Annttai Register, 1793, History of Europe
sitions. 0 Cette motion de Fox fut, comme à Tordinaire, combattue par Pitt, devenu le plus énergique partisan d'une lutte à outrance. Il faut avouer que les circonstances prêtaient une grande force à ses diatribes éloquentes contre les excès de Tinstabilité des pouvoirs révolutionnaires. La Belgique était reconquise sur nous ; Lyon, la Vendée, la Corse, en pleine insurrection ; on savait que le ministre, auteur de ces dernières propositions de paix, figurait parmi les proscrits d*un nouvel accès révolutionnaire, celui du 2 juin. Aussi Pitt s'écriait: « que pourrait produire une telle négociation? Ce n'est pas seulement le caractère de Harat, avec lequel il faudrait traiter maintenant, que j'objecte ; ce ne sont pas non plus les crimes toujours renaissants des législateurs de la France; ce sont les suit^ de ce caractère, de ces crimes. Chaque fois que la populace de Paris prend un autre chef, toutes les mesures précédentes sont renversées. A chacune de ces horribles révolutions, nous disons : enfin les iniquités sont finies l et le courrier suivant nous apprend combien grande était notre erreur* Si donc nous entamons un traité avec Marat ; en réponse à notre ouverture, nous apprendrons peut-être qu'il vient d'être massacré à son tour, pour faire place à une idole populaire encore plus afi'reuse. » VAmi du Peuple périt en effet moins d'un mois après, mais Pitt se montrait moins bon prophète dans ses conclusions. Il soutint que l'on avait déjà obtenu trop de succès pour s'arrêter en si beau chemin ; que l'ancien système de neutralité ne convenait plus depuis qu'on avait été provoqué ; qu'une inteiwention dans les affaires intérieures de la France, et, par suite, la destruction de son système de gouvernement « bizarre et dangereux, » étaient le plus sûr, peut-être l'unique moyen d'obtenir réparation. Par la violence de ces déclarations publiques, le ministre anglais allait contre son
but, surexcitait les passions qu'il croyait dompter, devenait lui-même le plus dangereux des révolutionnaires. Hais, maintenant que nous savons mieux ce qui s'était passé en décembre 1792 entre Maret etPitt, on comprend davantage Taversion qu'avait dû développer chez ce dernier Tinstabilité flagrante du Pouvoir Exécutif français. L'un des plus funestes résultats de l'anarchie révolutionnaire est d'avoir inspiré à un homme de cette trempe une prévention irréconciliable contre la France elle-même ; d'avoir fait de lui l'apôtre de cette doctrine « d'intervention dans nos affaires intérieures, » doctrine dans laquelle il persévéra, pour le malheur des deux pays, même après le rétablissement en France d'un gouvernement régulier.
Cette dernière tentative de Lebrun, rêve de la Gironde à Tagonie, n'avait encore été indiquée par aucun écrivain français. Le choix qu'on avait fait de Maret prouve que sa conduite à Londres avait obtenu l'approbation des hommes sensés, et qu'on le jugeait seul capable de renouer une négociation. Mais au mois d'avril 1793, une telle démarche n'avait plus de chances; le ministère anglais se croyait trop sûr du renversement de la République, pour consentira traiter avec elle. D'ailleurs, si Maret avait obtenu Tautorisa- Uon de passer en Angleterre comme agent secret, sa mission aurait été brusquement finie par la révolution du 31 mai. Il lui serait seulement resté l'avantage de se trouver hors de France, et Lebrun avait eu sans doute Tarrière-pensée de lui ménager ce moyen do salut.
En effet, la situation s'assombrissait chaque jour davantage. Les membres les plus modérés du Pouvoir Exécutif, et surtout Lebrun, étaient attaqués sans relâche. Maret lui-même, dont la position au ministère excitait certaines convoitises, était sourdement ca-
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lomnié. « Le négociateur qui avait tout fait pour la paix, dit-il dans ses notes, était signalé comme ayant poussé à la rupture, par ceux-là précisément qui avaient été les fauteurs de la guerre. La Terreur commençait à s'établir; la journée du 31 mai lui donna tout son essor. Les ministres, qui ne se dissimulaient pas que leurs tètes étaient vouées à Téchafaud, offrirent à Haret un moyen de mettre la sienne à Tabri. Le Conseil Exécutif lui proposa successivement Tambassade de Portugal et celle de Naples. Maret accepta cette dernière et partit. »
Ces lignes inédites de Maret éclaircissent un point demeuré jusqu'ici fort obscur, et à propos duquel les biographes ont beaucoup divagué. Il en résulte que cette fameuse mission en Italie, qui lui a probablement sauvé la vie au prix de deux ans de captivité, lui avait été conférée par le Conseil Exécutif quelques heures avant la chute définitive des Girondins (2 juin), et seulement confirmée par les nouvelles autorités installées à la suite de cette révolution. Haret partit dès que cette confirmation fut obtenue ; ses protecteurs avaient hâte de le voir en route, et jamais agent diplomatique ne fut aussi pressé de se rendre à son poste. Il n'eut pas même le temps d'attendre ses instructions, qui lui furent expédiées trois jours après par Lebrun. Bien que consigné en état d'arrestation à son domicile, depuis le 2 juin, Tex-ministre continuait, en effet, d'après les ordres du comité de Salut Public, de s'occuper des affaires de son département. Cette situation bizarre se prolongea pendant la plus grande partie du mois, jusqu'à la nomination de son successeur (21 juin). Ce fut le 15 qu'il contre-signa les nominations de Grouvelle à Copenhague, de Chauvelin à Florence, de Noël à Venise, et de Haret à Naples. *
