‹ Maret, duc de BassanoChapitre 11 sur 60 · ANGLETERRE · texte numérisé non relu

ANGLETERRE

Vous tirerez une conséquence très-juste de la conférence deChauveliu aveô lord Grenville, si vous en concluez : que le ministère anglais n'ose pas vouloir déclarer la guerre; qu'il attache peu d'importance à l'afTaire de l'Escaut... ; enfin que, malgré le décret du 19, si nous voulons ouvrir des négociations et faire quelques demandes, elles ne pourraient peut-être pas être commencées sous de plus favorables auspices. Tout annonce dans le ministère anglais en général une inquiétude qu'il ne saurait dissimuler ; tout

1. Ceci est une allusion ironique à un incident de cette conférence dont Chauvelin était très-fier. En entrant dans le cabinet du ministre anglais, il s'était plongé dans un vaste fauteuil, écartant avec dédain une humble chaise avancée auprès du feu, dans l'intention, selon lui manifeste, d'humilier la République en sa personne.

2. Cette dernière phrase donne la clef des éloges qui précèdent, éloges politiquement indispensables, dans une lettre qui devait être communiquée aux autres ministres et au comité diplomatique.

fait voir dans Pitt un grand éloignement pour des mesures hostiles, un désir de fonder l'existence de son crédit sur la faveur populaire, et le désir de se rapprocher de nous. Par TefTet d'une complication bizarre, nous sommes devenus d'utiles auxiliaires pour ce ministre, qu'on jugerait mal si, parce qu'il est aristocrate français, on refusait de le croire démocrate anglais, tandis que les amis de notre cause sont véritablement aristocrates pour TAngleterre K

L'empressement à se rapprocher de nous est d'une évidence palpable... La personne très-influente qui est en relation avec Mourgues devient très-pressante dans ses mouvements... M. William Smith, ce membre du Parlement qui avait déjà eu une conférence avec Noël, demande avec instance à parler à quelqu'un qui tienne au gouvernement français. On m'a proposé de le voir. Malgré la règle que je m'étais imposée d'éviter toute démarche qui pourrait donner, quelque apparence de mission à mon voyage, je me suis décidé à différer mon départ, qui devait avoir lieu aujourd'hui, presqu'à l'instant même où cette ouverture m'a été faite. J'irai donc demain chez M. Smilh. Je me tiendrai dans la réserve qui convient à ma position, et j'engagerai à la confiance, en faisant sentir que ma place près de vous donne l'assurance que rien ne sera perdu des confidences qu'on pourrait me faire, et des dispositions qu'on aurait envie de me témoigner.

Mourgues agira de son côté. J'unirai mes conseils et mon zèle à l'activité du sien, et peut-être avant deux jours seronsnous entièrement délivrés des incertitudes dont nous commençons à sortir.

Alors, cher citoyen, je reviendrais au plan dont je vous ai parlé. Il me paraîtrait nécessaire d'autoriser à agir, pour préparer toute cette affaire, l'homme, quel qu'il fût, que vous vous détermineriez à envoyer ici comme agent, sous l'ambassadeur extraordinaire qui serait nommé. J'entre dans ce détail, parce que je sais que dans cette supposition, le ministre anglais désirerait ne traiter qu'avec une personne destinée à occuper ici un poste diplomatique. On l'a dit

1. Cette appréciation très-juste^ mais exprimée sous une forme par trop elliptique, est confirmée et développée dans une remarquable dépêche de Reinhard, qu*on trouvera plus loin.

formellement à Mourgues, et il n'est pas sans vraisemblance que M. Pitt se soit lai-même expliqué à cet égard.

itdieu, cher citoyen, me voilà donc retenu ici encore trois jours. J'ai cm que Tintérèt public exigeait ce sacrifice, etc.

Marst.

Cette lettre disait évidemment, sur bien des points, autre chose que ce qu'elle semblait dire. Sous une forme concertée d'avance, elle apprenait à ceux qui étaient dans le secret que la substitution de Maret à Hourgues était agréée. En effet, les membres des deux précédentes Assemblées, alors réfugiés en Angleterre ; Stanislas Girardin, qui lui devait la vie, Lally- Tolendal, Dandré, peut-être Talleyrand lui-même» n'avaient pu donner que des renseignements favorables sur Tex-rédacteur du Bulletin. D'ailleurs la session du Parlement allait s'ouvrir» et Pitt, pour régler son attitude, avait besoin d'obtenir immédiatement les informations que son collègue venait de demander en vain à Chauvelin. Le défaut d'instructions de celui-ci, rapproché de l'arrivée de Maret, était déjà d'un heureux augure. On semblait vouloir tenir compte à Paris de la répugnance avérée du ministère anglais pour l'ex-ambassadeur de Louis XVI. Enfin, malgré sa jeunesse, Maret faisait déjà preuve de cette discrétion impénétrable, qui fut l'une des grandes causes de sa fortune politique. Chauvelin n'avait eu garde de soupçonner le véritable but du voyage de Maret. Il avait même songé à l'utiliser comme agent subalterne, pour entretenir des relations avec les mécontents anglais et irlandaise Dans une lettre du 1" dé-

