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Maret à Deforgues ; Coire, 10 juillet

X64 tf ARBT, DUC DE BASSANO.

habitait l*un des principaux chefs des Grisons, le comte de Salis-Tagstein. Les avertissements transmis par ce personnage, ami des Français, avaient influé sur ce changement de direction.

La petite caravane ne mit pas moins de six jours pour franchir les seize lieues qui séparent Goire de Vico-Soprano, où Salis leur offrit Thospitalité. Les difficultés matérielles de la route étaient surmontées; mais pour atteindre les États vénitiens, il restait à tra* verser Tancien chemin de Chiavenna et une partie de la Valteline, contrée qui dépendait bien nominalement des Ligues-Grises ^, mais où Tinflùence autrichienne était grande. Les appréhensions du châ* telain de Vico-Soprano étaient confirmées par les avis d'Un autre Salis qui habitait Sondrio, capitale de la Valteline. Le 17 juillet, Maret écrivait à Doforgues: « les obstacles autrichiens prennent un caractère plus grave, plus indécent, à mesure que le voyage avance. » Suivant ces avis multipliés, uneembuscade s'organisait, conformément aux ordres combinés de l'ambassadeur autrichien en Suisse, et du gouverneur du Milanais. Maret et Sémonville acquirent plus tard la certitude que les Salis avaient été d'une entière bonne foi. Mais ils avaient d'abord conçu quelques doutes, et ce mouvement d'hésitation leur fit rejeter le conseil de se déguiser pour faire perdre leur trace en prenant de nouveaux détours. Ils pensèrent que là précisément pouvait être le piège, et, dans tous les cas, le plus grand danger ; qu'en se cachant ils atténueraient leur caractère, et sembleraient encourager une violation du droit des gens.

1. Les Grisons formaient trois petites républiques unies par un lien fédératif. On prétend que le nom de Ligues Grises \eur venait d'écharpes de cette couleur que portaient d'ordinaire les habitants de Tune de ces républiques. Cette étymologie n*est pas merveilleuse, mais on n'en connaît pas de plus raisonnable.

En conséquence ils s^adressërent officiellement aux magistrats des territoires de Chiavenna et de Morbegno, qulls devaient traverser et reclamèrent une escorte. La réponse fut peu rassurante ; on avouait la présence d^émissaires autrichiens, et Ton ne répondait de rien à moins d^ordres positifs des chefs des Ligues-Grises, enjoignant au besoin de repousser la force par la force. Cette réponse décida Haret et Sémonville à faire repartir immédiatement pour Coire un secrétaire porteur d^une lettre pour le bourguemestre régent de cette ville, qui était aussi Tun des trois chefs de Ligues, et Tun des membres de la nombreuse famille, où 'plutôt du clan des Salis. Ils rinformaient officiellement du péril qui semblaient les menacer, et réclamaient la protection à laquelle ils avaient droit. Ils avisèrent en même temps Tambassadeur Barthélémy, et rendirent compte du tout à Paris. « Cet incident, écrivait Maret, cette suspension de marche par le fait tyrannique des Autrichiens, aura son enseignement moral pour l'Europe K »

Le 23, les deux diplomates reçurent de Coire une réponse tranquillisante, écrite d'après les ordres des chefs, par le chancelier de la Ligue de la Maison-Dieu (celle des trois Ligues-Grises dont Coire était spécialement le chef-lieu). On mettait à la disposition des Français les ordres nécessaires. Ils étaient autorisés à réclamer successivement, de chaque chef de bailliage, une escorte pour tout le parcours de son territoire. Maret s'empressa d'annoncer cette bonne nouvelle au ministre , mais quelques passages de cette dernière dépêche prouvent que ni lui ni son collègue n'étaient bien rassurés, u Cette réponse, disait-il nous promet enfin la liberté de continuer notre

1. Dépêche (inédite) de Vico-Soprano, du 17 juillet, écrite par Maret, et signée par lui et Sémonville.

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route; nous nous y préparons activement. Demain, avant le jour, nous serons en marche : quel queptmse être rév^ement, nous n aurons n'en à nous reprocher. Il est constant... que rAutriche exerce dans la Valteline une influence usurpatrice, telle qu'elle peut impunément couvrir de ses satellites un pays indé« pendant, méditer paisiblement une violation de territoire... Nos ministres en Italie peuvent en tirer avantage... Si nous n'avions pas annoncé l'intention très-ferme de faire un grand éclat, il est certain que le gouvernement milanais aurait tout tenté. On veut en* core neus faire croire que notre passage n'est pas sans danger. Notis ne pouvons ni en convenir m le ni'er, mais, après avoir vu réussir notre diplomatie franche, nous Comptons sur notre courage. » Dans cette dépèche, la dernière qu'il ait écrite avant la catastrophe, Maret 6e plaignait de n'avoir pas encore reçu ses instruc^ tions. « Ces retards, disait-il, sont extrêmement pénibles pour un fonctionnaire qui a prouvé jusqu'à ce jour qu'il est convaincu que, quand il est question d'être utile à la République, la servir vite est un des principaux devoirs de celui qui veut bien la servir. » Ses instructions lui parvinrent dans Tintervalle qui s'écoula entre l'expédition de cette dépêche et la catastrophe, car il a raconté depuis qu'il eut le temps de les détruire*.

Maret et son collègue n'étaient pas assez simples pour s'imaginer que les ordres dont ils étaient porteurs pour les baillifs italiens fussent un talisman tout-puissant contre les embûches : mais ils étaient dans une situation qui ne leur laissait que le choix des périls. Celui pour lequel ils optèrent, en continuant ouvertement leur voyage, était, à coup sûr, le

1. Nous en avons précédemment donné Tanalyse d'après la minute qui existe aux Archives.

plus honorable. Mieux valait, après tout, être vie times de Tétranger que de leurs compatriotes.

Dernière jonmée du voyage. — Chiavenna. — Novale. ^.Madame de Montgeronlt. — Avertissement tardif du curé de Novale. — Guetapens. •— Calomnies pour excuser la violation du droit des gens. — La politique autrichienne plus impitoyable pour Marie-Antoinette que les Jacobins. •

La petite troupe qui partit le 24 juillet avant Taube pour Chiavenna se composait, outre Maret et Sémonville, des secrétaires de légation Merget et Delamarre ; deMontgerouIt, ex-officier général, chargé d'une mission particulière pour Naples, d*un ingénieur nommé Casistro, de madame de Sémonville avec ses enfants, de madame de Montgeroult, d'un très-jeune attaché d'ambassade nommé Montholon (celui-là môme qui devint général et a suivi Napoléon à Sainte-Hélène) ; enfin, de six courriers ou domestiques.