1. M. Masson a publié, d'après les textes originaux, la lettre de
On sait comment finit cet infortuné. Il eut sans doute quelque espoir et quelque chance d'être oublié, puisqu'on garda le silence sur lui pendant trois mois. Mais un être au venin mortel, Billaud-Varennes, s'en souvint, et le fit comprendre dans le décret d'accusation rendu le 5 septembre contre les Girondins. Barère, rédacteur de ce décret, n'y avait pas compris les ministres Lebrun et Clavière, mais se garda bien de les défendre. Lebrun parvint alors à s'évader, « rendant ainsi, dit plus tard Fouquier dans son réquisitoire, un hommage tacite à la justice du décret. » Il demeura caché à Paris, sous le nom de Brasseur, Liégeois. Hais il avait été trop en évidence et savait trop de choses pour n'être pas avidement recherché. Le 23 décembre suivant, il fut arrêté, traduit quatre jours après au tribunal révolutionnaire et condamné à mort. On lui reprocha, entre autres choses, d'avoir trempé dans les complots orléanistes de Dumouriez, brouillé la France avec toutes les puissances, et notamment avec rAngleten^Cy par le décret pour l'ouverture de l'Escaut; d'avoir été d'intelligence avec Brunswick et avec Pitt pour le démembrement de la France. Les fastes de la Terreur offrent peu de condamnations plus iniques. Heureusement Maret n'était plus là : il avait trouvé, dans les cachots de l'Autriche, un refuge forcé contre \2l justice révolutionnaire*.
Lebrun du 4 juin, demandant s'il doit encore, bien qu'en état d'arrestation, faire sa besogne de ministre, et la réponse affirmative du Comité.
1. Lebrun entraîna dans sa perte trois de ses chefs de division et un jeune homme de vingt-cinq ans, condamné et exécuté « pour avoir accepté la place de précepteur des enfants de Lebrun, afin de les fortifier dans les sentiments de leur père ! » (V. dans M. Masson, le Mémoire apologétique de Lebrun, et celui, plus curieux encore, du chef de division Jozeau, guillotiné le 8 thermidor.)
Situation pcrillouso do Marct — Ses protootours. — Motifs qui lo détomiinërent à accepter lo posto do Naplos. — Sos instructions (inédites). -— Importftnoe do cotte mission, qui aurait pu sauver la Reine.
Tout semble indiquer que Maret courut, lors de la chute des Girondins, un danger pire que la disgrâce. A partir de ce moment, il cesse de figurer sur les états de services comme chef de la première division. Ses liaisons notoires avec tant de proscrits anciens et nouveaux, notamment avec Dumouriez, Bonne-Carrère, Lebrun, auxquels il avait dû son entrée aux affaires, le désignaient trop naturellement à la colère des vainqueurs. Sa correspondance d'Angleterre eût, à elle seule, fourni matière à dix condamnations capitales, par les temps qui allaient venir. N'avait-il pas fait réloge de Pitt, blâmé le décret du 19 novembre et manifesté, en termes non équivoques, son horreur contre le prétendu Ami du Peuple ? Malgré ces périlleux antécédents, Maret, recommandé par son intelligence et son honnêteté parfaite, fut non-seulement épargné, mais replacé, et à l'étranger encore, ce qui était Tunique manière de pourvoir à son salut.
Le nouveau ministre des affaires étrangères qui confirma sa nomination au poste de Naples était ce Deforgues que le Père Duchène appelait facétieusement un ministre étranger aux affaires; Deforgues, ancien clerc de Danton, membre de la Commune insurrectionnelle du 10 août, et ensuite chef du bureau des illuminations à THôtel de Ville. Cet ami des lumières avait été Tun des signataires, ou du moins, si nous en croyons sa déclaration {postérieure au 9 ther-
midor), l'un de ceux dont Harat avait inscrit, en septembre 1792, la signature au bas de la fameuse pro« clamation qui vantait les massacres, et invitait toutes les communes de France à imiter Paris. Voilà pourquoi Deforgues était devenu ministre ! ^
Nous savons, par Haret lui-même, que Tun de ses protecteurs dans cette crise fut Barëre, alors fort en crédit parmi les vainqueurs, à cause du rôle peu honorable mais fort utile qu'il venait de jouer dans le renversement des Girondins. Il fut appuyé aussi par le ministre Garât, qui, en les abandonnant à propos, avait conservé sa tête et même sa place. Maret Tavait jadis connu à Thôtel de Thou, intimement lié avec Rabaud, Condorcet et bien d'autres victimes du récent accès de révolution auquel applaudissait Garât ! Mais Barère et lui étaient de ces égoïstes qui sacrifiecaient à leur sûreté les plus chers amis, tout en restant humains quand ils peuvent Tétre sans danger, et se lamentant tout bas, portes closes, sur le malheur des temps. Aussi sommes-nous porté à croire que Haret trouva encore un autre défenseur plus puissant et moins circonspect dans la personne de Carnot, son ancien concurrent pour Télogc de Vauban.
