‹ Maret, duc de BassanoChapitre 22 sur 60 · Thibaudeau, II · texte numérisé non relu

Thibaudeau, II

dix premières années de ce siècle. Bien qu'il n'ait reçu officiellement le titre de ministre qu'en 1804, elles constituaient en fait, dès le principe, un vrai « ministère centrai, » auquel venaient aboutir et d'oii se distribuaient toutes les affaires des différents départements^

Selon Tordre qui fut établi dès le Consulat, les ministres présentaient, chaque semaine, dans le conseij, leurs rapports sur les affaires, et remettaient leurs portefeuilles au secrétaire d'État, qui, après en avoir pris connaissance, en rendait un compte verbal dans le travail de la signature, qu'il faisait seul avec Bonaparte.

La rédaction de ces analyses quotidiennes était alors la partie la plus importante des fonctions de Maret. Il avait été préparé à cette tâche par ses premiers travaux pour l'Académie de Dijon, par ceux du Bulletin, par l'office de secrétaire qu'il avait rempli près de Mirabeau. Tous les contemporains sont d'accord sur la façon supérieure dont il s'acquittait de cet immense travail, qui embrassait tous les objets de gouvernement. Nous pouvons citer à ce sujet le témoignage du duc de Rovigo, peu suspect de partialité à l'égard de Maret. « L'Empereur le chargeait, sans parvenir à le surcharger. Rien ne restait en souffrance ; il distinguait ce qui était urgent, pressé et ce qui pouvait attendre ; le tout était fait avec ordre et à point nommé, n

A moins de circonstances extraordinaires, le travail de signature était présenté par le secrétaire d'État, vers quatre heures après midi. Les minutes de tous les décrets res-

1. On trouvera, à la fin de ce volume, une note curieuse et importante dictée par Bonaparte sur les ofQces qu'il jugeait convenable, dès le principe, d'attribuer au secrétaire d*État. L'un de ces offices, la garde du sceau de TÉtat, était un témoignage de haute confiance, et relevait singulièrement la position de Maret. l' n'était

laient entre ses mains, et l'exécution s*opérait sur les expéditions que les ministres recevaient de lui. Il assistait à tous les conseils, soit d'administration, soit privés, soit extraordinaires, où se traitaient les grandes affaires de l'État, et se trouvait ainsi l'intermédiaire entre le gouvernement, et tous les ministères. Ces attributions orficiellcs n'étaient pas les seules dont il fût investi; il en recevait de non moins étendues de l'entière confiance de Bonaparte.

Mesures auxquelles coopéra plus particulièrement Maret pondant le Consulat. — Le Moniteur devenu journal officiel. — Journal de Paris.

— Constitution batave. — Sénatus- Consultes de 4802 et 480i.

— KéHcxion de Maret.

Nous allons maintenant indiquer, par ordre de dates, certaines mesures, dans lesquelles rinfluence de Maret se révèle plus particulièrement pendant le Consulat.

La première concerne le Moniteur , auquel le décret du 1" nivôse an VIIÏ conféra l'attache officielle. Cet acte du nouveau gouvernement achevait de réaliser la pensée intime du fondateur de ce journal, de Panckoucke 1", qui ne vécut pas assez 'pour jouir de son triomphe. « Placée sous la haute surveillance de Maret, cette feuille fut chaque jour divisée en deux parties. La première, intitulée : Actes du gouvernement^ était officielle; son contenu émanait directement du cabinet consulaire et ensuite impérial. Tous les soirs, les épreuves des articles politiques, des

donc pas seulement un nidede camp de plume, comme l'a prétondu Capetigue. On pourrait justement apiiliquer à cot écrivain aussi médiocre que fécond, répigramnie fameuse de Voltaire contre cet abbé de plume d'oie qui « compilait, compilait, compilait ! »

MARBT, DUC DE BASSANO. 2il

nouvelles du dedans et du dehors, étaient soumises à la révision du secrétaire d'État... Du reste, nulle subvention, nulle indemnité ; 200 exemplaires au plus, étaient envoyés, aux frais du gouvernement, aux ministres, aux préfets, etc.» (Hatin, V, 121.). A cette époque, il est vrai, les frais dq journal étaient bien moindres, le prix en était plus élevé, la concurrence à peu près nulle. Enfin, pour d'excellentes raisons, le compte rendu des débats législatifs n'entraînait pas de grosses dépenses depuis le 18 brumaire. Cette faveur accordée au Moniteur était la rémunération des services que ce journal avait rendus en se constituant, avec une audace d'initiative qui ne lui était pas ordinaire, l'organe officieux des partisans de Bonaparte dans les derniers mois de 1799. On sait que celui-ci, pendant toute la durée de son règne, fut un des collaborateurs les plus actifs du journal officiel. Plusieurs des lettres adressées à Marct contiennent des indications de faits à reproduire ou à passer sous silence, de sujets à traiter, parfois des canevas d'articles. En les comparant à la rédaction définitive, on remarque souvent, dans la forme, des adoucissements dont le mérite revient au secrétaire d'État^

Bonaparte avait sur le journalisme des idées peu conformes aux tendances actuelles, mais qui n'en sont pas moins intéressantes à connaître. Estimant que <« le bavardage des journaux, s'il a ses dangers, peut aussi avoir ses avantages, » il avait conçu de trèsbonne heure la pensée de mettre la propriété des principaux organes de publicité n dans les mains d'hommes d'esprit attachés au gouvernement. » Par

1. 11 eut aussi une part importante à ia fortune de plusieurs de ses anciens collaborateurs. Trouvé fut membre du Tribunal, et ensuite préfet ; David, consul général en Bosnie; Jourdan, directeur général des contributions. L'un des plus jeunes, Sauvo, dirigeait encore le Moniteur en 1830.

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application de ce système, dès la première année du Consulat, il conseillait à Maret, et lui facilitait les moyens d'acheter la moitié du Journal de Paris j auquel Rœderer, propriétaire de l'autre moitié et rédacteur principal, avait su donner une grande importance sous le Directoire. Quoiqu'on puisse penser de l'attitude de Rœderer dans la journée du 10 août, il n'en est pas moins certain que, pendant tout le cours de la Révolution, il avait plus d'une fois risqué sa fortune et sa vie pour dire des vérités aux démagogues. Partisan de la liberté de la presse, mais convaincu qu'en 1799 le premier besoin était celui d'un pouvoir fort, il avait rendu, lors du 18 brumaire, des services qui ne permettaient ni de douter de lui, ni de laisser son dévouement inutile. Toutefois, Bonaparte se méfiait un peu du tempérament métaphysicien de cet auxiliaire. Jugeant que la situation intérieure et exté* rieure exigeait qu'on le secondât sans le contredire jusqu'à nouvel ordre (un nouvel ordre qu'on risquait d'attendre longtemps), il avait pris ses précautions à l'égard de Rœderer, en lui adjoignant comme copropriétaire et surveillant au Journal de Paris le secrétaire d'État, dont la liaison avec Rœderer remontait au temps de la Constituante. Un prospectus nouveau du 1*' vendémiaire an IX, annonça que : « Les citoyens Maret et Rœderer^ propriétaires du Journal de Paris, répondaient de ses principes et de sa décence au gouvernement et au public. » Cette inauguration d un organe officieux avait au moins le mérite de la franchise. Mais l'insertion de quelques articles, regardés en haut lieu comme inconsidérés, ne tarda pas à dégoûter de cette combinaison. Au bout de trois mois, V explosion, suivant l'expression de Maret, fut déterminée par la reproduction effectivement peu réfléchie d'une correspondance étrangère, contenant le récit d'une entrevue du premier Consul avec quelques

