Maret à Barras, 8 ihermidur au V
gnon le récit des conférences de Lille, rédigé d'après la correspondance des plénipotentiaires et les communications particulières du duc de Bassano^
Depuis la dernière mission de Maret à Londres (janvier 1793), quatre années de guerre avaient amené en Europe d'immenses changements, tous à notre profit. La Belgique, un moment perdue, avait été bientôt reprise, et sa réunion à la France, consentie à Léoben par TAutriche elle-même, semblait un fait désormais irrévocable. Depuis 1795, TEspagne et la Hollande faisaient cause commune avec la République française. La Prusse, depuis longtemps neutre de fait, s'était officiellement retirée de la coalition. La campagne de 1796 en Italie avait mis l'Autriche pour le moment hors de combat, en même temps que la pacification des départements de l'Ouest portait un rude coup aux espérances que le cabinet de Londres avait fondées longtemps sur la connivencec de nos discordes civiles.
De tant d'enoemis ligués contre la France, l'Angleterre seule n'avait pas posé les armes, parce que, seule, elle était hors de la portée des armes françaises. L'Océan, fidèle aux Anglais, les protégeait, et contre la France surtout. Celle-ci, fortifiée des flottes de l'Espagne et de la Hollande, avait pu UD moment espérer de disputer la souveraineté des mers. Les victoires remportées par les amiraux Jervis et Duncan
1. Ce travail, malheureusement interrompu par la mort du baron Bignon, n'était rien moins qu'une histoire diplomatique de la France pendant la Révolution, destinée à servir d'introduction à celle de la France pendant le règne de Napoléon. Cet ouvrage, dont l'auteur a laissé plusieurs parties à l'état d'ébauche fort avancée, aurait été le complément du mandat qu'il avait reçu dans les Cent Jours, par l'intermédiaire du duc de Bassano, et que l'Empereur lui réitéra dans son testament, celui d'écrire l'histoire diplomatique de la France, depuis 1792 Jusqu'en 1815. Bignon avait mémo cru devoir remonter, pour son point de départ, à la reconnaissance des États-Unis par la France, date d'une ère nouvelle dans la diplomatie européenne.
sur 1103 alliés détruisirenl celle espéra u ce. En échange des perles que faisaient les puissances continenlales, la mer donnait au gouvernement anglais des compensations dont il était seul à profiter. C'était pour lui seul qu'il avait conquis nos colonies, Tlle de la Trinité sur l'Espagne et la plupart des colonies hollandaises. Malgré ces succès, tant de calamités domestiques désolaient TAngleterre, qu'il fallait toute la fermeté de M. Pitt pour résister à de telles épreuves. La guerre civile désokil rirlande ; des révoltes avaient éclate sur des escadres anglaises; la Banque avait été forcée de suspendre ses payements en espèces.
Enfin, après la signature des préliminaires de Léoben, le ministre britannique, ayant acquis la conviction que ce premier rapprochement serait suivi de la paix continentale • crut devoir entrer aussi en négociations avec la France*. Le l«r juin, lord Grenville proposa au gouvernement français d'entrer eu discussion sur les vues respectives de la France et de l'Angleterre, dans le but de signer aussi des préliminaires, qui se changeraient en paix définitive au prochain congrès. Cette forme de négociation ne pouvait convenir à la France. On écarta la proposition d'un congrès et la formalité des préliminaires, qui pouvaient laisser matière à contestation. On voulait une paix séparée et défînitive. Lille fut désignée pour point de réunion des plénipotentiaires ; mais, en transmettant les passeports demandés, le Directoire ne dissimula pas que le choix de lord Malmesbury ne lui paraissait pas d'un heureux augure pour le succès de la négociation. Les précédents de ce personnage inspiraient peu de confiance. A tort ou à raison, on n'était
1. Il y avait eu, dès le mois d'octobre de Tannée précédente, une première proposition d'arrangement, et le diplomate anglais chargé de la suivre était précisément ce môme lord Malmesbury que nous allons retrouver à Lille. Mais cette fois, les conférences ouvertes à Paris avaient été rompues, pour ainsi dire, au premier mot : le plénipotentiaire angl.'ds ayant posé comme préliminaire indispensable l'indépendance de la Belgique. Toutefois, comme on ne jugeait pas convenable que le public fût instruit du motif véritable de la rupture, on fit courir le bruit que le plénipotentiaire anglais n'était venu que pour observei\ Le public français accueillit d'autant plus volontiers cette interprétation peu flatteuse pour Malmesbury, que ce personnage avait pris riiabitudc d'expédier des courriers à toute heure et sous les moindres prétextes.
guère disposé à voir en lui autre chose qu'un observateur habile; mais, comme il était nommé, t'amour-propre national ne permettait pas au cabinet de Londres d'avoir égard à l'observation de la France. Celte observation était donc déplacée; il aurait fallu la réserver pour plus tard. Quoi qu'il en soit, les plénipotentiaires respectifs, rendus à Lille dans les premiei^ jours de juillet, firent, le 6, l'échange de leurs pleins pouvoirs, qui, de pari et d'autre, furent communiqués aux deux gouvernements et admis alors comme valides. Il importe de noter cetle circonstance, parce que, plus tard, le Directoire revint là-dessus et critiqua, comme insuffisants, les pouvoirs anglais. On remarqua tout d^abord que, par ces pouvoit*s, le plénipotentiaire anglais était autorisé à traiter avec le ministre ou les minisires de la République française. Pour la première fois depuis 1793, le cabinet de Londres sortait du vague de la particule.
Les plénipotentiaires de la République étaient Letourneur, Pléville le Peley, Maret et Colchen. Le premier, membre sortant du Directoire, avait le titre de président de la légation. Le second, appelé peu de temps après au ministère de la marine, ne fit à Lille qu'une courte apparition. Tous quatre apportaient dans leur mission un sincère désir de parvenir au rétablissement de la paix; mais le fardeau de la négociation reposait principalement sur Maret et Colchen, seuls initiés au maniement des affaires diplomatiques. Le dernier remplissait les fonctions de secrétaire •.
Du côté des Anglais, lord Malmesbury était seul plénipo-
1. Colchen fut «lepuis comte, sénateur et pair de France, portant d'azur fascé de trois pièces doi\ bordure composée d'argent et de sablcy ce que ne faisait guère prévoir sa correspondance avec CoUot d'Herbois et « Taimable sans-culotte son épouse, » que cite impitoyablement M. Masson (p. IGT). Mais on trouverait de nombreux exemples de semblables correspondances dans la vie de personnages d'ailleurs fort honnêtes, et qui ont bien servi leur pays. Il faut juger les hommes de ce temps-là sur leurs actes, et non d'après des violences de langage souvent inévitables, pour ceux-là surtout que des nécessités de service mettaient en relations quotidiennes avec les puissants du jour. C'est ainsi que beaucoup de gens très-modérés au fond, durent se faire présenter aux Jacobins; c'était souvent une question de vie ou de mort. Une personne de ma famille y eut pour parrain un officier générai, d'ailleurs homme très-brave
tentiaîre. Il présenta à la légation française, comme ses secrétaires, lord Morpeth, lord G. Lewisson Gower et M. Ellis. Il dit en particulier à Maret que M. Pilt était fort satisfait de le retrouver chargé de cette nouvelle négociation, ayant conservé un excellent souvenir de leurs trop courtes relations en 1702.
