XII
L'heure était avancée. On n'entendait que le sour(( mugissement du lac couvert de temps à autre par le bruit du vent dans les branches des châtaigniers qui cachaient la cabane du pêcheur. Tout à coup le chien qui était accroupi sur le petit lit lève le museau , dresse les oreilles et se met à grogner ; puis il s'élance en bas du lit , il court vers la porte en grinçant les dents et en aboyant avec colère. Michel et sa femme prêtent l'oreille , mais ils n'entendent rien d'extraordinaire, rien que les bruits habituels. Le mari lève la bai're de la porte , ouvre et sort. Il entend dans le lointain, du c6té de Limonta, un autre chien qui aboie. C'était le chien du pécheur. Il monte sur le sommet d'un roc qui s'élevait derrière son habitation , il regarde vers le village et il voit de ce côté le ciel tout rouge; il voit les plus hauts rochers réfléchir une lueur changeante et mobile comme des flots, une
laeur d'incendie. •— Le feu à Limonta , s'écria-t-il aussitôt , et il courut pour porter les secours dont on pouvait avoir besoin. — Gardez-vous de mal ! lui cria sa femme, et , rentrant sur-le-champ dans la maison, elle s'agenouilla pour prier le Seigneur.
Chemin faisant, Michel entendit des cris qui partaient du village , et quelques momens après d'autres cris lui parvinrent de divers côtés , du sommet de la montagne et du rivage du lac. Ces cris étaient d'abord si distincts qu'on aurait pu indiquer de quelle maison, de quelle cabane ils sortaient; mais insensiblement ils augmentaient , s'entremêlaient , se confondaient et se perdaient tous dans une clameur générale.
Arrivé sur une hauteur, il put s'assurer que le feu avait été mis à dessein , car il vit brûler en même temps deux maisons situées aux extrémités opposées du village. Il écouta , en plaçant sa main ouverte derrière son oreille pour mieux recueillir les sons , et , dans ce bruit confus, il distingua quelques paroles de menace et de blasphème. Il fixa attentivement l'œil sur le parvis de l'église ; et , au milieu d'une grande confusion , il vit briller des cuirasses et des lances. Alors il soupçonna ce que cela pouvait être , et effectivement il ne se trompait pas.
En attendant , l'incendie augmentait. Dans un instant , le village ne fut plus qu'une seule flamme; le lac paraissait en feu. On voyait quelques petits bateaux se détacher du rivage et faire force de rames. D'abord ils semblaient d'un rouge de feu , de même que les gens qui s'y trouvaient, mais ils pâlissaient peu à peu à mesure qu'ils gagnaient le large ; et ? s'effaçani
daas une faible blancheur , taiU6t il s'évanouissaient au regard , tantôt ils reparaissaient au milieu des dernières tratnéesde lumière qui brillaient niouvantessur Teau, jusqu'à ce qu'ils se perdissent entièrement dans l'immense obscurité de la nuit.
Le batelier était parfois sur le point de se précipiter au milieu de ce désastre , mais il était retenu par le souvenir de celle qu'il avait laissée seule dans sa cabane.
Il était ainsi en suspens , lorsqu'il entendit un mouvement de feuilles , puis un bruissement comme si quelqu'un s'avançait. Il se retira derrière le tronc d'un vieil olivier ; et , à la lumière que les flammes reflétaient jusque sur lui , il put apercevoir une femme , un enfant qui pendait à son cou , une petite fille qui se tenait à son tablier et une jeune vache qu'elle traînait après elle. La bête revêche se retournait et regardait en mugissant vers le village, attirée probablement par l'amour de l'étable qu'elle abandonnait. On entendit alors , tout à l'entour et dans des directions différentes, plusieurs mugissemens répondre aux siens. D'autres malheureux tâchaient aussi de conduire en sûreté leur petite famille , leur pauvre vache et leur chétif avoir.
Michel reconnut aussitôt cette femme ; il s'avança et , l'appelant par son nom , il lui demanda : — Où en sommes-nous ? Dites-moi , peut-on apporter quelque secours?
-— Les soldats du monastère ont mis le leu au pays^ répondit la femme tout effrayée, et ils tuent tous ceux qui leur tombent sous la main. Nous sommes en fuite.
noos sommes toas perdus! Miséricorde! qu*ai-je été forcée de yoir ! c*est la dernière nuit pour Limonta. Le Seigneur veut nous punir de quelque grand péché. — Michel, ajouta-t-e!le ensuite d'un air suppliant, puisque la Providence vous a envoyé , faites-moi la charité de m'aider à faire avancer cette béte qui est tout ce qui me reste pour nourrir mes pauvres enfans.
Le batelir prit la corde dans sa main droite, souleva sur son bras gauche la petite fille qui suivait à pied , en pleurant et en s'efforçant d'égaler le pas accéléré de sa mère par la fréquence de ses petits pas. Ils s'acheminèrent ainsi tous ensemble vers Bellagio.
— Que le Seigneur et les trépassés vous récompensent , disait cette malheureuse ; vous retrouverez dans l'autre monde la pitié que vous témoignez à la pauvre veuve , et ce sera autant de soulagement pour la bonne ame de votre Arrigozzo.... Âh ! Michel , vous étiez l'objet de la compassion de tout le village, on ne parlait que de votre malheur ; mais demain, combien d'entre nous auront aussi à pleurer un fils , combien vous porteront envie pour la manière dont vous avez perdu le vôtre !
Michel avançait , avec le cœur serré , jetant quelques regards tantôt sur le village en flamme , tantôt sur sa chaumière. Mais à peine eut-il conduit en lieu de sûreté la veuve et sa petite famille qu'il redescendit en courant vers sa cabane.
Au moment où il y entrait , il vit venir au devant de lid un homme à moitié couvert de fer ; et , le prenant pour un des brigands qui ravageaient Limonta, il saisit
la barre qui était derrière la porte, et alla coufageasement à sa rencontre. Mais le soldat loi cria aussitôt :
— Michel , ne me reconnaissez^vous pas ?
— Ah ! c'est toi , Lupo ! et toi aussi, tu e^ Venu avec ces chiens-là ?
— Dieu m'en préserve ! j'étais accouru pour vous en délivrer, mais je ne suis pas arrivé à temps. Les soldats ont déjà pris le village ; tout est en flammes. Maintenant, puisque la force n'y peut rien, il faut trouver quelque expédient pour nous opposer au moins au mal qui n'est pas encore fait et pour arracher des griffes de ces diables tous ceux qu'ils ont pris vivans. Ils veulent les pendre demain, à coque m'a dit Etienne, le pécheur, que j'ai rencontré sur le bord du lac, lorsque je montais.
— Bon Dieu ! j'irais bien avec toi , mais que pouvons-nous faire , nous deux . contre tant de moiide ? dit le batelier.
— Nous ne sommes pas seuls. Il y en a d'autres qui nous attendent ; à l'heure qu'il est , j'ai déjà médité mon stratagème; mais j'ai besoin que tu m'aides , et je suis venu exprès te chercher, sachant que tu es homme de cœur.