1. Cette idée dut lui venir d'autant plus naturellement, qu'il croyait que Maret n'était venu que pour chercher mademoiselle d'Orléans, Paméla et leur gouvernante, dont il connaissait les relations avec ces mécontents. L'un d'eux était ce lord Fitz-Gérald,

eembre confiée à Mourgues, qui repartait pour Paris, Chauvelin entretenait le ministre d'une conférence, selon lui très-secrète, qu'il venait d'avoir avec des émissaires républicains irlandais. A propos de cette communication (qui venait probablement de la police anglaise), il se plaignait d'avoir les mains liées, de ne pouvoir ni promettre des secours, ni même autoriser l'envoi d'un agent irlandais à Paris, et demandait qu'il lui fût répondu à ce sujet par l'intermédiaire de Maret. Celui-ci n'avait garde de se compromettre dans ces intrigues, a Sa conduite réservée, et dont le ministère anglais était bien informé, car on n'avait pas manqué de le faire suivre très-rigoureusement, écarta des obstacles que lui-même croyait d'abord inévitables. » (Maret, 2 décembre.)

Il ne faut pas, en effet, s'imaginer que la négociation d'une pareille rencontre fût chose facile. L'introducteur de Maret était séparé du cabinet de Pitt par plus d'une porte secrète. Il était seulement en rapport intime avec l'un des plus fougueux opposants de la Chambre des communes, William Smith, Esq., qui dans toute circonstance votait avec Fox. Il semblerait qu'en allant dans cette direction, on dût plutôt s'éloigner du premier ministre ; mais, en politique, les extrêmes se touchent. On savait que le roi, le prince de Galles et la plupart des ministres étaient pour la guerre, que la seule hésitation de Pitt tenait encore la décision en suspens. Smith était un de ces hommes politiques, moins rares en Angleterre qu'ailleurs, qui savent faire

depuis célèbre par sa mort héroïque lors de l'expédition dlrlande, en 1797, et auquel madame de Genlis, — expulsée de France, ainsi que ses élèves (fort heureusement pour elles), immédiatement après leur retour à Paris, et réfugiée avec elles en Belgique,— s'empressa de faire épouser Paméla, sa fille adoptive (?). V. ses Mémoires, Ce mariage eut lieu à Toumay en décembre 1793; le jeune duc de Chartres, depuis le roi Louis-Philippe, y figura conome témoin.

abstraction de toute considération personnelle, quand l'intérêt national Texige. Partisan de la paix, convaincu qu'elle n'était possible qu'avec Pitt et par lui, Smith se prêta volontiers à faciliter une entrevue qui pouvait faire naître des chances sérieuses de rapprochement. Mais cette intervention ne pouvait ellemême s'exercer d'une façon immédiate. Membre prononcé de l'opposition, Smith ne pouvait avoir des rapports directs avec un ministre : son nom ne devait pas même être prononcé entre Pitt et Maret. Il fut donc convenu qu'il aurait avec ce dernier une conversation préparatoire, dans laquelle tous les points litigieux seraient abordés, et que le résultat de cet entretien serait transmis à Pitt par un ami commun, l'historien Long, personnage étranger aux luttes des partis ^

Maret, de son côté, avait à prendre de sérieuses précautions. 11 fallait que, jusqu'à nouvel ordre, les éclaircissements qu'il allait donner fussent considérés comme le résultat d'une appréciation toute personnelle. En conséquence, dans l'entrevue préliminaire avec William Smith, éclaireur de William Pitt, il commença par déclarer à son interlocuteur « qu'il ne l'aurait pas vu sans l'absence de Noël : qu'il était là sans aucune mission, sans aucun caractère, et que c'était seulement comme Français patriote qu'il causait des intérêts des deux nations avec un ami de la liberté*. » Ceci était une vérité diplomatique, variété très-cultivée et amendée de l'espèce ordinaire.

1. Long, mort en 1813, a laissé plusieurs ouvrages, notamment une histoire de la Jamaïque, la meilleure qui ait été écrite jusqu'ici sur cette colonie. Il y avait rempli longtemps les fonctions de juge de Tamirauté.

3. Ce passage, ainsi que plusieurs autres que nous rétabUssons de même d'après le texte original, avait été altéré dans Textrait de la dépèche de Maret qui fait partie de VExposé historique imprimé par ordre de la Convention.

