V. notamment Bipnon, VU, 21.J
Cette fois, Maret n*a pas su, ou n'a pas voulu dire toute la vérité. Son rôle, dans cette circonstance si fatale à la fortune et à la gloire de TEmpereur, se réduisit à préparer le projet de constitution qui devait être présenté à la junte. Il crut de bonne foi travailler à la régénération de TEspagne, et ne craignit pas d'introduire, en plein pays ennemi, quelques-uns des principes de 1789. Cette constitution peut sembler aujourd'hui bien timide. Elle était trop hardie peutêtre, en proclamant dans l'Espagne de 1808 l'admissibilité h tous les emplois sans aucune condition de noblesse ; en soumettant les nobles aux mêmes obligations et aux mêmes charges que le reste de la population ; en créant une représentation nationale permanente. L'organisation de ces Cortès napoléoniennes offrait certaines réminiscences de nos États généraux, appropriés à l'état politique et social de l'Espagne. On y voyait le banc de la noblessse et celui du clergé, composés chacun de vingt-cinq députés; celui du peuple, ou figuraient soixante députés des provinces, trente des villes, quinze du commerce, enfin, quinze des universités, choisis, comme les dotti italiens, parmi les hommes distingués dans les sciences et dans les arts, et, comme eux, n'ayant pas besoin de payer d'impôts pour être éligibles. Les deux premiers bancs devaient être nommés par le roi, le troisième par les provinces. Les Cortès délibéraient sur les finances, sur les codes, sur les impositions ; les comptes annuels des recettes et des dépenses leur étaient soumis. Elles pouvaient demander la mise en accusation des ministres. L'Espagne entière devait être régie par un môme Code civil, par un système unique d'impositions. La Constitution stipulait encore rétablissement d'une Cour des comptes, attribuait h l'ancien conseil de Castille les fonctions do Cour de cassation, stipulait l'inviolabilité du domicile pendant la nuit, la
nécessité d'un ordre légal écrit pour Tarrestation. La torture, l'inquisition étaient supprimées ; la liberté de la presse devait être établie au bout de deux ans...
Le secrétaire d'État fut naturellement délégué au* près des députés espagnols, convoqués pour examiner et accepter son projet de constitution et reconnaître le nouveau roi. Sur ce dernier point, l'exigence du maître fut pressante, immédiate. Il n'en fut pas de même en ce qui concernait la Constitution. Le projet fut remis à M. d'Azanza, désigné pour remplir les fonctions de président de la Junte ; son étude fut confiée à deux commissions préparatoires, chargées de proposer les changements qu'elles jugeraient convenables. Parmi les hommes investis plus ou moins volontairement de cette mission, figuraient plusieurs des conspirateurs d'Aranjuez, les ducs de l'Infantado, del Parque, Cevallos, qui repassèrent ensuite dans le parti de Ferdinand, mais seulement après la catas* trophe de Baylen. La junte consacra douze séances à l'examen de la constitution proposée, et y introduisit plusieurs modifications qui lui parurent utiles. « Les députés eurent la plus entière liberté d'émettre leurs opinions et leurs votes ^ » Le rédacteur de cette constitution semblait s'être proposé l'exemple de Solon, quand il disait aux Athéniens en leur offrant son code: « Je ne vous donne pas les meilleures lois, mais les meilleures que vous puissiez supporter. » Son œuvre était conforme aux aspirations des hommes les plus sages, si bien qu'entre le parti français et le « bord éclairé » du parti national, il n'y avait de dilTérent que la personne du monarque. Haret s'était donc efforcé, dans sa sphère d'action, d'atténuer les conséquences d'une mesure violente qu'il n'avait pas conseillée *.
1. Mémoire fPAzfmza et trO'Fnrrill, p. 104. (Publié en 1814.)
2. <t On a remarqué que ce ministre, décoré des ordres de presque
L'expiation allait bientôt commencer. L'Empereur, en quittant Bayonne, avait voulu visiter les départements rie rUuest; la nouvelle du désastre de Baylen vint le surprendre à Bordeaux. Jamais Maret ne le vit plus douloureusement ému, même dans les plus tristes moments des dernières années. « Je voudrais, lui disait Napoléon, effacer cette honte de mon sang! »
Maret accompagna TEmpereur à Erfurt, revint avec lui à Paris, et le suivit en Espagne à quelques heures de distance. Il le rejoignit au milieu du feu à Somo- Sierra, h On ne peut donc pas tirer un coup de canon que vous ne vouliez en avoir votre part ! «> lui dit en riant Napoléon. Plus d'une fois, dans la suite, Maret évoqua au secours de la Pologne le souvenir de ce combat, l'un des plus merveilleux de l'épopée impériale. Il était resté à Madrid, tandis que l'Empereur manœuvrait contre sir John Moore. On sait que des nouvelles arrivées de Paris, le 6 janvier 1809, arrachèrent l'Empereur k la poursuite de cette armée. « Il reçut à Astorga, dit Maret dans ses notes, la confirmation des mouvements préparés par l'Autriche, et d'une trame ourdie dans la capitale par les mémos
toutes les puissances de TËurope, ircn a jamais reçu d'aucun des frères de Napoléon, qui tous en ont institué, et n'en étaient pas avares. » (Notes de Maret.) Ceci semble indiquer que le ministre secrétaire d'État n'avait pas approuvé que l'Empereur fit des rois de ses frères. Si, comme nous le pensons, il avait combattu dans le secret du cabinet la détermination arrêtée en 1808, il était généreux à lui de chercher à l'excuser après la chute de l'Empire. Mais Napoléon lui-même a reconnu que le renversement de la dynastie espagnole avait été un des actes les plus funestes de son règne. C'est en vain qu'on dirait que Napoléon avait bien jugé Ferdinand; que« dans leur propre intérêt, les Espagnols auraient mieux fait de se soumettre. Quand un des petits souverains de l'Asie Mineure, Archélaiis de Cappadoce, fut attiré à Rome par de flatteuses promesses, et retenu prisonnier ; ses Étals, réduits en province romaine, furent mieux gouvernés qu'ils ne l'avaient jamais été. Celte considération n'absout pas la politique de Tibère...