ecclésiastiques du diocèse de Paris, à propos de la grande affaire alors pendante, la réconciliation avec Rome. Ce récit attribuait à l'entretien un caractère solennel qu'il n'avait point eu, à Bonaparte des paroles qu'il n'avait pas ou ne voulait pas avoir prononcées. Sa reproduction dans un journal publié sous la garantie du secrétaire d'État semblait engager le gouvernement, et pouvait lui créer des embarras dans la négociation définitive avec Rome. Aussi l'irritation de Bonaparte fut extrême : Maret dut écrire immédiatement à Rœderer h que le premier Consul » exigeait que le nom du secrétaire d'État fût retiré de l'annonce du journal, et qu'il d^s^raiV qu'un second article fit sentir que le précédent n'avait été inséré sans réflexions, que parce qu'on avait lieu de croire que l'énoncé du fait suffirait pour en montrer l'absurdité. » Rœderer obéit, et bientôt après, par suite de considérations analogues, son propre nom disparut aussi de l'annonce. Cette docilité n'empêcha pas Bonaparte de lui attribuer un peu plus tard une honorable sinécure au Sénat, en remplacement de la position active de conseiller d'État, dont Rœderer n'était nullement fatigué. Il dit au premier Consul lui-même à cette occasion : « Vous m'avez envoyé ad patres. » Maret et lui conservèrent néanmoins leurs parts de propriété dans le Journal de Paris îxxsqu* en février 1811. Ils en furent dépouillés à cette époque, ainsi que leurs copropriétaires, par une décision arbitraire, qui sûrement ne fut ni conseillée, ni approuvée par Maret.

On doit attribuer en partie au secrétaire d'État le mérite des aspirations libérales dont on retrouve quelques traces dans les constitutions qu'il rédigea, à différentes époques, pour les peuples soumis à l'influence française. La première par ordre de dates est celle qui fut donnée à la république b^tave (1801), pour remplacer l'ancienne organisation directoriale,

condamnée par Texpérience. Dans cette nouvelle constitution, le pouvoir législatif était exercé par trentecinq députés; le pouvoir exécutif, par une régence d'État composée de douze membres. Cette forme de gouvernement était plus conforme aux mœurs des populations bataves. On s'était abstenu de toute imitation servile des nouvelles institutions françaises; mais on avait reproduit avec raison la plupart des mesures réparatrices adoptées chez nous après le 18 brumaire. La confiscation était abolie, les séquestres levés, les listes d'émigration soumises à un nouvel examen.

Le projet d'une constitution italienne (1801-1802) attribué, par quelques historiens, à M. de Talleyrand, était également l'œuvre de Maret. La tâche du ministre des relations extérieures, dans cette circonstance, se réduisit à proposer aux membres de la Consulte réunis à Lyon, l'acceptation du projet tout préparé que lui avait remis le premier Consul. Mieux appropriée que les précédentes à la situation du pays, cette nouvelle constitution offrait une organisation ingénieuse, dont on eût pu espérer de bons résultats, si les entreprises incessantes de l'Angleterre et des puissances qu'elles soudoyait n'eussent constamment paralysé, là comme dans tous les pays associés aux destinées de la France, le développement des institutions intérieures. Le caractère neuf et original du corps établi sous le nom de Censure; la division des collèges, organes de la souveraineté publique, en collèges des propriétaires, des commerçants et des savants, étaientdesinnovationssincèrementlibc^ales^ Elles ont obtenu le suffrage de l'historien Botta, peu

1. A l'époque de la transformation de la République italienne en monarchie (1801), aucun changement ne lut fait à ce système électoral. Il a subsisté jusqu'à la chute de l'Empire et du royaume d'Italie.

suspect de partialité pour tout ce qui venait des Français. C'était une idée vraiment libérale que celle d'adjoindre aux deux collèges censitaires ce troisième collège des Dotti^ exempt de l'obligation d'impôt, et composé de deux cents citoyens choisis parmi les hommes les plus distingués dans tous les genres de sciences et d'arts. Ce n'est pas sans étonnement qu'on retrouve, dans une constitution octroyée par le premier Consul, ce principe de l'adjonction des capacités, dont l'écartement opiniâtre devait être, un demisiècle plus tard, l'une des plus grandes fautes de la monarchie constitutionnelle de 1830.

L'honneur de la loi d'amnistie revient tout entier à Bonaparte. Maret applaudit avec enthousiasme à ce grand acte de pardon national. Jamais il ne mit un empressement plus vif, plus joyeux à s'acquitter de ses fonctions habituelles, qu'en rédigeant le sénatus-consulte qui édicta cette mesure « d'une si vaste, d'une- si courageuse indulgence; » Cent cinquante mille proscrits étaient privés" de l'espérance de revoir leur patrie. Les triomphes récents du premier Consul semblaient assurer l'éternité de leur exil. En France, à l'étranger même, les hommes les plus modérés s'effrayaient» non sans raison, de la témérité d'un pardon si général. Néanmoins, le sénatus-consulte du 29 avril 1802, date aussi glorieuse qu'aucune des victoires du règne, réduisit à mille le nombre des bannis. Ce nombre s'abaissa encore bientôt de plus de moitié, grâce aux sollicitations de quelques hommes de cœur, parmi lesquels il faut placer, en première ligne, Maret et Regnault de Saint-Jean-d'Ângely. Maret s'employa avec le même zèle pour faire restituer des biens non vendus; grâce à lui, de nombreux bannis repassèrent en un moment de la misère à l'aisance. Sa modestie n'a pu complètement dérober à l'histoire ces honorables souvenirs, car heureusement

il ne fit pas que des ingrats. Dans ses rares moments de loisir, il allait lui-même, de mansarde en mansarde, annoncer tantôt une radiation, tantôt une levée de séquestre. Suivant le témoignage d'un de ses obligés, il paraissait aussi ému que ceux auxquels il apportait ces heureuses nouvelles; sa récompense était d'assister aux premières efifusions de leur bonheur.

Il n'est pas facile de déterminer la part réelle d'in-* fluence de Uaret dans les constitutions de l'Empire. Celle de l'an VIII était, comme on sait, l'œuvre des longues méditations de Sieyës, profondément remaniée par Bonaparte en ce qui concernait l'organisation du pouvoir exécutif. Quant à l'emploi des sénatusconsultes pour déroger aux lois existantes, la première idée de ce procédé venait de H. de Talleyrand. C'était ainsi qu'on avait pu faire la loi d'amnistie nonobstant l'article 93 de la Constitution ; et ce système serait trop facile à justifier, si l'on ne s'en était jamais servi que pour de semblables mesures. Ceux du 4 août 1802 (Consulat à vie) et du 18 nrai 1804 (Empire) furent préparés par le secrétaire d'État, sous la direction du consul. C'était le temps où celui-ci prenait encore moins de pouvoir qu'on ne l'invitait à en prendre, comme lui-même le rappela, en 1815, à Benjamin Constant. Pourtant certains détails de ces lois organiques trahissaient la collaboration d'un ancien disciple de la Constituante. Plus libéral que l'œuvre de Sieyès, le sénatus-consulte de 1802 admettait des collèges électoraux de département, d'arrondissement, des assemblées de canton. Il est vrai que les attributions de ces collèges étaient fort restreintes; qu'elles se bornaient au droit de présenter deux citoyens pour les fonctions communales, départementales et nationales. Mais cette organisation offrait au moins un commencement de retour au principe du droit direct