— Bon Dieu! répétait Michel , tu vois bien.... Mais sa femme , devinant la tendre sollicitude qui le
faisait hésiter :
— Ne pensez pas à moi , lui dit-elle aussitôt , l'ange gardien veillera sur cette maison, et si jamais... quand même.... c'est la charité du prochain, et nous sommes obligés allez, allez.
T. 1. lÔ
Michel ne loi répondit qiie ces mots : — Qae le Sei« gneur veille sur tous, et il partit en courant avec Lnpo. Celui-ci, chemin faisant, lui expliqua son projet. Ils y firent ensemble quelque changement , et chacun se prépara au rôle qu'il devait jouer. Lorsqu'ils furent arrivés près du village ,-Lupo prit un chemin de traverse et alla chercher trois ou quatre Limontîns armés de haches et de couteaux, qui l'attendaient, cachés dans un fossé ; tandis que Michel tout-à-fait sans défense , n'ayant pas même un bâton , continua son chemin vers le parvis où étaient réunis les soldats du monastère. A peine l'eut-on vu paraître que l'un de ceux-ci courut au devant de lui, l'épée nue^ pour le frapper; mais le batelier, en élevant les mains avant que l'autre fût sur lui, s'écria :— -Je cherche votre chef , ne s'appelle-t-il pas le Bellebuono?
— Et qu'as-tu à démêler avec Bellebuono ?
— J'ai un secret.... allons, apprends-moi où il est ^ car ce sera un bien pour toi et pour lui.
— Au pis aller, dit le soldat à part , c'est un autre merle qui est venu s'enfiler de lui-même. Ce sera un cierge de plus pour la fête de demain matin. £h bien ! ajouta-t-il ensuite à voix haute: — Allons, vilain, viens avec moi; et, cela dit, il le conduisit dans la petite église où était entassé le butin qu'on avait fait dans le village, et où l'on avait placé , les mains liées derrière le dos, sept ou huit malheureux tombés vivans au pouvoir de cette soldatesque effrénée, qui les gardait pour les faire mourir au milieu des tourmens. Le Limontin reconnut aussi parmi ces malheureux le curé ; et, précisément au moment où il entrait, il vit
un de ces bandits lui assener un grand coup de poing sur la tête.
— Voilà Bellebuono, dit à Michel Thomme qui rayait conduit , indiquant tout juste celui qui venait de frapper le curé. Notre batelier alla vers Bellebuono, qui , en le voyant, parut vouloir l'avaler tout vivant : mais il s'adoucit aussitôt au son de certaines paroles que Michel lui dit à l'oreille. Ils parlèrent ensemble quelque temps à voix basse ; enfin le chef des soixante lanciers prit avec lui quatre soldats et s'achemina, guidé par le Limontin , vers une maisonnette peu éloi- ^ée du village , près de la vallée de Roncate.
—Pour plus de trois cents florins, m'as-tu dit? demandait Bellebuono à son guide, pendant qu'ils marchaient tous deux huit ou dix pas en avant des quatre soldats de l'escorte.
— Certes , répondit Michel ; il y a l'argenterie de réglise et ses épargnes depuis environ vingt ans.
— Mais la maison de messire le curé . n'est-ce pas celle qui est près du clocher ?
— Celle où je vous conduis appartient à un de ses neveux , et le trésor s'y trouve.
— Diable ! et aucun de mes soldats ne l'a découvert cette nuit en fouillant partout. Comment ont-ils fait ?
— Je vous dis que c'était impossible. A qui voulezvous qu'il vienne à l'esprit d'aller fouiller où je vous ai dit?
Cependant ils arrivèrent à une petite maisonnette située sur la pente de la montagne , et Michel dit : >— C'est celle-ci.
— Toi, Ribaldo , et toi, Vinciguerra, dit Bellebuono,
restes ici dehors en seatioelles et ne laisses sortir personne si ce n'est avec moi. Au (iremier signal que je vous donnerai , vous crierez pour appeler du monde ; TOUS autres , suivez-moi.
— Écoutez , dit le batelier au chef qui avait donné cet ordre d'une voijK haute et de manière à être aussi entendu par les quatre autres soldats. Vous me promettez donc de laisser en liberté tous ceux que vous avez faits prisonniers ?
— Oui , je te l'ai prorais , et je te les livrerai tous , excepté le curé , qui m'a tellement ennuyé avec ses maudits sermons que je veux absolument l'enterrer la tête en bas pour voir un peu si ce poltron , ainsi placé , parlera encore autant.
— Non , non , reprit Michel , vous m'avez dit tous , et le
— Allons, ne te fâche pas; je te livrerai aussi le curé , pourvu que le magot soit aussi gros que tu me l'as annoncé.
Ceux qui en avaient reçu l'ordre restèrent de garde à la porte. Bellebuono , Michel et les deux autres soldats montèrent un escalier étroit et se trouvèrent dans un passage , vis-à-vis duquel il y avait une petite porte.
— Si vous voulez que j'aille avec vous , dit le Limontin au chef, je vous montrerai l'endroit.
— Ah ! fripon , répondit celui-ci, il y aura quelque issue pour t'évader , et tu voudrais t'enfuir et me laisser croquer le marmot comme un imbécile. Non, non, reste avec ces deux braves qui te tiendront compagnie* — Soldats 9 quoi qu'il arrive , ne le laissez pas échapper de vos mains avant mon retour.
Les deux lanciers prirent au milieu d*eux le batelier qui ne fit aucune résistance. Il continua seulement à parler à Bellebuono qui avait pris une lanterne et s'a- Tançait yers la petite porte : — On ne peut pas se tromper, ajouta-t-il, après la seconde chambre^ un petit escalier tournant ; an dessous du quatrième petit tonneau. . . • une pierre carrée. ...
— Oui , oui , je me souviens de tput, répondit Bellebuono.
— Mais si vous voulez que je descende aussi , poursuivit le batelier. '
— Je ferai tout moi-même. Ce lurent les derniers mots du chef de la bande , qui était déjà parvenu dans la seconde chambre. On entendit le bruit de ses pas , lorsqu'il descendait Tescalier; la lumière de sa lanterne diminua peu à peu et disparut tout^à-fait. Il y eut quelques momens de silence, puis on entendit en bas , au fond de la cave , un bruit sourd comme si quelque chose était tombé.
Le batelier tremblait de tous ses membres; son cœur paraissait vouloir sortir de sa poitrine. Heureusement il n'y avMt pas assez de lumière dans le corridor pour que les deux gardes pussent apercevoir l'égarement de ses yeux et de ses traits.
— Que peut signifier ce bruit ? disaient entre eux les deux soldats qui gardaient Michel; Bellebuono aurait-il bronché ?. . . aurait-il déplacé quelque chose?. . . y aurait-il quelqu'un de caché ?.... Âllons-y voir ?....