Dans la réunion qui eut lieu le lendemain de rechange des pleins pouvoirs (7 Juillet), à la suite de protestations réciproques du désir de la paix, le président de la légation française rappela au plénipotentiaire anglais que la rupture des négociations commencées à Paris l'année précédente avait eu lieu, par suite de la nécessité où se trouvait le Directoire de rejeter toute proposition contraire à la constitution et aux lois de la République, et aux traités qui liaient son gouvernement. Lord Malmesbury répondit qu'il n'y avait pas de difficultés à prévoir sur ce point; que, du moins, à sa connaissance, aucune difficulté de ce genre ne pouvait empêcher l'adoption des articles qu'il avait à proposer.
Le 8, il remit un projet de traité sous le nom de note confidentielle, de note verbale même. C'était une longue élucubration en vingt articles, où il ne manquait que les spécifications qui devaient faire le fond de la difficulté. Le projet posait comme principe fondamental le rétablissement de l'état existant avant la guerre; mais avec des exceptions au profit de Sa Majesté Britannique, et les exceptions étaient laissées en blanc. La i^ponse naturelle des plénipotentiaires français fut d'inviter lord Malmesbury à remplir ces lacunes. Il répondit qu'il avait craint de proposer, par erreur, quelqu'une de ces dispositions contraires à la Constitution et aux traités de la Hépublique, que ses envoyés ne devaient même pas entendre. On lui fournit aussitôt les explications qu'il paraissait attendre, en lui donnant lecture de l'article de la Constitution qui déterminait les territoires composant les départements de la Hépublique. On y ajouta la nomenclature des pays qui avaient été réunis à la France et érigés
et en réalité très-brave homme, qui jouait à merveille le rôle d*énergumène, et en profita pour sauver bien du monde. Ce général^ dont le flis et le petit-flis ont rendu le nom célèbre, présenta en ces termes le nouveau récipiendaire: « Citoyens, voilà le gén...l X..., brave septembriseur !!!
en départements par des lois particulières. Quant aux traités, on se bornn à lui dire qu'il connaissait, aussi bien que la légation française, ceux qui liaient la République. La légation avait ses motifs pour se montrer si réservée sur ce point. Ses instructions avaient été rédigées avec tant de précipitation cl de négligence, qu'elle n'avait qu'une connaissance fort imparfaite de ces traités, sur lesquels allait principalement porter la discussion. En effet, lord Malmesbury répondit que, d'après ces explications, il comprenait fort bien que les dédommagements réclamés par l'Angleterre ne pourraient porter sur les possessions enlevées à la République, mais seulement sur celles de ses alliés; qu'en conséquence, il allait remettre, le même jour, une note qui, sans être officielle, vaudrait comme éclaircissement sur les lacunes que contenait son projet de traité. Le soir, en effet, il envoya cette note complémentaire. Dans son article i4, relatif à l'Kspagne, il proposait d'insérer, après les mots status antc bellum, une réserve pour l'tle de la Trinité; et dans l'article suivant, qui concernait la Hollande, une autre réserve portant sur le cap Ceylan et le fort de Gochin, qui seraient cédés à Sa Majesté Britannique en échange de Négapatam.
A l'égard de l'Espagne, la Trinité était la seule possession de cette puissance dont se fussent emparés les Anglais. Ainsi, d'après les termes du projet, ils restituaient à l'Espagne tout ce qu'ils lui avaient pris, à l'exception de... tout ce qu'ils lui avaient pris. Ils entendaient de môme garder ce qu'il y avait de plus précieux dans leurs conquêtes sur la Hollande, de manière que le principe qu'ils avaient posé du status ante 6e//um, était véritablement \e status post bellum. Avant voulait dire après. Ces prétentions étaient d'une nature trop grave pour que la légation française se permit de les discuter avant d'en avoir référé au Directoire. En attendant des ordres, elle adressa au plénipotentiaire anglais trois demandes spéciales, susceptibles d'être discutées à part.
La première avait pour objet la renonciation du roi d'Angleterre au titre de roi de France.
La seconde, la restitution à la France des vaisseaux et frégates et du 'matériel pris à Toulon, ou une indemnité équivalente. On fondait cette demande sur la déclaration faite jadis par l'Angleterre, qu'elle ne prenait ces vaisseaux
MARBT, DUO DB BABSAMO. 190
que comme un dépôt pour le roî de France. On en concluait que ce dépôt devait être remis à ]a République, dont TAngieterre, en traitant préscntemenl avec elle, reconnaissait la souveraineté.
La troisième demande était celle de la renonciation du gouvernement anglais à toute hypothèque sur les ci-devant Pays-Bas autrichiens, pour des prêts d'argent faits à l'empereur. On voit par là que, même avant la signature de la paix avec l'An triche, la cession de la Belgique à la France était admise comme certitude. La condition iiné quà noii de l'Angleterre, qui avait fait rompre la négociation de l'année précédente, était ainsi tout à fait abandonnée.
Ces demandes, prises ad référendum par loi*d Malmeftbury, donnèrent lieu à des discussions d'un médiocre intérêt'. Le gouvernement anglais ne fit pas de concessions sur les deux premières ; mais ce n'étaient là que des accessoires qui n'auraient pas fait obstacle, si l'on s'était entendu sur le reste.
Du (» au li juillet, on s'était réuni tous les jours. Une nouvelle conférence eut lieu le H; pour ne pas rester dans une entière inaction, en attendant les ordres de Paris, on débattit l'article 1 1 du projet anglais, qui ne tenait pas non plus au fond de la difficulté. Cet article rappelait et maintenait, dans tous les points auxquels il ne serait pas dérogé, les nombreux traités conclus depuis la paix de Nimègue inclusivement, jusqu'à celui de 1781. On dit au plénipotentiaire anglais que lintention du Directoire était au contraire de ne reconnaître, dans le traité à conclure, d'autres bases que celles qui y seraient formellement stipulées; qu'en conséquence, la légation française allait s'occuper de rechercher dans les anciens traités les clauses qui mériteraient d'être reproduites. On l'invita à s'occuper pareillement de cette recherche, et il y consentit. La légation française jeta aussi en avant quelques propositions sur la navigation des neutres en temps de gueri*e, propositions d'une nature dé-
l. Lord Malmcsbury avait proposé provisoirement l'article d'usage, u Que les titres pris ou omis ne tirent point à conséquence. «> La légation française était obligée, par ses instructions, d'écarter cette clause comme insuffisante. On ne devait plus prendre nulle part le titre do roi de France, co royaume n'existant plus. (Noie de Bignon.)
lîcaie et capable d^améner de sérieux débals, mais que lord Malmesbury eut soin d'écarlcr cl qui ne furenl pas poussées plus loin.
