‹ Maret, duc de BassanoChapitre 29 sur 60 · Un an aaparayant, le baron Bignon, se rendant de Paris à · texte numérisé non relu

Un an aaparayant, le baron Bignon, se rendant de Paris à

dans cette circonstance avec une modération extrême. Tchernitchef n'avait pas assez d'avance pour qu'il fût impossible de l'arrêter sur le territoire de l'Empire en faisant usage du télégraphe^ on laissa son évasion s'accomplir, pour éviter un scandale qui eût entraîné immédiatement la rupture. Le duc de Bassano avait préparé un projet de réponse très-vif à la naïve réclamation de l'ambassadeur. Cette réponse fut remplacée par une autre, beaucoup 'plus modérée, laquelle ne fut elle-même communiquée au prince Kourakin qu'après la réception d'un courrier de l'ambassadeur de France, postérieur au retour de Tchernitchef à Pétersbourg.

Les nouvelles arrivées de Russie dans cet intenalle étaient toutes à la guerre. Alexandre se refusait définitivement à envoyer Nesselrode ou tout autre négociateur sérieux; suivant lui, cette mission était dé- Bormais inutile. (5 et 7 mars.) Depuis le retour de Tchernitchef, notre ambassadeur eut à rendre compte de plusieurs incidents, d'un caractère évidemment hostile. L'un de ces incidents, celui qui, si nous en croyons Maret, contribua le plus à rendre toute réconciliation impossible, fut la disgrâce du conseiller d'État Spéranski. Accusé d'intelligences secrètes avec le gouvernement français, ce fonctionnaire fut enlevé, traîné en Sibérie, sans avoir pu se défendre. Son

Varsovie, avait fait une partie de la route avec ce messager, qui portait à son maître une longue lettre de Napoléon (celle du 28 février 1811) et d'autres papiers. Remarquant sur la poitrine du messager russe une saillie évidemment produite par un portefeuille volumineux, Bignon le félicitait de sa vigilance scrupuleuse. Plus tard, il comprit que ce compliment avait dû gêner son interlocuteur plus encore que le portefeuille.

Pendant les campagnes de 18 1 2, 13 et 14, Tchernitchef mérita la bienveillance de son souverain par des services plus honorables. Il était ministre de la guerre en 1830, et l'un des chefs les plus ardents du parti qui poussait à une rupture avec la France.

dénonciateur était d'Armfeld,' général suédois passé au service de la Russie depuis 1810, et dont les relations avec l'agent anglais Thornton étaient notoires. Alexandre acquit plus tard en France la preuve de rinnocence de Speranski, et lui rendit toute sa faveur après quatre années d'exil immérité.

Lauriston signalait encore, au mois d'avril 1812, le départ des dragons et hussards de la garde impériale russe pour Wilna , et rétablissement de dépôts de marchandises étrangères à Pétersbourg, Archangel et Riga. Cette dernière manifestation surtout prouvait combien Ton était loin de s'entendre, car, à la même époque, le duc de Bassano communiquait au Sénat un rapport énergique sur la question des neutres. Le gouvernement français y prenait, en quelque sorte, rengagement public de faire la guerre à toute puissance chez laquelle il ne trouverait pas, sur ce sujet, un accord complet de vue et d'action (10 mars).

Ce rapport et la découverte des intrigues de Tchernitchef furent annoncés à Pétersbourg par un courrier de l'ambassade russe, qui parvint à destination dans les derniers jours de mars. Il ne fut pas plutôt arrivé, qu'on commença à parler du prochain départ d'Alexandre pour l'armée. Cependant notre ambassadeur, conformément à ses ordres, ne cessait de réclamer, à défaut d'un négociateur spécial, l'envoi au prince Kourakin d'instructions qui le missent en mesure de traiter. Cet envoi était différé de jour en jour, et l'on disait à Lauriston que les nouvelles apportées par le courrier Divof étaient la cause de ce retard. Ce qu'on attendait en réalité, c'était la conclusion du traité avec la Suède. Ce traité fut signé le 5 avril, et H. de Serdobin, porteur de l'ultimatum russe pour Paris, partit le 8. Trois jours après, Alexandre eut un dernier entretien avec notre ambassadeur. Il lui dit, « les larmes aux yeux, » qu'il allait quitter Pétersbourg, vt.

