jamais. Il éclata en injures contre lui et contre sa famille , et il lui signifia qu'elle devait se résoudre à l'une de ces deux choses : ou à épouser, sur-le-champ, le comte del Balzo, ou à être ensevelie dans le fond d'une tour et à ne plus voir la lumière de sa vie, A dire vrai , Crivdlo avait eu aussi un tort ; car dès qu'il avait vu que l'alliance ne pouvait avoir lieu, il ne devait plus permettre à sa fille de parler avec Marco. Mais il le fit pour mieux tromper les Visconti, et de telles choses s'appellent dans mon pays de mauvaisea actions.

— Eh bien ? dit Lauretta pour ramener le récit.

— Eh bien f Ermelinde ne voulut pas entendre parler de manquer à la foi qu'elle avait donnée k Visconti, et son père aussi lui tint parole et la fit renfermer dans une tour. Jusqu'ici ce n'est que ce qui arrive ordinal* rement en pareil cas; la fille est entêtée, le père iné*

branlable : mais moi, qa'aTais-je affaire dans toal cela ? quelle part devais-je y prendre? et pourquoi deyais-je en porter la peine ? Triste chose y ma fille , que d*être obligé de vivre avec autrui , et surtout avec les grands seigneurs! Un beau jour on me prend sans plus de façon , et l'on me jette dans une mauvaise chambre temblable à une prison. On commence à me faire endurer toutes sortes de privations , à me donner toutes sortes de craintes , et tout cela parce qu'on voulait savoir de moi les secrets de ma maîtresse. Je tins bon pendant long-temps , mais petit à petit je me laissai gagner et je commençai à raconter tout ce que je savais depuis le premier jour qu'Ërmelinde avait vu Marco jusqu'à la dernière apparition de celui-ci dans la maison de Grivello , sans rien cacher ni de la foi que les jeunes gens s'étaient de nouveau jurée, ni du partage de la petite chaîne dont ils conservaient chacun la moitié comme signe de leurs engagemens ; bref, je dis tout. A partir de ce jour, je fus un peu plus libre , et l'on me traita avec plus de charité ; mais quant à sortir de la maison , j'étais encore bien loin de le pouvoir. Oa m'y tint renfermée encore six mois , au bout desqueU. on me fit savoir qu'Ërmelinde avait épousé le comte notre maître ; qu'elle désirait m'avoir auprès d'elle, et que si je voulais y retourner comme auparavant cela ne dépendait plus que de moi.

Juge si je me fis prier ! Je fus donc conduite à Limonta, et j'y trouvai ma maltresse , qui ne ressemblait pas à une nouvelle mariée , mais plutôt à un corps sorti du tombeau , tant elle était changée , enlaidie et méconnaissable. Elle éprouva un grand plaisir à me.

revoir et me parla de Marco , qui loi avait renvoyé sa moitié de chaîne. Elle me . la montra. C'était bien la même. Je la comparai avec le morceau qui était resté dans ses mains , et il n'y avait rien à dire : c'était tout-à-fait cela.

Alors elle me raconta la manière dont il la lui avait fait tenir.

Pendant qu'elle était confinée dans 1» tour, on la faisait sortir tous les jours sur la plateforme pour y prendre un peu d'air. La tour donnait sur une petite cour où il n'y avait jamais personne , excepté . la famille du châtelain. Mais un jour, après environ quatre mois qu'elle était prisonnière, on y admit un jongleur qui commença à faire mille tours et qui à la fin jeta en l'air cinq oranges, l'une après l'autre, en les reprenant et en les rejetant toujours pendant qu'il dansait une moresque au son du fifre. £h bien ! tandis qu'Ermelinde, assise entre les créneaux, regardait cette , merveille, elle sentit tomber sur ses genoux une des oranges et vit qu'il y avait écrit sur l'écorce ces paroles : — Marco à Ermelinde. Elle ouvrit l'orange et y trouva une lettre et le mcMrceau de chaîne dont je t'ai parlé.

— Voyez un peu quel imposteur ! dit Lauretta , c'était bien à lui à la refuser après tant de promesses et tant d'emportemens !

— Attends , ne te hâte pas trop ; maintenant tu vas entendre. Ma maltresse me lut cette lettre ( car déjà à cette époque , toute jeune qu'elle était , elle savait lire aussi bien qu'un clerc). Marco disait dans cette lettre

qu'il avait entendu tout ce que son père lui faisait

souffrir i cause de lui , et qu'il ne TOùlait pas être Fauteur de sa. mort. Qu'à dire vrai, lui aussi était vive* ment pressé par ses parens d^épouser une fille du seigneur de Yerona, lequel promettait de les aider à recouvrer la seigneurie qu'ils avaient perdue. Il concluait en la dégageant de sa promesse et en lui renvoyant le signe convenu. Il la priait lui-même d'é* pouser le comte del Balzo , qui du moins , disait-il , n'était pas un ennemi des Yisconti,

— Mais j'avais donc raison 9 reprenait Lauretta.

— Tu ne veux pas me laisser finir.

— Oui, oui , racontez , racontez toujours et je ne souffle plus le mot.

— Écoute bien. Un an après , Ermelinde était un jour à la chasse sur la plaine de Golico, et s'étani éloignée de la compagnie , elle vit venir au devant d'elle un homme à cheval , armé, la visière baissée, qui, arrivé auprès d'elle, s'arrêta^ et lui dit 2 — Je viens demander à la comtesse del Balzo le signe laissé par Marco à Ermelinde. Elle reconnut aussitôt cette voix et pensa tomber de cheval ; mais elle eut encore assez de force pour tirer de son sein la lettre et la chaîne qu'elle portait toujours sur elle , et pour les présenter au chevalier qui lui avait fait cette demande.

— C'était Marco, n'est-ce pas?

— Précisément lui. Il lut la lettre , regarda lu chaîne et grinçant les dents comme une béte féroce , il s'écria : — La lettre est fausse , la chaîne m'a été vo* lée; nous avons été trompés tous les deux. Adieu, Ermelinde, nous ne nous reverrons peut-être jamais plus ; mais si cette fureur qui me dévore me laisse en-

core vivre quelque temps , vous entendrei parler de moi. Il tourna bride , mit les éperoas dans les flancs de son cheval et disparut dans l'épaisseur de quelques buissons.

— Pauvre jeune homme ! s'écria alors la jeune fille tout émue , pauvre jeune homme !

— Avec le temps , continua Marianne , on sut que la chaîne avait été enlevée à Marco pendant qu'il était mortellement malade et qu'elle avait été envoyée à Crivello, devine par qui? par ce même palefrenier qui avait frappé à ma porte cette fomeuse nuit , et qui, s'étant enfui avec Visconti , s'était mis à son service. Pour gagner une somme considérable que Crivello lui avait fait ofl^rir , le maraud trahit son nouveau maître comme il avait trahi Tancien ; mais il n'eut pas besoin d'aller trouver le pape pour faire sa pénitence , non certes. Marco alla le chercher jusqu'en France, où il s'était réfugié et le tua de sa propre main.

«- Cest bien fait, dit encore Lauretta , j'en suis bien aise ; le traître !

— Et le père d'Ermelinde aussi paya chèrement cette trahison. Marco le rencontra après plusieurs années à Trezzo , au passage de l'Adda , et il le perça d'outre en outre avec sa lance.

— Maintenant je comprends , dit la fille, pourquoi , lorsque notre maltresse entend parler de Marco , elle est toute saisie et bouleversée. Mais comment avait donc fait le jongleur avec ses oranges ?

— Ne le devines*tu pas ? Ce fut une double malice de Crivello pour donner plus de couleur à la chose , et pour faire tomber sa fille dans le piège.

— > Oh ! que de détoors ! que de ruses pour perdre une pauvre créature ! dit encore Lauretta; et ayant rendu grâce à sa mère pour sa condescendance , elle courut aussitôt auprès de Béatrix et lui raconta ce qu'elle venait d'entendre

Maintenant que nous sommes arrivés au point oà ce Marco, dont nous avons parlé tant de fois, commence à paraître sur la scène , à se mêler à nos per-^ sonnages et à prendre part aux événemens que nous allons raconter , il est nécessaire que nous présentions pour ainsi dire sa biographie et que nous reproduisions quelques uns de ses traits à nos lecteurs.

Marco Yisconti , second fils de Matthieu-le-Grand , avait toijyours suivi son père avec fidélité et dévoûment , tant dans sa bonne que dans sa mauvaise fortune , et il avait toujours été son fils chéri. Il était d'un caractère généreux , d'un esprit prompt , d'une grande agilité de corps , toujours le premier dans tous ces exercices qui convenaient si bien à un gentilhomme de cette époque. Dès sa première jeunesse il se faisait pardonner son incontestable supériorité par la modestie de ses manières , vertu que rehaussait encore la splendeur de sa naissance , la beauté de son visage et la grâce de toute sa personne. Mais malheur à celui qui traversait ses. desseins , qui s'avisait de s'opposer à son naturel passionné, impétueux, indomptable dans la haine et dans l'amour ! Son père seul , tant qu'il vécut, put en adoucir la fougue par l'autorité de sa parole.

Vaillant et heureux condottiero, Marco acquit avec le temps un nom glorieux parmi les premiers capi-r

taines de son siècle. La plus célèbre de ses nombreuses entreprises fut ceUe du siège de Gènes, qu*il fît et soutint avec une habileté et une persévérance admirables contre les effbrts réunis des armes de l'Église, des premières villes guelphes d'Italie et du roi Robert de Sicile. Ce fut dans cette occasion que , le prince lui ayant fait signifier que s'il ne quittait aussitôt le terri* toire génois il devait s'attendre à le voir dans peu sous les murs de Milan, Marco répondit que sans faire tant de chemin ils pourraient se rencontrer à tout instant sous les murs de Gênes. Il le défia formellement à se battre avec lui corps à corps, ce qui, selon les historiens, irrita grandement le roi , qui jugea du reste convenable d'en demeurer là»

Galéas, frère atné de Marco, qui succéda à Matthieu dans la seigneurie de Milan , supportait avec peine la renommée que son frère cadet acquérait chaque jour , et il se plaignait souvent à son père de ce qu'il confiait à celui-ci la fleur de ses troupes et les plus belles entreprises. Pour cette raison il avait toiyours existé entre les deux frères une aversion secrète.

Mais Matthieu étant mort dans des temps bien difficiles, excommunié par le pape , peu sûr de la fidélité des siens , pressé de tous côtés par ses ennemis , ses fils sentirent le besoin de rester unis. Marco se réconcilia avec son frère aîné et lui fut d'un grand secours dans les guerres que celui-ci eut à soutenir pendant plusieurs années contre l'Église et les émigrés lombards.

Mais aussitôt que Galéas se vit raffermi dans ses domaines héréditaires , il se rendit , par ses manières

lyranniqQes et pdr les taxes exorbitantes qu'il imposait, odieux aux Milanais, qui regrettaient déjà leur ancienne liberté. Marco de son côté ne pouvant supporter la domination de son frère , qui voulait commander seul dans un état qu'il lui avait conservé au prix de son sang, se réunit aux mécontens pour commencer quelque innovation. Lorsque les chefs gibelins de plusieurs villes d'Italie allèrent solliciter Louis de Bavière, élu empereur, de descendre en Italie pour les secourir, Marco (à ce que racontent plusieurs chroniques) se rendit avec eux à Trente, et il accusa son frère auprès de ce prince d'entretenir des menées secrètes avec le pontife pour se réconcilier avec l'Église et trahir la cause des gibelins et de Tempire. Ce fut en conséquence de cette accusation , disent toujours les mêmes chroniques, que Louis, arrivé à Milan, fit saisir Galéas, son fils Aiione, et ses deux frères Lucchino et Jean, et les ayant fait renfermer dans les prisons de la forteresse de Monza , il réorganisa la province , et en conféra la seigneurie à son vicaire le baron Guillaume de Monteforte.

Mais plusieurs écrivains contemporains ne partagent pas cette opinion, et affirment que Marco lui-même fut arrêté par ordre de Louis de Bavière, qui le fit mettre en prison avec ses firères et son neveu. Quelques uns disent qu'il parvint à s'échapper ; d'autres prétendent que ce fut Louis de Bavière qui le fit élargir.

Ce qu'il y a de certain, c'est que peu de temps après, lorsque l'empereur passa de Lombardie en Toscalie et puis à Rome , où il commit la trop fameuse folie de faire déposer Jean XXII , et de faire nommer un autre

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pape de son choix, Marco Visconti était de sa suite et ea grande faveur auprès de lui. 11 ne cessait de le solliciter lui-même, ou par le moyen de ses amis , et particulièrement de Custruccio Castrocani , seigneur de Lncqnes, afin qu'il fit cesser la dure captiyité de ses parens.

Il fut enfin exaucé , et, après huit mois de souffrances , l0s Visconti sortirent des fameuses prisons appelées Fours-de-Monza. Ces fours étaient de mauvaises chambres , disposées Tune sur Fautre aux différens étages de la forteresse, dans lesquelles on descendait par un trou pratiqué dans la voûte et qui étaient tout-à-fait obscures. Les voûtes en étaient si basses, les parois si rapprochées qu*on ne pouvait s'y tenir droit lorsqu'on était debout » ni s'y étendre lorsqu'on voulait se coucher. Il fallait rester toi^jours accroupi et ramassé , ce qui était un tourment inexprimable. Galéas , qui avait fait bâtir lui-même ces lieux terribles, pour y tourmenter les prisonniers d'état , fut le premier à en faire l'épreuve , accomplissant ainsi une prédiction iqn'on avait répandue pré^ cisément dans le temps où on les construisait.

Consumé par les peines endurées pendant son emprisonnement , Galeas mourut sous Pistoie, peu de mois après sa délivrance. On découvrit à cette occasion , à Milan , où le baron de Monteforte s'était déjà rendu insupportable , un parti formidable en faveur de Marco.

MaiS; soit que le nom de ce grand capitaine et l'affection même des Milanais pour lui fissent ombrage à Louis de Bavière ; soit qu'il ne pût pas espérer de do-

miner à son gré un caractère comme celai de Marco; soit qu'il n'osât point changer l'ordre de saccessioa déjà établi par l'usage; soit que les seigneurs gibelins lui rendissent suspecte le fidélité de Marco ; soit enfia que les deux frères de celui-ci , Lucchino et Jean , qui naturellement devaient préférer la seigneurie de leur jeune neveu Âzzone , eussent capté l'empereur par de larges promesses d'argent, dont il était toujours avide, et qui , à cette époque , lui était plus nécessaire que jamais; Louis de Bavière nomma pour son vicaire, dans la ville de Milan , Âzzone Y isconti , fils de Galéas , lequel s'obligea à lui payer une somme considérable pour l'investiture.

