Chauvelin, 13 janvier (dépêche inédite
IIB MARST, DUC I>B BA88AN0.
servateurs anglais, très-bien informés de ce qui se passait à la Convention et partout ^ Le temps s'était amélioré ; les communications devenaient plus rapides. On avait donc été promptement informé de bien des circonstances de sinistre augure pour le dénoûment du procès : dès le 15, on ne doutait plus à Londres ni de la condamnation, ni de Texécution. Chauvelin s'en aperçut à Tattitude du peuple, excité, selon lui, par les infâmes émigrés. Il avait des raisons de craindre que le secret des dépêches expédiées par la poste ne fût violé sur le territoire anglais et même dans la traversée. Il fallait les faire porter jusqu*i Calais gar des messagers spéciaux. La situation ne fit qu'empirer les jours suivants, tandis que la terrible certitude se fortifiait, grandissait à l'arrivée de chaque courrier. Le rapport imprudemment hostile fait par Brissot au nom du comité diplomatique, dans la séance du 12, avait encore augmenté l'irritation du ministère anglais. On s'en aperçut au ton plus acerbe que jamais de la note Grenville du 20, qui refusait la garantie du secret des dépêches, par le motif que l'ex-ambassadeur de Sa Majesté Très-Catholique n'était plus considéré que comme un simple particulier étranger. Dès la veille, Chauvelin, poussé à bout, disait-il, par les insolences du ministère et de la nation, croyait quU n'y avait plus rien à faire y et réclamait son rappel immédiat, pour prévenir le scandale d'une expulsion. Il se croyait forcé d'expédier cette lettre par un domestique anglais. « Un Français, »
1. Un certain Blache-Dumas, agent secret d'ordre inférieur, signalait de Londres l'arrivée, le départ de plusieurs de ces espions, leurs changements d^habits, de perruques, etc. — Dans une autre lettre assez amusante, il dénonçait, comme un 4omt de Figaro, Temprisonnement de Beaumarchais, qui s'était fiait mettra en prison p.ir un compère pour sauver ses biens de la confiscatioay tout en s'abstenant de rentrer en France.
MARBT, DUC DB BÂS8AN0. 119
disait-il, « serait arrêté vingt fois ou n'arriverait pas. »
Une autre dépèche (en chiffres) et plusieurs lettres d'agents secrets, en date du 24 et du 25, décrivent l'impression causée à Londres par la funèbre nouvelle. Dans la soirée du 23, deux heures après l'arrivée du courrier, on s'arrachait déjà dans les rues le récit de l'exécution, inoprimé en anglais. La représentation d'Haymarket n'sLWdiit pu être contremandée à temps, mais le régisseur vint annoncer que le spectacle n'aurait pas lieu, « à cause des malheurs arrivés en France. » Dans un autre théâtre, on voulut commencer la petite pièce ; le public en masse se leva et sortit, en criant : no Farce! Le lendemain, les détails de la mort de Louis XVI étaient affichés partout. En tête de ces placards, on lisait en lettres majuscules : Hurrah — War! — Glorious war! On racontait dans les groupes que le prince de Galles avait fait lacérer et brûler en sa présence le portrait de son ancien ami, le régicide Égalité. Le roi, étant sorti dans la journée, avait été partout accueilli par le cri de Guerre aux Français/ L'anathème contre les régicides retentissait à la fois dans les temples protestants et dans les chapelles catholiques où le Saint-Sacrement était exposé.