des citoyens à l*élection, droit complètement annulé par le système des notabilités qu'avait imaginé Sieyès, par ses présentations dérisoires de cinq cent mille, cinquante mille et cinq mille candidats. Cette combinaison de Sieyès était Tœuvre d'un homme aussi timide qu'ingénieux, employant toutes les ressources de son esprit pour prévenir le retour d'un danger dont l'impression lui dâmeurait toujours présente ; murant pour ainsi dire les fenêtres et les portes, afin d'empêcher, même au prix de ténèbres incessantes, une nouvelle irruption de brigands^. Comme l'a fait observer avec raison un historien, la restitution, si incomplète qu'elle fût, du droit d'élection directe, devait être ultérieurement très-importante pour la France. « Supposons, dit Bignon, que la restauration de l'ancienne dynastie se fût opérée pendant l'existence du système des notabilités. Est-il bien sûr que la royauté, qui, en 1814, sentira le besoin d'amélioref' la composition des collèges électoraux, n'eût pas trouvé commode de s'en tenir au* système existant; de présenter même, comme un acte de condescendance démocratique, son respect pour l'ouvrage de l'un des coryphées de l'Assemblée Constituante, de la Convention et du Directoire ? »

Nous n'avons à justifier ici ni l'établissement du Consulat à vie, ni celui de la dignité impériale héréditaire. Aux yeux des hommes impartiaux de tous les temps, la responsabilité de ceux qui prirent part à ces actes est suffisamment couverte par la ratification nationale»

1. Sieyès conserva tout le reste de sa vie Timpression de l'état de trause continuelle dans lequel il avait vécu sous la Terreur. Dans ses dernières aimées, cette préoccupation rétrospective se trahissait par d*étranges hallucinations. Il se croyait inccssîimnient sous le coup d'une visite de a M. de Robespierre, » et recommandait d*éconduire, sous un prétexte ou sous un autre, ce terrible visiteur.

Au moment où Topinion publique, dominée, égarée si l'on veut par les souvenirs trop récents de Tanarchie démagogique, «se prononçait si énergiqucmcnt pour la dictature, il faut tenir compte à Maret du libéralisme relatif dont il lit preuve, en mentionnant rétablissement de commissions sénatoriales de la liberté individuelle et de la liberté de la presse. Si ces indications, qui décelaient ses tendances personnelles, demeurèrent à Tétat de lettre morte, ce n'est pas à lui qu'il faut s'en prendre.

Âpres la chute de Napoléon, quelques écrivains ont découvert « que le régime impérial, prévu par les républicains lors des événements de Saint-Cloud, avait été préparé par les courtisans de l'époque consulaire. » La reproduction récente de ces assertions dans certains pamphlets soi-disant historiques, donne un intérêt particulier d'actualité à leur réfutation, que jious empruntons aux munuscrits de Maret :

Les républicains n'ont pas prévu V époque impénale. Ils ont prévu qu'un grand homme établirait dans sa patrie un gouvernement qui ne serait pas la République. Ils l'ont prévu bien avant le 18 brumaire, et dès le moment où le jeune général de l'armée d'Italie les étonnait encore plus par ses proclamations que par ses succès. Prévoir, à la journée de SaintCloud, ce serait avoir prévu l'événement au milieu de l'événement. Pour l'histoire, la monarchie bonapartiste ou napoléonienne a commencé le 20 brumaire. Depuis, elle n'a fait que subir des modifications. D'abord élective à temps, puis à vie, puis héréditaire. Cette dernière phase fut préparée par les conspirations sans cesse renaissautes, et bien autrement efficaces que l'influence des courtisans. La nature des choses tendait à l'hérédité. Les attentats contre la vie du chel* en précipitèrent la déclaration. Consul à temps, un coup demain pouvait le chasser à son tour. Consul à vie, il suffisait d'un assassin... Il prit l'hérédité comme un bouclier. Il ne s'agissait plus seul*)ment de le tuer ; il fallait renverser l'État. Voilà la vérité, voilà

le fond des choses, voilà ce que dira l'histoire quand il y aura un historien.

De tous les hauts fonctionnaires, Maret était celui que les devoirs de sa charge mettaient en plus intime contact avec le chef de l'État. Il était donc plus que tout autre en butte à la fascination irrésistible que Bonaparte savait exercer sur ceux qui l'approchaient de près. « Avant peu, il vous aura rendu imbécile comme nous, » disait Talleyrand à un émigré converti et muni d'un emploi à la cour. L'assimilation était du moins consolante. Parmi ceux qui, après la chute de l'idole, accusèrent Maret de l'avoir trop encensée, plus d'un ressentait encore un dépit secret de n'avoir pas été jadis admis aussi fréquemment à manier l'encensoir. Sans doute il avait subi cette fascination, mais la suite de ce récit prouvera qu'elle agit sur son cœur plutôt que sur son jugement.

Ces reproches d'adulation, de dévouement fatal, de servilisme, répétés de confiance d'après quelques contemporains trompeurs ou trompés, étaient singulièrement pénibles au duc de Bassano. Il y revient fréquemment dans ses notes, ou l'indignation légitime de l'homme de bien calomnié s'élève souvent jusqu'à l'éloquence.

Il a fallu trouver des motifs de cette faveur presque invariable dont M. Maret avait joui ; et lorsqu'à la fin de 1813 les ennemis de Napoléon, ayant intérêt à perdre un ministre qu'ils ne pouvaient séduire, l'ont accusé d'une servile dépendance aux volontés d'un maître, on a cru trouver l'explication d'un phénomène jusqu'alors inexplicable. Avec un peu de réflexion et de justice, on aurait compris qu'un ministre doué d'une activité infatigable, et au courant des hommes et des choses dans toutes les parties de l'administration, était un instrument précieux pour le souverain qui a le plus travaillé dans sa vie, et qui a pénétré le plus avant dans les détails du gouvernement. On aurait compris

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comment le secrétaire d'État qui suffisait à tout ce que le souverain le plus laborieux attendait de lui, devait être Tobjet de sa faveur autant que de sa confiance. On n'a pas Youlu voir que cette faveur ainsi méritée était d*une noble origine, puisqu'elle ne fut récompensée que par cette confiance môme... Maret a beaucoup obtenu pour les autres, et, lorsque le règne impérial a fini..., sous le rapport des grâces personnelles et de la fortune, il se trouvait en arrière de tout ce qui avait été sur la même ligne que lui.

L'histoire impartiale du règne de Napoléon, histoire qui,, sur bien des points, reste encore à faire, dira, en effet, que Maret dut cette faveur persévérante à son travail aussi intelligent îju'opiniâtrc, à sa probité éprouvée, et surtout à cette impénétrabilité qui, sans doute, était un devoir de sa charge, mais qui lui fit de cruels ennemis.

Mariage do Marot. — Ses divers logements sous TEmpiro. — Son rôle lors du couronnement. — Il est nommé comte en 1807, et duc de Bassano on 4809. — Usage qu'il fait do sa dotation.