mains qui Font accomplie en 1814. » M. de Talleyrand, en effet, ne s'était pas borné à blâmer les résolutions adoptées à Bayonne. On soupçonnait qu'une conférence secrète avait eu lieu chez lui entre les agents de Ferdinand et les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse. Ce fait, qui ne put être prouvé à cette époque, a été positivement avouée, après la chute de l'Empire, par l'un de ces agents espagnols, le chanoine Escoïquitz^
Maret était rentré à Paris dans les derniers jours de janvier 1809. Au mois de mai suivant, il se trouvait, pour la seconde fois, installé dans la capitale de l'empire autrichien! Pendant la période la plus critique de cette guerre, entre la journée d'Essling et celle de Wagram, Maret travaillait à Schœnbrunn avec la même régularité qu'aux Tuileries. Les portefeuilles des autres ministres lui étaient transmis chaque semaine, suivant l'usage, par un auditeur au conseil d'État, envoyé de Paris. Lors de la reprise des opérations, il accompagna l'Empereur dans Tile Lobau, puis sur l'autre rive du Danube, dans les rangs des soldats qui allaient prendre sur les Autrichiens une terrible revanche de l'échec d'Essling. Ce fut dans ce moment que le célèbre général Lasalle l'arrêta au passage, pour lui remettre une lettre adressée à l'Empereur. Cet officier, brave entre les plus braves, avait été réveillé dans la nuit par un de ces pressentiments distincts d'une fin prochaine, dont on trouve plus d'un exemple dans l'histoire militaire.
1. Mémoires W Escoiquitz. Talleyrand et Fouché, brouillés depuis longtemps, avaient choisi, pour se raccommoder, le moment où l'Empereur était en Espagne. Il y avait lieu de penser que la prévision d'un accident, possible en pareille circonstance, n'avait pas été étrangère à ce rapprochement. Fouché, accusé de graves indiscrétions dont il éUiit fort capable, en fut pourtant quitte, cette fois, peur une vive réprimande; mais Talleyrand perdit sa place de grand chambellan.
11 avait voulu, en conséquence, recommander sa famille à celui pour lequel il pensait bientôt mourir. Ce fut h Maret qu'il confia le placet qu'il n'avait pas osé présenter lui même. « C'est la première fois que je lui demande quelque chose, et probablement aussi la dernière, dit-il au ministre. Ûonnez-lui ce papier s'il m'arrive malheur. » Le soir môme. Maret dut remettre ce testament de mort. La bataille était gagnée quand Lasalle, chargeant encore la droite des Autrichiens en pleine retraite, fut atteint mortellement au front par une des dernières balles parties des rangs ennemis.
Le ministre secrétaire d'État fut l'un de ceux que l'Empereur consulta à Znaim sur la proposition d'armistice apportée, comme en 1805, par le prince de Lichtenstein. Bien que, pendant la première période de la campagne, Napoléon eût paru incliner aux résolutions extrêmes \ Maret était trop au courant des
1. Avant la bataille d'Essling, Napoléon avait eu un moment ridée de démembrer la monarchie autrichienne. Cette intention ressort évidemment des termes de son bulletin (16 mai). La catastrophe de la maison de Lorraine y est formellement annoncée. Thugul, Manfredini avaient vainement prédit à l'empereur François que cette fcuerre entraînerait la ruine de sa maison. Le prince de Ligne disait : « Je croyais être assez vieux pour ne pas survivre à la monarchie autrichienne. « Le vieux cunite Wallis, voyant l'Empereur partir pour l'armée, s'était écrié : « C'est Darius qui coui't audevant d'Alexandre. »> Cette opinion était partagée par le prince de Zinzendorf, ministre de l'intérieur, et d'autres hommes politiques, notamment par le comte Louis de Cobentzl, l'un des principaux promoteurs de la guerre précédente, mort en janvier 1800. On affirmait que ce personnage, la veille de sa mort, avait adressé à l'Empereur une lettre forte et pathétique pour le conjurer de renoncer à cette guerre, qui ne pouvait que lui être fatale, etc. Depuis 1H05, Louis de Cobentzl entretenait des relations suivies avec Maret. La plupart des renseignements contenus dans le bulletin du 16 mai avaient été transmis par un Français, ce Pellenc, dont nous avons déjà parlé, et auquel le gouvernement autrichien avait naïvement consei'vé sa place à la chancellerie. Après la conclusion du nouveau traité de paix, Pellenc rentra en France, où l'attendait ou emploi lucratif.
difficultés de la situation pour ne pas opiner en faveur d'une mesure qui pouvait amener la paix. L'Kmpereur adopta ce sentiment, et termina la discussion par ces mots : « il y a eu assez de sang de versé ! »
NégooiAtion ayeo l'Autriche. — Conférenoes stériles d'Ahenboarg. — Ikôle équivoque du oomte de Metternich. -^ Nouvelle période de la négooiation ; oonféronoes de Scliambrunu, suivies par Marct avec le prince de Lichtenstein et lo comte do Bubna. — La négociation coiumonoée et trës-avancée par lo ministre secrétaire d^Ktat, est terminée par le ministre des relations extérieures duo, de Cadorc. — Blaret est nommé duo de Bassano.
Maret prit une part importante aux négociations de la paix de Schœnbrunn. Ces négociations se divisent, comme on sait, en deux périodes bien tranchées : les conférences stériles d'Altenbourg et celles de Vienne, courtes et décisives. Ce fut à ces dernières que concourut le secrétaire d'État.
A Altenbourg, M. de Metternich, principal plénipotentiaire autrichien, s'était attaché k remplir des séances entières de doléances sur les charges de l'occupation ; à multiplier les ajournements en prenant ad referefidum toutes les propositions françaises, en se plaignant longuement et à tout propos, de ce que la négociation ne marchait pas, soi-disant par notre faute. Ce système de piétinement était conforme aux vues du parti anti-français, dont le ministre Stadion était alors le chef. Ce parti ne songeait qu'à gagner du temps pour recommencer les hostilités dans des conditions meilleures. 11 comptait sur les diversioDS anglaises en Belgique et dans la Péuiu-
suie, sur une levée de boucliers dans rÂllemagne du nord, sur Tinsurrection persistante du Tyrol, enfin sur un changement radical dans les dispositions de la Russie.