A Chiavenna, où les voyageurs arrivèrent d'assez bonne heure, on leur demanda, pour Tescorte qui devait être fournie au nom du gouvernement des Ligues- Grises, un prix tellement exorbitant, qu'ils la firent réduire à huit hommes, soit qu'il leur fût réellement impossible d'en payer davantage, soit que l'aspect plus ouvert, plus riant du pays, contribuât à les rassurer. Sans doute ils subissaient le charme de ces paysages déjà italiens qui produisent, à la sortie dés âpres défilés des grandes Alpes, un des plus heureux contrastes qu'on puisse rencontrer dans l'univers. L'attrait de cette nature lumineuse et paisible devait

être encore mieiïx ressenti, à cette époque, par des voyageurs arrivant de France

Les gens de Chiavenna devaient les accompagner jusqu'à Traona, bourg dépendant du bailliage deHorbegno, dont le podestat avait à leur fournir une nouvelle escorte jusqu'à la frontière vénitienne. La route qu'ils suivaient côtoyait l'extrémité supérieure du lac de Côme [laghetto di Mezzola)^ jusqu'à l'embouchure de l'Adda supérieur. A partir de cette hauteur, le lac formait à cette époque la ligne de démarcation, entre la Valteline et les bailliages italiens dépendant du duché de Milan, c'est-à-dire de l'Autriche. Comme le lac, à cette extrémité, n'a pas une lieue de large, les voyageurs apercevaient distinctement la rive ennemie. Ils étaient' impatients d'atteindre le village de Novale, où leur route, faisant un coude à gauche dans la vallée de l'Adda, allait les débarrasser de ce voisinage inquiétant.

A Novale, le chef de l'escorte fit halte, et dépêcha un homme en avant, pour avertir, disait-il, les autorités de Traona que les voyageurs approchaient, afin qu'ils trouvassent leur nouvelle escorte toute prête. Satisfaits de cette explication, Haret et ses compagnons mirent pied à terre.

Nous avons dit que l'un des voyageurs, de Montgerouit, avait avec lui sa femme. Au lieu de suivre ses compagnons dans l'unique osteria, madame de Montgeroult, musicienne des plus habiles, entra dans la petite église du village, s'assit à l'orgue, et improvisa ou joua de mémoire quelques morceaux religieux. Cette harmonie inaccoutumée attira bientôt le curé et d'autres habitants, qui venaient d'échanger quelques paroles à voix basse avec des gens de l'escorte. Quand la virtuose quitta l'orgue, le curé, vivement ému, s'approcha comme pour la féliciter, et lui demanda tout bas si elle était de la société des Français qui venaient

les ordres du gouvernement de Milan. Cette conduite à regard de femmes inotl'ensives était un raffinement d^iniquité. Mais il se passa quelque chose de plus odieux encore : pour atténuer Tefi et de cet attentat politique, on calomnia les victimes. Un journal de Berne, la Feuille de salut public, qui passait pour recevoir les inspirations de l'ambassadeur autrichien, an* nonça qu*on venait d'arrêter, sur le terntoire milanais, deux émissaires des jacobins travestis en ambassadeurs; que leur destination officielle était un prétexte; leur but réel, de pratiquer des menées démagogiques en Autriche ; qu'on avait trouvé sur eux et dans leurs bagages 64,000 louis d'or, plusieurs caisses de bijoux, parmi lesquels on avait reconnu des diamants de la couronne de France, volés Tannée précédente au garde-meuble. On ajoutait que ces individus auraient été infailliblement arrêtés dans les États de Venise, si les autorités autrichiennes n'avaient pas pris l'initiative. Ces calomnies, répétées dans plusieurs journaux allemands, furent énergiquement démenties par les autorités françaises et par le propre frère de Maret, alors président de l'administration du district de Dijon. Ce démenti est confirmé par les dépêches que Maret, depuis son départ, avait adressées au ministre Deforgues. 11 y revient, à diverses reprises, sur l'épuisement de ses ressources financières et de celles de son collègue. Les dépenses imprévues du voyage les avaient tellement mis à sec danç les derniers jours, qu'à Vico-Soprano ils avaient été forcés d'emprunter à un négociant nommé Cauzonne 200 louis d'or, qui lui furent remboursés par Barthélémy. Les prétendues caisses de diamants de la couronne se réduisaient à un écrin valant 80,000 livres. Ces diamants étaient ceux de madame de Sémonville ; elle le prouva si bien , qu'on n'osa lesretenir^

1. On peut consulter sur Tarrestation de Maret et Sémonville,

Douze ans plus tard, Maret, devenu ministre de Napoléon, reçut à Vienne l'entière confession de Tarchiduc Ferdinand et du ministre Thugut, qui avaient ordonné son arrestation. Depuis le commencement de la Révolution, Maret et Sémonville étaient suspects au gouvernement autrichien à cause du rôle qu'ils avaient joué dans les événements de Belgique. Sémonville surtout, qui, dès le mois de février 1790, avait tenté d'exciter à Bruxelles un soulèvement en faveur des Français, était noté comme un agent révolutionnaire des plus dangereux. L'influence autri» chienne n'avait pas été étrangère à l'avanie qui lui avait été faite en mai 1792, lors de son envoi auprès du gouvernement de Turin. Sa nomination au poste •de Turquie redoubla les alarmes du cabinet de Vienne, qui résolut de ne rien épargner pour l'empêcher de parvenir à Constantinople. Avant qu'il eût quitté le territoire français, toutes ses démarches étaient épiées, dénoncées par des agents secrets de l'Autriche. Tandis qu'il était encore à Genève, « Tarchiduc Ferdinand, gouverneur du Milanais, reçut de Vienne un ordre de cabinet qui lui signalait l'itinéraire probable des deux émissaires jacobins^ et lui prescrivait de s'opposer à leur passage d^vne manière ou d'une autre. » A ce renseignement, Maret, dans sa relation, en ajoute un autre qui éclaire à une grande profondeur ce mystère d'iniquité. Il nous apprend que l'embuscade fut organisée diaprés les informations que donnaient journellement à Milan les agents secrets des révolutionnaires français. En combinant cette révélation avec ce qu'il a dit un peu avant de l'escouade ultrà-jacobine envoyée à sa poursuite sous la conduite de Tancien

sur les calomnies des journaux allemands et lear réfutation, diverses pièces insérées dans le Moniteur^ qui prit énerj^quement fait et cause pour son ancien collaborateur. An I (1793), n** 226, 23^), 935, etc.