Le lendemain (15 juillet), les ordres du Directoire arrivèrent, mais ils n'étaient pas propres à faire avancer la négociation. Le minisire des relations étrangères (c'était encore Delacroix) envoyait à la légation française les renseignements qu'il aurait dû lui fournir dès l'origine. Ces renseignements étaient :
' \*^ L'article 10 du traité d'allia.nce entre la République française et l'Espagne, du 22 fructidor an IV, portant que, dans le cas où les parties contractantes se détermineraient à déclarer la guerre, d'un commun accord, à une ou plusieurs puissances, elles s'obligeaient à ne traiter de la paix que de concert et de manière que chacune d'elles obtint la satisfaction qui lui serait due ;
2<» L'article VI et secret du traité entre les républiques française et batave, portant qu'elles se garantissaient mutuellement les possessions qu'elles avaient avant la guerre, dans les deux Indes et sur les côtes d'Afrique;
3<^ L'expédition d'une résolution que venait de prendre le Directoire, en conséquence de ces engagements dont il ve pouvait se délier. On aurait dit qu'il venait seulement d'en prendre connaissance, ou de s'en souvenir.
Quoi qu'il en soit, ses injonctions étaient formelles, et la légation française dut déclarer à lord Malmesbury, verbalement et par écrit, que la France, la Hollande cl I*Ks|)agnc, étant liées entre elles par des traités qui portaient la garantie de leurs possessions réciproques, le préliminaire indispensable de toute négociation de paix devait être le consentement de Sa Majesté Britannique à la restitution, non-seulement de toutes les possessions de la France, mais de toutes celles qui avaient été prises sur la Hollande et l'Espagne; que si lord Malmesbury ne se croyait pas autorisé à consentir cette restitution, il devait envoyer un courrier à sa cour '. Lord Malmesbury, dans cette circonstance, agit
1. Dans la dépêche qui presciivait cette déclaration, le ministre ajoutait : « Que rintention du Directoire était si prononcée à cet égard, qu'il sacrifierait à l'exécution de cette condition préliminaire quelques-uns des avantages nouveaux qu'il était en droit d'attendre de la position respective de la République et de la
lie manière à donner une opinion favorable de sa sincérité. Tout en déclarant que ses instructions ne Tautorisaient nullement à admettre un semblable préliminaire, il ne voulut expédier son courrier qu'après une nouvelle conférence.
Maret, le véritable directeur de la négociation, comprenait bien la portée làcbeusc de la déclaration qu'on avait été forcé de faire, et tenta de l'atténuer. Eu conséquence, et d'après son conseil, le président de la légation (Lelonrneur) déclara au début de la conlércncc du 28 messidor que la légation n'avait nullement voulu dissimuler les engamcnls pris par le gouvernement français, qu'elle Us ignorait. Il ajouta que lui personnellement, comme ancien membre du Directoire, devait être censé les connaître, mais qu'un simple souvenir de sa part ne pouvait ni ne devait suppléer le silence des instructions sur ce point. Lord Malmesbury témoigna qu'il était convaincu de la loyauté de la légation, mais il n'eut pas de peine à faire ressortir tout ce qu'il y avait d'exorbitant dans les nouvelles prétentions du Directoire, lesquelles embrassaient, dans leurs conséquences, tous les points sur lesquels pouvait porter la négociation. Souscrire à ces prétentions, c'était consentir d'abord, et en première instance, tout ce que l'Angleterre aurait pu prévoir de plus fâcheux dans l'hypothèse des plus grands revers. Exiger un préliminaire semblable ; c'était finir la négociation avant qu'elle fût commencée, c'était [détruire de nouveau le principe des compensations qui avait été précédemment admise et par conséquent rendre la paix impossible. De part et d'autre, on convint d'envoyer des courriers ; c*était l'unique chose qu'on pût faire. La légation française se plaignit au ministre de la position embarrassante dans laquelle on l'avait mise, en lui laissant ignorer les engagements pris avec l'Espagne, et surtout le sixième article secret du traité avec la Hollande. Elle demandait avec raison
Grande-Bretagne. » Maret et ses collègues, ne devinant pas quels pouvaient être ces avantages, prirent le sage parti de n'en pas parler.
1. Lors des négociations qui avaient eu lieu au mois d'octobre précédent. Nous aurons ultérieurement Toccasion de faire remarquerTanalogie frappante que présentent ces exigences du Directoire, lors des conférences de Lille, avec celles du gouvornomcnl russe, vift-à-vis de la France, en avril 1H12.
pourquoi l'on avait laissé entrevoir dans ses instructions la possibilité d abandonner le Cap aux Anglais, si le Direc • toire avait une intention si précise d'exiger la restitution complète des possessions hollandaises.
A partir de cette date, la négociation traîna forcément en longueur. L'arrivée de M. de Talleyrand au ministère (7 thermidor) fît concevoir quelques espérances qui ne se réalisèrent pas. Deux jours auparavant, Malmesbury avait remis une note constatant la fâcheuse impression produite sur sa cour par la dernière déclaration française. Il ajoutait que FEspagne et la Hollande, en autorisant la République française à traiter en leur nom, semblaient lui avoir donné le droit de modifier, avec leur consentement, les engagements partiels qu'elle avait contractés avec ces deux puissances. Or, il devait être facile, h cette époque, au gouvernement français d'obtenir ce consentement, surtout celui de la Hollande.
Ajoutons que si la négociation se trouvait ainsi arrêtée au début, et, pour ainsi dire, condamnée d*avance, ce n'était pas lu faute deHaret. Le 8 thermidor, il adressa à Barras une longue lettre confidentielle, dans laquelle il insistait énergiquement sur toutes les considérations qui auraient dû déterminer le Directoire à se relâcher d*une partie de ses exigences préalables, pour peu qu'il eût le désir d'arriver à un arrangement. Nous croyons devoir citer les principaux passages de ce document absolument inédit, qui fait lo plus grand honneur à la capadté et à la loyauté du négociateur français :
Lille, 8 thermidor an V.
La confiance dont vous m'avez donné un témoignage précieux, en décidant en ma faveur, par votre suffrage, le choix du Directoire, me fait un devoir do vous entretenir de rétat actuel des négociations. Ma gratitude doit parler avec franchise à votre loyauté.
Le gouvernement britannique refuse de consentir préalablement à la restitution totale des possessions de nos
alliés. Tout annonce qu'il est aussi décidé à refuser ce préliminaire que le Directoire h l'exiger... L'état politique des pouvoirs en France; et, je doisledire, la marche peu réfléchie que le ministre Delacroix nous avait prescrite, peuvent faire entrevoir au ministère britannique plus d'avantages que de dangers dans cette détermination. Dans cet état, il ne s'agirait plus de savoir s'il est possible de ramener ce gouvernement, mais si le Directoire prendra immédiatement l'initiative de la rupture.