siterses troupes, ne voyant plus de possibilité d*éviter la guerre, après le rapport du duc de Bassano. Lauriston le revit dix-huit mois après, à Leipzig, après la catastrophe du pont de TElster. Entre ces deux entretiens, quel abime !

Alexandre savait d'avance à quoi s'en tenir sur le résultat de la sommation qu'il envoyait à Napoléon. C'était l'alliance qu'il venait de conclure avec la Suède qui lui inspirait cette assurance. Or, nous avons vu cidessus que l'envoyé suédois n'avait été autorisé à signer le traité, que par suite de l'insuffisance des propositions françaises transmises au prince royal par l'intermédiaire de sa femme. Il aurait donc suffi, pour empêcher la guerre, que Bernadotte se montrât moins exigeant, ou Napoléon moins dédaigneux de son secours.

Ultimatum russe, pressant et impérieux. — Mission de M. de Narbonne à Wiliia. — Instances de Tambassadeur russe. — Attitude prudente du duc de Bassano.

Parti de Saint-Pétersbourg le 8 avril, le messager d'Alexandre arriva à Paris le 24*. Le duc de Bassano fut verbalement informé, le même jour, des nouvelles instructions apportées au prince Kourakin. On prétendait exiger, avant d'entrer en arrangement, l'assurance que la Prusse serait entièrement évacuée par les Français, ainsi que la Poméranie ; que la Suède recevrait une indemnité. Ces assurances obtenues, la Russie était disposée à s'entendre pour l'établisse-

1. Et non le 14, comme on l'a imprimé par erreur dans la Cot^ respondanee, XXIII, 425.

ment d*un système de licences ; pour quelques modifications à l'ukase de 1810, favorables au commerce français; enfin pour terminer Taffaire d'Oldenbourg.

Telles étaient, en substance, ces fameuses propositions qui allaient tout terminer^ suivant l'expression d'Alexandre lui-même. Leur caractère provocateur a été nié par quelques écrivains qui n'y trouvent absolument rien d'offensant pour la France, attendu, disentils, que « l'évacuation devait suivre, et non précéder, les négociations. » (Thiers.) Cette paraphrase dénature complètement le sens des exigences russses. Nous le rétablissons, d'après le texte de la note remise ensuite par l'ambassadeur. On exigeait préalablement de la France, « comme base de l'arrangement à conclure, » une promesse absolue, formelle, d'évacuation.

Cependant, l'Empereur, voulant épuiser les dernières chances d'un dénoûment pacifique, et, dans tous les cas, gagner encore un mois, dissimula son ressentiment. Il accorda même, le 26 avril, une audience à l'ambassadeur y écouta paisiblement ses explications, parla en termes généraux du désir extrême qu'il avait d'éviter une nouvelle guerre européenne, et renvoya au duc de Bassano la discussion détaillée des moyens de conciliation. A partir de cette audience, l'ambassadeur russe commença d'assiéger sans relâche le ministre de Napoléon, et lui infligea trois longues conférences dans l'espace d'une semaine. Il avait pris pour de la satisfaction le calme affecté de l'Empereur.