secrétaire du ministre Lebrun, Ysabeau, délateur, espion et probablement double espion, suivant Tusage, on arrive à * comprendre ce qui aura dû se passer, Ysabeau avait nécessairement connu la lettre de Dumouriez du mois d*août précédent, relative à la nomination de Sémonville au poste de Constantinople, à la nécessité de concentrer dans ses mains tous les moyens d'entretenir des relations avec les mécontents hongrois ; et, finalement, de mettre à sa disposition, pour tout ce qull y aurait à faire d*utile, soit à Constantinople même, soit en Hongrie, d'importantes ressources financières. Il y avait donc tout lieu de croire que Sémonville ne partait pas les mains vides, et nous arrivons ainsi à entrevoir que ceux qui n'avaient pu le rejoindre sur le territoire français ont dû signaler aux Autrichiens l'existence de ce trésor supposé, espérant qu'il leur en reviendrait quelque chose. L'histoire des 64,000 louis, etc., n'aurait donc été que la reproduction des renseignements fournis par ces faux jacobins, espions de l'étranger. Bien qu'en fait il n*eût rien été trouvé de tout cela, les agents autrichiens auront voulu atténuer l'odieux de leur conduite, en essayant d'accréditer des allégations auxquelles ils avaient d'abord ajouté foi. Peut-être même n'étaientils pas encore bien convaincus de la non-existence du trésor. Ce fut sans doute dans le même but qu'on répandit, quelques mois après, le bruit absurde que des arrestations importantes avaient été faites en Autriche, et qu'on allait solliciter du gouvernement helvétique l'extradition de M. Necker, par suite d'indications trouvées dans les papiers de Sémonville ^

1. Il est bien à remarquer qu' Ysabeau, se rendant ostensiblement à Venise comme consul, suivit de très-près Maret et Sémonville en Suisse, et regagna même beaucoup de terrain sur eux , n'étant pas, pour différents motifs, obligé aux mêmes précautions et aux mêmes

Dans rorganisation de ce guet-apens, les précautions avaient été prises pour parer largement à toutes les éventualités de fuite ou de résistance. L*embuscade se composait de quarante soldats en uniforme et de deux cents individus costumés en contrebandiers, sans doute de ces soldats suisses licenciés dont il est question dans une des dépèches de Maret, et qui croyaient peut-être venger leurs camarades massacrés au 10 août.

Les chefs des Ligues-Grises réclamèrent en vain contre cet attentat au droit des gens. Aucun indice certain n*autorise à faire remonter jusqu'à eux le soupçon de connivence, mais celle dès autorités de la Valteline était flagrante. Oii sait qu'avant la révolution de 1798, les États démocratiques de la Suisse faisaient peser sur leurs vassaux un joug plus pesant que celui des oligarchies. Quand les assemblées populaires élisaient aux fonctions de baïUifs^ surtout pour les provinces italiennes, les candidats achetaient leur nomition par des présents, et quelquefois moyennant une somme fixée d'avance. Aussi ces baillifs ou podestats, semblables aux préteurs de Rome, n'étaient occupés qu'à recueillir, per fas et nefas^ une indemnité des largesses qui leur avaient valu la préférence. Une telle

détours. Leur arrestation eut lieu le 24 juillet; cette date doit être à peu près celle de Tarrivée d'Ysal>eau à Venise. Le gouvernement vénitien, qui ne voulait ni rompre tout à fait, ni entrer dans des relations plus intimes avec la France, refusa d*admettre ce nouvel envoyé, qui se vit forcé de repartir. La dépêche du secrétaire Jacob, qui annonce ce refus, est du 3 août 1793. Ysabeau, ayant échoué dans toutes ses visées, officielles ou secrètes, s'en fut à Bordeaux retrouver son frère. Bien que sans emploi apparent, il touchait 666 livres par mois sur les fonds secrets du ministère (Masson, p. 363) ; ce qui est significatif. Ce qui ne Test pas moins peut être, c'est qu'en août 1795, il fut nommé chargé d'affaires à Coire, Quelques mois après, ayant acquis une aisance pi us ou moins honnête, il donna sa démission.

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organisation offrait des moyens de corruption qui furent mis à profit dans cette circonstance ^

Dans une entreprise du même genre, celle de Rastadt, dont Thugut fut également le premier auteur, les exécuteurs subalternes exagérèrent les violences prescrites. On assassina les diplomates sans armes qu*on devait seulement « houspiller » en enlevant leurs papiers '. A Novale, au contraire, les ordres supérieurs furent accomplis de sang-froid, avec une précision mathénïatique. C'est donc aux autorités supérieures autrichiennes qu'incombe la responsabilité de cette arrestation doublement inique, et des rigueurs de la détention qui suivit; rigueurs telles, que, sur huit prisonniers, cinq succombèrent en moins de six mois I

Les excès commis en France avaient produit chez les hommes d'État autrichiens une véritable oblitération du sens moral. Ils en étaient venus à considérer tous ceux qui avaient eu quelque part aux événements de 1789, tous ceux qui servaient la République, comme des brigands rejetés hors du droit commun, et contre lesquels toutes les représailles étaient légitimes. De là, les violences exercées contre les ambasdeurs républicains en 1793 et 1797, violences qui ne firent que rendre la Révolution plus implacable. Ainsi, le jugement et l'exécution de Marie-Antoinette répondirent à l'attentat commis sur nos ambassadeurs. Les Autrichiens, pourtant, auraient pu aisément découvrir que cette mission en Italie n'était pas indifférente au salut de la Reine de France. Conformément aux devoirs des agents diplomatiques, Maret

1. Un Salis, autre que tous ceux mentionnés ju&qu'ici, fut accusé d'avoir figuré dans la scène de Novale. C'était celui-là qui était connu sous le sobriquet de Lazzarone^ parce qu'il avait servi dans Tannée napolitaine.

2. Nous avons, dans un précédent ouvrage, reproduit les explications curieuses données par le duc de Bassano à M. Bignon> sur Taffaire de Rastadt. (Études sur la Révolution, année 1799 : F. Didot.)

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avait fait disparaître ses instructions, qui lui prescrivaient « de ne négliger aucun des moyens propres à nous concilier la bienveillance de la cour de Nstples ;» mais des lettres adressées à Sémonville, et que celuici n'eut pas le temps de détruire, contenaient la même recommandation, dont le sens ne pouvait être équivoque pour les Autrichiens. Dès lors, comment expliquer ces rigueurs persistantes? Il nous répugne d'admettre que le cabinet de Vienne ait sacrifié une fille de Marie-Thérèse à un intérêt purement politique ou à la satisfaction d'un ressentiment personnel. Aveuglé par la haine, il aura douté de la bonne foi ou du pouvoir de ceux qui faisaient proposer cette délivrance I Encouragé par la situation de la République, presque désespérée à cette époque, il aura cru que les prisonniers du Temple devraient leur salut au triomphe de la contre-révolution. Cette explication n'est pas une excuse. Le devoir de l'Autriche était de ne négliger, de n'anéantir aucune chance de salut pour ces infortunés. Sa violence, au contraire, assura leur perte, et c'est avec raison qu'on lui a reproché d'avoir été, dans cette circonstance, plus impitoyable pour la famille de Louis XVI que les révolutionnaires de France*.

