Mémoires de Dumouriez, livre VII, chap. iv à xiv
cabinet de Saint-James ne refuserait pas de traiter de la neutralité avec le conquérant de la Belgique. Telle était, disait-on, l'opinion de Talleyrand et autres émigrés constitutionnels \ Ce rapport était confirmé par Tex-chargé d'affaires français en Hollande, de Maulde, qu'on venait de remplacer par Noël, et qui arrivait à Paris pour se plaindre de sa destitution.
11 fut donc question d'abord d'envoyer immédiatement Dumouriez en ambassade extraordinaire. Cette proposition fut écartée par la majorité des ministres, au grand regret du général, qui avait vu, dit-il, dans cette combinaison, sa délivrance et un grand moyen de servir sa patrie. Il considérait probablement alors la neutralité de l'Angleterre et de la Hollande, comme un acheminement à l'exécution de ses desseins secrets contre la Convention. Ce premier projet ayant échoué, Dumouriez « convint avec Lebrun et Garât qu'il n'en serait plus question au conseil, et qu'on suivrait l'affaire sans bruit. » Il détermina Lebrun à faire un nouveau virement en Hollande. Noël fut rappelé; de Maulde, ex-noble précédemment écarté (sans doute, suivant l'expression jacobine, comme c trop peu recommandable par sa naissance), » fut renvoyé à La Haye, avec une lettre pour le véritable directeur de toutes les affaires, l'ambassadeur anglais lord Âuck-
1. Benoist, après avoir rempli des fonctions administratives importantes sous ITmpire, devint député et conseiller d*État sous la Restauration. En 1792, il avait été employé dans les négociations secrètes avec la Prusse, et envoyé ensuite à Londres, où il arriva très-peu de jours après Maret, le 27 ou le 26 novembre. Ce fait est c(ni8taté par le post-tcripHim de la lettre de Maret, du 29. Il n'existe dans les dépôts publics aucune trace écrite de la mission de Benoist, mais on a la certitude qu*il était Tintermédiaire des relations occultes que la fraction la plus modérée du pouvoir exécutif entretenait encore, à cette époque, avec Talleyrand et quelques autres réfugiés, appartenant à l'ancien parti constitutionnel*
land *. Dumouriez donnait rendez-vous à ce diplomate sur la frontière belge, pour le 1'' février.
Enfin, « il fut décidé que Maret serait renvoyé k Londres, pour savoir de M. Pitt si réellement il souhaitait traiter avec le général...; que, dansée cas, Chauvelin recevrait une autre destination, et que Maret prendrait sa place quand le général aurait quitté Londres. Ainsi, Maret était très-intéressé à faire réussir la négociation, et à préparer les voies au général pour être bien reçu en Angleterre, et surtout pour que sa mission fût très-facile et très-courte. » (Dumouriez, lll, 386.)
Ces détails s'accordent assez bien avec les pièces authentiques. Seulement Dumouriez, qui suppose partout de la duplicité pour excuser la sienne, prétend que ce départ de Maret pour Londres, qui devait coïncider avec celui de Maulde pour La Haye, fut retardé sous prétexte de faire pressentir M. Pitt par un de ses amis, qui avait déjà servi d'intermédiaire dans le précédent voyage de Maret. Il insinue que Lebrun, bassement jaloux, aima mieux faire manquer la négociation que de la laisser diriger par un autre. Cette accusation était d'autant plus odieuse, qu'elle s'adressait à un homme qui venait de périr sur l'échafaud ;
]. Noël, qui avait trouvé sa nomination comme chargé d'affaires de Hollande, lors de son retour à Londres, n'était reparti de cette ville que le 4 janvier. La veille, il avait écrit à Lebrun pour le prévenir que les armements maritimes de l'Angleterre étaient plus avancés qu'on ne le croyait d'après les rapports de l'agent Restif, ' chargé spécialement d'observer les ports. Il annonçait aussi que le cabinet anglais venait d'expédier des courriers à Vienne, Berlin et Pétersbourg, pour offrir, disait-il, des subsides contre la France. Cette nouvelle lui venait du secrétaire de la légation de Prusse. A peine arrivé à son nouveau poste, il reçut la nouvelle de son remplacement. Les événements marchaient si vite, qu'à l'époque où la nouvelle de l'exécution de Louis XVI parvint à La Haye, Noël s'y trouvait encore, et faillit être assommé. Voilà un début de carrière bien agité, pour finir par des dictionnaires I
elle est d'ailleurs complètement démentie par les renseignements que fournissent les Archives des affaires étrangères. Nous y avons trouvé la preuve certaine de la démarche préalable faite par Maret, dès le 7 jan. vier, auprès de cet ami qui lui avait déjà servi d'intermédiaire, c'est-à-dire auprès de Miles *. Cette lettre commençait ainsi : « Je prends une grande feuille de papier, mon cher HUes, parce que je veux vous écrire une grande lettre. Que sont devenues les dispositions dont vous m'aviez donné Tespérance? Puis-je les retrouver dans l'activité de vos armements, dans le langage injurieux de votre ministre (la note de Grenville du 31 décembre)? Ce n'est point ainsi qu'on peut rapprocher deux nations qui, en vivant en bonne intelligence, ne tarderaient pas à devenir les arbitres du monde, et qui doivent, si elles s'arment Tune contre l'autre, se combattre sans cesser de s'estimer... » Sous une forme intime et cordiale, cette lettre était un véritable Mémoire destiné à passer sous les yeux de Pitt. Maret y abordait tous les points litigieux. « On exige que la France renonce à toute idée d'agrandissement, parce que la Constitution a déclaré qu'on n'entreprendrait pas de guerres de conquêtes. Est-ce à dire que toute puissance pourra faire la guerre à la France, sans.autre risque que celui de la dévastation de son territoire; que la France s'est à jamais interdit le droit d'exiger quelque indemnité territoriale d'une guerre injuste? Alors, exigez que
1. Miles avait écrit plusieurs fois depuis le retour de Marei. Dans une lettre du 21 décembre, il rappelait tout ce qui s'était passé relativement à la précédente négociation, et se plaignait « d'être discrédité, frappé d'impuissance par suite de cette ridicule aventure; de la substitution de Chauvelin, Thomme impossible entre tous, à Maret, dont la conduite avait été parfaite, etc. » Il assurait que Maret était regretté, que ce qu'il y avait de mieux à faire « c'était de le renvoyer^ Londres. » Cette lettre a dû exercer une certaine influence sur les résolutions concertées avec Dumouriet.