Il s'efforçait de prouver que les propositions faites au début par lord Malmcsbury, laissant après elles une latitude considérable, ne préjugeaient aucunement, de la part de TAngleterre, l'intention arrêtée d'avance de n'accéder à aucun arrangement... Puis il entrait dans le vif de la question, montrait que cette sollicitude exagérée, dérisoire, pour nos alliés, leur serait plus nuisible qu'utile :
Lorsqu'aucune des propositions anglaises ne blesse nos intérêts directs et particuliers, est-il possible au gouvernement républicain de les rejeter, sans avoir au moins dit à à ses alliés ce que sa fidélité a fait pour eux, sans les inviter à s'expliquer sur les sacrifices par lesquels il pourrait leur convenir d'acheter la paix, sans leur laisser la faculté de réclamer contre notre respect môme pour leur liberté... Nous avons promis à l'Espagne de ne traiter que d'un commun accord, et de manière à ce qu'elle obtint la satisfaction qui lui était due. Eu conséquence de cet engagement, ironsnous rompre de suite sans la consulter? Celte rupture ne lui sera-t-elle pas plutôt nuisible? Est-ce ainsi que, dans son propre intérêt, nous devons interpréter l'engagement? La rupture précédente lui a valu la perte de la Trinité; aujourd'hui, ne peut-elle pas songer à Cadix, à la Havane, au Mexique et autres points menacés? Quant à la Hollande..., la précédente rupture lui a coûté les Moluques, la seconde lui coûtera très-probablement la Guyane. Peut-elle espérer que les Anglais, en augmentant leurs conquêtes, diminueront leurs prétentions? Si nos alliés sont destinés h de tels malheui^s, qu'ils ne puissent du moins s*en prendre qu'à eux!
En résumé, rAngletcrre offre de restituer toutes les propriclés IVançaises; c'est trop peu pour l'honneur national. Nous avons rempli un devoir en déclarant préalablement que nous ne pouvions Iraiter sans obtenir la restitution des propriétés de nos alliés. L'Angleterre i*épond queUe ne p*:iU adopter une base après laquelle il ne reste }dus rien à néqociir » . Devons-nous supposer que nos alliés seront aussi diflicilos que nous, et prendre sur nous, sans les consulter, de les vouer aux nouveaux malheurs que présage leur faiblesse?
Le gouvernement peut donc, donnant un grand exemple aux nations, se conformant au vœu pacifique de la France, inviter ses alliés à s'expliquer en l'ace des négociateurs, à faire dépendre ainsi d'eux-mêmes la durée des calamités de la guerre. Diaprés les circonstances qu'a fait naître la direction mal calculée qui nous a été constamment donnée dans cette négociation, si le Directoire croit devoir interrompre immédiatement les conférences, les deux parts <le Tulternative que nous nous proposions (fixer les destinées de la République ou renverser le ministère anglais >) sont également manquées. Peut-être môme aurons-nous mieux servi la haine de nos ennemis que les intérêts de nos alliés et de notre patrie.
Maret, dans cette circonstance, comptait sur Tappui du nouveau ministre des affaires étrangères; c'était bien mal connaitre M. de Talleyrand. Celui-ci, voulant avant tout rester en place, savait que la fraction du Directoire qui aspirait à renverser l'autre, et pour laquelle étaient les plus grandes chances, ne voulait pas de la paix, et il manœuvrait en conséquence. Maret, qui n'avait pas, qui n'eut jamais de ces finesses, et qui avait pris sa mission au sérieux; Maret, le protégé de Carnot et de Barthélémy, était
1. C'est identiquement la réponse que fera, quinze ans plus tard, ^ duc de Bassano, ministre des relations extérieures, à la sommation russe d'évacuer entièrement rAllemagne préalablement à toute négociation.
2. En mettant en évidence aux yeux de la nation anglaise^ fatiguée de la guerre, lobstination de Pitt à refuser des conditions raisonnables d'arrangement.
d'avance sacrifié comme eux. Cependant sa lettre du 8 thermidor produisit un certain effet : on comprit qu'il serait par trop dérisoire de ne pas faire intervenir^ au moins pour la forme, les Hollandais et les Espagnols. Mais comme on n'aspirait, en réalité, qu'à faire surgir des prétextes plausibles de rupture, on ne mit ces alliés en scène que pour leur laisser émettre, peut-être même pour leur souffler les prétentions les plus exorbitantes.
Le 15 thermidor, MM. Cabarrus et de! Campo, plénipotentiaires espagnols, arrivèrent à Lille. La négociation était alors provisoirement suspendue; mais ils maniCcstèrent en particulier des dispositions peu propres à faciliter la paix. Ils entendaient réclamer, non-seulement tout ce qui avait été pris à l'Espagne dans la présente guerre, mais ce qu'elle avait perdu antérieurement: la baie de Nootka, Gibraltar, plus la cession gratuite d'une partie de Terre- Neuve et d'autres choses encore. Les commissaires bataves Van Marsalis et Van der Goes, n'étaient pas plus raisonnables. Ils n'admettaient le sacrifice éventuel d'une partie des territoires conquis sur la Hollande qu'au moyen de dédommagements équivalents , résultant d'arrangements à prendre entre les puissances alliées. Maret et ses collègues se gardèrent bien de faire connaître au lord Malmesbury cette disposition des Hollandais à accepter des équivalents. Il n'aurait pas manqué d'en conclure que le Directoire se déciderait à faire supporter le poids de ces équivalents,soit à la République française, ce qu'il ne voudrait jamais faire, car ce serait violer la Constitution; soit à l'Espagne, qui, loin de vouloir faire quelque sacrifice à la paix, prétendait y gagner quelque chose K Maret avail donc raison d'écrire que la continuation de la guerre était inévitable si la Hollande persistait dans ses exigences.
En attendant, le temps s'écoulait sans résultat. Lord Malmesbury ne cessait de représenter que la nouvelle forme de négociation adoptée par la France était inouïe; qu'au lieu de faire des déclarations péremploires qui ne pouvaient pas
l. Dépêche du 5 fructidor y an V,
être acceptées, ou de produire isolément dos points successifs de discussion, il serait beaucoup plus convenable et plus juste que le gouvernement français remit, de son côté, un contreprojet dans lequel il exposerait franchement, comme Tavait fait l'Angleterre, l'ensemble de ses prétentions.
Mais les événements intérieurs absorbaient la principale attention du Directoire. La majorité des directeurs , qui méditait un coup d'État, subordonnait àTissue de celte entreprise le mouvement de la négociation avec l'Angleterre, et la principale instruction de ses plénipolentiaitcs à Lille, était de gagner du temps. Ceux-ci laissaient croire et croyaient eux-mêmes qu'ils seraient incessamment en mesure de continuer la négociation comme l'entendait lord Malmesbury ; ils attendaient chaque jour un contre-projet qui n'arrivait pas, et quand ce ministre accusait les lenteurs du gouvernement français, ils répondaient que le temps qui semblait perdu était peut-être le mieux employé, le Directoire étant occupé à s'étendre sur les points litigieux avec ses deux alliés, la Hollande et l'Espagne. Ce langage était sincère de la part de Maret et de ses collègues. Moins de huit jours avant le Coup d'État, M. de Talleyrand leur écrivait encore qu'il sentait comme eux la nécessité de faire fléchir l'obstination des Hollandais ; « qu'il avait témoigné son mécontentement à leurs commissaires, et les engageait à demander des pouvoirs plus étendus. » Cette lettre est du 41 fructidor!*
Le coup d'État du 18 fructidor (4 septembre) fut connu dès le lendemain par le télégraphe. Letourneur, Maret et Colchen furent immédiatement rappelés et remplacés par Bonnier et Treilhard. Lord Malmesbury fut très-affecté de ce
1. Dans les dernières conversations qui eurent Ijeu entre les négociateui^, on recherchait quelle pouvait être la cause de cette fière attitude des Hollandais. On s'accordait à l'attribuer aux manœuvres des orangUtes^ suivant lesquels la continuation de la guerre ne pouvait être qu'avantageuse pour la Hollande. « Si les Français sont vainqueurs, disaient-ils, nous obtiendrons la restitution entière des possessions dont on ne veut aujourd'hui rendre qu'une partie; si ce sont les Anglais, ils nous rendront le slathouder. » {Note de M. B.) l\ est trop évident qu'à cette époque le gouvernement F'épublicain aurait fait passer ses alliés par où il aurait voulu, et que les plénipolenliaires étaient joués par M. de Talleyrand, confident des projets de la majorité du Directoire.
