‹ Maréquita, l'espangnoleChapitre 8 sur 51 · UN PROJET MANQUÉ · texte numérisé non relu

UN PROJET MANQUÉ

(jiii il éJait. — Mt^phis i5proiiva alors ce que jjmiais personne ne lui avait fait éprouver : toute possibilité de résistance fut paralysée en lui, et il obéit comme l'esclave obéit à son maître.

Toujours sous le cbarme de l'être qu'il avait cru pouvoir subjuguer , il raconta son histoire telle que ses impressions la lui retraçaient , sans chercher à en déguiser aucune circonstance. Il lui semblait que Maréquita lisait dans son ame et se serait aperçue à l'instant de la moindre altération. Lorsqu'il eut fini son récit et qu'elle lui demanda , toujours préoccupée par une défiante inquiétude , quel était le motif qui l'avait amené vers elle , Méphis éluda d'abord de répondre à la question, n'osant ni mentir, ni avouer la vérité. L'émotion et le trouble qu'il éprouva lui révélèrent la puissance de l'amour que Maréquita lui avait inspiré : il sentit que son ame , son cœur , toutes ses facultés étaient asservis ; il craignit l'empire de cette femme et douta de ses forces pour y résister. — Maréquita écouta, sans faire nulle observation, l'exposé spécieux

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et passionné avec lequel il tourna sa question. Si elle eût insisté davantage , Méphis allait lui dire le véritable motif intéressé qui l'avait conduit chez elle, afin de s'attirer son aversion, son mépris; unique moyen qu'il eut de vaincre l'amour qu'il ressentait. — Mais Maréquita aussi aimait Méphis; elle fut ravie de la brillance conclusion qu'il venait d'ajouter au récit de son histoire. En lui remettant les manuscrits qui contenaient les secrets de sa vie , c'était bien dire à Méphis que , satisfaite de ses explications , elle s'associait à lui sans réserve.

HISTOIRE DE MAREQUITA.

Mais si la société n'enchaînait pas les femmes par des liens de tout genre, dont les hommes sont dégagés , qu'y aurait-il dans ma vie (jui pût empêcher de m'airaer?... Ai-je jamais trompé? ai-je jamais fait de mal? mon ame a-t-elle jamais été flétrie par de vulgaires intérêts?

( Corinne , M""^ de Stakl.)

Il n'existe peut-être pas d'écrits qui s'emparent davantage du lecteur que des coiijessions j surtout lorsqu'elles sont faites avec bonne foi comme celles de Jean-Jacques Rousseau, ou de madame Roland. On ne peut refuser tout son intérêt à ces existences agitées. La personne qui s'est peinte vit en nous ; et , sans partager ses opinions ou ses goûts , nous sommes tourmentés de ses inquiétudes, jouissons de ses joies, souffrons de ses douleurs. — Méplîis s'identifia tellement avec Maréquita par la lecture du petit manuscrit, qu'il lui

36 MÉPUIS.

semblait ne l'avoir pas quittée depuis son enfance. Sans avoir les mêmes motifs que Méphis, tout le monde eût lu avec autant d'entraînement l'histoire de madame d'Alvarez , sauf à dire après qu'on la trouvait romanesque ^ pour ne pas reconnaître que les faits racontés se reproduisent trop fréquemment dans la société. — Nier les maux réels peut être l'effet de l'erreur; refuser d'y remédier est toujours de l'inhumanité. — Voilà pourquoi tant d'histoires sont qualifiées de romanesques. Si on les admettait comme vraies , il faudrait bien s'occuper de redresser les maux qu'elles signalent.

Voici le récit succinct des événements qui avaient amené Maréquita à cette exaltation fébrile et en avaient même fait son état normal.

Maréquita, née à Madrid, fille d'une célèbre cantatrice italienne, perdit sa mère en naissant. La pauvre orpheline resta à la charge de son grand-père, musicien habile et savant compositeur, qui se retira à Séville, où il vécut dans l'aisance avec le produit de son art. Le vieillard se livra avec amour à l'éducation musicale de sa petite-fiUe , et celle-ci profita si bien de 4»5 leçons, qu'à dix-sept ans

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elle était déjà une artiste des plus distinguées.

Parmi les élèves du vieux musicien se trouvait un jeune homme nommé don Olivera d'A.... 11 devint amoureux de Maréciuita. Celleci l'aima avec toute la passion dont son amc ardente était capable. — Olivera appartenait à une des plus puissantes familles d'Espagne : il vivait à Séville chez une vieille tante, oublié de son père, ambassadeur à Naplcs et tout occupé des intrigues de sa cour.

Cet amour commençait à donner de sérieuses inquiétudes au grand-père : il craignait que sa pelite-fiUe ne devint, comme sa mère, victime de la séduction de quelque grand seigneur. Il lui fit observer le plus doucement possible, car il adorait cette enfant et craignait par dessus tout de lui causer la moindre peine, qu'Olivera était d'une trop grande et trop orgueilleuse famille pour jamais consentir à épouser la fille d'une comédienne. — La jeune Maréquita jugeait des choses de ce monde d'après son cœur : son imagination ne comprenait pas comment des distinctions de rang peuvent séparer deux êtres qui s'aimeiitj et la

UISTOlIlli: Itli MAHilQUITA. 39

pauvre enfant, qui n'avait jamais été à même (le connaitre l'extravagante importance que les hommes attachent à ces distinctions, traitait les craintes de son grand-père de folies.

Parmi les nombreux adorateurs que la beauté de Maréquita et son talent réunissaient autour d'elle, se trouvait un Portugais. Cet homme avait la réputation d'un homme de mérite et jouissait de la confiance de sa cour. Le chevalier don Francisco d'Hazcal avait environ cinquante ans ; il était bien conservé et usait de toutes sortes de cosmétiques dans les soins de sa personne. L'amabilité de ses manières, son esprit vif et piquant qui s'exerçait à tout avec une brillante facilité, sa longue expérience du monde , l'habitude de fréquenter la meilleure société en faisaient un homme d'un commerce séduisant, et plus ha bile dans l'art de plaire aux princes, plus adroit pour perdre un rival, que jamais courtisan ait pu l'être.