On entra donc en matière. Smith désirait avoir des explications sur trois sujets principaux, c Quelles sont les intentions du gouvernement français à Tégard de la Hollande? Pourrait-il entrer en composition au su- Jet de TEscaut? Le décret du 19 novembre (par lequel la Convention promettait protection et secours aux peuples qui . voudraient renverser leurs gouvernements) a-t-il quelque rapport à TAngleterre ?» « Mes réponses, dit Maret, furent fondées sur les bases suivantes : l'* Avant de quitter la France, j'étais assuré que le ministère des affaires étrangères et le conseil exécutif n'avaient nuls projets hostiles contre la Hollande. Depuis mon arrivée en Angleterre, j'ai eu connaissance de toutes les dépèches adressées à Noël, à Chauvelin; je n'y ai rien vu qui puisse faire supposer un changement de système. 2^ La délibération prise par le conseil exécutif pour l'ouverture de l'Escaut est fondée sur les premiers principe^ de notre liberté. Elle a été approuvée par la Convention, sanctionnée par l'opinion publique, exécutée par nos généraux...» Haret ajouta adroitement qu'une rétractation sur ce point serait désormais non-seulement une faiblesse, mais une iniquité de la part des Français; que cette affaire regardait exclusivement les Belges, qu'ils avaient aidés à recouvrer leur liberté... Il laissait ainsi pressentir la possibilité d'une solution que nous trouverons bientôt plus nettement formulée. 3** Relativement au décret du 19 novembre (c'était là le point faible, et il le sentait bien), Maret soutint « que ce décret ne pouvait avoir pour objet que l'Allemagne, qu'il ne s'appliquerait à l'Angleterre que si le cabinet de Saint-James déclarait la guerre à la France. «A cette occasion, Smith parla des intrigues démagogiques que le gouvernement combattait, disait-il, en soudoyant des associations en sens contraire, et des manifestations monarchiques dans les théâtres. 11 se

plaignit des moyens que le gouvernement français employait pour porter le peuple anglais à la révolte. Ici, Ton entrevoit qu'il dut être question.de Chau* velin, et que Maret supprime prudemment certains détails. Aux termes de sa dépèche, il se serait borné à dire « que le gouvernement n'employait pas des moyens si bas, qui ne conviennent qu*à la faiblesse; qu'au reste, si l'on nous interrogeait sur ce point, nous aurions aussi quelques questions à faire à M. Pitt. » Ceci faisait allusion aux rapports présumés du ministère anglais avec Galonné et d'autres personnages de l'émigration.

De son côté, Haret avait à apprendre : 1^ Si le cabi* net anglais était décidé à la guerre; 2* s'il négociait avec l'Espagne contre nous ; S"" si, dans l'hypothèse du maintien de la paix, il serait disposé à reconnaître la République et à recevoir un ambassadeur. « J'ai obtenu, dit-il, des aveux qui me conduisent aux résultats suivants, conformes à mes précédentes appréciations... M. Pitt est encore plus opposé à la guerre que l'aristocratie de l'opposition, sans en excepter Fox lui-même.,. Les autres ministres veulent la guerre... Il y a certainement des pourparlers belliqueux avec l'Espagne, mais M. Pitt y a peu de part. Enfin, le moment d'exiger la reconnaissance de la République n'est pas venu; on croit que nous éprouverions des difficultés que l'on n'aurail peut-être pas faites il y a quinze jours (avant l'affaire de l'Escaut et le décret du 19 novembre). Une négociation préalable est nécessaire; elle n'est pas impossible. »

William Smith avait paru inquiet au début de l'entretien. Marct le quitta et assez rassuré, fort bien disposé, » et le rapport qui fut fait aussitôt sur cet entretien parut sans doute satisfaisant, car Maret sut, quelques heures après, que le premier ministre le verrait volontiers, et sans aucun retard.

Ce fut dans Taprès-midi du 2 décembre 1792 que s'abordèrent pour la première fois ces deux hommes, entre lesquels le sort devait ultérieurement creuser un tel abime, que le récit de leur entrevue semble appartenir à la fantaisie plutôt qu'à Thistoire. Voici quel fut textuellement, d'après Maret, le début de leur entretien. Nous savons déjà qu'on peut se fier à samémcfire.

PiTT. — « Un de vos amis a dit à M. Long que vous seriez fort aise de me voir avant de retourner en France.

Haret. — Il était naturel qu'un Français mît beaucoup d'intérêt à présenter ses hommages à un ministre justement célèbre, et qui a tant fait pour la prospérité d'une puissance que la France républicaine ne veut pas regarder en rivale, et veut traiter en amie. H. Long a dit à mon ami que vous conféreriez volontiers avec moi sur les intérêts de nos deux nations, et j'ai consenti à venir vpus offrir tous les renseignements qu'il dépendra de moi de vous donner. Je suis prêt à répondre à vos questions avec la franchise que doivent mettre dans leurs communications deux hommes qui désirent également le bonheur de leur patrie. Vous savez... que je n'ai aucune mission, aucune autorisation.

— Je le sais, dit Pitt en souriant; moi-même, je ne suis pas autorisé à vous voir» mais j'espère que, pour n'être pas officielle, notre conversation n'en sera pas moins amicale. »

L'homme d'État anglais ressentait sans doute alors une impression analogue à celle du philosophe grec qui, jeté par la tempête sur une plage inconnue, s'écriait à l'aspect de figures géométriques tracées sur le sable : a courage I je vois d'ici des pas d'hommes! »