changement^ et considéra dès lors le succès de la négociation comme tout à fait compromis. Ce pressentiment ne tarda pas à se vérifier. Dès le 14 septembre, la nouvelle légation demanda à lord Malmesbury s'il avait des pouvoirs suffisants pour consentir à traiter sur la base des lois et des engagements qui liaient la République, c'est-à-dire à consentir à la restitution de toutes les possessions conquises sur la France et ses deux alliés. Une démarche ainsi posée était contraire à toutes les règles et à tous les usages. Lord Malmesbury répondait que ses pouvoii*3, déjà connus et agrées par le Directoire lui-même, étaient conçus dans la forme la plus ample; qu'exiger de lui, comme préliminaire de toute négociation, qu'il déclarât jusqu'à quel degré de concessions il pouvait aller, ce n'était pas l'interroger sur ses pleins pouvoirs, mais sur la \iature même de ses instructions... L'un des ministres français faisait observer qu'être investi de pouvoirs suffisants pour consentir à telle ou telle concession n'emportait pas l'obligation do faire usage de toute l'étendue de ces pouvoirs: distinction vraie pour l'homme qui a seul connaissance de la latitude qui lui est accordée, fausse, si on l'oblige à révéler le secret de cette latitude. Pour en finir, les plénipotentiaires français notifièrent à lord Malmesbury que, puisqu'il n'avait pas les pouvoirs nécessaires, il était requis de partir dans les vingt-quatre heures pour aller les chercher. Quant à eux, ils restaient à Lille, le mode adopté par le gouvernement français n'ayant pour objet que d'activer la négociation et d'en faciliter le succès (!). Quelques notes furent encore échangées entre Lille et Londres, mais sans utilité. La dernière, de lord Malmesbury, en date du 5 octobre, portait que, quant à la continuation de la négociation, l'Angleterre s'en tenait aux propositions franches et claires qu'elle avait faites; et que, relativement au lieu où elle pourrait être reprise, Sa Majesté Britannique ne pouvait permettre davantage de traiter sur le territoire de l'ennemi, sans avoir l'assurance que l'on respecterait à l'avenir, dans la personne d'un plénipotentiaire, les usages observés par toutes les nations civilisées envers les ministres publics, et particulièrement envers ceux qui sont chargés de travailler au rétablissement de la paix.
La conduite du gouvernement français méritait ce reproche. Les conférences do Lille avaient fini sous la direc-
tioQ de M. de Talleyrand; si donc les formes habituelles furent violées en cette occasion, ce n'était point par ignorance, mais par calcul. On a pu douter que rAnglelerrc voulût sincèrement la paix, mais il est manifeste qu'au dernier moment la paix ne convenait plus à la majorité du Directoire, aux hommes de fructidor. Se méÛant,à tort ou à raison, des vues ultérieures du gouvernement anglais, ils jugèrent que mieux valait combattre ouvertement que de faire tomber, au milieu d'une telle crise, les barrières qui séparaient les deux pays, et de donner à la politique anglaise plus de facilités pour renouer ses trames rompues, et remettre en question ce qui venait d'ôlre décidé ^ Dans ce système, comme il importait au Directoire fructidoricn de faire illusion en France à l'opinion du plus grand nombre et de persuader que si Icfe négociations avaient été infructueuses, ce n'était point par sa faute, il dut de préférence élever des contestations sur la question des pouvoii's, afin de faire supposer que le ministère anglais n'avait pas voulu même permettre à la négociation de prendre un libre cours.
Opinion do Napoléon, de Marot et de Bignon sur ces négociations.
Après avoir exposé les négociations de Lille, M. Bignon s'efforce de résoudre, en concluant, les deux questions qui se présentent naturellement à l'esprit du lecteur. Ées dispositions du gouvernement anglais étaient-elles alors réellement pacifiques? Et si elles Tétaient, que faut-il penser de la conduite du Directoire?
Les intentions de l'Angleterre étaient-elles pacifiques? M. Pitt a, plus tard, formellement déclaré qu'il n'avait alors
1. Celte considération a pu exercer une certaine influence sur les déterminations du Directoire épuré ^ mais il avait d'autres motifs que nous indiquerons tout à l'heure.
simulé le désir de Ja paix que pour calmer Timpalience do la nalion anglaise, et assurer le succès des mesures financières du gouvernement. Par cet étrange aveu, ce ministre se calomniait lui-même*. La justice nous fait un devoir de reconnaître qu'à Lille, lord Malmesbury avait montré une disposition franche à chercher les moyens de conciliation et à écarter les difficultés. 11 est bien peu vraisemblable que ce ministre, après avoir parcouru une longue carrière qui n'était pas sans illustration, se fût prêté à une de ces démonstrations vaines, auxquelles on emploie d'ordinaire des hommes nouveaux et sans consistance. Toutefois, il est incontestable que l'Angleterre n'eût pas fait alors la paix sans qu'il en eût coûté de grands sacrifices, surtout à la Hollande. La France, victorieuse sur le continent, n'ayant plus qu'un seul ennemi, devait-elle se croire obligée d'acheter la paix par une spoliation considérable de ses alliés? Cependant l'empereur Napoléon, dans ses Mémoires, a accusé le Directoire d'esprit de vertige pour n'avoir pas conclu la paix à Lille, à quelque prix que ce fût, « Le cabinet de Saint-James, dit-il, qui avait été au moment de signer la paix avec le Directoire, gouvernement faible et débonnaire, se refusa constamment à toutes les ouvertures de Napoléon, parce que son gouvernement était fort et héréditaire. » Je suis porté à croire que le Directoire a pu désirer la paix comme moyen d'action sur la France avant le 18 fructidor, mais rien ne prouve qu'après cet événement il l'ait voulue encore avec sincérité. Le gouvernement qui venait de frapper un tel coup avait cessé d'être très-débonnaire *, mais si l'Angleterre se déterminait à conclure la paix avec lui, seulement parce qu'elle le considérait comme « débonnaire et faible, » la durée de la paix eût donc dépendu de la durée de sa faiblesse ? Qui doute qu'après, comme avant la paix, l'Angleterre n'eût mis tous ses soins à semer des divisions dans l'intérieur et à aiguiser les armes de tous les partis? La vraie question, pour le Directoire, était de juger quelle situation était à cette époque la moins dangereuse pour l'affermissement du gouvernement républicain, de l'Angleterre amie ou do l'Angleterre ennemie. Napoléon, consul,
1. Pitt a dit textuoUemcnt qu'il avait tremblé que ses propositions ne fussent acceptées. C'était reconnaître implicitement qu'il se serait trouvé dans Timpossibilité de ne pas faire la paix.
s*esl senli assez fort pour supporter une telle réconciliatioD. Aussi alors, elle n'en voulait pas; elle ne s*y résolut un idoment (|ue sous Tempire d'une nécessité absolue. Je ne sais trop si ce môme passaf^e des Mémoires de Sainte-HélèDC qui accuse le Directoire, ne renferme pas en môme temps sa justification.