— Allons! Mais, non; il a dit de l'attendre ici.... En tout cas , celui-ci nous en répondra.
Pendant qu'ils discouraient ainsi , ils virent , à la
lueur du feu qui dévorait encore quelques maisons , Bellebuono se présenter à la porte par ou il était entré et faire un signe au batelier. Celui-ci s*approcha de lui , échangea quelques mots à .voix basse ; et puis , élevant la voix de manière à être entendu par les soldats qui le gardaient , il dit : — Ainsi, moi , j'ai tenu mafiromesse, maintenant c'est à vous à tenir la v6tre.
Ils sortirent tous , prirent avec eux les deux soldats qui étaient restés dehors en sentinelles et s'acheminèrent vers le parvis de l'église. Arrivés dans un petit sentier , le batelier, resté en arrière de quelques pas avec l'homme auquel les quatre lanciers continuaient à obéir comme à leur chef, s'empressa de lui nettoyer un gantelet tout couvert de sang.
— £t qu'importe ! disait tout bas celui à qui le batelier rendait ce service, dans une nuit comme celle-ci , ce serait plutôt un crime d'être pur de sang que d'en être taché. Us se dirent encore quelques mots à l'oreille; puis s'arrêtant, le batelier appela les quatre lanciers qui les devançaient, et leur dit: — Écoutez, votre chef descend un instant jusqu'au bord du lac pour y déposer quelque chose qu'il a sous le bras , et il reviendra aussitôt. En attendant, vous autres, vous viendrez avec moi, et vous ferez élargir les prisonniers.
Alors l'individu qui n'avait fait jusque-«là que chuchoter avec Michel : — Tiens , Ribaldo, dit-il à' mivoix aux soldats ; — et toi, yinciguerra,et vous autres deux , et il donna à chacun une poignée de monnaies d'argent, ce sont des arrhes ; maintenant faites relâcher aussitôt les prisonniers. Cela dit, il se mit à descendra et disparut,
Le batelier et les quatre soldats continuèrent leur chemin , et un de ces derniers dit à son camarade : — Âs-tu entendu comme la voix de Bellebuono était altérée ? elle ne paraissait plus la même.
— C'est parce qu'il avait la visière baissée, répondit l'autre.
— Sais-tu plutôt pourquoi ? disait un troisième , c'est à cause de cet énorme fardeau qu'il portait sous le bras.
-^Diable ! ajoutait le quatrième, nous autres soldats, nous ne sommes pas habitués à voir tant d'argent à la fois, et cela nous cause une émotion....
— Et il a dit qu'il veut nous en faire part à nous aussi, n'est-ce pas? demanda le premier à Michel.
— Voilà ce que c'est, répondit celui-ci , il veut en garder une moitié pour lui , et l'autre moitié vous la partagerez entre vous quatre.
— Tu es un brave homme , répétait le premier; et toi non plus, tu ne dois pas rester les mains vides, car tu es honnête et ami des braves soldats.
— Pour moi, je ne demande que ce que votre chef m'a promis ; si , après cela , vous voulez me donner quelque chose, ce sera une charité que vous me ferez.
— Prends , vilain , prends , prends ; et chacun lui mit dans la main quelques unes des monnaies qu'il venait de recevoir. Dans ce moment, l'espérance de la grosse part que Bellebuono allait leur faire les rendait généreux.
Ils arrivèrent sur le parvis, entrèrent dans la petite église; et là, les quatre lanciers ordonnèrent aux sentinelles, de la part de Bellebuono, de relâcher les
prisonniers , dont ils se mirent aussitôt à couper les liens. Dès qu'ils furent délivrés et debout, Yinciguerra dit au batelier : -> Maintenant va-t'en, brave homme, tu seras content.
Mais pendant que Michel s'acheminait vers la montagne avec ceux qu'il venait de délivrer et qui, transportés de joie , l'accablaient de mille questions , la nouvelle de ce fait se répandit sur le parvis , et une foule de soldats accourut pour retenir les prisonniers.
— Ce n'est pas vrai! I) est impossible que Bellebuono l'ait commandé.
— Oui, oui, c'est vrai ! il me l'a dit à moi, il l'a dit i nous tous, répondaient les quatre lanciers.
— Non, nour, c'est vous qui inventez cela! répliquait un autre d'une voix plus forte. En partant d'ici tout à l'heure avec vous autres , Bellebuono s'est arrêté un instant en arrière pour me dire à l'oreille de préparer une corde de plus afin d'expédier et de dépêcher ce vilain aussitôt qu'il serait de retour.
— Mais puisqu'il nous l'a dit , répliquaient les quatre, puisqu'il nous a commandé de faire tout ce que ce bonhomme voudrait et de remettre les prisonniers en liberté !
— Non , noii , ce n'est pas vrai ! il y a quelque chose là-dessous ! s'écriait le plus grand nombre des soldats, et quelques uns commençaient déjà à mettre les mains sur les prisonniers et sur le batelier, lorsqu'on entendit plusieurs voix répéter à la fois : — Bellebuono ! Bellebuono ! voilà Bellebuono ! On le vit en effet s'avancer en courant. Il était tout couvert de son armure . il avait la visière baissée et tenait à la main sa bonne
lance. Ârrifé au miliea de la foule, il ne fit autre chose qu'éleirer cette ari&e solide et pesante , et distribuer force coups à droite et à gauche «i criant ou pour mieux dire en rugissant entre ses dents : — Ah ! canaille! canaille ! Ceux qu'il frappait se retirèrent sou* mis et confus , et c'était à qui ferait mieux valoir et d'une manière plus humble ses excuses. — On ne croyait pas que ce fût yous qui l'eussiez ordonné ! C'est
parce que tous avez dit auparavant ^. Mais lui ne
cessait de frapper en aveugle.
Lorsqu'ils furent tous dispersés , il donna lui-même le bras au curé , fit signe aux autres Limontins de le suivre et s'éloigna avec eux en suivant le premier sen* tier qui conduisait à la montagne , et laissant sur le parvis de l'église les soldats s'émerveiller , se donner à tous les diables et s'adresser des reproches les uns aux autres.
Lorsqu'ils eurent , en montant , fait un bon bout de chemin , le cuiré se tourna vers son libérateur qui continuait à le tenir toujours par le bras en l'aidant à gravir la montagne. Il le romercia de son mieux , et lui dit que désormais il pouvait s'en retourner, car il se croyait déjà en sûreté. Tous les autres se serrèrent aussi autour du prétendu Bellebuono, en protestant qu'ils lui devaient la vie. Alors celui'^i 6ta soii casque et se fit connaître. Mes lecteurs l'ont déjà deviné depuis longtemps ; c'était Lupo.
On attendit cette nuit , on attendit le lendemain , on attendit le surlendemain àXimonta que Bellebuono descendit de la montagne ; mais on l'attendit vainement. Les quatre soldats qui l'avaient accompagné
dans sa dernière expédition retoarnèrent à la maison^ nette ; ils descendirent Tescatier qu'il avait descendu lui-même, et ils se trouvèrent dans une petite chambre au rez-de-chaussée ; ils pénétrèrent plus bas dans une cave , de là dans une espèce de trou, où Us le trouvèrent mort par terre.
