‹ Maret, duc de BassanoChapitre 24 sur 60 · D'Odeleben, Campagne de · texte numérisé non relu

D'Odeleben, Campagne de

SOe MARBT, DUC DE BASSANO.

sérieux, et le véritable directeur des affaires de la légation était un jeune secrétaire, célèbre depuis, M. de Nesselrode. Au printemps de 1811, celui-ci avait obtenu un congé qui se prolongeait : TEmpereur n'avait pas manqué de trouver étrange qu'on eût choisi, pour retirer ce diplomate de Paris, le moment eu sa présence y devenait le plus nécessaire. Il s*en était nettement expliqué dans sa conversation du 15 août avec Kourakin. Quinze jours plus tard^ le duc de Bassano se plaignait aussi de l'inopportunité de ce congé, donné au seul homme « en état de traiter. » Lauriston s'était aperçu que le retour de Nesselrode à Paris contrariait le ministre Roumanzof, jaloux de la faveur dont jouissait le jeune diplomate. Au mois de novembre, cependant, notre ambassadeur put annoncer ce retour comme certain. Nesselrode allait être autorisé à traiter, soit l'affaire d'Oldenbourg à part, soit toutes les affaires ensemble ou séparément. Il avait toute la pensée de son maître, qui préparait hii-même ses instructions. (Novembre et décembre.) Cependant, le 27 décembre, comme Nesselrode, toujours sur son départ, continuait à ne pas partir, Lauriston ne peut s'empêcher de parler du mauvais effet que ces ajournements doivent produire à Paris. « Il partira, répond le czar ; mais je ne veux pas qu'on puisse dire que c'est par peur que je désire un arrangement. J'attends donc un événement qui me mette dans le cas de prouver que ce n'est pas par de telles raisons que j'agis. » — Il s'agissait de la signature des préliminaires de paix avec la Turquie, dont on attendait de jour en jour la nouvelle. — Et si cette paix ne se fait pas? dit Lauriston, Nesselrode ne partira donc pas? — Que les événements de Turquie soient favorables ou non, son voyage aura lieu. » Tout le mois de janvier s'écoule ainsi ; le 30, arrive une dépêche alarmante du prince Kourakin. La guerre lui

L'envoi d'un tel négociateur ne pouvait donc être réputé « mission d'éclat, » comme l'eût été, par exemple, une mission confiée à Roumanzof, ministre en exercice. Au fond, il n'y avait eu de trompés, dans cet incident, que ceux qui avaient bien voulu l'être, tant à Berlin qu'à Pétersbourg.

C'est pourtant sur cette base étroite et. fragile, sur un contre-sens inspiré par la malveillance, que M. Thiers a échafaudé tout un réquisitoire contre Napoléon et son ministre. L'illustre historien voit chez eux la résolution d'attaquer, d'envahir l'inoffensive Russie, irrévocablement arrêtée plus de dix-huit mois d'avance. Pour lui, les demandes d'explications, les protestations pacifiques ne sont plus désormais que des artifices dilatoires. Le cabinet des Tuileries abuse sans scrupule de la bonne foi de son propre ambassadeur; c'est pour arriver plus sûrement à la guerre qu'on feint de se donner quelque mouvement pour la paix. Mais où sont les preuves de cette politique astucieuse? Les préparatifs, commencés en avril 1811, n'étaient qu'une réplique provoquée par ceux de l'adversaire, qui, de son propre aveu, « était prêt dès le mois de mars. » Ils n'impliquent donc nullement l'intention de se dérober à une tentative sérieuse d'arrangement, tout en affectant jusqu'au bout le désir de la paix. Pour donner quelque vraisemblance à ce soupçon d'arrière-pensée, on en est réduit à arguer d'une désapprobation indirecte, donnée à cette mission Nesselrode, que Napoléon, son ministre et son ambassadeur, n'ont cessé de réclamer ouvertement pendant plus de six mois. Mais cette désapprobation n'est elle-même qu'une hypothèse hasardée d'après deux indices plus suspects. L'un est le froid accueil fait au prince Kourakin, accueil qui s'expliquerait mieux par l'impatience de voir arriver enfin un négociateur sérieux ; l'autre, c'est l'interprétation de

quelques mots de Napoléon à Fenvoyé prussien : interprétation apocryphe, vieille calomnie russe, démentie par M. de Krusemarck lui-même, et qui ne méritait pas de revivre sous une plume française.

En résumé, des documents incontestables prouvent que, du côté de la Russie, le point de partage entre les alliances française et anglaise remonte au delà du mois de décembre 1810. Du côté de la France, la correspondance de Napoléon et celle du duc de Bassano montrent que les préparatifs sérieux de guerre n'ont commencé qu'à partir du mois d'avril suivant; et, pendant plus d'une année encore, le cabinet des Tuileries ne cessera de réclamer des explications amiables, auxquelles celui de Pétersbourg ne cessera de se dérober ^.