Le chevalier d'Hazcal s'impatronisa adroitement dans la maison du vieux musicien , s'empara de son esprit et gagna toute sa con-

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fiance, — Il sut également s'insinuer dans les bonnes grâces de Maréquita et devenir presque son ami, en ne lui parlant que de son art. Il avait réussi même à lui inspirer une telle sécurité qu'il devint son confident intime. — L'imprudente jeune frlle lui laissa voir l'amour qu'elle avait pour don Olivera. Une fois en possession de ce secret, le chevalier ne tarda ]>as à obtenir aussi toute la confiance du jeune homme.

Le chevalier d'Hazcal, vieilli dans les cours, portait à l'extrême l'immoralité et le rare talent de tout feindre; de contrefaire le génie, la vertu, la science ; de prendre tous les masques, tontes les apparences. C'était le courtisan-type, avec sa surface polie, son cœur d'acier et son a me infecte. — Ahî sans doute, si les courtisans ont d'autres moteurs que des appétits sensuels ,^ s'ils possèdent aussi des âmes , ces âmes doivent être de méphitiques émanations destinées à corriger les peuples et les rois par les maux qu'elles font naître.

Depuis longtemps le chevalier était Vami du prince; il ne recelait devant rien , ne

niSTOIRE DE MARÉQUITA. 41

trouvait d'impossibilité nulle part : c'était Thommc admirable. — Successivement gorgé par trois rois de richesses que ses vices avaient promptcment épuisées , il sentait le moment de la retraite s'approcher, et frémissait à l'idée qu'il lui faudrait renoncer à cette vie d'intrigues, de luxe, devenue pour lui une nécessité.

Son séjour à Sévillc cachait-il une mission secrète?... On l'ignorait. — Il vit Maréquita dans un concert, et fut émerveillé de sa beauté et de son talent. — Cette jeune fille lui plut : il pensa que ce ne serait pas pour lui une mauvaise spéculation de l'épouser. — La fierté, la vertu qu'il rencontra en elle l' étonnèrent et lui firent pressentir les obstacles qu'elles opposeraient à ses projets. — Mais ce n'est pas un courtisan qui désespère facilement de corrompre le cœur, d'avilir l'ame. — Plus il entrevit de difficultés, plus il travailla activement à étouffer la sensibilité de la jeune fille et à abaisser l'élévation de son caractère.

DonOlivera était une de ces natures froides, silencieuses, timides et même craintives : excellent pour obéir , il eût été incapable de

MEPIIIS.

conim.indcr. — Prendre jamais une détermination, sortir des voies battues , lutter contre les obstacles , marcber d'un pas hardi dans la direction du progrès, était au dessus de ses forces. Dans son caractère une grande paresse d'esprit , un entêtement sans raison , se joignaient à la faiblesse ; enfin don Olivera ne se faisait distinguer que par une loyauté scrupuleuse , telle que la société n'en offre plus de modèle. — Un pareil être, sans doute, n'avait rien de ce qu'il fallait pour inspirer une passion violente, et surtout à une femme comme Maréquita.Mais telles sont les bizarreries du cœur, que cette froideur même , qu'elle espérait vaincre, enflammait son imagination.

Les liommes ont écrit des milliers de volumes sur l'amour , et la question , inépuisable , incompréhensible, présente sans cesse de nouveaux phénomènes. — Demander qu'est-ce que l'amour? — c'est demander, — qu'estce que Dieu ? — Nous sentons l'un et l'autre selon nos facultés; mais nous sommes des êtres finis, et ne pouvons comprendre ni expliquer l'infini. — Comme tout est mvstère dans

UISTOIRli; DE MARÉQUITA. ^-^

cette divine puissance, l'amour vrai, celui qui provient de l'ame, est précisément celui dont ori ne peut assigner la cause.

La passion de Maréquita était de cette nature; don Olivera ne se faisait remarquer ni par l'esprit, ni par la beauté : il répondait aux lettres passionnées de son amie par de longs raisonnements bien froids, bien méthodiques : il s'effrayait de l'ardeur de son amour, la grondait et finissait toujours par la prier de l'aimer moins..,.

A cette lecture, Maréquita froissait , déchirait la lettre, s'arrachait les cheveux et se désespérait ; — puis elle rajustait les morceaux de papier, les arrosait de ses larmes , et faisait une réponse encore plus passionnée.

Parfois son grand-pére lui disait : — Pauvre enfant! quel charme trouves-tu donc à aimer cet Olivera?... il n'est point aimable du tout, n'a aucune attention pour toi; de tous les jeunes gens qui t'entourent, il est le moins beau, le moins galant, et, je dois te le dire, je doute qu'il t'aime.

La malheureuse Maréquita, tout en lar-

44 MÉpnis.

mes, répondait : — Mon bon père, ne me demandez pas pourquoi je l'aime — , je n'en sais rien, moi..., mais je l'aime, voilà tout..., je l'aime plus que ma vie. ..

Il y avait prés d'un an que le chevalier d'Hazcal était à Séville, lorsque toute la ville fut bouleversée par suite de quelques arrestations qui se firent. — On disait que les chefs des carbojiari avaient organisé une vaste conspiration contre la vie du roi et voulaient proclamer la constitution de 1 81 2.

Le chevalier entra un matin tout ému dans la chambre de Maréquita. — Chère amie, lui dit-il, j'ai un grand malheur à vous annoncer...., don Olivera vient d'être arrêté!

— Arrêté! s'écria-t-elle, et pourquoi?....

— On ne le sait pas encore exactement, on le dit compromis dans la conspiration des carbonari contre la vie du roi.

— Olivera assassin?... ah! monsieur, cela est impossible !