Le duc de Bassano s'efforça vainement de faire comprendre au diplomate russe combien était exorbitante cette prétention « d'établir, comme condition préalable d'arrangement, ce qui pourrait être le résultat de la négociation. » Dans un dernier entretien, le prince Kourakin) ayant annoncé qu'il ne pouvait dif-

férer plus longtemps de produire ces mêmes propositions sous forme de note, le ministre ne lui dissimula pas que, dans les circonstances oii se trouvait l'Europe, l'empereur Napoléon ne pourrait voir, dans cette condition d'un engagement préalable et absolu d'évacuation de la Prusse, qu'un refus absolu de négocier. Ces représentations furent inutiles; une note, dans laquelle la sommation russe était énoncée sous la forme la plus impérieuse, fut remise le 30 avril. « Il était ordonné au prince de déclarer... que, pour arriver à un état de paix avec la France, il fallait qu'il y eût un pays neutre entre elle et la Russie. En conséquence, la première base de toute négociation ne pouvait être que l'engagement formel de l'entière évacuation des États prussiens, de toutes les places fortes, etc. Cet engagement pouvait seul rendre encore possible un arrangement, et c'était seulement après que cette demande aurait été accordée, qu'il serait permis à l'ambassadeur de promettre que l'arrangement pourrait contenir certaines concessions, dont était formellement excepté le commerce avec les neutres, auquel la Russie ne pourrait jamais renoncer. »

Pour bien apprécier un pareil ultimatum, il faut faire abstraction des événements ultérieurs, auxquels devaient concourir tant de circonstances alors imprévues de part et d'autre. C'était une véritable capitulation qu'on prétendait dicter au capitaine le plus habile, à la plus nombreuse armée des temps modernes. Jamais Napoléon n'était allé jusqu'à tenir à aucune puissance un langage aussi hautain, aussi provoquant : jamais pareille politique n'eut autant besoin du succès pour échapper au reproche de démence * î

1. Dans sa Vie de Napoléon, JomÏDi prête à ce prince le langage suivant : « S'il m'eût offert un traité définitif, dans lequel leva-

Cette sommation détermina le départ de TEmpereur pour TAllemagne, et Tenvoi du comte de Narbonne à Wilna. Les historiens ne s*accordent pas sur le caractère de cette dernière démarche. M. Thiers n'a voulu y voir qu'une nouvelle ruse, une démonstration conçue uniquement dans le but de retarder les mouvements militaires des Russes. Le duc de Bassano a toujours soutenu que cette démarche était sincère, que c'était lui qui en avait eu la première idée, que l'Empereur ne s'y était prêté qu'avec une vive répugnance ^

L'ex-ministre de Louis XVI se trouvait alors à Berlin. Tout en surveillant de très-près l'exécution des clauses les plus rigoureuses du dernier traité, il prodiguait au roi de Prusse l'espérance à défaut d'autre consolation. Il s'efforçait, par exemple, de lui prouver qu'il devait s'estimer fort heureux d'avoir à Spandau, sous le drapeau prussien fièrement déployé, une garnison de quatre-vingts soldats invalides, renforcée de plusieurs bataillons français des plus valides, etc. C'était à propos de semblables missions que Narbonne se comparait aux empiriques, auxquels on a recours dans les cas désespérés.

Il reçut donc du ministre Tordre de partir immédiatement pour Wilna. On lui envoya pour le tzar une

cuation de la Prusse eût été stipulée comme une indemnité aux sacrifice» souscrits par le même traité, je Taurais peut-être accepté; mais en faire une condition préliminaire à toute explication, c'était me mettre dans la position d*un homme appelé en comba* singulier pour demander pardon à son antagoniste, avant de s'expliquer sur le sujet de la querelle » (IV, 28).

1. M. Thiers, qui veut que la mission de M. de Narbonne n'ait eu d'autre objet que d'empêcher un mouvement offensif contre le duché, se contredit un peu plus loin, en démontrant qu'avec ies forces rassemblées dès lors sur la Vistule, « on aurait été prêt à barrer le chemin aux Russes, avant qu'ils eussent le temps de commettre la moindre dévastation » (XIII , 499). Une invasion rosse eût été plutôt désirable, puisqu'on était prêt à la recevoir.

35i MARET, DUC DB BAS8ANO.

lettre de Napoléon, rédigée dans les termes les plus conciliants, et une longue note du duc de Bassano adressée à M. de Roumanzof. Ces deux pièces, bien qu'expédiées seulement le 3 mai, étaient antidatées avec intention du 25 avril, époque à laquelle les instructions du prince Kourakin n'étaient pas encore officiellement connues à Paris.