Les Milanais en furent très mécontens ; et Marco , irrité contre l'empereur, contre son frère , son neveu et les seigneurs gibelins , commença à nouer de secrètes intrigues avec la ville de Florence et avec le cardinal Bertrand du Poggetto, légat du pape en Lombardie ; et il en obtint, à ce qu'il parait , de larges promesses d'hommes et d'argent pour l'aider à s'emparer des états paternels.

C'est à ce point que notre histoire le prend.

Dttorino, qui à Tappel de Marco, était âccoam à Milan , se rendit au palais de celui-ci ; et laissant Lupo dans un petit salon avec quelques soldats, il passa dans une chambre écartée où le mattre de la maison se tenait en ce moment , occupé à dicter une lettre à un vieux secrétaire.

Marco était d'une taille élevée : son âge à cette époque était de quarante-cinq ans , ou peu au dessus. Si les peines d'une vie fatigante et orageuse avaient 6té à son visage cette première fraîcheur , ce premier feu , cette lueur joyeuse et hardie de la jeunesse , elles y avaient substitué une gravité sévère et pourtant douce ; une fierté modérée, quelque chose de mélancolique qui annonçait le mécontentement habituel de son ame , mais qui était pourtant sans amertume et sans fiel.

Sur ce visage maigre , et peut-être trop pâle , res-

T. I. • la

sortait une barbe noire , souple et épaisse , deux sourcils bien étendus , et deux yeux foudroyans; ses joues prenaient parfois la vive couleur de la pourpre , et manifestaient ainsi les émotions intérieures. Dans ces momens-là , il paraissait rajeunir : cette rougeur fugitive ramenait sar sa figure quelque chose de sa beauté primitive, et découvrait un singulier mélange de commandement et de timidité.

Mais celui qui aurait vu ce visage , lorsque la colère le saisissait, se tranformer tout d'un coup; qui aurait vu sa pâleur habituelle se fondre dans une pâleur encore plus sombre , son front se rider, ses yeux s'obscurcir et briller d'un éclair sinistre ; celui-là aurait cru voir la surface unie et tranquille d'un lac quand un coup de vent vient la frapper soudainement et y susciter la tempête.

Il portait un grand habit de velours noir, ouvert par devant et doublé de petit gris. Par dessous il avait un pourpoint de soie serré autour de ses reins par une ceinture dans laquelle se trouvait un de ces poignards qu'on appelait alors miêéricordeê^ parce qu'ajurès avoir renversé l'ennemi ils servaient à l'expédier en loi donnant , comme on dit» le coup de grâce.

Sa tète était découverte , et l'on voyait ses cheveux noirs, partagés sur un front ample et majestueux, descendre également des deux côtés jusqu'à l'extrémité des oreilles , en suivant les contours de son visage.

Lorsqu'Ottofino entra, il lui fit un signe de la main pour l'inviter à s'asseoir, et il lui dit : — Dans un instant je suis à toi. Il s'approcha ensuite de son se^ crétaire qui , soulevant la plume , regardait son sei-

gneur en face comme s'il ayait voahi se retirer, et il lui dit : — Non , non , continuez toujours , mon cousin que voilà doit tout savoir. Il se remit à dicter les dernières paroles d'une lettre que l'on devait envoyer à Bologne au légat du pape. La lettre était écrite dans le latin barbare de cette époque , et les phrases qui la terminaient , et qui furent entendues par Ottorino , étaient les suivantes que nous traduirons de notre mieux.

«c Gastel Sepîo et la Martejana obéissent encore à ma u voix (ces districts étaient des fiefs de Marco); les (c amis de la république ne sont pas encore détruits , (f le lion dort ; mais lorsque je l'aurai réveillé il fera u entendre ses rugissemens jusqu'au Vatican. L'ivrou gne et l'imberbe ( c'était ainsi qu'on désignait ordiu nairement à Milan Louis de Bavière ) s'en mordra ti bientôt les poings. Vive l'Église, et meurent les traite très à la partie : c'est mon ancien cri de guerre. »

Pour comprendre là force de ces derniers mots, il faut savoir que Marco les avait hautement prononcés huit ans auparavant , lorsqu'après avoir vaincu les ar* mées du pape, il fondit sur quelques émigrés milanais qui avaient combattu au milieu d'elles. Ces paroles acquirent à cette époque une grande célébrité, et firent dès lors comprendre que Visconti n'était pas ennemi de l'Église , quoiqu'il portât les armes contre elle.

Lorsqu'il eut fini la lettre , le secrétaire sortit , et Marco dit en souriant à Ottorino : —Te voilà enfin de retour ! il fallait absolument t'ènvoyer un ambassadeur, n'est-ce pas?

— Je n'ai pas cra répondit le jeune homme en

s'excasant.

— C'est bien, ta es ici et je te pardonne tout. Ils échangèrent quelques autres phrases à la suite desquelles Marco , mettant familièrement une main sur l'épaule de son cousin , lui raconta les motifs qui Ta^ valent déterminé à se réconcilier avec le pontife d'A* Yignon , et lui fit part de tous ses nouveaux desseins.

— Vive donc le pape Jean! s'écria Ottorino ; mais... et Nicolas Y, celui pour qui nous nous sommes donné tant de peine jusqu'ici, que deviendra-t-il?

— Ce qu'il est véritablement , un schismatique , un hypocrite.

— Il faudra donc que nous allions à l'école nous aussi pour apprendre le jargon des guelphes.

— De cette manière on nous bénira de nouveau, dit Marco.

— Oui , mais ensuite , l'autre nous excommuniera, répliqua Ottorino.

Le célèbre capitaine, prenant alors un maintien grave , ajouta : — Tu comprends bien que le pape légitime est celui d'Avignon. Il a persécuté mon père, toute ma famille , tous nos amis , il nous a excommuniés , il a prêché la croisade contre nous, il nous a fait tout le mal qu'il a pu; mais il n'a pas cessé pour cela d'être le véritable pontife. Grois<-tu que, pendant tant d'années que je restai son ennemi, je fusse en paix avec moi-même, sachant que j'étais excomnqinié par l'Église?

Le jeune homme qui n'avait jamais soupçonné rien de semblable dans l'ame de son glorieux cousin,

le regardait en face tout étonné; mais l'autre continua d'un air troublé. — La mémoire de mon pauvre père a toujours attristé la joie de tous mes triomphes. Tu sais combien- cette tète vénérable, qui fut pendant si long-temps en butté aux foudres du pontife , s^'était ^evée au dessus de celles de tous les autres princes de l'Italie. Vainqueur des armes temporelles de son ennemi , il en méprisa toujours les spirituelles* Mais lorsque, comblé d'années, il sentit s'approcher son dernier- jour, lorsqu'il sentit le monde fuir devant lui, alors il s'effraya de ce qu'il avait dédaigné toute sa.vie.^ Oh ! je n'oublierai jamais la nuit qu'effrayé par:de terribles fantômes, il fit réunir tout le clergé de Monza dans l'église de Saint-Jean , et s'agenouillant devant l'autel , il récita le symbole de notre foi, protestant de« vouloir mourir dans le sein de notre sainte Eglise » pleurant à chaudes larmes de ne pouvoir^ après sa. mort, poser sa tête sur une terre sacrée. Si tu avais vu ce visage tranquille au milieu des périls, serein aurailieu des amertumes de l'exiL, subjugué dans ce moment par une mystérieuse terreur !

Ottorino.ne savait que penser, et sans la passion que Marco mettait dans ses paroles, il n'aurait pas cru que ce qu'il disait fût sérieux. .

— Four moi , dit à la fin le jeune homme, j'ai toujours pensé que la chose était comme on l'affirmait; que Jean était l'hérétique et Nicolas le véritable pape. C'est ce que j'ai toujours entendu assurer par tous nos docteurs et par vous. qui, tout soldat que vous êtes, pourriez en apprendre même aux docteurs. Dès mi^

première jeunesse j'ai constamment combattu contre

ce Inenhenreux pape qu^on disait être le faux , et qui maintenant va devenir le véritable. Je ferai probablement aussi comme vous ; que vous dirai-je ?

Marco sourit tristement , puis il reprit : — Nous devons en savoir gré à ces lâches, à ces ingrats gibelins qui nous ont poussés forcément dans le bon chemin. Sais-tu que c'est le pape lui-même qui m'a Ofuvert spontanément les bras ? qui m'a promis le secours des troupes de l'Église pour m'aider à conquérir le domaine paternel? Et ne crois pas que je me fie aveuglément à un homme qui a toujours été mon ennemi ; je me fie à la force des circonstances qui l'obligent à se réunir à moi. La puissance de Louis de Bavière diminue tous les jours. Plusieurs de ses fauteurs taxéa , ruinés , trahis par lui , abandonnent ses drapeaux. Les Milanais demeurent encore fidèles à ce prince , mais il dépend de moi de les faire révolter contre lui; oariis commencent a connaître enfin de quel c6té est la justice et la foi , et ils sont fatigués de l'interdit.

— Malgré tout cela , répondit Ottorino , la ville est encore toute pleine de prédicateurs , qui parcourent les rues et les places, réunissant le peuple et déclamant toutes sortes de mauvaises choses contre Jean XXII. J'en ai entendu un tout à l'heure tout près d'ici qui en débitait de bonnes , disant que Jean était un homicide, un nécromancien et que saîs-je encore?

— Eh bien ! tu entendras bientôt une autre cloche. —Quoi donc?

—Tu entendras prêcher contre Nicolas en faveur de Jean.

— Je voudrais bien voir cela ! ce ne sera pas si aisé.

— Sache, répliqua Marco, en prenant un air de confidence , que le pape a permis à quelques prêtres de rentrer dans le district pour qu'ils m'aident dans mon entrq>rise , sans pourtant qu'ils la soupçonnent. Je les dirige secrètement par le moyen de l'abbë de Saint-Victor , el ils commencent à se répandre pour ramener les hommes égarés dans le bon chemin.

— Mais si Âzzone faisait saisir les premiers qui oseront se montrer , et s'il les obligeait à se taire ? demanda Ottorino.

— Il s'en gardera biep ; car il craint trop le peuple , et s'il l'osait , ce serait tant pis pour lui ; car de leur sang même surgiraient denombreux vengeurs. Croistu qu'ils craignent la mort? Qu'est-ce à la fin que la mort ? ne l'affrontons-nous pas mille fois sur le champ de bataille pour quelques pouces de terre , pour un nom vide , pour un caprice d'enfant? et celui qui a en Tueune récompense éternelle!... Mais ici il s'arrêta , baissa la tête et resta quelque temps en silence. Lors* qu'il la releva, le feu qui animait auparavant son visage avait disparu. Se tournant vers son cousin d'un air /roid, mêlé d'amertume et presque de malignité, il reprit ainsi : — Au surplus , Avignon a fait dans le temps passé un si grand nombre de mai^yrs pour m'abattre , qu'il peut bien maintenant en faire quelques autres pour me remettre debout. Voudrais-tu le lui imputer à crime ?

— Non, certes! je disais seulement Au reste....

vous savez bien que je ne suis qu'une épée dans votre main.

— Et moi je m'en servirai avec confiance, car j'en

connais depuis loBg-temps la bonne trempe. Je te dirai ensuite tout ce qui a été réglé avec notre cousin Lodrisio. Il commencera à armer ses vassaux sous prétexte de porter secours , en cas de besoin , à son frère l'abbé dei Saint- Ambroise qui envoie une troupe de gens armés sur le territoire de Limonta , pour châtier ces vilains de leur révolte. Toi qui viens de là, tu connais sans doute cette affaire ?

— Parfaitement , et en vérité j'en suis très fâché pour ces pauvres montagnards qui ont été tirés par les cheveux, et si l'on poavait

— Que veux-tu! c'est un caprice de l'abbé, et dans ce moment il nous est si utile.

— Et je verrais avec beaucoup de peine, continua le jeune homme , que le comte del Balzo , qui demeure tout près, eût à en souffrir quelque désagrément.

—Oh ! à propos, dis-moi quelque chose de ce comte del Balzo ; est-il toujours aussi bavard que dans sa jeunesse?

— Pauvre homme ! répondit Ottorino , ne pouvant pas dire non, et ne voulant pas dire oui.

— Et Ermelinde , sa femme , tu l'as vue , n'est-«e^ pas ?

— Si je l'ai vue! j'ai été environ quinze jours dans sa maison : c'est un ange , c'est un véritable ange de bonté.

Marco se leva , fit quelques pas dans la 4:hambre , puis il reprit : — Est-il donc vrai que Béatrix lui ressemble tant?

— Elle est exactement comme sa mère.

— Tu m'en as écrit de grandes choses deVarenna....

A propos, ton.... comment rappelles-ta?..>. ton Pelagrua, que tu m'as recommandé, je Fai placé dans mon château de Rosate. Il a l'air très éveille et peut-être

pourrais-je m'en servir Du reste, je ne suis pas trop

content de tous les éloges que tu donnes à Béatrix ; c'est une petite infidélité à la fille de Franchino Ruseoni qu'on me dit tout-à-fait éprise de toi. Je veux que ce mariage soit conclu au plus tôt, et de cette manière Gomo sera plus sûrement avec nous.

Ottorino ne répondit pas un mot.— Il me vient une autre idée. Dis-moi, ton comte del Balzo est-il toujoursun guelphe enragé comme lorsqu'il était jeune?

— On ne peut pas davantage.

— Alors il faut le faire venir à Milan , dit Marco : dans ce temps-ci un gentilhomme riche, d'une familleillustre, qui parle de tout à tort et à travers, qui connaît tant soit peu les lois et les décrétales, et qui a tou^ jours été guelphe jusqu'à la moelle des os , est un véritable envoyé du ciel : tâche de le. faire venir. '

— Il est difficile qu'il le veuille. Il mène une vie si tranquille au milieu de ses. montagnes l

^ Tu veux dire par là, si je ne me trompe , qu'il aura peur de venir dans une ville encore toute gibe* line? £h bien ! fais-lui une peur encore plus grande et il viendra. Dis-lui qu'une bande d'enragés se met en chemin pour Limonta, et qu'elle y fera le diable à quatre; que l'abbé de Saint-Ambroise est persuadé qu'il a favorisé la révolte de ses vassaux; enfin, donne-lui la chasse et fais-lui prendre le vol de. ce côté-ci .