— Je le pense comme vous; mais, ce qui le compromet dans cette malheureuse affaire, c'est sa liaison intime avec don Eusebio de

HISTOIRE DE MARÉQUITA. 45

Torrez. Ce dernier est très certainement chef des carbonari.

Cette nouvelle jeta Marcquita dans un horrible effroi. — Son imagination, prompte à s'alarmer, exagérait la position critique de son amant et le lui peignait déjà comme mort. — Dans son désespoir, elle s'adressa au chevalier et le supplia de lui indiquer un moyen de sauver Olivera.

— Le sauver! hélas! ma chère enfant,

je ne vois aucun expédient, et ma protection, dans cette circonstance, est tout à fait insuffisante.— Cependant, à cause de vous, je veux bien solliciter pour lui.

Deux mois après, les conspirateurs furent transférés à Madrid et passèrent en jugement.

Depuis leur arrestation, le chevalier avait déployé un grand zèle dans l'intérêt de don Olivera. — Il partit aussi pour Madrid, afin de le servir de toute son influence auprès des juges.

La triste Maréquita n'éprouvait aucun répit à sa douleur. Sa cruelle anxiété durait jour et nuit — Cette séparation, le danger que son

•iO MKl'illS.

amant courait , soml)laient redoubler son amour. — De son côté, Olivera se montrait si tendre, si reconnaissant dans ses lettres, qu'elle pouvait enfin se croire aimée comme elle le désirait, et cette certitude rendait son isolement plus affreux. — Quatre longs mois s'écoulèrent dans ces agitations.

Le jour où les accusés devaient paraître devant leurs juges arriva. — La pauvre Maréqui ta n'eut pas la force de lire les journaux. — Le surlendemain au soir, elle était dans son petit salon, triste, abattue, silencieuse; dans l'espoir de la distraire de ses chagrins ou d'en adoucir l'amertume, son grand-père lui faisait de la musique, lorsque le chevalier d'Hazcal entre précipitamment.

— Quelle nouvelle?...

— Maréquita, tout est perdu ! . . .

A ce mot, l'infortunée croit son amant condamné à mort; — elle ne peut supporter cette affreuse certitude, son ame se hrise, ses forces l'abandonnent, elle tombe roide sur le plancher. — Tandis qu'ils lui prodiguent des soins , le chevalier dit à la hâte au vieillard

IIISTOIRU DK MAnÉQUlTA. 47

(lu'il sait posilivcmeiit qu Olivera sera condamné à jnorl ou aux galères perpétuelles , et qu'il s'est empressé de venir, parce qu'il y a un moyen de le sauver.

— Lequel?...

— Affreux pour votre fille.

— Parlez!

— Je n'ose vous le dire....

— Parlez, parlez, mon cher monsieur.

— Eh bien! — la beauté de Maréquita peut sauver son amant. — Le secrétaire d'Etat, ministre de la justice, est venu passer deux mois ici, peu de temps avant cette maudite conspiration. — Il a été charmé de la voix et de la beauté de votre fille — ; il m'a dit qu'à ce

prix il répondait de l'acquittement du jeune

homme.

— Grand Dieu ! s'écrie le vieillard; — et si mon enfant se donne à cet homme pour sauver la vie à son amant, elle est déshonorée ;

ni Olivera, ni personne autre ne voudra la prendre pour sa femme.

Le chevalier respira : il avait atteint son but.

48 MÉpiiis.

— Vous vous trompez, reprit-il, eu disant que personne ne voudra la prendre pour sa femme; si mon alliance ne vous déplaît pas, je m'offre à l'épouser ce soir même.

Et après une pause d'un instant, il ajouta :

— D'ailleurs, je ne peux décemment me permettre d'annoncer sa visite au secrétaire d'État qu'en la présentant sous le titre de ma femme ; je serai siir alors que son excellenc remplira son engagement.

Cependant il fallait expliquer à Maréquita la voie qui lui était ouverte pour sauver son amant ; — le pauvre vieux père n'en eut pas la force. — L'ofBcieux chevalier s'en chargea; il avait toute sa vie recherché ces sortes de missions dans lesquelles il excellait. — Son talent s'était développé à la cour, mais il tenait de la nature ses dispositions, et, eût-il été simple artisan, il aurait également trafiqué de sa femme, de sa fille, et son ame profondément vile eiit trouvé le moyen de cacher ses bassesses sous des dehors hypocrites.

— Ah! ah! répétez , s'écriait la malheureuse enfant presque folle d'épouvante.

HISTOIRE DE MAHÉQUITA. A9

d'horreur, de désespoir; quoi ! pour sauver la vie d'Olivera, il faut que je perde son cœur?... il faut que je m'avilisse..., et qu'ensuite je me tue...

La douleur de cette noble et belle créature aurait ému le rocher qui brave la tempête, et voit souvent le naufrage; mais elle frappait comme un vain son le cœurd'Hazcal; le chevalier était aussi inaccessible à la pitié qu'au remords, et son ame gangrenée avait toujours plané au milieu d'une atmosphère de vices et de corruption.

Le lendemain, à cinq heures du matin, Maréquita se rendit, accompagnée de son grandpère et de deux témoins, à la chapelle de Santa-Maria : elle y fut mariée par le curé de la paroisse; puis la messe qui consacrait cette monstrueuse union terminée, elle monta dans la chaise de poste du chevalier et partit pour Madrid.

Du moment où la lésoiution de Maréqiiita fut ii-révocablement prise, elle cessa de verser des larmes ; sa physionomie retrouva même cet air de sérénité et de gaîté qui manifestait la candeur de son cœur, la pureté de son ame. — Arrivée à Madrid, elle se reposa à peine quelques instants et pria le chevalier de la

présenter au duc don Luiz de V , ministre

de la justice, de qui dépendait la vie de son amant. — Le duc la trouva plus belle encore qu'il ne l'espérait, et lui promit que don Olivera serait acquitté...

