‹ Maréquita, l'espangnoleChapitre 6 sur 51 · UN PROJET MANQUÉ · texte numérisé non relu

UN PROJET MANQUÉ

vise résumait toute sa morale et il marchait hardiment vers son hut sans se laisser arrêter par rien. — L'expérience l'avait intimement convaincu de l'impossibilité d'organiser le bonheur de tous , sans renverser celui de quelques individus. — C'était donc sans scrupules qu*en attendant la cantatrice Méphis s'efforçait d'exalter la passion de son ami par l'énumération des nombreux obstacles qu'il aurait à surmonter. — Enfin Maréquita parut : et l'on a vu quel effet elle produisit sur l'assemblée.

Méphis l'examina avec toute l'attention d'une personne qui médite l'exploitation d'une autre. — 11 fut frappé de son étrange beauté, émerveillé deçà voix, surpris de son admirable talent. — La disparition de Maréquita fit faire mille suppositions sur son compte. — Si elle n'eût été que belle, elle aurait eu tous les hommes pour elle, sans exception, — mais elle avait du talent , et les hommes sont encore assez peu avancés pour redouter et même détester les femmes qui peuvent entrer en lice avec eux.

28 MÉPHIS.

Mépliis recueillit avec soin foules les conjectures qu'on faisait, cl il sortit du bal très satisfait.

Cependant l'impression que Maréquita avait produite sur lui fut si forte, qu'il ne put dormir de foute la nuit. — Les jours suivants, même inquiétude , même insomnie. — L'image de cette femme le poursuivait sans cesse, au point de le distraire parfois de ses grandes pensées ; — il lui semblait qu'il deviendrait plus fort s'il était aimé par elle, et que pas un mouvement de découragement n'aurait accès dans son ame.

Méphis avait très bien compris le but de la macération de la chair, prêchée par le Christ. — Depuis longtemps il s'exerçait à dompter ses passions , à ne se laisser gouverner par aucune d'elles , et à s'en servir au contraire comme d'esclaves. Celle qu'il redoutait le plus était l'amour : il savait que l'homme maîtrisé par cette passion ne s'appartient plus; qu'à son insu il est dominé par la volonté d'un aufre, et qu'il perd son individualité, qui va se coufoudre dans celle de l'objet aimé. Il regar-

L'N PKOJET MANQUÉ. 29

(lait donc comme un acte <lc faiblesse et de iàclieté de s'abandonner aux mouvements de son cœur. — Aussi , lorsqu'il reconnut que le souvenir de la belle Espagnole prenait racine en lui, il résolut d'user de tous ses efforts pour étouffer ce penchant , de même qu'il l'avait fait de tant d'autres ; — l'expérience lui avait appris que, lorsqu'on veut anéantir une passion , il ne faut pas essayer de la combattre, que cette opposition est même le plus sûr moyen de l'aviver. — Lorsqu'il sut Maréquita de retour de la campagne , il se présenta chez elle dans le dessein bien formé de séduire cette jeune femme, de s'en faire aimer, et, selon son usage, de l'employer à seconder ses projets.

' Pendant le cours de ses études médicales, Méplîis s'était beaucoup occupé de magnétisme. Dans son opinion, le magnétisme ne présentait encore qu'une série de faits dont la théorie restait à découvrir; mais ces faits avaient pour lui l'évidence de la vérité, ayant constaté qu'ils se reproduisent toujours dans les mêmes circonstances. Le discrédit qu'ont

Page 1