Le même jour, dès le matin, Ghauvelin avait reçv l'invitation de quitter l'Angleterre dans un délai de huit jours. 11 s'en alla dès le lendemain, et rendit encore un mauvais service à son pays par ce départ précipité. S'il était resté seulement quelques heures de plus, il aurait reçu à temps une importante dépèche, expédiée le 22. Cette dépèche, rédigée par Haret, répondait aux lettres dans lesquelles l'ex-ambassadeur avait dépeint sa position comme absolument intolérable. On lui donnait en conséquence l'ordre de partir, meus après avoir remis une dernière
note dont on lui indiquait les termes. « Vous ferez sentir que si le ministère britannique, rendu à des sentiments plus convenables, désirait un rapprochement, il nous y trouverait encore disposés; combien il serait douloureux pour nous de porter les armes contre un peuple qui était entré le premier dans la carrière de la régénération sociale ; que cette guerre, ne fùt-elle qu'une suite de victoires, nous paraîtrait encore funeste, «V/ en résultait le réveil de ces haines nationales que de longues années ne suffisent plus à détruire... » On réfutait l'assimilation que Gren ville avait tenté précédemment d'établir entre Yalien-bill et les dispositions récemment adoptées en France pour les passe-ports. Ces dernières étaient bien réellement une mesure de précaution, de sûreté générale, tandis que le caractère de généralité était fictif dans la loi anglaise, spécialement dirigée, en fait, contre les Français. Maret avait bien prévu qu'au moment où cette dépèche arriverait à Londres, Chauvelin pourrait avoir reçu l'invitation de s'éloigner. Le modèle de note envoyé pouvait servir même dans cette hypothèse, et maintenait la possibilité d'une reprise de négociations...
Cette remarquable dépêche, inconnue jusqu'ici à tous les historiens, se terminait ainsi : « le citoyen Maret va partir incessamment comme chargé d'affaires... vous en préviendrez lord Grenville, et, dans le cas oii vous jugeriez convenable de revenir avant que Maret soit arrivé, vous laisserez votre premier secrétaire pour faire la remise des archives...^ »
1. Ceci concorde bien avec ce que dit Dumouriez de cette mission de Maret en Angleterre, combinée avec celle de de Mauldo en Hollande. Tous deux ne furent mis en mesure de partir qu'après la mort du roi, qui semblait devoir rompre tous les projets. Mais on ne désespérait pas d'obtenir encore la neutralité de ces deux puissances; Lebrun et Garât jugèrent que le ressentiment de rhorrible catastrophe céderait à un grand intérêt. {Dum., III, 386.)
Le courrier porteur de cette dépêche rencontra Chauvelin entre Douvres et Londres. L'ex-ambassadeur se crut autorisé par les circonstances à considérer ces derniers ordres comme non avenus. Son amour-propre n'admettait pas qu'il eût laissé derrière lui quelque tentative d'arrangement possible par un autre. Il pensa aussi que, depuis l'expédition de ce courrier, on avait dû apprendre l'exaspération produite en Angleterre par la mort de Louis XVI, et que ce projet d'envoi d'un nouvel agent était abandonné. Il poursuivit donc sa route, et ne songea pas même, en débarquant à Calais, à y laisser un mot d'avertissement pour Maret. Il ne réfléchit pas que cette négligence pouvait avoir pour celui-ci des conséquences fort désagréables, peut-être dangereuses, si par impossible Maret était parti de Paris dans cet intervalle, et si, voyageant par une longue et sombre nuit d'hiver, ils se croisaient sans se voir. Ce. fut précisément ce qui arriva.
Malgré la violente impression produite à Londres par la catastrophe du 21 janvier, la guerre n'était pas encore inévitable. Telle est l'opinion nettement exprimée dans une lettre écrite le 28 par le secrétaire de légation Reinhard, lettre qui suffirait pour justifier l'hommage public que Talleyrand et Bignon ont rendu de concert, quarante-cinq ans plus tard, à la sagacité de ce diplomate'. « Je suis loin de penser, écrivait-il, que le moment soit venu de rompre loute
1. Reinhard, précepteur à Bordeaux avant la Révolution, était entré dans la diplomatie sur la recommandation des députés de la Gironde, qui ont été rarement mieux inspirés. C'était un honmic d'un esprit très-fln, très- français, malgré son origine allemande, et Taccent dont il ne put jamais se défaire. On trouvera dans l'ouvrage de M. Masson de grands détails sur ce personnage, « Tun de ceux qui ont le plus honoré, par leur caractère et leurs talents, le département des affaires étrangères. »
m MARET, DUC DK BASSAMO.