Maret accepta cette mission deNaples; il ne pouvait faire mieux, ni autrement. C'était, comme on le verra tout à Theure, un dernier moyen d'empêcher de nouveaux crimes. Les conséquences d'un refus au-
l Mal^ seB beaux étals de service» révolutionnaires, il fut arrêté au mois d'avril 1791, comme complice de Danton. Bien qu'il se fût empressé de le renier, se recommandant à Robespierre comme patriote imperturbable, il ne fut très-probablement sauvé de réchafaud que par le 9 thermidor. On trouvera dans M. Masson (ch. VIll), des détails curieux sur le ministère et la destinée ultérieure do Deforgues, qui n'est mort qu'en 1810. Sous la Restauration, il avait fini par obtenir une pension, se faisant passer pour un royaliste victime de Napoléon. S*il était royaliste à l'époque dont U s'agit ici, il l'avait bien su cacher f
raient été mortelles pour lui, et probablement pour toute sa famille. Initié à de dangereux secrets, il n'avait pas la liberté de rester à Técart. Son abstention, au moment ou éclatait le mouvement fédéraliste, aurait été considérée comme une défection. D'ailleurs, abstraction faite des considérations personnelles, il ne désirait pas.le succès de ce mouvement, et n'y croyait pas. Il avait vu de près les Girondins, et connaissait mieux que personne leur insuffisance pratique. Tincohérence de leurs vues. Dans cette crise, la plus terrible qu'aucun peuple ait essuyée sans périr, les hommes les plus modérés se résignaient à la nécessité d'une dictature temporaire, d'une suspension des garanties constitutionnelles, pour sauvegarder les réformes de 1789. Ils sentaient que la France, succombant sous l'effort combiné des discordes civiles et de la guerre étrangère, serait forcée de subir le rétablisr sèment complet de l'ancien régime, et peut-être un démembrement. Haret était de ceux qui envisageaient ainsi la situation ; sa conduite ne fut ni pusillanime ni versatile.
Au reste, en maintenant sa mission à Naples en môme temps que celle de Chauyelin pour Florence, et de Noël pour Venise, le nouveau gouvernement ne faisait que donner suite à une idée assez logique de celui qui l'avait précédé. Il était naturel que les relations avec les États encore neutres devinssent l'objet d'une attention particulière. Il y avait là pour la France nouvelle un intérêt national, supérieur aux luttes des partis.
Nous avons dit que Maret n'avait pas attendu ses instructions. Le courrier qui les lui portait fut arrêté par l'insurrection lyonnaise, et elles ne lui parvinrent que peu d'heures avant son arrestation en Suisse. Bien que cet événement l'ait empêché d'en faire usage, on nous saura gré d'en offrir l'analyse. C'est une page
inédite, et non dépourvue d'intérêt, de la diplomatie du temps.
Elles étaient précédées d'un résumé des rapports de la France avecNapIes, depuis l'établissement de la République. Les dispositions apparentes de cette cour avaient subi des variations conformes aux événements. L'attitude du premier ministre, d'abord malveillante, était devenue tout à coup presque obséquieuse à la nouvelle de la retraite des Prussiens. Il s'était empressé dé reconnaître le représentant de la nouvelle République (de Mackau), sans attendre l'exhibition des lettres de créance. La reine fit à ce diplomate l'accueil le plus gracieux, et lui répéta plusieurs fois qu'à Vienne on était bien las de la guerre. C'était dans les: derniers jours de novembre 1792 qu'elle tenait ce langage. De la part d'une princesse qui était à la fois tante et belle-mère de l'empereur d'Autriche, une pareille insinuation avait son importance. Elle prouvait qu'à cette époque le cabinet devienne n'était pas sûr encore d'obtenir l'appui de l'Angleterre, ce qui s'accorde bien avec les détails que nous avons donnés précédemment sur les dispositions de cette puissance à l'époque où Maret fut envoyé à Londres *.
L'apparition de l'amiral Latouche-Tréville dans les eaux de Naples avait même déterminé la nomination d'un ambassadeur napolitain à Paris. Le prince de Castelcicala, si fameux depuis dans les réactions de 1799, avait été désigné pour cette mission délicate. Mais la nouvelle de la mise en jugement de Louis XVI fournit une excuse assurément fort plausible pour rcr tarder le départ de cet ambassadeur. L'événement du 21 janvier produisit à Naples une sensation que la pusillanimité du gouvernement ne put tout à fait ca-
1. Vers la môme époque, Manfredini, minisire du grand-duc de Toscane, tenait le môme langage à de Flotte, ministre de la République à Florence.