1. Nous trouvons encore dans les pièces diplomatiques relatives à la Prusse un autre argument contre celte prétendue désapprobation de la mission de Nesseirode. Au moment où les négociations pour le traité d'alliance entre la Prusse et la France touchaient à leur fin, le roi de Prusse (it partir pour Pétersbourg un de ses aides de camp, le colonel Knesebcck. Sa mission fut présentée à l'ambassadeur de France comme une dernière tentative pacifique auprès d'Alexandre; mais cette explication, donnée seulement après le dépotât y parut un peu suspecte à Paris, et le duc de Bassano écrivit à Laurislon de faire surveiller les démarches de M. de Knesebeck pendant son séjour en Russie. Au retour de cet envoyé, la cour de Berlin s'empressa de nous communiquer son rapport. M. de Knesebeck, homme fort intelligent , et très au courant de la situation, avait eu deux longs entretiens avec Alexandre; il lui parla de l'impression fâcheuse qu'avait produite à Paris cet ajournement indéfini de la mission Nesseirode, sur laquelle on comptait. Le czar lui «répondit d'abord, comme à Lauriston, n qu'il avait lieu de croire que cette mission déplaisait ; » mais Knesebeck rayant assuré du contraire^ le czar se rejeta « sur ce qu'une pareille démarche aurait désormais d'inconciliable avec sa dignité, Napoléon ayant pris, dans l'intervalle, une position plus menaçante ; sur la situation économique de la Russie, pour laquelle tinterdiction du commerce des neutres serait un fléau pire que la guerre elle mémCy etc. • Nous sommes loin de prétendre et de croire que tout ce qui a pu se dire de part et d'autre, en pareille circonstance, ait été consigné dans un rapport destiné

Traité avec la Prusse (24 février 4812). — Pourquoi il avait été plus difficile de difiR&rcr cette alliance que de la conclure. — A l'instigation de Maret, Napoléon conseille à son frère de convoquer des Cortès napoléoniennes (août 48H), puis d'accepter celle de Cadix

■ (mars 4812). -^ Rejet de ce sage conseiL

Le programme du 16 août 1811 était suivi fidèlement. Tout en s'efforçant d'amener un revirement pacifique dans les conseils de la Russie, le duc de Bassano avait commencé à préparer des traités d'alliance avec les difiTérents États qu'on ne pouvait se dispenser d'associer à la guerre, si elle devait éclater. Ces traités, on s'en souvient, devaient être conclus dans un délai de six mois, si dans cet intervalle la Russie n'avait pas changé de politique. Ce terme, que l'Empereur s'était en quelque sorte fixé à lui-même, fut atteint et dépassé; car le traité avec la Prusse ne fut signé que le 24 février, celui avec l'Autriche, que le 14 mars suivant.

Il avait été plus difficile de différer la première de ces alliances que de la conclure. Pendant toute Tannée 1811, le duc de Bassano avait dû résister aux instances du cabinet prussien, et tempérer, par de sages avis, son empressement à prendre, en attendant, des « mesures éventuelles » dont la France avait lieu de se défier. Les détails de cette négociation appartiennent àThistoiregénéralede l'Empire. Nous n'avons garde de justifier le système d'infiexible rigueur dont le traité du 24 février était la conséquencç logique.

à être communiqué à Paris; mais, par la même raison, on n'y verrait pas figurer l'assurance relative à la mission de Nesselrcde si le cabinet de Berlin avait eu le moindre doute sur ce point.

« Alliance bizarre, dit avec raison un historien, où rallié puissant, mesurant au faible la portion de forces dont il Tautorise à faire usage, ne lui permet de le servir que d*une main, et tient Tautre enchaînée dans la crainte que, libres toutes deux, elles ne se tournent contre lui ! » C'était à propos de Talliance de 1812, qu'un agent diplomatique prussien disait, dans une lettre, qui fut interceptée et transmise à Paris : « Il fallait en passer par là, ou par la fenêtre ! ^ » On a prétendu que le duc de Bassano avait aggravé ces ressentiments, en transmettant les volontés de Napoléon sous la forme la plus impérieuse. Cette allégation, répétée de confiance par quelques historiens français, sur la parole intéressée des organisateurs de la dernière coalition, est formellement contredite par les documents. Au mois d'avril 1811, le prince d'Ëckmûhl, sentinelle plus clairvoyante que notre ambassadeur à Berlin, dénonçait les armements clandestins de la Prusse, coïncidant d'une façon significative avec les mouvements russes sur la frontière du duché de Varsovie. Napoléon, irrité, prescrivit au duc de Bassano de faire signifier à Berlin qu'il considérait ces mesures comme dirigées contre la France; que si elles ne cessaient pas de suite, il allait faire occuper le territoire prussien. En conséquence, le ministre recommandait à l'ambassadeur de faire sentir au ministre de Prusse l'inconvénient de ces armements anticipés^ qui pourraient altérer les bonnes dispositions de Sa Majesté, détruire sa confiance (18 mai^ 5 septembre). Il était difficile, on en conviendra, de transmettre cette communication menaçante sous une forme plus amortie. Un peu après, une démarche personnelle du roi de Prusse (lettre du 12 septembre)

1 Sur les relations de la France et de la Prusse en 1811 et 1812, toir Bignon. (X, 130-147, 387^9.)

ayant diminué quelque peu la méfiance de TEmpereur, le duc de Bassano s'empressait d'écrire à M. de Saint-Marsan que <c cette lettre devait modifier les démarches vives qu'il avait reçu ordre de faire (18 septembre). » Enfin, il maintenait à Berlin cet ambassadeur, que l'Empereur jugeait|trop crédule et voulait remplacer par un militaire. En ceci, les événements de 1813 donneront raison à l'Empereur; mais si cette fois son ministre mérite un reproche, ce n'est pas apparemment celui d'avoir exagéré les défiances et les rigueurs du souverain.