— Je ne voudrais pas, répondit Ottorino avec hési-

tatioa , être cause fu'il Iqi arrivât quelqae malbewr.

— GoBune tu es devenu craintif, mon cousin! lui dit Marco en le fixant dans les yeux, tomme tu es soigneux de la tranquillité de cet ami ! Cest bien ! s'il vient, tant mieux ; sinon, je ne t^en dis pas davantage. Que Tabbé le déteste , c'est un fait ; que la troupe qui va à Limonta soit informée qu0 dans le château il y a de l'argent , c'est aussi un fait* Ainsi, qu'il fa^e ses réflexions et qu'il choisisse ee qui lui convient.

Ici il se tut , comme s'il n'avait plus rien à dire et s'il ne voulait plus rien entendre ; de sorte qu'Ottorino s'inclina respectueusement, prit congé et s'en alla.

En repassant dans la petite salle, où il avait laissé son écuyer , un grand bruit qui s'y faisait cessa tout à coup. Les damoiseaux et les soldats saluèrent respectueusement le cousin 6» leur seigneur , et Lupo le suivit.

— Qu'était-ce que tout ce vacarme? demanda Ottorino à Lupo lorsqu'ils furent sur l'escalier.

— Rien, répondit Lupo, c'était Bellebuono, soldat de votre cousin Lodrisio , qui, pendant qu'on jasait et que l'on buvait, ne sachant pas que je suis de Limonta, a débité dej choses de l'autre monde contre mon village.

— Et que disait-il , cet ours mal peigné ?

—Il disait que les Limontins sont des hérétiques et des poltrons, bref, un tas d'ii^ures ; et il ajoutait qu'il est chargé d'aller les mettre à la raison , qu'il vent donner un Limontin à chacun des soixante lanciers qu'il conduira avec loi, pour que chacun pende le sien, et qu'il veut en garder une douzaine pour lui afin de les pendre de sa propre main.

— La détestable langae , ditOfttoriiio , c'est comme la cloche du gedlier qui ne se met en branle que pour le mai. Et ne loi as-tu rien répondu?

-^ Je lui ai répondu qœ le métier de bourreau lui allait bien , qu'il en avait tout Tair et les habitudes ; mais qae s'il mettait les mains sur un de mes montagnards il s'en mordrait les doigts* Et là-dessus , un mot après l'autre , nous nous échauffâmes tant que je le régalai d'une bonne gourmade qui lui a enflé l'œil , et c'est pour cda qu'il faisait tout ce tapage comme si je l'avais assommé.

— Tu Jones trop volontiers des mains , mon ami.

— C'est vrai , je. comprends que j'ai mai fait; mais qui aurait pu y tenir ? je vous assure qu'il tarait arraché des soufflets à nn manchot, et sans le respect que je dois à la maison , ma foi ! je lui aurais repassé le dos du haut en bas à ma manière.

— ' Eh oui ! vrument ^ que voulais-tu faire de plus ?

— C'est bien , c'est bien , répondit Lupo , il est possible que nous nous rencontrions à Limonta , si le diable l'y porte : dors je lui donnerai son reste. Quelque temps après ils se rencontrèrent en effet, et Lupo tint sa parole. Lorsqu'il en sera temps nous l'accompagne- Toos là aussi; maintenant nous devons y aller tout seuls pour y trouver le comte del Balzo.

Il reçut dans ces jours-*là un envoyé de Milan avec lequel il s'entretint long-temps en secret. Il annonça

ensuite à sa femme, sans entrer dans aucune explica-

tion , qu'il fallait se préparer à partir le lendemain pour Milan; toute la maison fut aussitM sens dessus dessous , pour faire les préparatifs du voyage. Enne-

Hade , étonnée et mécontente de cette résolution imprévue , «'efforça en vaki d'en apprendre la cause. Lorsqu'on parla du chemin qu'on prendrait, elle pr(H p6sa d'aller par le Uc jusqu'à Lecco , et en suite de Lecco à Milan. De ce côté, au moins , il y avait une route. C'était i la vérité une route creuse , remplie de boue , qui , à chaque instant , paraissait se transformer «n fossé et où les chevaux s'enfonçaient jusqu'au ventre; mais dans ces temps-là toutes les routes ressemblaient à celle-ci , qui , quoique bien mauvaise, était pourtant la meilleure de toutes celles que l'on pouvait prendre. Le comte qui , depuis la frayeur qu'il avait éprouvée sur ce malheureux icueil de Marcate , avait pris en grippe le lac et les bateaux , comme un buveur notice qui , le lendemain du jour où il s'est enivréponr la première fois , déteste le vin et les bouteilles ; le comte ne voulut pas en entendre parler , et l'on se décida à prendre les sentiers de la montagne de la Valassina et à se rendre à Milan par Canzo et Invergio.

Mais cette route ne manquait pas non plus d'inconvéniens : sans parler du péril que couraient les montures en franchissant et en descendant certains sentiers diflGiciles et à précipice, il y avait un auU*e danger encore bien pire , c'était d'être dépouillé par certains petits seigneurs des environs. A cette époque , chaque petit propriétaire qui avait quatre manans à sa solde voulait aussi faire la guerre , et à défaut de mieux il la faisait sur les grandes routes comme Renier da Corneto et Renier Pazzo, dont parle le Dante. Temps malhenreux où l'on n'était pas encore parvenu à com-

prendre que dans certaines choses c'est le peu qni fait le mal. Il en est de même de Pair ; car si toqs en recevez an filet par one petite onvertore , il vons donne des douleurs et des maux de tète, une fluxion de poitrine et TOUS envoie parfois à l'autre monde ; tandis que si vous vous plonges au milieu de l'air il vous rétablit tout-à-fait et vous redonne la vie.

Le comte et sa famille se mirent en route de bon matin avec une suite d'environ vingt personnes. En montant et en descendant par les sentiers sinueux de la montagne , tantôt ils suivaient les courbures inéga^ les d'un vallon , tantôt ils traversaient à sec le lit de quelque petit torrent , recouvert de cailloux blancs ^ tantôt ils se perdaient au milieu de l'épaisseur de verdoyans bosquets d'oliviers , de lauriers et de myrtes. Souvent quelque massif leur dérobait la vue du lac ; mais il reparaissait soudain à leurs yeux lorsqu'ils franchissaient une hauteur, ou lorsque la montagne s'abaissait , ou lorsque les arbres devenaient moins touffus. Le lac s'offrait alors k \eot9 regards vaste et parfois entrecoupé par la verdure des arbres qui le masquaient en partie , et toujours varié dans ses aspects par des golfes , des promontoires , des bateaux , dont les lon<^ gués traces sillonnaient sa superficie tranquille , et par des cabanes et des petits villages qui se miraient dans ses eaux.

Béatrix , plus émue qu'elle ne l'avait jamais été, à la vue d'objets si chers qu'elle abandonnait pour la pre* mière fois , laissait errer avec une joie craintive son imagination dans l'avenir, au devant duquel elle marchait , et de temps à autre tournant son regard vertf

MAflGO VI8COMTI T. I. * ]3

Vancienne tour du châteaa de son père pour la salaer encore une fois , elle paraissait avoir le pressentiment qu'elle ne devait plus jamais la revoir.

Lorsque nos voyageurs arrivèrent au pont delaMalpensata sur le Lambro , ils rencontrèrent deux pêcheurs de Varenna qui , en revenant de Monza avec l'argent qu'ils avaient tiré de leur pèche delà semaine, avaient été volés dans le voisinage. L'un d'eux , après avoir raconté son malheur, dit au comte qu'il avait pour lui une lettre qui était restée dans son pourpoint enlevé par les voleurs.

', — De qui était-elle? demanda le comte.

— Je ne sais de qui elle était , répondit le pécheur, elle m'a été remise par le fils de votre fauconnier sur le marché de Monza.

— Lupo était donc à Monza ?

— Oui, il y était avec ce chevalier,.... ce beau jeune homme qui a été si long-temps dans votre château.

Béatrix tressaillit, mais elle cacha son trouble; cependant , lorsque la compagnie allait se remettre en route , elle dit à sa mère en désignant les pécheurs : — Pauvres gens ! ils n'auront pas de pain pour leurs petits enfans , dois-je leur donner quelque chose?

— Donne-leur pour l'amour de Dieu ; ce sera une charité bien appliquée.

La jeune fille prenant une pièce d'or la donna à celui qui avait prononcé les paroles qui avaient causé son émotion et lui dit : — Moitié pour chacun , et priez le bon Dieu pour nous.

' La dernière fois que nous avons parlé d'£rmelinde

«t de Béatrfx , nous les avons laissées brouillées. La mère boudait la fille qui avait commis la faute d'aller à la chasse sans son consentement , et la fille entêtée faisait la boudeuse et la dépitée. Mais celle-ci ne put soutenir long-temps l'expression du visage de sa mère, expression plus douloureuse que sévère ; et le surlendemain du départ d'Ottorino , elle lui raconta , tout émue , comment elle avait été entraînée contre son intention à lui désobéir, sans qu'elle pût savoir de quelle manière cela s'était fait. Elle avoua tout à sa mère, et alla même jusqu'à lui montrer la lettre qu'elle avait trouvée entpe les feuillets du Dante.

Ermelinde la lut. Ottorino avouait dans cette lettre qu'il y avait eu entre lui et la fille de Franchino Rusconi quelques propositions de mariage; mais il ajoutait que les engagemens n'étaient pas encore assez avancés pour ne pas pouvoir les rompre convenablement. Il lui disait que désormais il était fermement résolu à n'épouser qu'elle. Il s'excusait de l'inconvenance de lui avoir écrit avant d'en avoir obtenu la permission de ses parens , et il l'assurait qu'il la leur demanderait aussitôt qu'il pourrait se flatter de ne pas lui être désagréable.

Ermelinde promit à sa fille , de la manière la plus affectueuse , de travailler à ce qui pouvait la rendre heureuse. Elle l'engagea pourtant à ne pas trop espérer, de peur qu'il ne fût pas aussi facile que le jeune homme le croyait, d'écarter une négociation de mariage conduite par Marco, seigneur altier, peu habitué à la contrariété , et qui avait en outre d'anciennes causes de rancune contre leur famille. Pour toutes ces raisons ,

Ermelinde recommanda à sa fille de se laisser diriger par elle; celle-ci promit de lui obéir eo toutes choses.

De cette manière , Ermelinde lui avait rendu toute sa tendresse, et pendant le voyage elles s'entretenaient familièrement comme d'habitude.

Mais le comte, dès qu'il fut débarrassé des deux pécheurs de Varenna, cemmença à réfléchir en lui-môme sur ce que pouvait contenir cette lettre qu'ils avaient pour lui. — Serait-il arrivé quelque désordre à Milan, Ottorino me manderait-il de ne pas y entrer pour le

moment? Qui sait? Il conclut qu'il fallait quitter

le chemin direct pour aller jusqu'à Monza , et avoir une entrevue avec le jeune homme avant de rien résoudre.

Ils arrivèrent à Monza sur la place de Saint-Jean vers l'heure de yépres , et ils aperçurent une grande foule réunk autour d'un prêtre , qui , du haut d'un banc, prêchait avec beaucoup de chaleur. Le peuple en vovant la cavalcade abandonna le prédicateur et courut au devant des nouveaux arrivés , pour savoir qui ils étaient, d'où ils venaient, o& ils allaient, et dans un instant nos voyageurs furent environnés d'une nuée de curieux importuns. Ermelinde, pour se sous* traire à cet ennui et à cette vexation , trouvant l'église ouverte , dit à son mari : — Nous autres femmes nous attendrons dans l'église pendant que vous allez chercher Ottorino. Dépècbei-vous pour que nous puissions nous remettre en chemin et être à Milan , s'il est possible , avant la nuit.

— YonleZ'^vous entrer dans l'église en temps d'interdit? dit le comte ; mais il le dit à voix basse, car

ne sachant pas comment cette foale de gens mal vêtus qui l'entourait pensait sur ce point , il ne voulait pas risquer de s'attirer quelque désagrément.

Sa femme , sans tenir compte de ce scrupule , prit sa fille sons son bras , fit signe à Lauretta , à sa mère Marianne et au fauconnier de les suivre , et passant au milieu de la foule, ils entrèrent tous dans l'église de Saint-Jean.

L'autel principal était paré : les lampes et les torches étaient allumées , et on entendait les chanoines psalmodier dans le chœur comme aux temps ordinai*res 9 car à Monza , de même qu'à Milan , tout le clergé était pour l'antipape Nicolas Y , et regardait Jean XXII comme légalement d^osé ; il ne se souciait guère de l'interdit lancé par lui.

Ermelinde hésita un instant , ne sachant si elle de* vait retourner sur ses pas, pour ne pas encourir l'excommunication lancée contre ceux qui assistaient aux offices divins célébrés par des prêtres schismatiques pendant l'interdit. Mais bientôt elle se dit à elle-même : Après tout , je ne viens que pour trouver un refuge , comme je le chercherais dans une maison et sous un portique. Puis sans plier le genou ni faire le signe de la croix, elle s'assit sur un banc et fit asseoir sa fille à cêté d'elle.

Là-dessus la mère de Lauretta , qui était tout infatuée des maximes d'un autre de ses enfans appelé . Bernard, auquel un moine schismatique de Saint* Ambroise avait enseigné quelques imparfaites notions théologiques , se sentit tout enflammée d'indignation. £llc tira fortement la robe de sa fille , qui , ayant vu

ses mattresses s'asseoir , était sur le point d'en (aire autant, et l'obligea à s'agenouiller à côté d'elle ; puis elle jeta un regard de colère sur son mari , qui était resté debout et qui , les mains derrière le dos , s'a* musait à regarder en l'air en examinant les sibylles et les prophètes peints au-dessus des corniches. Enfin , ne pouvant plus se retenir , elle commença à murmurer entre ses dents : — Se tenir ainsi à l'église ! comme si l'on entrait dans une étable ! Quelle honte!

— Taisez-Yous ; que notre maîtresse ne vous entende pas, lui disait Lauretta à l'oreille.

— Je ne veux pas me taire , et tu ferais mieux de faire le signe de la croix et ie réciter quelques oraisons. £t ton père qui est là tout ébahi , et qui regarde en l'air comme Une buse.