cher. Le ministre français dut sisoler pendant quelque temps ; toutefois il n'y eut pas d'interruption dans les communications officielles, et « peu de temps après, il reparut à la cour, y> sans qu'on osât lui faire mau* vais visage. On était encore sous l'impression des succès de Dumouriez ; mais bientôt la revanche autrichienne de Neerwinde encouragea les Napolitains à laisser voir leurs véritables sentiments, et une maladresse bien caractérisée de Mackau leur en .fournit Toccasion. Dans les premiers jours de mai 179S, il avait reçu, comme tous les autres membres du corps diplomatique, une invitation pour la réception solennelle qui devait avoir lieu à l'occasion de la pi^ésence, à Naples, d'un prince autrichien. Le ministre français jugea à propos de se présenter à cette réception ; sa présence déplut, et cette fois on ne se gêna pas pour le lui dire très-nettement. Il rendit compte de cet inf cident, qui indiquait, disait-il, «un changement de dispositions gutl n avait pu prévoir. » Gomme il ne pouvait ignorer ce qui venait de se passer en Belgique, la réflexion était naïve. Pour couronner Tcôuvre, il voulait quitter Naples, passer. en Toscane. Heureusement il avait eu l'idée de consulter son collègue Cacault, alors ministre à Florence. Celui-ci lui conseilla très-sagement de demeurer à son poste en attendant de nouveaux ordres. Le rédacteur des instructions de Haret faisait observer avec raison que Mackau aurait dû considérer l'invitation de paraître à la cour comme de pure forme, et qu^en s'y rendant il avait commis une faute qui rendait son changement inévitable *.
1. Ce rédacteur était Colchen, chef du quatrième bureau du ministère, dont ressortait la correspondance d'Italie. C'était un ancien employé des intendances sous Tancien régime; intelligent et travailleur, devenu ardent jacobin ou feignant de l'être. 11 réussit, en jouant ce rôle, à vivre et à sauver plusieurs personnes pendant la Terreur. Nous le retrouverons collègue de Maret en 1797, lors des négociations de Lille.
a Le citoyen Maret, son successeur désigné, devait s'attacher à obtenir des renseignements exacts sur tout ce qui s'était passé ou se passerait chez la reine; s'expliquer nettement avec Acton sur le retard prolongé que subissait le départ de Castelcicala; insister pour l'envoi immédiat d'un ambassadeur ou d'un chargé d'affaires ; s'efforcer de pénétrer les vrais sentiments, sans égard aux vaines promesses de neutralité. Les rapports intimes de Naples avec Vienne et Madrid, le dévouement connu d'Acton à l'Angleterre, étaient de fâcheux symptômes. Il fallait s'attacher à faire ressortir les avantages de la neutralité pour cette cour de Naples; faire comprendre que les événements décisifs de la guerre entre la France et l'Autriche s'accompliraient sur le continent, que des revers maritimes, essuyés par la France, n'auraient d'autre résultat que de redoubler son opinià* treté; enfin, que l'Autriche ne pourrait plus s'étayer longtemps de l'assistance de la Prusse, qui avait déjà retiré do cette guerre tout ce qu'elle s'en pouvait promettre. Dès lors la conduite de cette puissance redeviendrait conforme à son intérêt ancien, fondamental, lequel était essentiellement contraire à l'Autriche. »
Cette conjecture fut confirmée par le changement d'attitude de la Prusse, aussitôt après la prise de Mayence.
Maret avait encore à dire que les autres États de la Péninsule italienne resteraient neutres dans toutes les hypothèses, si môme ils ne devenaient pas nos alliés. « Naples, en se déclarant contre nous, se mettrait à la merci de l'Espagne, et surtout de TAngleterre, dont toutes les puissances qui naviguaient sur la Méditerranée avaient un égal intérêt à contrarier l'ambition mercantile. L'Espagne, aveuglée par son ressentiment, favorisait les vues égoïstes des Anglais, et ne s'apercevait pas qu'elle en serait la première victime. Il fallait exciter sur ce point toute l'attention de Naples et des ministres italiens auprès de cette cour; leur faire sentir la nécessité de se coaliser avec la République contre lesvues absorbantes desÂnglais,
particulièrement contre leur introduction à Malte, où ils paraissaient avoir pyns des arrangements avec l'Ordre^. On devait s'efforcer de faire parvenir les mêmes insinuations au ministre d'Espagne à Naples. »
On recommandait encore au nouveau ministre de faire espérer des avantages commerciaux, de s'informer particulièrement des objets en litige entre les cours de Naples et de Rome, et de laisser espérer un partage des États Romains. Il ne fallait pas négliger de capter la bienveillance du roi, «bien qu'il fût sans principes, sans caractère ni tenue ; » mais comme la reine avait la principale influence dans les affaires, c'était d'elle surtout qu'il convenait de s'occuper... c( On la savait très-jalouse de demeurer soustraite à l'influence espagnole ; » c'était donc là un point sur lequel il convenait particulièrement d'appuyer. Il importait de ménager Acton, de se lier avec des personnes de la cour susceptibles d'agir sur son esprit, ou du moins de connaître ses pensées, etc.
Enfin, il était recommandé à Haret « de ne négliger aucun des moyens p7'opres k nous assurer des dispositions favorables de la part de cette cour. » Cette dernière recommandation était le rappel indirect de l'un des points de sa mission, qui ne pouvait figurer dans les instructions écrites. Dans ses notes, le duc de Bassano a donné à ce sujet les éclaircissements suivants : «... Nous revînmes à nos premières combinaisons. La Révolution prenait un cruel essor; cependant il y avait encore au pouvoir des hommes qui ne s'abusaient pas sur l'avenir, qui s'en épouvantaient et étaient capables de se dévouer pour tenter de sauver ce qui restait de si précieux de ce grand naufrage.