L'attitude de la Prusse pendant l'année 1811, ses démarches pressantes pour hâter la conclusion du traité, la précipitation, le développement de ses préparatifs militaires, tenaient en partie à un motif longtemps dissimulé, qui ne fut révélé au cabinet français qu'à l'époque de la signature de l'alliance. Un homme de beaucoup d'esprit et de peu de moralité, chef de bureau, journaliste, censeur, et quelque peu poète, ' £., avait vendu, en 1810, à l'ambassadeur prussien, un prétendu rapport secret du duc de Cadore, encore ministre à cette époque, concluant à l'entière destruction de la monarchie prussienne. Ce rapport avait été véritablement rédigé sur des communications surprises dans les bureaux des relations extérieures. La conclusion seule étaitapocryphe, et le tout assez habilement coordonné pour que le cabinet prussien s'y trompât. Pendant plusieurs mois, il attribua à une arrière-pensée hostile deNapoléon les retards que le cabinet françaisapportait à laconclusion de l'alliance, sans autre arrière-pensée que celle de prolonger autant que possible les ménagements envers la Russie.

Dès le mois d'août 1811, l'éventualité probable d'une rupture avec cette puissance faisait vivement sentir la nécessité d'un arrangement des affaires de la Péninsule. Le duc de Bassano transmettait à Madrid,

par l'intermédiaire de l'ambassadeur Laforêt, un conseil inspiré par les souvenirs de la Constituante : celui d'une convocation de Cortès napoléoniennes. Plus tard, quand cette guerre du Nord dut être considérée comme inévitable, le ministre fut autorisé à suggérer une idée bien autrement libérale, mais bien trop tardive : celle d'une tentative de rapprochement avec les représentants de l'insurrection espagnole; d'une aceptation, par le roi Joseph, de la constitution démocratique qu'ils venaient de rédiger. Tel fut le sujet d'une longue et curieuse dépêche du ministre des relations extérieures, en date du 15 mars 1812, dont nous reproduisons les passages principaux. Il ne faut pas perdre de vue, pour en apprécier la valeur, qu'à cette date nous étions maîtres de la plus grande partie de l'Espagne; que beaucoup d'Espagnols étaient fatigués de la lutte, fatigués surtout des Anglais.

Le roi doit avoir des moyens de communiquer avec la nouvelle régence de Cadix. La haine pour la France est balancée par la haine pour l'Angleterre... : donc, un arrangement est possible. La base en serait simple... Pour les Cortès, l'impossibilité de vaincre est démontrée. La résistance a été longtemps soutenue, et l'amour-propre est satisfait. Les Cortès peuvent eux-mêmes proposer au roi Tacceplation de la Constitution qu'ils ont rédigée, et reconnaître la nouvelle dynastie. Le roi peut, de son côté, accepter cette Constitution, qui est celle de Bayonne, à l'exception de quelques spéculations idéologiques contraires aux mœurs du pays. Il n*y aurait probablement, au sujet de cette Constitution, aucune difficulté importante. Si un tel arrangement avait lieu. Sa Majesté ne ferait pas difficulté de connaître Vintégrité de VEspagne, et de retirer ses troupes en totalité, du moment où la^ tranquillité serait rétablie.

Le duc de Bassano, ou, si Ton veut, l'Empereur rappelait ensuite au roi l'autre moyen d'arriver au but, en convoquant lui-môme ses Cortès, comme on

su MARET, DUC DB BA88AN0.

le lui avait conseillé au mois d*aoùt précédent. Depuis la conquête de Valence, la situation générale était devenue plus favorable que jamais pour une telle tentative, le roi pouvant réunir les députés des deux tiers de TEspagne. Ces Cortès pourraient adopter la Constitution de celles de Cadix, plus ou moins modifiée ; faire un appel à la réunion.

Quand on verra d'un côté huit cents députés, les armé^ impériales, les places fortes, et de Tautre, les Anglais acharnés à ruiner TEspagne, et chez elle et par Tinsurrection de ses colonies, le choix sera bientôt fait... Si le gouvernement avait eu une marche suivie et énergique, il disposerait dès à présent du meilleur instrument dont il puisse se servir : d'une Assemblée délibérant, discutant, éclaircissant toutes les questions, et portant la lumière dans les provinces par ses discours, ses adresses et ses députations. Les ministres ont voulu entourer le roi de troupes espagnoles avant d'avoir gagné l'opinion. Contre-sens mani* festel... Le mal que font les troupes françaises est moindre, de l'aveu de Blake et des autres généraux prisonniers, que celui que font les troupes anglaises et les guérillas'... Que le roi réunisse donc les Certes ; après quinze jours ou un mois, lorsqu'ils auront fait un grand nombre de rapports, de discours, une Constitution même, puisque telle estlamaniedes Espagnols ; lorsqu'ils auront envoyé dans les provinces des députations solennelles, pourquoi n'en enverraient-ils pas aussi à Cadix, en Galice, à Alicante, dans tous les pays où l'insurrection existe encore, et où le besoin de voir arriver le terme d'une lutte si prolongée est le vœu secret de tout le monde?... Vous pourrez prendre rengagement que l'Empereur ratifiera tout ce que fera le roi, si le roi déclare que les troupes se retireront...