— Allons , finissons , répétait sa fille ; récitez vousmême quelques oraisons si cela vous fait plaisir, mais finissez.

— Non , je ne veux pas finir ! C'est une honte de voir des chrétiens se tenir à l'église de cette manière. Si tu avais entendu ce que ton frère disait hier au

soir, si tu l'avais entendu ! Mais on ne veut pas

l'écouter.

Sa fille , voyant que lui répliquer ne servait qu'à l'exciter toujours davantage et à lui faire élever la voix , prit le parti de se taire et de la laisser exhaler sa colère. En effet cet expédient réussit. Les murmures de la vieille devinrent toujours moins fréquens et plus faibles , et à la fin elle se tut tout-à-fait.

Béatrix en attendant était toute bouleversée ; je ne saurais dire si c'était par l'espoir ou par la crainte de

voir bientôt Ottorino paraître devant elle. Toutes les fois qu'elle entendait la porte de Téglise s'ouvrir et se refermer derrière elle , elle se disait, c'est lui ! Le feu lui montait au visage et un tremblement saisissait tous ses membres. Elle prétait l'oreille au frottement des pieds qui s'approchaient et il lui paraissait distinguer les pas de son père, et le bruit connu d'une autre démarche. Sa respiration devenait haletante, son cœur paraissait vouloir s'élancer hors de sa pmtrine. Ceux qui venaient d'entrer arrivaient jusqu'à elle, effleuraient sa robe et passaient : ce n'était pas lui. Alors elle reprenait sa respiration , relevait sa figure pour éprouver de nouvelles palpitations , et de nouveaux ébranlemens aussitôt qu'elle entendait une autre fois les portes s'ouvrir et quelqu'un s'av^cer.

Mais tout à coup le chant uniforme et alterné des voix qui psalmodiaient derrière l'autel ^ fut couvert par un tapage tumultueux qui se faisait sur la place. Ceux qui sont dans l'église se retournent ; quelques uns se lèvent et sortent ; les chanoines gardent pen-^ dant un iustaut le silence ; un d'eux paraît , s'appro^ che de la balustrade dans l'église , et comme tout est tranquille il retourne dans le chœur , et le chant recommence. Lorsque tout à coup on entend un fracas vers les portes qui s'ouvrent précipitamment et un flot impétueux de peuple armé de bâtons et de pierres se jette dans l'église , semblable à un fleuve qui a brisé ses digues.

En tète de tons les autres s'avançait le prêtre quà prêchait sur la place. C'était un vieillard défait dont les cheveux en désordre tombaient sur son front et

qui tenaii ua crucifix dans sa main gaucbe et une épée dans sa droite. Il criait d'une voix tonnante et qui dominait le bruit général : — Sortez, schismatiques! sortez, fils de Bélial, prêtres de Moloch ! Et la foule orageuse lui faisait écho en criant aussi : — Sortez, schismatiques ! sortez! sortez! Et ils couraient tout autour pêle-mêle les uns les autres, fracassant les bancs, jetant des pierres dans les vitrages coloriés des grandes fenêtres, déchirant les nappes des autels, et renversant les chandeliers et les croix. Ce fut à Tautel principal qu'ils causèrent le plus de dévastation* Ces furieux envahirent le chœur, arrachèrent les chanoines de leurs stalles , et les chassèrent à coups de pied et à coups de poing. On en voyait rouler sur les marches, traînés par les cheveux. Les surplis, les fourrures, les berrets, les bréviaires volaient de tous côtés.

Lorsque celui qui avait suscité cet orage vit que l'on avait tout dévasté , il monta sur une table et se mit à prêcher de nouveau , adressant des éloges à la foule pour ce bel exploit et l'exhortant à cesser désormais tout dégât. Mais il avait beau prêcher , personne ne l'écoutait et l'on continuait à parcourir l'église comme si c'eût été une forteresse prise d'assaut. Les plus déterminés pénétrèrent dans la sacristie, brisèrent à coups de massue les armoires , d'où ils tiraient les ornemens et les vases sacrés pour les partager entre eux tumultueusement comme ils auraient fait d'uq butin.

Le prêtre imprudent s'y précipita , et leur cria : — Frères, vous avez rempli une œuvre de bénédiction, pourquoi la gàteriez-vous par le sacrilège ? déposez

ces oroemens. — Ils sont eicooimuniés aussi , s'écria un bel esprit , il faut les chasser de Tégllse. £t tous applaudirent à ces paroles.

Dans ce moment le prédicateur voyant un jeune homme qui avait caché sous son manteau un calice , et qui s*en allait , se mit devant lui et lui cria : — Au nom des deux pouvoirs représentés par ce Christ et par cette épée, je t'ordonne, homme scélérat, de rebrousser chemin. Mais l'autre le frappant d'un grand coup de poing sur les tempes, le fit tourner comme une toupie, et lui répondit: — Et moi , au nom de cette autorité que voilà , je t'ordonne de me laisser passer.

~ Il te les a donnés les deux pouvoirs , n'est-ce pas? lui dit un autre. Le prêtre entra dans une colère épouvantable et appela toutes les malédictions du ciel sur ces méchans , qui le laissèrent parler long-temps et qui commencèrent enfin à lui répondre par des coups, des soufflets, des coups de pied, et à le chasser tout abymé et meurtri.

En attendant , il se passait hors de Téglise quelque chose de plus étrange encore. Bernard , le fils du fauconnier qui était venu de Limonta avec le comte del Balzo , avait rencontré à sa première entrée à Monxa une de ses connaissances avec laquelle il s'entretint quelque temps ; de sorte que lorsqu'il arriva sur la place de Saint- Jean on y faisait déjà toute cette bagarre dont nous avons parlé. Il vit quelques prêtres déchirés, sang] ans , fuir de tous côtés ; il demanda ce que cela signifiait , et on lui dit que c'était les chanoines de la basilique qu'on chassait de cette manière , à cause de leur obstination à officier pendant l'interdit, —r Com->'^

ment , dit-il eo lai-méme , une ville qui a toijgours été pour Nicolas Y, pour la bonne cause , passer ainsi tout à coup à un tel excès? Il espéra que ce ne serait qu'une fermentation passagère, et pensa qu'il pourrait faire revenir ces furieux. L'indignation et la vanité lui obscurcirent l'esprit, et ce quUl n'avait jamais fait à Limonta , ou tous les cœurs étaient endurcis dans le scbisme, et où il n'y avait aucun espoir de les toucher, il voulut le tenter à Monza. Tel qu'il se trouvait, avec une cuirasse de fer sur sa casaque , avec une espèce de bonnet d'acier qui encadrait sa figure terreuse et stupide , semblable à un épouvantail pour les corbeaux, il monta sur uii banc et commença à prêcher.

Lorsque notre Bernard vit sortir de Saint-Jean le prêtre qui avait suscité tout cet orage et qui n'avait pas été capable de l'apaiser ; lorsqu'il le vit si maltraité , poursuivi par la foule qui hurlait après lui , il pensa que ce ne pouvait être qu'un des chanoines qui souffraient pour la bonne cause. Il descendit en con>séquence de son banc , alla au devant de ce malencontreux et il lui baisait les habits et les mains.

Mais quelqu'un de la foule, qui s'aperçut de sa méprise , lui cria que ce prêtre n'était pas un chanoine de Monza , mais bien celui qui savait attiré sur les chanoines tout ce désastre. Bernard se retira alors plein d'horreur, s'écriant: — J'ai donc baisé un serpent venimeux , en croyant baiser une colombe ! •

— C'est toi qui es l'aspic, le dragon, le basilic, se mit à crier l'autre beaucoup plus fort, toi , fauteur du schisme et de l'hérésie.

Et c'était à celui qui crierait le plus haut , sans que

ni l'un ni l'antre voulût ralentir un instant sa toîx : la populace riait et les excitait. Â la fin , un de ces marauds poussa fortement dans le dos le fils du fauconnier qui tomba par terre les Jambes en l'air , au milieu des hurlemens et des battemens de mains qui éclatèrent de tous côtés plus bruyans que jamais.

On entendit tout à coup quelques voix qui apaisèrent immédiatement ce tapage : — Place ! holà ! retirez-vous, ouvrei le passage ! C'était Ottorino qui arrivait à cheval avec le comte del Balzo et trente soldats environ.

A leur arrivée , la foule se dispersa sans bruit. Lnpo qui était à c6té de son seigneur reconnut aussitôt son frère qui secouait ses habits barbouillés , et ramassait son casque , et il lui dit : — Vous ne voulez jamais garder votre langue entre vos dents : vous n'avez que ce que vous méritez.

— Si tu étais arrivé un instant plus tôt , répondit Bernard , tu m'aurais prêté ton bras.

— Tu aurais plutôt besoin que je te prétasse un peu de cervelle , répondit Lupo.

Ottorino était entré dans l'église avec les cavaliers qui le suivaient, et galopant du haut en bas des nefe , pénétrant dans les. chapelles et jusque dans la sacristie 9 et dans le chœur , il en chassa à coups de plat de sabre et de lance tous ces pillards qui s'y étaient établis.

Les dames , que nous avons laissées dans l'église au moment où le premier flot de peuple y pénétrait, s'étaient réfugiées dans une chapelle dont le fauconnier avait promptement fermé les grilles pour les mettre

en sèreté, tandis que tout dans Féglise était livré au pillage. Quelques misérables s'étaient présentés là aussi en demandant ayec menaces qu'on leur ouvrit la grille de la chapelle; mais Ambroise avait tiré sa bonne dague et il en frappait ceux qu'il ne pouvait éloigner par de bonnes paroles. Il ordonna pourtant à sa fille de renverser sur fautel les chandeliers et les croix qui servaient de prétexte à ces marauds pour vouloir pénétrer dans cette chapelle. Lauretta obéit aussitôt, quoique sa mère la grondât, et lui dit que l'on ne devait pas prendre part à cette profanation , et que c'était le cas de souffrir plutôt le martyre.

Biles restèirent ainsi renfermées pendant Iong«temps^ jusqu'à ce que , par bonheur, quelques hommes de la suite du comte qui étaient accourus dans Téglise , les aperçurent et vinrent se placer devant la grille avec leurs armes prêtes. Cette vue fit passer aux destructeurs l'envie d'essayer de prendre ce poste*

Il nous est pénible d'avoir été obligé d'entretenir aussi longuement nos lecteurs de ces profanations insensées et impies , et nous ne voudrions pas qu'on nous accusât de ne pas les avoir présentées avec la gravité convenable* En retraçant une pareille scène , qui n'est certainement pas une des plus scandaleuses parmi tant d'excès qui se succédaient dans ces temps malheureux , nous avons voulu que le lecteur pût en tirer une juste appréciation de la vérité. Nous avons voulu lui en laisser une impression forte et pénible , comme on la reçoit en lisant les chroniques des contemporains. Pour que cette impression fbt telle , elle ne devait être fii mitigée par des ménagemens^ ni adoucie par aucune

réflexion morale. La moralité résulte d'elle-même pour celui qui veut la chercher.

La famille du comte et sa suite continuèrent leur voyage vers Milan , et Ottorino , qui n'avait réussi à rien faire à Monza , s'offrit , comme on le pense bien , pour les accompagner.

— Je vous assure que je ne vous ai pas écrit d'autre lettre que celle que vous avez reçue à Limonta , par le moyen d'un de mes serviteurs , disait au père de Béatrix le jeune chevalier qui était à cheval à ses côtés.

— Pourtant, répondait le comte, ces pêcheurs de Varenna, dont je vous ai parlé, disaient précisément avoir une lettre de vous qui leur avait été remise par Lupo lui-même sur la place du marché de Monza.

On fit venir Lupo , et on apprit que la lettre avait été envoyée par lui à son père pour le conjurer de se mettre en lieu de sûreté. Il l'avait fait écrire , à Monza, par un prêtre de sa connaissance , et il l'avait remise à ces pécheurs.

— Ah ! maintenant je CQmprends , dit le comte ; et continuant à parler à voix basse avec le jeune chevalier : — Dites-moi un peu , lui demandait-il , que m'avez-vous écrit? que l'abbé de Saint-Ambroise

— Est tout-à-fait hors de lui , dit Ottorino , et maintenant ici , à Monza , je viens d'apprendre que , cette nuit , on embarquera à Lecco les soixante lanciers qu'on a désignés pour aller exterminer les pauvres Limontins.

— Miséricorde! mais moi^ comment puis-je être compromis ! ce n'est pas ma faute si ces montagnards

obstinés n'ont pas voulu se soumettre à toutes les volontés de leur seigneur.

*— Que voulez-vous que je vous dise? Le cardinal vous en veut à vous aussi.

— Malheureux que je suis ! mais je vous le répète , je n'y suis pour rien. Il dit que je les protège! Soyez SÛT que de votre lettre et de tout ce que votre envoyé m'a dit de vive voix, je n'ai pas soufflé le mot à qui que ce soit.

T- Gomment ! à Limonta on n'en sait donc rien?

— Rien.

— Dans ce cas, il faut dépêcher de suite quelqu'un pour les en avertir , dit le jeune homme.

-!- Non , par pitié ; si on les trouve sur leur garde y qoi pourra 6ter de l'esprit du cardinal que l'avis ne leur en soit venu de moi? et comme il m'a déjà pris en grippe

Mais Ottorino , sans l'écouter , dit i son écuyer : — Il faut que tu coures tout de suite à Limonta, avertir tes compatriotes de l'orage qui les menace; rebrousse chemin; prends un cheval frais à Monza, et dépêche-toi.

— Non, non, répétait le comte, vous voulez me perdre. L'abbé sait que Lupo est fils d'un de mes serviteurs....

•^ Il est mon écuyer, répondit Ottorino , je plrends cela sur moi.

-r Réfléchissez à une chose , continuait le comte , à l'heure qu'il est , ils sauront déjà tout.

— Ne m'avez-vous pas dit qu'ils ne soupçonnaient rien?

— C'est-à-dire.,/... Moi, vraiment , je ne le sais

pas Hais il est probable qu'ils auront reçu quelque

avis de Lecco. Oh ! ils l'auront reçu , ils l'ont reçu sûrement , je parierais qu'ils l'ont^reçu.

— De toute manière il vaut mieux s'en assurer , ré^ pliqua le jeune chevalier.

— Comment ! ce pauvre Lupo aller aiod dans l'obs-r

curité, au milieu de ces précipices! ajouta le

comte en insistant toujours.

