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Lettre du prince royal au duc de Bassano, 12 mai

dividu assez mal famé, qui s'était fait nommer récemment par surprise consul de France à Gothembourg : il se vengeait, par des délations, de ceux qui n'avaient pas voulu payer assez cher son silence \ L'autre autorité d'Alquier était un officier suédois qui faisait l'office de confident double entre l'ambassadeur et le prince royal, reportant à l'un les propos de l'autre. C'était sur la foi de cet équivoque personnage, qu'Alquier prétendait que Bernadotte « était devenu trèspeu militaire, qu'il ne savait plus faire manœuvrer des troupes, etc. » (Juillet.)

Au premières nouvelles venues de Stralsund, l'Empereur avait failli envoyer l'ordre d'envahir la Poméranie ; il était revenu ensuite au projet d'une occupation concertée avec les troupes régulières suédoises. (Rapport du 4 juillet.) L'exécution d'une telle mesure, confiée surtout au prince d'Eckmûhl, présentait encore bien des inconvénients. Le duc de Bassano obtint qu'elle serait ajournée jusqu'à plus ample informé. Il demanda des explications au chargé d'affaires suédois à Paris ' ; il chargea Alquier d'en demander à Stockholm. « L'Empereur, lui écrivait-il, désire réparation pour le passé et garantie pour l'avenir. Faites comprendre que ces faits-là sont trèssérieux. » En cette circonstance, l'ambassadeur commit une faute dont les conséquences devaient être bien funestes. Au lieu de se borner à une demande verbale d'explications, il remit une note signée ; note menaçante, grossière même, dans laquelle il articu-

1.' Suivant le rapport confidentiel d'un agent du ministère des relations extérieures, qui se trouvait à Gothembourg vers la fin de 1810, les négociants de cette ville s'arrangeaient avec le précédent consul moyennant 5 OiO de remise sur chaque affaire. Il parait que le sieur R.. avait eu de plus hautes prétentions, et qu'on n'avait pu s'entendre.

2. D'Ohsson, charpé de Vititérim depuis le départ de Lagerbielke.

33i MARET, DUC DE BASSANO.

ni le prince royal, ni le ministre, et de se rendre à Copenhague, oii il recevrait de nouveaux ordres. » (Lettre du 14 octobre.] En lui adressant ses nouvelles lettres de créance, le ministre lui manda que «TEmpereur n*avait pas approuvé sa conduite dans ces derniers temps ; qu'il l'aurait même désavouée si la réponse suédoise avait été moins vive; qu'il n'avait pas gardé la mesure convenable dans ses rapports personnels et officiels, et n'avait pas répondu à ce qu'on devait attendre de son expérience. » Témoin d'infractions au traité, il devait se plaindre, mais en conversation, ou seulement en laissant une note ver-^ baie pour mémoire, mais non remettre, sans autorisation, une note signée énonçant des faits qui n'étaient pas appuyés de preuves suffisantes, et dans des termes dont quelques-uns étaient de nature à blesser le gouvernement suédois. « Cela seul était une grande faute, ajoutait M. de Bassano, de vous avancer au point de rendre votre rappel nécessaire et de forcer la main à votre gouvernement... Vous avez pris sur vous la responsabilité des conséquences, et « malheureusement^ elles ont été très-graves ^ »

Par suite du départ d'Alquier, il ne restait en Suède qu'un secrétaire de légation, faisant les fonctions de chargé d'affaires. Il lui fut recommandé, par ordre exprès de l'Empereur, d'apporter la plus grande réserve dans ses relations avec le gouvernement et le prince royal, « de se borner à observer et à se mettre en état de donner des informations. » (14 octobre.) Cette recommandation fut réitérée au mois de décembre, bien que, dans cet intervalle, le prince royal et le ministre eussent fait, à diverses

1. A la suite de ce déplorable incident, le ministre adressa à ses agents principaux une circulaire pour leur rappeler « qu'ils ne devaient jamais remettre de notes écHtes sans un ordre formel (29 décembre).

reprises, au chargé d*affaires, des avances marquées, témoignant le plus vif désir de donner suite aux insinuations faites par Âlquier avant Tincident de Stralsund. Le 14 novembre, M. d'Engestrom affirmait encore « qu'il tenait au vieux système basé sur l'alliance de la Suède avec la France, la Turquie, la Pologne et la Prusse. » Cette affectation de ne laisser à Stockholm qu'un chargé d'affaires muet contrastait d'une manière fâcheuse avec les démarches et les cajoleries des agents anglais et russes, et faisait reperdre insensiblement à la France le terrain qu'elle avait regagné par le rappel judicieux d'Alquier. L'Empereur était loin pourtant de méconnaître l'intérêt stratégique de l'alliance suédoise ; maisil était agacé des boutades gasconnes du prince impérial, irrité desnouvelles infractions au blocus continental, que lechargé d'affairesde Cabre, et surtout le prince d'Eckmûhl, ne se lassaient pas de dénoncer. Ainsi, de toutes les puissances qu'il était intéressé à faire entrer dans un système de confédération contre la Russie, la Suède était celle dont il se méfiait le plus, pour laquelle il voulait faire le moins. Ne voulant s'expliquer avec elle qu'au dernier moment, s'assurer son alliance qu*au dernier marché possible, peut-être n'était-il pas fâché de voir s'accumuler une masse de griefs, dont on aurait pu faire entrer la rémission en ligne de compte dans l'arrangement final. C'était un calcul analogue à celui de ce grand seigneur du temps de Louis XV, qui réglait annuellement avec son intendant en lui faisant cadeau de ce qu'il avait dérobé.