1. Parmi les nombreux témoignages de sympathie prodigués à Maret dans cette circonstance triste et mémorable, on remarqua celui du Moniteur, « Maret, disait-il, est estimé de toutes les personnes qui le connaissent. A beaucoup d^énergie il joint une aménité et une bienveillance qui semblent le destiner au rôle de négociateur. Maintenant, il se console de son malheur par la pensée de ravoir encouru pour la liberté, mais cette idée n^affaiblit pas les regrets de ses amis. » Cet article, inséré dans le Moniteur du 21 août, était signé de His, Tun des anciens secrétaires du Bulletirij devenu à son tour rédacteur en chef.

Transport à Grsvcdona. — Détention à Mantoue. — Maladie sérieuse.

— De Mantoue à Kuflfstein.

Les prisonniers furent aussitôt jetés dans des barques qui les transportèrent sur la rive autrichienne, à Gravedona. Toute la population de cette petite ville était dans le secret de l'expédition, et attendait curieusement sur le rivage l'arrivée de ces hommes, signalés d'avance comme des scélérats. Leur contenance fiëre et résignée produisit un revirement subit dans les dispositions de cette multitude. De toutes parts on s'écriait sur leur passage : la bella, la generosa gentel Cet accueil déconcertait les prévisions du docteur Pozzi, directeur de l'entreprise. Ses instructions lui prescrivaient de faire immédiatement transporter les prisonniers au château* de Milan ; mais d'après ce qui venait de se passer, il crut devoir réclamer de nouveaux ordres. En attendant la réponse, Maret et ses compagnons restèrent cinq jours dans la prison de Gravedona, attachés chacun à une longue et lourde chaîne, dont on ne les débarrassait ni jour ni nuit.

Cependant le rapport de Pozzi avait fait une vive impression sur les autorités milanaises, qui jugèrent à propos d'en référer à Vienne. On craignit que l'accueil fait aux prisonniers à Gravedona ne se répétât sur une plus grande échelle à Milan. Les hommes d'État autrichiens avaient peur des Français, même dans les fers; peur surtout de leur propre iniquité.

La destination des prisonniers fut donc changée, et toutes les précautions prises pour que leur translation s'opérât avec le plus grand mystère. Le l^'août

au soir, on les embarqua, chargés de chaînes plus légères, dans des bateaux qui les transportèrent jusqu'à Lecco, par le lac, et de là, parle canal de TÂdige, à Fossano di Milano, où des voitures et des escortes les attendaient. Le 20, à six heures du matin, ils franchissaient les portes de Mantoue. Dans les remparts de cette cité alors réputée imprenable, Maret captif devançait de trois années Bonaparte vainqueur.

Il fut enfermé avec ses compagnons dans les souterrains de Tancien palais des ducs, vaste construction délabrée, où ils ne tardèrent pas à se ressentir cruellement de Tinsalubrité du climat. Haret fut le seul qu'une constitution saine et robuste préserva dés fièvres paludéennes. Mais cet air lourd et saturé d'humidité; ces alternatives brusques et continuelles de nuits fraîches et de journées brûlantes, lui causèrent des accidents nerveux dont une violente secousse morale vint bientôt accroître la gravité. « Lorsqu'au mois d'octobre, dit-il, j'appris l'affreux événement que je m'étais cru un moment destiné à prévenir (la mort de la Reine), je tombai dans des convulsions qui duraient dix heures par jour, et qui se prolongèrent pendant sept mois. » Ce désespoir de Maret fait honneur à son patriotisme autant qu'à son humanité. Il sentait que la Révolution venait de commettre à la fois un crime et une faute de plus. Et ce qui augmentait sa peine, c'est qu'il comprenait bien que son arrestation avait dû être un des prétextes de ce nouveau crime.

« Sur les sept mois que dura la maladie à laquelle j'étais en proie, dit encore Maret, j'en passai cinq sans une heure de sommeil. Je perdis mes cheveux et une partie de mes dents; j'aurais perdu la vie sans un secours inespéré que, dix ans après la mort de mon père, je dus à ]a réputation dont il avait joui en Europe. L'Académie de Mantoue char-

gea 1100 dépulation de m*apporier des consolations et de m'ofTrir ses secours. Elle avait encore un autre but, c'était de s'assurer du danger de mon état, que lui avait signalé un de ses membres, qui était le médecin du gouvernement. Sur le rapport qui lui en fut fait, elle s'adressa au gouverneur; et, cette démarche ayant été sans succès, elle eut la générosité d'envoyer deux commissaires à Vienne pour représenter que, si je passais une seconde saison d'été à Mantoue, je succomberais infailliblement. Enfin, le 20 mai 1794, l'ordre arriva de transporter Sémonvillc et moi dans la forteresse de KufTstein, en Tyrol. Nos autres compagnons restèrent à Mantoue; cinq moururent dans les six premiei^s mois de noire détention. Un seul, d'un caractère énergique, ne succomba pas à l'influence du climat et à la rigueur de son sort ^ »

On voit que cette détention prolongée pendant toute la durée de la Terreur, et même bien au delà, n*a sauvé la vie de Maret et de Sémonville qu'aux prix de dangers d'une autre nature, et que Tair de Mantoue était, dans son genre, aussi meurtrier que celui de Paris. Nous continuons à reproduire textuellement la relation de Maret, si émouvante dans sa calme simplicité.

t On m'annonça, à six heures du soir, que je devais me préparer à faire un long voyage. A huit heures, le même barigel qui avait attaché mes chaînes au départ de Gravedona, et qui les avait soigneusement conservées, se présenta pour faire la même opération. Mon corps était enflé. Elles se trouvèrent trop courtes, et il fallut Içs serrer avec violence pour rapprocher autour de mon poignet droit deux anneaux , dans lesquels devait passer un cadenas. J'éprouvai de vives souffrances. Je les oubliai quand la voiture eut franchi la dernière enceinte des fortifications, en

1. C'était le secrétaire d'ambassade Merger, qui embrassa depuis la carrière militaire et devint général de bripade.

Dès la fin de septembre, l'infortuné Montgeroult avait été trouvé luort dans sa cellule. Le Moniteur du 8 octobre 1793 semble indiquer qu'U avait mis fin à ses jours.

