IX
Les bourreaux existeront tant que les sociétés en auront besoin; quand l'harmonie régnera sur la terre, ils disparaîtront comme onl disparu les grands quadrupèdes qui habitaient notre planète avant le dernier cataclysme.
Castelli était un de ces hommes sans conscience auxquels on dit : — Espionnez, — ei ils espionnent. — Tuez , — et ils tuent ; — mais après l'avoir fait, si on leur demande pourquoi ils ont tué cet homme, — ils répondent avec insouciance : — Parce qu'on
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nous l'a ordonne. — Qu'avail-ii fait ? — nous n'en savons rien; — à chacun sa besogne, — ils le condamnent à mori, à nous de l'exéculer; tout est Uni.
Rien n'était comparable au cynisme révol- (ant du misérable Castelli; il commettait les crimes les plus atroces avec un sang-froid et une indifférence qui faisaient horreur ; — son passé n'éveillait pas un remords en lui, et l'avenir ne lui inspirait aucune crainte. — Sa vie se résumait dans l'heure du diner, ou celle de la débauche avec des filles de joie.
Si parfois il arrivait que ses maitres vinssent le déranger au milieu de son orgie, il rugissait comme un tigre auquel on ferait mine de vouloir retirer la pâture ; puis, cédant en grommelant à la nécessité, il quittait le festin, retroussait ses manches pour assommer l'homme qu'on lui désignait, et revenait ensuite se mettre à table, où il achevait gaîment le repas qu'il avait interrompu.
Aussitôt que Castelli eut les 500 francs du marquis, il emmena avec lui deux tendres
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amies, ci irsla à IMoiiliiiorL'iicy, à l aulK'iv^c du Cheval blanc, pondant (|uatrL' jours; — dincrs recherchés, pionienades à cheval et en voiture, rien pour hii n'était trop cher. — Le cinquième jour, on lui présenta son compte, et comme il montait à 52G francs, les amies de Castelli jugèrent prudent de le ramener à Paris. — Il lui fallut deux jours pour reposer ses membres fatigués et cuver son vin; — après il songea à l'importante mission dont le marquis l'avait chargé.
Castelli avait tout ce qu'il faut pour plaire à la majorité, et capter la bienveillance de cette tourbe d'individus pour lesquels la pensée ne se développe que par les sens.
L'apparence d'une grosse franchise cachait sa fausseté ; flatteur à l'excès, il déguisait sa Hnosse par des manières de bon homme qui éloignaient la défiance; il avait surtout le talent bien rare de parler à chacun sa langue, aussi était-il sur de se faire bien venir des portiers, des domestiques, et de tous les gens du peuple, qui sont toujours flattés lorsqu'un homme au-dessus d'eux par l'éducation, l'esprit, les
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manières ou la fortime, descend à leur niveau par la familiarité de son langage.
L'habile Castelli sut au bout de trois jours tout ce qui se passait dans la maison de Mépbis ; — alors il se présenta hardiment chez madame Lysberry, sous le prétexte de lui rendre un éminent service.
Il commença par plaindre cette jeiuie et intéressante femme, si digne d'un meilleur sort j la vieille coquette se laissa prendre à sa flatterie et lui raconta ses chagrins. Le rusé Italien redoubla de sensibilité, et versa même des larmes en écoutant le sentimental récit de l'épouse délaissée.
Madame Lysberry aimait beaucoup à causer; encouragée par l'effet qu'elle produisait, elle parla pendant trois heures. Castelli connut ainsi parfaitement le caractère qu'il avait à exploiter, les dissentions du ménage et la position de fortune de l'ennemi du marquis. — Il vit dès lors comment il devait s'y prendre pour faire servir cette femme à ses desseins. C'était un monstrueux assemblage des défauts les plus contraires ; elle avait le cœur sec et l'es-
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prit ronianosqiio, l'anu! v('nalc et les sons irritables. Elle aimait par-dessus tout les scènes de mélodrame, le bruit, le scandale, et recherchait avec empressement toutes les occasions de se mettre eu évidence. Il fut facile à Casfelli de lui persuader qu'elle allait jouer un grand rôle dans le drame qui avait pour objet de sauver son mari d une ruine complète y et de perdre sa rivale !