Alors on reconnut la ruse du vilain , on comprit qu'il y avait eu des gens cachés. On en trouva même une preuve matérielle , car on découvrit une cuirasse et une capote que l'un des meurtriers de Bellebuono avait laissées là pour re?étir sa propre armure , et pour pouvoir ainsi travesti tomber sur les soldats du monastère comme nous l'avons raconté.
Il est facile d'imaginer la colère et la fureur de ces brigands désolés. — Ah ! traître de vilain! disaient-ils en écumant de rage , si tu tombes janaais dans nos
mains ! — Oui, mais le traître, le vilain ne les
avait pas attendus; il s'était mis en sûreté avec sa femme ainsi que tous ceux qui avaient échappé à cette terrible nuit.
Les soixante lanciers restèrent encore quatre ou cinq jours à Limonta, exhalant leur colère sur ces pauvres maisons abandonnées et ces champs dévastés; mais bientôt ces brigands , tourmentés à leur tour par les excursions des habitans fugitifs que ccHnmandait Lupo , s'embarquèrent pour Lecco , non sans avoir laissé en arrière huit ou dix des leurs pour engraisser les champs qu'ils avaient ravagés.
La nouvelle de cet événement arriva à Milan , et parvint à l'oreille de Marco Visconti précisément le soir du jour où il avait fait avec Ottorino la promenado
à cbeval dont nous avons parié plus haut : le jour le plus noir et le plus sombre pour lui de tous ceux qui s'étaient déjà écoulés.
L'abbé de Saint-Âmbroise se présenta à son palais , tremblant de colère et lui fit la relation de toute cette affaire.
L'abbé de Saint^-Âmbroise , frère de Lodrisio Visconti , était tout dévoué à Marco , qui se servait de son crédit et se proposait de se servir des forces de son couvent pour l'exécution des projets que le lecteur connaît déjà , mais qui étaient tout-à-fait ignorés de l'abbé , complètement dominé par son frère. Marco et Lodrisio savaient bien que l'abbé n'aurait pas voulu se détacher de l'antipape et de l'empereur, qui, de simple moine, l'avaient fait parvenir à tant de grandeur ; par conséquent ils n'avaient pas jugé convenable de lui laisser connaître leurs secrets. Quelque intime que soit l'amitié d'un homme pour toi, quels que soient le respect et la crainte que tu lui inspires , il ne faut pas prétendre de lui qu'il abandonne tous ses intérêts pour te rendre service , et Marco connaissait assez les hommes pour ne jamais exiger un pareil sacrifice.
Après que l'abbé eut raconté de point en point et avec passion l'histoire de Limonta , il dit en terminant: — Et ce qui me surprend le plus , c'est que tout cela a été l'ouvrage d'un de vos parens , d'une de vos créatures. Oui , ces scélérats jde vilains ont trouvé quelqu'un qui les a protégés à l'ombre de votre nom.
Marco , qui avait laissé exhaler au prélat toute sa mauvaise humeur sans l'interrompre , sentit se réveiller sa colère à ces derniers mois , et jetant un re-
— SfflO —
gard sévère sur son interlocatear : -> De grâce , messire, loi répliqua-t-il , quels contes me débitez -tous là? Si je ne supporte pas de mes inférieurs la moindre infraction à mes ordres , saches que je ne souffre pas davantage que d'autres les accusent injustement.
— Pardonnez , dit aussitôt Tabbé qui s'aperçut qu'il était allé trop loin , ce n'est pas que je veuille parler de quelqu'un de vos propres serviteurs; je disais un des vôtres comme façon de parler , parce que c'est quelqu'un qui est au service d'une de vos créatures , mais qui en est tout-à^fait indigne parce qu'il est fils d'un manant et qu'il montre bien ce qu'il est.
— Enfin? demanda Marco.
— C'est un écuyer d'Ottorino , an certain Lupo , fils d'un fauconnier du comte del Balzo. C'est lui qui a tué Bellebuono. Je vous ai déjà dit, je crois , que près du cadavre de celui-ci on a trouvé un casque et une cuirasse ?
^ Oui , vous me l'avez dit.
— Eh bien, on a reconnu que tout cela appartenait à Lupo , et cependant on m'assure qu'il va revenir à Milan dan$ la maison d'Ottorino comme si rien n'était. Du reste, je vous le répète , je suis> bien persuadé qu'Ottorino n'y est pour rien ; car sans parler de la parenté qui existe entre nos familles, il sait combien je suis dan» votre faveur , et certes il se serait gardé de me faire de la peine. Et puis on voit clairement que ce vilain parvenu a agi de son chef, et qu'étant de Limonta , il a voulti secourir les siens, J'étais donc
venu pour vous demander la permisnon pour vous
prier de m'accorder.....
-^ Quoi donc ?
— Que le monastère de Saint-Âmbroise , en qualité de comte de Limonta , puisse exercer ses droits de souyeraineté en punissant un sujet félou.
Marco semblait hésiter à répondre, et Tautre le pressant de plus en plus, lui disait : —S'il s'agissait d'une offense faite à moi seul, je pourrais la pardonner ; mais TOUS le Toyez bien, il y va de l'honneur et de l'intérêt du monastère.
— Oui , oui , c'est toujours la même chanson , dit Marco en l'interrompant. Au reste, disposez-en comme d'une chose qui vous appartient. Qu'ai-je à me mêler dans de telles affaires?
— J'ai fait cette démarche afin de vous témoigner mon respect et ma reconnaissance pour toutes vos faveurs, disait l'abbé, ne croyez pas que j'oublie jamais que je vous suis redevable de toutes les dignités auxquelles j'ai été élevé.
Quant à la dignité d'abbé , la chose était vraie. Marco l'avait obtenue pour lui de l'empereur; mais à l'égard de la dignité plus récente de cardinal , il n'y avait aucune part et elle avait été donnée au prélat par un motu proprio de Tantipape Pierre de Gorvara , qui, Toyant tous les jours diminuer son crédit , cherchait en distribuant des charges , des dignités et des indulgences , tout enfin, excepté de l'argent dont il manquait absolument, cherchait, dis-je, à se faire des partisans intéressés à le maintenir debout , et au pisaller des compagnons de sa chute.
Mais Marco reçut le compliment tout entier sans se croire obligé de réduire à sa juste mesure la reconnais'
MA.RCO ViaCONTI. T. I. I9
sance de son haut client, qui partit en loi faisant de grandes protestations de dévoùment , en offrant pour son service et celui de ses amis , sa propre personne , ses moines et tous les fiefs du monastère.