me voyant sur une des digues, à l'air libre, sous un ciel pur, et bientôt au milieu d'une campagne embaumée par la vigne en fleur. Nous marchâmes toute la nuit, quittant parfois la route pour éviter le territoire vénitien. Je connaissais bien la géographie du pays, quoique je ne l'eusse jamais parcouru, et j'étais décidé à appeler à mon aide si nous avions passé devant quelque poste vénitien, quoiqu'il y eût un officier autrichien dans la voiture et deux soldats sur le siège. Je me berçai de ce vain espoir toute la nuit, et ne perdis mes illusions qu'à Roverédo (Tyrol), où nous arrivâmes dans la matinée. L'officier supérieur chargé de •notre transport, m'aidant à descendre de voiture, s'aperçut que j'étais couvert de sang. Indigné, il appela le commissaire qui nous suivait dans une autre voiture (c'était le fils du docteur Pozzi) et demanda que nos chaînes fussent ôtées. Pozzi résistait, prétendant n'avoir pas la clef du cadenas ; l'officier fit apporter des tenailles avec lesquelles il les brisa. »

Dans la sombre histoire des prisons, on est heureux de rencontrer, pareilles à des jets de lumière fugitifs, de ces explosions d'humanité chez des fonctionnaires dont la dureté n'est souvent qu'apparente, et le résultat d'une consigne inflexible. Cela était vrai, surtout dans les prisons autrichiennes. Pellico a dit aussi quelque part : <( autour de nous, tous étaient bons. »

D'après le récit de Maret, on devine que, pendant cette première nuit de trajet, il avait dû horriblement souffrir de ses chaînes ; l'un des anneaux lui avait entamé profondément le poignet, et il en garda toute sa vie la cicatrice. Mais, victime d'une séquestration inique, il s'était fait une loi inflexible de s'abstenir de toute plainte. Il ne revit plus ses chaînes qu'au terme du voyage. Elles restèrent, mais seulement pour la montre, attachées à un bloc de marbre au pied de sa couchette.

On ne faisait voyager les prisonniers que de nuit; c'était une mesure de précaution, peut-être aussi

d'humanité. Le jeune commissaire autrichien, celui qui d'abord ne voulait pas à toutes forces qu'on ôtât les chaînes, paraissaitlui-méme s'adoucir; il vint plusieurs fois causer avec Haret pendant les stations de jour. En fait de nouvelles de France, celui-ci en était resté à la mort de la Reine, c'est-à-dire au commencement du mois d'octobre 1793, et l'on était à la fin de mai 17941 L'incertitude poignante du sort de son pays était son pire tourment depuis bien des jours ; mais ce qui s'était passé dans cet intervalle dépassait, de fort loin ses plus sinistres prévisions. II but d'un trait ce calice d'angoisse que la France épuisait goutte à goutte; apprenant en même temps le supplice des anciens Constituants, celui des Girondins; frappé ainsi à la fois en plein cœur, par tous ces crimes de la Révolution. Parmi ces illustres victimes, figuraient plusieurs des hommes qui avaient encouragé les débuts de Maret dans le journalisme et dans la diplomatie ; Le Chapelier, Barnave, Bailly, puis Condorcet, Rabaud, Lebrun. « Les récits du commissaire autrichien exagéraient encore l'aff'reuse vérité. On ne lui citait pas le nom d'une seule personne qu'il n'assurât qu'elle avait péri. »

Ce fut sous l'impression de ces nouvelles douloureuses que Maret vit s'ouvrir devant lui les portes de la citadelle de Kuffstein. Nous allons lui laisser raconter à lui-même les principaux incidents de cette seconde période de captivité, qui se prolongea jusqu'à la fin de l'année suivante.

Suite do la relation. — Séjour des ministres prisonniers

à Kuffstein.

« La forteresse de KufTstein, qui défend rentrée du Tyrol du côté de la Bavière, est construite sur un rocher à pic isolé, d*une très- grande hauteur, et communiquant avec la ville par un pont en bois. Elle renferme un donjon trèsélevé, dont la partie supérieure est une prison d'État. Le centre en est occupé par un énorme pilier qui supporte le toit, et la circonférence est divisée en cellules ou cachots en forme de trapèze, numérotés de 1 à 13. J'accompagnai Sémonville au numéro i I qui lui était destiné. Je fus ensuite conduit au numéro n; la porte de la cellule intermédiaire était ouverte, je vis en passant qu'elle n'était pas occupée. Ma cellule était précédée d'un petit vestibule avec une porte de fer. Une autre porte également en fer, dans laquelle un petit guichet était pratiqué, fermait l'entrée de mon appartement, consistaut en un cabinet voûté de huit pieds de long sur six de large. Quoique la porte fût basse, je pouvais à peu près me tenir debout partout. L'ameublement se composait d'une table et d'une chaise en sapin ; d'une couchette posée sur trois planches, et au pied de laquelle se trouvait le bloc de marbre auquel était fixée la chaîne dont j'ai parlé, enfin d'un chandelier en fer et d'un balai de bouleau. Auprès de la porte se trouvait un poêle en briques, dont le foyer s'ouvrait sur le petit vestibule. Les briques étaient peintes en blanc à la chaux, ainsi que toute la cellule, qu'éclairait une lucarne de deux pieds de hauteur sur dix-huit pouces de largeur, garnie en dehors de deux rangs de barreaux et en dedans d'un fort grillage. Mais cette fenêtre planait sur une petite vallée très-riante, traversée par l'Inn. Sur le bord de cette rivière s'élevait une belle ferme, où mes regards plongeaient, et dont j'apercevais tout le mouvement intérieur. »

Plus d'un détenu des prisons de Paris eût alors

envié le calme de ce donjon solitaire, que ne troublaient ni les appels sinistres des geôliers, ni le roulement des chariots qui portaient chaque soir de nouvelles victimes au tribunal révolutionnaire.

« Le régime de Kufîstein était celui de toutes les prisons d'État. Comme naguère à la Bastille, en y entrant les prisonniers perdaient leur nom. Le commandant môme devait rîgnorer. On lui avait écrit de Vienne que tel officier était chargé du transport de deux prisonniers quMl logerait aux numéros 11 et 13, et qu'il ne devait désigner dans sa correspondance que par ces deux numéros, qu*on substitua aux marques de notre linge. Trois fois par jour le guichet s'ouvrait pour donner passage à une nourriture suffisante. Nous ne pouvions pas être traités fort splendidement, puisque l'Empereur ne passait par jour au commandant que 30 kreutzers (environ 27 sous de notre monnaie) pour notre entretien et notre nourriture. La porte de la prison ne s'ouvrait que le samedi, pour donner passage au chirurgien-major, qu'accompagnaient deux gardiens et deux officiers. Tous les quinze jours, le commandant, homme respectable, venait avec eux. »

Bien que Maret se fût fait en général une loi « de ne rien demander à des gens auxquels il ne reconnaissait aucun droit sur lui, » il se hasarda à réclamer quelques livres et les objets nécessaires pour écrire. Sur le premier point, on lui dit qu'il était libre de faire louer des livres à Inspruck; réponse dérisoire, puisqu'on avait pris aux détenus leurs montres et leur argent lors de l'arrestation. Quanta l'écriture elle était formellement interdite par le règlement. On lui raconta même à cette occasion qu'un prisonnier, dont il sera plus longuement question tout à l'heure, avait désiré avoir une planche et de la craie pour faire des calculs mathématiques ; qu'il aurait fallu en référer à Vienne, et qu'on s'était bien gardé de transmettre au ministre

une proposition aussi insolite, aussi contraire à la lettre et à Tesprit des instructions !

