Miles à Lebmn, 88 décembre
surrections qui pourraient se produire en Hollande, en Irlande, jusque dans Tintérieur de TAngleterre ! Cette provocation semblait concorder avec la conduite de Chauvelîn, qui entretenait des rapports secrets, ou qu'il croyait tels, avec des clubs dont il s'exagérait Timportance. Il assurait que le gouvernement anglais n'oserait pas nous faire la guerre, ou que, s'il l'osait, il en serait châtié par une révolution semblable à celle du 10 août. Lebrun n'avait pu dissimuler à ses collègues et au comité diplomatique ces appréciations, conformes aux passions du temps. Elles déterminèrent les ovations qu'on fit aux dépu*tés de ces jacobins de Londres, de Manchester, de Norwich ; manifestations insensées, qui ne firent qu'irriter non-seulement le ministère, mais le vrai peuple anglais.
Chauvelin était si bien appuyé, que le ministre n'osait ni le changer de résidence, ni le laisser absolument inactif dans celle-là. Â l'époque de l'entrée des Français à Bruxelles, Chauvelin reçut donc l'ordre de demander au secrétaire des affaires étrangères un entretien particulier, pour lui donner l'assurance des dispositions pacifiques de la France à l'égard des Pro" vinces-Unies. Les succès de Dumouriez produisaient une telle impression, que le ministre anglais, qui avait d'abord éludé cette demande, se ravisa quelques jours après. L'entrevue eut lieu le 28 novembre : l'ambassadeur s*y montra hautain, provoquant de langage et d'attitude, et fit allusion plusieurs fois aux espépérances qu'il fondait, en cas de rupture, sur les révolutionnaires anglais. « Il semble, dit-il, que plus les individus des deux nations se rapprochent, plus le roi d'Angleterre s'éloigne de nous... La mésintelli* gence entre les deux peuples n'existe pas; jamais elle n'a moins existé. » Lord Grenville s'efforça en vain d'obtenir de lui quelques renseignements positifs sur
les intentions ultérieures du conseil exécutif français. Chauvelin n'en savait pas plus, fi cet égard, que le ministre anglais ; mais, pour se donner de l'importance, il s'avisa de répondre que les événements avaient marché en Belgique pendant qu'on hésitait à lui donner audience à Londres, et que le langage pacifique qu'il était autorisé à tenir huit ou dix jours auparavant, pouvait bien n'être plus à la hauteur des circonstances. C'était ce qu'on aurait pu dire à quelque petit prince des bords du Rhin. Chauvelin sortit de White-Hall enchanté de lui-même, comme d'habitude, et s'empressa de rendre compte de son prétendu succès, se flattant de recevoir bientôt des instructions qui pourraient devenir le texte d'un nouvel entretien. Son amour-propre ne lui permettait pas de soupçonner la tentative bien autrement sérieuse que faisaient, dans ce moment même, des hommes plus sages que lui auprès de William Pitt, le véritable arbitre des destinées de l'Angleterre.
Objet réel et prétexte ostensible de la mission de Maret. —-• Dépêche (inédite) de Maret à Lebrun, du 29 novembre. — Entrevue et explications préliminaires avec un membre du parlement. — Conférence secrète avec Pitt {i décembre).
La correspondance des divers agents politiques que le ministère des relations extérieures entretenait en Angleterre à cette époque offre des lacunes considérables, et souvent difficiles à combler. Beaucoup de pièces manquent; d'autres se réfèrent à des com-
munications verbales dont le secret est perdu. Quelques-unes sont conçues en termes énigmatiques, de manière à n'être parfaitement comprises que du destinataire, et communiquées sans inconvénient à d'autres. A cette dernière catégorie appartient, comme on va le voir, la première et très-curieuse lettre adressée par Haret à Lebrun, trois jours après son arrivée k Londres.