Il brocha de suite un roman, et fit du marquis de Torepa un prince allemand; — son altesse avait quitté ses états et renoncé à l'alliance d'une archiduchesse, pour suivre les pas de la célèbre cantatrice espagnole. Castelli connaissait trop bien le cœur humain pour négliger le moyen de blesser cruellement madame Lysberry par l'éloge de sa rivale; — il savait que , passé quarante ans , une femme sotte et laide ne pardonnejamais à la jeunesse, à l'esprit et à la beauté.
Il peignit donc Maréquita sous les plus brillantes couleurs, si bien qu'il résultait de son exagération qu'elle surpassait les plus
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belles; qu'elle était une fée pour les talents, un démon par l'esprit satanique qui l'animait.
Dès cet instant, madame Lysberry jura une haine implacable à cette intrigante espagnole^ qui, disait-elle, lui avait enlevé le cœur de son mari. — Madame Lysberry n'aimait point son mari, mais elle le considérait comme sa propriété, et ne pouvait souffrir qu'une autre y portât atteinte. — Oh! les droits imprescriptibles que chacune des parties s'attribue sur l'autre ne sont pas les moindres inconvénients résultant du mariage indissoluble.
Castelli gagna toute la confiance de madame Lysberry, et se mit aussi dans les bonnes grâces de la Bernard, afin d'apprendre tout ce qui se passait chez madame d'Alvarez.
Castelli était lié avec une foule d'agents subalternes qui se mêlaient d'intrigue et d'espionnage; bavard de sa nature, il vint à causer un jour avec un de ses dignes amis, et sans trop y attacher d'importance, il lui parla de Méphis. — Cet individu se trouvait être un aflidé du prêtre Xavier. — Ce fut une de ces rencontres
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fortuites, que notre orgueil appelle hasards, parce qu'elles dépassent notre courte vue; cependant elles arrivent si fréquemment, que l'inexpérience villageoise peut seule s'en étonner encore. — La conversation de ces deux misérables était un événement qui devait amener des conséquences terribles.
Le nouveau chargé d'affaires secrètes avait aussi reçu l'ordre de son maître de ne jamais perdre de vue le sieur John Lysberry. — Enchanté de trouver une occasion de faire parade de son dévouement, de son activité et de son intelligence, il s'empresse d'écrire à son maître, pour l'instruire de l'intrigue où Méphis joue un si grand rôle. A cette nouvelle, Xavier fait subitement ses préparatifs, et quitte la Savoie pour se rendre à Paris.
Les riches ont mille moyens de s'entendre, qui sont hors de la portée des pauvres; ils sont forts contre ceux-ci par leur union et la faveur de la loi , ensuite ils voient les cartes de leurs adversaires, et les exploitent sans courir aucune chance. Xavier n'avait jamais rencontré le marquis de Torepa, mais il connais-
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sait de nom son frère l'archevêque. C'est à celui-ci qu'il écrit , signale l'ennemi commun qu'il faut perdre, et l'archevêque lui répond: — Frère, je vous serre la main, et je mets à votre disposition ma fortune, mon crédit et mes aihdés ; servez-vous du tout dans l'intérêt de notre sainte cause.
Porteur d'une lettre de l'archevêque, Xavier se présente chez le marquis de Torepa. — Ses manières nobles, l'amabilité, la finesse de son esprit , sa gaîté , son éloquence , tout en lui séduit le marquis; celui-ci, se laissant aller au sentiment qu'il éprouve, témoigne à Xavier la plus vive amitié, la plus entière confiance, ne tarde pas à lui parler de son amour pour Maréquita et de sa haine pour Méplîis.