M Pendant toute la durée de ma captivité, dit encore Maret, on ne me proposa pas une seule fois de sortir pour prendre Tair, et je n'en fis pas la demande... Ce régime semblait peu favorable à un malade. Pourtant, le mouvement du voyage et l'air salubre des montagnes me rendirent, en peu de semaines, une santé parfaite, qui depuis n'éprouva pas la moindre altération. On me donna, au lieu de pommade, une fiole d'huile d'olive pour faire revenir mes cheveux. On m'offrit aussi du vinaigre, du tabac et une pipe, pour combattre une odeur désagréable que le vent du Nord portait quelquefois dans la direction de ma fenêtre. Je parle de ces petits objets, parce qu'ils devinrent pour moi des trésors. Je soignais mes cheveux, j'entretenais mes vêtements, je faisais mon lit, je balayais ma chambre, je nettoyais jusqu'aux murailles. Tout était autour de moi d'une propreté qui faisait l'étonnement de mes gardiens. Ces soins prenaient du temps et. me donnaient de l'exercice; il y a une sorte d'humanité à les imposer dans une prison solitaire. »

Maret recueillait le fruit de cette habitude salutaire que nous avons déjà signalée, et qu'il conserva toujours, d'apporter tout lé soin possible même aux moindres choses. On voit quelle ressource précieuse il trouva, pendant les longues heures de sa captivité, dans cette recherche assidue de la perfection, étendue aux détails de toilette et de ménage qui tenaient alors une si grande place dans sa vie. U se couchait dès neuf heures, et, suivant son heureuse expression, « à peine sa tête reposait-elle sur Toreiller, qu'il recouvrait sa liberté. » D'heureux songes l'enlevaient aux soucis du présent, le reportaient en France, mais bien en arrière dans le passé. Tantôt il se retrouvait auprès de son père, cet homme do bien, dont la réputation encore vivante venait d'exercer sur la destinée de son fils une influence providentielle ; ma-

gnifique récompense d'une vie honorable I D'autres fois, il se retrouvait, modeste journaliste dans des temps déjà plus troublés, mais pleins d'espérances, de passions, d'illusions généreuses. Il re-. voyait à Tœuvre les grands révolutionnaires de 1789, recueillait de nouveau leurs paroles, ressaisissait les émotions du serment du Jeu de Paume, de la nuit du 4 août, de la première fédération. Pendant les vingt-deux mois qu'il passa à Kuflfstein, les préoccupations douloureuses du présent, qui revenaient l'assaillir au réveil, respectèrent du moins le repos de ses nuits. « On dort bien, dit-il à ce sujet, quand on est jeune, qu'on a remis son sort entre les mains de celui qui dispose de tout, et qu'on porte dans une conscience tranquille le sentiment d'un devoir accompli. » Cette réflexion prouve que Maret, disciple politique des législateurs de la Constituante, reculait néanmoins devant certaines applications de leurs doctrines. Il avait hérité de la sage aversion de son père pour le matérialisme, et tous les incidents relatifs à sa captivité étaient bien propres à fortifier en lui le sentiment religieux. Il avait la foi du marin échappé par un miracle au naufrage.

Suite et fin de la détention de Marot et de Scmonville. — Réparations.

— Belle vengeance do Maret.

Parmi, les incidents qui offrent le plus d'intérêt dans les récits des détenus, il faut placer au premier rang leurs tentatives pour alléger les ennuis de la solitude en se mettant en rapport avec des compa-

gnons d'infortunes. Ces détails ont toujours d'autant plus d'attrait que la détention est plus rigoureuse et plus imméritée.

« Dès le premier jour, dit Maret, et aussitôt que j'eus entendu refermer la dernière grille, je m'occupai des moyeus d'établir quelque communication avec le compagnon de ma captivité. Je cherchai d'abord si je pourrais me faire entendre de lui, et je me mis à chanter, la bouche appuyée contre le grillage de ma fenêtre, ce passage de VAiinide de Gluck :

Voici la charmante retraite De la félicité parfaite...

« Sémonville ne m'avait jamais entendu chanter. Il ne reconnut pas ma voix, mais seulement les paroles; et, croyant qu'on insultait à sa position, il s'obstina à faire la sourde oreille. Ce moyen ayant ainsi manqué, j'en essayai vingt autres sans plus de succès. Enfin, au bout de quelques mois, je remarquai que tous les soirs, à la môme heure, un bruit absolument pareil se faisait entendre. Je devinai que Sémonville traînait sa chaise de sa table à son lit. J'en conclus qu'il entendrait de môme le bruit que je ferais chez moi ',et je cherchai comment, à Faide d'un bruit quelconque, je pourrais me mettre en rapport avec lui. J'inventai un chiffre auriculaire que j'exécutai en frappant contre le mur avec le manche de mon balai. Au bout de quelques jours, Sémonville me comprit parfaitement.

« Ce moyen, lent et imparfait, nous servit du moins pour convenir des modifications nécessaires. Nous divisâmes l'alphabet en trois séries qu'un signe indiquait. Un autre signe indiquait que l'auditeur avait compris le mot ou la phrase. Nous conversions ainsi chaque soir, quand tout reposait dans la forteresse, presque aussi vite qu'on écrit....

a Un jour, nous venions de nous dire adieu pour jusqu'au lendemain, lorsque nous entendîmes un bruit de môme nature venant de l'autre côté de la tour. Nous écoutâmes, et nous comprimes très-distinctement cette phrase : « Associez à vos conversations un compagnon de malheur. » Nous frappâmes tous deux en même temps: « Ètes-vous Français?» On répondit: «Non, je ne suis pas Français, mais je souffre

« comme vous, et je ne peux vous être étranger. » La conversation s'établit, et nous apprîmes que notre compagnon d'infortune était un baron de Spaun, victime, à ce qu'il disait, de l'intervention inique, dans ses affaires de famille, du premier ministre autrichien. Sa détention datait de la fln de 1792. C'était à lui qu'on avait refusé une planche et de la craie.

i< Quelque temps après, un grand changement survint dans la prison ; voici à quelle occasion. L'année précédente, la conjuration de Martinowicz avait éclaté en Hongrie ^ . Plusieurs hommes distingués du clergé et des classes intermédiaires avaient péri. D'autres, en plus grand nombre, remplissaient déjà les forteresses du pays, quand l'archiduc palatin, blessé mortellement au château de Schœnbrunn par une explosion d'artifice, dit à l'Empereur avant d'expirer: « Faites saisir mes papiers à Bade, il y va de votre sû- « reté 1 M On y trouva les preuves d'une nouvelle conspiration. Celle-là était tramée par des magnats qui furent arrêtés. Le gouvernement s'inquiéta de la présence de tant de prisonniers d'État dans le pays même qu'ils avaient agité. En conséquence, les prisonniers hongrois furent transférés dans les États héréditaires, et ceux de ces États en Hongrie. Le baron de Spaun quitta ainsi Kuffstein pour Mongatz*....