Le duc de Bassano récapitulait tout ce qui s'était passé de part et d'autre depuis Tilsit. Il insistait principftlement sur la question des neutres. Le décret de Berlin, mfiiÉiit rn interdit les îles britanniques; celui de Milan, déclarant dénationalisés tous les pavillons qui se soumettraient aux exigences anglaises, n'étaient que la réplique forcée aux deux arrêts du Conseil anglais qui avaient: l'un, mis en interdit toutes lescôtesde l'Empire; l'autre, assujetti aux tarifs et aux dispositions do la loi anglaise tous les pavillons. L'exécution des décrets français pouvait seule, dans la situation actuelIe,^ assurer le triomphe des principes de neutralité maritime auxquels l'empereur Alexandre avait si formellement adhéré à Tilsit, à Erfurt ; leur rejet était donc l'indice certain d'un changement complet de système... Le duc de Bassano rappelait ensuite l'attitude pour le moins équivoque de la Russie, au commencement de 1811 ; les instances réitérées et inutiles du cabinet français pour arriver à un arrangement; les retards et l'abandon définitif de la mission Nesselrode, promise et réclamée pendant quatre mois; les dernières ouvertures, transmises par Tchernitchef, et restées sans réponse. C'était dire assez que, relativement aux dernières communications de l'ambassadeur russe, la plus grande preuve de modération qu'on pût donner était de les tenir comme non avenues.

Enfin, le duc de Bassano, conformément aux dispositions du traité de Tilsit, donnait connaissance au

cette lettre parviendra à sa destination, la paix dépendra encore des résolutions du cabinet russe. »

Dans une lettre particulière jointe à cet envoi, le duc de Bassano disait à M. de Narbonne : « Votre mission a un but politique et un but militaire. Pour atteindre l'un et l'autre, vous devez rester aussi longtemps qu'il vous sera possible. » Il lui recommandait de tenir le langage le plus pacifique, mais de s'abstenir, autant qu'il le pourrait, de traiter en détail les différents objets du litige, ne connaissant pas assez les faits pour entrer en discussion avec l'empereur Alexandre, qui les connaissait très-bien. D'ailleurs, tout ce qu'aurait pu dire M. de Narbonne se trouvait compris dans la note qu'il était chargé de remettre à H. de Roumanzof, et à laquelle ce ministre ne pouvait se dispenser de répondre. « Au surplus, ajoutait le duc de Bassano, il n'y a qu'une affaire importante pour la. Russie, c'est la question des neutres. L'Angleterre n'en reconnaît pas sur les mers. Nous ne pouvons pas reconnaître comme neutres sur terre les puissances qui laissent violer leur pavillon. Ces principes résultent évidemment du traité deTilsit. » Toutes ces recommandations et explications auraient été parfaitement inutiles, ainsi que la longue dépêche destinée au ministre russe, si la démarche de M. de Narbonne avait été uniquement calculée pour gagner du temps, et pour surprendre quelques renseignements militaires.

Tandis que M. de Narbonne courait à Wilna, le duc de Bassano avait à se défendre des obsessions réitérées du prince Kourakin, de plus en plus impatient d'obtenir une réponse à sesoff'res conciliantes. Pour ménager sa susceptibilité, le duc de Bassano ne parlait pas de la mission de M. de Narbonne, et se bornait à répondre qu'il restait, à la vérité, de puissants motifs pour considérer un arrangement comme possible, mais qu'il

ne lui était pas encore permis de s'expliquer sur les propositions contenues dans la note du 30 avril. Ce système de temporisation était conforme aux circonstances. Après la sommation impérieuse transmise par le prince Kourakin, l'envoi du comte de Narbonne à Wilna était, de la part du cabinet français, un témoignage de modération inattendu, d'autant plus susceptible de produire quelque impression, que les documents rapportés par Tchernitchef avaient fait connaître toute l'importance de nos préparatifs militaires. Si quelque chance d'arrangement pouvait renaître, c'était par suite de cette démarche, de la correspondance directe qu'elle ouvrait entre les deux principaux ministres, tandis que l'ultimatum envoyé à Paris ne pouvait donner lieu qu'à des débats stériles et irritants. Au point oii en étaient les choses, le départ du duc de Bassano pour Dresde n'impliquait donc nullement l'abandon de toute espérance pacifique.