Il parla de ses inquiétudes au sujet de la Hollande, des craintes du gouvernement et du commerce ail-

glais, de la ferme résolution qu'avait prise le cabinet de soutenir ses alliés. Néanmoins il désirait sincèrement éviter une guerre qui ne pouvait qu'être funeste aux deux nations, et tenait à savoir si ce désir était partagé par le gouverment français. — Maret lui fit les mêmes réponses qu'à Smith, mais plus dévelop* pées, et affirma que les intentions du pouvoir exécutif étaient absolument pacifiques. Pitt Técoutait avec une expression marquée de bienveillance et de surprise agréable. — « Il est donc bien malheureux. Monsieur, dit-il à son tour, qu'il ait existé depuis trop longtemps entre nous un éloignement aussi nuisible! Le silence aigrit de part et d'autre les défiances, les soupçons... Ne serait-il pas possible de trouver quelque moyen de communiquer ensemble, de nous entendre, de nous rapprocher? Si le gouvernement français voulait autoriser quelqu'un à conférer avec nous, il nous trouverait disposés à l'écouter, à traiter avec cordialité et confiance. »

On voit que, d'après Maret, la première proposition d'une négociation secrète serait venue de Pitt. Celui-ci, au contraire, dans une lettre inédite que Ton trouvera plus loin, prétend que cette idée avait été suggérée d'abord par son interlocuteur. Nous croyons la version de Pitt plus conforme à la vérité, mais Maret avait eu de graves motifs pour intervertir les rôles dans son rapport. Il prévoyait, comme il le dit à Pitt lui-même, qu'il se produirait de graves répugnances à Paris contre ce mode de négocier, et croyait pouvoir les surmonter plus facilement en attribuant l'initiative au ministre anglais, qui d'ailleurs avait accueilli cette idée avec empressement. Maret trouva même d'une bonne politique d'ajouter dans sa dépêche, qu'il s'était fait prier pour transmettre cette proposition. 11 assurait avoir dit que le gouvernement républicain devrait tenir grandement compte de l'opi-

nion publique, peu favorable à ces voies détournées; que déjà môme on s'étonnait que le pouvoir exécutif n'eût pas exigé, avant tout, la reconnaissance de la République. Il rappela aussi que le gouvernement français avait depuis plusieurs mois à Londres un agent secret, dont l'absence n'était que momentanée. Hais, au nom de Noël, il vit la physionomie de Pitt se rembrunir, et ce fbt pis encore quand il parla de Çhauvelin'. « Il faut précisément éviter la question du caractère public, dit Pitt avec quelque impatience. Ne repoussez donc pas le seul moyen de nous entendre. Nous examinerions alors toutes les questions, toutes les propositions que vous auriez à faire. — Je pars présentement pour Paris, dit Maret..., à moins que vous n'aimiez mieux que j'y envoie ime personne sûre, et que je reste ici pour vous donner tous les renseignements que vous pourrez désirer. Je vais presser M. Lebrun d'envoyer le plus promptement possible un agent secret. — Et pourquoi ne seriezvous pas vous-même cet agent? interrompit le ministre; ne perdez pas un instant pour envoyer à Paris. Je vous assure que chaque moment est précieux, que rien n'est plus urgent. Demandez une réponse immédiate, et dès que vous l'aurez reçue, venez me la communiquer. »

Cette conférence avait duré plus de deux heures. Haret s'étant levé enfin pour prendre congé, Pitt le retint encore, pour reparler de l'affaire de l'Escaut, du décret de novembre. C'était en effet la mesure la plus inquiétante, la moins justifiable. Maret, se livrant plus qu'il n'avait fait jusque-là, promit une interprétation pleinement rassurante. Il ajouta même que ce décret, surpris à la Convention par les hommes violents,

1. Toute cette partie de la dépêche a été supprimée dans la publicatiou officielle..

avait été désapprouvé par k Conseil exécutif et les gens modérés : explication qu'il était bien nécessaire de donner à Pitt, mais bien imprudent de consigner dans une dépêche, quj, d'après le système de gouvernement alors en vigueur, devait être communiquée à tous les ministres, par conséquent à celui de la guerre (Pache), rame damnée des Jacobins. L'entretien finit là; Pitt reconduisit jusqu'à la porte, avec une courtoisie en quelque sorte prophétique, le futur ministre de Napoléon ! Il lui recommanda encore une fois de ne pas perdre un moment pour écrire à Lebrun ^

Dépit de ChauTclin en apprenant cet entretien. — La migoritë da conseil exécutif décide que la négociation ouverte avec Pitt par Maret, sera continuée par Chauvelin. — Dépêche de Marefc da 4 4 décembre ; récit de sa dernière entrevue avec Pitt. ^ éoheo complet de Chauvelin.

Dans cette curieuse entrevue, il s'était dit de part et d'autre des choses que Maret ne pouvait écrire. Il avait été notamment question des prisonniers du Temple. Maret lui-même Fa indiqué dans une note écrite longtemps après, où il est parlé « des moyens vainement employés pour prévenir une catastrophe terrible, alors qu'il était chef de division aux affaires étrangères. » Maret avait quitté Paris au moment oii la Convention venait de décider que Louis XVI serait jugé. Sa mort était dès lors considérée assez généra-

1. Ce passage important, et toate la fin de la dépèche que nous reproduisons ci-après^ manquent dans la publication officielle.

lement comme inévitable, et cette opinion allait exer. cer une grande influence sur les décisions du ministère anglais. Les membres les plus modérés du conseil exécutif avaient compris la nécessité de faire connaître à Londres, par un intermédiaire plus sûr que Chauvelin, les chances de salut qui restaient encore pour le Roi. Maret, parlant comme de lui-même, eut à dire qu'on espérait que la majorité des votants pencherait pour rappel au peuple ou pour la détention ; mais que, dans Tétat présent des esprits, toute démarche violente, déclaration ou menace de guerre, irait directement contre son but, comme avait fait le mani* feste de Brunswick.