Maret avait épousé, dans les premières années du Consulat, Tune de ses cousines, fille de Lejéas, maire de Dijon. 11 eut de ce mariage deux fils et deux filles. Madame Maret fut une des femmes les plus remarquables de la cour impériale par Tesprit et les manières ; aucune n'y porta de meilleur air le titre de duchesse. Affable et bienfaisante dans la prospérité, noblement résignée dans l'infortune, elle fut tour â tour l'orgueil et la consolation de son époux. Par sa haute position, elle avait été longtemps le point de mire de bien des adulations, de bien des jalousies,

et pourtant sa réputation a subi victorieusement répreuve de l'adversité. Elle a été respectée par les ennemis les plus acharnés de l'Empire ; par ceux, du moins, qui avaient gardé quelque respect d'euxmêmes et de la vérité. Il ne s'est trouvé qu'un de Pradt pour dénoncer de prétendus abus d'influence de la duchesse de Bassano, pour raconter « que son petit chien était le dispensateur des meilleurs places d'auditeurs et de préfets. » Hais cet abbé, que la suite de notre récit fera mieux connaître, était de ces hommes dont les injures honorent.

Le secrétaire d'État avait suivi Bonaparte aux Tuileries, et habité d'abord un modeste appartement à l'étage supérieur du pavillon Marsan. Après son mariage, il s'installa dans l'hôtel de Brionne, propriété de l'État. Cet hôtel et ses dépendances couvraient une partie de l'emplacement actuel de la cour intérieure des Tuileries, et de la galerie qui se rattache au pavillon Marsan. Cette installation n'était que provisoire; le projet de Napoléon était d'établir définitivement la secrétairerie d'État dans les constructions qui devaient relier le Louvre aux Tuileries. Dans une lettre du 10 mars 1808, il recommandait d'étudier les distributions de la nouvelle galerie, «pour que M. Maretet le Trésor fussent bien logés.» Il entrait à ce sujet dans de grands détails. « Au !•' janvier, M. Maret délogera et se logera chez rarchichancelier,mai8sansdépenses. Les tentures, les glaces resteront. H. Maret n'aura à porter que ses meubles. D'ici au !•' juin, l'archichancelier (Cambacérës) sera dans sa nouvelle maison ; on démolira alors M, Maret, et, l'année prochaine, M. Maret prendra son logement dans la galerie. » Les événements dérangèrent fort ces projets. En juin, Maret était provisoirement emménagé à Vienne, au lieu des Tuileries où son logement n'était pas même commencé, et, dans l'intervalle, il avait fait une étape à

Madrid. Après la campagne de 1809, il alla occuper effectivement Tancienne résidence de Cambacérès, l'hôtel d'Elbeuf, vaste construction située entre les Tuileries et le Louvre, et qui, depuis, servit de caserne aux gardes suisses sous la Restauration. En 1811 , devenu ministre des relations extérieures, il habita rhôtel alors affecté à ce ministère, dans la rue du Bac. Enfin, quand il quitta ce poste au mois de novembre 1813, il occupa l'hôtel Théiusson, dont l'emplacement est couvert aujourd'hui par une partie des rues Laffite, Taitbout et du Helder*.

Le rang et la qualification de ministre furent attribués au secrétaire d'État après la promulgation du sénatus-consulte qui conférait à Napoléon la dignité impériale. Dans la relation historique du sacre, publication officielle, son nom figure parmi les ministres dans le cortégç impérial se rendant de l'Archevêché à Notre-Dame. Les autres étaient Régnier (justice), Champagny (intérieur), Decrès (marine), Gaudin (finances), Barbé-Harbois (trésor), Dejean (guerre). Portails (cultes), Fouché (police), et Marescalchi, ministres des relations extérieures d'Italie. Le ministre des relations extérieures, Talleyrand, n'était pas avec ses collègues. En sa qualité do grand chambellan, il marchait immédiatement devant l'Empereur, portant majestueusement la corbeille destinée à recevoir le manteau impérial. Un autre serviteur, non moins fidèle jusqu'à nouvel ordre, l'abbé de Pradt, alors aumônier ordinaire de Napoléon, remplissait les fonctions de maître de cérémonies du clergé. Tandis que retentissaient les acclamations et le tonnerre de l'artillerie, saluant le couronnement et l'intronisation, « le ministre secrétaire d'État rédigeait le procès-

1. Cet hôtel avait été habité, jusqu'au mois de mai 1812, par le prince Kourakin, ambassadeur de Russie.

verbal de la prestation de serment constitutionnel, dernière formalité que TEmpereur venait d'accomplir à l'issue de la messe du sacre ^» Le Moniteur du 14 décembre annonça «qu'on se portait en foule chez le mùnstre secrétaire d'État pour signer ce procès-verbal. V Néanmoins, la qualification de ministre ne fut ajoutée au contre-seing des décrets impériaux que pendant le voyage de l'Empereur en Italie, au printemps de 1805. {Moniteur du 17 juillet 1805.)

Maret fut nommé comte en 1807, et duc de Bassano deux ans après. Ce duché était l'un des fiefs de l'Empire qui portaient des noms d'anciennes villes lombardes et vénitiennes. La dotation était de 180,000 francs de rente, dont un tiers sur le Mont Napoléon de Milan, et le reste en biens polonais, westphaliens, hanovriens, hollandais. Sur ces derniers, qui constituaient la plus forte part de son revenu, Haret avait fait des dépenses considérables en bâtisses et plantations. A la chute de l'Empire, ces biens, qui avaient appartenu à la maison d'Orange, furent repris par elle sans indemnité, bien qu'elle eût reçu en échange d'autres propriétés foncières, qu'elle conservait. On proposa au duc de Bassano de ratifier cette spoliation moyennant une indemnité dérisoire, qu'H s'empressa de refuser.

Napoléon, comme on sait, tenait à ce qu'il fût fait l'emploi le plus libéral du revenu de ses dotations. Il y regardait même d'assez près, et nous pourrions citer tel fonctionnaire, d'ailleurs capable, que l'Empereur traitait froidement, parce qu'il passait pour avare. Sous ce rapport, comme sous les autres, il n'eut pas a se plaindre de Maret. Jusqu'à la fin, ce ministre se fit

1. Le couronnement de Napoléon premier, Empereur des Finançais (1806)^ p. 246. Napoléon jurait de faire respecter et de respecter la liberté des cultes, l'égalité des droits, la liberté politique cl civile, rirrévocabilité des ventes de biens nationaux...

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un point d'honneur d'agir comme s'il n'eût pas eu le plus léger doute sur la stabilité du régime impérial, de la prépondérance française. Il conserva ces biens tels qu'il les avait reçus, tandis que d'autres fonctionnaires civils et militaires, moins confiants, s'empressaient de profiter de la faculté qui leur avait été laissée d'aliéner leurs dotations immobilières dans les pays réunis, pour en opérer le remploi en biens situés dans l'ancienne France*.

La cour du premier Empire a été, comme on devait s'y attendre, raillée sans ménagements par les partis extrêmes, surtout après les événements de 1814. 11 est vrai que les titres nobiliaires et les habits brodés de certains fonctionnaires ne cadraient guère avec leurs antécédents. Fouché et Merlin, par exemple, ainsi brodés et empanachés, devaient se paraître suspects à eux-mêmes. Quelques-uns, fils de leurs œuvres, dissimulaient assez mal le défaut d'éducation première ; mais il en était d'autres qui joignaient à des mérites plus sérieux la distinction des manières et l'urbanité. Tels étaient MM. de Bassano, de Vicence, de Cadorc, Portalis, Chaptal. Nous omettons à dessein M. deTal- Icyrand, hors de concours pour l'esprit, dont il avait trop, comme pour le sens moral, qui lui manquait absolument.

1. Voici les chiffres exacts et authentiques des revenus qui avaient été affectés au duché de Bassano : Weslphalie, Hanovre, Gallicie, chacun 20,000 fr.; Ost-Frise, 60,000 fr. ; Mont de Milan, id.