On atteignit ainsi les premiers jours de septembre. Dans cet intervalle, les événements avaient marché, mais non au gré de nos ennemis. Déjà il n'y avait plus moyen d'ignorer que la victoire de Talavéra avait été suivie d'une retraite précipitée ; que, malgré la prise de Flessingue, l'entreprise sur Anvers était grandement compromise. Les espérances qu'avait autorisées l'attitude équivoque du corps auxiliaire russe pendant la guerre, furent anéanties par la réponse du Czar à une démarche personnelle du souverain de l'Autriche. L'assentiment donné forcément par Napoléon, après la journée indécise d'Essling, aux projets russes sur la Finlande, et ensuite la victoire de Wagram, avaient raffermi la fidélité d'Alexandre à l'alliance française. 11 refusait d'intervenir dans les négociations entre Napoléon et François II, et conseillait à ce dernier d'acheter la paix par de prompts sacrifices. M. de Stadion, fort troublé, autorisa immédiatement les plénipotentiaires d'Altenbourg à faire un pas en avant, en offrant la cession de Saltzburg et d'une partie de la Gallicie. Celait également sur l'ancien territoire polonais qu'ils devaient offrir des compensations aux sacrifices exigés ailleurs, parce que c'était là que la destination à donner au pays cédé pouvait amener des difficultés entre Napoléon et Alexandre.
Mais rimpression produite par l'abandon de la Russie, tendait à faire prévaloir des conseils plus sincèrement pacifiques auprès du souverain de rAutrichc. Ce prince se décida à faire une démarche directe auprès du vainqueur, pour en obtenir des conditions moins dures que celles qui avaient été d'abord articulées à
Cette certitude lui était venue, peu de temps après l'ouverture de la négociation russe, par le rapport que lui avait fait le duc de Bassano d'une conversation intime qui avait eu lieu aux Tuileries, entre le sénateur Sémonville et le chevalier de Floret, secrétaire de la légation autrichienne à Paris. Voici ce qui s'était passé :
Un soir, il y avait cercle aux Tuileries. L'impératrice Joséphine, déjà instruite de son sort, y représentait avec cette tristesse qui ajoutait encoixî à sa grâce naturelle. En sortant, Floret marchait de front avec Sémonville en traversant les appartements. Ils s'étaient beaucoup connus en Hollande, à l'époque où Sémonville y était ambassadeur. « Eli bien ! dit Floret à demi-voix et sans se tourner vers son interlocuteur, voilà donc qui est décidé! Dans quelques jours nous aurons la notification officielle ! — Il parait, répondit sur le même ton Sémonville : l'afTaire est faite^ puisque vous n'avez pas voulu la faire vous-même. — Qui vous Ta dit? — Ma foi, on le croit ainsi. Est-ce qu'il en serait autrement? — Pourquoi pas?... » Ici, les interlocuteurs sont interrompus par un huissier qui annonce le prince archichancelier. Ils se séparent, laissent passer le prince, et ensuite se rapprochent, toujours marchant côte à côte sans se regarder. « Serait-il vrai que vous fussiez disposés à donner une de vos archiduchesses? — Oui. — Qui ? vous, à la bonne heure; mais votre ambassadeur? — J'en réponds. — Et M. de Metternich ? — Sans difficulté. — Et l'Empereur? — Pas davantage. — Et la belle-mère, qui nous déleste? — Vous ne la connaissez pas; c'est une femme ambitieuse, on la déterminera quand et comme on voudra... » Nouvelle interruption. L'huissier annonce S. A. I. la princesse Pauline. Elle passe avec sa suite entre les interlocuteurs, qui ne se rejoignent que sur l'escalier. Sémonville reprend : « Puis-je regarder comme certain ce que vous venez de me dire ? — Vous le pouvez. — Parole d'ami ? — Parole d'ami. » La foule arrive et chacun monte dans sa voiture. Sémonville se fait conduire à l'instant chez Maret. Il trouve son ancien compagnon de captivité travaillant avec ses secrétaires. «Ah I bonsoir, lui dit Maret. Comment, il est près de minuit, et vous n'êtes pas encore couché ? —
Non ; avant de me coucher, j'ai quelque chose à vous dire.
— Je n'ai pas le temps. — Il le faut. — Quoi donc? (A voix basse): est-ce une conspiration ?— Mieux que cela; renvoyez vos secrétaires^ et écoutez quelque chose de plus important que votre travail. » Les secrétaires partis, Sémonville raconte la conversation qu'il vient d'avoir. « Vous n'ignorez pas, ajoute-t-il, que Floret a toute la confiance de sa cour.
— En effet ! Voyons, répétez et écrivons'mot à mot cette conversation. » Cela fut fait, et Maret en rendit compte le lendemain matin à l'Empereur*.
Ce récit fit une certaine impression sur Napoléon. La considération qui parut le frapper le plus vivement, fut la possibilité d'exercer, comme gendre de l'empereur d'Autriche, une plus grande influence sur les déterminations du cabinet de Vienne, qu'il n'en eût exercé sur celles de Pétersbourg, en devenant le beaufrère de l'empereur Alexandre. Toutefois, on a eu tort de dire que l'incident Floret-Sémonville amena un changement brusque et complet dans les résolutions de Napoléon, et qu'à partir de ce moment il ne fut plus occupé que de chercher des prétextes pour rompre le projet russe. Celte communication le rendit seulement plus susceptible, plus soupçonneux visà-vis de la Russie.
Les notes du duc de Bassano nous fournissent l'indication précise du moment où l'ordre de négocier pour le mariage autrichien fut donné par l'Empereur.