— Ne vous souciez pas de cela , dit en l'interrompant le fils du fauconnier , je laisserai mon cheval au pren mier village où la nuit me surprendra et j'avancerai à pied. Comment donc ! ne pourrais-je pas faire une dizaine de milles, lorsqu'il y va de la vie de tant de pauvres gens ? Il tourna aussitôt son cheval et le mit au galop*

— Alors Ottorino s'approcha d'Ermelinde et lui fit part de tout ce qui venait d'être dit et du motif qui occasionait le retour soudain de Lupo. Il tAdiait d'adresser en même temps la parole à Béatrix; de donner à la conversation une direction qui l'obligeât d'y pren^ dre part aussi. Malgré tous ses efforts, Béatrix non seulraaent n'ouvrit jamais la bouche , mais ne leva pas même les yeux sur lui , les tenant baissés et recueillis; Ermelinde , de son côté , après avoir entendu tout ce qui regardait les affaires de Limonta ,' paraissait vouloir laisser tomber tous les autres sujets de conversa* tion , et répondait sèchement et froidement , autant que sa courtoisie naturelle le lui permettait.

Le jeune homme découragé par ce maintien se perdait dans un labyrinthe de conjectures. — Béatrix n'a

peat«étre pas reça ma lettre ? Peat-étre dédaigne-t -elle mon amonr ? Sa mère ne troure-t-elle pas cette alliance convenable ? L*aurait-on déji destinée à un autre?

Pour sortir au plus t6t de ce doute , il prit le comte à l'écart et commença tout doucement à lui parler d« sa fille. Il finit par la lui demander en mariage. Le comte se répandit en éloges sur la famille et sur la personne même du jeune homme , mais il finit par lui faire comprendre en hésitant qu'il n'aurait pas voulu pour rien au monde se faire une querelle avec Marco , qui, selon ce que lui avait dit sa femme, avait déjà en vue pour lui un mariage de son choix.

Ottorino répondit qu'il espérait obtenir le consens tement de Marco, qui, dans cette affaire, n'avait d'autre hêt que celui de le rendre heureux ; mais que de toute manière il était maître de lui-même, et que malgré le respect qu'il avait pour ce seigneur , il n'é* tait ni son vassal ni son fils , et voulait se marier à son gré , que Marco l'approuvât ou non.

En entendant cette conclusion le comte fit une gri^ mace comme s'il avait voulu dire : — Mon cher ami , tu peux faire le fier-à-«bras si tu veux, pour moi je n'ai aucune envie de me casser la télé contre les murailles. Il se borna cependant à lui dire :

— C'est bien , c'est bien , nous en parlerons à notre aise.

Mais le jeune homme , qui s'aperçut de la mauvaise impression (Hroduite sur le comte par ses dernières pa* rôles f tâcha aussitôt de les redresser. Il dit d'abord que lorsque Marco saurait que celle pour laquelle il voulait rompre le précédent traité de mariage était

une fille du comte Oidrado del Balzo , il n'aurait aucune objection. Il ajouta que Marco avait beaucoup demandé de ses nouvelles et témoignait un grand désir de le voir à Milan , ou il paraissait que les choses commençaient à tourner en faveur du pontife Jean. Enfin il lui laissa entrevoir à demi que Ton comptait sur lui à cause du crédit dont il jouissait.

Je ne vous dirai pas si notre ami s'épanouit de joie. Le brave homme avait l'habitude de se vanter luimême , mais il n'avait pas celle de s'entendre flatter par les autres. Son visage étincelait de ce sourire embarrassant qui se glisse en nous lorsque la louange vient nous chatouiller ; de ce sourire que chacun s'efforce de déguiser et de retenir pour cacher la trop stupide expression de sa vanité, mais qui débofte malgré nous comme pour nous dépiter , et empoisonner par le malaise qu'il nous cause les plus heureux momens de notre vie et cette douce satisfaction d'amour-propre qui arrive si rarement et avec tant de peine.

— Écoutez, répondit enfin le comte, à la vérité

Marco me fait plus d'honneur que je n'en mérite

Au reste je vous l'ai bien dit que nous étions amis depuis notre première jeunesse. Quoi qu'il en soit , si je suis bon à quelque chose , je suis tout à son service.... £t à Pégard de ce dont vous me parliez pour Béatrix , je vous répète que pourvu qu'il n'y ait pas d'obstacle de sa part , je vous la promets dès à présent , et je m'estime fort heureux de la placer si honorablement , si à mon gré ; car vous savez combien je vous estime et je vous aime... etËrmelinde aussi , je vous réponds qu'elle en sera très contente.

En attendant , la compagnie était arrivée à Milan. Le comte alla descendre à la Brera del Guercio, où était sa maison , et le jeune homme courut tout droit f;bez Marco Yisçonti,

Aussitôt que Marco eat vu entrer Ottorino dans sa chambre où il était tout seul , occupé à parcourir quelques papiers , il se leva et allant courtoisement aa devant de lui :

-~ Déjà de retour ? lui dit*il. £h bien, comment vont les affaires de M onsa ?

— Tout le monde y est mécontent, répondit le jeune homme , mais personne n'ose lever la tète de peur du duc de Tech.

— Â qui as-tu parlé ?

— Aux chefs du parti guelfe que vous m'avez indiqués: à Guztno Gavazsa, à Monegbino Zeva et à Berasio Rabia ; et aussitôt que ce dernier pourra venir sans réveiller les soupçons , il se rendra à Milan pour conférer avec vous sur ce qu'il y a à faire.

— Et le peuple? quelles nouvelles m'en donnes-tu?

— De très mauvaises : ce prêtre Martin que vous y

avez envoyé pour faire Fapôtre pourra vous en dire quelque chose. C'est un miriacle s*il est sorti vivant des ongles de la populace qu'il s'était mis à catéchiser.

— Sont-ils donc si fanatiques pour l'antipape Nicolas?

— Ce n'est pas qu'ils tiennent plutôt pour Nicolas que pour Jean ; mais c'est une poignée de brigands qui ne veut que pécher dans l'eau troubls. Et ici Ottorino se mit à raconter tout ce qui était arrivé dans l'église de Monza.

— Canaille ! répétait Marco en souriant au récit de ces prouesses. Toujours la même partout. C'est bon. Maintenant ce qui m'importe , c'est de brouiller l'écheveau et de bien l'embarrasser. Nous le débrouillerons ensuite à une meilleure occasion. Et ce pauvre Martin

—Je vous donne ma parole qu'ils lui ont fait passer l'envie de prêcher et qu'il s'en souviendra long-temps.

— Il est vrai, répondit Marco, qu'il a été bien maiadroit. Faut-il donc avoir les cheveux blancs pour savoir que le peuple soulevé est une bête difficile à mener, et que le moindre mal qu'il puisse commettre, c'est de voler ? Il faut le laisser faire, par Dieu, il faut le laisser faire. Mais , après tout , y a-t-il un si grand mal que de temps à autre il entre dans les poches des pauvres gens un peu de cet or et de cet argent qui s'entasse, tous les jours, dans les sacrisities en forme de lampes, de chandeliers et de croix ? Ne pourrait-on pas être tout aussi bon chrétien et n'avoir que des lampes de verre ou de terre et que des croix ou des chandeliers de bois? Enfin cet or, cet argent, d'où

esl-il sorti, je le demande ? Ce qui m'importe, c'est que le peuple ne soit pas attaché de cœur au schisme.

— Quant à cela, tous pouvez être tranquille ; il ne sait pas, je crois, ce que signifient ni le pape ni l'antipape.La preuve, c'est qu'après avoir maltraité ce pauvre Martin qui prêchait pour Jean contre Nicolas, ils commençaient à en faire autant pour un autre qui s'était mis à prêcher pour Nicolas contre Jean. C'était un montagnard venu de Limonta avec le comte del Balzo; et, si je n'étais pas arrivé à temps , ils allaient l'arranger d'une belle manière.

— Le comte del Bazo est donc ici?

— Nous venons d'arriver ensemble. •

— Tu le vois, le moyen que je t'ai suggéré a produit son effet. Maintenant qu'il est ici, ce sera ma faute si je n'en profite pas. Il faudra que je commence;.... écoute,.... il est à Milan avec toute sa famille, n'est-ce pas?

— Oui, avec toute sa famille.

— Demain , je donne un petit repas d'amis ; ne pourrais-tu pas t'arranger de manière à y venir avec lui?.... Ermelinde,.... certes je ne puis espérer de la voir, mais.... cette Béatrix dont tu m'as conté tant de merveilles , pourrais'-tu la décider à accompagner son père?

Ottorino, qui ne demandait pas mieux , assuré qu'il était que Marco, s'il voyait la jeune fille, objet de son amour, lui pardonnerait facilement de refuser la fille de Rusconi, promit aussitôt de tout faire pour réussir.

Le lendemain, il alla de bonne heure chez le comte pour lui dire que Marco l'attendait ce jour même avec

Béatrix. Afin de lai présenter cette invitation comme une grande fa?enr , ii loi ditqne c'était une distinction, un honneur qui lui vaudrait beaucoup de crédit à Milan et <}u*il n'y avait pas -moyen de s'en exempter.

Brmelinde, A qui le comte fit part de la chose Comme déjà arrêtée , n'eut rien à y opposer. Sa fille était comme fiancée à Ottorino qui l'avait formellement demandée , et il était juste et naturel qu'il souhaitât de la présenter à son seigneur pour qu'il agréât cette alliance et qu'il consentit à la rupture de tout engagement antérieur. Cependant , lorsque Ërmelinde se représentait sa fille en présence de Marco , elle sentait son cœur palpiter d'une frayeur mystérieuse , causée par ses souvenirs et ses pressentimens. Quand elle donna son consentement à Béatrix qui était elle-même toute troublée parce qu'elle avait entendu dire de cet homme, il lui sembla prononcer une sentence qui devait décider de sa destinée : en la voyant partir , ses yeux se remplirent de larmes^

Marco Visconti attendait l'heure du dîner dans une «aile de son palais > au milieu d'un cercle des jeunes gens les plus eonsidérables de Milan. Toujours splendide dans la manière dont il traitait ses amis et les seigneurs du pays , il avait alors accru sa magnificence , qui allait jusqu'au faste et à la prodigalité , pour se faire des partisans et pour frapper la multitude , qui se laisse aisément éblouir par tout ce qui a de l'éclat. Les historiens remarquent que dans la somptuosité de ses fêtes et de ses banquets ^ dans le luxe des habits et des chevaux, dans la pompe de sa suite de damoiseaux, de pages et d'écuyers, il surpassait de i)eaaooup Son ne-

▼en Âxzone, qui avait été nommé seigneur de Milan.

Un des principaux personnages de ce cercle était Lodrisio Yisconti , frère de l'abbé intrus de Saint* Àmbroise , qui était le conseiller le plus écouté par Marco , ainsi que son instigateur principal dans toutes les menées sécrètes qu'il arait ourdies. C'était un homme d*un aspect superbe , âgé d'environ quarante ans , courageux de sa personne , mais d'un esprit tur^ bnlent , inquiet , qui avait déjà fiiit beaucoup parler de lui et qui était destiné k acquérir plus tard une trop infime célébrité. Il détestait depuis long-temps Ottorino , soit à cause de la préférence que lui accor*dait Marco, sur l'esprit duquel il aurait voulu dominer seul , soit pour certaine contestation qu'ils avaient eue ensemble, au sujet de la succession du fief de Gastel*letto , surle Tessin , fief qui était enfin échu à Ottorino. Marco avait tâché de les raccommoder , et depuis quelque temps ils paraissaient réconciliés ; mais Lodrisio n'avait pas déposé son ancienne rancune et était ton* jours aux aguets pour saisir l'occasion de perdre son rival.

Un page annonça l'arrivée du comte del Balio. Tous les yeux se tournèrent vers la porte et on le vit entrer tenant sa fille par la main. Marco se leva tout troublé pour aller au devant d'eux. A la première apparition dé Béatrix qui s'avançait les yeux baissés et le visage couvert d'une modeste rougeur , il crut voir Ermelinde elle-même, et il en fut tout boukversé. Se maîtrisant aussitôt , il accueillit le comte avec une dignité affable, on air empressé et un regard amical, mais qui imposait le respect. Il rendit à sa fille tous les honneurs

qu'on rendait aux plus nobles demoiselles , en s'entrétenant avec die d'une manière aimable , jusqu'à ce que les pages vinssent annoncer que le repas était servi. Ou passa alors dans une autre salle. Marco fit asseoir Béatrix à sa droite, et le comte delBalzo à sa gauche, et tout le monde prit place autour de la table.

Nous ne nous arrêterons pas à décrire l'ordre de ce banquet qui n'égalait certainement pas la somptuosité des banquets alors usités dans les occasions solennelles, mais qui néanmoins était tel que de nos jours il pourrait faire honneur à la plus riche et magnifique cour de l'Europe.