Maret pendant la campagne do 4805. — Sa rencontre n Munich avec un ancien oompagiion de captivité. — Ses rapports avec Tanoien ministre autrichien Thugut. — Maret pendant la guerre de Prusse.— Le duché de Varsovie. -— La famille do Bonrgoing. -> Traité avec U Perse, négocié par Maret. — Statuts constitutionnels des nouveaux Ktats créés à Tilsit.

Le ministre secrétaire d'État ne resta pas longtemps en arrière dans la campagne de 1805. Dès le 23 octobre, c*est-à-dire le surlendemain de la capitulation d'Ulm, Tordre fut expédié à Maret de venir slnstaller à Munich avec ses bureaux. En y arrivant, une rencontre inattendue lui remémora vivement sa captivité de Kuffstein. Parmi les personnes qui s^étaicnt déjà présentées au logement préparé pour lui, se trouvait un baron de Spaun. On n'a pas oublié, peut-être, ce prisonnier mathématicien que nous avons vu s'associer aux conversations qu'échangeaient de leurs cellules Maret et Sémonville, au moyen de séries de coups frappés sur les murs, et dont ce compagnon d'infortune avait démêlé le sens. Spaun devait revenir le lendemain. « Comme je ne l'avais jamais vu, dit Maret, quelque intrigant aurait pu abuser d'un fait assez connu. Quand il vint, je tins la porte de ma chambre fermée et je frappai ces mots : Êtes-vous le prisonnier de Kuffstein ? Sur la réponse qu'il me fit dans le même langage, j'ouvris et je l'embrassai. J'obtins pour lui, en Bavière, une place, au bureau du cadastre. 11 était fort capable de la bien remplir; mais une captivité de dix ans avait rendu son caractère insociable. Le roi consentit, à ma prière, do donner aubaron de Spaun, au lieu de son emploi, une

pension de 1200 florins, dont il a joui jusqu'à sa mort prématurée. »

Bientôt Maret fut appelé à Vienne. Pendant son premier séjour dans cette capitale, Tancien prisonnier de Kuffstein, « convaincu qu'il ne doit pas y avoir de rancunes personnelles chez un homme d*État, » adoucit de tout son pouvoir les rigueurs de Toccupation; et accueillît, avec une bienveillance toute spéciale, le principal auteur de sa captivité, Tex-ministre Thugut. Certains rapports confidentiels avaient donné à penser qu'on pouvait encore tirer quelque parti de ce vieux ministre pour neutraliser rinfluence antifrançaise. Maret s'entremit, dit-on, pour lui faire restituer une pension dont il avait joui sous le règne de Louis XVI. Un certain Pellenc, Français d'origine, jouissait alors de toute la confiance de Thugut. Pellenc, personnage des plus subtils, ayant jadis travaillé avec Maret pour Mirabeau, s*était réfugié en Allemagne pendant la Révolution et avait trouvé moyen de se faire employer à la chancellerie impériale, où il ne nous fut pas inutile... Lors de la négociation du mariage du vice-roi d'Italie avec une princesse de Bavière, Thugut fit dire à Maret, par l'intermédiaire de Pellenc, « que s'il entrait dans les vues de l'Empereur de donner à sa famille le relief d'alliances avec d'anciennes dynasties, c'était sur un autre terrain qu'il fallait prendre racine. » Ce fut la première insinuation matrimoniale qui vint du C(Hé de l'Autriche.

Pendant la guerre de Prusse, Maret accompagna ou suivit toujours de près l'Empereur dans les moments les plus décisifs, à Berlin, à Posen, à Varsovie, à Pultusk, à Finkenstein. Six semaines après l'ouverture des hostilités, la presque totalité du territoire prussien était au pouvoir des Français victorieux ; la délivrance de la Pologne commençait. Maret fut, dès

lors, auprès de l'Empereur Tapologiste infaligable de la nationalité polonaise ; l'instigateur et la cheville ouvrière de tout ce qui fut tenté pour arriver à l'abolition de la grande iniquité du partage. Dans plus d'une occasion, il aurait voulu que la France agit plus énergiquemcnt en faveur de ces Français du Nord. De tous les hauts fonctionnaires que l'Empereur ' honorait de sa confiance, le ministre secrétaire d'État était le mieux disposé à servir les Polonais, parce qu'il les connaissait mieux que personne. Il était imbu des traditions de notre vieille école. diplomatique, ennemie inconsolable du partage. On se souvient qu'au début de sa carrière, il avait appris de Dumouriez, témoin oculaire, bien des détails sur la lutte héroïque des confédérés de Bar. Celle de 1794 lui était également connue par les récits de Zayonshek, de Dombrowski et d'autres chefs intrépides, qui étaient venus chercher dans nos rangs, en attendant mieux, les consolations de la. gloire. Pour les Polo^ nais, qui n'avaient d'espoir que dans l'Empereur, c'était un motif puissant d'espérance, de trouver auprès de lui un ministre auquel les détails de leur triste et glorieuse histoire étaient aussi familiers qu'à eux-mêmes. Nous croyons ressaisir la trace de son influence discrète, mais persévérante, dans la tentative faite par Napoléon, dès le mois de novembrel806, pour obtenir l'assentiment de TÂutriche au rétablissement d'une grande partie de la Pologne, en proposant au cabinet de Vienne l'échange de la Gallicie contre la Silésie prussienne. On pouvait croire que l'Autriche serait séduite par l'idée de recouvrer une province qui lui avait appartenu pendant des siècles, et dont elle avait amèrement regretté la perte. Le ministre Stadion, plus anglais qu'autrichien, ayant décliné cette offre, Napoléon jugea prudent de limiter la première tentative de reconslitu-

tion d'un État polonais aux territoires qui avaient formé le lot de la Prusse. Dans cette circonstance, comme dans bien d'autres, TEmpereur, auquel on a tant reproché d'avoir trop osé, eut peut-être, au contraire, le tort de ne pas oser assez. Il s'en rapporta au ministre d'État pour le choix des membres du gouvernement provisoire installé à Varsovie. Maretyfit entrer plusieurs des patriotes les plus énergiques 'de' 1794, comme Malachowski, qui avait été à cette époque grand maréchal de la Diète, et Wibicky, homme intelligent et actif, qui fut, sur sa recommandation, nommé chambellan de l'Empereur.

A cette époque se rattache un trait intéressant de la vie du ministre secrétaire d'État. Depuis 1803, H. de Bourgoing, ancien ministre de Suède et Tun des vétérans de notre diplomatie, expiait par une disgrâce trop prolongée le tort d'avoir été plus franc qu'il n'est permis de l'être à un diplomate. Dans une occasion solennelle, il avait dit, à Stockholm, que la différence entre le gouvernement monarchique de Suède et le gouvernement consulaire de France n'était plus que nominale, et formulé un blâme inopportun contre les violences révolutionnaires. Ce discours, indiscrètement reproduit dans quelques journaux français, fut dans le Moniteur l'objet d'un désaveu dont l'amitié du secrétaire d'État tempéra néanmoins la vivacité, en admettant la supposition que les paroles du ministre de Suède avaient dû être dénaturées*. Mais cet incident n'en avait pas moins