Ce fut le jour même de la dissolution du mariage. L'Empereur ne devait plus habiter sous le même toit que Joséphine. Il fut donc coucher, le 16 décembre, àTriauon, et y manda le duc de Bassano, avec lequel il avait pris l'habitude de s'entretenir en se mettant au lit. Ce fut alors qu'il
1. Ce récit est la reproduction intégrale d*unc note autographe du comte Daru, qui tenait directement de Sémonville les détails de cet incident.
le chargea de faire faire, au moyen d*an intermédiaire, des ouvertures au prince de Schwarzenberg. Toutefois, comme on était encore dans les limites du délai fixé au duc de Vicence pour obtenir une réponse positive, l'intention de l'Empereur était de demeurer libre jusqu'au dernier moment* « 11 faut, dit-il à Maret, engager l'ambassadeur sans m'engager* » Pour répondre à ces vues, on comprend que le duc de Bassano ne pouvait pas agir personnellement. Il ne pouvait pas faire faire des ouvertures^ dans le sens qu'on attache d^ordinaîre à ce mot. Q fallait sonder les dispositions de l'ambassadeur, et s'y prendre de manière que les ouvertures vinssent de lui. Le ministre de Napoléon choisit un intermédiaire parmi les personnes qui avaient des rela^^ tions intimes avec l'ambassadeur. Son choix tomba sur le comte Alexandre de Laborde, autrefois attaché à Tétat-major en Autriche, sous les ordres de Schwarzenberg. La conversation pouvait être amenée facilement sur un objet qui préoccupait tous les cercles diplomatiques à Paris. Un soir, chez l'ambassadeur (le 19 décembre, quatre jours après le divorce), chacun faisait ses conjectures; M. de Laborde fit la sienne. Elle fut relevée de manière à donner à penser que Schwarzenberg, bien qu'il n'exprimât qu'un désir personnel, connaissait les dispositions de sa cour, et ne tarderait pas à demander des instructions pour être en mesure de répondre catégoriquement au besoin. Dès le commencement du mois de janvier; on vit qu'il les avait .'reçues et, dès le 16, il fut convenu que, s'il arrivait qu'une démarche officielle fût faite auprès de lui, il y accéderait à l'instant. On le maintint journellement dans cette disposition jusqu'au moment décisif.
Quelques écrivains ont parlé d'une démarche indirecte que l'empereur aurait fait faire à Vienne par M. de Narbonne, pour sonder les dispositions personnelles de l'Empereur d'Autriche. Le duc de Bassano contredit cette assertion.
L'Empereur, dit-il, ne traitait pas ainsi les affaires délicates. Quelle utilité y avait-il à éparpiller ainsi les négociations?... Avant que Narbonne fût à Vienne, tout était convenu. Employer d'autres intermédiaires que Schwarzen-
berg, c'eût été s'engager avec sa cour, et se préparer de grands embarras, dans le cas où ]es vues de Napoléon se seraient définitivement portées ailleurs. Si jamais négociation a exigé un profond secret, c'est <;elle-là. Il y avait à Berlin et à Londres trop d'intérêt à la contre-carrer*. .
Tout resta ainsi en suspens jusqu'au 6 février, époque où l'arrivée de la dépèche de Caulaincourt fit pencher définitivement la balance du côté de VAu- M'chienne, D'après toutes les précautions prises par Napoléon pour engager l'Autriche sans être engagé lui-même, il est évident que le mariage russe aurait eu lieu, si Caulaincourt avait transmis, à cette date, un consentement immédiat. Mais la demande d'un nouveau délai confirma Napoléon dans l'opinion qu'il avait déjà exprimée à Maret, que son ambassadeur était joué. Il est probable d'ailleurs qu'étant désormais assuré de l'adhésion empressée de l'Autriche, il se serait pareillement dégagé de l'autre côté, même s'il avait eu la certitude qu'on était seulement bien aise de le faire un peu attendre ; qu'on filait, non un refus, mais un simple ajournement.
La sûreté de mémoire !et la véracité incontestable du duc de Bassano donnent un grand intérêt aux détails que fournissent ses notes sur le fameux conseil consultatif tenu le 7 février. Elles complètent et rectifient sur plusieurs points les récits des historiens :
Plusieurs membres du conseil parlèrent d'abord de l'alliance avec la Saxe*. De fait, il n'y avait en question que la
1. Il paraît cependant que, dans un entretien confidentiel, Tempereur François exprima spontanément à M. de Narbonne le désir d'une alliance de famille. Ce fait a été attesté par M. Villemain, qui le tenait de Narbonne lui-même.
â. Une autre note de Maret nous apprend que des insinuations avaient pareillement été faites à Dresde; « qu'on y devait être et qu'on y fut certain, dès le premier moment, des dispositions favorables de cette cour. >»
Saxe et l'Autriche. M. de Champagny venait de lire la dépêche du duc de Vicence, et on voyait assez que l'Empereur n'était ni d'humeur, ni en position d'attendre le jour où l'impératrice mère jugerait à propos de consentir. Quelques princes de la famille dirent aussi quelques paroles sur la Saxe. En général, ils prirent très-peu de part à la discussion. Mais il n'est pas vrai qu'on ait tiré un argument de la présence du chef de la maison de Saxe à Paris. Le roi de Saxe n'arriva que -le lendemain; son voyage avait été annoncé et arrangé avant qu'il fût question des négociations du mariage. On peut même en conclure qu'aucune ouverture sérieuse n'avait été faite à la Saxe, car on n'aurait pas fait venir le vieux roi à Paris, pour élrc témoin de la préférence donnée à une autre maison.
Il est également faux que l'initiative pour le mariage avec une princesse autrichienne ait été prise par M. de Talleyrand. Ce personnage, qui n*avait pas pénétré le sentiment de l'Empereur, n'aurait voulu parler qu'après l'avoir deviné. Pressé avec une sorte de malice de s'expliquer, il se montra tour à tour favorable à la Russie et à la Saxe, sans conclure dans des termes précis... Ce fut moi qui pris l'initiative pour l'alliance autrichienne. Les considérations que je ils valoir se rapportaient à la paix intérieure et à la paix extérieure. Au dedans, cette alliance effaçait un douloureux souvenir, qui pesait encore sur la conscience d'hommes encore vivants, dont quelques-uns n'étaient pas étrangers aux affaires. Au dehoi*s, la défiance de l'Autriche sur nos internions à son égard, qui la tenait toujours disposée à prêter l'oreille aux suggestions de nos ennemis, serait détruite par un acte qui deviendrait pour elle la plus éclatante des garanties. Cette alliance parciissait un gage assuré de la paix du continent. Ce dernier motif fut accueilli favorablement par la plupart des membres du conseil. Le premier était à l'adresse de plusieurs des personnes présentes, et notamment de Fouché, qui était assis à côté de moi^ et dont l'approbation se manifesta à mon oreille. Après que j'eus parlé sans avoir soulevé aucune objection, l'Empereur se prononça pour l'alliance autrichienne.