Enfin le ministre, indiquant «tout ce qu'on pouvait faire, tout ce qu'on aurait déjà dû faire, » suggérait

1. Ceci a été pleinement confirmé par les écrivains espagnols, notamment par Toreno, Llorente, etc. Les généraux dont il s'agit ici sont ceux que Suchet avait pris à Valence, et dont la régence de Cadix avait refusé l'échange.

ridée de « faire adresser préalablement des pétitions au roi pour la convocation des Cortës, en indiquant rapidement les idées qui devaient en former la base. »

Point d'injures contre la France, mais exposer que la nation périt, qu'on ne peut éviter son extermination et la perte des Indes qu'en se ralliant au trône, sous la protection d'une Constitution librement consentie. Des pétitions semblables seront présentées par les archevêques et les évoques... Le roi répondra que l'intégrité et Y indépendance de l'Espagne seront assurées; que les troupes françaises se retireront lorsqu'on posera les armes. Si ces diverses tentatives ne réussissaient pas, elles auraient du moins produit un grand ébranlement dans l'opinion...

Cette dépêche, curieuse à plus d'un titre, a dû être en partie dictée par l'Empereur, ou transcrite de mémoire à la suite d'une conférence sur les affaires d'Espagne. Il semble que ce plan de conquête constitutionnelle, avec la retraite entière des troupes françaises et l'intégrité de la monarchie espagnole en perspective , était fait pour plaire à un prince si aifecté de son état de nullité, des maux de l'occupation française, de l'appréhension d'un démembrement. Pourtant on voit, par la réponse de l'ambassadeur, que Joseph ne fut nullement satisfait de cette communication. « Il prenait pour des reproches directs tout ce qui portait sur ses ministres. » Comme il était question dans la dépêche du duc de Bassano de propos tenus par les généraux espagnols pris à Valence, Joseph leur attribuait la première idée de cette combinaison. Il se plaignait de ces officiers, qui auraient pu, suivant lui, rendre un grand service h leur pays en se ralliant à leur souverain,.. Il s'offusquait de la facilité avec laquelle l'Empereur inclinait à sacrifier la Constitution de Bayônne à l'œuvre démagogique de Cadix. « C'était, disait-il, risquer de mettre

le désordre constitutionnel à la place de Tanarchie insurrectionnelle, que d'endosser la robe faite pour accabler la royauté dans la personne et sous le nom de Ferdinand VII. » Enfin, il supposait que « Napoléon voulait seulement faire faire une démonstration propre à occuper toutes les têtes en Espagne, jusqu'à ce que la situation politique de TEurope lui permit de couperie nœud gordien. Cependant on allait s'occuper d'ouvrir des communications, de faire rédiger des adresses, etc. » Tout cela n'annonçait pas un zèle très-ardent : aussi, bien que les intentions de l'Empereur fussent connues à Madrid depuis le 6 avril, la correspondance de l'ambassadeur atteste que deux mois après il n'y avait rien de fait, ou presque rien, dans ce sens. Laforêt écrivait, le 15 mai : « Le roi dit que c'est lui qui est obligé de presser les ministres ; ceux-ci, qu'ils ne peuvent arracher de décisions au roi. Il parle beaucoup, parle à merveille, mais laisse languir toutes les mesures, etc. » L'irrésolution politique et militaire du roi était vivement relevée dans une nouvelle dépêche du duc de Bassano expédiée de Dresde. « Le roi, en différant de donner des ordres, depuis que l'Empereur lui a conféré le commandement général, compromet les intérêts de la France et les siens\.. Il gêne et n'agit pas. Un vice-roi aurait une conduite plus décidée. Il faut agir cependant... Si l'Empereur est dans le Nord, occupé d'une grande entreprise, il faut qu'il soit secondé énergiquement dans les affaires d'Espagne. Si l'Empereur n'est pas allé en Espagne, c'est qu'il ejia été empêché par les armements de la Russie, L'entreprise du Nord terminée, si le roi, par son indolence, ne gâte pas trop les affaires,

1. Par la dépêche du duc de Bassano du 15 mars^ et par celle du prince de Neufchâtel du 16, arrivées en môme temps, le roi Joseph se trouvait investi des pouvoirs civils et militaires les plas étendus.

Traité d'alliance du 4 4 mars avec rAutriohe. — Conversation ourieoae à œ sujet d'Alexandre avec l'ambassadeur autrichien. — Intrigues secrètes qui ont déterminé la conclusion du traité de Bucharest.

On connaît depuis longtemps les stipulations secrètes des traités conclus en 1812 par le duc de Bassano avec le Danemark et l'Autriche. On voit par la correspondance politique de Vienne que, pendant la préparation du traité autrichien, notre austère et vigilant ambassadeur, le comte Otto, transmettait des informations confidentielles, dont on ne se préoccupa peut-être pas assez à Paris, sur les grands embarras de fortune d'un des principaux ministres de cette puissance, et sur ses habitudes intimes avec nos ennemis politiques des deux sexes*. 11 appelait cela travailler à la fusion; mais on aurait dû prévoir que cette fusion pourrait bien s'opérer en sens inverse, si nous éprouvions des revers. Metternich et Schwarzenberg furent les [seuls conseillers autrichiens qui opinèrent nettement pour l'alliance ; tous les autres avaient été d'avis de ne prendre part à la guerre « que s'il n'y avait pas moyen de demeurer neutre. » (Otto, 7 décembre 1811). Parmi les résultats probables du nouveau conflit entre la France et la Russie, il en était un

1. On trouvera à ce siyet, dans l'ouvrage de Bignon (X, 122-126), des détails qui peuvent servir de correctif au portrait trop flatté qu'a fait M. Thiers du ministre dont il s'agit ici. Nous recommandons aux personnes qui désireraient de plus amples renseignements sur cet objet délicat la dépêche inédite d'Otto du 26 juin 1811. {^Archives des affaires étrangères,)

qui intéressait particulièrement TAutriche ; Tannulation des engagements pris à Erfurt, relativement aux Provinces danubiennes. Ce fut la principale considération que fit valoir le duc de Bassano pour déterminer le cabinet de Vienne à faire cause commune avec nous.