1. La certitude de ces intrigues anglaises, depuis longtemps acquise aux affaires étrangères, détermina, en 1799, cette occupation de Malte, si injustement reprochée à la France par quelques écrivains.
La plus saine partie du gouvernement s^cntcndit pour faire une démarche auprès des seules puissances encore en état d'alliance avec la République, Venise, Florence et Naples. Les républicains tenaient à ne pas être désavoués du monde entier. On se crut assuré que, si ces trois États mettaient pour condition à la continuation de leur alliance là sûreté de la reine et de sa famille, elle ne leur serait pas refusée. Le projet fut arrêté..,, et je fus chargé de son exécution. »
Cette tentative était, au fond, la répétition, sur une échelle plus restreinte, de celles qu'on avait voulu faire en Angleterre, également par Tintermédiaire de Haret, en décembre 1792, puis en janvier et avril 93. Préparée dans les derniers temps de la domination des Girondins, elle aurait donc été recueillie, agréée par « la partie la plus saine (relativement) du gouvernement nouveau. »
Cette nouvelle mission présentait des difficultés plus grandes que les précédentes, et pour un moindre résultat. La promesse de respecter la vie de la Reine, de ses enfants, était bien l'argument le plus fort dont on pût disposer, surtout à Florence et à Naples. Mais, avant et surtout depuis le 31 mai, Maret n'avait été autorisé que verbalement et à voix basse à faire une telle concession. Le mystère importait à la sûreté des ministres qui avaient approuvé la démarche, à celle des membres des comités qui en avaient eu connaissance. Parmi ces derniers, il en était qui voulaient bien avoir l'air d'ignorer ce secret, mais à condition qu'il resterait véritablement inconnu à d'autres, aux plus violents parmi les violents, pour lesquels la découverte d'une « nouvelle intrigue diplomatique » eût été une bonne fortune. Cette appréhension était une conséquence forcée de la rivalité qui se prononçait, déjà entre les différentes catégories des vain-
queurs de la Gironde. On verra bientôt, par le récit de Maret, que ce n*était pas là une vaine inquiétude.
Aurait-il réussi ? bien des motifs autorisent à en douter. Son arrivée à Naples aurait coïncidé avec les plus extrêmes périls de la République ; avec les insurrections de Lyon, du Midi, les grands succès de la Vendée, la capitulation de Mayence, les revers des armées du Nord et des Pyrénées. Cette cour de Naples, asservie aux événements, aurait-elle consenti à traiter avec un pouvoir odieux, au moment où sa ruine semblait certaine ? Ne devait-on pas d'ailleurs s'attendre à retrouver, dans les capitales italiennes, la terrible objection anglaise, encore plus autorisée par les événements accomplis dans l'intervalle ? N'y avait-il pas lieu de craindre que ceux qui venaient de remplacer les Girondins ne fussent à leur tour débordés, et mis, d'une façon quelconque, dans l'impossibilité de tenir un engagement d'humanité pris en leur nom? Ces considérations sont graves ; toutefois il faut bien reconnaître que le Comité de Salut Public était plus consistant dans ses résolutions que les Girondins ; et qu'en fait, la mise en jugement de la Reine, si souvent et si violemment réclamée, n'a eu lieu qu'à la suite et comme une réplique de l'arrestation de Sémonville et de Maret. Celui-ci considérait le succès de sa démarche comme probable, surtout auprès de la reine de Naples, sœur de Marie-Antoinette. Tout ce qu'il craignait, c'était de ne pas arriver jusque-là.
Son départ précipité, qui eut lieu vers le 15 ou le 16 juin, fut marqué par un incident qui prouve qu'on avait besoin de courage de plus d'un genre pour servir la France à cette époque. Au moment de monter en voiture, il se vit refuser, pour lui et ses secrétaires, l'avance d'un premier trimestre d'appoinfements, et cela nonobstant cette observation assurément fort juste, qu'on payait « lin ministre à
l'étranger pour vivre, et non pour avoir vécu. » Cette circonstance était d'autant plus contrariante qu'il n'avait alors qu'un patrimoine des plus médiocres. Elle devint même pour lui, comme on va le voir, la cause de grands embarras et peut-être de la catastrophe finale, en raison des difficultés et des dépenses extraordinaires du voyage.
Objectif oommun des missions de Maret et de Sémonvillo. — Leur réunion ù Genève. — Ils apprennent que des émissaires do la Commune do Paris ont été lancés h leur poursuite. — Le citoyen Ysabeau.
— Traversée difficile delà Suisse. — Arrivée et séjour forcé à Ooiro.
— Lettres do Maret à Dofqrgues, écrites de Coiro (40 juillet) et de Yioo-Soprano (17 et Î3 juillet). — Avis et pressentiment d*uno embuscade autrichienne.