Immédiatement après le conseil, le prince Eugène se rendit, à six heures du soir, chez le prince de Schwartzenberg pour faire la demande de l'archiduchesse , et annoncer, ainsf que nous en étions convenus d'avance, que le
contrat de mariage serait signé le lendemain, dans les termes de celui de Marie-Antoinette: Pendant ce temps, TEmpereur dictait à M. de Champagny la première lettre pour Pétersbourg (contenant Tindication des différents motifs qui devaient faire pressentir la renonciation à l'alliance russe). Il entendait qu'elle fût censée écrite avant la résolution qui venait d*ètre prise, et datée du 6. Le même soir, après son dtner, il renvoya un billet à M. de Champagny, pour lui faire bien comprendre qu'il ne devait parler du conseil du 7, et du parti adopté, que dans une seconde lettre qu'il ferait partir par un autre courrier.
L'attitude décidée de Maret avait produit d'autant plus d'impression au sein du conseil, qu'il prenait assez rarement , la parole dans des réunions de ce genre. Tous les assistants pensèrent que le ministre n'avait opiné ainsi qu'avec l'autorisation, sinon par l'ordre de l'Empereur. Aucun d'eux n'eut sûrement l'idée bizarre, émise par un célèbre historien, que le duc de Bassano avait parlé pai' hasard en faveur du mariage autrichien.
La nouvelle de cette brusque évolution consterna le duc de Vicence, qui se croyait de bonne foi maître du terrain. Quant à l'empereur Alexandre, il fit d'abord bonne contenance, mais on peut juger de l'impression qu'il ressentit par un mot qui lui échappa moins de quinze jours après: Si l'on vient me chefxker, je me défendrai'/
Le divorce, et le choix d'une archiduchesse autrichienne, ont souvent été comptés parmi les fautes les plus graves et les plus funestes de Napoléon. Sur ces deux points, il y aurait beaucoup à dire, mais nous n'avons à en parler 'qu'au point de vue de la responsabilité particulière du duc de Bassano. Cette responsabilité est nulle quant au divorce ; à tort ou à raison, tout le monde poussait l'Empereur à cette résolution depuis 1805. Il n'en est pas de même en ce qui concerne le choix de la nouvelle épouse.
i78 HARBT, DUC DE BASSANO.
Maret était peu sympathique à Falliance russe, et, par conséquent, au mariage. Il exerça, incontestablement une certaine influence sur la détermination finale de TEmpereur, en lui communiquant à propos la conversation de Floret et de Sémonville. Il est certain que l'abandon si brusque du projet d'union avec la sœur d'Alexandre fut surtout imputé à Maret par le duc de Vicence, et ce fut là 1^'origine du long et regrettable dissentiment qui les sépara jusqu'à la chute de l'Empire.
Bien que l'événement ait condamné la détermination que Maret avait contribué à faire prévaloir, il est juste de reconnaître que les motifs allégués par lui en faveur du mariage autrichien ne manquaient pas de gravité. Ancien prisonnier de l'Autriche, il se montrait généreux en plaidant 1^ cause de cette puissance. Il avait surtout rétorqué fort habilement l'objection principale contre le projet autrichien, le souvenir de Marie-Antoinette, en soutenant que l'union de l'héritier de la Révolution avec une nouvelle archiduchesse serait, au contraire, la plus éclatante réhabilitation du passé ; qu'elle absoudrait la France, aux yeux de l'Europe, de ce qui n'avait été que l'œuvre d'une faction...
Napoléon aurait-il mieux fait de prendre une princesse russe ou saxonne, ou simplement une Française comme le lui conseillait le comte Daru? n'aurait-il pas mieux fait encore de s'abstenir du divorce? C'est ce que nous n'avons pas à examiner ici. Mais imputer, comme on l'a fait, à la confiance inspirée par le mariage autrichien, l'expédition de Russie et les malheurs qui suivirent, c'est aller bien vite et bien loin, sans tenir compte de circonstances, de résolutions intermédiaires, qui ont exercé une influence décisive sur la marche des événements. Nous aurons à relever, dans la suite de cette Étude, plusieurs de
IIARBT, DUC J>K BA88ANO. 87i
ces résolutions, les unes vainement combattues par le duc de Bassano, d*autres repoussées ou prises trop tard, malgré ses instances. Mais il demeure incontestable que le mariage autrichien- et la naissance du Roi de Rome furent considérés, par les ennemis de Napoléon aussi bien que par ses amis, comme des gages de stabilité. Ce dernier événement surtout avait produit une sensation immense ; quoi qu'on en ait dit plus tard, la chute de TEmpire était aussi difficile à prévoir en 1811, que son rétablissement en 1847.
Disgràoe do Fouohé. — L'Empereur lui donne pour suGcesseor Savary, au lieu de SémonviUo proposé par Maret. — Le futur duo Pasqnier, protégé de Maret, est nommé préfet de police.
Depuis la paix de Vienne jusqu'au mois d*avril 1811, époque de son entrée au ministère des relations extérieures, le duc de Bassano ne quitta pas TEmpereur. Aussi la Con*espondance ne contient dans cet intervalle qu'un très-petit nombre de lettres adressées au ministre secrétaire d*État^.
Parmi les sénatus-consultes de Tannée 1810, nous devons mentionner spécialement celui du 30 janvier, dont certaines dispositions (art. 20 à 30), relatives à la
1. Une de ces lettres, du 15 décembre 1810, prescrivait au duc de Bassano de donner au Moniteur le canevas d'un article sur les malversations financières, « propre à opérer une secousse chez tous les receveurs. » Une autre le chargeait de préparer un décret pour le rétablissement de la Trappe. Napoléon y indiquait, dans quelques lignes magistrales, les considérations qui dictaient cette mesure : « offrir un refuge dans la vie contemplative aux hommes qui veulent fuir la société, soit parce qu'elle leur est importune, soit parce
création du domaine extraordinaire, furent non-seulenlent rédigées, mais suggérées par Haret. On sait quelle était la destination de ce domaine; composé de biens acquis par le souverain, en vertu de conquêtes ou de traités, il offrait des moyens honorables de rémunération pour les services exceptionnels, tant civils que militaires. Ces dotations conférées publiquement par des décrets, devaient remplacer des commissions, des prélèvements clandestins, dont un récent abus avait fait grand scandale dans le monde politique. Une pensée de haute moralité avait inspiré ces dispositions, qui ont valu au duc de Bassano le suffrage d'un écrivain peu prodigue d'éloges, rhistorien Montgaillard.