Napoléon tenait essentiellement à se réserver la faculté d'échanger la Gallicie autrichienne contre rillyrie, dans l'hypothèse du rétablissement de la Pologne. Sur ce point, Schwarzenberg résista longtemps. Il représentait que les districts de la Gallicie étaient affectés au recrutement des meilleurs régiments autrichiens. Il insistait avec plus de force sur ce que la cession de cette province, dont la frontière n'est qu'à quelques marches de la capitale, compromettait bien plus la sûreté de la monarchie autrichienne, que la possession lointaine de lUlyrie ne pouvait lui offrir d'avantage. On ne parvint à s'accorder qu'en bornant la cession future à une partie de la Gallicie à déterminer ultérieurement, de manière à laisser une bonne frontière à l'Autriche {Notes du duc de B,)*.

L'Empereur Alexandre était bien servi par ses correspondants secrets de Paris ou de Vienne, car ce fut lui qui apprit, dit-on, la signature du traité au comte de Saint-Julien, ambassadeur d'Autriche à Pétersbourg. Il lui en montra une copie avant que ce diplomate eût reçu aucun avis de sa cour à ce sujet. Alexandre ressentit ou affecta une surprise pénible, de la colère même. « Dans ce moment, dit-il, où des efforts extraordinaires me donnaient l'espoir de sortir avec succès

1. Ou a si^alé, avec raison, comme ayant exercé une influence funeste sur les derniers événements de la campagne, la clause du traité du 14 mars, qui stipulait que » le contingent auxiliaire autrichien formerait un corps distinct et séparé. » Mais il ne faut pas oublier que, dans le plan primitif de FEmpereur, ce corps devait être employé directement sous ses ordres. On verra dans nn des chapitres suivants, par suite de quelles circonstances il fut malheureusement entraîné à modifier ce plan.

de cette lutte terrible, lorsque je vais combattre pour la cause générale, il faut que mon ancien allié se ligue avec mon adversaire ; il faut que Tempereur François me force à entrer en négociation avec Napoléon ! » Il ajouta « qu'il emploierait à regret les moyens que lui fourniraient les mécontents en Hongrie ; que, comme il ne voulait pas avoir TEurope sur les bras, il se verrait obligé de s'arranger avec la France, et qu'il ne croyait pas que cet arrangement, très-facile et qui tenait à bien peu de chose, tournât à l'avantage de l'Autriche. » Ces paroles significatives d'Alexandre sont consignées dans un rapport de l'ambassadeur en date du 12 avril, rapport qui fut communiqué par le cabinet de Vienne à celui de Paris. La conduite ultérieure de l'Autriche a été telle, qu'on craint toujours de ne pas faire remonter assez haut le commencement de ses intelligences secrètes avec nos ennemis. Il nous paraît incroyable que les informations clandestines du czar aient devancé de si loin celles de l'ambassadeur; d'un autre côté, il est acquis aujourd'hui à l'histoire que l'empereur Alexandre, avant son départ pour Wilna, c'est-à-dire avant le 21 avril, reçut du cabinet autrichien des communications très-rassurantes ^ Ceci nous porterait à croire que M. de Saint-Julien, comme l'envoyé prussien Knesebeck, connaissait d'avance la destination de son rapport, et l'aura rédigé en conséquence. Les altérations, toutefois, n'ont dû porter que sur les explications de l'ambassadeur ; et c'est avec raison qu'on a cherché dans ce document une nouvelle preuve que « c'était Alexandre qui voulait la guerre, ou du moins qu'il la voulait aussi, » puisque, de son propre aveu, « l'arrangement avec la France eût été facile, qu'il tenait à bien peu de chose ! »

1. Ceci est démontré par une lettre autographe de Tempereur Alexandre à Tamiral Tschitchakov, lettre qui a passé sous les yeux de M. Thiers. (V. Thiers, XIII, 497.)

Parmi les fautes qui ont influé sur le sort de la campagne, il faut mettre en première ligne Touverture beaucoup trop tardive des négociations avec la Porte ottomane. Le duc de Bassano ne fut autorisé à agir de ce côté qu'au mois de février 1812. L'Empereur tenait à pouvoir dire, jusqu'au dernier moment, que lui du moins était resté fidèle aux engagements de Tilsit. Cette loyauté imprudente avait laissé le champ libre aux manœuvres des agents anglais, qui, depuis six mois et plus, s'efforçaient d'amener, par des « arguments irrésistibles, » un accommodement entre les Russes et les Turcs. «L'Angleterre, dit Haret dans ses notes, était ouvertement l'alliée de la Russie aux conférences de Bucharest, avant que la Russie fût en guerre avec la France, et lorsque la France négociait encore pour la paix. » Dès le mois de septembre 1811 , l'Anglais Liston recevait à Constantinople un puissant renfort ; le Corse Pozzo di Borgo, toujours acharné à sa vendetta ; — si Wellington était l'épée, la forte et loyale épée de l'Angleterre, Pozzo en était le stylet ! — C'était lui qui faisait parvenir à Pétersbourg les comptes rendus de conversations belliqueuses, et jusqu'à des copies de prétendues notes de notre chargé d'affaires à Constantinople. (Novembre, décembre.) A chaque courrier, le duc de Bassano était obligé de démentir ces assertions, de réitérer l'assurance trop véridique que la France restait, en tout ce qui concernait les affaires turques, dans les limites de la neutralité pro^ mise à Tilsit et à Erfurt !