1. Les relations de Maret avec M. de Bourgoing remontaient aux premières années de la Révolution. Ils se rencontraient habituellement chez Lehoc, ancien diplomate, intendant du duc d'Orléans à répoque de la Constituante. Nous aurions dû citer cette maison parmi celles où Maret fit ses premières lectures du Bulletin. Lehoc, homme d'un vrai mérite, était partisan des réformes, mais ennemi des excès. Son salon, fermé pendant la Terreur, fut rouvert après le 9 thermidor. Parmi ses habitués figuraient plusieurs

valu à M. de Bourgoing une mise à la retraite prématurée. Malgré les sollicitations réitérées de Talleyrand, de Maret, de Tlmpératrice elle-même; le mécontentement du premier Consul, devenu Empereur, survivait aux circonstances qui Tavait fait naître. Cependant le fils aîné du ministre disgracié, Armand de Bourgoing, Tun des élèves les plus distingués de Técolc militaire de Fontainebleau transférée depuis à Saint-Cyr, avait figuré avec honneur dans la campagne d*Austerlitz;il allait faire celle de 1807 en Pologne. La veille de son départ de Varsovie, il alla prendre congé du secrétaire d*État, qui lui témoigna combien il était affecté de la défaveur persistante qui privait la France des services de son père. «Je le servirai, dit le jeune de Bourgoing, ou je périrai sur le champ de bataille ! » Moins de huit jours après, il tint parole au combat de Golymin. Une quarantaine de cavaliers du 4? dragons, entraînés trop loin par leur ardeur et enveloppés de toutes parts, se frayèrent héroïquement un passage parmi les masses ennemis, et reparurent le sabre haut, alors qu'on les croyait morts ou prisonniers. A la tète de ce peloton de braves, la plupart blessés, figuraient le colonel Delamotte et le souslieutenant de Bourgoing.

Dans la soirée du 30 décembre 1806, TEaipereur travaillait avec son ministre d'État, au quartier général de Pultusk, quand on lui apporta le rapport du combat do Golymin. Il y remarqua le nom du jeune de Bourgoing, et lut attentivement, à haute voix, le passage qui Je concernait. « Sire, dit alors Maret, toujours prêt à saisir Toccasion de faire du bien, c'est la piété filiale qui a exalté le courage de ce digne jeune homme. Il me disait, il y a huit jours, à

personnes déjà célèbres ou destinées à le devenir, Talleyrand, Mjirct, Thibaudeau, Tamiral Truguct, M. et madame de Staël, le consul général de Suède Signeul, etc.

Varsovie : Je servirai mon père ou je périrai... L*£inpcreur semblant ému, le ministre se luila d'ajouter; On ne peut douler, Sire, ni du caractère ni du dévouement d'un homme qui élève ainsi ses enfants I — Vous Taimez donc tous ? repartit l'Empereur, car tout le monde intercède pour lui. — Oui, nous l'aimons tous, parce qu'il le mérite. — Vous voulez donc que je le nomme ministre près du roi de Saxe? — Oui, sire; ce sera un acte de justice. — Eh bien! j'y consens.

Séance tenante, le décret de nomination fut rédigé, signé, et, le soir même, Tcstafctte emporta, avec les bulletins de Pultusk et de Golymin, la nomination de M. de Bourgoîng, et une lettre particulière de Maret pour sa femme. Il voulait qu*elle eût sa part dans cette bonne fortune.

La lenteur relative des communications mettait alors à de cruelles épreuves le cœur des mères. Depuis plusieurs jours, madame de Bourgoing était sans nouvelles.

M Un soir, dit son second fils, le baron P. de Bourgoing, aux Souvenirs duquel nous empruntons cette scène, ma mère rentre chez elle : on lui dit qu'une dame jeune et belle est moulée après avoir vivement insislé pour parler à ma sœur, malgré l'heure avancée et la porte défendue. Tremblante, pressen tan t quelque fu nesle message, ma mère se hâte de courir au-devant de la nouvelle qu'elle redoute. Elle entre dans le salon: elle y voit une dame assise devant le feu... ma sœur, debout près de la cheminée, tout en larmes. «Mon fils est mort!» s'écrie ma mère. — Non, non! lui répond la comtesse Maret, qui s'est levée et se jette dans ses bras. Non ! il n'est pas mort, il s'est distingué, il sVst conduit comme le meilleur des fils... Lisez cette lettre de mon mari... *.

1. Souvenirs (C histoire contemporaine y pur le baron P. <le Bour Koini?, ancien ambassadeur.

MARET, DUC DE BASSAKO. 2ï\

Ce trait nous montre la véritable attitude de Maret en présence de l'Empereur. Ce n'était pas celle d'un simple commis, dépourvu d'initiative, mais celle d'un conseiller intime dont les avis étaient toujours écoutés, suivis parfois, qui pouvait tout entendre et tout dire, parce qu'on était sur de sa discrétion comme de son dévouement.

Il rendit de grands services et fit de nouveaux progrès dans la faveur de Napoléon, pendant l'iiivernagc de 1807. Secondé par lui, l'Empereur, des bords de la Vistule et de la Prégel, administrait la France aussi régulièrement qu'il l'eût fait de Saint- Cloud. Ce fut au quartier général de Finckenstein que, pour la première fois depuis le 18 brumaire, Maret remplit des fonctions diplomatiques, en négociant et signant un traité offensif et défensif avec l'ambassadeur persan (avril-mai 1807). Ce traité fut préparé et conclu d'urgence, pendant que le ministre des relations extérieures (Tallcyrand) se reposait de ses fatigues à Varsovie. On connaît ses lamentations tragi-comiques pendant cette campagne ; il semble que la violence faite à sa paresse le disposait déj.^ à l'infidélité. Néanmoins il trouva mauvais que l'Empereur eût pu se passer de lui en pareille circonstance, et cet incident ne contribua pas à rétablir la bonne harmonie, déjà fort compromise, entre les deux ministres. Un des articles du traité stipulait l'envoi immédiat d'un ambassadeur français en Perse ; cette mission fut confiée au général de Gardane, dont l'aïeul avait joué un rôle assez brillant comme consul en Orient dans les premières années du dix-huitième siècle ^

Le traité de Finckenstein avait pour but, d'abord

1. Le négociateur pei'saii, Mirza-Mcheiiicd-Iliza-Khan, était gouvenieur de la province de Casbin. Maret en parle dans <^s notes

d*organiser une diversion sur les derrières des Russes, si ia lutte entre les deux empires s'était prolongée ; ety dans le cas contraire, une étape et un puissant renfort de cavalerie pour une expédition franco-russe contre Tlnde anglaise. La prompte réconciliation des deux empereurs d'une part, et de Tautre les intrigues anglaises et la vénalité des ministres persans, compromirent ce plan grandiose, dont le négociateur français du traité de Finckenstein avait eu la première confidence.

On a reproché à l'Empereur d'avoir manqué à Tilsitt la meilleure occasion de rétablir complètement la Pologne. De lui-même, il eût cédé peut-être aux conseils généreux qui l'y poussaient; mais les considérations de sentiment et d'équité devaient fléchir, au moins en partie, devant les nécessités inexorables de la politique et de la guerre. 11 songeait sans doute à la restauration polonaise, quand il écrivait de Posen

comme d*un homme « fort distingué, instruit et ayant les manières les plus nobles. » Après la capitulation de Dantzig, ce grave personnage accompagna Napoléon dans la visite de cette place, et semblait profondément étonné qu'on n'eût pas coupé la tête à tous ceux qui avaient osé s'y défendre.