Il s'empressa de transmettre à son ministre tous les détails de cet entretien qui pouvaient figurer impunément dans une dépêche. Il crut que son devoir ne lui permettait pas de dissimuler lesimpressions défavorables qui existaient contre Noël et Chauvelin, et engagea de nouveau Lebrun à leur donner d'autres destinations. Quant à lui, il attendait des ordres. «Je vous ai rapporté avec franchise, cher citoyen, disait-il à Lebrun, ce que Pitt a dit sur moi. C'est la seule vérité que j'aurais voulu vous cacher. » Si l'on jugeait à propos de l'employer pour la négociation secrète, il lui fallait de suite des instructions pour l'affaire de l'Escaut, pour une interprétation aussi rassurante que possible du décret de novembre ; c'était là le point le plus difficile. Dans ce cas, il demandait aussi qu'on lui adjoignit comme auxiliaire Agasse, l'un des employés du ministère, et qui lui avait déjà servi de secrétaire en Belgique. 11 comptait l'employer encore pour transmettre les communications qui, à cette époque, ne pouvaient avoir lieu que verbalement ^

1. Cet Agasse était le neveu du célèbre imprimeur du Mcniieurp et le frère de deux autres Agasse, condamnés et exécutés comma

En attendant la réponse du ministre, Maret ne crut pas devoir différer plus longtemps d'instruire Chauvelin de tout ce qui venait de se passer. La surprise de celui-ci fut grande, son dépit fut plus grand encore. Il s'en expliqua avec une extrême vivacité dans sa correspondance. « Le citoyen Maret, qui m'a assuré tous les jours qu'il n'avait aucun ordre de vous, qu'il !ne verrait qui que ce fût... m'a appris ce'matin qu'il avait reçu avant-hier une personne que le citoyen Mourgues lui avait fait connaître (Smith), puis qu'il avait vu Pittî (Chauvelin à Lebrun, 3 décembre.) » En conséquence, Chauvelin se considérait comme supplanté, et demandait un prompt rappel. Dans une dépêche en chiffres du même jour, il ajoutait que ne doutant pas, lui, des intentions hostiles du ministère, « il se remuait pour faire agir d'autres auxiliaires plus dignes de nous. » Il ne s'était malheureusement que trop remué dans ce sens! Mais une conférence nocturne qu'il eut, quelques jours après, avec deux membres de « l'aristocratie de l'opposition, » Fox et Shéridan, porta un rude coup à ses illusions. Ils lui déclarèrent nettement que le décret du 19 novembre, promettant indistinctement assistance à toutes les révoltes, avait produit un fâcheux effet sur les défenseurs les plus obstinés de la France. « Aucune expression n'indiquant que c'était aux efforts bien marqués de la majorité d'un peuple que la nation française reconnaîtrait son vœu pour la liberté, une insurrection de quelques mille hommes en Irlande suffirait donc pour motiver une invasion?... » Shéridan ajouta : « Nous ne voulons pas de guerre pour l'Escaut, mais nous ferons cause

faussaires au début de la Révolution. Il y eut, à cette occasion, une manifestation consolante et flatteuse de la garde nationale parisienne (le 25 janvier), en faveur de ce jeune Agassc et de son oncle, absolument étrangers aux mésaventures de leurs parents. (V. MomY«<r de 1790, n» 3J.)

mâret, duc DB BASSANO. 101

commune avec le ministère, et nous sommes assurés des neuf dixièmes des trois royaumes pour repousser Tintervention des Français dans nos affaires intérieures. Nous avons bien su, à nous seuls, leur donner l'exemple d'une révolution : nous saurons, à notre tour, suivre le leur à notre manière et par nos seules forces » (9 décembre). Bien que Fox et ses partisans ne représentassent pour Chauvelin que l'aristocratie de l'opposition, quelque chose comme les Feuillants de l'Angleterre, il commençait à craindre que la nation anglaise ne fût décidément plus arriérée qu'il n'avait pensé.

Mais, tandis qu'il se croyait en disgrâce à Paris, le suffrage de la majorité du conseil exécutif lui préparait un déplorable triomphe. Elle décida, le 7 décembre, « que les conférences avec Pitt continueraient, mais exclusivement par l'intermédiaire de Chauvelin ! » D'après la composition du Conseil à cette époque, on peut conjecturer que cette résolution, conforme aux tendances des révolutionnaires les plus ardents, fut prise contre les ministres des affaires étrangères et de la justice (Lebrun et Garât), par ceux de 13 guerre, de la marine et des finances. Pache, l'homme des Jacobins, traînait invariablement Monge à sa remorque, et Clavières, qui voulait conserver sa place, se réunissait souvent à eux. Quant au ministre de Tintérieur (Roland), excédé des attaques continuelles dont il était l'objet, il avait pris le parti de ne plus voter.