mesure de paix. » Selon lui, la dignité nationale ne pouvait être blessée d'une nouvelle démarche pacifique ; » on la devait à la France et à t Angleterre, Les dispositions du gouvernement et de Timmense majorité de la nation nous étaient, il est vrai, manifestement hostiles; sur ce point, il n*y avait pas d'illusion possible. Hais déj&, la première émotion passée, les esprits les plus calmes, les plus clairvoyants, commençaient à entrevoir les inconvénients pratiques d*une semblable guerre : défaut d'intérêt national, gain plus que problématique, espérances de liberté compromises, a L'intérêt particulier, Tégoïsme, tendances essentiellement anglaises, réagiront, réagissent déjà pour nous. Nos démarches ne peuvent être qu'utiles : si elles ne réussissent pas, elles embarrasseront le ministère, éclaireront la nation, rompront rnnanimité redoutable du Parlement *. » Ces conseils étaient sages, bien appropriés à la situation, mais ils devaient arriver trop tard.
Voyage de ^laret — Son arrivée à Londres. — S* longue et oiirieuse dépêche à Lobruu (31 janvier) — Rappel et retour en France. — Danger qu'il court dans la traversée.
Maret, nommé chargé d'affaires, n'était parti que le 26 janvier. Il n'existe aucune trace de la réponse de Miles, mais on va voir que cette réponse était parvenue, et qu'elle laissait quelque espérance ^
1. Reinhand à Lebrun, 26 janvier. (Inédit.) 3. On a publié à Londres, en 1796, la « (Correspondance authentique de W. Miles avec le ministre français Lebrun et autres, Jus-
EIn débarquant à Douvres, le 29, Haret apprit que GhauYclin était parti, et qu'ils avaient dû se croiser pendant la nuit précédente. Tous deux dormaient effectivement, ainsi que leurs domestiques (on pouvait donc encore dormir alors!) quand ils avaient passé Tun près de Fautre, vers une heure du matin, entre Abbeville et Montreuil. Maret ignorait encore les circonstances de ce brusque départ. Il crut d'abord ce qu'allait malheureusement croire la France entière, que le ministère anglais, débordé par l'indignation nationale, avait violemment expulsé Chauvelin. Mais alors on était déjà en état de guerre, et deux choses restaient inexplicables. Chauvelin avait eu nécessairement connaissance de la dépêche du 22, avant de s'embarquer; il connaissait la nomination de Maret, son prochain départ. « Comment n'avait-il pas au moins laissé une lettre à Calais ? «> D'un autre côté, il avait dû, conformément aux derniers ordres, notifier i lord Grenville l'arrivée de Maret. Comment donc se faisait-il que celui-ci ne rencontrât pas à Douvres l'intimation de se rembarquer immédiatement, si la rupture était consommée? D'après les dispositions que le peuple de Londres avait montrées l'arrivée de la lugubre nouvelle, d'après celles que faisait présumer la retraite précipitée de Chauvelin, il pouvait être fort dangereux d'aller en avant. Haret ne crut pas néanmoins avoir le droit de s'en dispenser; il voulut épuisera tout risque les dernières chances d'arrangement pacifique ! Parmi les actes de dévouement civique qui consolent des horreurs de ce temps, celui-là ne fut pas l'un des moins honorables.