La relation de la captivité de Maret, rédigée par lui-même, mentionne ici deux circonstances importantes, qui n'étaient indiquées que d'une façon vague, presque mystérieuse, dans les documents contemporains. D'abord il devait, enserendantà Naples, passer par Venise et Florence, et s'assurer des dispositions de ces deux États. En second lieu, il avait été résolu, avant la révolution du 31 mai, qu'il se concerterait, pour la partie la plus secrète de sa mission (celle qui concernait les prisonniers du Temple), avec le nouvel ambassadeur de la République, près la Porte Ottomane, Sémonville. Celui-ci, en mai 1793, était encore à Marseille, attendant une occasion pour se rendre à son poste, quand il reçut de Lebrun l'ordre « d'aller passer auparavant quelques jour» à Flo-
rence'. » Il ne s^agissait pas encore, disait le ministi^e, d'une négociation pour la paix, mais seulement de provoquer et de recevoir des ouvertures ; après quoi, on verrait s'il y avait lieu d'engager le gouvernement toscan à offrir sa médiation. On calculait aussi que la présence de Sémonville à Florence pourrait inspirer au gouvernement prussien des doutes sur la solidité de son union avec T Autriche*.
Dans ces lettres et instructions ministérielles, il n'est, il est vrai, question nulle part d'une mission, d'une action communes entre Maret et Sémonville près des cabinets italiens. Mais on sait bien que dans ces moments de crise, les choses les plus importantes sont celles qui ne s'écrivent pas. Plusieurs passages de la correspondance de Sémonville, à cette même date, prouvent non-seulement qu'il avait connaissance du prochain départ de Haret pour l'Italie, mais qu'il y avait dès lors entre eux entente préalable pour faire route ensemble. Le 5 juin, dans une lettre adressée de Marseille au ministre Lebrun, Sémonville exprimait
1. On a vu, par une lettre de Dumouriez citée dans la deuxième partie de cette étude, que, dès le mois d'août n92, il désignait Sémonville pour l'ambassade de Constantinople. En moins d'un an, Sémonville avait passé par une série de péripéties dont la moindre aurait suffi pour perdre quelqu'un de moins adroit, et décourager un homme moins gai et moins ambitieux. D'abord ministre à Gênes, puis en Sardaigne, il avait été successivement repoussé comme jacobin par la cour de Turin ; nommé ambassadeur auprès de la Porte, qui, à l'instigation de l'Autriche, avait protesté contre cette nomination; destitué comme royaliste déguisé, pour une lettre compromettante trouvée dans la fameuse Armoire de fer, mais réintégré bientôt comme patriote méconnu, grâce aux actives démarches de sa femme, qui guerroyait vaillamment pour lui ^ Paris.
2, H II (Sémonville) aura soin, dans ses relations publiques avec la cour de Toscane^ de se donner une attitude telle, que les ministres des puissances belligérantes, et particulièrement celui du roi de Prusse, soient dans le cas d'exciter l'inquiétude sur la possibilité prochaine d'un accommodement [de la R. F. avec Vienne. » (Instructions pour Sémonville, 2'â mai 1793.)
Tespoir d^clro bientôt en mesure de s'embarquer à Nice pour la Toscane, et le priait d'avertir Maret qu'il pouvait prendre la même voie. Le 9, il annonçait que tout était changé. Les communications par mer étant absolument interceptées, Sémonville se décidait à prendre la voie de terre. Il allait donc se rabattre sur Genève. Il fallait se hâter de faire connaître à Maret ce changement d'itinéraire, car s'il se dirigeait sur Nice, il n'y trouverait plus Sémonville. Cette préoccupation de combiner son voyage avec celui de Haret est déjà significative. Une autre lettre de Sémonville, en date du 8 juin, vient corroborer encore les assertions du duc de Bassano. Dans cette lettre, écrite à une époque où Sémonville ne connaissait pas encore, mais prévoyait la chute de la Gironde, il parle de la mission de Florence en termes vagues, mystérieux. « Il se préoccupe vivement du danger qu'elle peut faire courir à sa réputation de patriote, et, s'il se résigne à n'avoir point dans sa poche une expédition de ses instructions, il demande avec instance à être assuré qu'elles seront déposées aux Archives des affaires étrangères, en vue d'une justification ultérieure, si elle devenait nécessaire.»
Nous avons cité les instructions />a^en^e$ du 23 mai, les seules qui aient été conservées; elles ne renferment rien qui motive de telles alarmes. La démarche prescrite avait donc un autre objet, qui ne peut être que celui indiqué par Maret. On comprend que Sémonville, déjà signalé plus d'une fois, et non sans fondement, comme un royaliste déguisé, ne se vît pas sans inquiétude mêlé à une négociation relative aux prisonniers du Temple.