Nous avons dû reproduire cette conclusion ; mais il convient d'ajouter que, sur ce dernier point, elle n'était pas définitive dans la pensée de Fauteur. Plusieurs notes de sa main prouvent qu'il se proposait de la modifier, d'après les communications ultérieures du duc de Rassano. Celui-ci a toujours soutenu que le gouvernement anglais, sur lequel les exploits de Bonaparte en Italie avaient produit une profonde impression, était sincèrement disposé à traiter, en juillet 17^.17, à condition qu'on lui laissât Ceylan et le Cap, anciennes possessions hollandaises qu'on ne pouvait guère espérer de lui reprendre, et qu'il a fini par garder. Cette bonne volonté du cabinet de Londres était parfaitement connue de Bonaparte, pendant qu'il traitait de son côté de la paix définitive avec J'Autriclio.
Ce fut à cette époque, nous l'avons déjà dit, que Bonaparte eut pour la première fois avec Maret des relations suivies. Les plénipotentiaires d'Udine et de Lille correspondaient ensemble par l'intermédiaire de (^larke, et se tenaient respectivement au courant de la marche des deux négociations. Ces rapports auraient, selon toute apparence, exercé une influence décisive sur les événements, si le Directoire avait donné des instructions convenables aux plénipotenliaircîs chargés do traiter avec l'Angleterre, et mis en nu'^im» temps un terme aux hésitations calculées de l'Autriche en prenant des mesures vigoureuses àParis, mais seul(Mnent contre les royalistes exaltés. Le coup «ri^ltat de fructidor, par sa violence, qui dépassa de
beaucoup les conseils et les prévisions de Bonaparte, renversa la grande combinaison des négociations de Lille et de Campo-Formio. Aussi quand Bonaparte, pour sauver au moins quelque chose du naufrage, conclut d'autorité la paix autrichienne, il allégua comme un des principaux motifs de sa conduite, la rupture des négociations de Lille^
Mais un tel arrangement ne pouvait plus être qu'une trêve, du moment où nous restions en guerre contre l'Angleterre. Haret a donc eu raison de dire que « le fruit de la conquête de l'Italie fut perdu par la rupture des négociations de Lille. »
Disgriico (lo Marct. — Ses premières entrevues avec ]^>napartc. - Après le 4 8 brumaire, il est nommé secrétaire des Consuls, puis secrétaire d'État.
La nouvelle du coup d'État du 18 fructidor et l'ordre du rappel des plénipotentiaires arrivèrent ensemble à Lille par le télégraphe, dans la matinée du 19. Haret et ses collègues partirent immédiatement, et, dès le lendemain 6 septembre, ils rendirent
1. Lettre du 10 octobre, au Directoire. Nous avons présenté ailleurs CCS faits sous leur véritable jour, avec de plus grands détails. Il nous suffira de rappeler ici que, dès la fin de juin, le coup d'État avait été combiné par la majorité du Directoire, avec Hoche, nommé ministre de la guerre à cet effet; qu'il fut ajourné par suite de la dénonciation d'un mouvement de troupes incomtitutiujmcl, mouvement qui avait été fait le 8 juillet; et que la première et seule lettre dans laquelle Bonaparte ait conseillé des violences contre quelques députés et quelques journaux, est postérieure de dix jours à cette date (18 juillet). Si Bonaparte eut le tort de se faire l'auxiliaire de cette mesure, du moins il n'en fut pas le premier instigateur.
s*est senli assez fort pour supporter une telle réconciliation. Aussi alors, elle n'en voulait pas; elle ne s'y résolut un moment que sous Tempire d'une nécessité absolue. Je ne sais trop si ce môme passage des Mémoires de Sainte-Hélène qui accuse le Directoire, ne renferme pas en môme temps sa justification.
Nous avons dû reproduire cette conclusion ; mais il convient d'ajouter que, sur ce dernier point, elle n'était pas définitive dans la pensée de l'auteur. Plusieurs notes de sa main prouvent qu'il se proposait de la modifier, d'après les communications ultérieures du duc de Bassano. Celui-ci a toujours soutenu que le gouvernement anglais, sur lequel les exploits de Bonaparte en Italie avaient produit une profonde impression, était sincèrement disposé à traiter, en juillet 1797, à condition qu'on lui laissât Ceylan et le Cap, anciennes possessions hollandaises qu'on ne pouvait guère espérer de lui reprendre, et qu'il a fini par garder. Cette bonne volonté du cabinet de Londres était parfaitement connue de Bonaparte, pendant qu'il traitait de son côté de la paix définitive avec l'Autriche.
Ce fut à cette époque, nous l'avons déjà dit, que Bonaparte eut pour la première fois avec Maret des relations suivies. Les plénipotentiaires d'Udine et de Lille correspondaient ensemble par l'intermédiaire de Clarke, et se tenaient respectivement au courant de la marche des deux négociations. Ces rapports auraient, selon toute apparence, exercé une influence décisive sur les événements, si le Directoire avait donné des instructions convenables aux plénipotentiaires chargés de traiter avec l'Angleterre, et mis en même temps un terme aux hésitations calculées de l'Autriche en prenant des mesuresvigoureusesàParis, mais seulement contre les royalistes exaltés. Le coup d'État de fructidor, par sa violence, qui dépassa de
MARBT, DUC DE BAS8ÂN0. 211
beaucoup les conseils et les prévisions de Bonaparte, renversa la grande combinaison des négociations de Lille et de Campo-Formio. Aussi quand Bonaparte, pour sauver au moins quelque chose du naufrage, conclut d'autorité la paix autrichienne, il allégua comme un des principaux motifs de sa conduite, la rupture des négociations de Lille^
Mais un tel arrangement ne pouvait plus être qu'une trêve, du moment où nous restions en guerre contre l'Angleterre. Maret a donc eu raison de dire que « le fruit de la conquête de l'Italie fut perdu par la rupture des négociations de Lille. »
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J)isflrrâco tlo Maret. — Sos premières entrevues avec Bonaparte. - Après le 4 8 brumaire, il est nommé secrétaire des Consuls, puis secrétaire d'état.