Ce nouvel incident irrita de plus en plus Marco contre Ottorino. Quoique en présence de l'abbé il eût semblé s'offenser du seul soupçon qu'un de ses féaux eût pris part à cette affaire , il conclut néanmoins en lui-même qu'Ottorino ne devait pas y être tout-à-fait étranger , et que pour le moins Lupo ne lui avait pas laissé ignorer ce qu'il se proposait de faire : il pensa que sa familiarité avec la maison del Balzo pouvait l'avoir entraîné à faire quelque chose en faveur des Limontins. Le souvenir de Béalrix se présenta aussitôt à son esprit, et il se sentit brûler de colère et de jalousie.
xm.
Oui, de jalousie. Du jour o% Marco eut aperçu pour la première fois la fille du comte del Balzo , l'image de cette belle et modeste vierge resta constamment fixée dans son esprit , comme une vision dans les songes d*un malade. Elle se jetait au travers des délibérations orageuses , des secrets périlleux , des joies , des espérances de cette, ame indomptable. Tantôt elle s'alliait au brillant avenir de gloire qui se préparait pour lui , et y répandait une douceur, un contentement, une joie célestes ; tantôt elle l'arrachait au délire enchanteur de son esprit, lui enlevait toute son énergie, et le lançait dans un désert obscur et glacé où les richesses, la puissance, la renommée, tout ce qui jadis agitait sa vie ne lui paraissait plus qu'une vanité insipide. C'est ainsi que dans la chaleur de la danse, si la musique vient à cesser tout à coup, les pas légèrementcadencés ne semblent plus qu'unie frivolité folle et disgracieuse.
£h quoi ! cet homme jeune encore , il est Trai , mais revenu pourtant des illusions du premier âge , habitué depuis tant d'années à la licence effrénée de la vie militaire , meurtri par les coups du sort et par l'iniquité des hommes, s'abandonnera-t-ilà Famour et s'y abandonnera-t-il avec l'insouciante témérité d'un jeofle homme sans expérience, et avec la funeste résolution de l'homme qui a vécu sous le fer et dans le sang?
Marco n'avait jamais aimé d'autre femme qn'Ermelinde. Avec le temps et la perte de tout espoir, cet amour s'était affaibli , et avait fait place aux fureurs de parti , à la soif de domination et de vengeance , à tous ces désirs tantôt magnanimes et tantôt ignobles, qui lui ûrent accomplir sur la scène du monde tous les faits glorieux et coupables que l'histoire nous a conservés de lui. Ermelinde pourtant ne s'était jamais entièrement effacée de son cœur ; c'était son souvenir qui le modérait quelquefois dans les monvemens orageux de sa colère; et lorsqu'il accordait la vie à un ennemi suppliant, lorsqu'il relevait un vaincu, il se figurait être encore l'ami de cetange^ le jeune Marco, ce Marco dont les vicissitudes et les passions l'avaient rendu si différent.
Il sentait bien qu'étant mère d'une enfant déjà grande , elle devait avoir perdu sa première beauté ; néanmoins toutes les fois qu'il pensait à elle, comment pouvait-il se la représenter, sinon telle qu'il l'avait vue à l'aurore de ses jours , joyeuse et fraîche comme la rosée ; avec ce même visage , avec ces mêmes yeux dans la contemplation desquels il puisait la douce iyresse de ses jeunes années? Depuis ce temps
il ne Tavait plus revue , et l'image que son ameen a?ait conservée ne pouvait être flétrie par l'âge , ainsi que ne peuvent Têtre les traits d'un jeune visage peints siu* la toile. Aussi , lorsqu'il vit Béatrix pour la première fois à Milan ^ et qu'il la trouva si semblable au souvenir qui lui était resté de sa mère , il fut fasciné par une puissance irrésistible. Son cœur accueillit cette image comme une chose qui lui appartenait déjà ; ce cœur attiédi , refroidi par le temps , sentit renaître sa première flamme , éprouva les mêmes palpitations qu'autrefois et reconnut son ancien joug. D'abord il pensa que ce n'était qu'une effervescence passagère de son imagination agitée par tant de souvenirs , il s'irrita contre lui-même , se proposa de se vaincre et se crut assuré d'y réussir. Mais en se débattant péniblement dans l'étrange lien dont il se trouvait enveloppé , il ne faisait que le resserrer toujours plus fortement autour de lui. Fatigué enfin de ce combat , il se laissa aller peu à peu , sans presque s'en apercevoir , à l'espérance de pouvoir amener à une honnête issue cet amour qu'il lui était trop difficile de vaincre, Il pensa que non seulement le comte del Balzo , mais que tous les princes d'Italie auraient été fiers de Tavoir pour gendre ; et quant à Ërmelinde, il se disait que s'il l'avait privée de son père , c'était dans un combat loyal et poussé à la vengeance par cet amour passionné qu'elle lui avait inspiré. Il espéra donc que l'horreur qu'elle devait conserver pour l'auteur de cet attentat serait atténuée par le souvenir de la cause qui l'avait fait commettre ; car il n'y a pas de femme dont la vertu austère et farouche ne se sente portée à user d'indul-
gence pour les fautes qui dérivent d'une telle source.
D'ailleurs , dans ces temps de factions continuelles, les haines étaient toujours actives , les offenses et les vengeances toujours prêtes , le sang se payait par le sang , et les familles divisées étaient trop nombreuses, pour qu'il n'arrivât pas souvent que le meurtrier se mêlât à la race de sa victime.
Ces pensées souriaient à son ame, il commença aies caresser, à s'y plaire , à s'y arrêter avec délices , et le poison de l'amour pénétrait toujours plus avant dans son cœur et le remplissait tout entier.
Pendant quelque temps il lui sembla être en paix avec lui-même ; il se sentit rafraîchir par une vie nouvelle qui succédait à sa vie première ; l'avenir vers lequel il courait devint à ses yeux plus beau et plus riant. Il n'avait jamais souhaité avec tant d'ardeur la seigneurie de Milan ; il ne s'était jamais hâté avec plus de vivacité de poursuivre la carrière dangereuse qui devait l'y conduire, que depuis ce peu de jours , car il voyait maintenant à côté du but de ses pensées Béatrix aux pieds de laquelle il aurait voulu se mettre lui-même et l'univers entier.
Mais les premiers soupçons de l'amour qui existait entre la jeune fille et Ottorino vinrent bientôt le tirer de ce rêve. Toute comparaison n'exprimerait que Êiiblement les fureurs de cette ame agitée par le froid contact de la jalousie. Il hésita quelque temps, tantôt croyant, tantôt ne croyant pas que cette crainte fût fondée. Il youlut s'en assurer tout-à-fait , et il y parvint dans cette promenade à cheval dont on a déjà parlé.