Le 5 mars 1812, notre chargé d'affaires avait reçu l'autorisation d'offrir au sultan, mah seulement de vive voix, pour prix d'une alliance offensive et défensive, la garantie de l'intégralité des Provinces danubiennes, plus la promesse du recouvrement de la Crimée. Enfin, après la découverte des intrigues de Czernicheff* à Paris (voy. chap. suivant), le duc de Bassano obtint

322 MARfiT, DUC DE BASSANO.

Tautorisation d'envoyer à Constantînople les pleins pouvoirs nécessaires pour conclure ; ils arrivèrent le 21 mars. A cette date, rien n'y était terminé avec la Russie. Le duc de Bassano en acquit la certitude dans le courant d'avril ; il dut croire que, dès lors, le plus grand péril était passé, que la Turquie, n'ayant pas cédé quand elle se voyait délaissée, céderait encore bien moins quand on venait à son secours^ Ce raisonnement, qui eût été infaillible vis-à-vis d'une nation civilisée, se trouva faux par rapport à la Turquie. Malgré notre changement d'attitude, le parti de la paix prévalut, grâce aux intrigues des frères Morousi, interprètes de la Porte, deux Grecs de l'extrême décadence. Ils affirmèrent et persuadèrent aux Turcs que la ruine de la Russie entraînerait la leur; qu'elle était désormais le seul obstacle qui les protégeât contre l'ambition française ; que la paix étant désormais leur unique moyen de salut, il fallait s'y résigner, même au prix de quelques sacrifices. Cependant le sultan, par bon sens naturel et par orgueil, se refusait à toute cession ; les Russes, de leur côté, avaient de bonnes raisons pour hésiter à se montrer trop exigeants ; mais les Morousi les encouragèrent à demander, contraignirent le sultan à céder. Chacun de ses refus produi-

1. Le duc de Bassano, causant ce jour-là môme avec M. de Narbonne, qui venait prendre ses instructions pour une mission conciliante qu'il allait remplir à Berlin, lui parla, avec une vive émotion, de l'heureuse nouvelle, impatiemment attendue, qu'il venait de recevoir de Constantinople. En sortant de chez le ministre, M. de Narbonne raconta cet incident à un jeune homme qui l'attendait dans sa voiture; tout en partageant la satisfaction du duc de Bassano, il regrettait comme lui que la volonté de l'Empereur eût si longtemps ajourné l'ouverture de la négociation. Il voyait, avec un sentiment instinctif d'inquiétude et de tristesse, que les déterminations de ces Turcs faibles et perfides exerceraient fatalement une grande influence sur les événements. L'interlocuteur du comte de Narbonne était M. Villeraain, qui a reproduit cet entretien dans ses Souvenirs.

sait une sédition au camp du grand-visir, et de violents murmures à Constantinople. Cette lutte devint très-sérieuse au printemps. A Tépoque où la paix fut signée, les troupes turques, que les instigateurs du itdMé payaient pour déserter, étaient réduites à dix ou douze mille hommes* Tout cela n'eût pas suffi peutêtre ; une note curieuse du duc de Bassano nous apprend que, « la paix de Bucharest fut due à remploi d'une pièce fausse qu'on fit parvenir à la connaissance du grand-visir. C'était une prétendue lettre de Napoléon à Alexandre, proposant, pour les arrangements de la paix, le partage de l'Empire ottoman». Consulté par Galib-Ëffendi, un interprète notoirement etdepuis longtemps pensionné par l'Angleterre, Joseph Fanfan attesta la vérité du document. Le fait matériel de la présence du comte de Narbonne à Wilna, acheva de porter la conviction dans l'esprit des Turcs. » D'une part, comme nous le verrons bientôt, on manœuvra pour abréger le séjour de cet envoyé extraordinaire, en abusant Alexandre sur le but véritable de sa mission ; de l'autre, on persuada aux Turcs que l'objet de cette mission était de donner suite à cette proposition apocryphe de partage. On peut remarquer, en effet, que le sultan ne donna sa ratification que le 14 juillet, c'est-à-dire six semaines après la signature, et sous l'impression immédiate de l'arrivée du comte de Narbonne à Wilna. Au lieu de s'évertuer à chercher dans la correspondance de Napoléon et de son

1. Notes manuscrites de Latour-Maubourg. Voir aussi Bignon, XI, 83-5, et XIV, 115-121.

2. Ce qui donnait plus de vraisemblance à celle fable, c*est qu*on nlgnorait pas à Constantinople que Tobjet véritable de la mission de M. de Roumanzof à Paris^ en 1809, était une proposition de partage de TEmpire ottoman. Les notes remises au duc de Cadore à ce sujet ont élé rendues à Tempereur Alexandre, sur sa demande, en 1816. (Maret.)

ministre les indices d'une préméditation orgaeilleuse et machiavélique de la guerre^ qui n'exista jamais, on aurait mieux fait de suivre la trace très-réelle des intrigues anti-françaises qui, depuis 1810, exploitaient les appréhensions d*Alexandre pour sa sûreté personnelle, ses rancunes politiques et privées, et réussirent à creuser un abtme infranchissable entre les deux souverains.