La nouvelle du coup d'État du 18 fructidor et l'ordre du rappel des plénipotentiaires arrivèrent ensemble à Lille par le télégraphe, dans la matinée du 19. Maret et ses collègues partirent immédiatement, et, dès le lendemain 6 septembre, ils rendirent
1. Lettre du 10 octobre, au Directoire. Nous avons présenté ailleurs ces faits sous leur véritable jour, avec de plus grands détails. Il nous suffira de rappeler ici que, dès la fin de juin, le coup d*État avait été combiné par la majorité du Directoire, avec Iloche, nommé ministre de la guerre à cet effet; qu'il fut ajourné par suite de la dénonciation d'un mouvement de troupes mconstitutionnelf mouvement qui avait été fait le 8 juillet; et que la première et seule lettre dans laquelle Bonaparte ait conseillé des violences contre quelques députés et quelques journaux, est postérieure de dix jours à cette date (18 juillet). Si Bonaparte eut In tort de se faire l'auxiliaire de cette mesure, du moins il n'en fut pas le premier instigateur.
compte au Directoire des dernières circonstances de leur mission, et des dépenses de toute nature faites par la légation depuis Touverture des conférences. D'après une note du duc de Bassano, que nous avons sous les yeux, le total de ces dépenses s'élevait à 55,075 fr. Les plénipotentiaires en avaient reçu 16,000 au départ, et ensuite 18,000; ils étaient en avance du reste. On les avait évidemment oubliés dans les dernières semaines qui précédèrent le coup d'État. Pendant toute la durée de leur séjour à Lille, ils dînaient ensemble à six francs par tète. Jamais on n'avait vu, toute proportion gardée, pareille frugalité diplomatique depuis l'exemple fameux des plénipotentiaires hollandais à Munster, mangeant républicainement leur fromage national dans l'intervalle des conférences. Vingt ans plus tard, sous le gouvernement de la Restauration, le duc de Richelieu reçut 600,000 fr. en partant pour le congrès d'Aix-la-Chapelle, et on ne lui demanda pas de compte au retour.
La proscription de Carnot et de Barthélémy, ses protecteurs déclarés, et le rétablissement de la dictature révolutionnaire, rejetaient le négociateur de Lille en pleine disgrâce. 11 ne fit rien pour en sortir, étant plutôt fier qu'humilié d'être tenu pour suspect par un tel gouvernement.
Dans l'espace de temps compris entre le retour d'Italie et le départ pour l'Egypte, Bonaparte ne vit Maret que rarement. Mais les correspondances de Lille avaient suffi pour lui révéler les aptitudes et la loyauté du jeune négociateur, et Von peut dire que, dès cette époque, il le tenait en réserve pour l'avenir. Il voyait en lui un de ces hommes dont les facultés ne pourraient trouver leur application utile que sous un gouvernement stable et fortement organisé.
L'établissement de ce régime réparateur devait se faire attendre encore plus de deux ans.
Pcndaat cet intervalle, que tant do calamités firent paraître si long; Marct, d*autant plus suspect aux hommes de Fructidor qu'il avait le droit de se plaindre d'eux, s'appliqua d'abord à détourner leurs soupçons, en affectant de s'ab sorber dans des travaux purement littéraires. II lut dans différents salons les trois pièces de théâtre qu'il avait composées à Kuffstein. Il mit même à profit ses anciennes relations dans le monde dramatique pour faire recevoir au Théâtre-Français sa comédie de Vlnfaillible, et fit ostensiblementdes démarches actives pour en hâter les répétitions. Néanmoins des renseignements particuliers lui donnèrent k penser qu'il y aurait inconvénient pour lui à prolonger plus longtemps son séjour à Paris. 11 se retira donc à la campagne; il y était encore, quand le général Bonaparte revint d'Egypte.
Maret ne retourna à Paris que peu de jours avant le IS brumaire. Il ne fut initié à ce qui se préparait qu'au moment même de l'exécution. Il n'assista à aucune conférence; aucun rôle particulier ne lui fut assigné ; mais ses amis ne pouvaient lui dissimuler plus longtemps ce qui n'était un secret que pour le Directoire. Le 19 brumaire, sans avoir fait aucune démarche, sans avoir même approché du général Bonaparte depuis son retour d'Egypte, Marct fut nommé secrétaire général des Consuls. (Notes de Maret).
Marct n'a donc pas tenu la plume, comme on Fa prétendu, dans les conférences préparatoires du coup d*État de brumaire, et n'a pas concouru à son exécution ; mais il en avait eu connaissance, et le considérait comme indispensable. Après huit ans d'essais désastreux, on en était encore à chercher une garantie des réformes sociales de la Constituante. Maret fut de ceux qui pensèrent que, dans la situation présente des esprits, cette garantie ne pouvait résulter que d'un nouveau pacte constitutionnel, fortifiant les prérogatives du pouvoir exécutif. A tort ou h raison, cette manière de voir était celle du plus grand nombre, puisque la Constitution de l'an VHÏ fut approuvée par plus de trois millions de suffrages, tan-
dis que la précédente n'en avait obtenu qu'un peu plus d'un million.
L'emploi de secrétaire général des Consuls, dévolu à Maret dès le 19 brumaire, ne tarda pas à subir une modification purement nominale. On avait d'abord nommé secrétaire adjoint Lagarde, homme laborieux et adroit. Secrétaire du Directoire dès l'origine, il avait réussi à conserver sa place tant que cette forme de gouvernement avait duré ; dans la dernière crise, il avait eu encore l'habileté de se mettre en temps utile du côté des vainqueurs. Un homme si fidèle au poste méritait des égards; comme le titre de secrétaire adjoint semblait impliquer une déchéance, on lui donna, le 6 nivôse» celui de secrétaire des Consuls, qu'avait eu d'abord Haret. Mais celui-ci gagna bien plus qu'il ne perdit à ce changement. Toutes les attributions essentielles de l'ancien secrétariat du Directoire lui furent réservées avec le titre de secrétaire d'État. On comprend que le privilège du travail direct avec Bonaparte, attribué à Maret, faisait du secrétariat des Consuls une vraie sinécure. Aussi, il fut supprimé, moins de deux ans après, comme un rouage inutile, et son titulaire indemnisé par une préfecture.
Suivant M. Thiers, Maret apporta dans l'exercice de ses fonctions quelques-unes des qualités dont firent preuve d'autres fonctionnaires pareillement honorés de la confiance du chef du gouvernement. Et parmi ces capacités supérieures, l'illustre historien cite le général Clarke * ! A cette appréciation plus que sévère, nous opposerons celle de deux écrivains qui avaient vu de près les hommes et les choses du temps. « Le
1. M. Thiers est mort pendant l'impression de cet ouvrage. Mais ses écrits restent, et nous avons dû démontrer par des documents et des faits irrécusables que ses appréciations ne sont rien moins qu'impartiales, quand il sagit d'hommes contre lesquels il croyait
poste important de secrétaire d'État, a écrit Jomini, servait en quelque sorte de centre à toutes les branches du gouvernement. Il fut donné àMaret, qui réunissait les talents d'un homme d'État aux connaissances de la diplomatie, et qui avait traversé sans tache la Révolution. » Le témoignage de Bignon n'est pas moins favorable.