En attendant la conclusion des traités, l'Empereur était revenu, au commencement de janvier 1812, à la tentation de faire occuper la Poméranie. II entendait que cette opération, si elle avait lieu, fût précédée, ou accompagnée de la remise, par le duc de Bassano^ d*une note au ministre de Suède. Cette note devait

être, suivant Texpression de TEmpereur lui-même, (( une sorte .de dissertation sur les aveux du prince royal, et sur la conduite de la Suède, comparés avec les obligations qui résultaient pour elle du droit des gens^ » (10 janvier.) Le duc, qui redoutait sagement Teffet d*une telle menace, exécutée avant la conclu"sion de Talliance, et surtout par le prince d'Eckmûhl, avait imaginé, pour gagner du temps, de faire un projet de note tellement vif, que FEmpereur le lui renvoya, avec recommandation de refaire « quelque chose de plus calme, de plus conciliant, où il n*y eût point de fièvre (19 janvier). »

Malheureusement, ce même jour, arrivait à Paris une nouvelle lettre du prince d^Eckmûhl signalant la prise du Satnt-Jean, bâtiment suédois, sur lequel on avait trouvé deux grandes caisses, pesant plus de douze quintaux, remplies de libelles contre l'Empereur et la France. A cette nouvelle. Napoléon, qui n'aimait pas la presse, s'emporta, et écrivit directement à Davout la lettre, fatale entre toutes, qui commence ainsi : « Aussitôt que vous serez assuré de saisir une grande quantité de mai^chandises coloniales dans la Poméranie suédoise, vous ferez prendre possession de cette province. »

L'Empereur avait oublié cette lettre, quand il disait à Sainte-Hélène que Davout avait envahi sans ordre la Poméranie ; c'est sans ordre immédiat et positif qu'il aurait fallu dire. Il est évident que Davout se trouvait investi, à cet égard, d'un pouvoir discrétionnaire; car l'Empereur, dans cette même lettre, allait jusqu'à

1. Dans le compte rendu présenté au roi de Suède, le prince royal avait parlé de l'ordre donné aux bâtiments de guerre de repousser les attaques des corsaires français et danois contre les contrebandiers suédois, et plusieurs faits signalés par Davout, Alquier et le chargé d'affaires de Cabre, prouvaient l'exécution de ces ordres.

désigner la division qui irait au besoin en Poméranie. Mais il est évident aussi qu'un général plus circonspect, moins hostile personnellement à Bernadotte, aurait réclamé un ordre spécial et formel. Au contraire, entre la réception de la lettre portant autorisation éventuelle et la mesure elle-même, il n'y eut que rintervalle strictement nécessaire pour la mise en mouvement des troupes, et l'occupation était consommée quand la nouvelle en parvint à Paris. Davout avaitusé avec une regrettable précipitation de son pouvoir discrétionnaire; Napoléon, quoique vivement contrarié, jugea que les circonstances ne permettaient ni . de revenir sur cette mesure, ni riième de l'improuver ouvertement. Ce ne fut que plus d'un mois après l'occupation de la Poméranie, qu'il autorisa le duc de Bassano à proposer à la Suède un traité d'alliance. £n attendant, le ministre s'efforçait de tirer parti à Pétersbourg de cet incident si fâcheux pour nous à Stockholm. Il écrivait à Lauriston : « Si on voulait la guerre avec la Russie, on aurait un intérêt évident à ménager la Suède. » (18 février.) Or, la guerre était déjà plus que probable à cette époque ; personne ne le savait mieux que lui. C'est là une des rares circonstances où l'on pénètre jusqu'à l'opinion intime du ministre. Il ne se dissimulait pas non plus combien les seules propositions qu'il fût autorisé à faire étaient insuffisantes et tardives, après des mesures aussi profondément irritantes que l'occupation de la Poméranie et le désarmement des troupes suédoises. On sait que des deux choses incessamment sollicitées par Bernadotte depuis son arrivée en Suède, l'Empereur n'en accordait aucune. Au lieu de vingt millions de subsides, il offrait l'entrée en franchise ou l'achat de denrées coloniales pour une pareille somme ; au lieu de la Norwége, il promettait la restitution de la Finlande. Ces propositions, communiquées directement

par le duc de Bassano à la princesse royale, qui se trouvait encore en France, furent connues à Stockholm le 19 mars. Le ministre espérait, ou affectait d'espérer, que ces informations remettraient Bernadotte dans la bonne vote. Hais, depuis plus d*un mois, le prince royal, irrité des procédés de Davout et du silence de Napoléon, avait cherché et trouvé ailleurs la certitude d'obtenir ce qu'il avait vainement sollicité à Paris. Après avoir pris connaissance des propositions françaises, il expédia Tordre de signer le traité préparé à Pétersbourg. (5 avril.)