On y voyait des nappes et des serviettes avec des broderies , des franges , des glands et Tarmoirie du jserpent au milieu ; de petits vases précieux ; des plats en or et en argent chargés de mets de toute espèce , assaisonnés de saveurs bizarres et coloriés de manières diverses , des poissons dorés , des paons artistement recouverts de leurs plumes et posés avec un tel artifice qu'ils paraissaient vivans , jusqu'à ce qu'on les vit tout à coup dépouillés et fumans sous le couteau des sénéchaux ; du gibier et de la venaison , un petit ours avec les poils légèrement argentés , les ongles et les dents dorés et le feu daos la bouche. On versait sur les mains de chaque convive des eaux parfumées, et on remplissait de vins exquis de superbes coupes en métaux précieux , sculptées , ou en cristal , sur lesquelles étaient peintes des fleurs , des animaux et des vignes ea réseaux. Tandis que les convives vidaient les derniers verres , douze damoiseaux avec les pourpoints et les bas à couleurs rouge et blanche entrèrent

dans la salle et apportèrent les cadeaux de la fête. L'un conduisait une couple de lévriers , de chiens d'arrêt ou de limiers avec les colliers en velours brodé , avec les attaches et les laisses en maroquin à fleurs ; Fautre tenait sur sa main de beaux autours , des éperviers , des faucons , des gerfauts dressés à différentes chasses, avec les liens rouges et les lanières blanches , leurs chaperons ornés de perles, des grelots d'argent; et une plaque du même métal, sur laquelle était sculptée Farmoirie du serpent , brillait sur leur poitrine ; un troisième avait une épée avec la poignée dorée , un autre un casque d'acier ; d'autres portaient de petits manteaux , des casaques de laine avec les cordons en soie , les petits boutons en perles et les glands en or '. Lorsque les pages arrivèrent avec les présens, Marco s^aperçut qu'il n'y avait rien qu'on pût offrir à une noble demoiselle ; et il fit signe à l'un de ses écuyers, qui s'étant éloigné un instant reparut en apportant

' Celui qui veut connaître la magnificence et la profusion de cette époque doit lire dans nos chroniques la description du ban> qaet donné par Galéas Yisconti sur la place de l'Arinço, lors du mariage de sa fille Violante avec le prince Lionel , fils du roi d'Angleterre. A la première table , où était assis Pétrarque avec les princes et les principaux barons , il y eut diiL-huit services et à chacun de ceux-ci de nouveaux cadeaux ; outre la profusion d'habillemens , de fourrures précieuses, de caparaçons, d'armures complètes en argent , de vases et de bassins en argent et en or émaillés , on distribua vingt pièces de drap de soie et d'or , une quantité de fleurs en perles , en rubis , en diamans ; douze boeufs gras , soixante-six chevaux , six grands coursiers de guerre et six gros chevaux de joute , enfin deux fameux chevaux , Tun appelé Lion, Fautre AMé, qu*on offrit au marié.

une couronne de perles sur un bassin d*or. Alors Marco se leva , prit la couronne entre les deux naains, plia un genou devant Béatrix et se relevant aussitôt la plaça courtoisement sur sa tête en disant : — Dieu conserve la reine du banquet ! et tous les convives répondirent par des applaudissemeos.

Après cela il pria la jeune fille de rendre agréables ( nous répétons ses propres paroles) ses pauvres dons en les offrant de sa main aux chevaliers et aux barons qui honoraient son banquet de leur présence. Marco lui-même, servant d'écuyer à Béatrix, raccompagna tant. autour de la table, et prenant des mains des pages les dons qu'ils avaient apportés , il les lui présentait tandis que la jeune fille, avec une grâce infinie, les offrait successivement à celui qui se trouvait devant elle , et qui recevait le présent en mettant un genou en terre et en baisant l'extrémité de la robe de la charmante donatrice. Ottorino eut un casque d'acier avec la visière émaillée , et on remarqua que la main de la belle reine tremblait extraordinairement en le lui offrant, mais on en attribua la cause au poids de cette pièce d'armure trop lourde pour le bras délicat d'une demoiselle.

Le dernier à recevoir son présent fut le comte del Balzo , pour qui Marco avait réservé un superbe faucon étranger. Il le prit des mains de sa fille , avec un genou plié , lui baisa comme les autres l'extrémité de la robe , mais en se relevant il ne put contenir sa paternelle satisfaction , et lui jetant les bras au cou , il lui donna un baiser sur le front en lui disant : — Ma fille, Dieu te bénisse! Sur quoi il s'éleva de nouveau,

dan» toute la salle, des acclamations et des applaiid»-.. semens*

Lorsque le bruit fut apaisé, Marco dit à la jeune fille : — Très belle et très gracieuse reioe , serais-je le seul, parmi tous ?os admirateurs, qui ne recevrait aucune faveur devons ! Si ma demande n'est pas trop indiscrète , puis'je espérer d'obtenir de vos mains un ruban , un nceud, un fil, un signe quelconque qua vous m'acceptes pour votre cbevalieret votre vassal?;

La demoiselle fut toute confuse et presque effrayée, mais son père lui dit : — Vite , détache quelque

cbose voyons, un de tes bracelets. £Ue obéit et

détacha de son poignet gauche un ruban brpdé en or; Marco plia le genou et le reçut de ses Bdains.

Apr^ qu'on eut desservi, la société se partagea en^ diff'érens groupes , et Ton commença à discourir sur les nouvelles du jour. On parla du p^pe et de l'antipape, et le comte del Balzo s'empara aussitôt de -la conversation, fit parade de tout son savoir, et débita toute sa doctrine canonique. Tous ces jeunes geus, qui ne comprenaient rien au-delà de leur épée et de leurs chevaux , étaient ébahis de sa merveilleuse érudition. Mais à la longue on se fatigue d'admirer ; peut-être même n'y a^-il rien dont on se fatigue si vite, sur-r tout quand on admire de confiance et sur parole. Les auditeurs s'aperçurent qu'ils avaient aussi une langue et commencèrent , l'un d'un côté , l'autre de l'autre , à se détacher du cercle qu'on avait fait autour de l'orateur , de sorte que l'auditoire se réduisit à trois ou quatre personnes , et celles-ci encore, au premier moment où le comte fut obligé de faire une pause, s'éclip-

sèrent poliment et allèrent se réunir à un nouveau cercle qui se formait des déserteurs du premier.

L'on y parlait d'une joute qu'on avait annoncée dans ce même jour, pour fêter la nomination d*Âzzone Visconti comme vicaire impérial. Après plusieurs questions et plusieurs réponses , Lodrisio , tirant de son sein une feuille en parchemin : — Voilà , dit-il , voilà le cartel conune il a été publié par les orieurs.

Toute la société se pressa autour de Lodrisio , qu i commença à lire.

u Maintenant écoutez , écoutez , messieurs les prince ces , les barons et les gentilshommes , car je vais « vous faire connaître la grande et noble passe d'ar- «( mes , le combat public et la joute qui auront lieu , « à Milan de Lombardie , d'ici à un mois , à compter u de la date de la présente.

(( Pour fuir l'oisiveté , exercer sa personne etacqué- (( rir de l'honneur dans le métier des armes et la n faveur des très belles et très nobles dames dont nous « sommes les serviteurs , et pour montrer en même « temps la joie de la ville et de la province pour la « nomination du magnifique et illustre Âzzone Vis- V conti en qualité de vicaire impérial, nous, chevaliers t( soussignés , nous avons arrêté l'entreprise d'un « combat public et d'une joute , où , depuis le lever « du soleil jusqu'à son coucher, nous répondrons à (( tout chevalier milanais^ ou étranger dûment qualifié.

— note Note des esfploits,

(( Premier exploit à cheval, dans la lice, quatre u coups de lance et un pour la dame.

<c Second exploit , à coups d'épée , à cheval , un à 4( un , ou deux à deux , ou tons ensemble , selon le «c bon plaisir du camp.

(( Ceux qui tiennent le camp fourniront les lances «( de longueur et grosseur égales , et les épées au «( choix des cômbattans.

u Si quelqu'un frapppe le cheval de l'adversaire , «( on le mettra hors des rangs.

(( Celui qui aura rompu plusieurs lances ou fait « mieux encore recevra pour prix une armure.

«f h%% cômbattans seront obligés de venir toucher » un ou plusieurs boucliers pendus au bout de la lice. (( Ils toucheront le bouclier de leur choix , ou tous <c s'ils veulent , et Iji ils trouveront un officier d'armes » qui les enrôlera.

u Les cômbattans seront aussi obligés d'apporter « ou de faire apporter , paj* un gentilhomme , aux 4c officiers d'armes susdits , leurs boucliers avec leurs «( devises et leurs armoiries pour les pendre où il a » été dit plus haut , avant de commencer la joute ; et , «( dans le cas où elles n'y seraient pas pendues dans le " temps prescrit , elles ne seront pas reçues sans le « consentement de ceux qui président la joute et de « l'illustre et magnifique messire vicaire impérial.

H Et en signe de vérité nous avons apposé nos noms. )^

La lecture s'arrêta ici. — Et les souscriptions? s'é-» crièrent plusieurs ; Voyons , voyons.

Voilà aussi les souscriptions.

«c Sacramoro Lipraodo.

Ottorioo YisGOnti.

BroQzin Caimo.

Pinala.

PietroHerairiglia.

Un des Tanzo.

Deux Biraghi.

Deux Bossi.

Bertone Gacatossici.

Lorenzolo da Landriano.

tt Donné à Milan de Lombardie, an du Seigneur 1 529, le mois.... et le jour.... » En youlez-yous davantage?

Le comte del Balzo , qui , pendant le banquet , avait été sous le charme de la présence de Marco et tenu en respect par la msgesté naturelle de son visage et de ses manières, et qui n'avait fait que répondre par des mots entrecoupés aux demandes que le maître de la maison lui adressait de temps à autre, se trouvant maintenant Soigné de lui et, pour aiçsi dire, en dehors de Torbite de son action , se sentit exalté par les honneurs qu'on avait rendus à sa fille et par Tattention qu'on avait donnée pendant si long-temps à son premier discours, et il ne put se contenir. A peine la lecture fut-elle finie^ qu'avançant sa tête dans le cercle des jeunes gens qui l'avaient écoutée :

— On parle ici de tournoi et de joute, n'est-ce pas? den^anda-t-il de l'air d'un homme qui n'attend pas une réponse, mais qui veut prendre part à un discours déjà commencé. — Savez vous ce que joule veut dire ?

je vais vous l'expliqiMr. iotAe dérive dejui^ià, près, parce que c'est un combat qui se fait de près , ûorp« à corps, — fit quels serout les joges de la lice ? demaoAR alors quelqu'un de la société qui ne paraissait, guère se soucier de cette érudition.

Mais le comte , sans donner aux autres le temps de répondre, continuait: — - Et yoye^vous, l'usage des. jottes est très ancien. Il y en avait déjà aux temps de. la guerre de Troie , c'est-à-dire bien avant la table ronde et le roi Artbur ; et c'est pour cela que nous, l'appelons Ttvgw Hnimy qui veut dire jeu de Troie, ou guerre de Troie, parce que les Romains appelaient aussi la guerre ludus, comme si c'était un jeu*

Personne ne souffla mot, mais l'orateur dut s'aper-. cevoir au visage et aux manières de ses auditeurs qu'ils ne prenaient pas trop de plaisir aux études étymologiques, et qu'en conséquence il devait changer de thème. Il commença donc à faire le docteur eu fait d'armes et de combats , sujet auquel la conversation paraissait tendre naturellement , et là-dessus il étala les plus grandes vi^Ueries sur la manière de se tenir dans un combat ou dans une joute. Il dit comment un chevalier devait se poser sur les étriers, comment il devait baisser, arrêter, manier la lance, esquiver un coup de taille ou de pointe ; il cita plusieurs auteurs, il allégua différons cas , enfin il en dit asses pour être considéré comme un habile jouteur auprès d'unérudit, et comme un érudit, je n*en dirai pas dayantage , auprès des personnes du métier , tels qu'étaient précisément tous ces jeunes gens qui de temps à autre se re-. gardaient et riaient dans leurs moustaches.

• C'est là le malheur des hommes qni savent tout. Il ne faut pas se flatter qu'ils veuillent faire usage de cette discrétion , de cette bienséante réserve qui impose de ne pas parler aux ignorans de la seule chose qu'ils savent.

Marco n'avait pas quitté Béatrix , avec laquelle il s'entretenait avec une honnête affabilité. Mais l'heure étant avancée, le père se présenta pour prendre congé , et Marco accompagna la demoiselle jusqu'au seuil de la salie , où il la rendit à son père en la comblant de louanges et après lui avoir dit beaucoup de choses obligeantes. Il se sépara du comte en ajoutant que désormais il espérait que ses fréquentes visites le dédommageraient de la longueur du temps qu'ilsavaient passé éloignés l'un de l'autre.

Le comte sortit tellement enivré qu'il ne semblait pas toucher la terre. Dès qu'il fut arrivé à la maison , il raconta à sa femme tous les honneurs qu'on lui avait rendus ainsi qu'à sa fille , et Ërmelinde en fut toute consolée , ne doutant pas qu'Ottorino n'eût fait part à Marco de son projet de mariage avec Béatrix , et que les bontés que celui-ci avait témoignées au comte et à sa fille ne fussent une marque de son assentiment.

Peu d'instans après , Ottorino lui-même arriva tout rayonnant de joie , et , s'étant mis à parler des amusemens du jour , il s'aperçut que le comte et la comtesse croyaient que Marco avait réellement donné son consentement. Il ne se soucia point de les détromper , car , après l'accueil dont il avait été témoin , il se croyait sûr de son fait et il était résolu de saisir la première occasion pour faire ce qu'il n'avait pas osé au milieu

d'une si grande société. Il parla donc de son mariage avec Béatrix comme d'ane chose prochaine , et en peu de mots tout fat arrangé.

Alors le comte fit un signe à sa femme ; et , se tournant ensuite vers Béatrix qui, du moment où Ton aiTait entamé ce discours , avait gardé le silence et n'avait pas même osé lever la tête : — Écoute-moi , luidit-il de cet air riant , moitié niais et moitié malin , qu'il avait l'habi^ide de prendre lorsqu'il allait lancer quelque bon mot , écoute-moi un peu : nous avons compté sans notre h6te ; nous t'avons promise en mariage sans demander ton consentement , et peut-être es-tu bien éloignée de penser à de pareilles choses ?

Béatrix devint rouge comme la braise, prit une main de sa mère et ne répondit mot.

Mais Ermelinde fit signe au comte de cesser un tel langage ; puis elle dit à Ottorino, en souriant : — Quoique ce soient là des affaires où la procuration ne vaut rien, néanmoins pour cette fois vous voudrez bien vous contenter que sa mère vous dise oui pour elle.

Sur cela , le jeune homme prit congé , et la jeune fille , en le voyant partir , leva la tête , sans quitter la main de sa mère , et dit : — Demain vous viendrez ^ n'est-ce pas ?

— Âh ! ah ! elle s'est trahie, elle s'est trahie, la petite dissimulée , s'écria le comte en riant à gorge déployée ; voyez si elle parfilt la même ! ah ! on l'aurait prise pour une Sainte Lucie ! Ah ! petite rusée , petite rusée !

Le jeune homme partit aussi heureux que ceux qui restaient*

Une lampe d'argent à trois mèches brûlait dans la chambre particulière de Marco Yisconti en y répandant un parfum suave. Lodrisio, assis sur un escabeau à l^as sans dossier, le coude appuyé sur unie petite table, et le menton dans sa main , parlait au mattre de la maison qui Fécoutait d'un air distrait et comme tourmenté par quelque pensée secrète.