« Cependant le bruit de nos entretiens avait été entendu du dehors. Le rapport en fut fait au commandant, officier d'artillerie instruit. Quoiqu'il comprît que les prisonniers pouvaient communiquer entr'eux de la sorte, il soutint à ses subordonnés que la chose était impossible, pour se dispenser d'en rendre compte à Vienne. On nous laissa faire; à leur tour, les prisonniers hongrois prirent part à nos conversations, et nous apprîmes ainsi les événements qui s'étaient passés dans leur pays, et que le gouvernement autrichien s'efforçait de soustraire à la connaissance de l'Europe.

1. Martinowicz, ex-capucin sécularisé par la protection de Joseph II, était un physicien fort habile pour son temps. Enthousiaste de la Révolution française, il se jeta dans un complot républicain, fut trahi par un domestique, arrêté au mois d'octobre 1794, et décapité au mois de mai suivant.

2. Maret le retrouva dix ans plus tard dans des circonstances assez curieuses, comme on le verra à cette date.

« Ces distractions ne me suffisaient pas. On me donnait de temps en temps des paquets de poudre pour les dents, enveloppés dans des carrés de papier blanc que j'avais conservés avec soin. On me fit présent, pour le jour de Tan (1795), d'un almanach de paysan, où quelques feuilles de papier blanc étaient intercalées. La femme du commandant qui nous envoyait souvent des fleurs et des fVuits de son jardin, avait un jour mis au fond du panier une grammaire allemande empaquetée dans du papier blanc. Quel parti tirer de ces richesses? 11 me fallait une plume et de Tencre ; je me fabriquai l'une et l'autre. J'avais conservé la fiole dans laquelle était renfermée l'huile qu'on m'avait octroyée comme cosmétique. J'y jetai quelques parcelles de fer que je détachai de ma porte, et sur lesquelles je versai un peu de vinaigre; à l'aide de la chaleur de mon poêle, j'obtins ainsi une dissolution de fer assez concentrée ^ . Je me fis donner du thé, et après avoir àié une partie du liquide, je ^plaçai la théière au-dessus de la flamme d'une chandelle allumée, pour extraire des feuilles du thé le principe astringent qu'elles contiennent. J'espérais remplacer ainsi la noix de galle qui entre dans la composition de l'encre ordinaire, et j'y réussis. On comprendra la joie que je dus éprouver, lorsqu'en versant une partie de cette décoction dans ma dissolution de fer, je vis le précipité noir se former. Des éclats détachés d'un morceau de pierre à fusil qu'on m'avait donné pour allumer ma pipe me fournirent une espèce de canif; il me servit à découdre l'enveloppe de mon traversin, dans lequel je découvris une partie du cylindre d'une plume. Je le taillai avec le canif de mon invention, et quand je l'eus monté sur un brin de balai, je me trouvai pourvu de tout ce qui m'était nécessaire pour écrire ! !

« Je commençai par des dissertations sur divers sujets; mais cela allait trop vite, et la prose usait trop de papier. J'imaginai alors de faire une comédie en vers. Des brins de balai que je charbonnais à la chandelle me servaient pour écrire mon brouillon sur la face de mon poèlc qui ne pou-

1 . Il n*est pas inutile de rappeler ici que Maret père avait été pendant plusieurs années le collaborateur de Guyton de Morveau, et que son fils avait pu assister à diverses expériences de laboratoire, dont le souvenir lui fut fort utile dans cette circonstance.

vait pas être vue du guichet lorsqu'on l'ouvrait. Leveadredi soir, veille de la visite, je mettais au net les scènes terminées, et j'en effaçais les traces sur le poêle. Le lendemain, quand le chirurgien entrait avec les officiers, un de mes goussets de montre renfermait mes manuscrits et l'autre mon encrier. Je composai plusieurs grandes comédies et une tragédie. Je m'étais ainsi donné du travail à faire, à relire, et des pièces de théâtre à représenter. Le jour de la première représentation de Vlnfaillible, comédie en cinq actes et en vers, un des factionnaires placés aux abords de la tour appela son caporal, qui jugea qu'on se querellait, au n<>13, et déclara qu'il avait distingué dix voix différentes. Sur ce rapport, officiers et gardiens montèrent chez moi. Je ne compris rien à cette visite inopinée, non plus qu'à l'extrême surprise qu'ils témoignèrent en me voyant seul. r4et incident fut le dernier, le commandant m'en donna l'explication lors de notre mise en liberté... »

Les circonstances qui mirent fin à cette captivité ont été rapportées par tous les historiens de la Révolution. On sait que la fille de Louis XVI, dernière survivante des victimes du Temple, fut échangée contre les prisonniers de Kuffstein, Tex-ministre de la guerre Beurnonvillc et les commissaires de la Convention jadis livrés par Dumouriez aux Autrichiens, et le fameux Drouet, le héros de Taff'aire de Varennes. Il parait que la première proposition de cet échange fut suggérée au ministère autrichien par un agent des Bourbons, le comte de Montgaillard, qui avait servi d'intermédiaire secret entre le prince de Condé etPichegru^

Nous reproduisons les derniers détails donnés par Maret sur sa délivrance.

1. Quelques mois après, ce môme personnage, doutant de l'avenir ou de la reconnaissance des Bourbons^ offrit ses services à la police impériale. Il était frère et collaborateur de l'abbé de Montgaillard, auteur d'une Histoire de la Révolutioji, qui contient quelques faits curieux, mais beaucoup d'apocryphes.