Gardane était gouverneur des pages de l'Empereur, à la grande satisfaction des mauvais plaisants, qui trouvaient son nom bien assorti à ses fonctions. Sa situation à Téhéran,, d'abord gênante, devint bientôt insoutenable, grâce aux manœuvres des agents anglais. Il revint vers la lin de 1808, ramenant un nouvel ambassadeur, chargé de réclamer, en vertu du traité de Finckenstein, la médiation française, médiation que le cabinet de Pétcrsbourg dé» rlina, sous prétexte des obstacles insurmontables que «< la position géographique » des trois puissances apporteniit à cette médiation. C'était aussi au nom des convenances géographiques que la Russie demandîiit alors, d'une part la Finlande, de Tiiutre Constanlinople. Les affaires d'Espagne, l'attitude hostile de l'Autriche, obligeaient alors Napoléon à de grands ménagements envers la Russie; les affaires de Perse s'en ressentirent. De ce traité de 1807, qui aurait pu exercer une grande influence sur les événements, il ne resta que deux décorations de l'ordre persan du Soleil, rapportées par Gardane, pour Maret et Talleyrand.

à Joséphine, le 8 décembre 1806 : « Plus on est grand, moins on doit avoir de volonté; Ton dépend des événements et des circonstances... Moi, je me déclare le plus esclave des hommes; mon maître na pas (tentrailies, et ce maitre, c'est la nature des choses. » Napoléon pensa que ce « maitre sans entrailles » lui interdisait, en 1807, de réclamer à la Russie, dont le territoire était intact ; àTAutriche, qui pouvait disposer de la plénitude de ses forces, la cession gratuite de plusieurs millions d'habitants. 11 crut faire à Tilsit, en faveur des Polonais, un usage aussi étendu que le permettait la prudence, de son pouvoir du moment, en retenant les provinces entrées dans le lot de la Prusse au temps du partage pour en former un État ayant pour capitale Varsovie, et en donnant pour souverain à cet État le roi de Saxe, descendant de princes qui avaient régné sur la Pologne, et naguère appelé lui-même au trône par les vœux des Polonais.

D'après Tarticle 5 du traité, le duché de Varsovie devait être régi par un statut constitutionnel a qui, en assurant les privilèges et les libertés des peuples, se conciliât avec la tranquillité des États voisins, » précaution trop bien justifiée par les antécédents historiques. Ce statut, concerté avec la commission de gouvernement provisoire réunie à Dresde, fut rédigé par le ministre secrétaire d'État. Il se fit spécialement aider dans cette tâche par un de ses secrétaires, Etienne, littérateur distingué, qui, comme lui, ne séparait pas, dans son dévouement^ la France de l'Empereur. Précédemment, Etienne avait été chargé, par le secrétaire d'État, de la direction politique des journaux dans la Confédération du Rhin, et s'était acquitté de cette fonction délicate avec autant de dextérité que de zèle '.

1 Ce fui au retour de cette campagne qu'Etienne, sur la recorntnandatioD de Maret, fut nommé rédacteur en chef du Journal de

Dans ce statut polonais, Maret s*était efforcé de maintenir les anciennes institutions nationales, dans tout ce qui pouvait concorder avec les exigences de la situation et des temps nouveaux. Le roi de Saxe, grand-duc héréditaire de Varsovie, exerçait, dans leur plénitude, les fonctions du pouvoir exécutif; il avait rinitiative des lois, que préparait un Conseil d'État pareil à celui de TEmpire français. Ces lois étaient ensuite présentées à la Diète générale, formée de deux Chambres, celle du Sénat et celle des Nonces. Le Sénat se composait de dix-huit membres.: six évoques , six palatins , six castellans ; l'autre Chambre, de soixante nonces nommés par les Dië-

rEinpii*e (des Défmts), dont TEnipereiir voulait à la fois utiliser la vogue et neutraliser la sourde opposition. De 1807 à 1811, époque de ri^justiflable spoliation des frères Bertin, Etienne dépensa infiniment d'esprit et de tact à tenter une conciliation impossible. Dans plusieurs circonstances où sa surveillance avait été mise en défaut* la bienveillance du secrétaire d'État adoucit le mécontentement de FEmpereur, et tempéra, par des consolations amicales, l'amertume des admonestations officielles. Cest ce qui arriva notamment à l'époque des événements de Bayonnc (juin 1803), où Etienne avait laissé passer par mégarde la reproduction d*un article de journal allemand qui faisait pressentir prématurément la rupture avec l'Autriche.

Le dévouement d'Etienne n'avait d'ailleui-s rien de servile, et, dans plus d'une circonstance, il osa résister à des insertions qu'il jugeait peu conformes au véritable intérêt du gouvernement impérial. C'est ainsi que, peu de temps après le nouveau mariage de Napoléon, il refusa courageusement d'insérer une diatribe impolitique, dictée ab irato par Napoléon lui-même contre l'ambassadeur d'Autriche Schwaiienberg, que l'Empereur croyait mêlé à des intrigues anti françaises. Après d'inutiles objections, Maret avait dû fléchir devant la volonté persistante de Napoléon, et transmettre l'article. Mais le lendemain, au moment où ce terrible collaborateur cherchait vainement son article dans le journal du jour, le duc de Bassano, un peu ému, lui dit : « Sire, M. Etienne prétend que l'article n'est pas digne de Votre Majesté, et il a refusé de le publier. — Ah! reprit vivement l'Empereur, M. Etienne a osé!...» Puis, après un moment de réflexion : '< Eh bien ! il a bien fait! » Et, subitement calmé, il parla d'autre chose. Nous empruntons cette anecdote caractéristique à l'intéressante Étude de Thiessé sur Etienne.

tines ou Assemblées des nobles, et de quarante députés des villes. Les Chambres nommaient des commissions pour examiner les projets de loi, dont la discussion était soutenue, pour le gouvernement, par des conseillersd'État délégués; pour chaque Chambre, par des membres de ces commissions. Cette forme est précisément celle que Napoléon introduisit en France quand il jugea à propos de supprimer tout à fait le Tribunat, comme un rouage inutile ou gênant. Sans doute, celte constitution polonaise était essentiellement aristocratique, puisque la noblesse composait à peu près exclusivement le Sénat, et se trouvait encore en majorité parmi les nonces. Mais cette disposition était inévitable dans un. pays où quelques villes seulement offraient une très-faible partie de population analogue au tiers état français de 1789, et où la population des campagnes, affranchie par le statut, ne pouvait pas perdre en un jour les mœurs de la servitude. L'article qui proclamait l'abolition de l'esclavage, l'égalité des droits et plaçait l'état des personnes sous la sauvegarde des tribunaux, constituait déjà un progrès social important. (»ette amélioration avait une portée d'autant plus grande, au point de vue de la nationalité polonaise, qu'elle était introduite dans un territoire confinant aux parties de l'ancienne Pologne possédées par l'Autriche et la Russie, et dans lesquelles le servage subsistait encore. A ces avantages, la nouvelle constitution polonaise ajoutait l'introduction de notre Code civil, la publicité des procédures, l'établissement des justices de paix. En tenant un compte exact de la situation particulière du duché, de l'état et des besoins réels de la population, on est amené à reconnaître qu'en fait d'institutions, on ne pouvait faire pour lui ni mieux ni davantage.