52 MÈPiiis.

Le lendemain de celte même nuit, on devait prononcer le jugement des accusés. — Maréquita écrivit ce billet à Olivera :

« Bannissez toute inquiétude , et que la paix enlre » dans votre aine pendant que vos juges délibéreront » sur votre sort. — Vous serez acquitte.

» Adieu Olivera; mon amour pour vous était trop » grand , et ne pouvait être satisfait sur cette terre.

« Maréquita , yè/«/«e du chei>alier d' Hazcal, »

Chez les femmes le fanatisme du dévouement n'a point de bornes, dès cpie l'amour l'inspire : il double leur force, leur donne une énergie toute-puissante et les rend sou- Aent capables des plus grandes choses. INIais cette force dure juste le temps nécessaire pour effectuer l'acte d'abnégation qu'elles ont en-' trepris, ensuite elles tombent comme anéanties.

Maréquita revint calme de l'hôtel du duc de

V — Je crois à la parole du duc, monsieur,

dit-elle au chevalier. Le vieux courtisan peut

IlISTOIRK DE MAnÉnriTX. 53

ôiro un tlél)aii(:lié, — avoii- le cœur assez perverti pour chcjeher le plaisir dans les hras de l'infortunée jeune fdle qu'il aehète, et jouir des baisers qu'il donne îi la victime qu'il assassine; — mais j'ai reconnu en lui un fonds d honneur qui se décèle, et je suis siue qu'il ne me trompera pas; — maintenant que j'ai payé la rançon de mon amant au prix du repos de ma vie entière, je vous en supplie, monsieur, arrachez-moi d'ici.. , montrez-moi la preuve de votre amitié en m'emmenant au plus tôt loin des lieux qui me rappellent cette horrible nuit

Le chevalier ne demandait pas mieux. — Ce n'était pas à Madrid , mais à la cour dissolue de Lisbonne qu'il voulait produire sa

femme — Il fit préparer le départ à la

hàle, et le lendemain ils arrivèrent à ^éville, où Maréquita avait voulu passer afin de prendre son grand-père avec elle.

Le duc remplit fidèlement sa promesse : — il acquitta le prix de sa nuit de volupté , en remettant le seigneur don Olivera en posses-

MLPIIIS.

sioii de sa libciU' , de ses liojiiicurs cl de sa fortune.

Cependant la lettre de la malheureuse jeune fdle rendit Olivera tellement jaloux , tellement furieux, que, si cette lettre lui eut été donnée à l'audience , il se serait très certainement écrié , en entendant prononcer son acquittement, — qu'il était coupable , et que son absolution avait été achetée par les faveurs de son amante III... Heureusement , le chevalier d'Hazcal pensait à tout et avait jugé prudent de ne lui faire remettre le billet que trois heures après sa mise en liberté.

Don Olivera professait à l'égard des femmes l'opinion qu'avaient ses ancêtres au temps de Ferdinand le Catholique. — Il n'était plus chrétien, mais il aurait voulu que les femmes fussent toujours régies par la loi chrétienne , telle qu'on l'interprétait en Espagne au moyen âge, quand les femmes étaient cloitrées dans les couvents, ou dans la maison de leur mari , \q\\y seigneur et maitvc , — qu'elles ne sortaient que voilées et accompagnées de due-

HISTOIRE UL M/VRL^JtlTA. ih)

f^iu'S Ci (resclavcs, ainsi que les feiniiies dOrient sous l'empire de l'islamisme.

Le Clu'ist a prêehé la liberté pour tous el ré(5alité entre les deux sexes; mais, comme il n'a fornnUé aucun code, sa doctrine, en toutes choses , a été interprétée dans l'intérêt de la domination du sacerdoce et sous l'influence des mœurs locales. — La lîible nous présente constamment la remme dans l'esclavage.

Le christianisme mitigea cet esclavage , mais ne chercha pas à l'anéantir; et lorsque la religion nouvelle s'établit chez les peuples celtes , où la femme était libre à l'égal de riiommc , et jouissait même de privilèges politiques, l'Eglise romaine, en faisant une union indissoluble du mariape , dont elle seule se réservait le privilège de prononcer la dissolution, rendit la femme serve et la mit . sous sa protection et dans la dépendance du prêtre.

Quand Clovis se fit chrétien , prés de cinq cents ans s'étaient écoulés depuis le Christ ; la doctrine de Jésus avait subi bien des interprétations, et devenue religion, avec un clei'gé

56 MÉPiiis.

nombreux , elle n'était plus que l'instrument flexible de la puissance sacerdotale. Les chroniques anciennes , les chants des {trouvères) troubadours, nous font voir, dans les hautes prouesses des preux en faveur des dames , la lutte des anciennes mœurs germaines , contre l'esclavage du sexe, introduit par le christianisme mal compris ; c'est au résultat de cette lutte qui dura de longs siècles , que les femmes d'Europe doivent la portion de liberté dont elles jouissent.

Le catholicisme n'est pour rien dans ces améliorations; c'est au temps où il régnait dans toute sa puissance, — pendant le cours du moyen âge , que la femme fut tenue dans la plus sévère dépendance.

Le joug de son maître s'appesantit sur elle; nous la voyons dans le midi de l'Europe, en Espagne et en Italie , presque aussi asservie que dans les pays musulmans ; elle est considérée par l'homme comme uniquement destinée à ses plaisirs et à la reproduction. — Nous voyons aussi, à cette époque, les femmes contraintes, au nom de la religion, à remplir des

niSTOinE DE MARÉtfUITA. 57

devoirs dont les hommes se eroicnt euxmêmes dispensés. — L'Église romaine d'alors, bien loin de professer que l'assoeiation intellectuelle des sexes est le but principal de la Providence , et la reproduction l'accessoire , établit, au contraire, que la stérilité de la femme était pour l'homme un motif suffisant pour la répudier, et c'est ce motif qu'invoqua encore, au xix*" siècle, Napoléon, afin de faire dissoudre, par le pape, son mariage avec Joséphine. Il n'y a plus maintenant que les tètes couronnées qui puissent réclamer ce droit, mais, en l'admettant, le catholicisme s'est mis au niveau de l'islamisme; ce dernier, plus conséquent que lui cependant, nie l'ame à la femme '.