Le 30 janvier 1793, à trois heures de l'après-midi, Maret descendait à l'hôtel de l'ambassade francise,
qn'exL 1793. » Je n*ai pn me procurer cet ouvrage, inconnu à tous les historiens français de la Révolution.
situé dans Portman-Square. C'est donc à tort que Dumouriez a dit qu'il n avait pu dépasser Douvres^ et que tous les historiens Vont répété. A sa grande surprise, il n'eut à subir aucune des formalités inquisitoriales prescrites par Valien-bill : de Douvres à Londres, personne ne lui adressa la parole. En arrivant, il apprit ce qui s'était passé. Non-seulement Chauvelin s'était dispensé de faire parvenir aucun avis à lord Grenville, mais, par un mouvement de rancune et de jalousie puériles, il avait envoyé à Reinhard la défense de faire la remise des archives à Maret, si par hasard celui-ci venait à Londres. Mais les ministres anglais avaient connu, par d'autres voies, la nomination du nouveau chargé d'affaires : « ils étaient instruits de son voyage, même avant son départ. » Haret en acquit la certitude quelques heures après, en conclut que les ménagements dont on avait usé à son égard étaient l'effet d'un ordre spécial ^
La conduite de Chauvelin mettait son successeur dans une position embarrassante; les ministres étaient censés ignorer sa présence à Londres. « Pensant que tout lui ordonnait une démarche authentique et prompte, il annonça immédiatement son arrivée à lord Grenville, » lequel, indépendamment de ses fonctions de secrétaire d'État des affaires étrangères, exerçait, en vertu de Valien-bill, les fonctions de haut juge de paix; circonstance qui donnait une ' convenance de plus à cette démarche. Maret avait apporté deux lettres de son ministre, pour se servir de l'une ou de l'autre suivant l'occurrence. L'une, officielle, l'accréditait comme chargé d'affaires; l'autre, confidentielle, annonçait seulement qu'il venait pour surveiller, s'il y avait lieu, le transport des»papiers
1. Maret à Lebrun, 30 janvier. Tous les détails qui puivent sont empruntés à cette dépêche, absolument inédite.
de la légation. Maret préféra faire usage de cette seconde lettre. « Je n'ai pas pris, écrivait-il, le titre de chargé d'affaires, 1® parce que les fonctions attribuées dans la lettre confidentielle supposent ce titre sans en exiger la reconnaissance ; 2^ parce qu'il aurait fallu, pour faire usage de l'autre lettre, demander une entrevue. Cette démarche aurait nécessité une réponse catégorique, immédiate, décidant une posisition que je dois maintenir vague et indéterminée, jusqu'à l'arrivée de nouveaux ordres. »
Le même soir, Maret eut un entretien avec Miles. II tenait à lui faire connaître de suite les motifs de l'attitude réservée qu'il adoptait, afin que Miles fût en mesure de les communiquer confidentiellement, si on les lui demandait. Cet agent affirmait, comme Reinhard, qu'une réaction pacifique commençait à se produire dans la classe moyenne. Depuis que les ministres étaient instruits de la prochaine arrivée de Maret, il avait été proposé en conseil de déléguer quelque personnage important pour conférer avec lui. Cette opinion était également celle de plusieurs chefs de l'opposition, notamment de lord Lansdowne, auquel Maret avait fait parler par l'intermédiaire de* Gallois'. Le prince de Galles était, il est vrai, fort opposé à cette idée, mais son opinion n'était pas d'un grand poids dans les délibérations du cabinet.
1. Gallois, traducteur de Filangieri, et chargé, en 1794, d'une mission dans l*Ouest, comme commissaire de l'instruction publique, n'avait pas dissimulé dans son rapport la fâcheuse impression produite par Jes nouvelles lois religieuses. Toutes ses biographies présentent une lacune entre Tépoque où il avait eu le courage de s'exprimer ainsi, jusqu'à celle où il fut nommé par le Directoire commissaire pour un cartel d'échange (1798). H semble que Gallois aurait reçu des Relations Extérieures, de même que Girardin, une mission préservatrice. l\ fut, sous l'Empire, membre du Corps Législatif, et l'un des rédacteurs de la fameuse adresse de 1813. Ce n'est pas ce qu'il a fait de mieux.