Ayant ourdi , vers ce temps-U , avec Lodrisio , une conspiration pour enlever à son neveu Aftzone la seigneurie de Milan , Marco s'était décidé , comme il en. avait manifesté l'intention , à aller au Geruglio pour y prendre à sa solde les troupes allemandes révoltées, et il devait se mettre en route au plus t6t. Mais depuis qu'il se crut sur de l'amour des deux jeunes gens, tous ses projets furent bouleversés. S'il partait, comment apaiserait-il cette fureur qui le dévorait? Conduire Ottorino avec lui? Mais le jeune homme y venait à regret, et d'ailleurs^ quand même il s'y serait décidé de bonne volonté, il n'aurait pas pu supporter sa présence. L'envoyer sous prétexte de quelque négociation dans un pays éloigné où il serait obligé de s'arrêter jusqu'à ce que lui-même fût de retour du Geruglio ? Mais il ne pouvait pas montrer de l'amitié et delà confiance à ce serpent qui avait empoisonné sa vie. Le laisser auprès de Béatrix pour qu'en retournant glorieux de l'accomplissement de ses desseins, il les trouvât déjà mariés? Cette image le rendait furieux, suscitait dans son cœur mille fantômes courroucés et sanguinaires , et malheur à qui dans de pareils momens.... Mais après avoir flotté long-temps entre mille pensées , il pencha vers un avis plus modéré ; il résolut de partir sans délai, mais d'appeler auparavant lecomte del Baizo et de lui faire une grande peur de Rusconi et même de quelque autre personnage mystérieux , dans le cas où Ottorino serait amené par Béatrix à manquer à sa parole. Il connaissait son homme et il savait qu'il pouvait se fier à sa frayeur.
Après avoir pris ce parti, une lueur d'espérance rcn-
ira de nouveau dans son ame ; il commença à prêter Toreille à quelques raisons qui détruisaient en partie la désespérante certitude qu'il avait auparavant conçue. Qui rassurait que Béatrix répondait à TamoUr d'Ottorino? En avait-il d'autre preuve, d'autre indice, que cette rougeur trop naturelle qu'elle avait montrée en saluant du balcon le jeune homme , quand il passait à cheval avec lui? Cela seul avait suffi pour lui tourner la tête; mais ne pouvait-il pas s'être trompé?
Il voulut s'en éclaircir, et il résolut de voir Béatrix, de l'interroger lui-même pour s'assurer de l'état de son cœur. Il fit annoncer une fête pour la veille du jour de son départ , et il y invita le comte , en lui faisant comprendre qu'il l'attendait sans faute avec sa fille.
Cependant il survenait un autre événement, qui aurait facilement conduit Marco par un chemin différent au but qu'il se proposait. Nous en rendrons bientôt compte , après avoir dit quelques mots sur Ottorino.
Celui-ci, quoique irrité de la manière sévère et capricieuse dont il avait été traité dernièrement par son seigneur, s'était présenté de nouveau chez lui pour se justifier , pour faire ses excuses de l'hésitation qu'il avait montrée, lorsqu'il avait été invité au voyage de Toscane , pour lui offrir de l'accompagner et le prier de ne pas le priver d'une si grande faveur. Mais la porte de Marco lui avait été toujours refusée, et on lui fit enfin comprendre qu'il ne s'avisât plus de remettre le pied dans cette maison.
Nous pe dirons pas s'il en fut affligé. Trop éloigné de soupçonner la cause véritable et principale de
cette mauvaise hameur , il l'attribua simplement à son refus d'épouser la fille de Rusconi ; et , en vérité , cela seul pouvait suffire pour faire tomber entièrement dans la disgrâce d'un homme tel que Marco.
Alors il commença à penser séricosement à sa position. Renoncer à Réatrix n'était pas une chose qu'il pût mettre en délibération ; mais comment s'arranger avec son seigneur ? Il est vrai qu'en venant de Monza il s'était vanté auprès du comte (je ne sais si le lecteur s'en souvient ) d'être en définitive mattre de lui-même et de pouvoir épouser qui il lui plairait, soit que Marco y consentit ou n'y consentit pas. Mais cela avait été une espèce de rodomontade ; et maintenant , à tête reposée , il ne se sentait pas le courage de rompre en visière avec un pareil homme. Marco Yisconti ! nous le connaissons un peu, et Ottorino le connaissait mieux que nous. Sans parler de la terreur que pouvait raisonnablement inspirer à tout homme intrépide et hardi l'inimitié d'un homme de cette trempe, Ottorino ne pouvait supporter la pensée de devenir l'ennemi de celui qui l'avait toujours aimé comme un père et par les mains de qui il avait été reçu chevalier ; de celui qu'il avait toujours regardé comme son modèle, comme son guide, comme la lumière qui éclairait sa jie.
Il avait aussi une autre cause d'inquiétude ; car , si le jeune homme avait voulu faire le bel esprit , sauter, comme on dit^ le fossé et épouser Réatrix malgré vent et marée , le comte la lui aurait refusée. Il avait dit trop clairement qu'il ne voulait avoir rien à démêler ayec Marco ; et , quand même il ne l'aurait pas dit, il eût été facile de le supposer.
Ottorlno, combattu par tant de pensées, commença à devenir tons les jours plus sombre et plus triste , et il ne put s'empêcher de le laisser apercevoir soit à Ermelinde , soit à sa fille, avec lescpielles il passait une grande partie de son temps. Elles l'obsédaient pour qu'il leur découvrit la cause de ce nouveau chagrin , mais il s'en défendait toi^ours, soit par le silence, soit par quelques paroles , ou bien il donnait un autre tour à la conversation , tellement que l'une et l'autre commencèrent à soupçonner qu'il y avait quelque chose de grave.
Et que faisait le père de la jeune fiUe , le comte
del Balzo? Le pauvre homme! enivré par tant de triomphes , par les complimens qu'il recevait à chaque heure , par les révérences et les coups de chapeau qui pleuvaient sur lui de tous côtés comme à l'un des amis intimes de Marco, il ne se souvenait presque plus d'avoir ni une femme ni une fille, je dirais presque qu'il ne croyait même plus être de ce monde ; et malheur à Ermelinde, si elle essayait quelquefois de le faire descendre de cette glorieuse élévation pour le rappeler un instant aux choses d'ici-bas ; malheur ! si elle lui parlait de Béatrix , du mariage qui n*avançait pas , des soupçons qu'avait fait naître dans son esprit le maintien d'Ottorino. Il se mettait en fureur. Et qu'y a-t-il qui nous presse ? laissez la chose aller son train. N'a-t-on pas tout aplani? quelle difficulté peut-il nattre? il l'épousera quand il reviendra. On dirait qu'il vous tarde de vous en débarrasser !
Après plusieurs jours, Ottorino commença à laisser échapper quelques mots qui témoignaient son désir
de hâter le mariage et quelques insinuations sur la nécessité de le tenir caché. Serré de près par Ermelinde qui résolut de savoir à quoi s*en tenir, il laissa comprendre à demi que Marco aurait peut-être tu de mauvais œil qu'on publiât immédiatement le mariage , ce qui aurait fait supposer qu'il avait rompu avec Rus« coni. La chose pouvait bien être ainsi , mais la mère de Béatrix ne se rendit pas tout-à-fait à ces raisons ; car elle ne croyait pas cette réflexion seule suffisante pour donner au jeune homme la tristesse qu'il mon* trait. Elle se mit donc à l'obséder , à le tourmenter tellement qu'à la fin il se laissa aller à raconter de point en point toute l'histoire telle qu'elle était , ou pour mieux dire , telle qu'il la croyait être. Vous pouvez penser si Ermelinde en fut bouleversée et effrayée.
