‹ Maréquita, l'espangnoleChapitre 50 sur 51 · DE L'ART · texte numérisé non relu

DE L'ART

depuis la renaiissaiiceé

Dans un précédent article , nous avons jeti* un coup d'œil sur les premiers essais de l'art ^ sur son importance chez les nations de l'antiquité, et sur l'essor qu'il prit à l'époque de la Renaissance.

L'homme primitif trace grossièrement l'image des choses dont il veut donner l'idée , et réfléchit par des sons les impressions qu'il en a ressenties : la langue graphique se développe ainsi parallèlement à la langue parlée.

Champollion a reconnu que les hiéroglyphes offraient le trait linéaire ou la peinture

des objets, et le plus souvent n'en présentaient, dans un signe ressemblant à ce trait, que l'expression abrégée ; que les corps célestes , l'être humain des deux sexes , de tout âge, dans toutes les positions et les diverses parties de son corps ; que les animaux de toute espèce, une multitude de végétaux , ou seulement les fleurs et les fruits, étaient représentés par ces signes, de même que les instruments, les produits des arts, et les figures géométriques; et qu'enfin, le corps humain uni aux têtes de divers animaux ,• des corps d'animaux à tête humaine , des vases montés sur des jambes d'homme , faisaient encore partie de ces signes.

Il a démontré qu'ils étaient employés , 1 " pour désigner la chose dont ils rappelaient l'image, 2° comme trope, 3° comme symbole; qu'en outre on s'en servait pour composer des mots , en leur donnant pour valeur syllabique le nom de l'objet qu'ils représentaient , ou partie de ce nom , et que ce dernier usage des signes hiéroglyphiques fit naître l'écrituie alphabétique. Cliampollion fait observer à ce

ET UE i/,\urisit. 359

siijcl (pic \v6 noms des Ici Ires de l'al|)hal)('( coplite commeiiccnl tous par la lettre <'llemème.

Les liiéioglyplies ne furent pas particuliers aux Égyptiens ; on en retrouve de nombreuses traces dans l'écriture chinoise; ils étaient usités aussi par les Péruviens et les habitants des lies Canaries L'influence du climat modifie l'instinct de l'homme, mais sans le changer essentiellement, et en tous lieux, sous des apparences diverses, cet instinct se montre identique. Les hiéroglyphes des peuples primitifs varient par les mêmes causes que leurs langues , mais ils constatent que les hommes procédèrent d'une manière uniforme; qu'avant l'invention des alphabets ils peignirent les choses; les rappelèrent parfois par une de leurs parties, comme un vaisseau par une voile; en désignèrent les qualités par comparaison , la douceur par le miel, la ruse par le renard y le courage par le lioiij la blancheur par la neige ou le coton, etc.; qu'enfui tous les peuples adoptèrent certains objets comme symboles ou signes d'autres objets, par des

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rapports de conformité entre eux, et rappelé rent des souvenirs par la représentation des choses auxquelles ces souvenirs s'étaient attachés.

La peinture commença donc à se montrer avec notre intelligence, et ainsi que la langue et les autres moyens de manifester la pensée, les progrès de la peinture furent toujours parallèles à ceux de la pensée ellemême.

Nous avons indiqué l'importance qu'eurent la peintine et la sculi)ture, chez les nations de l'antiquité , par la non-existence de l'imprimerie. L'invention de l'écriture alphabétique ne lit pas perdre l'usage de l'hiéroglyphi({ue j les prêtres y cachèrent leurs sciences; ensuite, les images des choses ayant longtemps servi à exprimer des qualités, des sentiments et des pensées, ces qualités, ces sentiments et ces pensées se trouvaient en quelque sorte identifiés avec les choses elles-mêmes; les langues d'Orient en avaient conservé de nombreux tropes, métaphores et allégories; et le peintre, le statuaire, l'architecte, y pouvaient

i:t i»ii l'artiste. 'M)\

|miser im laiigiujo à la portée de riiil('llifi;(.'nce de tous.