Olivera ne supportait pas la plus légère allure d'indépendance dans la femme : il voulait toujours voir en elle l'être faible que l'homme doit protéger. — En apprenant qu'il avait été protégé, sauvé par Maréquita, sa fierté virile,

> A la vérité , au concile de Trente on mil l'ame en question.

58 MÉruis.

son oi'gLicil do giantl seigneur, furent telleuieut blessés; son amour-propre, si cruellement humilié, que son aflection pour elle se changea en haine. — Celte haine si atrocement injuste , jointe à la jalousie dont son cœur était rongé, le rendit dur et calomniateur; il n'écrivit pas un mot à Maréquita , et partit pour Naples où son père l'appelait.

Tout pour nous, dans la nature, est un mystérieux enchainemcnt défaits. — Durant la

nuit passée à Thôtel du duc don Luiz de \ ,

Maréquita éprouva tout ce qu'on peut imaginer d'affreux en tortures morales; son ame en était comme asphyxiée, et cependant, malgré ses transports au cerveau et leurs atroces douleurs, malgré cette fièvre qui circulait dans SCS veines, la femme conçut. — Peu de temps après son arrivée à Lisbonne, Marécjuita eut la certitude d'être enceinte, — et cette nouvelle circonstance vint encore aggraver son chagrin.

Toujours dupe du chevalier dTIazcal, elle croyait à son dévouement , et lui montrait la

llISTOinii DE MAKɻJi;iT\. 59

plus vive reconnaissance. Le chevalier ne lui avait jamais dit un mol capable de lui fiûrc soupçonner qu'il songeât d'obtenir d'elle les faveurs qu'un mari a le droit d'exiger.

On ne gagne jamais rien à brusquer les affaires, le chevalier le savait parfaitement; sa devise avait toujours été ; Tout vient à bien pour qui sait attendre.

Cependant, Maréquita ne pouvait se résoudre à faire reconnaître au chevalier un enfant qui n'était pas de lui — En conséquence, elle se détermina à écrire au duc don Luiz de

V ; elle lui peignit sa position vis à vis le

chevalier, et lui dit qu'elle ne saurait consentir à voir l'enfant du duc de V porter le

nom d'IIazcal.

A la réception de la lettre, le vieux duc éprouva une joie mêlée d'orgueil. — Le désir d'être père avait tourmenté toute sa vie, et jamais , ni sa femme , ni aucune de ses nombreuses maîtresses ne l'avaient pu satisfaire. — Le souvenir de IMaréquita était resté plein de charme dans son esprit , et augmentait encore son bonheur.

()0 MÉPHIS.

Le vieux seigneur quille aussitôt les affaires et vole à Lisbonne. — A sa vue, Maréquita ne put se défendre d'un sentiment d'horreur et de répugnance ; — le duc s'en aperçut.

— Chère Maréquita, lui dit-il avec bonté, mon seul titre auprès de vous, je le sais, est d'avoir sauvé votre amant : soyez assez généreuse pour oublier le reste , il vous laisserait contre moi de fâcheuses impressions. — Je ne viens pas avec la pensée de vous imposer ma présence, mais, comme père de l'enfant que vous portez , je me suis hâté de me rendre ici afin d'assurer son sort et le vôtre.

Maréquita ne voulait rien accepter pour elle-même ; mais son grand-père lui fit comprendre que , dans sa position envers le chevalier, il était de son devoir de s'assurer une fortune indépendante, afin de ne pas s'imposer comme une charge au généreux ami qui, pour la sauver delà honte, se prêtait à la couvrir de son nom.

Cette raison était péremptoire. La femme du chevalier d'Hazcal consent i( donc à ce ([ue

IIISTOIHF. 1)1-; MARÉ1JUITA. 61

le duc lui garantît une pension viagère. — Le due avait une fortune immense et aimait sincèrement Maréquita ; d'un autre côté , il méprisait trop ce d'Hazcal pour ne pas lui acheter, n'importe à quel prix, le droit de prendre son propre enfant. — Il assura donc à Maréquita, durant sa vie, cent mille francs de rente , donna au chevalier une somme considérable pour payer toutes ses dettes, et remonta sa maison en meubles, vaisselle, chevaux, vins, etc., à la seule condition qu'il laisserait sa femme venir faire ses couches en Espagne*

Le noble d'Hazcal se félicitait en lui-même de la tournure qu'avait prise cette affaire. — Désormais, pensait-il, M. le duc de V.... sera m,on banquier.

Maréquita accoucha d'un garçon, et le duc, au comble de la joie , le fit baptiser comme son enfant, et donna à la mère le premier nom venu sur le registre de baptême.

La jeune femme s'était rendue dans un château aux environs de Badajoz pour faire ses couches ; elle voulut ensuite y rester avec son

Cil MÉPIIIS.

grand-jx'rc , afin tic siii'veillcr la nounice de son fils. — Les chagrins dont elle avait é(é si violemment agitée se changeaient insensihlement en nue douce mélancolie. Elle passait tontes ses jonrnées à penser à Olivcra , son premier, son nniqne amonr; — puis elle jouait avec son enfant , et , pour seule distraction , faisait de la musique avec son grand-père. — in an s'(''tait écoulé ainsi , et IMaréquita se trouvait presque heureuse dans celte solitude , lorsqu'une lettre de son mari vint trouhler son repos.

Le chevalier d'IIazcal considérait sa femme comme son unique propriété; il ne s'accommodait nullement d'une ahsence aussi prolongée, et pour rappeler Maréquita sans avoir l'air de vouloir faire usage de ses droits, il lui écrivit qu'il était très malade, et lui demandait , pour toute récompense de son dévouement, de venir lui fermer les yeux.