Maret accompagna, au printemps de 1810, TEmpereur et la nouvelle Impératrice dans le nord de l'Empire. Quelques écrivains ont prétendu que le but principal de cette excursion avait été d'ajouter à l'humiliation de l'Autriche, en exhibant dans la capitale d'un État jadis autrichien, la princesse que cette puissance n'avait osé refuser au vainqueur de Wagram. Le duc de Bassano, dans ses notes, démontre facilement l'absurdité de cette invention.
Ce fut pendant ce voyage que Napoléon, instruit des intrigues de Fouché en Angleterre, prit la résolution de lui ôterle portefeuille de la police, résolution qu'il exécuta dès le lendemain de son retour. Le duc de Rovigo, qui fut le successeur de Fouché, insinue que cette disgrâce était l'œuvre du duc de Bassano et de son ancien compagnon de captivité, le sénateur Sémonville ; que le premier, ambitionnant le minis-
qu'elle leur rappelle des fautes ou des pertes dont on ne se console point. » N'y a-t-il pas une sorte d'instinct prophétique dans cette pensée, que Napoléon, au point culminant de sa fortune, accorde aux malheurs extrêmes, irréparables, tel que sera bientôt le sien.
tère des affaires étrangères, et voulant se débarrasser d'un compétiteur dangereux, s'entendait avec le second qui convoitait la police, etc. D'abord, et pour plus d'un motif, Fouché était à jamais impossible aux relations extérieures. Ensuite sa conduite, depuis 1808, autorisait une surveillance active, et Maret n'aurait pu, sans manquer à ses devoirs, dissimuler les informations qui lui parvenaient sur les rapports clandestins d'un ministre français avec un gouvernement en guerre avec la France.
Il y avait eu deux négociations différentes ; conduites, l'une par un sieur Fagan, ex-officier de l'armée de Condé, trop réconcilié avec le régime impérial; l'autre par le fameux Ouvrard. Fagan, qui fit deux voyages à Londres pendant l'hiver de 1810, avait eu plusieurs entretiens avec le chef du Foreign Office. Quant à Ouvrard, il avait été accrédité par Fouché auprès de Labouchère, banquier d'Amsterdam, précédemment chargé par le ministre du roi de Hollande d'une démarche confidentielle à Londres. Cette première démarche, approuvée par l'Empereur, avait pour but de savoir si les ministres anglais seraient disposés à traiter de la paix, pour empêcher la réunion de cet État h l'Empire. Leur réponse ayant été peu satisfaisante, ces communications restaient suspendues quand Fouché, qui en avait eu connaissance, s'avisa de les reprendre de son chef par l'intermédiaire d'Ouvrard, faisant croire à celui-ci (qui naturellement fit partager cette croyance à Labouchère), que cette reprise était autorisée par Napoléon. A ce premier tort, le duc d'Otrante en ajouta un bien plus grave encore, celui de dénaturer de la façon la plus compromettante la politique de l'Empereur, en lui laissant attribuer des idées tout à fait opposées aux siennes, par exemple celle d'une expédition anglofrançaise contre les États-Unis, au moment où l'Em-
pereur s*cfforçait, au contraire, de les associer à sa querelle contre TAngleterre.
Il y avait là de quoi pousser à bout un souverain plus patient que Napoléon. « Ce n'est pas assez pour cet homme, dit-il à Maret, de s'être mêlé de mes affaires de famille sans mon autorisation ; il faut encore qu'il fasse la paix sans moi. » Ces paroles résumaient tous les motifs de mécontentement accumulés depuis 1807. Dans les premiers moments, l'Empereur avait nommé gouverneur de Rome le ministre destitué. Quinze jours plus tard, cette indemnité lui fut retirée : il y eut progrès dans la disgrâce, par suite des révélations de Fagan et d'Ouvrard, et surtout de la conduite étrange du duc d'Otrante lui-même. Le 5 juin, deux jours après sa destitution, l'Empereur lui faisait demander par Maret toutes les pièces relatives aux négociations avec l'Angleterre. Le 16, ayant acquis dans l'intervalle la certitude que l'ex-ministre a retenu les plus importantes (notamment une réponse de Wellesley rapportée par Fagan), Napoléon lui ordonne de remettre ces documents. {Cojt. n» 16567.) Le lendemain, ne voyant rien venir du château de Ferrières, il y envoie l'un des secrétaires du cabinet, qui doit attendre et rapporter le dossier {CofT. n» 16568). Acculé dans ses derniers retranchements, l'ex-ministre avoue seulement alors qu'il a brûlé ces derniers papiers, comme insignifiants (ou trop significatifs?). Suivant un illustre historien, qui s'en est rapporté sur ce point au témoignage de Talleyrand, Fouché avait agi dans tout cela d'une façon un peu inconséquente, mais avec une parfaite innocence. Son unique arrière-pensée était de faire quelque jour une aimable surprise à l'Empereur, « en lui annonçant une paixàdemi faite.» Celui-ci, moins optimiste, supposa que l'on avait voulu plutôt savoir à quelles conditions la paix serait immédiatement possible avec
l'Angleterre ; si, d'une façon quelconque, lui-même venait à disparaître. Il se trompait, sans doute ; comment douter de Vmnocence de Fouché, garantie par Talleyrand ^ ?