Le but réel de son voyage était de prendre la place de Mourgues dans la conférence secrète qu'on espérait obtenir prochainement avec Pitt, grâce aux démarches de l'agent anglais Miles. Cette substitution, combinée entre les ministres Lebrun et Garât, et plusieurs membres du comité diplomatique, semblait commandée par de graves considérations. Le républicanisme de Mourgues était suspect aux exaltés de Paris. De plus, il avait eu à se plaindre de Chauvelin, et, comme on savait d'avance qu'il serait question de celui-ci d'une manière peu favorable dans ces communications secrètes, le rapport de l'homme dont il avait dédaigneusement repoussé le concours aurait paru entaché de partialité. L'exagération patriotique, qui rendait le jeune ambassadeur si nuisible à Londres, faisait malheureusement sa force à Paris. Les hommes raisonnables, convaincus d'avance de la nécessité « de l'utiliser partout ailleurs qu'en Angleterre, » se croyaient obligés, pour réussir et pour leur propre sûreté, d'user de ménagements infinis. Telles étaient les nécessités de ces temps difficiles» ou plutôt impossibles I
Toutes les précautions avaient donc été prises pour donner le change sur l'objet véritable de ce voyage du jeune premier commis (comme on appelait encore les chefs de service des relations extérieures), nonseulement à Chauvelin , mais aux protecteurs qu'il avait dans le conseil exécutif et dans les comités..
Marct semblait aller en Angleterre, non pour s'occuper, mais pour se reposer de la politique. Il y était censé en congé, et Noël, employé jusque-là à Londres, avait reçu Tordre d'aller le remplacer provisoirement en Belgique, en qualité de commissaire du pouvoir exécutif. Le but ostensible de cette excursion de Maret était Tarrangement de certaines affaires trèsparticulières du duc d'Orléans; et, pour mieux spécifier les choses, d'aller chercher et de ramener la fille de ce prince, laquelle habitait alors, pour cause de santé, le comté de Suffolk depuis plus d'un an, avec sa mystérieuse compagne Paméla et madame de Genlis- Sillery, leur gouvernante. Ce retour eut lieu, en eflTet, dès la fin de novembre ; mais des circonstances imprévues, du moins en apparence, avaient retenu Maret en Angleterre *.
Ces explications préliminaires étaient indispensables pour fixer le vrai sens de plusieurs passages d'une lettre inédite de Maret à Lebrun, qui mérite d'être citée à peu près en entier :
Londres, 29 norembre 1 791.
J'ai pensé, cher citoyen, qu'il était convenable qu'en Tabsence de Noël j'ouvrisse les paquets qui lui sont adressés par vous. Je Tai fait à l'arrivée du dernier portefeuille, et j'ai lu votre dépèche n<> 12 que j'ai communiquée à Mourgues, afin qu'il se mette à la découverte des négociations du cabinet de Saint-James avec celui de Madrid. J'ai vu Chauvelin dans la même intention, et je lui ai transmis les mêmes notions, en lui^isant Qu'elles m'étaient parvenues par une lettre particulière d'un des premiers commis du Départe-
1. Sur ce séjour prolongé en Angleterre, auquel la politique avait eu pour le moins autant de part que Thygiène, et sur les incidents qui suivirent, on peut consulter les Mémoires de madame de Genlis, et l'article plus que sévère de Durozoir sur cette femme célèbre, dans la Biographie Michaud.
ment. Au moyen de ces précautions, l'absence de No6l no nuira point au service...
Chauvelin vous dépêche un courrier pour vous instruire de la conférancc qu^il a eue aujourd'hui avec milord Gren* ville, et dont les résultats sont d'une grande importance. Il vous a déjà informé de la demande . qu'il avait faite d'une entrevue, avant la déclaration remise par milord Auckland aux Ëlats-Généraux de Hollande. Vous aurez sûrement approuvé la sagesse de sa conduite dans cette circonstance^ et la prudence avec laquelle il avait battu en retraite après le billet du ministre. C'est à cette prudence qu'il doit la conférence de ce matin, et l'avantage qu'il a eu dans cette espèce de lutte ministérielle, où il a gardé une mesure excellente et pris une attitude parfaite^ Vous auriez sûrement des regrets, cher citoyen, si vous aviez accueilli des imputations calomnieuses, qui auraient pu conduire à priver la chose publique des talents et des soins d'un homme assez jeune et assez distingué pour être dans le cas de la servir utilement et longtemps encore. Je m'applaudis de l'avoir recommandé à votre justice, en même temps que je m'exprimais franchement sur la conviction que j'ai qu'il pourra lui rendre des services plus importants, partout auxeubs qu*e!C