Les aspirations de l'ancien disciple de l'Assemblée nationale no sont pas moins visibles dans la Constilu-

946 ^ARBT, PVQ. DE BAS8AN0.

tion que rédigea Marct pour le nouveau royaume de Westphalie. Cette Constitution faisait, il est vrai, une large part à l'autorité royale. Mais, pour ces populations précédemment morcelées, soumises aux abuB d'un régime féodal sufanné, n'était-ce pas un bienfait inrimense qu'un statut constitutionnel qui « conservait l'égalité de tous les sujets devant la loi ; » qui supprimait <f tous privilèges de corporations, tous privilèges individueU, tout servage, sous quelque dénomination que ce fût ; » qui conservait, il est yrai, la noblesse, mais « sans qu'elle donnât ni droit exclusif à aucun emploi, ni exemption d'aucune charge publique, n On établissait également en Westphalie le Code civil français, notre système monétaire, celui des poids et mesures, la publicité des jugements, l'inslitution du jury. Les États, appelés à voter les impôts et les lois, devaient se composer de cent membres, dont soixante-dix propriétaires fon-ciers, quinze commerçants et quinze lettrés, nommés par les collèges de département. C'était une nouvelle application de l'adjonction des capacités, déjà pratiquée en Italie, application particulièrement convenable dans un pays où les universités jouaient un rôle trop important pour n\être pas représentées dans les Assemblées délibérantes. Cette disposition libérale sera reproduite également dans la Constitution espagnole. Comme on l'a dit avec raison, toutes ces réformes (abolition de servage, égalité devant la loi, suppression des privilèges, admissibilité de tous à tous les emplois), une fois établies par des constitutions, par des chartes même incomplètement exécutées, sont de précieuses semences, qui ne périssent jamais. On a pu les étouffer pour un temps, mais elles vivaient, elles fermentaient au fond des âmes. Les conseils des monarchies absolues ont mieux compris Napoléon sous ce rapport que les coryphées d'une

MABET, DDG DE BA88ANO. 347

certaine école libérale, quand ils ont vu en lui le représentant de la Révolution. Ce n'est pas non plus sans de justes motifs qu'ils ont enveloppé dans la même réprobation le serviteur dévoué qui avait été non-seulement l'exécuteur, mais l'instigateur constant de ces mesures d'amélioration sociale*.

A l'occasion de la retraite de M. de Talleyrand, qui eut lieu cette même année, on a* prétendu que Maret avait toujours été jaloux de lui, qu'il n'avait laissé échapper aucune occasion de lui nuire, de déterminer son remplacement par un ministre de transition. Maret était incapable de ces trames hypocrites. On sait que, par égard pour ses services passés, Talleyrand fut autorisé à donner pour motif ostensible de sa démission la nécessité d'opter entre le ministère et la position de vice-grand électeur. En réalité, ce commencement de disgrâce avait été provoqué par des circonstances absolument personnelles. Maret, à cette époque, n'ambitionnait aucunement son héritage, d'abord parce qu*il avait, sur la stabilité de l'alliance russe, des idées peu conformes à celles qui prévalaient alors; ensuite, parce qu'il savait mieux que personne combien il serait difficile et dangereux de remplacer un homme aussi capable, et qui avait quitté son poste trop à regret pour ne pas saisir toutes les occasions de nuire à son successeur. L'Em-

1. Il ne faut pas oublier non plus que les gouvernements absolus eux-mômes furent enti^alnés, par le cours naturel des choses, à employer des mesures analogues. Dès 1807, le premier ministre prussien, baron de Stein, reproduisait en Prusse plusieurs des réformes réalisées par la Constituante eu 1789, et que le gouvernO' ment impérial venait d'introduire en Westphalie et dans le nouveau duché de Varsovie. Un édit autorisait les bourgeois à acquérir certains biens-fonds jusque-là réservés aux nobles. Ceux-ci étaient autorisés à s'occuper d'industrie, de commerce ; une époque était fixée pour l'abolition de la corvée et du rachat de la glèbe, etc. Ainsi, on était forcé d'iniiior la Franco, pour pouvoir utilement s'insurger contre elle.

pereur était fort éloigné de prévoir, en 1807, le grave incident qui fut, comme on le verra en son lieu, la principale cause de Tavénement du duc de Bassano aux relations extérieures en 1811.

Réflexions de Marot sur les événements do Bayonno. — Il rédige la Constitution destinéo à l'Kspagne. — Il accompagne Napoléon h £rfui% puis à Madrid (1808) et à Vienne (18U9). — La secrétairerie d'état installée k Schœnbrunn. — Maret dans l'Ile de Lobau. — Le testament du général Lasalle.

Le ministre secrétaire d'État accompagna TEmpereur dans sa promenade triomphale en Italie (novembre 1807), puis dans le voyage de Bayonne (mai 18(^8). Fit-il quelques efforts pour empêcher I*Empereur d'adopter la résolution qui devait lui être si funeste? Maret est resté, sur ce point, fidèle à ses habitudes de discrétion impénétrable. II a mieux aimé encourir le soupçon d'une docilité, d'une confiance aveugles, que de se laisser attribuer, avec raison peutêtre, le mérite de quelque sage observation. Cette abnégation présente un contraste frappant avec la conduite de M. de Talleyrand, accréditant par des demimols et des sourires l'opinion que sa disgrâce avait été occasionnée par le refus de prendre part aux négociations de Bayonne. M. de Talleyrand n'était déjà plus ministre à une époque où Napoléon n'avait encore aucun parti arrêté relativement à l'Espagne ; et sa retraite avait été déterminée par d'autres motifs. Il est môme démontré aujourd'hui qu'antérieurement aux événements d'Aranjuez, ce personnage avait, non pas seulement approuvé, mais conseillé une intervention armée; qu'obéissant aux ordres de l'Empereur,

sans aucune apparence de scrupule, il se faisait, auprès d'un envoyé du prince de la Paix à Paris, Torgane dé propositions qui tendaient à une dislocation de la monarchie espagnole ^ Ce ne fut qu'après la catastrophe de Baylen quô Talleyrand et bien d'autres commencèrent îi manifester leur improbation.

Nous reproduisons, à titre de renseignement historique, les explications données par Maret dans ses notes sur les événements de Bavonne.

Ferdinand a élé conduit à Bayonne par les deux mobiles qui dirigent les hommes: la crainte et l'espoir. Tous ses conseillers, tous les ennemis de Godoî, le pressaient de faire une démarche éclatante pour concilier à son usurpation le souverain duquel pouvait dépendre le destin de l'Espagne. Un seul, dUrquijo... s'efforça de le rappeler au seulimcut de sa dignité, il ne fut point écouté.

Charles IV, roi détrôné, père outragé..., a été conduit à Bayonne par le sentiment de sa propre sûreté, par le besoin deJa protection de son puissant allié; parle désir, conçu au milieu des derniers orages de sa vie royale, de trouver un asile où fînir doucement ses jours... Il y porta aussi le désir de la vengeance, et la conviction profonde que Ferdinand était incapable, indigne de régner. Cette opinion a-t-ellc été démentie par les faits, depuis i8l4?... Un roi, UQ père, usant des droits qu*il n'avait pu perdre, abandonna le ti*ôae et crut faire le bien de ses anciens sujets en remettant son royaume aux mains de l'étranger. Le coupable et faible Ferdinand s'abandonna lui-même, et la plupart de ses amis passèrent du côté où était la fortune. De ce concours inouï de circonstances sortit la fatalité qui entraîna Napoléon. Que pouvait-il faire? Forcer Charles IV à régner? Quiconque a vu Charles à Bayonne sait que cela eût été impossible. Renvoyer Ferdinand à Madrid, et livrer l'Espagne à l'Angleterre et aux factions ennemies de la France? Heporlez-vous au temps; ne jugez pas d'après les événements, et dites de bonne foi si vous l'auriez conseillé !

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