u Un de mes amis, écrivait Mare t, devait souper hier chez la duchesse d'York. Je Tai prié de profiter de son intimité avec le prince à cette occasion. — Monseigneur, a-t-il dit, il se répand un singulière nouvelle ; on prétend que Marat est à Londres, c'est une erreur de nom; le Français qui vient d'arriver, est un homme estimé en France, et estimable partout. — Nous savons bien cela, a répondu le prince; mais, fùt-il le Père Éternel, il arrive trop tard, et peut-être on ne tardera pas aie prier de partir. Avant tnris semaines la guerre sera déclarée. Cinq de mes frères combattront sur mer ; nous aurons cent mille hommes de débarquement. Je partirai moi-même pour me mettre à leur tète ; il faut en finir avec ces bourreaux! »
Maret connaissait également Timpression produite sur les ministres par son arrivée. Il avait reçu à ce sujet, dans la nuit même, un rapport en anglais, dont il adressait le résumé au ministre.
On a débattu hier, dans un conseil tenu à onze heures du soir, laqucslion de savoir si l'on recevrait M. Maret. Hawkesbury, au nom du roi et au sien, a dit Jion. Pitt et Grenvîlle, au contraire, ont dit owi, attendu qu'il n'y avait plus de répugnance personnelle {personal mislake) contre Tagent. Ils ont ajouté qu'on devait bien se garder de faire agir cette fois de nouveau Tinfluence occulte qu'on avait jugé à propos d'employer dans le conseil tenu le 20 janvier à minuit, et qui s'était prolongé jusqu'à six heures du matin; attendu que, si l'on recourait encore à ce moyen, les dissidents étaient résolus d'en instruire le Parlement. »
Le conseil dont il s'agit ici est celui dans lequel avait été arrêtée la résolution d'inviter Chauvelin à partir, des qu'on recevrait la nouvelle de l'exécution. Cette mesure, dont les deux partis qui divisaient le conseil prévoyaient également les conséquences, avait donné lieu à un débat vif et prolongé, et. les partisans de la guerre ne l'avaient emporté que grâce
à rintervention inconstitutionnelle d'un personnage irresponsable.
Maret ajoutait que, le matin même, lord Grenville trait fait sonder les députés douteux ; qu*il$ avaient promis de voter les crédits demandés, « mais à condition que le ministère s'engagerait à écouter toutes les propositions raisonnables qui pourraient lui être faites. »
Voici encore, dans cette dépêche, quelques phrases d'histoire dont rien n'est à retrancher :
La mort du roi a produit TefTet que nous avions préva. La haine contre le nom français est maintenant portée à son comble. La partie du peuple non commerçante ou propriétaire veut la guerre. Le deuil ordonné par la cour est porté par tout homme qui avait ou a pu se procurer un habit noir. Cette circonstance m'oblige à ne voir personne, car je ne serais reçu nulle part; même à ne pas sortir de chez moiy pour n'être pas exposé aux insultes et môme à la férocité ignorante et trompée de celte partie de la nation que l'on appelle encore ici la populace.
Il ajoutait « que les négociants de la Cité, plus calculateurs, désiraient la paix, que Tannonce de son voyage avait suffi pour faire remonter les fonds de 3 p. 100. Les dispositions des country gentlemen étaient également pacifiques. » Il voyait encore un symptôme rassurant dans la persistance des idées de réforme parlementaire. L'émotion produite par l'événement du 21 janvier n'avait pas empêché la Société pour la liberté de la presse de rédiger une adresse contre les rigueurs ministérielles, et de donner un banquet qui avait réuni 800 personnes. Plus de mille avaient été renvoyées faute de place, etc.
A cette « longue gazette, » comme il appelait sa dépêche, il joignait des réflexions générales, qui accusaient une profonde intelligence de la situation.