A cette nouvelle, Maréquita remet son enfant au duc, — c'était s'en séparer pour toujours, — et sans halancer elle se rend à Lisbonne auprès de son mari.

lIlSTOini; DE MAUKQIITA. 63

Lcclievalier rcifrnail (ravoir la fièvre; mais la présence de sa femme lui rendit bien vile la santé. — A force d'instances, il obtint de Maréquita qu'elle se présenterait à la cour; depuis lonj^temps il y préparait son entrée , aussi le jour de sa réception fu(-il un grand évènemeiu.

La vue de celte cour dissolue, le langage des courtisans qui donnaient le ton, le dévergondage des femmes du plus baut rang, princesses et autres, mères et filles, tout inspira à Maréquita le plus profond dégoût. — Elle déclara à son mari que pour rien au monde elle ne remettrait les pieds dans un pareil lieu.

Cependant son apparition avait sufli pour réveiller les sens de deux ou trois vieux seignezu's blasés. — Les désirs dont l'imagination fait seule les frais s'irritent en proportion des obstacles qu'ils rencontrent. — Pendant une année, le chevalier machina mille intrigues, entama maintes négociations, emprunta même de l'argent, offrant toujours sa femme en paiement. —La malheureuse Maréquita

64 MÉPHiâ.

vivait dans la solitude la plus absolue, et ne se doutait guère des sales et dégoûtantes spéculations auxquelles sa beauté donnait lieu. — Sans trop s'expliquer pourquoi, elle n'avait aucune affection pour le chevalier; souvent elle se le reprochait; — cependant la conduite de son mari envers elle paraissait toujours si noble, si généreuse, si dévouée, qu'elle se croyait obligée de lui témoigner au moins de la reconnaissance. — Malgré tous ses efforts, son cœur repoussait, comme par instinct, la moindre expression de tendresse, et, quoique vivant sous le même toit, elle voyait fort peu son mari. Toujours seule avec son vieux père, elle ne sortait de son appartement que pour aller dans une maison de campagne située à quinze lieues de Lisbonne. — Le chevalier ne l'accompagnait jamais.

Quel fut son étonnement de recevoir un jour dans sa retraite une lettre d'un jeune seigneur espagnol, ami d'Olivera, et qu'elle avait rencontré plusieurs fois à Séville; — l'étrange contenu de la lettre l'empêcha d'abord d'y

lUSTOint UL MARÉljtITA. 65

rien comprendre. On lui donnail ù entendre, j)ar des plirases non achevées, que depuis deux ans, avec sa bassesse accoutumée, le chevalier d'Hazcal usait de la faveui- de deux ou trois grands personnages, empruntait de l'argent et manigançait maintes affaires, promettant toujours sa femme, la belle Maréquita, pour paiement.

La demande d'un entretien particulier terminait sa lettre ; il annonçait à Maréquita avoir des révélations de la plus haute importance à lui faire.

Maréquita attribue d'abord à la vengeance une semblable ouverture, elle la repousse avec dédain comme venant d'un de ces ennemis implacables, tels que le chevalier devait en avoir. Mais bientôt de vagues soupçons surgissent dans sa pensée ; elle hésite, puis enfin elle se décide à recevoir l'auteur de la lettre.

Ah! ce fut alors que la malheureuse connut

toute l'horreur de sa situation î — Le senor

don Antonio de Velasq\iez lui apprit que le

chevalier d'Hazcal était un misérable, sans

honneur, sans conscience, et capable des plus 11. ;>

66 MÉl>IiIS.

grands forfaits; — les preuves , il les lui donna ! — Cette fameuse conspiration de carbonari avait été ourdie par les soins et manœuvres du chevalier, dans l'unique but de compromettre don Olivera, afin de se rendre maître absolu de la trop crédule et trop confiante Maréquita.

Quand l'infortunée entendit divulguer ces machinations sataniques, elle vit tout à coup se dissiper la noire vapeur dont elle était entourée! — Ses souvenirs accoururent de toutes parts pour confirmer le récit de don Antonio; ses cheveux se hérissèrent; — elle cherchait à se persuader qu'elle était sous l'influence d'un songe horrible, et s'efforçait d'en sortir; — puis, sa tète s'égara, elle se crut entraînée dans un gouffre immonde par un ange déchu ; elle entendait des silTlements de reptiles, — d'infernales exhalaisons révoltaient ses sens, et les paroles du senor Velasquez venaient encore éclairer de lueurs fantastiques cette épouvantable hallucination ! ! ! — Cette torture morale excéda les forces de Maréquita; l'air manqua dans sa poitrine,

IIISTOIPli) DE MAnÉQUITA. 67

son sang cessa de circnler; — elle tomba comme morte.

Don Antonio se repentit alors d'être allé aussi loin , et son cœur lui reprochait sa vengeance contre le chevalier. — L'idée d'être cause de la mort de cette jeune femme le désespérait, et, dans le désir de réparer le mal ([u'il venait de faire, il lui vint la pensée de persuader à Maréquita qu'Olivera l'aimait toujours. — Si je réussis, je la sauve, — et , dans son anxiété, il s'exaltait sur son dessein. Aussitôt qu'elle fut revenue de son évanouissement, don Antonio prononça sa parole magique:— ^Rien n'est perdu, Maréquita, Olivera vous aime toujours

Aces mots, la pauvre amante se redresse; ses yeux reprennent leur éclat, un sourire de bonheur erre sur ses lèvres, sa physionomie rayonne d'une joie divine; elle croise ses belles mains, les élève vers le ciel : — 0 mon Dieu ! mon Dieu! dit-elle avec foi, tu m'as donc pris sous ta protection?... tous mes maux sont bénis; — tu ne me les as infligés que

pour m'apprendre à jouir de la félicité que tu me réservais!

