‹ Maréquita, l'espangnoleChapitre 34 sur 51 · LA CONDAMNATION · texte numérisé non relu

LA CONDAMNATION

raecusé. — Les peitcs que Méphis avait essuyées dans la contrebande figuraient sur ses livres, mais elles n'étaient pas de nature à être suffisamment prouvées , parce que ces opérations, faites avec secret, ne laissent aucune trace après elles. — De plus, il avait appliqué à ses propres affaires le produit de marchandises reçues en consignation. — Ces sortes de choses arrivent tous les jours, cependant il y avait là plus qu'il n'en fallait pour motiver une condamnation. — Nous le demandons, quel est, hors du cercle commercial, l'individu qui serait en état de justifier à ses créanciers de l'emploi de sa fortune, ou qui serait envoyé aux galères pour l'avoir mangée en débauches^ ou perdue en spéculations? Mais telle est l'élasticité du code impérial, qu'il n'est pas de négociant failli qu'avec un peu de bonne volonté on ne pût faire périr dans un bagne.

L'avocat de l'accusé réplique, puis le président résume l'affaire et pose neuf questions au jury. — Il était cinq heures lorsque les jurés se retirèrent dans la chambre des délibérations, et ils n'en sortirent qu'à onze heures du soir.

220 MÉPuis.

— Méphis est déclaré coupable sur cinq (jucstions, mais à la simple majorité d'une voix j — la cour doit en délibérer.

La fatigue, l'irritation causées par ces longs débats ont porté à son comble l'exaltation de Maréquita, son anxiété ressemblait à de la démence ; — enfin la cour rentre en séance ; — tous les assistants se lèvent. — Maréquita debout, la bouche ouverte, les yeux fixés sur le président qui lit l'arrêt, retient sa respiration, quand tout à coup elle tombe comme morte.

Le président avait dit : — à sept ans de travaux forcés et à une heure d'exposition.

a Oulrage-moi, raille-moi, accable-moi! mais viens , viens, hàtons-nous; c'est pour demain, ledis-je. C'est horrible! te voir marcher dans ce tombereau ! »

(Notre-JDame-de-Paris ^ Victor Hugo.)

Les arbres avaient perdu leurs feuilles, la neige couvrait la terre; la nature, enveloppée dans son linceul , paraissait frappée de mort : tout était silencieux. — Comme minuit sonnait à l'horloge de Bicétre, Méphis entend ouvrir la porte de son cachot. — < Le malheureux, blotti sur son grabat, tenait ses pieds avec ses mains pour les réchauffer ; il avait la tête appuyée sur ses genoux, et, sur le dos, une sale et vieille couverture. — Le cachot était assez grand , mais entièrement sombre et très humide. — Au bruit que fait la porte, Méphis

224 MLIMIIS.

lève la tête : — Eh ! quoi, tlt^à?.. . vous m'avez dit , Robert , qu'on ne commencerait quà quatre lieures,

— Monsieur , répondit le geôlier avec plus de respect que de coutume, c'est une visite, — un prêtre qui désire vous parler; — j'apporte une chaise pour lui, et une bonne chaufferette où vous pourrez vous chaufifer les pieds.

Au même instant, un homme enveloppé d'un large manteau entra. — Sa figure était entièrement cachée par un grand chapeau à larges bords rabattus; il prit la lanterne des mains du geôlier, et lui fit signe de sortir.

— Qui êtes-vous, lui dit Méphis, et qui vous envoie vers moi ?

— Je suis le seul homme, très probablement, qui ait su apprécier ce que vous valez; — et c'est mon amitié pour vous qui m'amène à cette heure de péril, afin de vous sauver.

En cet instant, la figure du prisonnier, qui était pâle , amaigrie , et tirée par la souffrance physique, s'anima tout à coup; ses yeux lancèrent des éclairs, son front se plissa, ses narines se gonflèrent, et l'expression de sa

bouclic devint menaçante et terrible. — Misérable! s'écria-t-il d'une voix tonnante, ta présence en ce lieu , à cette heure , me révèle l'ennemi secret contre lequel j'avais à combattre.— Et, sautant en bas de son lit, d'un revers de main il jette à bas le chapeau du prêtre, lui approche la lanterne près de la figure, et lui dit en le regardant en face :

— Xavier ! sais-tu bien que tu es en mou pouvoir ici? As-tu oublié que cette main est assez vigoureuse pour te briser le crâne?... que ces bras ne sont pas tellement enchaînés qu'ils ne puissent encore t'étouffer comme un reptile venimeux ? . . .