Maret se dirigea sur Lyon, voyageant aussi vite qu'il était possible de le faire à cette époque. Malheureusement les chevaux de poste étaient alors bien rares, et les corps de garde bien nombreux sur les
routes. Il fallait stationner longtemps à la plupart des relais; subir, dans les moindres bourgades et parfois en rase campagne, des interrogatoires en règle et des visites de passe-ports. Toutes les municipalités se croyaient appelées à renouveler les hauts faits de Varennes, en mettant la main sur quelque fugitif important. Maret atteignit cependant Lyon sans accident. Il lui était prescrit d'attendre dans cette ville les instructions écrites, « que Barère et Lebrun devaient lui adresser. » De là il devait primitivement rejoindre Sémonville, et s'embarquer avec lui ; mais il apprit le changement de direction de son collègue, et cette nouvelle le décida lui-même à quitter Lyon plus promptement. D'ailleurs, ainsi qu'il l'écrivit au ministre, c il ne convenait pas à un fonctionnaire public de rester dans une ville qui s'insurgeait^ » Il expliquait les graves motifs qui l'obligeaient, ainsi que Sémonyille, à 'gagner Venise par la Suisse, « malgré le mauvais état, ou plutôt la non-existence des routes, et le surcroit de dépenses. » Il ne s'agissait plus de courir un certain nombre de postes dont le chiffre était connu d'avance, mais de se lancer à travers les montagnes, voyageant à très-petites journées, créant pour ainsi dire des chemins. La Suisse était alors plus pittoresque peut-être, mais bien moins praticable qu'aujourd'hui, surtout pour une petite caravane diplomatique qui cheminait avec un certain appareil. Madame de Sémonville était du voyage, et plusieurs des secrétaires avaient aussi leurs femmes :
1. Cette première lettre fut, selon toute apparence, arrêtée à Lyon môme, et celles qui suivirent, ayant pris la môme direction, furent pareillement interceptées. Mais elles se trouvent résumées dans une longue dépêche adressée de Coire. Celle-là, envoyée à Deforgucs par l'intermédiaire du ministre français en Suisse, Barthélémy, parvint à destination, et fut déposée aux Archives où nous l'avons retrouvée.
c*est dire que les bagages encombrants ne manquaient pas. •
Maret et son collègue avaient encore une autre raison pour s'éloigner le plus vite possible du territoire français. Ils venaient d'apprendre de bonne source que le secret de leur mission avait été éventé à Paris, et qu'on envoyait à leur poursuite une escouade d'émissaires des plus furieux démagogues de la Commune, sous la conduite du citoyen Ysabeau^ Cet homme, frère du conventionnel du même nom, célèbre par sa mission sanguinaire à Bordeaux, était l'ancien secrétaire de Lebrun. Dumouriez en parle assez mal dans ses Hémoires, et reproche à Lebrun sa confiance imprudente dans un individu « dont on ne disait pas trop de bien *. » Il venait d'être nommé consul général à Venise ; c'était la raison ou le prétexte officiel de son départ, et un motif suffisant pour suivre les deux ministres, puisqu'ils devaient passer par Venise. Tous les renseignements qu'on possède sur cet équivoque personnage viennent à l'appui de ce qu'en dit Marct. Selon toute apparence, c'était Ysabeau lui-même qui avait dénoncé à la Commune Maret et Sémonville comme conspirateurs royalistes. Si maintenant on veutcomprendre quel mobile avait pu le pousser à cette délation, qu'on se rappelle la lettre de Dumouriez du mois d'août 1792 que nous avons précédemment reproduite; celle dans laquelle il conseillait de confier à Sémonville plusieurs millions, dont il trouverait largement l'emploi à Constantinople. Cettelettre était adressée à Clavière, chargé de l'intérim des affaires étrangères,mais elle dut passer sous les yeux de Lebrun , alors directeur général ; de Lebrun, qui fut nommé ministre quelques jours après, et désigna Sémonville
'2. Dumouriez, III, 354.
pour Tambassade de Constantinople, d'après les indications de Dumouriez. Il devient maintenant aisé de comprendre que le secrétaire du nouveau ministre a dû connaître cette lettre ; que la nomination définitive de Sémonville aura réveillé dans Fesprit d'un homme peu scrupuleux Tidée des sommes que celui-ci devait probablement emporter; que, d'un autre côté, sa position près de Lebrun l'avait mis au courant de bien des secrets, spontanément confiés ou surpris en écoutant aux portes, et notamment celui des démarches projetées en faveur de la Reine et de sa famille. Il y avait là, on le voit, le sujet d'une dénonciation fructueuse auprès d'une certaine fraction d'énergumènes de la Commune, des Hébert, des Bazire, non moins avides que sanguinaires, et qu'on voit s'acharner, précisément dans ces jours, à réclamer la mise en jugement immédiate, c'est-à-dire l'exécution de Marie-Antoinette. Voilà ce qu'il est permis de soupçonner, d'entrevoir pour ainsi dire dans ces ténèbres malsaines. Ysabeau ne put rejoindre les deux ambassadeurs sur le territoire français ; mais nous retrouverons sa trace dans les événements .ultérieurs.
Maret se hâta donc de rejoindre son collègue à Genève. Ils n'avaient eu jusque-là que des rapports cfe société, mais une connaissance intime est bientôt faite dans de telles circonstances. La communauté d'intérêts, de périls, et bientôt après d'infortune, commença entre eux une amitié qui devait survivre à tous les bouleversements politiques, et n'a fini qu'avec leur vie'.