Le duc de Bassano avait proposé pour le ministère de la police Sémonvilie, qui, tenant sa nomination pour certaine, accourut, dans l'après-midi du 3 juin, à Saint-Gloud. Il eut ainsi la satisfactiçn d'apprendre l'un des premiers que l'élu était Savary. Celui-ci, dans ses Mémoires^ s'est malignement étendu sur la déconvenue de Sémonvilie, qu'il avait vu arriver tout rayonnant dans la voiture de Maret, ayant en perspective, sur le coussin de devant, le portefeuille de la police, que le secrétaire d'État venait de redemander à Fouché. Cet écrin reposait sur l'uniforme de sénateur, soigneusement empaqueté, dont Sémonvilie s'était muni à tout événement. Savary vit d'autant mieux ce manège, qu'étant alors dans les
1. Le récit de Savary contient une circonstance caractéristique sur laquelle il n'a pu se tromper. Ce fut dans le premier conseil tenu à Saint-Cloud dès le lendemain de son retour (2 juin), que l'Empereur interpella vivement Fouché sur la négociation Ouvrard. Il fut tout de suite facile de voir, à la contenance du ministre de la police, que Ton ne saurait rien si Ouvrard n'était arrêté de suite^ et qu'il serait introuvable si l'ordre d'arrestation était confié à Fouché. En conséquence, et pendant que le conseil était encore rassemblé^ le duc de Bassano écrivit l'ordre, et alla lui-même le remettre à Savary dans le salon des aides de camp. Savary ignorait le domicile d'Ouvrard, mais il savait celui de madame H..., une ex-merveilleuse du Directoire, que le célèbre fournisseur continuait d'admirer. Il prit si bien ses mesures, que, deux heures après, Ouvrard était arrêté chez cette dame ; où, par un hasard étrange, si c'était un hasard, se trouvait aussi Talleyrand.
On consultera utilement sur cet épisode, qui a donné lieu à tant de conjectures absurdes, les lettres de Napoléon à Fouché et à Maret, des 3, 5, 16 et 17 juin 1810, et les Mémoires de Savary (IV, 302-338). Le récit de M. Thiers atténue à l'excès les torts de Fouché, et contient plusieurs autres erreurs. Il dit, par exemple, que Labouchère avait été choisi, dans le principe, pour intermédiaire, sur la recommandation de Fouché. Labouchère était personnellement et honorablement connu de Napoléon.
meilleurs termes avec Maret, il était allé lui demander à diner à la secrétairerie d'État, installée en face du pont de Sèvres. Maret, en définitive, n'était pas si coupable d'avoir pensé à son ancien compagnon de captivité, dans cette circonstance. Ce n'était pas la finesse qui manquait aufutur grand référendaire de la Chambre des Pairs ; il l'avait prouvé de reste en surprenant quelques-uns des secrets de Fouché. Il avait, de plus, l'avantage de n'avoir figuré ni dans l'affaire du duc d'Enghien, ni dans celle de Bayonne, et de connaître à fond M. de Talleyrand. Quoi qu'il en soit, par une singulière inconséquence, Savary, qui, de son propre aveu, était loin de penser que l'Empereur pût songer à lui pour ce portefeuille, n'a jamais pardonné à Maret d*avoir proposé un autre candidat ^
Un mois plus tard, l'Empereur donna à Maret une compensation, en nommant préfet de police l'un de ses protégés. Le duc de Bassano se portait gérant de la capacité et du dévouement dynastique du futur duc Pasquier; la suite des événements a prouvé qu'il ne se trompait pas, au moins sur le premier de ces deux points. Mais il n'y aurait pas de gouvernement possible, s1l fallait écarter tous les agents dévoués, avant tout, à leur propre fortune.
1. Maret, dans ses Notes, affirme à diverses reprises que le minislère de la police, celte institution si reprochée à Napoléon, n'avait jamais été dans sa pensée qu'un expédient transitoire, qu'il se réservait de supprimer si l'Angleterre avait fait la paix. Il est certain que rétablissement du ministère dô la police remontait à l'époque du Directoire, et qu'il avait été momentanément supprimé sous le Consula
Le duo de Bassano ministre des affaires étrangères. — Légende apocryphe à propos de cette nomination. — Motifs réels qui ont déterminé le remplacement du duo de Cadore.
Les circonstances de la nomination du duc de Bassano au ministère des affaires étrangères ont été longuement racontées dans Thistoire la plus volumineuse de TEmpire qui ait paru jusqu'à ce jour. Ayant d'importantes réserves à faire valoir au sujet de ce récit, dans lequel M. Thiers a suivi la tradition hostile au duc de Bassano, nous en reproduisons d'abord les traits principaux. Suivant l'illustre historien, Napoléon, qui avait eu déjà le tort de remplacer M. de Talleyrand par le duc de Cadore, se compromit encore davantage en substituant à celui-ci le duc de Bassano, lequel « soupirait après ce rôle... » Du moins M. de Ghampagny était encore a un homme sage et tempéré, ne retranchant rien des volontés de Napoléon, mais n*y ajoutant rien, ou plutôt les amortissant par la modération de son caractère. » Il faisait de bons rapports, mais, suivant l'expression de Napoléon lui-même, il manquait de conversation. « Autant ce ministre était modeste, timide même, autant M. de Bassano l'était peu. » Ici viennent se placer les imputations traditionnelles et obligées de dévouement fatal, de fétichisme, etc. Puis M. Thiers raconte que, le 17 avril, Napoléon fit appeler rarchichancelier Gambacérès, a lui exposa ce qu'il reprochait à H. de Cadore, et sa résolution de le remplacer par M. de Bassano. Gambacérès dit quelques mots en faveur de H. de Cadore, se tut sur H. de Bassano, et prit la
plume pour rédiger le décret. Puis rarchichancelier et Maret allèrent ensemble redemander le portefeuille à M. de Cadore. Celui-ci, profondément surpris, car il n avait pas deviné en quoi il déplaisait à son maître, remet son portefeuille avec un chagrin dissimulé, mais visible, et M. de Bassano le reçoit avec l'aveugle joie de l'ambition satisfaite, ne se doutant guère, etc.. »
L'illustre historien supprime un détail important, qui suffit pour donnen à ce changement de ministère une toute autre physionomie. H. de Cadore fut officiellement instruit qu*il était appelé à d'autres fonctions par une lettre de l'Empereur que lui remit l'archichancelier. Tout en rendant justice au zèle et au dévouement de son ministre, il l'avisait « que néanmoins les affaires étaient dans une telle circonstance, qu'il avait cru nécessaire de le placer ailleurs {Correspondance, XXIII, 83) ; » et M. de Cadore, ainsi consolé, remplaça, comme intendant des bâtiments de la Couronne, le comte Daru, nommé ministre secrétaire d'État au lieu de Maret. Nous dirons tout à l'heure quelle « circonstance » avait plus particulièrement influé sur cette résolution de l'Empereur.