—Nous pouvons être sûrs de cela, disait l'astucieux conseiller , aujourd'hui le duc de Monteforte a touché les vingt-cinq mille florins d'or que Louis de Bavière lui a assignés sur votre neveu Azzone , et demain il prendra le chemin du Tyrol , avec sa troupe allemande, pour ne plus reparaître. L'empereur, qui l'at-* tend en Toscane avec l'argent , et qui se trouve à sec dans ce moment , sera ma foi bien confus lorsqu'il apprendra que le comte est décampé ; savez-vous que c'a été un coup de maître que de nous débarrasser

«ARco yisoouti. t. I. i6

tûut à la fois de ces gens-là? Qui pouvait se risquer à rien tenter de nouveau tant que nous les avions sur les épaules ?

-^ Certes ! répondit Marco d'un air distrait*

— Avec tout cela, reprit Lodrisio, vous aviez raison lorsque ce matin vous me disiez que l'entreprise n'était pas encore mûre, et qu'il fallait laisser aux prêtres et aux moines envoyés par le pape, le temps de produire leur effet ; il est nécessaire de laisser le Bavarois s'appauvrir toujours plus de gens et d'argent , comme il fait chaque jour. Oh ! à propos , savez-vous que les huit cents cavaliers allemands qu'on disait avoir abandonné leurs drapeaux parce qu*on ne les payait pas , se sont fortifiés dans la vallée de Nievole, dans le château fort du Ceruglio. Ëst-K^e iqu'au palais du vicaire on n'en sait encore rien?

Marco, qui dans ce moment était occupé de toute autre chose , entendit ces dernières phrases à peu près comme quelqu'un qui tombe de sommeil et dont l'oreille est frappée par le son matériel des mots sans que l'esprit en saisisse le sens. De même que l'homme qui sommeille, secoué par celui qui lui parle, parvient^quoique troublé «t hors de lui , à deviner le sens du discours qui lui est adressé au moyen des derniers mots qui retentissent à son oreille; ainsi Marco réveillé par le mot Ceruglio dont il entendait encore résonner le murmure affaibli, et frappé par l'interruption soudaine de Lodrisio , devina de quoi il était question. Pour cacher sa distraction , il répondit comme quelqu'un qui aurait tovyours été attentif.

— Les troupes du Ceruglio , n'est-ce pas?

— Oui , je vous demandais si vos frères et si le vicaire en ont entendu parler ?

— Ils ont été informés de leur révjolte par le Bavarois lui-même , répondit Marco ; il presse beaucoup mon neveu pour avoir l'argent de l'investiture, avec lequel il espère ramener i l'obéissance les troupes rebelles.

— Il peut y compter vraiment ! Il n'aura pas beaucoup d'argent à dépenser s'il en attend d'ici, répondit l'autre*

— Et sais- tu, continuait Marco, sais-tu cequ'Azzone a imaginé de faire? Devine ! Il veut m'envoyer au Ceruglio au lieu d'y envoyer l'argent.

— Gomment?

^ Il voudrait m'envoyer en otage auprès des troupes révoltées , afin de les tenir en respect jusqu'à ce qu'il ait ramassé l'argent pour les payer.

— Le pauvre innocent ! dit Lodrisio en souriant avec malice.

— Voilà ce qui en est, ajouta Marco, et précisément ce matin il m'adontié à entendre que la main du ciel m'avait désigné pour cette affaire , et qu'il n'y avait personne que moi qui pût le tirer de l'embarras où il se trouve , parce qu,e ces Allemands me connaissent et qu'ils se fient à ma parole; puis il vantait mes exploits.,..

— Ab! il vantait vos exploits? Il fallait lui dire qu'il lui reste encore à voir le plus beau de tous. Il n'est vraiment pas sot. Il voudrait vous éloigner d'ici où votre nom lui porte ombrage; un aveugle même le verrait.

M arco sourit et dit ensuite : — Sais-tu ce ipû m'était venu à l'esprit en y pensant un peu ?

— Voyons.

^ I^ le prendre dans ses pr<^es fi)ets; d'aller comme il le veut dans la vallée de Nievole , d'attirer à moi ces huit cents lanciers qui se jetteraient tous au feu pour oioi (car en cela mon ne?eu ne se trompe pas), et de les prendre à ma solde. Tu ferais le coup ici^ et tandis que le Bavarois accourrâdt-pottr secourir sa créature, je fondrais sur ses derrières avec les huit cents lanciers du Ceruglio et avec les auxiliaires de Toscane que j'aurais rassemblés en attendant.

Lodrisio se leva d'un saut en s'écriant : — Mon cousin, voilà une idée qui vaut de l'or. Oh ! nous lui montrerons de quoi nous sommes capables !

— C'en est assez pour le moment, nous en parlerons plus à notre aise , dit Marco ; il pie parait aussi qu'on en peut tirer quelque chose. Ce soir je n'ai pas envie d'y penser davantage ; à demain.

— Je vous dis que c'est une idée merveilleuse, continuait Lodrisio en allant vers la, porte, et le belachemineme|it que nous pourrons donner aux négociations entamées avec Florence , lorsque vous serez dans la vallée de Nievole à la tête des huit cents lanciers!

— A propos de Florence , dit M^co pour changer la conversation , tu me rappelles que cette nuit je dois écrire à la seigneurie de cette ville. Cousin, que Dieu te soit en aide.

— Adieu donc , répondit Lodrisio, et il s'en alla. Marco resté seul continua long-temps à parcourir,

en long et en large , sa chambre à pas pressés et la têtq

baissée ; de temps à autre il la secouait comme s*il avait voulu écarter qi^elque pensée importune. Il s'arrêta enfin tout d'un coup,etd'unairdéterminéiidit à haute Yoix commme s'il voulait s'imposer un ordre à luimême : — Il faut écrire à la seigneurie de Florence. Il quitta son éçée pour se mettre plus à son aise et la suspendit à la muraille ; mais en la prenant par la garde ses yeux tombèrent sur le ruban qu'il avait reçu de Béatrix , et qu'il y avait noué. Il s'approcha de la petite table, déploya une feuille de parchemin, dé«couvrit son écritoîre , y trempa la plume , et voyant qu'elle écrivait mal , il se mit à la tailler, mais il avait beau s'efforcer de fixer son attention sur les défauts de sa plume et sur les remèdes qu'il fallait y apporter, sa tête se perdait et divaguait an loin, Quand il plut à Dieu il revint à lui , et comme un homme qui s'aperçoit tout à coup de ce qu'il fait , et de ce qu'il se proposait de faire , il jeta le fragment de plume qui lui restait entre les mains, en prit une autre entière, la tailla et se mit à écrire.

« Nobilibus dominis sapientibus , et communi Flo- K rentiae , amicis diligendis praecipue , Marcus Yiceco- «( mes cum sincera dilectione , salutem^ »

Cela fait il appuya ses épaules au dossier de sa chaise, il regarda en l'air et se mit à penser aux phrases par lesquelles il lui convenait de commencer sa lettre. Mais ses épaules ne se détachaient pas de leur appui, ses yeux ne quittaient pas le plafond et la lettre n'avançait point.

■ Marco Vuconti envoie se$ salutations à ses amis très chers les nobles et savans seigneurs , et à la commune de Florence.

Il repoassa enfin avec rudesse et de ses deux mains un tas d'écritures qui étaient devant lui , et se levant il se frappa le front d'une main et se remit à se promener en se disant à lui-même : — Mais ne le savais-je pas auparavant qu'elle devait ressembler à Ërmelinde ! Ottorino ne me l'avait-il pas écrit , ne me l'avait-il pas répété tant de fois , l'étourdi? Elle a la voix de sa mère, son sourire, son maintien et le mouvement de ses

yeux Pauvre colombe! à son aspect, au son

dé ses paroles , il me semblait revivre dans mes premières années , dans les années de l'espérance Oh !

que sont-ils devenus ces temps? le souffle pervers de

l'iniquité n'avait pas encore souillé mon cœur A

c6té d'Ermelinde toute la création paraissait me sourire et dans chaque homme je voyais un ami Plus

tard, que de douleur, que de corruption! Moi aussi je me suis roulé dans cette fange ; moi aussi je me

suis enivré de sang ! et pourtant il ne me semblait

pas être né pour cela....« Béatrix! e'est un beau

nom !

Il sourit alors avec un air de mépris comme il aurait pu le faire vis-à-vis d'un inférieur qu'il aurait surpris dans une action honteuse. — Est-ce bien toi , continuàt-il , est-ce là ce Marco dont une grande partie de l'Italie attend en palpitant l'accomplissement de ses destinées? Toi, mûri par tant d'années d'amertumes, et par de si grandes et de si douloureuses vicissitudes!... Sur le seuil du vaste et sombre avenir vers lequel tu t'avances hardiment , tu perds la tête pour une jeune fille!... Que dirait Lodrisio?... cette ame railleuse!..... Allons, que ces nuages funestes dispa-*

raissent , et que mon étoile brille de nouveau dans toute sa splendeur...... Oui , je le veux !

Après avoir prononcé ces paroles il se reniit à écrire la lettre qu'il avait commencée,et il ne déposa la plume, il ne leva les yeux qu'après avoir rempli quatre grandes pages d'une écriture serrée, puis il alla se coucher , l'imagination remplie de guelphes et de gibelins , de pape et d'empereur, d'intrigues et de combats.

Quelques jours plus tard , Ottorino , de retour de Pavie où il avait été envoyé pour traiter avec quelques conjurés, se présenta à son seigneur bien résolu de s'ouvrir à lui sans retard, et de le prier de donner son consentement à son mariage avec Béatrix. Mais au pi^mier abord il le vit si sévère, si morne, si soucieux, que le courage lui manqua. Le jeune homme exposa tout ce qui regardait les affaires pour lesquelles il avait été envoyé , puis afin de disposer Marco à écouter ce qu'il avait à lui dire sur lui-même , il commença à parler du comte del Balzo, à propos d'une dispute que celui-ci avait eue dernièrement avec un moine au- sujet de l'illégajité de la déposition du pontife Jean ; dispute qui avait été longue , animée , et à la suite de laquelle le moine avait adhéré à l'opinion du comte, ce qui avait produit une grande sensation.

Marco- sourit en lui-même , en entendant le récit d'une affaire qu'il avait préparée de longue main avec une grande habileté. C'est ici le lieu d'apprendre à nos lecteurs qu'aussitôt que le comte del Balzo arriva à Milan, Marco, voulant en tirer profit, s'arrangea pour que sa maison fût fréquentée par des chevaliers et des docteurs marquans ef qu'on y parlât des controverses.

^u jour. Âfia de ne pas le laisser combattre avec ks seules armes de sa science , armes qui n'étaient peutêtre pas d'une assez bonne trempe pour résister à des adversaires qui pouvaient en avoir de meilleures , il l'avait pourvu , sans que personne s'en doutât , de quelques vaillans champions » dont l'un était notre ancienne connaissance, l'avocat des Limontins. Ceuxci accouraient courageusement au secours du maître de la maison , toutes les fois qu'ils s'apercevaient que sa main faiblissait pendant la lutte sous les coups qu'il voulait porter.

Jugez si le, comte s'épanouissait , s'il éclatait de joie en préchant ainsi, tous les jours, à un auditoire attentif et obséquieux et en faisant par dessus le marché des conversions.

A propos de ces conversions , il faut en toute confidence que nous fassions part au lecteur d'un autre secret. Ces conversions n'étaient pas toujours le fruit de la dialectique de l'orateur, mais d'une autre dialectique plus forte et plus pressante qui se trouvait tous tes jours dans les lettres de Toscane, annonçant que Ja cause de l'antipape Pierre de Corvara était tout-à-iait perdue et que le crédit du pontife Jean se relevait toujours davantage. Une autre espèce d'argument ai^Aomznem^ qui faisait souvent la ronde en produisant des miracles , sortait des caisses de Marco toujours bien fouraies d'argent et toujours ouvertes. Souvent , après un traité fait secrètement , si le converti jouissait d'une réputation de savant , il était admis aux soirées du comte del Baizo , et là , après s'être long-temps escrimé avec le maître de la maison en faveur d'opinions déjà reniées

par lai , il faisait semblaût de se rendre aux raisons de son adversaire et il entraînait ainsi, par le poids de son autorité , les plus simples de ses auditeurs.

Dans ces temps plus grossiers et farouches qp'ingénieux et habiles, cela s'appelait de la fourberie exquise. Maintenant qu'on s'est perfediwDé dans l'art merveilleux de duper son prochain, ce ne serait plus qa'iuie sottise , qu'un tour de femmelettes et d'enfans.

Revenons à Ottorino qui avait nommé le comte pour prendre occasion de parler de sa fille, et qui, en achevant les mots qui regardaient la conversion du moine, vit briller sur la figure de Ifarco un rayon de ce sourire intérieur dont nous avons parlé plus haut, de ce sourire qu'amenait sur ses lèvres le bon succès de ses artifices. Ottorino sentit renaître son courage; mais Marco , redevenant tout à coup plus sombre, lui dit d'un air où le mépris était mal dissimulé : — Lorsque je te supposais occupé à manier des lances et des épées au milieu des jeunes gens de ton âge et à ne parler que de chevaux et de tournois, tu t'introduisais parmi les clercs pour disputer sur ^ papes et les canons. — Vous savez bîen,répondit le jeune homme un peu confus quoique content de pouvoir continuer ce discours, que le comte est à Milan depuis peu et que je lui suis obligé pour les bontés qu'il m'a témoignées ; et.... je vais vous dire la vérité.... sa famille aussi.... Mais il n'en dit pas davantage , car il vit sur la figure de son interlocuteur je ne sais quoi de sombre et d'ombrageux. — Malheureux que je suis, dit-il en lui-môme, je ne l'ai pas pris dans un bon moment. Il faut que quelque chose lui passe par la tète. •— Il parla donc

sur d'aatfes sujets sans pouvoir cacher rembarras qu'éprouve celui qui cherche des mots insiguifians, tandis qu'il est obligé de taire ceux qui étaient déjà sur ses lèvres.

Marco le laissait dire ; il observait en silence son air eipbarrassé et contraint , ses discours vagues et ses hésitations , en tenant froidement fixé sur lui un regard pénétrant, qui paraissait vouloir le percer d'outre en outre, un regard devant lequel il n'y avait point d'œil si hardi et si assuré qui ne s'abaissât. Un page vint tirer le jeune homme de cet embarras , en se présentant à la porte pour annoncer que l'abbé de Saint- Ambroise attendait en dehors.