L'empereur Napoléon n'avait donc voulu accréditer d'ambassadeur à Constantinople qu'après la rupture définitive des relations diplomatiques entre la France et la Russie. Pour comble de malheur, car il semble que déjà la fortune s'essayait à accabler le dominateur de l'Europe, les communications avec Constantinople étaient alors interrompues par suite de la peste, qui faisait d'affreux ravages dans cette capitale. Notre ambassadeur, Ândréossy, ne put se mettre en relation avec le gouvernement turc que dans les premiers jours d'août, et les ratifications du traité avec la Russie avaient été échangées le 14 juillet I « C'était la destinée ! » disait gravement le Reiss Effendi. La destinée avait eu pour auxiliaire la vénalité de ce ministre, du plénipotentiaire turc et des interprètes. Andréossy n'eut pas de peine à prouver au sultan qu'on l'avait indignement joué en lui faisant payer du sacrifice d'une province (la Bessarabie), une paix dont la Russie avait un si pressant besoin. Les Morousi payèrent de leur vie cette trahison ; mais le mal n'en était pas moins irréparable. Tel fut le résultat des ménagements de Napoléon pour la Russie, ménagements qui ne peuvent s'expliquer que par des sentiments tout opposés à ceux que lui prêtent quelques historiens.

Aifaircs de Suède. — Caractère difficile de Tambassadeur Alquier. — Vieille haine de Davout pour Bemadotte. — Attitude sage et oonoiliante du duc do Bassano. — Violence et imprudence d* Alquier. — Sun rappel. — Rapport de Davout qui augmente Tirritation de TEmpereur contre Bemadotte. — Ordre trop promptement exécuté d'envahir la Poméranio. — Alliance de la Suède avec TAngleterre et la Russie. — Ses dernières démarches pour un retour àValliance française, repoussées par Napoléon, malgré le duo de Bassano.

La neutralité de la Turquie était un malheur : Tinimitié de la Suède, qu'il eût été possible d'éviter, en fut peut-être un plus grand encore. Sur ce point, nous ne pouvons nous dispenser d'entrer dans quelques détails. C'est une des rares circonstances dans lesquelles la discrétion du duc de Bassano n'a pu dissimuler tout à fait ses tendances personnelles. Il aurait voulu qu'on ménageât davantage Bemadotte, et il avait raison. Nous ne prétendons ni justifier, ni excuser la conduite du prince de Suède ; mais nous croyons que sa défection a été surtout décidée parles procédés violents de l'ambassadeur Alquier et par ceux du prince d'Eckmûhl.

Alquier, conventionnel régicide, était un homme de mérite , mais atrabilaire et d'un jugement faux. Il passait pour avoir le mauvais œil en politique, comme Marmont et Reynier à la guerre : il avait été, en effet, le dernier ministre de Napoléon auprès des Bourbons de Naples et de Pie VII. L'Empereur l'ayant trouvé mou dans cette dernière mission, Alquier s'appliquait à ne plus mériter un semblable reproche. Il s'ingéniait systématiquement à présenter sous la forme la plus impérieuse, la plus blessante, les communica-

lions souvent peu agréables dont il était chargé. S*il est un diplomate de la période impériale qui ait pleiment mérité le reproche « d'arrogance et d'aveuglement, » si mal à propos adressé au duc de Bassano, c'est bien certainement celui-là.

Il mettait aussi un empressement regrettable à consigner dans ses dépêches toutes les excentricités de langage du prince royal (Bernadotte), et même des propos d'une authenticité douteuse^ Enfin, il ne se lassaitpas de transmettre, sans contrôle, toutes les dénonciations qui lui parvenaient sur les infractions au blocus continental, commises ou tolérées par le gouvernement suédois. Sur ce dernier point, il y avait émulation entre Alquier et le prince d'Eckmûhl. Il existait, entre Bernadotte et Davout, une antipathie qui datait de la République, et que les événements de 1806 et de 1809 avaient singulièrement envenimée. En se voyant devancé sur la route de la fortune par un rival auquel il s'estimait fort supérieur, Davout ressentait une irritation profonde, qu'il ne savait même pas dissiipuler en public.

Malgré ces éléments de discorde et les cajoleries intéressées de la Russie, nos relations avec la Suède reprirent tout à coup une allure plus satisfaisantes, à l'époque de l'entrée du duc de Bassano au ministère. Momentanément investi du pouvoir royal pendant une maladie de son père adoptif^ Bernadotte montra, de l'aveu même d'Alquier, les meilleures dispositions. C'était le moment où l'on ne parlait que de la

1. Ainsi, dès les premiers temps du séjour de Bernadotte en Suède, Alquier s'empressait d écrire, sur la foi de lettres venues de Copenhague, que le prince royal à son passage dans cette ville, avait parlé de l'oppression de l'Empereur; que sa femme y avait manifesté des sentiments &ès-peu français, etc. Alquier aurait dû tenir pour non avenues ces délations danoises, n'ignorant pas que l'élection de Bernadote avait dû être particulièrement désagréable dans ce pays.