Il voyait le ministère anglais « divisé eu deux partis : l'un voulant une guerre de contre-révolution à cause de la mort du roi, l'autre craignant que cette guerre ne diminuât la prospérité nationale. Ce dernier parti n*était guère composé que de M. Pitt ; mais, à lui seul, il balançait tout le reste... Il devait craindre que la guerre n'amenât la ruine de son influence. Si la guerre était déclarée, toutes les mesures, tous les projets allaient être subordonnés aux opérations militaires; le ministre de la guerre allait devenir Thomme le plus important. » Maret rappelait à Lebrun que, depuis plusieurs mois, il avait pressenti « que cette appréhension d'être relégué au second rang maintiendrait Pitt dans le désir de la paix, et que divers incidents avaient paru justifier cette prévision. Cependant le ministre avait dû céder, au moins en partie, sur la question des armements, surtout en présence du sort de Louis XVI. La mesure adoptée à l'égard de Chauvelin avait été le résultat d'un mouvement instinctif, irrésistible. « Je sais même, ajoutait Haret, qu'on a été surpris que l'indignation l'ait engagé à une retraite aussi rapide. Ce coup de tête a été vu avec plaisir par la faction belliqueuse qui, depuis longtemps, avait conçu et suivait assez habilement le projet de nous forcer à commencer, pour présenter la rupture comme notre fait. De plus, Chauvelin n'a jamais été en mesure ici. Des circonstances, qui lui étaient sans doute étrangères, l'ont rendu assez injuste, pour que le gouvernement* ne lui accordât ni confiance ni estime. Je ne puis croire que la violence qu'il a éprouvée soit entièrement dépourvue de motifs personnels. Ce fait i^'est donc pas une déclaration de guerre absolue, mais une tentative pour nous déterminer à la déclarer nous-mêmes. Si cet effet se produit, j'attends mon rappel; si non, de promptes instructions, soit que vous persistiez à présenter Dumouriez comme
négociateur, soit que vous me chargiez de notifier vos intentions... Le temps presse... Aujourd'hui, on estdisposéàm*entendre;iln*estpassansvraisemblance qu*on le soit à recevoir notre illustre général. Mais, d'ici à quelques jours, les intentions peuvent changer... »
Dans un post-scriptum , Maret ajoutait que son arrivée était déjà mentionnée dans les journaux, avec diverses conjectures , dont les plus bienveillantes étaient celles des feuilles ministérielles. Il envoyait à Dumouriez un duplicata de sa dépèche qui fut sans doute intercepté, puisque Dumouriez a cru et affirmé qu'il n'avait pas dépassé Douvres ; assertion inexacte, reproduite de confiance jusqu'à nos jours par les écrivains français. Pourtant VAnnual Registei* de 1793 suffisait pour leur apprendre que Haret était resté, dans ce second voyage, huit jours entiers à Londres'.
Pendant ce temps, le brusque retour de Chauvelin produisait à Paris le résultat qu'appréhendait son successeur. Ce « coup de tête » était digne du reste. Il devenait à son insu, par cette dernière esclandre, l'auxiliaire de ceux des ministres anglais qui, tout en ^ désirant la guerre, craignaient d'en prendre l'initiative. Il les mit pleinement à leur aise en contraignant, par l'exagération du scandale, la Convention à rompre la première (l" février)'.
1. île remained howewevy in Lofidon, for the space of eight days. Deuxième partie, p. 233.
2. Dumouriez a reproché à Lebrun d'avoir précipité le rapport sur le renvoi de Chauvelin pour faire avorter toute tentative paciflque, comme s'il eût dépendu du ministre de dissimuler un tel incident! Sa conduite avait été réglée par une délibération du Conseil Exécutif, qui cédait lui-môme à une pression irrésistible. Toute la correspondance confidentielle de Lebnin témoigne du plus sincère désir d'éviter la guerre. Il n'en fu! pas moins envoyé à l'échafaud moins d'un an après, comme coupable de cette provocation aux hostilités dont Dumouriez l'accusait, et en môme temps comme complice de Dumouriez.