Xavier posséda bientôt le marquis tout entier : pas lui repli de son ame , pas un soupir de son cœur dont il ne pénétrât le mystère. Il jugea l'homme ; le reconnut sans énergie, incapable d'être jamais moteur , et propre seulement à servir comme instrument passif.
Le marquis voulait bien se venger de Mé-
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plus; il désirait ardemment posséder Maré- (piita, mais il n'était pas allé jusqu'à combiner les moyens à prendre pour atteindre ce double but. Il se servait bien de Castelli pour lequel il avait le plus profond mépris, de Castelli qu'il savait être un misérable espion, mais il n'osait pas l'interroger sur l'exécution des ordres qu'il lui avait donnés, dans la crainte d'apprendre des choses dont son orgueil aurait à rougir, ou qui éveilleraient ses remords.
Xavier montrait au marquis toute l'apparence d'une vive amitié, il lui prodiguait toutes les attentions obséquieuses dont il savait si habilement se servir; néanmoins il éprouvait , à sa vue, ce dédain que l'être faible provoque toujours : il en avait pitié parce qu'il s'en servait ; il l'eut brisé sans hésiter s'il lui avait fait obstacle.
Xavier traitait la passion du seigneur de Torepa avec l'apparente légèreté qu'il montrait en toute chose ; toutefois il ne négligeait aucun moyen d'augmenter l'intensité de cette II. 13
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passion, et d'exciter sa jalousie : ce n'était pas la fibre la moins vibrante chez le descendant des Médicis. Le marquis avait d'abord songé â appeler Méphis en duel; Xavier l'en dissuada en lui faisant observer qu'il ne convenait pas à un homme de son rang de se mesurer avec un aventurier. — Le triomphe de Méphis l'eût soustrait aux embûches qu'on lui tendait, et Xavier avait plus de confiance dans l'adresse et le courage du prolétaire que dans la science du marquis. Castelli, personnage ostensible de l'aftaire, y jouait un double jeu dont son maitre était loin de se douter : l'honnête secrétaire n'obéissait, en défmitive, qu'aux ordres du prêtre.
Celui-ci ne reculait devant rien; il jugea nécessaire de faire enlever les papiers de Méphis , sachant qu'il avait des manuscrits dont il lui importait de se rendre maître. -^ — Cas-: telli se fit un point d'honneur de réussir dans une entreprise qui , pour tout autre , eût été impossible. Il flatta madame Lysberry avec tant d'adresse, sut si bien alimenter sa haine,
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exciter sa jalousie, que, cédant à la soif de se venger, elle lui promit de lui livrer les papiers de son mari.
En parcourant les manuscrits qu'il a entre les mains, Xavier se félicite d'abord. — Si le paradis existe, se dit-il, je suis certain d'y obtenir la première place ! — Puis, à mesure qu'il avance dans sa lecture, elle l'étonné, l'effraie ! . . . Méphis est plus profond , plus éloquent, plus fort qu'il ne le pensait.
Il faut qu'il meure! s'écrie le prêtre, ses doctrines sont trop puissantes : enseignées par un homme habile, elles pourraient renverser les nôtres. Ce sera donc sa tête à la main que j'irai au Vatican me faire nommer cardinal.
Madame Lysberry remettait peu à peu à l'Italien les papiers de son mari, afin que Méphis ne pût s'apercevoir de leur disparition. Le manuscrit de Maréquita était resté chez lui j il suivit le sort des autres, et vint dévoiler aux ennemis de son amant les secrets de la malheureuse jeune femme. — Xavier fut enchanté d'apprendre que Maréquita avait un
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mari, espèce de machine qu'on est toujours assuré de pouvoir opposer à une femme , et , d'après la peinture que Maréquita faisait du sien, il lui désigna son rôle.