concentration menaçante des Russes sur la frontière du duché. M. d'Engestrom disait à Alquier : « Nous serons Français si TEmpereur le veut, » et ce dernier reconnaissait que, dans de telles circonstances, « Talliance de la Suède n'était pas à dédaigner. » Alquier recevait Tordre de témoigner au prince royal combien on était satisfait de son attitude, depuis qu'il avait pris en main Tadministration de l'État; de lui faire espérer, si cette conduite était soutenue, l'appui constant de l'Empereur, tant pour ce qui était personnel au prince que pour les intérêts de son royaume. Il devait en même temps démentir l'insinuation, faite par l'envoyé russe Suchtelen, que c'était la France qui avait jadis encouragé la Russie à s'emparer des lies d'Aland, dont l'occupation mettait l'ennemi aux portes de Stockholm. L'Empereur avait vu, au contraire, cette cession avec peine, et, s'il ne s'y était pas opposé, c'est qu'alors la politique et les engagements généraux ne le permettaient pas. (15 avril 1811.) Dans la sage bienveillance de ce langage, on reconnaît déjà l'influence du duc de Bassano. Quelques jours après, il prescrivait à l'ambassadeur ff de mettre le prince royal dans le cas de s'expliquer sur ce que ferait la Suède dans l'hypothèse d'une rupture entre la Russie et la France. D'après les dernières nouvelles des mouvements de troupes dans l'intérieur de la Russie, il devait rester à peine 20,000 hommes pour garder la Finlande. En cas de guerre, il y aurait là une belle occasion pour la Suède, etc. » (4 mai.) Là était le nœud de la difficulté. L'Empereur ne voulait s'engager que par rapport à la Finlande, tandis que Bernadottc avait précédemment parlé de la Norwége, ajoutant, avec son imprudence ordinaire, qu'on devait lui savoir gré de la demander à la France, qu'il ne tiendrait qu'à lui de l'obtenir de$ Anglais. Un peu plus tard, il est vrai, le

prince avait réduit de lui-même sa demande à Tévêcbé de Drontheim, qui avait formé autrefois la frontière de la Suède. » En même temps, les insinuations pour une alliance étaient accueillies avec une satisfaction visible. Le prince royal protestait « qu*il ne tirerait jamais Tépée que contre les ennemis de l'Empereur I » Un fait positif, contemporain de cette période de raccommodement, donne à penser que les dispositions du prince royal et du ministre suédois étaient sincères. C'est le rappel spontané de l'ambassadeur de Suède à Paris, Lagerbîelke. On avait acquis la preuve « que ce personnage était livré aux Russes, qu'il communiquait les lettres du ministre, qu'il avait une correspondance secrète avec d'Armfefd, officier suédois passé au service de l'empereur Alexandre, et en grand crédit auprès de lui ; que Lagerbielke avait un cbiffre particulier, dont il se servait pour donner à sa famille toute sorte de détails envenimés sur l'Eçfipereur ; » et c'était Bernadotte lui-même qui racontait tout cela à l'ambassadeur français ^ (mai). Les promesses d'appui, a pour ce qui lui était personnel, » avaient visiblement exercé une certaine influence sur son esprit. Obligé d'être très-libéral à son arrivée en Suède, il avait vu promptement la fin du million que P Empereur lui avait fait remettre lors de son départ. N'ayant plus rien, il n'en avait promis que davantage, suivant une vieille habitude gasconne qui remontait au temps de ses premières campagnes *. Il se trouvait donc fort mal

1. Lagerbielke devait ôtre remplacé par M. de Cederhyelm, homme estimable, et de sentiments très-français ; mais l'incident de Stralsund, dont nous allons parler, fit suspendre indéfiniment le départ du nouvel ambassadeur.

2. Voici, à ce sujet, une anecdote inédite dont nous garantissons l'authenticité. Dans la campagne de l'an IV, au moment de la retraite sur le Rhin, le général de division Bernadotte avait une

MARBT, DUC DB BASSANO. dS9

dans ses finances au moment où lui parvinrent les assurances bienveillantes de l'Empereur. Attribuant avec raison ce retour de faveur à Tinfluence du nouveau ministre des relations extérieures, il s'empressa de le remercier, et de réclamer son intervention officieuse auprès de l'Empereur pour obtenir une indemnité en échange de la dotation de maréchal et de prince de Ponte-Corvo, à laquelle il avait dû renoncer. 11 espérait dans la « magnanimité n de Napoléon. c( Mon élévation actuelle, disait-il, n'étant qu'une suite des hautes destinées de la France, il serait trop malheureux pour moi qa' après les privations que j'ai éprouvées et les sacrifices que j'ai faits, je perdisse la récompense de trente années de bons services et de gloire militaire^. » C'était vingt ans qu'il aurait fallu dire. Il n'est pas facile de deviner en quoi consistait cette gloire avant 1789, époque à laquelle Bernadotte était simple sergent, ni surtout ce qu'il entendait par ses privations et ses sacrifices.

Quoi qu'il en soit, au mois de juin 1811, les relations entre la France et la Suède étaient encore des plus satisfaisantes. Bernadotte envoyait sa femme en France, pour accélérer l'arrangement de leurs affaires

communication importante et des plus pressées à faire parvenir au quartier général. « Crevez votre cheval, dit-il à celui de ses officiers d*état-major qu'il savait le mieux monté; vous serez indemnisé de suite, j'en fais mon affaire. » Quelques heures après, Bernadotte voit revenir Tofficier, ayant scrupuleusement rempli sa mission, y compris le trépas de sa monture. Il rappelle respectueusement au général sa récente promesse. « Ck)mment donc ! mon cher ami, tout de suite ! » s'écrie Bernadotte avec son accent ordinaire, c^tte fois bien de circonstance. H appelle son chef d'état-major : — G..., vingt louis sur-le-champ, à ce brave! — Mais, général, répond le chef d'état-major, il n'y a pas un sou en caisse ! — Vous voyez, mon ami, il n'y a pas de ma faute I dit Bernadotte, qui toutefois semblait médiocrement surpris de cette nouvelle. Et l'officier, qui depuis est devenu général, n'entendit plus jamais parler d'indemnité.

Page 1