130 MAaBT, DUC DE BASSANO.
Cette déclaration de guerre entraîna le rappel immédiat de Maret. Lebrun lui écrivit, le 2 février, « que les choses avaient bien changé de face depuis son départ de Paris. » Il lui envoyait copie du décret de la veille et lui donnait Tordre, à moins d'affaires particulières, de se rendre immédiatement à Bruxelles, pour y remplir les fonctions d'agent général de la République en Belgique. « Les talents et le zèle dont il avait donné tant de preuves ne laissaient aucun doute sur la manière dont il remplirait cette nouvelle mission. » Ce ne fut pas néanmoins cette lettre qui fit revenir Maret, car il ne la reçut qu'au moment où il débarquait à Calais. L'ordre de partit lui avait été envoyé par le ministère anglais, après que la nouvelle fut parvenue à Londres de l'embargo mis dans les ports de France sur tous les navires anglais. Après avoir annoncé officiellement son départ à lord Grenville, Maret quitta Londres, le 7 février, pour n'y jamais revenir*.
Il avait eu, par Noël, des renseignements sur la situation de la Belgique qui ne le disposaient guère à accepter le nouveau poste qu'on lui proposait. Il se dirigea donc sur Paris, comme l'y autorisait sa lettre de rappel. Ce retour ne fut exempt ni de difficulté ni de péril. Déjà les communications étaient interrompues; des corsaires français rôdaient dans la Manche. Maret parvint à inspirer confiance dans son inviolabilité à un capitaine anglais, qui consentit à risquer
1. Le 12 février, Pitt, devenu, par un entraînement d^ambition, le plu» belliqueux des ministres, prononça un discours qui confirme d'une manière éclatante tes appréciations précédentes do Maret. « M. de Chau^elin a reçu son congé... Huit jours lui ont été accordés pour se retirer; si, dans cet intervalle, il eût demandé quelque explication, on l'aurait écouté. Il partit immédiatement; M. Maret vint comme chargé d'alTaires; mais, pendant son séjour, il n'a pas fait la moindre communication. » On connaît maintenant la cause toute naturelle de ce silence.
le passage par un très-gros temps. Haret était couché dans sa cabine, souffrant horriblement du mal de mer, quand plusieurs détonations frappèrent ses oreilles. Au même instant le capitaine accourut ù lui tout effaré. Il venait d^étre abordé par un corsaire qui répondait à toutes les explications par des coups de feu. Haret, qui plus tard aimait à raconter cet épisode à ses enfants, assurait que cette émotion Tavait guéri comme par enchantement du mal de mer. Il monta sur le pont, déclina sa qualité diplomatique, parla si haut et si ferme, qu'il fmit par se faire écou-* ter* Le corsaire était lui-même un Anglais, donnant la chassé à ses compatriotes, pour le compte d'une société d'armateurs. Pour le décider tout à fait à lâcher sa capture, Maret lui promit de prendre un intérêt dans sa commandite, et, finalement, arriva b Calais sous Tescorte de cet honnête industriel, qui tut tué quelques jours après dans une autre rencontre ^
xvm
Rédt dos deux missions do Marct en Anglotorro, dans ÏÀnnual Hegiêter. — (!otto nc^fçociation pouvait-ollo onipOobor rcxéoution do Louis XVI otla giiorro? — Origine do la haino do Talloyrand contro Marot.
Telle est l'histoire véritable de ces deux missions, dont réchec doit être imputé aux tiraillements des partis, aux divisions et à la faiblesse des républicains modérés. Personnellement, Maret avait fait sur Piti Timpression la plus favorable : il en eut la preuve
1. Cette anecdote m*a été racontée par le fils aîné de Alaret, lo doc de Bassano actuel, naguère grand chambellan de Tempcrcur Napoléon III.