1 . Le 25 juin, Sémonville écrivait au nouveau ministre Deforgues : « La première personne que j'ai rencontrée en entrant à Genève est le citoyen Maret, arrivé de la veille... Destinés à parcourir en Suisse et en Italie la môme route, à éprouver les mômes obstacles, nous avons cru que notre réunion en voyage pourrait en lever quelques-uns..., et nous faisons route pour Baden, Zurich, les bailliages d'Italie et TJ^ltat de Venise. »
lis résolurent, pour plus d*une raison, de mettre immédiatement un plus large intervalle entre eux et la frontière française. Les États Vénitiens étaient leur première étape diplomatique, mais ils ne pouvaient les atteindre sans quitter le territoire neutre, qu*en faisant un détour considérable par des chemins souvent très-difficiles, — quand ils existaient. Les passages du Saint-Bernard, du Simplon, du Saint- Gothard, aboutissant au territoire piémontais ou autrichien, leur étaient interdits. Il leur fallait, de toute nécessité, gagner Coire, chef-lieu du petit État des Grisons ou Ligues-Grises, alors indépendant de la Suisse, mais neutre comme elle; et descendre par Tun des cols des Alpes rhétiennes dans la Valteline, qui confinait alors à cette époque aux possessions vénitiennes. Or, aller de Genève à Coire par la route directe, à travers le massif central de la Suisse, rOberland et les petits cantons, était alorsune entreprise effrayante pour les piétons les plus lestes et les plus hardis. Dans ces montagnes, aujourd'hui plutôt trop civilisées, il n'existait pas alors un seul chemin carrossable. Il fallait les tourner entièrement, descendre la vallée de TAar, puis remonter celle du Rhin jusqu'à Coire.
Tout alla bien d'abord dans les cantons relative^ ment accessibles de Genève, de Vaud, de Soleure, de Berne, ou du moins les obstacles qu'on y rencontrait ne tenaient pas à la nature du sol. « Ils faisaient partie, suivant l'expression de Maret, de V histoire polt-^ tique du voyage. » A Genève, les deux ambassadeurs n'avaient pas dissimulé leur caractère : « il était impossible, et de plus il eût été lâche de se déguiser si près de la patrie. » A Lausanne, leurs domestiques furent insultés par des émigrés, qui n'avaient garde de soupçonner ce que Harel et Sémonville allaient faire eti Italie. Dans le canton de Berne, ils furent con-
stamment précédés à une heure ou deux de distance par le bailli de Nyon, chargé sans doute de veiller à leur sûreté. A Berne, ils trouvèrent le chargé d*aifaires de la République, Barthélémy, le même qui fut depuis membre du Directoire et proscrit au 18 fructidor. L'accueil bienveillant qu'ils reçurent dans cette ville était un témoignage non équivoque de Testime que Barthélémy avait su inspirer. Les embarras commen* cërent au lac de Constance. A Staad, village situé tout près de l'embouchure du Rhin supérieur, ils essuyèrent encore les huées de quelques émigrés. A partir de ce point, où le Rhin forme la limite de la Suisse et de la Souabe, la prudence interdisait aux ambassadeurs de la République la route la plus courte et la meilleure, celle qui remonte vers Coire par la rive allemande. Malgré les instances plus ou moins innocentes des postillons, ils s'obstinèrent à suivre les chemins de traverse de la rive suisse ; chemins détestables, mais où ils ne couraient que le risque de verser. Leur présence faisait événement dans ces parages alors peu fréquentés ; niais ils étaient accueillis avec une. cordialité extrême, partout où il leur était matériellement possible de passer.
Ils atteignirent enfin Coire ; mais là toute voie carrossable finissait, et les difficultés matérielles se compliquaient d'un autre genre d'embarras. « Ici ndême, écrivait Maret, en plein territoire libre, il va falloir des précautions. La route que tout le monde peut prendre nous est interdite. Elle passe dans des villages libres, mais où résident des fiscaux autrichiens, qui réveillent en ce moment une influence tombée en désuétude. Le baron de Cronthal, résident autrichien à Coire, multiplie autour de nous pièges et obstacles^... Il vient de lui arriver un puissant
1. Depuis le 10 août il n'y avait plus de résident français à Coire, co qui ne laissa pas que d'influer sur les événements.
renfort dans la personne de M. de Buol, Tambassadeur autrichien près le corps helvétique. Vingt fois, par suite d'exigences toujours croissantes de prix, nos moyens de départ nous ont échappé... Enfin, nous partons demain . Nos voitures démontées, nos bagages dispersés sur une multitude de petits chars, entreront dans les montagnes pour arriver jusqu'au lac d'Iseo^ par des sentiers praticables tout au plus pour les mulets. Nous irons très-lentement, ne ms^rchant que pendant quelques heures par jour, à cause de Textrème chaleur. Nous partons bien armés contre les soldats suisses ci-devant au service de France, et qui okit refusé d'entrer à celui du roi de Sardaigne, préférant se faire contrebandiers. Nous souffrirons avec plaisir des fatigues que le devoir commande ; mais... la prodigalité hostile des agents de l'Empereur, qui payaient les voituriers pour refuser le service, a forcé de surenchérir, et entraîné d'effrayants suppléments de dépenses'. »
Quelques explications topographiques sont nécessaires ici. La route directe de Coire à Chiavenna, où Harét et son collègue auraient craint de faire quelque fâcheuse rencontre, était celle du Splûgen. Ils se décidèrent à prendre celle qui passe par le col du Septimer, plus abrupte et plus longue d'environ quatre lieues et demie de pays (et quel pays I) Ce détour avait l'avantage de les amener dans le Bregel-Thal (Val-Bregaglia), vallée dont les habitants, professant la religion réformée, étaient moins accessibles aux insinuations autrichiennes. Le principal bourg de cette vallée était Vico-Soprano, où
1. Le lac dlseo ou Sevino est entre Bergame et Brescia. Maret et son collègue se proposaient de remonter la vallée de TAdda supérieur à partir du lac de Cùmef et de redescendre celle de l'Oglio, qui aboutit au lac dlseo.