Lors de la conclusion du traité d'alliance avec l'Autriche, il avait été convenu que l'impératrice Marie- Louise accompagnerait son épouxjusqu'à Dresde, oii l'empereur d'Autriche se rendrait de son côté. Deux jours après, le duc de Bassano annonçait à H. Otto que le départ de Napoléon aurait lieu probablement dans la première quinzaine d'avril, et ajoutait : « L'Impératrice passera trois semaines à Dresde. Elle serait charmée d'y voir sa famille ; vous pouvez, si l'on vous en parle, exprimer ses projets et ses vœux. Quant à l'Empereur, la durée de son séjour dépendra des événements; il est possible qu'il ne soit pas privé de se trouver à cette réunion. » (16 mars.) Cette lettre prouve que Napoléon pensait alors quitter Paris un mois plus tôt. Des considérations importantes, de nature fort diverse, avaient commandé cet ajournement. D'abord, l'Empereur ne voulait rien laisser

d'incertain derrière lui dans les mesures prises d'urgence pour subvenir aux souffrances de la disette, principalement à Paris; il s'en occupait encore le matin même de son départ^. En second lieu, il ne voulait pas s'éloigner de Paris avant d'avoir reçu une réponse aux dernières ouvertures transmises à Pétersbourg par l'intermédiaire de Tchernitchef, et nous venons de voir que cette réponse n'était arrivée que dans les derniers jours d'avril. Enfin, dans les derniers moments, Napoléon ne voulut partir qu'après avoir acquis l'entière certitude qu'Alexandre était déjà au milieu de ses troupes. II tenait 'essentiellement à cet avantage moral, d'avoir quitté sa capitale le dernier. Il avait raison, car aujourd'hui encore nous voyons que cette antériorité considérable du départ d'Alexandre embarrasse singulièrement les apologistes de ce prince.

Nouvelles instances du prince Kourakin. — Sa conduite inexplicable. — L^ambassadeur français Lauriston demande en vain Fautorisation de rejoindre le czar. — Le comte de Narbonnc congédié au bout de vingt-quatre heures. — Nouveaux atermoiements do Napoléon et son ministre.

L'ambassadeur russe apprit, le 7 mai, que le départ de l'Empereur et de son ministre était fixé au surlen-

1. M. Thiei^s (XIII, 478) nie absolument que celte grave affaire ait retenu Napoléon à Paris. Il est, sur ce point, en contradiction avec la correspondance politique du ministre, qui mentionne à diverses reprises cette cause de retard.

Dans toutes les mesures relatives à cette disette, Napoléon fut dignement secondé par le comte Maret, frère aîné du duc de Baslano. U remplissait avec une activité rare et une probité plus rare

incident. Il demanda au prince s'il avait des pouvoirs pour conclure un arrangement, et il le mit ainsi dans la nécessité d'avouer catégoriquement qu'il n'en avait pas (9 mai). Ainsi, le cabinet russe prévoyait si sûrement le rejet de sa sommation, qu'il n'avait même pas donné de pouvoir à son ambassadeur pour signer l'acte qui l'aurait admise. Il craignait de trouver Napoléon trop docile à ses volontés î