Pendant la durée du moycn-age, le langaj^e [)i(toi'esque que les Grecs et les Romains avaient consacré, s'oublia presque totalement; un autre alors se dévelopjia. L'architectuie, la sculptuic, n'imitèrent plus la tige gracieuse (lu palmier, ne s'ornèrent plus de la feuille d'acanthe j et c'est dans les forêts druidiques qu'elles tvouvèreut l'expression de la pensée chrétienne. Le sapin du Nord fut pris pour modèle des colonnes ; ses branches formèrent les arêtes des voûtes ; l'écureuil , le daim , le coq de bruyère , le corbeau , ornèrent, avec les guirlandes de chêne, les feuilles de vigne, de gui et de lierre, les plinthes, les chapiteaux, les frises et les corniches. Le nouveau langage pittoresque se foima comme les dialectes parlés, par des mélanges à quantités diverses, d images et d'expressions grecques, latines et celtes. Les feuilles de houx s'unirent à celles du laurier , les animaux des Alpes à ceux de l Atlas, la hache du Gaulois à l'épée romaine, et la blouse à la loge. L'écriture héraldicpie

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fut gciiéralcmciit usitée : les cliel's et les soldats se désignèrent par les images gravées sur leurs boucliers; les nobles et les affrancbis signaient leurs actes du signe symbolique qu'ils avaient adopté , et l'identité de nom était souvent la seule ressemblance qu'ils eussent avec les objets représentés par ce signe. Si peu de personnes savaient lire à cette époque, que pas un marchand n'indiquait autrement que par des images les choses dont il trafiquait; pas un artisan non plus qui ne fit connaître son métier par un de ses outils. Les villes, les provinces et les nations, les corporations civiles et religieuses eurent toutes leurs aimoiries, qui faisaient allusion, soit à leur ancienneté, soit au principal but de l'agrégation, ou à quelque fait dont elles tiraient vanité. Les signes héraldiques s'accrurent par les rapports avec l'Orient, qu'amenèrent les croisades; mais ces guerres ne firent pas naître cette écriture; la nécessité Tavait imposée. A la Renaissance, le grec et le latin intervinrent à plus fortes doses encore dans le monde celtique; les artistes s inspirèrent de l'antiquité, et

KT DE l'aRTISTK. .^GS

aux paraboles ri aux emblèmes cbrétivns, aux écussons et aux enseignes gothiques , ils ajoutèrent toutes les allégories et les symboles du polythéisme

A partir de la Keuaissanee, l'intelligence marche à pas de géant ; ses progrès suivent une proportion géonu'trique. L'Europe, qui l'avait toujours emporté sur l'Orient avant l'apparition de l'islamisme, reprend, à Lépantc, une supéiiorité dcpris si longtemps perdue. La science nouvelle se montre plus puissante que le fanatisme des croisades, que l'enthousiasme relip;ieux du musulman ; et l'espace qui nous sépare de l'ère de notre civilisation est jalonné par des hommes que Dieu a faits grands par les révélations qu'ils ont faites à leurs semblables.

A cette époque , les peuples se battaient pour ou contre le catholicisme de Rome ; les êtres penseurs n'y croyaient déjà plus, et les sommités sociales , usant des croyances religieuses comme d'instruments, se disputaient le pouvoir.

On ('tait las des querelles scolastiques ; l'es-

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prit cl'cxaincii régnait partout, et, graducliemcii( , les philosophics de Montaigne et de IJacon triomphaient de la bigote supeistition et du fanatisme cigoteur qu'avait développé la réformation. Le doute viibrait au milieu du concile de Trente comme dans la tête de Rabelais; Shakspeare le manifestait constamment sur la scène, tandis que Montaigne le prenait pour but du raisonnement. Les rois et les grands étaient impies; les masses, agitées par la réforme ou le catholicisme romain , s'entro-déchiraient; les poètes seuls étaient vraiment chrétiens. Us peignaient les vérités de l'ame sous le voile des mythes religieux, et les embellissaient, ou excitaient l'émotion par des prestiges empruntés au polythéisme, à la légende miraculeuse ou à l'imagination des conteurs arabes, et, entourés de discordes, ils vivaient dans l'avenir.

L'Arioste et le Tasse chantaient des mœurs (pii venaient de disparaître, une religion qui s'évanouissait dans les convulsions. Leur imagination s'était colorée autant dans l'antiquité que dans les chroniques du moyen-âge : Y Or-

ET DE I- ARTISTK

hindo furioso et la Gciusaiemnic Uhcrata philenl .iiix Italiens du seizième siècle, comme l'Enéide au règne d'Auguste, par le contraste des croyances merveilleuses , des passions grandioses d'une époque héroïque, avec le scepticisme, les basses intrigues et l'égoïsme du temps. Dans les deux immortelles incarnations produites par Cervantes , tout le monde vit aussi en présence les deux civilisahons : celle du moyen-age , que le héros de la Manche défendait avec sa lance, comme Philip[)e II avec les bûchers de l'inquisition , et l'empire de l'expérience préconisé à la fois par Sancho et par Bacon.