Depuis lors , toutes les fois que cette tendre mère se trouvait seule avec sa fille et la voyait taciturne et triste , elle devinait quelle était la douleur qui la rongeait en silence; mais que pouvait^^Ue lui dire? Pouvait-elle l'engager à ne plus penser au mariage ? à oublier Ottorino ? vraiment elle ne croyait pas en être déjà là , et elle sentait bien d'ailleurs que ce conseil serait alors arrivé trop tard. Mais devait-elle nourrir dans son cœur une flamme qu'un jour elle n'aurait plus le pouvoir d'éteindre, une flammé qui dévorerait misérablement sa vie?
Elle pensa donc qu'il valait mieux lui tout dire. Dès ce moment Ottorino, qui avait souvent des conférences secrètes avec la mère et la fille, les consolait par l'espoir du prochain départ de Marco pour la Toscane , où il s'arrêterait vraisemblablement quelque temps ;
or , disait-il , réloignement , les nouvelles intrigues dans lesquelles il allait se tronver enveloppé , dissiperaient tout ce dépit. On voit bien que ce n'est qu'un entêtement, qu'un caprice momentané, qu'il veut vaincre, ajoutait-il: cet homme est ^insi fait. Mais lorsque Béatrix sera à moi, vous verrez que tout s'arrangera pour le mieux ; une chose natt d'une antre , et le temps les gouverne toutes ; avant qu'il soit de retour , qui sait ? il pourrait arriver aussi qu'il lui fût indifférent de rompre avec Rusconi ou que celui-ci eût trop d'intérêt à rester son ami pour s'offenser d'un pareil changement; car, je vous le répète, non seu« lement je n'ai jamais donné ma parole, mais Marco lui-même n'a pris aucun engagement ; outre cela , la fidélité que je lui ai toujours montrée , les services que je lui ai rendus.... Il n'est pas homme à oublier de telles choses.
Béatrix paraissait satisfaite de ces raisons , mais sa mère n'était pas tranquille.
Il y avait encore une autre diJBSculté;; si le comte venait à s'apercevoir de la répugnance que Marco éprouvait pour ce mariage , tout était perdu. Plutôt que de courir le risque de déplaire à cet homme , il se serait soumis je ne sais à quoi. Aussi tout le monde garda le silence envers lui , dans la persuasion que le mariage se ferait aussitôt après le départ de Marco pour la Toscane. On différa toute explication jusqu'au jour où un écuyer de Yisconti se présenta à la maison del Balzo , pourinviter, de la part de son seigneur, le père et la fille à là fête dont nous avons déjà parlé. Ottorino en fut tout consolé , et , quoiqu'il regrettât
de se voir etcla de cette réunion , il combattit les rai^ sons qu'Ennelinde allégaait pour empêcher son mari d'y conduire sa fille, ainsi que toutes celles données par Béatrix elle-même , pour ne pas y aller. On con« dut enfin qu'on se rendrait à l'invitation.
Le soir destiné à la fête , le comte se promenait dans une salle de sa maison , déjà tout habillé en velours broché , et avec une paire de bottines dont la pointe, plus longue que le pied et recourbée en l'air, était retenue par une petite chaîne d'or nouée autour du genou. Il se promenait , et se pavanait en se trouvant si beau. Une de ses sœurs , qui devait, pendant cette soirée , tenir lieu de mère à Béatrix , était assise auprès d'Ërmelinde et s'impatientait en voyant sa nièce perdre du temps tantôt sous un prétexte et tantôt sous un autre , et feindre enfin qu'un ruban d'argent noué sur sa tête se fût dérangé , pour se le faire rsguster par sa Lauretta.
L'ame de la jeune fille était saisie d'une terreur se-» crête en voyant approcher le moment où elle allait paraître devant Marco; car elle savait maintenant comment Ottorino avait encouru sa disgrâce. Elle tremblait à la seule idée de se trouver devant cet homme^ exposée à son regard scrutateur , et elle sentait le besoin de puiser un peu de force dans la présence et dans les paroles du jeune homme qui l'avait encouragée à se soumettre à une telle épreuve ; mais Ottorino ne paraissait pas ; et , ce qui était encore plus étrange ^ il ne s'était pas montré de toute la journée.
Dès que le ruban fut arrangé , la tante se leva en tendant une main à Béatrix , qui ne sut plus comment
T. I. ao
s'excuser de la suivre , et elles se mirent en chemin avec le comte. Ils étaient déjà à la porte de la salle , lorsqu'on vit Ottorino entrer précipitamment et hors de lui , les traits bouleversés , s'écriant :
— Savez-vous ? Lupo a été pris par les satellites de l'abbé de Saint-Ambroise, la nuit, par trahison, pendant qu'il dormait; ils Font condamné à avoir la tête tranchée, et demain doit être son dernier jour.
Lauretta, en apprenant quel sort attendait son frère, sortit en courant et à demi morte de frayeur , pour en avertir ses parens. Tous les autres restèrent stupéfaite. •^ J'ai prié, j'ai promis , j'ai menacé, poursuivait Ottorino, tout a été inutile. Il faut que l'abbé soit sûr du consentement de Marco ; car sans cela il n'aurait certainement pas osé faire mettre les mains sur un de mes écuyers.
^ Écoutei, Ottorino, dit le comte en balbutiant; je vous l'avais bien dit , vous avez voulu agir à votre tète
Mais la mère et la fille, toutes deux à la fois , lui coupèrent la parole et direùt qu'on ne devait pas se perdre en lamentations inutiles, lorsqu'il était urgent de chercher quelque remède.
— Pourquoi ne courez-vous pas chez Marco ? dit encore le comte à Ottorino; cet affront vous regarde; vous êtes lié à lui par le sang et par Tamitié.....
— Je me suis présenté chez lui ; mais il refuse de m'entendre.
— Comment ! comment ! qu'avez*vous dit ? Marco refuse de vous entendre ?
Le jeune homme , oubliant dans son trouble toute
mesure, raconta Taffaire telle qu'elle était, et dit qu'il y avait long-temps que Marco ne lui avait pas permis de le voir.
— Vous êtes donc dans la disgrâce de Yisconti ? s'écriait le père de Béatrix ; oh ! maintenant je comprends tout le galimatias qu'Ermelinde me faisait tout à l'heure. Elle me disait de ne faire semblant de rien avec Marco; de ne parler ni du mariage qu'on a arrangé, ni de vous, ni de quoi que ce soit. Yoili, voilà le mystère ! et l'on ne m'en disait rien ! C'est bien , c'est bien. Puisqu'il en est ainsi , je me retire, je m'en lave les mains , je ne m'en mêle plus , je ne veux plus en entendre parler.