Xavier soutient son regard , ne change pas de couleur , et lui dit avec un son de voix qui annonce un calme parfait :

' — Monsieur Lysberry, sachez que de ma vie je n'ai commis une seule impiudence, et si je suis venu vous trouver dans ce cachot , c'est que j'étais certain , très certain , que vous ne m'assassineriez pas.

— Oh! mon Dieu, s'écrie le prolétaire, je

suis perdu ! il sait que j'aime Maréquita. II. 15

1S!6 MÉpnis.

— Oui, je le sais; c'est pourquoi je suis venu en toute confiance.

IVÏëphis pose la lanterne à terre , et retombe Sur son lit comme anéanti.

— Prêtre, dit-il d'une voix qui annonçait une profonde tristesse , tu es plus fort que l'enfant du peuple, parce que ton ame est inaccessible à tous les sentiments du cœur ; tu n'as besoin ni d'amante, ni d'épouse, ni de fils; tu ne vis que pour toi et avec toi. — Prêtre, ton égoïsme te rend plus fort que l'enfant du peuple.

— Eh bien! John, puisque vous reconnaissez enfin cette vérité , il est encore temps de vous sauver : maiiez-vous à l'Église et vous deviendrez fort, car vous serez délivié de tous ces sentiments du cœur qui perdent l'enfant du monde, et que le prêtre étouffe et méprise.

— Très bien ! Xavier, vous connaissez votre métier... Et c'est pour me proposer cette alliance que vous avez bravé les frimas, affronté les regards du geôlier? Il paraît que votre vierge, la sainte Église, tient beaucoup à un fiancé tel que moi !

— Écoute, dit Xavier en s'.Tpprochant pour lui prendre la main , nous n'avons pas de temps à perdre; — je viens ici pour te sauver. — Veux-tu renoncer à cette femme qui te trompe, à tes projets qui ne sont que des enfantillages? car tu ne pourras pas plus remuer le monde que je ne pourrais niveler les montagnes avec les plaines. — Veux-tu nous servir avec tes talents, ton énergie, ta persévérance? — Choisis entre le bagjie et nous. — D'un côté , tu as tous les maux d'un infâme esclavage, la honte, la douleur et le désespoir; de l'autre, tu as fortune, honneurs, pouvoir et jouissances de toute espèce... : enfant, songe un instant avant de me répondre.

Il tira sa montre.

' — Dans ce moment on allume le feu pour forger les fers des forçats , et dans trois heures on te conduira dans la cour pour te les river au cou, aux mains, aux pieds, et t'enchainer à cette chaîne d'infamie qui ravale l'homme au niveau de la béte féroce. — Ah î John , songes-y, c'est horrible!!!

— Xavier , je comprends l'Évangile mieux

228 MÉPHIS.

que vous. — L'iionime ne saurait être liumilié par l'homme;; il dépend de Dieu seul : Dieu seul peut l'abaisser ou l'élever.

— Eh bien ! soit ; — mais tu seras dégradé aux yeux du monde et à jamais séparé de lui.

— (( Je ne suis pas de ce monde, a dit le Christ , et mon royaume n'est pas de ce monde. » — Xavier! le Christ, sur cette terre, était l'enfant du peuple; il en guérissait les maux, faisait parler les douleurs, et annonçait la loi divine aux prêtres et aux puissants;

— et les prêtres et les puissants le crucifièrent.

— L'heure nous presse! au nom du ciel décide-toi ! je puis t'emmener à l'instant même... John, tu ne sais pas combien j'ai fait de démarches, et jusqu'à quel point j'ai usé de mon crédit pour arriver jusqu'ici. — C'est dans mon château que tu viendras rétablir ta santé ; — de là , je te conduirai à Rome.

— John ! viens , viens. . .

Méphis le regarda avec une sérénité qui n'a rien de ce monde.

— Xavier, vous êtes le démon sous l'incar-

nalioli (lu prèdo, coinino je suis l'agneau, la victime dévouée, sous l'incarnation du prolétaire! — à chacun sa tâche.

— John, Jolin, la fièvre t' égare; il faut que je parte; — que vais-jc dire à ceux qui m'ont envoyé?

— Allez leur dire que vous avez ordonné de forger les fers qui doivent enchaincr les mains du pauvre prolétaire.

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