Cette résolution n'était pas irrévocable. L'engagement de coopérer k*nne diversion en Allemagne était subordonné au concours préalable de la Russie et de l'Angleterre à la réunion de la Norwége. Tandis que les ministres anglais traînaient imprudemment la négociation en longueur, marchandaient les subsides, le prince royal offrait de repasser du côté de la France. Pendant les mois d'avril et de mai 1812, un échange actif de communications eut lieu entre Bernardotte et Haret par l'intermédiaire du consul Signeul, qui fit deux fois le voyage du continent. Le 30 mai, il rejoignit le duc de Bassano à Dresde, eut avec lui une longue explication, et lui remit une note autographe du prince royal contenant son ultimatum. L'agent suédois avouait ou plutôt rappelait (car Bernadotte avait déjà dit la même chose à de Cabre dès les premiers jours d'avril) que des rapports s'étaient établis entre Stockholm, et Pétersbourg, à la suite de rinvasion de la Poméranie ; que l'empereur Alexandre avait promis la Finlande, à condition que l'on viendrait à son secours si les armées russes étaient rejetées au delà de la Wilia. Se trouvant ainsi assurée de la restitution de la Finlande, dans l'hypothèse de la défaite des Russes, la Suède n'était pas intéressée à prendre des engagements avec la France pour parve-

nir à ce seul résultat. Mais elle romprait àoee tous le$ ennemis de la France^ si Tempereur Napoléon consentait à Tannexion de la Norwége. A ce prix, le prince royal devenait son lieutenant dans le Nord. Il était prêt à faire marcher immédiatement contre la Russie, non pas seulement les trente mille hommes stipulés dans le projet de traité communiqué précédemment par le duc de Bassano à la princesse royale, mais cinquante mille. Dans la note autographe remise par Signeul, Bernadotte proposait la cession de la Poméranie et le payement d*une soulte de douze millions au Danemark en échange de la Norwége ; puis, à la suite de la signature de ces conditions, un traité d*alliance sur des bases avantageuses aux deux pays. Signeul alla jusqu'à insinuer verbalement qull ne serait pas impossible d'utiliser le littoral de la Norwége, pour jeter sur les côtes d'Ecosse une expédition franco-suédoise.

On a dit que cette démarche n'avait d'autre but que de s'assurer la Norwége dans toutes les éventualités ; qu'il aurait toujours trouvé le moyen de voir venir les événements, et de se mettre du parti du plus fort Cependant une considération bien simple nous porte à croire qu'au moins ces dernières propositions étaient sincères. Pour forcer le Danemarck, malgré nous, k céder la Norwége, Bernadotte avait besoin de l'assistance anglaise et russe. Dans l'hypothèse inverse, cette annexion s'opérant pacifiquement, l'armée suédoise devenait immédiatement disponible contre la Russie. Bernadotte n'aurait eu aucun prétexte plausible de retard ; il ne s'en ménageait aucun, car Signeul était autorisé à signer de suite « tout ce qui serait dans ce système. » (Lettre du duc de Bassano à l'Empereur, du 30 mai.) Obtenant de nous la Norwége à l'amiable, il se serait aisément débarrassé de son traité conditionnel du 5 avril, en profitant du prétexte que lui

fournissaient les lenteurs de l'Angleterre. Une lettre écrite à TEmpereur Alexandre, au moment où Bernadette attendait une réponse aux propositions portés à Dresde par Signeul, se termine ainsi : a Je dois, quoique avec peine, dire à Votre Majesté que, sans ce préalable (la conclusion des traités anglais), il est possible que nos opérations soient contrariées^. »

Cest aussi pendant cette période d'attente, que M. d'Engestrom adressait au chargé d'affaires suédois à Paris une dépêche qui jette un grand jour sur les véritables préférences de la Suède à cette date. Il y était longuement question de ce général suédois T..., l'un des hommes qui avaient naguère donné àAlquier les informations les plus irritantes contre le prince royal. Cet officier avait présenté à son gouvernement des explications peu satisfaisantes sur les rapports vrais ou faux qu'il avait faits à Alquier. Le ministre ajoutait : « Il est triste de penser que c'est sur la parole d'un misérable comme T..., sur celle de quelqu'un qui ne vaut pas beaucoup mieux que lui, sur les assurances d'un sieur Ranchoup (le consul français à Gothembourg), autrefois au service de Suède, et qui en est sorti Dieu sait comment; enfin sur les rapports d'un homme aussi prévenu et aussi atrabilaire que le baron Alquier, que sont fondés les malentendus entre les deux cours, malentendus dont les malheureuses suites sont réellement incalculables*. ^

Le duc de Bassano s'était hâté de transmettre les propositions suédoises à l'Empereur. Celui-ci lui répondit immédiatement de Posen. Cette lettre a été perdue, comme plusieurs autres adressées à Maret pendant cette période : mais le ministre, plus de vingt

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