Bignon, X, 176-180 ; Thiers, XIII
€ avait Tair d'un homme en démence, » et M. Thiers, ordinairement plus que sévère pour Bemadotte, dit avec raison que c l'ambassadeur eût été plus utile à son souverain en taisant cette scène.» Quelques jours après, Alquier, perdant la tête à son tour, n'hésitait pas à signaler la défection de la Suède comme consommée, « grâce à rinepte fatuité du prince et à la corruption de son ministre, i II prétendait que Bernadotte, depuis son arrivée en Suède, s'entendait avec TAngleterre et la Russie ; qu'à l'époque où il nous demandait l'évéché de Drontheim, il avait proposé de se déclarer contre nous, si on lui garantissait la Norwége entière ; et que, cette offre ayant été acceptée, il était résolu de s'attacher aux ennemis de la France; qu'il l'avait dit à T... (l'officier dont il a été question ci-dessus). Suivant toute apparence, Bemadotte avait dit à cet homme et à bien d'autres ce qu'il avait écrit à l'Empereur dt répété à Alquier en toute occasion : que la Suède ne pourrait sans subsides supporter une guerre qui tarissait le produit de ses douanes; qu'on lui avait offert la Norwége pour prix de son alliance ou seulement de sa neutralité. Mais Alquier se trompait dangereusement quand il dénonçait, au commencement de septembre 1811, comme un fait accompli, une alliance qui ne fut signée que plus de six mois après, à la suite d'un acte hostile de la France. Il s'abusait surtout sur les sentiments de M. d'Engestrom, qui resta plus longtemps Français que le prince royal.
Le duc de Bassano ne put atténuer complètement l'effet produit par les rapports de Davout et d'Alquier. Mais il obtint le remplacement immédiat de ce dernier, preuve de modération assez méritoire après les violences de langage du prince royal. Cet ambassadeur reçut l'ordre « de faire connaître qu'il avait obtenu un congé, de partir aussitôt sans voir ni le roi.
ministre les indices d'une préméditation orgueilleuse et machiavélique de la guerre^ qui n'exista jamais, on aurait mieux fait de suivre la trace très-réelle des intrigues anti-françaises qui, depuis 1810, exploitaient les appréhensions d'Alexandre pour sa sûreté personnelle, ses rancunes politiques et privées, et réussirent à creuser un abîme infranchissable entre les deux souverains.
L'empereur Napoléon n'avait donc voulu accréditer d'ambassadeur à Constantinople qu'après la rupture définitive des relations diplomatiques entre la France et la Russie. Pour comble de malheur, car il semble que déjà la fortune s'essayait à accabler le dominateur de l'Europe, les communications avec Constantinople étaient alors interrompues par suite de la peste, qui faisait d'affreux ravages dans cette capitale. Notre ambassadeur, Ândréossy, ne put se mettre en relation avec le gouvernement turc que dans les premiers jours d'août, et les ratifications du traité avec la Russie avaient été échangées le 14 juillet! « C'était la destinée ! » disait gravement le Reiss Effendi. La destinée avait eu pour auxiliaire la vénalité de ce ministre, du plénipotentiaire turc et des interprètes. Andréossy n'eut pas de peine à prouver au sultan qu'on l'avait indignement joué en lui faisant payer du sacrifice d'une province (la Bessarabie), une paix dont la Russie avait un si pressant besoin. Les Morousi payèrent de leur vie cette trahison ; mais le mal n'en était pas moins irréparable. Tel fut le résultat des ménagements de Napoléon pour la Russie, ménagements qui ne peuvent s'expliquer que par des sentiments tout opposés à ceux que lui prêtent quelques historiens.
Affaires de Suède. — Caractère diffîoile de Tambassadeur Alqoier. — Vieille haine de Davout pour Bernadette. — Attitude sage et oonoiliante du duc do Bassano. — Violence et imprudence d*Alquier. — Son rappel. — Rapport de Davout qui augmente l'irritation de l'Elmpereor contre Bemadotte. — Ordre trop promptement exécuté d'envahir la Poméranio. — Alliance de la Suède avec rAngleterre et la Russie. — Ses dernières démarches pour un retour à Tallianoo française, repoussées par Napoléon, malgré le duo de Bassano.
La neutralité de la Turquie était un malheur : Tinimitié de la Suède, qu'il eût été possible d'éviter, en fut peut-être un plus grand encore. Sur ce point, nous ne pouvons nous dispenser d'entrer dans quelques détails. C'est une des rares circonstances dans lesquelles la discrétion du duc de Bassano n'a pu dissimuler tout à fait ses tendances personnelles. Il aurait voulu qu'on ménageât davantage Bernadotte, et il avait raison. Nous ne prétendons ni justifier, ni excuser la conduite du prince de Suède ; mais nous croyons que sa défection a été surtout décidée parles procédés violents de l'ambassadeur Alquier et par ceux du prince d'Eckmûhl.