Le successeur immédiat de M. de Talleyrand était un homme laborieux, et d'une probité au-dessus de tout soupçon. Ces deux qualités, la dernière surtout, dont quelques incidents récents faisaient plus particulièrement apprécier le mérite dans ce poste, avaient porté l'attention de l'Empereur sur M. de Champagny. Mais, bien qu'il fût loin de manquer de capacité, il avait joué de malheur dans plusieurs occasions importantes, notamment dans les négociations de la paix de Vienne dont nous avons parlé précédemment; puis à propos des affaires de Pologne, et enfin, lors de l'élection de Bernadotte. Relativement à la Pologne, l'Empereur avait été contrarié d'une dépêche de M. de Champagny, adressée de Vieniie à
M. de Romanzov le 20 octobre 1809, c'est-à-dire à une époque où le ministre des relations extérieures se trouvait séparé de Napoléon, qui était allé attendre à Munich la ratification de la paix. Le cabinet de Pétersbourg était alors fort mécontent de Tattribution qui venait d'être faite d'une partie considérable de la Gallicie au duché de Varsovie. Le duc de Vicence insistait pour qu'on rassurât la Russie, avec autant de chaleur que si son concours eût été pleinement satisfaisant dans la précédente guerre. D'un autre côté, car il faut tenir compte de tout, Napoléon, admettant alors comme possible im mariage avec une sœur d'Alexandre, avait recommandé à M. de Ghampagny de ne rien négliger pour apaiser ce prince. Ce fut sous cette double impulsion que le ministre français se laissa entraîner à dire « que tout ce qui pourrait tranquilliser la Russie aurait l'assentiment de Napoléon ; qu'il "était disposé à concourir à l'abolition de tous leurs anciens souvenirs, quil approuvait que le nom de Pologne et de Polonais disparût non-seulement de toute transaction politique ^ mais de l'histoù^e. » « Nous « ignorons, dit à ce sujet Bignon (VIII, 390), si « l'Empereur avait tenu un langage pareil, mais nous (( croyons que, dans ce cas même, son ministre aurait « dû adoucir les termes. » Ce qui est certain, c'est que le cabinet de Pétersbourg, trop satisfait de ce langage, s'en autorisa pour proposer le fameux projet de convention, dont le premier article stipulait que « le « royaume de Pologne ne serait jamais rétabli, » Ce cabinet insista pour l'adoption de cette forme absolue d'engagement. 11 y revint avec d'autant plus d'aigreur, que, dans l'intervalle, le mariage russe avait manqué, tandis que Napoléon n'en mettait que plus de vivacité dans ses refus. Il ne voulait s'engager qu'à ne pas contribuer au rétablissement de la Pologne^ et le cabinet russe voyait dans cette restriction une arrière-
pensée ^ Ce fut ainsi que commença la querelle. L'Empereur estima que Champagny avait montré plus de zèle que de dextérité dans cette circonstance, en encourageant par un langage trop positif les exigences du cabinet russe ; et en lui donnant lieu de croire, à tort ou à raison, qu'il y avait eu quelque secret revirement dans les conseils français, relativement à la Pologne.
Il s'était passé encore quelque chose d'assez désagréable, lors.de l'élection du prince royal de Suède. Le duc de Cadore avait contribué innocemment à faire nommer Bernadotte, en délivrant un passeport de courrier à l'ex-consul de Gothembourg, Fournier, qui lui avait été présenté comme propre à remplir un rôle d'observation pour la France, pendant la diète d'CKrebro. Fournier se prévalut de ce passeport, rempli en entier de la main du ministre, pour faire croire à un grand nombre de députés suédoisqu'il avait mission de recommander officieusement le prince de Ponte-Corvo ; que ce choix serait conforme aux intentions secrètes de Napoléon. Peu de jours après que cet homme eut quitté Paris, ses relations avec Bernadotte furent signalées à l'Empereur, qui fit écrire par le duc de Cadore une lettre de désaveu, mais elle arriva trop tard ^
Ces incidents, et quelques autres qu'il est inutile de rappeler, avaient rendu la position du duc de Cadore assez pénible. Elle l'était devenue davantage encore depuis que des faits non équivoques, témoi-
1. « Je ne veux pas rétablir la Pologne, disait Napoléon, mais je ne veux pas flétrir ma mémoire en mettant le sceau à cet acte d'une politique machiavélique, car c'est plus qu'avouer le partage de la Pologne, que de déclarer qu'elle ne sera jamais rétablie. (Juillet 1810.) »
2. On trouve des détails curieux et peu connus sur cette affaire dans les Mémoires inédits de Suremain, dont nous avons donné une analyse dans la Revue contemporaine (n* du 31 mars 1868).
^g9d MARBT, DUC DB BASSANO.
« des anciens Français, qu'il avait Tair à la fois d'un homme d'État et d'un homme de Cour'. » Causeur facile et brillant, il savait aussi faire parler les autres et les écouter. Enfin, quoique très-simple dans ses habitudes particulières, il avait, de l'aveu de M. Thiers, « le goût et le talent de la représentation. »
Quant au reproche de déférence aveugle, on a déjà vu. Ton verra encore ce que l'on doit en penser. Si tous les hauts fonctionnaires avaient servi comme Maret, bien des malheurs auraient été épargnés à la France, et la dynastie napoléonienne n'aurait pas subi une interruption de trente-cinq années.
Projets et préparatifs de la Russie contre le duché, signalés par Poniatowski et Bignon ; cause réelle du changement de ministre. — Premières dépêches du duc de Bassano.
Le duc de Vicence avait joué le rôle principal dans la direction de notre politique extérieure, tant qu'il avait été possible de se fier à la sincérité d'Alexandre. 11 était alors, suivant sa propre expression, « le viceroi de Napoléon à Pétersbourg. » On connait les incidents graves et multipliés qui modifièrent du tout au tout cette situation, à partir du mariage de Napoléon. L'aff'ection personnelle du duc de Vicence pour le czar, survivant à son influence sur ce prince, devenait un danger. Napoléon reprochait à son ambassadeur d'avoir « épousé la Russie, )> de s'être laissé abuser par des protestations qui avaient déjà cessé d'être sincères. Malade, découragé, le duc de Vicence