cinq ans après, lors des négociations de Lille. Tout en suivant, à jamais séparés, le cours de leurs destinées, tous deux regrettèrent plus d'une fois le moment où ils avaient entrevu de concert la possibilité d*atteindre à la gloire la plus vraie, la plus pure, celle d'éviter à leurs nations Tune des plus terribles guerres qui aient jamais affligé l'humanité, il ne fut pas donné à leur âge mûr de reprendre cette grande pensée de leur jeunesse. L'un d'eux, l'Anglais, devait succomber en pleine carrière, au fort de la lutte, et ce n'est pas celui-là qui fut le plus malheureux I
Cette tentative de négociation, à peu près inaperçue en France, avait été très-remarquée en Angleterre, ainsi qu'on pourra en juger par le passage suivant de VAnnual Reghter^ qui résume assez exactement les faits :
Il nous restç à parler de M. Maret, et du séjour que
ce gentleman a fait en Angleterre. L*opposition, comme on sait, affirmait systématiquement qu'il était venu pour traiter avec les ministres, et qu'ils n'ont cessé' de s'y refuser. Cette asseriioQ est absolument inexacte. Le premier voyage de M. Maret avait pour objet les affaires privées (domestic conccnis) du duc d'Orléans. Sou entrevue avec M. Pitt ne fut qu'une conversation particulière, à laquelle ce ministre ne s'était prôlé que par l'effet de son extrême sollicitude à s'enquérir des moyens qui auraient pu exister pour éviter la guerre, l'honneur anglais sauf. M. Maret a exprimé une vive satisfaction de cette entrevue ; il a parlé avec respect de l'at- * titude de M. Pilt, de ses dispositions pacifiques ^ En fait,
1. Cette impression fut très-réelle, elle se reflète dans les communications officielles adressées à la Convention en décembre et janvier. Même dans le fameux rapport de Brissot, du 12 janvier, les grandes colères s'adressent au roi Georges, aux ministres Grenville et Dundas; M. Pitt n'est taxé que de faiblesse « depuis que la guerre avec la France semble devenir un moyen de popularité. » Pitt ne devint le point de mire des imprécations jacobines, qu*après la chute des Girondins.
d'après le rapport qu'il avait transmis à Paris, il s'attendait à recevoir, par le retour du courrier, Tautorisation de traiter, en qualité d'agent confidentiel, avec le gouvernement anglais. Mais M. Ghauvelin, auquel il avait malheureusement révélé cette entrevue, et qui était jaloux de tout Français arrivant à Londres, réussit à contre -carrer les démarches de celui qu'il considérait comme un rival, si bien qu'au lieu de l'autorisation qu'il espérait, M. Maret reçut l'ordre de renvoyer M. Pitt à Ghauvelin pour toutes les explications sur les affaires publiques, et de retourner de suite à Paris. Cependant il fut renvoyé au mois de janvier suivant, pour préparer une ambassade de Dumouriez. Ceci n'a jamais été nié, mais c'est une insigne erreur de prétendre que les ministres aient refusé alors de communiquer avec M. Maret, qui ne sollicita pas une seule minute d'audience. Comme M. Chauvelin avait quitté Londres au moment où M. Maret partait de Paris, ce dernier craignit que le conseil exécutif ne fût contraint de changer quelque chose à ses instructions, par suite du brusque retour et des récriminations ardentes {infîammatory mis représentations) de M. Chauvelin. Sous cette impression, M. Maret, en arrivant, écrivit à M. Lebrun qu'il attendrait de nouveaux ordres avant de demander d'entrevue. II resta huit jours entiers à Londres.... Il avait écrit à lord Grenville pour lui annoncer son arrivée ; les seules communications qni aient existé entre le gouvernement anglais et M. Maret se composent de cette lettre, et de celle qu'il écrivit pour annoncer son départ. II y a de bonnes raisons de croire que ses instructions primitives se trouvaient insuffisantes ou annihilées par suite des événements survenus dans Tintervalle^
L*étude de cet incident curieux de notre histoire diplomatique soulève une grave question Le maintien de la paix, le salut de Louis XVI et de sa famille, pouvaient-ils encore être obtenus au moyen d'une négociation quelconque, en décembie 1792? Nous n'ignorons pas ce qu'on peut alléguer pour la négative : la malveillance de la plupart des ministres an-