Le lendemain (10 mai), le duc de Bassano eut avec l'ambassadeur une dernière conférence dans laquelle celui-ci réitéra l'aveu qu'il n'avait pas de pouvoirs, et y ajouta celui, plus extraordinaire encore, qu'il avait fait sans ordre la demande de ses passe-ports, ayant été blessé de cequ'on refusait de traiter avec lui. Il finit par fondre en larmes, quand le ministre lui représenta quelle grave responsabilité il assumait en faisant de lui-même une démarche aussi grave. Le duc de Bassano le décida, non sans peine, à ne pas irisister immédiatement sur ce sujet, en lui promettant, dans un bref délai, une explication par écrit des raisons qui devaient l'engager à rester à son poste.. Mais il y eut, paraît-il, un malentendu sur ce point. L'ambassadeur croyait recevoir cette explication avant le départ du ministre, tandis que celui-ci entendait la donner de Dresde, s'il y avait lieu, d'après le résultat de la mission de M. de Narbonne. En conséquence, le duc de Bassano, pressé de rejoindre l'Empereur et de se soustraire au blocus du prince Kourakin, quitta Paris dans la nuit du 10 mai, en prévenant l'ambassadeur par une lettre qui ne fut remise que le lendemain matin. A peine arrivé à Dresde, il fut rejoint par un ' courrier expédié à sa poursuite. Le prince, se croyant encore mystifié, renouvelait sa demande de passeports. (11 mai). Quinze jours plus tard, il la réitérait, et toujours de lui-même ! Ce défaut d'ordres pour une semblable démarche trois fois renouvelée est

tellement étrange que nous hésitons à y croire, malgré Taffirmation de Tambassadeur, confirmée ultérieurement par son souverain*.

Cette insistance de l'ambassadeur semblait d'un fâcheux augure pour la mission de M. de Narbonne, dont on n'avait pas encore de nouvelles à Dresde le 20 mai. Il y avait lieu d'appréhender qu'il n'eût pas même été reçu à Wilna. Dans ce doute, Napoléon autorisa une dernière tentative pacifique par l'intermédiaire de Lauriston, qui se trouvait encore à Pétersbourg. On pensait que cet ambassadeur pourrait arriver encore au moins jusqu'à M. de Roumanzof. Cette fois, la demande d'explication devait porter sur l'ultimatum Kourakin ; car on ne pouvait plus faire semblant de l'ignorer. Le duc de Bassano envoya donc à Lauriston une copie des notes de l'ambassadeur russe, et lui prescrivit de demander immédiatement des passeports pour se rendre à Wilna, auprès de Roumanzof. » Vous lui montrerez les pièces que je vous envoie, écrivit le duc; vous ferez sentir l'étonnement qu'a dû éprouver l'empereur Napoléon, lorsqu'il a vu qu'on présentait l'évacuation de la Prusse comme une condition sur laquelle il n'y avait pas môme à délibérer... Vous représenterez combien ces notes sont opposées par leur forme et leur contenu aux dispositions pacifiques dont cet ambassadeur donnait l'assurance ; par quel esprit de conciliation Sa Majesté est portée à penser qu'en les présentant, en y joignant la demande réitérée de ses passe-ports, il est allé au delà de ce qui lui était prescrit, et avec quel regret (s'il en était autrement) Sa JUajesté verrait s'évanouir tout espoir de parvenir, par une négociation qu'elle a constamment provoquée depuis près de deux ans, à arranger enfin les différends qui divi-

1. Dans la dernière lettre d'Alexandre à Napoléon, remise par M. de Balachof, après le passage du Niémen.

a62 MARET, DUO DE BA8SAM0.

sent les deux pays. Vous insisterez pour obtenir des explications qui puissent laisser encore la vote onverie à un accommodement {20 mai). »