On peut reconnaître dans les productions sucessives de l'art la portée toujours plus grande de l'intelligence. Le mérite de l'artiste est bien déterminé par son imagination et son habileté pratique; mais, plus qu'il ne s'en doute, il est influencé par la pensée dominante de son siècle. La conception de l'œuvre tient à l'époque, le faire à l'individu. Aux xiu*, xiv% et pendant la plus grande partie du xv'' siècle, nous voyons les miracles du

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calholicismc romain niatéiialisi'S par le peintre : on croirait voir des peintures de pagodes ; c'est la suite du culte des reliques, les derniers restes de l'idolâtrie. Arrivé à Léonard de Vinci, à Raphaël, à Solari, le merveilleux chrétien se spiritualise de plus en plus. Les apôtres et les anges, la Vierge et le Christ ont réellement posé devant ces grands peintres. Oh ! certes, ils les ont vus dans leurs poétiques visions. Dieu leur révélait l'expression du Christ et de la pensée chrétienne, alore que Michel-Ange , fouillant les ruines, en exhumait la forme antique. Si nous comparons les anges et les saints des Cimabué, des BufFamalco, des Bartolo, desGaddoGaddi, avec ceux dés Léonard de Vinci , des Raphaël, des Solari, nous reconnaîtrons la même distance qu'entre les légendes des moines et les paroles des disciples du Christ.

La pensée de l'auteur se laisse pénétrer dans ses œuvres : ou cette pensée est restée immuable, ou elle a marché avec le temps, ou, devançant les progrès accomplis, elle a" indiqué la route que l'humanité allait par-

ri m; i/ahiisti; M'y?

l'ojiiir. (leri a lieu à (ouU'S les ('poqncs, dans (oiUcs les manifcslations de Tari. L aiilciir

sfationnaire oblicnl une cëléhiitù éphémère (le l'opinion qui résiste; mais comme on n'a rien de nouveau à apprendre de lui, il tombe bientôt dans un profond oubli : les galeries et bibliothèques publi([ues conservent seules les traces de son existence; tandis que les productions qui se sont développées sous l'influence de l'esprit du siècle excitent constamment l'intérêt parce qu'elles présentent le passé, le ])résenl, Tavenir, considérés du nouveau point de vue. Et quant aux œuvres des êtres d'élite, elles sont des sources d'où découle un enseignement dont nous ne pouvons mesurer la durée, tant la pensée de ces grands missionnaires se prolonge dans l'infini.

Les poètes-peintres de la Renaissance allaient s'inspirer au plataniste d'Athènes, sous les ombrages de l'Académie, au forum de Rome antique et à la cour de ses empereurs. Cependant leurs âmes réfléchissaient l'esprit de Dieu, et pleins de confiance dans le Créa-

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(ciii- ils voyaient dans le Clirist Tincarnalion de la charité universelle.

Ce fut la peinture, ce premier instrument du progrès intellectuel des sociétés, qui sembla présider à cette grande rénovation. L'imprimerie ne prit de l'influence que très lentement. Pour qu'elle arrivât à l'ascendant qu'elle exerce aujourd'hui sur quelques fractions de l'espèce humaine, il a fallu non-seulement que les peuples apprissent à lire, mais encore qu'ils acquissent de l'aisance pour avoir le temps de lire, et des droits politiques pour s'intéresser à la marche des affaires générales. La découverte de l'imprimerie date de quatre siècles, et néanmoins les cinq sixièmes des hommes ne peuvent encore faire imprimer leurs pensées sans autorisation.

La peinture et la sculpture , appelant l'attention sur le passé et offrant à la curiosité les scènes dramatiques de la vie, excitaient à lire les auteurs de la savante antiquité, les romanciers, les poètes; et alors, de grands écrivains vivaient, contemporains des grands peintres et statuaires.

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La peinture et la statuaire n'étaient plus pour la fi;l()iro dos grand^i hommes et la religion des peuples, des eonditions d'existenee, comme sous les républiques anciennes ; néanmoins, dans le temps de crise où l'on se trouvait, les rois et les pontifes honorèrent ces deux nouvelles puissances et en implorèrent les faveurs.