Lebrun se vit donc forcé d'annoncer à Marct que le Conseil, tout en rendant justice à la dextérité qu'il avait déployée pour préparer une négociation directe avec le premier ministre, avait décidé qu'elle serait suivie par Chauvelin. La majorité pensait qu'il y avait lieu de profiter de celte circonstance pour amener l'Angleterre à reconnaître la République. En consé-

quence, Maret devait obtenir de Pitt un nouvel entretien, s'efforcer de lui faire comprendre Tinconvenance d'une négociation secrète, etc. (Lebrun, 9 décembre). Ce ministre, si peu maître chez lui, prévenait en même teJhps Chauvelin qu*il aurait à suivre désormais les relations entamées par Maret, mais qu'il devait décliner « toute forme de conversation de particulier à particulier, parce que, d'après le vœu de la majorité du Conseil, les explications que Pitt avait paru désirer ne pouvaient être données que par le représentant connu et avoué de la République. » Chauvelin triomphait. « C'est, écrivait-il, par un sentiment de respect pour la dignité de la nation française, que le Conseil a été impérieusement entraîné à rejeter la proposition faite au citoyen Maret par M. Pitt, proposition qui prouvait une méconnaissance des pouvoirs qui me sont conférés, plus injurieuse qu'un simple refus de me reconnaître; proposition si absurde, qu'elle ne pouvait s'admettre qu'en conférant au citoyen Maret le même caractère qu'on refusait de reconnaître en moi ; sinon, elle tendait à faire donner, au nom de la France, des explications que celle-ci n'aurait pas eu la permission d'avouer. » 11 en concluait que Maret aurait échoué, qu'une négociation secrète n'avait aucune chance de succès. Mais bientôt, entraîné par l'évidence, ou peut-être cédant aux sages conseils de son secrétaire de légation Reinhard, il revenait à dire « qu'on aurait pu tolérer qu'il vît en particulier quelque ministre anglais, sans exiger encore la reconnaissance du caractère. C'aurait été, suivant lui, un milieu convenable » (18 décembre). Il écrivait aussi, avec une légèreté inqualifiable, à propos des inquiétudes répandues à Londres sur l'issue du procès de Louis XVI : « On compte sur l'effet dramatique de la mort, pour faire avaler la déclaration de guerre... » Cependant Maret, « de la meilleure grâce du

monde, » avait appris à Noël, qui venait de reparaître à Londres, ce qui s'était passé en son absence. Cet agent était prévenu contre Pitt : sa première impression fut (( que ce ministre, si mielleux qu'il eût paru dans Tentrevue précédente, ne voulait que gagner du temps pour se déclarer contre nous avec plus d'avantage. » Mais Noël ne tarda pas à changer d'avis. Dans la nuit du 13 au 14 décembre, Haret et lui eurent une conférence avec Miles et Smith. Les deux Anglais furent consternés de la décision du conseil exécutif de France. Smith consentit pourtant à faire demander pour Maret une nouvelle entrevue, bien qu'il n'en augurât rien de favorable dans de telles conditions.

Cette entrevue eut lieu dès le lendemain. Maret y subissait, pour la première fois, une épreuve qui devait se répéter souvent pour lui, dans le cours de sa carrière politique. Sa position, le devoir professionnel, l'obligeaient à pallier de son mieux une résolution qu'au fond il était loin d'approuver...

<c Eh bien ! lui dit Pitt en le regardant fixement, vous n'avez donc à me proposer qu'une référence à M. de Chauvelin ? — Maret allégua la dignité nationale, la pression irrésistible de l'opinion. Mais, ajouta Pitt du même ton, M. de Chauvelin n'est pas accrédité auprès de nous. — Comme beaucoup d'avocats, Maret défendait de son mieux une cause qu'il sentait perdue. Il insista principalement sur ce point, que Chauvelin était autorisé à faire toutes les déclarations qu'on avait paru désirer. Pitt l'écouta jusqu'au bout, puis se contenta de lui demander « si vraiment il n'avait pas autre chose à lui annoncer, s'il n'était p^s personnellement autorisé à conférer avec lui sur quelque point... » La physionomie, l'attitude du jeune ministre indiquaient assez qu'il arrivait à la dernière limite de ses espérances pacifiques ! Maret lui lut le paragraphe de la dépêche ministérielle qui lui prescrivait « de ne