Alquier, conventionnel régicide, était un homme de mérite , mais atrabilaire et d'un jugement faux. U passait pour avoir le mauvais œil en politique, comme Marmont et Reynier à la guerre : il avait été, en effet, le dernier ministre de Napoléon auprès des Bourbons de Naples et de Pie VIL L'Empereur l'ayant trouvé mou dans cette dernière mission, Alquier s'appliquait à ne plus mériter un semblable reproche. Il sMngéniait systématiquement à présenter sous la forme la plus impérieuse, la plus blessante, les communica-
concentration menaçante des Russes sur la frontière du duché. M. d'Engestrom disait à Âlquier : « Nous serons Français si l'Empereur le veut, » et ce dernier reconnaissait que, dans de telles circonstances, « Talliance de la Suède n'était pas à dédaigner. » Alquier recevait Tordre de témoigner au prince royal combien on était satisfait de son attitude, depuis qu'il avait pris en main l'administration de l'État; de lui faire espérer, si cette conduite était soutenue, l'appui constant de l'Empereur, tant pour ce qui était personnel au prince que pour les intérêts de son royaume. Il devait en même temps démentir l'insinuation, faite par l'envoyé russe Suchtelen, que c'était la France qui avait jadis encouragé la Russie à s'emparer des iles d'Aland, dont l'occupation mettait l'ennemi aux portes de Stockholm. L'Empereur avait vu, au contraire, cette cession avec peine, et, s'il ne s'y était pas opposé, c'est qu'alors la politique et les engagements généraux ne le permettaient pas. (15 avril 1811.) Dans la sage bienveillance de ce langage, on reconnaît déjà l'influence du duc de Bassano. Quelques jours après, il prescrivait à l'ambassadeur c de mettre le prince royal dans le cas de s'expliquer sur ce que ferait la Suède dans l'hypothèse d'une rupture entre la Russie et la France. D'après les dernières nouvelles des mouvements de troupes dans l'intérieur de la Russie, il devait rester à peine 20,000 hommes pour garder la Finlande. En cas de guerre , il y aurait là une belle occasion pour la Suède, etc. » (4 mai.) Là était le nœud de la difficulté. L'Empereur ne voulait s'engager que par rapport à la Finlande, tandis que Bernadotte avait précédemment parlé de la Norwége, ajoutant, avec son imprudence ordinaire, qu'on devait lui savoir gré de la demander à la France, qu'il ne tiendrait qu'à lui de l'obtenir des Anglais. Un peu plus tard, il est vrai, le
dans ses finances au moment où lui parvinrent les assurances bienveillantes de TEmpereur. Attribuant avec raison ce retour de faveur à Tintluence du nouveau ministre des relations extérieures, il s'empressa de le remercier, et de réclamer son intervention officieuse auprès de TEmpereur pour obtenir une indemnité en échange de la dotation de maréchal et de prince de Ponte-Corvo, à laquelle il avait dû renoncer. 11 espérait dans la « magnanimité » de Napoléon. « Mon élévation actuelle, disait-il, n'étant qu'une suite des hautes destinées de la France, il serait trop malheureux pour moi qn'après les privations que j'ai éprouvées et les sacrifices que j'ai faits, je perdisse la récompense de trente années de bons services et de gloire militaire^, » C'était vingt ans qu'il aurait fallu dire. Il n'est pas facile de deviner en quoi consistait cette gloire avant 1789, époque à laquelle Bernadotte était simple sergent, ni surtout ce qu'il entendait par ses privations et ses sacrifices.
Quoi qu'il en soit, au mois de juin 1811, les relations entre la France et la Suède étaient encore des plus satisfaisantes. Bernadotte envoyait sa femme en France, pour accélérer l'arrangement de leurs affaires
communication importante et des plus pressées à faire parvenir au quartier général, u Crevez votre cheval, dit-il à celui de ses officiers d'état-major qu'il savait le mieux monté; vous serez indemnisé de suite, j'en fais mon affaire. » Quelques heures après, Bernadotte voit revenir l'officier, ayant scrupuleusement rempli sa mission, y compris le trépas de sa monture. Il rappelle respectueusement au général sa récente promesse. « Comment donc ! mon cher ami, tout de suite ! » s'écrie Bernadotte avec son accent ordinaire, cette fois bien de circonstance. H appelle son chef d'état-major : —G..., vingt louis sur-le-champ, à ce brave! — Mais, général, répond le chef d'état-major, il n'y a pas un sou en caisse! — Vous voyez, mon ami, il n'y a pas de ma faute! dit Bernadotte, qui toutefois semblait médiocrement surpris de cette nouvelle. Et l'officier, qui depuis est devenu général, n'entendit plus jamais parler d'indemnité.