— Qu'il entre, dit le maître, et le jeune homme s'en alla un peu piqué de ce procédé , mais sans y attacher pourtant une grande importance, l'attribuant à l'humeur fantasque de son maître plutôt qu'à toute autre cause et se croyant sûr d'atteindre son but la première fois qu'il le trouverait de meilleure humeur.

En attendant, une grande partie de son temps s'écoulait auprès de sa fiancée, à laquelle il parlait de son amour et de ses premières espérances. II passait délicieusement en revue tous les jours qui s'étaient écoulés, tandis qu'ils se trouvaient ensemble à Limonta, et revenait sur tous lesaccidens de naufrage et de lâchasse, se faisant rendre raison avec une joyeuse sévérité de cet air de dépit dont elle l'avait si long-temps tourmenté. Tout se convertissait en douceur pour lui. Par quelque doux reproche qu'£rmelinde faisait en souriant à Béatrix , par quelques mots entrecoupés de celle-ci , par sa modeste rougeur, lorsqu'on revenait sur ces

soavenirs, l'amoureux jeune homme acquérait toujours plus la certitude d*étre aimé.

Il reçut , en ces jours , de son seigneur l'invitation de l'accompagner à une promenade à cheval dans la ville , et il fut choisi dans une nombreuse compagnie de chevaliers pour rester à ses c6tés. C'était une faveur plus ambitionnée qu'on ne pourrait le dire par toute la jeunesse qui admirait cet homme singulier. Chemin faisant , Marco répondait , tantôt en inclinant la tète, tantôt par quelque mouvement des mains, aux démonstrations des gens qui se pressaient aux fenêtres , sur les terrasses et dans les rues pour le voir passer. Il comblait en même temps son cousin des plus aimables prévenances, et il semblait vouloir le dédommager de la sévérité avec laquelle il l'avait dernièrement traité, et se la faire pardonner par cette nouvelle bonté et par cette condescendance inaccoutumée.

— Ecoute, mon cousin, lui dit-il après quelque temps , je dois bientôt partir pour la Toscane , et tu m'y accompagneras.

Le jeune homme fut tout déconcerté à cette nouvelle inattendue , et il répondit en hésitant : -^ C'est une précieuse faveur,.... mais dans ce moment....

— Quoi ! aurais-tu dans ce moment quelque chose qui t'intéressât plus que le service de ton siegneur?

— Non certes, mais....

— Mais quoi ?

— Vous savez bien que je suis un de ceux qui doivent tenir la joute, et on a publié le cartel signé de mon nom.

— S'il n'y a que cet obstacle , nous l'écarterons ai-

sément. Ma cour serait-elle déchue au pdiit de ne pas fournir un chevalier qui te remplaçât ? Et d'ailleurs , lorsqu'il s'agit de l'intérêt de son seigneur, tu sais qu'il est permis de manquer à de tels engagemeos. Je te comprends , ajouta-t-il en souriant , mais d'un sourire forcé ; sais-tu bieii que je devine la cause de la pdne quête fait éprouver ce départ subit, c'est parce que Franchino Rusconi doit bientôt arriver à Milan avec sa fille.... Mais pour cette fois , le devoir ne doit pas nuire à l'amour. Avant de partir, tu lui donneras l'anneau des fiançailles.

Pressé de cette manière , Ottorino vit qu'il n'était plus temps d'hésiter , qu'il fallait agir avec résolution et s'expliquer clairement. Il commença donc.

— Je serais fâché de vous déplaire , mais je vous prie, au nom delà fidélité avec laquelle je vous ai toujours servi....

— Où veux-tu en venir avec ce préambule? dit brus> quement Marco , en lui coupant la parole ; aurais-tu changé?....

— A la vérité, répondit le jeune homme, je n'ai rien promis à la fille de Rusconi;.... il n'y a eu entre nous que des pourparlers vagues , et je crois pouvoir encore disposer de moi-même.

Pendant ce dialogue, la cavalcade était arrivée à la Brera del Guercio et passait devant le palais du comte del Baizo. Marco et Otlorino levèrent en même temps les yeux vers le balcon où se tenaient le père et la fille. Le lecteur devine sur lequel des deux cavaliers s'arrêtèrent les yeux de celle-ci, pendant que le comte agitait ses bras dans tous les sens et paraissait vouloir

se précipiter du t>alcon pour faire des baisemains et des révérences à Marco. Dès qu'ils furent passés , le jeune homme voulut reprendre le discours interrompu, mais son seigneur lui fit signe de la main , avec un air sévère, de s'éloigner et de se réunira la compagnie qui le suivait. Laissant flotter ensuite les renies sur le cou de son cheval, il lui enfonça les éperons dans les flancs , le poussant jusque dafts la cour de son palais où il descendit, monta l'escalier sans dire un mot , et pendant tout ce jour il ne se montra plus.

Que nos lecteurs veuillent bien maintenant rebrousser chemin et aller jusqu'à Limonta où nous avons laissé quelques uns de nos amis menacés par un grand orage. £n effet les soixante lanciers conduits par BeU lebuono allaient fondre sur Limonta pour exterminer les villageois.

Pendant que la troupe qui avait quitté le soir le ri-* vagede Lecco faisait voile silencieusement vers Limonta, la rapine et le carnage dans le cœur ; pendant que Lupo d'un autre côté courait en précipitant ses pas , montant et descendant les mauvais petits sentiers toitueux et embarrassés de la montagne dans l'espoir d^arriver à temps pour sauver ces malheureux en danger , ou pour les préparer à quelque défense , les Limontins , ignorant le péril qui les menaçait , étaient retirés comme à l'ordinaire dans leurs petits réduits et s'y livraient aux occupations habituelles de la soirée.

La cabane du batelier père du noyé était située , comme nous l'avons dit, au-delà du village vers le nord. On n'apercevait du côté du lac que son mauvais toit de paille avec une croix en bois élevée sur le som-

T. I. jy

met. Toat le reste était caché par deux vieux châtaigniers qui paraissaient s*incliner pour l'embrasser. 11 y avait au dedans une mauvaise chambre non carrelée , avec le plafond en treillis et les parois toutes noircies par la fumée.

D'un cdté se trouvait un petit lit avec une de ces grosses et rudes couvertures qu'on appelait catalanes , parce qu'elles étaient tirées de la Catalogne , et qui conservent encore le même nom dans quelques villages du lac de Gomo. €e lit était la couche du pauvre Arrigozzo , et dans ce moment un petit barbet , son chien fidèle, y était étendu.

Au pied du lit , à la distance d'environ deux pas , il y avait une grosse caisse massive remplie de terre , dans laquelle , d'après l'usage alors commun à toute l'Europe , on faisait du feu , l'invention des cheminées étant encore tout-à-fait récente. Sur cette caisse était placée une chaudière supportée par un trépied ; plus en avant , et précisément dans le milieu de la chambre , il y avait une table en hêtre. Quatre petites chaises empaillées , une demi-douzaine de rames , une étagère à pieux attachée au mur sur laquelle paradaient quelques petits plats , trois écuelles de terre et trois cuillers de laiton brillantes comme de l'or , une caisse , un harpon , un filet , composaient tout le mobilier de la maison.

La vieille Marthe , mère du noyé , était assise près de la table , au dessous d'une petite lampe en fer suspendue par un crochet à un bâton qui descendait du plafond; elle était occupée à filer. Son visage plutôt sec que décharné , marqué par peu de rides , son port

et ses mouvemens résolus montraient en elle une natoré robuste et énergique que les fatigues et les peines de sa pauvre vie n'avaient pas domptée. ISms ce front sur lequel respirait un air de sérénité et de paix était alors obscurci par un chagrin récent et inaccoutumé. Quelqu'un qui Tâurait vue pour la première fois aurait pu aisément remarquer sur ses joues une pâleur qui ne devait pas y être habituelle , et des sillons encore fraîchement creusés. Il aurait pu deviner que ses yeux gonflés et abattus par tant de larmes versées , n'étaient pourtant pas accoutumés aux pleurs.

Elle remuait visiblement les lèvres en disant ses oraisons; mais on n'entendait que les dernières et traînantes syllabes de sa silencieuse prière, qui s'éteignaient sur ses lèvres et qui se perdaient dans un léger sifflement, tandis qu'elle inclinait quelquefois sa tête avec une dévote ferveur.

De temps à autre elle tournait les yeux vers le petit lit , puis elle les élevait au ciel dans une attitude de douloureuse piété qui dévoilait le vœu secret qu'elle adressait au Seigneur afin qu'il daignât la retirer à lui et la réunir à son Arrigozzo.

Michel , le dos tourné à la table , était assis auprès du feu et se baissait pour remuer avec une cuiller de bois le potage de pain au lait qui cuisait dans le petit pot. Sur son visage se peignait un chagrin plus rude et plus dur ressemblant en quelque sorte au dépit et à la colère. Il tournait exprès le dos à sa femme pour que la vue de la douleur maternelle n'aigrit pas da*vantage la sienne, et il continuait sa besogne sans jamais lever la tète.

Afirès une deœi-heare la femme quitta sa chaise , déposa sa quenouille, alla vers le feu et eu retira la marmite. Puis s'approchant de l'étagère elle vit les trois écnelles qui étaient devant elle, et tout absorbée par sa prière , elle les prit avec une sorte de mouvement machinal ; répétant dans sa préoccupation tous les actes que sa main faisait d'elle-même par l'habitude de tant d'années, elle les disposa toutes trois sur la table, mit une cuiller à chacune, y versa le potage, et dit : — Michel , venez souper. Mais au moment où le mari , se rendant à son appel , s'approchait de la table, Marthe s'apercevant qu'elle avait mis un couvert de trop prit à la hâte une des trois écuelles et la posa par terre, voulant paraître l'avoir remplie pour le petit chien. Mais ce mouvement empressé et troublé n'échappa point à son mari. Il remarqua cette troisième cuiller qui restait encore sur la table à sa place accoutumée, et devina l'affectueux oubli de sa femme; il tourna la tète pour cacher son émotion , prit son assiette et sa cuiller et retourna à la place qu'il occupait avant.

Marthe pencha sa tète sur sa poitrine et resta ainsi un instant avant de se remettre , puis elle appela le petit barbet, qui leva à peine la tète d'entre ses jambes, remua légèrement la queue et ne bougea point. Alors elle s'approcha du lit et le caressant de la main et de la voix, elle le porta auprès de la soupe. Ce chien lui avait toujours déplu , et même elle avait quelquefois, grondé son fils à cause de lui, car dans ces années difficiles elle regrettait que sa pauvre petite famille eût à supporter ce surcroît de charge. Mais depuis qu'Âr-t

rigazzo était mort , priver ce paavre animal des soins auxquels il Fayait habitué , loi adresser une mauvaise parole , un geste menaçant, ne pas Taimer , lui aurait paru une dureté, un crime, un sacrilège.

Le petit chien remerciait sa mattresse de cette sollicitude inaccoutumée par un cri qui ressemblait an gémissement d'une personne. A la fin il baissa le mu-^ seau sur Tassiette , la lécha lin instant , puis il sauta de nouveau sur le lit où il s'accroupit comme auparavant et se tint tranquille. — Cette pauvre béte aussi veut mourir sur ce lit, dit en elle-onême la fiôlle qui l'avait toujours suivi des yeux. Elle s'assit, fit le signe de la croix et se mit à manger. Elle prenait quelques cuillerées de cette soupe après l'avoir remuée long-^ temps dans l'écuelle; mais 'die ne pouvait l'avaler. Et lorsqu'elle vit que son mari revenait déposer sur la table son écuelle, elle prit à la hâte deux ou trois cuillerées l'une après l'autre pour lui faire voir qu'elle mangeait avec plaisir.

Un instant après elle s'aperçut que réouelle de son mari était encore presque pleine , et la prenant d'une main elle s'approcha de Michel qui s'était assis de nou*veau près du feu, et lui frappa légèrement sur l'épaule en lui disant : —Michel, allons, mangez, pour l'amour de Dieu ; vous n'irez paç loin , vous n'irez pas loin , voyez-vous, si vous menez cette vie ; on peut dire que vous êtes encore à jeun d'ayjourd'hui. Le batelier haussa rudement les épaules sans répondre , et elle continuait d'une voix affligée : <— Allons , mangez-en au moins un peu, voulez-vous vous laisser mourir de

faim?. Vous êtes obligé en conscience d'avoir soin de

vous. Faitès-le pour moi, car si tous veniez à me manquer aussi Mais ici les pleurs étouffèrent ses paroles.

— Hélas ! s'écria alors le batelier, n'en finirez-vous jamais avec vos pleurs? Tous les jours, sans cesse la même chose ? et s'essuyant lui-même les yeux du revers de la main, il ajouta : — Le ferez-vous ressusàter? Sur mon ame , je ne puis plus y tenir I

La malheureuse vieille retint ses larmes qui retombèrent plus amèreset plus douloureuses sur son cœnr; elle essuya ses yeux avec son tablier et se remit à filer.

Pendant quelque temps aucun des deux ne dit on seul mot. Marthe, sans jamais interrompre son ouvrage, regardait de temps à autre son mari , qui assis sur un escabeau , les coudes appuyés sur ses genoux et la tête dans ses mains , paraissait pleurer.

Enfin il se leva, s'approcha de sa femme, tourna autour d'elle et semblait vouloir lui dire quelque chose pour la calmer et pour la dédommager , par de la douceur , de la peine que lui avaient causée ses paroles irréfléchies. Mais il dit seulement : — £h bien , Marthe, je ferai ce que vous voulez, je mangerai pour vous contenter. Et il se mit en effet à manger. — Écoutez, Marthe , reprit-il un instant après , demain je dois conduire à Dervio le syndic de notre village : avec l'argent que je gagnerai nous lui ferons dire une messe ; nous la ferons dire à Lugano où il n'y a pas d'interdit.

— La messe , je l'ai fait dire , répondit Marthe en montrant du doigt la laine qui était sur sa (|nenouille : voyez-vous cette laine ^ poursuivit-elle, elle estpréci-

sèment de messire le curé de Lugano ; ma filature doit servir à payer les frais de la messe.

Le batelier comprima ses lèvres que Témotion soudaine avait détendues et rendues toutes tremblantes. Retenant avec peine ses larmes , il éprouva pour la vieille compagne de ses jours une compassion, une ten* dresse , un élan passionné qui avait quelque chose de plus fort , de plus sacré , je dirai même de plus suave , que le premier amour qu'il avait eu pour elle dans les années de sa jeunesse.

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