A côté des miqistrcs se trouvait un personnage qui, sans en avoir d'abord le titre, en avait du moins l'influence; c'était un secrétaire d'Ëlat, M. Maret, depuis duc de Bassano. Souvent ce secrétaire, devenu ministre secrétaire d'État, conlrc-signa des actes qui, suivant les règles d'une responsabilité ministérielle bien entendue, auraient dû avoir la garantie des chefs des déparlements auxquels ils se rapport taient. Placé fréquemment entre le premier Consul ou l'Empereur et les ministres à portefeuille, il lui fallait un grand fonds de modération et de réserve pour se faire pardonner par ceux-ci quelques empiétements presque forcés sur leurs attributions. Ce poste exigeait en môme temps beaucoup de flexibilité dans l'esprit, des connaissances trèsvariées cl une grande facilité de travail. Depuis le premier jour du Consulat jusqu'au dernier de l'Empire, le dévouement Tut sans bornes d'un cété, comme la confiance de l'autre. (Uist. de France, î, l).)
Maroty secrétaire d*Ktat. — Caraotèro véritable do ses rapport*) avec
le chef du gouvcmonioiit.
Nous arrivons i l'époque où l'histoire de Maret semble se confondre avec celle du Consulat et du premier Empire. Ici, la modestie, l'abnégation du secrétaire
avoir des griets personnels, comme le duc de Bassano et lemarécbal Soult.
d'État vont rendre notre tâche difficile. Une modestie excessive est rarement le défaut dominant des hommes politiques. Ils ne sont que trop portés à exagérer leur importance personnelle, à n'approuver que ce qu'ils ont fait, à remanier l'histoire pour s'attribuer le beau rôle partout où ils ont passé. Parmi les personnages de l'Empire, le duc de Raguse est le type le plus complet de ce genre d'infatuation. Alors que tant d'autres se consolaient par de telles hyperboles, des disgrâces de l'âge et de la fortune, le duc de Bassano,au contraire, parait avoir voulu conserver jusque devant la postérité l'attitude réservée, impénétrable d'un ancien secrétaire d'État. Le motif de cet effacement calculé se devine aisément, et fait honneur au caractère du ministre. Courtisan dévoué du malheur, il n'a voulu établir à son profit aucune distinction entre les actes auxquels il avait attaché son nom. Il s'est sacrifié autant qu'il l'a pu à la mémoire du grand homme qu'il avait servi, dissimulant son individualité avec le même soin jaloux que d'autres mettaient à faire ressortir la leur; s'abstenant de revendiquer le mérite du bien qu'il avait provoqué ; acceptant la responsabilité de mesures qu'il avait secrètement combattues. C'est ce qu'il a lui môme indiqué dans les lignes suivantes :
On a prétendu que rEmpereur Irouvail toujours dans son ministre un admirateur enthousiaste, un instrument docile, et rarement un conseiller indifférent à la crainte de déplaire. Les ennemis de Maret ont propagé cette accusation et avancé que Napoléon se plaignait de son zèle malencontreux K Mais personne n'a pu se flatter, si ce n'est Maret
1. Cette calomnie a été souvent répétée d'après les Mémoires si suspects de Bourricnne. On y accusait aussi Maret d'avoir trempé dans ladis^rAcede cet homme, qui n'eut jamais de pire ennemi que luimême, u M. de Mencval, secrétaire particulier de Joseph Bona-
lui-mômc, d'avoir connu les secrets intimes du cabinet impérial. F'ersonne n'ignore que, par sa position particulière, le duc de Bassano était obligé de paraître ne pas désapprouver au dehors les projets qu'il pouvait avoir le plus vivement combattus dans le secret de ses discussions avec l'Empereur.
Par une contradiction singulière, les mêmes hommes qui reprochaient à Maret une complaisance servile, ajoutaient qu'il avait fréquemment à essuyer des boutades désagréables et humiliantes, tout comme s'il eût osé résister. Voici, sur ce sujet délicat, les explications fournies par Maret lui-même.
Les rapports de tous les instants avec l'Empereur n'avaient aucun témoin : aucun ministre, aucun secrétaire n'y est jamais intervenu. De qui donc à-t-on appris que M. Maret ne combattait jamais les caprices d'un maître? Les Mémoires dictés par Napoléon à Sainte-Hélène ont fait connaître que, dans plusieurs circonstances fort graves, le ministre avait résisté.
Napoléon lui avait dit, dès les premiers temps de sa puissance : *iJe suis un homme à qui Von peut tout dire; » et en effet, son ministre lui disait tout, mais avec les formes qui convenaient pour ne pas rendre la vérité odieuse. De qui a-t-on appris ces scènes « vives et désagréables » qui n'existèrent jamais ? Ce qui est vrai, au contraire, et ce qui fut souvent remarqué, c'est que l'Empereur traitait toujours son ministre avec bienveillance, et que celui-ci se rendait avec une confiance et une sérénité joyeuse aux ordres, qui, à tous les moments du jour et de la nuit l'appelaient auprès de l'Empereur.
On a souvent parlé aussi d'un répertoire secret tenu
parte, fut donné par lui au Premier Consul, dont il devint le secrétaire confidentiel à la place de Uourriennc. Depuis, TEmpereur reçut dclii main de Maret presque tous les secrétaires; mais les détails du travail confidentiel du cabinet furent toujours étrantrors au secrétaire d'Élat. » {Note de Mnret.)
218 MARBT, DUC DE BASBANO.
par Maret, et contenant des notes sur tous les hommes que la Révolution avait tirés de Tobscurité.
Ce registre, dit Maret, u'a jamais existé... Par ses anciennes relations, le secrétaire d*État avait appris à connaître les hommes qui avaient marqué dans les affaires. Ce registre vivant rendait le registre secret inutile. Consulté sur bien des choix, le secrétaire d*État arendu de nombreux services, et n'a pas toujours trouvé des ingrats... L'on convient généralement qu'il ne nuisit jamais à personne, et qu'aucune prévention ne le portait à induire en erreur le chef du gouvernement.
Une anecdote contemporaine du Consulat prouve que le secrétaire d'État conservait la mémoire des services rendus à une autre époque, et ne craignait pas d'en témoigner hautement sa reconnaissance, même à ceux qui désapprouvaient les changements accomplis ou en voie de s'accomplir. A l'époque où Carnot quitta brusquement le ministère de la guerre, Maret joignit à l'avis officiel que sa démission était acceptée, le billet suivant que l'histoire a justement recueilli.
« J'ai l'honneur, mon cher compatriote, de vous envoyer officiellement une lettre que vous recevrez avec joie. Il n'est point en moi d'éprouver ce sentiment. Les fonctions de votre place me rapprochaient souvent de vous ; l'obsession de mes devoirs me laissera peu de moments à donner à l'amitié ; mais, si je suis privé du plaisir de vous voir autant que je le désirerais, je n'oublierai pas pour cela tant de témoignages de bienveillance que j'ai reçus de vous ^
C'est encore aux notes de Maret que nous empruntons quelques détails propres h faire comprendre l'importance des fonctions qu'il remplit pendant les