s'entretenir désormais avec Pitt que d'une manière générale et sans aucun détail. » Il fit remarquer que la date de cette lettre excluait toute possibilité de connivence avec la proposition que Fox venait de faire d'envoyer un ambassadeur à Paris; et il est probable, bien qu'il n'en dise rien, qu'il ajouta d'autres explications propres à convaincre Pitt de la bonne foi et de la bonne volonté personnelle du ministre français. Mais l'unique voie par laquelle il eût été possible de se rapprocher d'une solution pacifique n'en était pas moins close, murée par la décision du pouvoir exécutif. Aussi Pitt fit observer que, « puisqu'il en était ainsi, il priait son interlocuteur de permettre que leur conférence devînt immédiatement une conversation particulière, u Maret prit enfin congé de lui, sans avoir pu en tirer autre chose que « des compliments personnels; » peut-être aussi le conseil de retourner promptement à Paris faire les derniers efibrts pour amener un changement de résolution ^ Dans cette situation, rien ne retenait plus Maret à Londres, ou plutôt tout le rappelait à Paris. Il partit le 19 décembre, le jour même où Lebrun communiquait à la Convention un Mémoire sur l'état des relations entre les deux pays. Plusieurs passages de ce document étaient empruntés à la dépêche de Maret du 2 décembre. Sans le nommer, on y faisait clairement allusion à son entrevue avec Pitt, à propos des prétendues intrigues du gouvernement républicain avec les révolutionnaires anglais. « Si nos agents, même non accrédités, disait Lebrun, avaient pu être

l. Maret à Lebrun, 14 décembre. Ce qui a été publié de cette dépêche dans ÏExposé est fort incomplet. Cet exposé, que la plupart des historiens semblent n'avoir pas connu, contient pourtant des pièces qui ne se trouvent pas ailleurs. Il a été réimprimé en 1820, dans la compilation intitulée Choix de Rapports, Opinions et r)/5Coui\s depuis 1789 t. XI, pp. 113, 188.

soupçonnés de ces manœuvres , croit-on que des

ministres anglais auraient désiré leur accorder des conférences secrètes? » Mais il ne disait pas que Tagent dont on persistait à imposer Tentremise était précisément celui qui avait donné le plus de prise à de tels soupçons. Dans cette circonstance, Lebrun avait eu de nouveau la main forcée. Son Mémoire contenait bien des choses qu'il n'approuvait pas, notamment la menace d'un appel direct à la nation anglaise.

On continuait à marcher à grands pas dans une voie mauvaise, et pourtant les avis salutaires ne manquaient pas. « Il est impossible de se conduire mieux que ne l'a fait Maret, » écrivait Noël, qui montra dans cette circonstance beaucoup de bon sens. Tous deux avaient encore vu W. Smith, toujours désolé de la direction donnée à la négociation et du départ de Maret. « Pourquoi, écrivait encore Noël, ne pas le laisser continuer ce qu'il avait si bien commencé ? Pourquoi cette répugnance pour des communications secrètes, quand tant d'arrangements importants et solides n'ont pas commencé autrement? Si une telle guerre a lieu, la liberté triomphera sans doute, mais au prix de quels sacrifices! Pourquoi ne pas revenir sur une mesure évidemment fausse, puisque tous les renseignements s'accordent sur les préjugés invincibles contre Chauvelin? » Celui-ci était forcé itérativement d'avouer qu'il n'y avait présentement qu'une seule chose utile à faire, « de causer de particulier à particulier, comme Maret avait fait, » Ce ne fut néanmoins que le 26 décembre, et à la suite d'injonctions réitérées, qu'il s'adressa à Pitt, pour lui exprimer le désir de donner suite « aux entretiens commencés par le citoyen Maret, lequel avait dû prévenir M. Pitt de ce changement. » C'était pour Chauvelin un véritable supplice d'être forcé de se recommander de Maret.

Le lendemain matin, n'ayant pas encore de réponse, il passa ab irato à lord Grenville une note des moins conciliantes. Il s'attendait à recevoir, pour réponse. Tordre de quitter l'Angleterre. On aurait dit que, ne pouvant faire le bien, il cherchait à s'en consoler en faisant tout le mal qu'il pouvait.

La réponse de Pitt lui arriva dans i'aprës-midi du même jour. Elle était ainsi conçue.

« Monsieur, j'ai reçu votre honorée du 26. Dans ma première conversation avec M. Maret, j'avais exprimé l'espérance que j'avais, que le mode d'explication particulière qu'il suggérait pourrait être utile. Mais, quand je l'ai revu, j'ai appris qu'on n'était pas disposé à un tel mode de communication. Votre lettre n'exprime pas avec quel caractère vous vous adressez à moi en ce moment, et, après ce qui s'est passé, je ne pense pas qu'il y ait aucune convenance ou utilité à ce que, dans les circonstances présentes, je converse avec vous. Je suis obligé t en conséquence, de vous prier de permettre que j'évite l'honneur de vous voir.

w. PITT ^ »

Comme tous les petits esprits, Chauvelin s'irrita d'autant plus de cet échec, qu'il l'avait mieux mérité. Il s'en prit à Maret, prétendant « qu'on s'était compromis par des relations romanesjMes, en interrompant les communications commencées avec lord Grenville, par l'interposition à la traverse du citoyen Maret, dont le zèle inconsidéré avait nécessité la brusque intervention du Conseil exécutif (28 décembre). Tout républicain qu'il était, l'ex-marquis ne pardonnait pas à un roturier d'avoir été le plus habile et le mieux accueilli.