Après y avoir bien réfléchi , Xavier reconnut que le seul moyen de perdre Méphis était de l'obliger à quitter la France. — Les doctrines du prolétaire n'avaient guère de chances de se propager à l'étranger, d'y exciter des révolutions politiques ou religieuses; ensuite, il y serait toujours beaucoup plus facile de se défaire de leur auteur. — Toutes ces considérations mûrement pesées, Xavier pensa que, si le chevalier d'Hazcal venait réclamer sa femme, celle-ci, effrayée, fuirait et emmènerait son amant avec elle ; — il était probable que Méphis abandonnant ses affaires, on réussirait à le faire déclarer banqueroutier frauduleux : — et alors il subissait un véritable bannissement.
Ce plan arrêté, Xavier écrivit au chevalier d Hazcal, lui fit entrevoir l'occasion qui s'offrait de rançonner sa femme. — Le vieux renard n'attendit pas une seconde lettre, et
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arriva à Paris en poste — Le moins c|n'il |)ùt gagner dans cette afl'aire, avait-il évalué, était une centaine de mille francs: mettant, en définitive, à ce prix le pardon de sa légitime épouse, et la paix qu'il lui laisserait. — C'était donc par les soiîis de Xavier que la scène de Belle-Fontaine avait été préparée , mais elle n'eut pas le résultat qu'on en espérait.
« Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jelle la première pierre.
( Christ , Evangile selon saint Matthieu.)
Méphis savait parfaitement que Maréquifa , non plus que lui, ne couraient de danger; nulle poursuite ne pouvant être dirigée contre eux, puisqu'il faut des témoins pour prouver l'adultère. Maréquita était restée à terre sans bouger , la tête cachée dans ses mains. — Méphis la prend dans ses bras et quitte le bosquet en jetant un regard de mépris sur sa femme. — Arrivé près de la maison , il pose doucement son amie à terre et lui dit à voix basse : — Du calme ^ mon ange , du calme , ou nous sommes perdus ; — ils entrèrent
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flans le grand salon et y trouvèrent le chevalier d'Hazcal et un commissaire de police.
Méphis salua froidement le magistrat ; puis, s'adressant au chevalier, il le terrifia du regard : — Pourriez-vous nous dire, monsieur d'Hazcal, dans quelle intention vous jouez ici le rôle du mari de madame d'Alvarez ? comment osez-vous vous prêter à cette jonglerie? — Le mari de madame d'Alvarez est un misérable , vous le savez mieux que personne. . . , vous savez que cet infâme espion est coupable d'avoir ourdi une conspiration , dans le dessein de perdre don Olivera de D'A...., qu'il a trompé indignement cette jeune fille , vendue d'avance au duc de V , et que, depuis dix ans,
il reçoit une très forte pension de madame; — les reçus constatent qu'il l'autorise à ne plus porter son nom, et d'ailleurs, par acte authentique, il a renoncé, moyennant cette pension , aux droits de mari , droits qu'il ne saurait réclamer, puisque madame lui en paie la rançon convenue. — Tous ces faits vous sont connus, mais vous ignorez sans doute que je me propose de les dévoiler au public.
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de raconter par (juelle l)assesse eet espion de qualité espérait trafiquer de l'Iionneur de sa femme, pour grossir sa fortune, afin d'assurer l'impunité de ses débauches, d'alimenter ses vices ; de plus , j'ai à vous prévenir delà résolution que je prends; chaque fois que je rencontrerai cet homme, je lui cracherai à la figure et le souffletterai publiquement.
Le chevalier d'Hazcal tremblait de tous ses membres, ses traits se couvrirent d'une pâleur mortelle; il sentit son sang se coaguler, et de froides gouttes de sueur couler sur son front : le chevalier d'Hazcal, destiné à se vautrer dans la boue, était né sans courage.