-^ Et laisserez-vous mourir le fils d'un de vos serviteurs sans dire un mot pour lui sauver la vie ? cette vie qu'il a spontanément exposée pour son village et pour vous? lui dit Ermelinde.
— Bon Dieu ! vous voyez bien que l'abbé me soupçonne déjà.... Et d'ailleurs comment me mêlerais-je de cette affaire ? quel pouvoir ai-je sur le cœur de Marco pour prendre une si grande liberté ?
Mais ici la sœur du comte vint au secours de ceux qui priaient.— Gomment ! lui dit-elle, n'ètes-vous pas l'ami le plus intime de Marco? son confident le plus cher ? ne me Tavez-vous pas ditinille fois ? et n'est-ce pas une chose connue de tout le monde ? voudriez-vous reculer quand il s'agit de sauver la vie d'un de vos serviteurs?
— Mais, bon Dieu ! si je pouvais
— Vous le pouvez et vous devez le faire, poursuivit la sœur.
— Écoutez , ij^^uta avec chaleur Ottorino : cette nuit , tandis que Marco prend congé de ses amis , au milieu de la joie d'une fête , il ne^ioarra pas vous refuser la première grâce que tous lui demanderei
Il a le cœar humain Dites-lui qu'il s'agit d'un
brave condamné à mourir pour avoir sauvé le village où il est né, pour avoir arraché des innocens persécutés des griffes d'une canaille effrénée. Dites-loi que c'est un soldat qui a combattu sons les drapeaux du serpent et qui les a baignés de son sang. Dites-lui qu'il ne laisse pas mourir un brave de la mort des malfaiteurs; dites-lui que Lupo a un père et une mère.
Dans ce moment le comte del Balzo tourna les yeux vers la porte d'où l'on entendait venir des gémissemens et des pleurs. Après un instant la porte s'ouvrit, et l'on vit entrer dans le salon le fauconnier, Marianne et Laurette , tous en pleurs , pâles et abattus par l'angoisse et la fraye\ir. Ambroise se jeta aux pieds de son maître, et levant vers lui des yeux égarés, il essaya de dire quelques mots ; mais sa bouche ne put proférer qu'un cri plaintif et inarticulé. On voyait trembler ses lèvres décolorées ; on entendait le battement convulsif de ses dents. Tous les yeux étaient fixés sur lui ; sa femme même et sa fille paraissaient oublier leur propre douleur pour ne faire attention qu'à la douleur plus terrible qu'il éprouvait.
— Mon fils ! mon fils ! s'écria-t-il à la fin en prononçant avec peine ces paroles. Oh! sauvez mon fils!
Le comte se pencha pour le relever; mais lui, secouant la tête et agitant une main en l'air , s'écriait :
— Non, laissez-moi ici, laissez-moi mourir ici, je ne
me lèverai pas avant que vous m'ayez promis de le sauver.
— Je ferai tout .ce qui dépendra de moi ; allons , levez-vous, Ambroise, prenez courage. Je vous promets que je prierai, que je supplierai ; allons, calmezvous.
— Avez-vous entendu? dit alors Marianne; notre mattre vous Fa promis , tranquillisez-vous donc , confions-nous dans le Seigneur, et prenez courage.
— Me Tavez-vous promis? me Favez-vous promis? Oh ! dites à cet homme qui a la vie de mon Lupo dans ses mains , dites-lui qu'il se souvienne aussi de son
propre père dont il a été le fils chéri Et si Tabbé
veut absolument une satisfaction , je suis là , c'est le même sang et la même chair. C'est moi qui l'ai conseillé , et la faute en est à moi ; il n'a fait qu'obéir à son père. S'apercevant alors de la présence d'Ottorino que, dans son premier trouble , il n'avait pas vu, il se leva vivement , et allant vers lui d'un air plus résolu que respectueux. — C'est à vous , lui dit-il , à le sauver, à vous qui l'avez mis dans la position extrême où il se trouve.
— Sont-ce là , lui dit aussitôt sa femme d'un ton de réproche , sont-ce là des manières convenables «envers un chevalier si bon , qui fait tout pour lui et qui est précisément ici pour le sauver?
— Oh ! que le Seigneur vous bénisse , s'écria alors Ambroise tout reconforté, pardonnez-moi ; ayez compassion d'un malheureux père hors de lui et qui ne sait ni ce qu'il dit ni ce qu'il fait. Allons , ne perdez pas de temps; allez, allez, et retournez me rendrQ.la vie.
Le comte s'essuya les yeux el loi dit encore : — N'en dooles pas , je ferai toot ce que je ferais s'il s'agissait de mon propre fils. 11 dit à Béatrîx et à sa scenr de le suivre el ils se mireot en chemin. Alors Laaretta, qui n*aTait fût jasqne-li que pleurer et sangloter , conrat au devant de Béatrix au moment où elle sortait du salon , loi serra nne main et la loi baisa en l'inondant de ses larmes. Elle ne put proférer mi seul mot ; mais la prière était dans ses yeox, sur son visage, dans toole sa personne,
A peine eorent-ils dépassé la porte qu'ils trouvèrent dans une seconde salle Bernard , l'antre fils du fauconnier, qui était là droit comme nne image en les attendant.
Il faut savoir que Marianne ne voyant rien au monde au-delà de ce fils qui était son benjamin , et recevant la fatale nouvelle que Lauretta apporta à la maison oà ils étaient tous réunis à cette heure, s'était précipitamment levée en s'écriant : — A vous maintenant , Bernard ; c'est à vous à courir, à parler au mattre , à vous qui savez parler. Nous sommes des gens ignorans; mais vous lui direz les choses conune on doit les dire.
Ce mannequin commença à hésiter et à dire : — Quoi ? comment? mais Ambroise descendit précipitamment l'escalier, et sa femme et sa fille le suivirent.
Pendant que le malheureux père , prosterné devant son mattre , le suppliait avec ces paroles inspirées par le cœur et auxquelles répondent tous les cœurs, paroles que l'art admire et note respectueusement pour les imiter, la femme, sottement obstinée, disait en elle-
même : — Bon Diea ! il ne fait que pleurer el se plaindre ; à qaoi bon cela ? et moi aussi je sais dire de ces choses-là. Si Bernard était venu, il aurait bien trouvé, lui , les choses qu'il faut dire. Aussi lorsqu'en sortant avec les autrts , elle le trouva sur la porte , elle fut toute consolée , et le prenant par un bras , elle lui dit avec anxiété : — Allons , parlez , parlez ; car nous n'avons su rien dire.
Alors celui-ci se plaça devant le comte , et avec le ton et les manières glacées d'un homme qui récite un sermon appris par cœur, il commença : — Quoique Lupo Quand même mon frère, cette brebis égarée Mais le père, le saisissant par une épaule, le repoussa avec force en lui criant : — Laisse^le aller, au nom de Dieu.
Le comte ainsi débarrassé continua son chemin, et Bernard resta à sa place tout droit, immobile, les bras pendans , et le suivant des yeux.