Si, depuis la Renaissance, nous suivons rextension et le progrès de ces deux branches de l'art, nous reconnaîtrons que l'étude agrandie de l'antiquité et de la nature en a été la conséquence immédiate, et qu'à cette étude la propagation en Europe de l'esprit de liberté doit son origine. Il nous sera démontré aussi que la peinture et la sculpture n'ont point prolongé d'un jour les croyances superstitieuses de l'église de Rome; qu'elles n'ont accru la popularité des souverains et des chefs des peuples, assuré leur gloire «\ venir, que lorsqu'ils se sont placés à la tète des idées nouvelles. Les pinceaux de Lucas de Cranach et du Giorgion n'eussent pas

donné l'immortalité aux traits de Luther et II. 24

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de Pic de la Mirandole , si ces grands réfoimateurs n'avaient grave leurs actes dans la mémoire des peuples. Quel serait le mérite du Titien, si on ne pouvait citer de lui que les portraits de Charles-Quint et de Tinfàme Philippe 11?

A mesure que la pensée écrite est comprise par un plus grand nombre, sa manifestation par la peinture et la sculpture s'étend aussi, parce que les facultés dont Dieu nous a doués, pour exprimer ce que nous sentons et concevons, se limitent par l'isolement et se complètent par l'union. Les illustrations deviennent nécessaires à l'intelligence de nos livres, autant que les décors à l'illusion de nos théâtres, les tableaux à l'enseignement de nos églises : de même que les diames et les sermons, si bien écrits qu'ils soient, ne produisent tout leur effet que par la voix et le geste de l'acteur ou du prédicateur.

Lorsque, par la propagation de la lecture , les connaissances historiques et religieuses viennent impressionner les ouvriers des villes, les habilanls des campagnes, on les voit près-

Il m. I. Aiius'i'i;. 371

(|iu' toujoiiis oriK'i- k'iirs ^j^rciiii r?> , Icui's ohaumiùres , dos portraits des poisonnagcs ou (le la représentation des événements qui ont le plus eaplivé leur attention. Alors eette langue pittoresque , composée d'emblèmes et de symboles, d'allusions et d'allégories, devient familière à toutes les intelligences; on en veut retrouver les expressions sur les meubles et les vêtements; elle se substitue, dans les enseignes, à la langue écrite, s'associe aux annonces , remplace l'épigraphe ou l'accompagne d'une vignette; enfin elle est partout où l'on peut s'en servir sans inconvénient, parce que les hommes , qui n'aiment la précision que lorsqu'elle est indispensable , préfèrent toujours l'expression figurée à l'expression propre, le rêve de leur imagination au positif de leurs sens , et qu'il n'y a pas un signe de la langue pittoresque qui ne soit un trope ou une métaphore , une allusion , un symbole ou une allégorie.

C'est ainsi que nos facultés s'entr'aident et s'harmonisent pour rendre la pensée, qui est réfléchie tout à la fois par les couleurs ,

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les formes et les sons. Les véiités morales se traduisent en paraboles, et leur représentation scénique , en tableaux ou bas-reliefs , décore les temples et les palais. Les axiomes de la science empruntent aussi le langage des formes et des couleurs pour se rendre plus intelligibles et se propager. Enfin l'bistoire se déroule dans toute sa variété par les monuments : l'architecte, le peintre, le statuaire, en poétisent les événements , en même temps tjue les chroniques eii conservent les dates et que les écrivains en font le roman.

On peut se convaincre, par cette multitude innombrable de desseins, peintures, gravures et lithographies que chaque jour voit éclore, de Textrêmc extension que prennent les arts du dessin, et de leur propriété de refléter les diverses modifications de la pensée à mesure (ju' elles naissent , sans plus qu'une glace en fausser les reflets.

Nous contestons à l'artiste la possibilité de faire mentir ses pinceaux. Il peut, pour lUi salaire , placer des personnages sur la toile ; mais le sujet que sou intelligence n'adopte pas

ne recevra jamais (k; lui la vie drainai i([iu', el il faudra des explications à son lahlcau poiuque la parabole en soit intellij^ible. Les snjcts religieux ne peuvent être traités qu'au point de vue d'une foi aveugle ou de l'allégorie ; autrement ils ne présentent que des figures plus ou moins bien cxécvitées , mais qui ne disent rien au cœur, ni à l'esprit. Reconnaîtrait-on l'expression de la foi dans ces nouvelles éditions de miracles et de martyrs d'une religion qu'on supporte sans y croire, soit parce qu'on est las de lutter contre sa passion dominatrice , ou qu'on espère jouir encore du fracas de sa chute? Ah! combien ont plus de vie les pages tracées en présence de l'événement ! comme leur spontanéité est belle, même dans leur désordre !

Certains amateurs ne voient dans un tableau que l'exécution, et ne veulent pas reconnaître une pensée qui tient à l'artiste, à son époque, à son pays, comme s'il était possible qu'il en fiît autrement , et que les œuvres de l'homme ne portassent pas l'empreinte de son individualité, et lui-même celle de son temps et

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