Depuis que toute l'Europe , à l'envi , célèbre les progrès de l'intelligence , et salue de ses acclamations le règne delà pensée, ce qui reste du joug de la force devient, chaque jour, un sujet de bouffonnerie. La scène, le roman, les caricatures s'en emparent, tandis que nos meilleures comédies , nos romans les plus renommés, bafouent les maris jaloux, et les tentatives de despotisme conjugal, et appellent sérieusement le blâme des hommes, la
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puiiidon de Dieu , sur les briUalités, les spoliations de fortune, les abandons d'enfanls, qui se renouvellenl sans cesse dans notre civilisation modèle.
Étrange contradiction! la toute-puissance maritale, consacrée par la loi, est repoussée avec horreur par les mœurs; toutes les jeunes fdles abhorrent la tyrannie, rient des maris ridicules que la scène et les romans leur présentent, toutes cependant désirent se marier, puisque malheureusement c'est le seul moyen que d'absurdes préjugés leur laissent pour arriver à jouir d'une certaine indépendance que leur famille et la société leur refusent.
Le commissaire et son secrétaire souriaient, avec un malin plaisir, à la vue de ce mari , si mal mené par l'amant, et ce rire n'était pas seulement provoqué par le contraste qu'offraient la vieillesse et la laideur de l'un, opposées à la jeunesse et à la beauté de l'autre; mais, comme l'oppression révolte universellement, les tentatives pour l'exercer excitent toujours un sentiment de satisfaction lorsqu'elles res-
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tciit inlriicuiouses ; — il était évident que le it'sp('clal)l(' dllazcal avait voulu pressurer sa femme, lui escroquer de l'argent. Cependant le commissaire prit la parole, et s'adressant d'ahord au chevalier, dit d'un son de voix qui faisait deviner son opinion sur cette affaire : — Monsieur, j'ai reçu l'ordre de me transporter au domicile de madame , sur la plainte en adultère faite par vous, et voilà que nonseulement votre plainte n'a pas le moindre fondement, mais encore on vous conteste le litre et les droits de mari; à vous, ou à celui que vous représentez ; qu'avez-vous à répondre, monsieur? déclinez vos preuves. — D'Hazcal garda le silence. — Je vois que mon ministère est ici sans objet, et je prie madame de vouloir bien me pardonner d'avoir forcé la consigne de son jardinier , et pénétré dans sa retraite malgré ses ordres; la mission que j'avais reçue m'y contraignait, mais j'étais bien assuré de ne rien voir chez elle qui pût justifier cette mesure. — Agréez, madame, tous mes regrets; — et il se leva pour se retirer.
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Le chevalier, tout épouvanté, à l'idée de rester seul avec l'amant de sa femme , se leva aussi.
— Monsieur le commissaire, dit-il vivement, je repars avec vous.
■ — Comment! s'écria madame Lysberry, comment, monsieur le chevalier, vous laissez votre femme avec mon mari?
— Madame, je me suis trompé , madame d'Alvarez n'est point ma femme.
— Ce n'est point votre femme ! — Eh bien, soit; mais, monsieur le commissaire, ramant est mon mari , moi je ne me trompe pas ! vous voyez leur costume.
— Madame , je n'en doute nullement ; mais la loi n'autorise pas tine femme à faire arrêter son mari, parce qu'un jour d été elle le trouve en robe de basin , dans une maison de campagne, chez une jeune et jolie femme.
Madame Lysberry, outrée de colère d'avoir échoué dans son plan , ne vit rien de mieux , pour se donner une contenance , que de s'évanouir.
Méphis profita de cet incident; — il enleva
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sa femme dans ses bras vigoureux, la porta dans la voiture du chevalier, et pria ce dernier d'une voix impérieuse de vouloir bien la reconduire chez elle. Impatient d'échapper à cet homme qui l'effrayait, d'Hazcal se hâta d'obéir à cette prière ; tous quatre reprirent la route de Paris.
Les amants restèrent seuls , — mais ils étaient destinés à ne connaître l'amour que pendant trois jours ! — Maréquita , silencieuse et sombre, était assise sur le grand sopha, les jambes croisées à l'orientale j son immobilité avait quelque chose d'effrayant. — Méphis , au contraire, marchait à grands pas dans le salon, sortait parfois dans le jardin et paraissait être dans une agitation extrême; — il communique ses projets à Maréquita, qui l'écoute sans lui répondre.