Rendue à elle-même par la certitude d'être encore aimée, la femme du chevalier ne veut plus revoir l'infâme auteur de Ions ses cha- ^,>ins. — Aidée de Velasquez, elle fait ses préparatifs de départ, quitte la campagne avec son grand-père, et laisse à son odieux mari le billet suivant :

« Un ami de don Olivera , indigné de me voir votre dupe aussi longtemps , m'a dévoilé votre conduite en entier... J'ai tout appris. — Je sais que c'est vous qui avez inventé la conspiration des carbonari , afin de perdre mon amant. — Je sais que c'est vous qui m'avez

vendue et livrée au duc de V — .Je pourrais, en

vous démasquant, vous faire chasser de toute société comme un misérable; appeler sur votre tète les rigueurs du prince dont vous avez compromis la justice. — Oui , je pourrais vous accabler!... mais vous m'inspirez une telle horreur, que je préfère vous fuir, m'élolgner à jamais du révoltant spectacle de votre dépravation. — Insensible au mépris, vous seriez inaccessible à la honte. — A Dieu seul appartient le pouvoir de vous faire rentrer dans de meilleures voies.

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— Les hommes doivent fuir le lépreux et la toula- {•ion de l'iiifaïuie. »

Olivcra habitait toujours Naples; Marcquita s'y rendit aussitôt. — Quels beaux rêves de félicité ne faisait-elle pas durant le trajet ! . . . Elle allait revoir son amant après trois ans d'absence; son amant qui l'aimait toujours. — Ah ! pensait-elle, si la séparation a j)roduitsur lui le même effet que sur moi , Olivera m'aimera comme j'ai besoin d'être aimée. — Mais, hélas! je ne puis plus devenir sa femme..., un acte indissoluble me lie à l'être méprisable qui m'a si indignement trompée. — A cette pensée, la malheureuse sentait son front prêt à éclatei-.

Dès le lendemain de son arrivée à Naplcs, elle fait, sous un nom supposé, prier Olivera de passer à son hôtel. Pour engager le fils de l'ambassadeur à venir inmiédiatcmcnt , elle prend le nom d'un de ses amis de Séville. — Elle attend, tremblante d'émotion, de crainte et d'espoir, comme l'accusé attend son arrêt. — Il entre! Elle le revoil î... Son ame entière

70 MKI'IMS.

passe dans ses yeux. — Cependant l'excès même du bonheur lui cause un éblouissement moral. — Le doute , comme un éclair , traverse son esprit, le bouleverse ; — blessée par un dard aip-u , elle succombe sous une vive douleur; il lui reste à peine la force de se jeter dans les bras de son amant en s'écriant : — Olivcra, ton amour, ton amour, ou la mort!'.! ...

A Sévilie, Olivera, jeune étudiant, aimé de Maréquita, si pure, si chaste, si candide, avait pu croire à l'existence de quelques femmes vertueuses j mais après un séjour de trois années en Italie, sous Tinfluence d'un monde corrompu , ce qu'il appelait la tromperie de sa maîtresse, joint à la fréquentation habituelle de la société des dames de la haute aristocratie italienne , détruisit en lui toute sensibilité , toute croyance à l'amour et à la fidélité des femmes. Une fois cette opinion établie dans son esprit comme incontestable.

72 MKPIIIS.

il ciul son honneur engagé à luKcr avec toutes les femmes de ruse, de mensonge et ' de légèreté. Aussi dans chaque ville d'Italie où il était demeuré , il avait mené la vie d'un lihertin , d'un roué. — Ce genre d'existence, appliqué à son naturel, avait achevé de rendre son cœur sec, dur; son esprit incrédule, froid et ironique , ses manières hautaines et son langage passahlement insolent. — il n'aimait plus Maréquita ; cependant il ne pensait jamais à elle sans éprouver une émotion mêlée de regrets et de désirs. Jamais il n'avait rencontré de créature aussi belle , et son imagination blasée rêvait encore les voluptés inconnues qu'il avait entrevues prés d'elle, et que, depuis , il cherchait vainement dans les bras de ces femmes qui se dounaient à lui seulement parce qu'il était jeune , beau , riche et jouissait de la réputation d'un homme à la mode. — Olivera n'avait que vingt-six ans , mais il avait trop usé de la vie pour n'être pas déjà très vieux à cet âge —

La joie tue comme la douleur. — 01i\ era soutenait dans ses bras Maréquita défaillante ,

lIISTOinL DE MAHKyl'ITA. 73

il so garda hicii d'appeler des él rangers à son aide. Un grand sopha occupait un des côtés de la chambre ; il la déposa doucement dessus. — 11 n'était plus alors cet amant timide, qui , à Séville , aurait cru commettre un sacrilège en inspirant à sa jeune maîtresse , soit par des caresses , des regards ou des paroles , la moindre pensée contraire à cette sévérité de vertu dont son imagination rêvait l'existence. — Tout en desserrant Maréquita pour la rappeler à la vie, la vue , le toucher des charmes qui se décelaient à ses yeux , le remplissaient d'ivresse ; il les savourait en homme accessible aux seules jouissances des sens. — Alors Maréquita resplendissait de tout l'éclat de sa beauté. Elle avait vingt ans : ses membres étaient sveltes et arrondis , leurs contours suaves et gracieux; sa peau, veloutée comme celle de la pêche, et cette couleur légèrement dorée, propre aux Andalouses, donnaient au marbre de ses formes une attraction irrésistible. — ■ A son insu. Clivera subit la fascination de la beauté. — Il

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tomba à genoux pi es d'elle. — Oh ! Maréquiia, s'écria-t-il, que vous êtes belle !...

Alors la jeune femme ouvrit les yeux ; son premier regard se fixa sur son amant; il la contemplait avec une sainte admiration. — Un moment elle jouit d'une félicité céleste , mais au mouvement qu'elle fit pour se retourner afin de porter ses mains sur la tête d'Olivera, elle se vit toute déshabillée et presqu8 nue. — Ciel ! s'écria-t-elle, est-ce vous, Olivera, qui avez profité de mon évanouissement pour violer ce que la pudeur vous faisait un devoir de respecter...