lit MARBT, DUC DE BÀ8SAK0.
Ton s'engage à ne Tatlaquer jamais!... Cependant, nous avons subordonni^ ces dédommagements légitimes à la volonté des peuples conquis. » Ceci se rapportait à la réunion récente de la Savoie. En témoignage de la modération du gouvernement français, Haret insistait sur le rejet, par to Conseil exécutif, du vœu pour la réunion, prématurément exprimé par quelques conununes liégeoises. Ik se taisait sur le dé* cret du 15 décembre, réservant sans doute au futur négociateur le soin d'éclaircir verbalement ce point délicat, et d'affirmer que la Convention reviendrait sur cette mesure, œuvre d'emportement révolutionnaire, ou la tiendrait tacitement pour non avenue K Relativement à TEscaut, Maret émettait nettement Tidée d'une transaction. « Aujourd'hui, disait-il, les Belges sont affranchis; qu'ils s'entendent avec les Hollandais sur ce point; nous, nous resterons paisibles spectateurs... »
La fm de ce Mémoire laisse entrevoir combien Haret avait su se rendreimportant et utile dans ces graves circonstances. Il annonçait que Chauvelin recevrait, par le même courrier, ses lettres de créance comme ambassadeur de la République et un projet de réponse à la dernière note de lord Grenville. « Il remettra ses lettres en même temys que cette réponse, disait Maret, et si, comme vous me le dites confidentiellement, il n'est nullement en mesure près de votre ministère, si les refus tiennent, comme je suis porté à le croire, plutôt à sa personne, qu'on le dise! Je suis certain qu*on ne mettra pas en balance l'amour-propre d'un homme et les graves intérêts dont il est l'agent. Je smis même autorisé à vous dire qu'on ne serait pas
1. En effet, Texécution de ce décret ne fut ordonnée que le 31 janvier, quand toute espérance du maintienne la paix avec TAngletejre sembla perdue. •
éloigné de lui donner un successeur, M. Barthélémy, par exemple'... »
Le courrier porteur de cette lettre et des dépêches pour Chauvelin n*arriva que le sixième jour. Dans ce lugubre hiver, la mer se faisait complice des fureurs humaines. Souvent des journées entières s'écoulaient avant qu'on trouvât des marins assez hardis pour risquer le passage. Tout récemment encore, un des paquebots dé Douvres s'était perdu à rentrée de Calais, ce qui n'était pas arrivé depuis cent cinq ans*. Aussi, on voit par les correspondances de décembre et de janvier, que l'échange des communications les plus urgentes exigeait fréquemment dix à douze jours. Pendant ce temps, la Révolution précipitait sa course.
Ces retards exercèrent une influence funeste sur nos dernières relations avec TAngleterre. Le 7 janvier, conformément à des ordres précédents, Chauvelin avait demandé si, nonobstant les slipulations du traité de 1786, les Français seraient soumis aux mesures spéciales qui venaient d'être portées contre les Ëtats étrangers (Alien-Bill), A défaut d'explications satisfaisantes, il avait ordre de déclarer immédiatement que, ces mesures constituant une infraction manifeste au traité de 1786, la France, de son côté, considérait ce traité comme non avenu. Ces instructions violentes étaient antérieures au retour de Haret à Paris. Chauvelin avait agi, dans cette circonstance.
1. Barthélémy (celui-là môme qui fut dans la suite membre du Directoire et proscrit en fructidor) avait occupé le poste de Londres avant Chauvelin. C'était un homme aussi peu républicain qu'on pouvait Tôtre en occupant un emploi sous la République. Cette propontkm semble indiquer que la démarche de Maret aurait été un peu antérieure à Varrangement concerté avec Dumonriex.