— Mon cher ange , dit-il , ne t'afflige pas ainsi; si nous ne pouvons rester en France, nous irons en Angleterre , aux États-Unis, en Hollande, n'importe où; — en tous lieux, avec mes connaissances , je suis sûr de pouvoir réussir et nous serons heureux.
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— Heureux! ah! Méphis, comment donc comprends-tu le bonheur?
— Le bonheur ! c'est ton amour.
— Saurions-nous en jouir, si nous ne pouvons appartenir l'un à l'autre sans commettre un crime, sans nous voir rejeter de la société ! Oh! Méphis, tu t'abuses, pour nous il n'y a pas à choisir; il faut mourir, — mourir pour éviter des souffrances que je ne pourrais supporter.
— Est-il possible, Maréquita! quoi! tu veux mourir ! l'opinion du monde t'est nécessaire à ce point? — Ah î Maréquita ! mon amour ne te suffit donc pas ?
Maréquita cacha sa tète dans ses mains.
— Méphis, je t'en conjure, aie pitié de moi ; je ne suis qu'une faible créature; je ne puis vivre avec la pensée que le monde me méprise, — le mépris me tue! Je t'avais offert l'exil et la solitude du désert ! tu m'as refusée ! il te faut le mouvement de la société que tu veux régénérer ! Je ne me sens pas assez forte pour m'associer à tes grands projets et me résoudre à vivre dans cette
Eiin)ju' où je nt; serais jamais qu'une paria.
— Ali! malheureuse et faible fenmie, s'écria Méphis tout en pleurs , tu viens d'assassiner celui qui ne vit plus que pour toi !
— Mon Dieu , pardonne-moi , mais je préfère la mort à la douleur de ne pouvoir avouer tout haut l'amour que j'ai pour lui!
Méphis sentit toute la portée de cette exclamation, il comprit que Maréquita ne l'aimait pas assez pour lui sacrifier l'opinion du monde; — si elle eût été libre, elle l'aurait pris pour mari; étant liés l'un et l'autre, la consécration sociale était impossible! elle ne pouvait se résoudre à porter le titre flétrissant de maîtresse!
Il sortit du salon comme un fou , le malheureux ne pouvait plus respirer.
La nuit était belle, l'orage avait rafraîchi le temps, — il se dirige vers le berceau; — que de souvenirs s'attachaient à ce lieu ! — il se jette sur le tapis, le baise avec passion !..; puis pleura.
— Oh ! non , non , s'écrie-t-il , je ne puis
plus vivre sans cette femme , sans cet ange ! il II. 14
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faut qu'elle m'aime, autant que je l'aime...., qu'elle me sacrifie l'opinion du monde, qu'elle ne vive plus que pour moi et par moi ; oui, il le faut, car sans elle, plus d'inspirations, plus d'avenir, plus de gloire, plus de vertu! il faul qu'elle m'aime ; son amour, c'est mon génie ! c'est ma puissance ! Insensé ! je me croyais fort, et je le sens aujourd'hui, si Maréquita se retire de moi, je ne suis plus rien.
Nous l'avons vu , Méphis était capable des plus grandes résolutions et de la constance la plus opiniâtre; pour atteindre son but, il ne reculait devant rien. Les terreurs mêmes de Maréquita étaient trop empreintes d'amour pour qu'il ne vît pas , avec sa pénétration ordinaire, que le seul moyen qui lui restait afin d'augmenter la passion de son amante était de lui offrir l'occasion de se dévouer , sachant que le dévouement à l'individu était l'héroïsme de la femme de l'époque actuelle, et que la vie prendrait un autre aspect pour Maréquita, lorsque l'existence de son amant dépendrait des actes de son amour.
his voyait juste, et cette soif à se dé-
vouer en entier, ce besoin de faire d'immenses sacrifices à l'être qu'elles aiment, n'est pas rare parmi les femmes : comme si elles sentaient l'impuissance d'exprimer autrement les sentiments dont leur ame déborde; comme si, vouées au culte de la douleur, elles étaient destinées sur cette terre à consoler l'infortune, à verser des larmes pour toutes les souffrances.