Olivera pouvait difficilement croire à la pureté de Maréquita ; cependant elle était vierge..., en ce sens que , pendant la nuit

passée avec le duc de V , sa volonté avait

été contrainte. — Elle essaya de se rhabiller. — Olivera prenait la frayeur qu'elle montrait, en voyant ses seins tout à découvert, pour un petit manège de coquetterie et crut devoir agir comme il avait coutume de le faire, c'est à dire brusquer le dénouement, — Il

IIISTOIUI:; UK M.\Ui;(.»UIT.\. 75

j)iilcl(»iK'. les manières et riinpiideiice du Ixm- (loir pour cnipèchei- Marwpiila de remettre son corset, de rattacher sa robe, en lui débitant des propos dont la licence couvrait de rougeur le front de la pudique enfant. Surprise, effrayée, elle se demandait si cet Olivera qu'elle venait de retrouver était bien le même qu'elle avait connu à Séville.

Pour se soustraire à ses caresses impudiques, à ses regards lascifs, à ses paroles cyniques, elle comprit l'impuissance de ses forces physiques et appela la prière à son aide. — Exalté par la résistance de la jeune femme, le délire d'Olivera ne connaît plus de bornes, et n'écoutant que ses avides désirs , il ne craint pas d'employer la force brutale pour triompher de l'infortunée qui lui résiste toujours.

Maréquita, baignée de sueur, la tète en feu, les artères battant avec violence, les cheveux en désordre , les vêtements déchirés , sent que la lutte devient de plus en plus impossible pour elle ; alors, cessant tout à coup de se débattre contre son agresseur , elle lui déclare que, s il ne la laisse pas à l'instant, elle ap-

76 MÉi'iiis.

pelle les domestiques à son seeoiirs. — CclU' menace produit sur le seigneur don Olivera relTet désiré; il évitait avec soin le scandale, mais plus particulièrement quand il ne devait pas tourner à son prolit, — il laisse échapper de ses bras de fer le corps meurtri de la pauvre Maréquita , et prenant le ton de la froide ironie :

— En vérité , dit-il , madame, je ne vous comprends pas : pourquoi donc m'avez-vous fait prier de passer chez vous?

Cette question, le ton, l'air, l'accent qui l'accompagnent tombent sur le cœur de Tinfortunée comme la lave du volcan sur la prairie émaillée de fleurs. — Maréquita, haletante, éperdue, dont l'horrible anxiété tient l'ame suspendue au dessus d'un abime, trouve encore la force de répondre ; — Vous ne m'aimez donc plus, Olivera?...

Nous l'avons dit, le cœur d'Olivera ne ressentait plus aucune sympathie. Dès le moment où il cessa de croire à la sincérité des femmes, il fut pour elles sans pitié.

— Enfant, tu vois bien le contraire; à peine

mSTUIRi: l)i: MARÉyUITA. 77

os-hi arrivée que je veux te donner des preuves (le mon amour.

— Eh quoi ! Olivera, vous ne voyez donc plus en moi qu'une maîtresse? — votre cœur ne répond donc plus au mien? — je ne suis donc plus Tame de votre amc , — l'amante chérie , respectée dont vous vouliez faire votre femme?

— Ah ! ah ! charmant'. Je vois, Maréquita^ ([u'ils vous ont bien formée à la cour de Lisbonne.— Oh! ce sont d'habiles maîtres; mais comment donc , vous jouez votre rôle à merveille!— il est, du reste, très dramatique et surtout fort romanesque. — Oh! oui, d'honneur, c'est charmant! et je reconnais bien là le talent de votre époux légal — Moi, prendre pour femme la maîtresse du vieux duc don Luiz de

V ; quelque riche que soit le douaire dont il

l'a dotée... , moi , épouser l'élève du petit Machiavel portugais, du célèbre d'Hazcal!.... J'étais bien niais à Séville, et le respectable chevalier a pu se promettre un tel dénouement à son intrigue! Mais j'en ai appris long depuis que j'ai quitté l'Espagne, et l'illustre d'Hazcal pourrait juger par moi si la cour deNaplesest

une aussi bonne école que celle tle Lisbonne. — Allons, je vous en fais mon compliment, c'est, une affaire très bien emmanchée; elle me donne la certitude que je serai nommé premier secrétaire d'ambassade à Constantinople. Je vois que le chevalier a besoin d'un espion, sûr à la cour du sultan ; il ne pouvait mieux choisir. — C'est très honorable pour vous de vous charger d'une telle mission.

Olivera avait fini de parler. — Maréquita ne cherchait pas à lui répondre; immobile comme une madone, elle continuait à le regarder sans l'entendre. — Son ame, absorbée dans le sein de Dieu, y puisait des consolations, et les paroles d'Olivera n'arrivaient plus à son intelligence. — Celui-ci , comprenant que sa présence devenait importune, remit de Tordre dans sa toilette, dans les meulîlcs de l'appartement, et s'approchant de Maréquita toujours immobile à la même place :

— INIadame, lui dit-il, lorsque vous voudrez un amant tendre , discret et constamment prêt à vous servir, — vous pourrez m' envoyer chercher; — seulement je désire quelepréam-

HISTOIRE DE MAnÉQUITA. 79

bille ne soit pas aussi long qu'aujourd'hui

Et cet enfant du monde salua froidement et sortit.

Dès le lendemain de celte scène, Maréquita quitta Naples, et toujours convaincue qu'il était de son devoir de se dévouer pour son vieux père, elle résista à la tentation de mettre fin à ses jours. — Ils vinrent tous deux s'établir à Florence. — Une sombre mélancolie enveloppait l'existence de Maréquita ; l'infortunée sentait le besoin de s'unir à Dieu par son amour : sans lui elle aurait haï les hommes; et bientôt sa société devint difficile, son humeur triste , ses manières bizarres. — Son pauvre père souffrait plus que personne IL G

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