1. Cette lettre était en anglais. Nous reproduisons la traduction envoyée par Chauvelin à Lebrun.

MARBT, DUG DE BASSANO. lu/

Le 31 décembre, il reçut la réponse de lord Grenville. Elle reproduisait avec une hauteur et une amertume singulières tous les griefs déjà connus. Le même jour, à Paris, le ministre de la marine, grand mathématicien, mais politique médiocre, menaçait, dans une circulaire, « le roi Georges d'une descente en Angleterre, avec cinquante mille bonnets de la liberté ! »

Il nous reste à parler d'un dernier voyage de Maret en Angleterre, tentative pacifique in exh^emis qui, de même que la première, échoua par suite de fautes dont la responsabilité demeure étrangère à cet agent sensé et courageux. Servir la République à cette époque était aussi difficile, aussi dangereux que de la combattre.

Version inexftote de Dumouriez sur la deuxième mission de Maret à Londres. — Lettre de Maret k Miles (7 janvier). — Démarches conciliantes prescrites à Chauvelin ; retard funeste dans les cornmxmications. — Effet produit à Londres par Tévénement du 24 janvier.— Départ trop précipité de Chauvelin. •— Envoi de Maret à Londres comme chargé d'affiûres. — Lettre curieuse de Reinhard (^ janvier).

Tous les historiens ont répété jusqu'ici de confiance ce que Dumouriez a dit du second voyage de Maret en Angleterre. Ce récit mêle à des faits vrais de graves inexactitudes que nous allons rectifier.

Maret était rentré en France d'autant plus affecté de la décision qui lui avait retiré la conduite de la négociation secrète, qu'il prévoyait Tissue fâcheuse de la référence à Chauvelin. Cette fausse direction

avait fait perdre un temps précieux; on ne se trouva en mesure de la réparer qu'après le retour de Dumouriez à Paris, alors que ce général parut a revenir à lui, » suivant l'expression de Maret, et concerta ses plans avec les républicains modérés qui auraient voulu, comme lui, éviter la guerre avec TAngleterrc et sauver Louis XVI sans se compromettre.

Dumouriez, étrange personnage, demi-héros, demiescroc, ne mérite pas plus la confiance de la postérité comme écrivain, qu'il ne méritait celle des démocrates sincères comme général. Il a travesti les faits à son avantage, trahissant la vérité avec aussi peu de scrupule qu'il avait trahi la République. Il est assez difficile de deviner quelles étaient alors ses intentions réelles, s'il voulait se faire roi ou duc de Belgique, en obtenant de gré ou de force l'assentiment de la Convention, ou s'il songeait d'avance à tirer parti de quelque victoire nouvelle pour faire, dès 1793, de Louis- Philippe d'Orléans un roi des Français. Quoi qu'il en soit, depuis la conquête de la Belgique, il était brouillé avec les ministres. Il leur reprochait l'opposition qu'ils avaient faite à ses mesures financières, et en voulait surtout à Lebrun, qu'il taxait d'ingratitude. Les griefs qu'il articule contre ce malheureux ministre ne soutiennent pas l'examen. Tantôt il le blâme « d'avoir éloigné de ses bureaux Maret et Noël, deux hommes assez capables et honnêtes; » tantôt il lui fait un crime « d'avoir arrangé avec ce même Maret et ses autres émissaires auprès des Belges, un pouvoir destructeur, sous le nom de comité révolutionnaire. » Il savait pourtant que Maret et Noël n'avaient été éloignés que pour remplir des missions importantes. Quant au « pouvoir destructeur, n ce n'était autre chose que le comité des Belges et Liégeois unis, dont la première idée remontait à Dumouriez lui-même, alors qu'il était ministre. Mais, depuis qu'il avait été

appelé à diriger en personne Tinvasion, cette organisation avait cessé de lui convenir, parce qu'il y voyait le principe d'une autorité rivale de la sienne. Aussi ce comité, « tenu à l'écart et rencontrant des répugnances dans le parti même où il s'était recruté » (Borgnet, il, 117), s'était dissous après l'éloignement de Maret.

Le décret du 15 décembre avait déconcerté les prétentions directoriales et les plans secrets du vainqueur de Jemmapes. On sait que ce décret organisait révolutionnairement le territoire envahi, en subordonnant les administrations locales déjà nommées à des commissaires français chargés de « fraterniser avec elles, » c'est-à-dire d'exercer un pouvoir discrétionnaire, et notamment d'établir le cours forcé au pair des assignats, qui perdaient déjà 50 p. 100 en France. C'était ce que Cambon appelait « mettre les trésors de la République à la disposition des peuples affranchis! » Lebrun et ses commis n'approuvaient aucunement ce décret, quoi qu'en dise Dumouriez. Maret s'était même prévalu à Londres d'une mesure antérieure, conçue dans un esprit tout différent, le rappel des commissaires de l'armée du Nord \ comme d'un témoignage non équivoque de respect pour Tindépendance des peuples. Le décret du 15 décembre, surpris à la majorité, était, au contraire, une introduction violente à la réunion, et, par conséquent, un nouveau sujet de difficultés avec les puissances maritimes.

Pour contrecarrer cette mesure qu'il considérait comme dirigée spécialement contre lui, Dumouriez avait prescrit la convocation immédiate des assemblées primaires belges, afin d'élire une Convention nationale, qui devait se rassembler à Alost, et se déclarer constituée dès que soixante membres se-

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