‹ Maréquita, l'espangnoleChapitre 12 sur 51 · LES TRIBULATIOIVS DU RICHE · texte numérisé non relu

LES TRIBULATIOIVS DU RICHE

Si nous examinioDs en détail la vie des hommes que l'on regarde comme les plus heureux sui' la terre, nous trouverions tant d'amertumes à côte de leurs jouissances, tant de chagrins l)anni leurs plaisirs , et tant d'infortunes au sein de leur prospérité, que nous serions surpris qu'ils passent pour tels dans l'opinion publique.

l'abbé de Bruëys.

Nous avons laissé le marquis Giulo de Torepa au bas de l'escalier de l'hôtel de madame d'Alvarez. — Le marquis, furieux de l'insulte qu'il a reçue , franchit la cour en deux sauts j dans la rue, sa mauvaise humeur est portée à l'exaspération par l'accident qui vient d'arriver à son élégant et frêle tilbury ! — Dans sa pesante marche, une énorme charrette , chargée de grosses pierres de taille , a renversé le tilbury, qui s'est brisé en mille éclats, — Grande lumeur! — Son gentil

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groom est aux prises avec le sale et mal embouche charretier.

— Eh bien ! qu'est-ce donc que tu me veux, méchant gamin doré?... Cela t'apprendra à rester sur le milieu du pavé, avec ta jolie tasse attelée à la queue de ton cheval. — Imbécille! tu ne me voyais pas venir avec mes six chevaux?— Pourquoi ne pas te ranger? — Tu viens te jeter dans mes roues. — Attends donc que je m'arrête pour toi , mouche d'écurie !

Les passants rient , et dans ces occasions le rire des passants est rarement pour la livrée. — Le pauvre petit groom , rouge de colère, est forcé de se taire : que peut-il contre un homme dont le grand fouet claque brutalement en se promenant au dessus de sa tête, tout en menaçant le pauvre petit de le mettre dans une de ses grosses bottes recouvertes par cinq à six couches de boue de nuances diverses? — Le marquis court à son cheval : — oh ! douleur ! sa belle jument . miss Clara , a la cuisse cassée ! ! !

Après beaucoup d'allées et venues, des commissionnaires du coin de la rue parviennent à

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découvrir, dans un cabaret, deux sergents dr ville : ils dressent procès-verl)al du délit, et arrêtent le charretier ; celui-ci déclare travailler chez un bourgeois qui lui donne trois francs cinquante centimes par jour. — La jument du marquis lui a coûté cinq mille francs, et son tilbury deux mille; chacun de répéter : — (( Là où il n'y a rien, le roi perd ses droits. » 11 est bien évident que le charretier ne pourrait rembourser le dommage, et quant au maitre de la charrette, le marquis ne peut espérer les lui faire payer, d'après des témoignages qui constatent étourderie d'une part, et seulement grossièreté de l'autre. — Les sergents de ville ordonnent au charretier de faire immédiatement marcher ses six chevaux , afin de débarrasser la rue de sa grosse charrette qui obstrue le passage, fait attrouper le monde, et peut devenir la cause d'autres accidents.

Cependant le marquis est debout devant la pauvre jument. — La malheureuse bête regarde son maître avec des yeux remplis de larmes, comme si elle voulait lui adresser un dernier adieu . — Il faut tuer miss Clara ! — Sa

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rohc est si hcllo , ses membres si gracieux, sa queue si ondoyante, sa crinière si soyeuse, que tous les assistants s'écrient : quel dommage d'être obligé de tuer unaussi bel animal! — Le marquis s'arrache à ce spectacle; il sent qu'il n'a plus la force de le supporter : — le marquis de Torcpa aimait réellement les chevaux.

Un cabriolet de place est encore à la porte de l'hôtel de Maréquita; il y monte, se renverse dans le fond, cache sa figure dans son foulard, et pleure!!! — Le cocher, qui avait été témoin de l'accident, conçoit et partage toute la douleur du marquis.

— Ah ! quel coup cela m'a donné , lorsque j'ai vu tomber votre cheval! Misérable coquin ! butor de charretier! C'est une horreur que la police souffre que» de semblables charrettes , attelées de six gros chevaux, se promènent ainsi au milieu de Paris, dans nos petites rues étroites comme des sentiers. Si pareille chose m'était arrivée, à moi qui n'ai que mon cheval pour me faire vivre et nourrir ma famille , j'étais ruiné , quoi ! — Mais dans cette affaire ce n'est pas l'argent qu'on pleure, monsieui*

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a bien de quoi vn acheter un autre; mais c'est la douleur de voir périr uue aussi belle béte ; on s'attache aux animaux, ça prouve que monsieur est bien bon.

Le cocher, qui, lui aussi, aimait les chevaux, continue à se lamenter sur cette perte. — Le marquis ne répond rien : — il n'était pas dans rhabitude de parler jamais aux gens du peuple.

Pendant que le sensible cocher cherchait , dans son cœur et sa philosophie, toutes les consolations qu'il pensait pouvoir adoucir les chagrins du marquis, il se trouva arrêté au carrefour Gaillon par un embairas de voitures. — Allons, dit-il, c'est aujourd'hui un jour de guignon : tout à l'heure, en allant rue de l'Arcade, je me suis vu arrêté par une voiture de foin qui avait versé. — Heureusement, monsieur est plus patient que l'individu que je conduisais. — Peste ! quelle colère pour cinq minutes de retard ! — Oh ! ajoute-t-il en prenant un air fin et goguenard, je suis bien sur que c'est un amoureux... Ah! c'est bien facile à reconnaître : ils sont tous comme eda! — H faut binler le pavé, crever les

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