La situation de ses affaires offrait à Méphis un moyen terrible de se mettre dans un état à avoir besoin de tout ce que l'amour a de grandiose dans le dévouement; il lui était facile de laisser considérer la faillite qu'il ne pouvait éviter, comme frauduleuse, et de se faire condamner à cinq années de bagne , sans que pour cela il fût nécessaire de commettre la moindre fraude ; il lui suffisait de cacher ses livres ou sa personne , car la loi française suppose, jusqu'à preuve contraire, que le négociant qui ne paie pas est un fripon. — C'était offrir au courage , à l'amour, à l'élévation d'ame de Maréquita , une occasion terrible de montrer son dévouement. — Aban-
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donner son nom à l'opprobre , pour sauver son amant et vivre avec lui dans le bannissement , était certes l'acte d'abnégation le plus sublime qu'on pût imaginer. — Oui, mais si Maréquita n'avait pas la force d'affronter la réprobation du monde , Méphis était perdu ! . . . — -il n'hésitepas ; — la femme actuelle est trop grande pour manquer à son amant, lorsqu'il ne lui demandera que de se dévouer, — d'ailleurs c'est la seule chance de se conserver Maréquita, et ces trois jours d'amour ont été aussi pour Méphis une révélation ; — sans elle , il n'a plus de force pour lutter j avec elle, il est invincible , les obstacles s'abaissent; il ne doute nullement que Maréquita n'emploie tout son crédit et sa fortune pour le faire échapper de prison, et, rassuré par cette pensée , il attend avec calme le moment de son arrestation.
LA COiXDAMlXATION,
« Ainsi tout allait se consommer ! La lutte d'un seul homme contre une civilisation avait fini par la défaite de rhomnie ; et cette civilisation lui imputait à crime de n'avoir pas triomphé d'elle. »
(HiPPOLYTE Ravnal, MalheuT et Poésie.)
xr.
Revenu à Paris, lVlëj)his fait courir sourdement mille bruits calomnieux sur son propre compte. Bientôt il se voit assiégé de tous les côtés; sa femme a présenté une demande en séparation de corps et de biens, motivée sur la mauvaise conduite du mari et la position de ses affaires. Son ami, le ricbe Hollandais de Rotterdam , instruit par les menées de Castelli que Mépliisétait l'amant de Maréquita, est furieux d'avoir été joué par lui , il l'attaque en restitution d'un dépôt de 80,000 francs, que Mépbis ne peut représenter qu'en marcbandises;
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— alors tous ses créanciers tombent sur lui,
— une plainte est portée, — il est arrêté. Maréquita reçoit de lui ce billet :
Chère amie, je viens d'être arrêté; — le cas est {jrave; — et quoique innocent du fait dont on m'accuse, peut-être vais-je être flétri pour jamais. — Je supporterai celte dernière épreuve avec courage, patience et résignation , si vous voulez me promettre de me rester — au moins jusqu'au jour où les boinmes prononceront sur moi.
A cette lecture, Maréquita, brisée par la douleur, ne songe plus à mourir; — son amant a besoin (rdlel — elle oublie tout; — que lui importent le monde et ses formidables préjugés! Elle va à la préfecture de police, demande un permis pour aller voir le prisonnier, et passe trois fois par semaine quatre ou cinq heures dans le parloir de la Conciergerie à causer avec son amant de la manière la plus incommode.
Resté seul, Méphis se disait : — voilà bien la femme telle que notre civilisation l'a faite! incapable d'aider l'homme dans ses travaux,