« Le commandant, ayant reçu les ordres de Vienne, se hâta de monter au donjon. En attendant l'arrivée de Tofflcier qu'on lui annonçait, ce digne homme prit sur lui de nous faire sortir de la forteresse et de nous recevoir dans sa maison, où sa famille nous combla des soins d^une hospitalité touchante. L'officier chargé de nous conduire arriva au bout de huit jours. II était d'origine française, élant né dans la Lorraine allemande; ses procédés furent ceux d'un bon compatriote. Je pus les reconnaître peu de temps après, car lui aussi fut pris dans la Valteline, pendant la campagne de Macdonald. Je le fis renvoyer sur parole. Nous fûmes donc bien traités en route, mais toujours comme prisonniers. Il fallut que la fille des Rois, quittant la France où tous les objets de son affection avaient succombé, apparût sur les bords du Rhin, pour nous rendre à nos amis, à nos familles et à notre patrie. »

Cette relation, écrite plus de vingt ans après, n'était aucunement destinée à voir le jour. Elle indique chez Maret des aptitudes littéraires peu communes. Il est facile de définir à quelle école appartient ce style ferme, sans dureté, exprimant toutes choses d'une façon concise et précise. Cela n'a rien de commun avec la phraséologie creuse et sonore de l'époque. Les procédés d'analyse et de rédaction du secrétaire d'État impérial se retrouvent-dans ce récit : la pensée y revêt, par habitude, une forme toute napoléonienne. On ne saurait trop regretter que le duc de Bassano, sachant tant de choses et capable de les exprimer si bien, n'ait pas rédigé ses Hémoires d'une façon suivie.

Le projet du cartel d'échange dans lequel étaient compris Maret et Sémonville avait été présenté par Treilhard dans la séance de la Convention du 30 juin 1795, et approuvé à l'unanimité. Néanmoins plus de si^ mois s'écoulèrent encore avant leur rentrée en France. Dans cet intervalle, le régime conventionnel avait fait place à la constitution de l'an 111, et ce fut seulement le 11 janvier 1796 que les deux ambassadeurs

enfin libres, furent présentés au Conseil des Cinq- Cents. Par une coïncidence évidemment préméditée, c'était alors Treilhard qui présidait. Il adressa aux captifs délivrés une allocution où de nobles pensées se faisaient jour à travers un reste d'emphase révolutionnaire. <c Des prodiges, leur dit-il, ont fait expier vos souffrances à Tennemi... Il nous reste encore à tirer de lui une dernière vengeance digne de la France républicaine; infligeons-lui le spectacle de notre concorde, de notre bonheur. » Ce vœu patriotique ne devait pas être exaucé de sitôt ! Malgré les nouvelles dispositions légales qui imposaient le silence à ces tribunes jadis trop bruyantes, des applaudissements éclatèrent, applaudissements spontanés et honnêtes, quand le président donna Taccolade aux ex-prisonniers.

Dans une des séances suivantes, celle du 13 février, le Conseil adopta une résolution qui renvoyait au Directoire le compte de la mission des deux ambassadeurs, le règlement de l'indemnité qui devrait leur être allouée, ainsi qu'à leurs compagnons de captivité et aux familles de ceux qui avaient succombé. Par un hasard étrange l'exposé des motifs de cette résolution dans lequel, naturellement, l'Autriche n'était pas ménagée, fut présenté par Jean Debry, qui devait être, bientôt après, victime d'un nouvel attentat de source également autrichienne. On sait que Jean Debry fut le seul des plénipotentiaires de Rastadt qui échappa à la mort.

Enfin, en 1798, une décision du Grand Conseil de la république cisalpine, à laquelle le traité de Campo- Formio avait réuni le territoire de la Valteline, attribua à Maret et à Sémonville une indemnité .de 300,000 francs sur les biens nationaux du nouvel État. Dans cet acte de justice, on reconnaissait déjà l'influence réparatrice de Bonaparte. Le Conseil Ôsalpin

fit en inéme temps hommage à Maret de la première chaîne à laquelle il avait été attaché dans la prison de Gravedona : elle était aussi longue et aussi grosse qu'une chaîne de puits. Ce singulier trophée, orné d'une inscription commémorative figura pendant le premier Empire, dans les appartements du ministre de Napoléon.

Maret avait quitté la France au début de la dictature du Comité de Salut public ; il la retrouvait sous le régime directorial. Cette détention, relativement heureuse, lui avait valu, en pleine Terreur, l'avantage d'être honoré comme un martyr de la liberté par ceux-là mêmes qui l'auraient probablement envoyé à l'échafaud, s'il avait reparu en France avant le 9 thermidor. A une époque où, suivant la belle expression de madame de Staël, « l'abîme s'entr'ouvrait derrière les pas de chaque homme qui acquérait de l'autorité, pour l'engloutir s'il reculait, » ceux qui recevaient de tels hommes la confidence de quelque velléité de modération, étaient exposés au même péril. Après le 9 thermidor, Maret n'avait plus à craindre pour sa vie ; mais l'horreur des excès commis pendant la période précédente l'aurait peutêtre rejeté dans les rangs du parti qui succomba au 13 vendémiaire. La prolongation de sa captivité audelà de ce dernier terme n'a pas été sans influence sur sa destinée.

Les détails de sa délivrance et de son retour furent reproduits avec une complaisance marquée par le Moniteur y qui avait protesté, trois ans auparavant, avec toute l'énergie dont il était capable, contre l'injuste séquestration de son ancien rédacteur en chef.

Nous verrons en 1805, Maret servir de tout son pouvoir les intérêts des deux principaux auteurs de sa détention, le ministre Thugut et l'archiduc Ferdinand. 11 ne tint même pas à lui, quatre ans plus tard,

rj2 MARET, DUC DE BASSANO.

que ce dernier, de grand-duc de Wurtzbourg, ne devint empereur d'Autriche. Ce fut ainsi que le ministre de Napoléon vengea les injures de l'ambassadeur de la République.

Maret est envoyé à Lille, comme Tun des plénipotentiaires chargés do traiter do la paix nvco TAngleterre. — Exposé de ces négociations (par le baron Bignou). — Dépêche (inédite) de Marot à Barras. — Rappel do Maret et de ses collègues lors du 48 fructidor, et rupture do la négociation .

Malgré l'ovation faite par les Cinq-Cents au prisonnier de Kuffstein, et Tarrôté directorial proclamant qu'il avait honoré le nom français par son courage, il demeura sans emploi jusqu'aux élections de l'an V. « Le Directoire, encore sous l'influence de la journée du 13 vendémiaire, ne pouvait accueillir des hommes dont l'opinion et les principes contrastaient avec ceux du parti qui avait triomphé ^ » 11 se résigna de bonne grâce à cette inaction momentanée ; fréquenta les salons qui se rouvraient de toutes parts, notamment celui de Barras, sorte de terrain neutre où, pour la première fois, il se rencontra avec Bonaparte. En 1796, comme au début de la Révolution, les aspirations de Maret furent conformes à celles de l'immense majorité des citoyens honnêtes. 11 applaudit avec eux aux triomphes éclatants du jeune chef de Tannée d'Italie, et saisit avec empressement l'occasion qui lui fut alors offerte de rentrer danslacarrit»re politique et de contribuer à l'œuvre de la pacification générale, dont la signature des préliminaires de Léoben autorisait l'espérance.

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