Lauriston ne put accomplir cette mission. Il y avait eu évidemment une consigne donnée d'avance pour le retenir à Pétersbourg, car aussitôt qu'il demanda au comte Soltykof (chargé de V intérim des relations extérieures) des passe-ports pour se rendre à Wilna, Soltykof répondit, le même jour, par un refus. « Étant autorisé à recevoir toutes les communications étrangères, il engageait l'ambassadeur à lui transmettre les siennes (Lauriston, 5 juin). » Cependant, sur l'insistance de l'ambassadeur, il consentit à en référer pour la forme à M. de Roumanzof, qui s'empressa de confirmer le refus (8 juin). Cette séquestration préméditée de l'ambassadeur français était le fruit des manœuvres du parti anglais, qui tenait l'empereur Alexandre bloqué à Wilna. Les coryphées de ce parti, trës-alarmés quelques jours auparavant de l'apparition de M. de Narbonne, n'avaient pu l'empêcher d'obtenir une audience, mais parvinrent à le fîîre renvoyer dès le lendemain ^ On avait voulu s'épar-

1. Le jour môme de son audience, Narbonne assista à une grande revue et dîna chez l'empereur Alexandre, qui lui fit remettre une boîte avec son portrait enrichi de diamants, ainsi qu'il est d'usage quand une mission diplomatique est arrivée à son terme. Le lendemain, un maître d'hôtel lui apporta, de la part de l'empereur, les provisions de voyage les plus recherchées; les comtes Kotschubey et Nesselrode lui firent des visites d'adieu; enfin un courrier impérial vint obligeamment lui annoncer que ses chevaux de poste étaient commandés pour six heures du soir. Suivant un contemporain bien informé, on avait fait croire à l'em* pereur Alexandre que le véritable but de M. de Narbonne était de se mettre en rapport avec de nobles lithuaniens, partisans de la France. (V. Mémoires historiques sur l'empereur Alexandre, par madame de Choiseul-Gouffier, p. 80). Nous avons déjà indiqué que les agents de l'Angleterre à Constantinople exploitèrent fort habilement la mission du comte de Narbonne, pour triompher des dernières irrésolutions du grand-visir et du sultan.

gner le retour de semblables émotions en consignant H. de Lauriston.

H. de Narbonne arriva à Dresde le 28 mai pour rendre compte de cette courte mission. Il rapportait au duc de Bassano une réponse de M. de Roumanzov, qui « s*en référait aux instructions adressées au prince Kourakin par M. de Serdobin, comme fournissant tous les moyens de terminer les différends, et d'entamer la négociation que désirait la France. » Cette réponse, au point où les choses en étaient, équivalait à un rejet formel de tout accommodement. Aussi l'Empereur quitta Dresde le lendemain ; à l'exemple d'Alexandre, i7 avait besoin de voir ses troupes. Toutefois, il voulait encore attendre le résultat de la démarche de Lauriston, avant de prendre une résolution définitive. Nous trouvons un témoignage non équivoque de cette hésitation dans la lettre confidentielle qu'adressait le duc de Bassano au résident de Varsovie. Nous reproduisons cette pièce importante, écrite en entier de la main du ministre.

M. le baron, le Roi (de Saxe) vient de rendre un décret qui donne des pouvoirs extraordinaires aux ministres du duché de Varsovie. Ce décret a été transmis au Président par un courrier saxon expédié hier soir. Sa Majesté Impériale et Royale désire qu'il ne soit pas rendu public avant le 8 juin. Vous voudrez bien obtenir ce délai, dont la convenance résulte de considérations importantes, et vous exigerez que sous aucun prétexte les dispositions du décret ne soient connues du public... Faites-moi connaître, par la voie la plus prompte, que les intentions de Sa Majesté ont été suivies. Si le décret était déjà imprimé, quand ma lellre vous parviendra, vous demanderez que tous les exemplaires en soient retenus ou retirés et conservés en mains sûres, jusques au moment fixé pour la publication.

Duc DB Bassano.

Dreide, 27 mai 1812.

Cet ajournement significatif ne devait pas être le dernier. Le 4 juin suivant, le ministre écrivit à Tambassadeur de Pradt, arrivé dans Tintervalie, que le décret du roi et toutes les mesures extraordinaires ne devaient pas recevoir de publicité avant le 15. Cinq jours après, de nouveaux ordres d'atermoiement sont expédiés de Varsovie. « Le précédent avis ne signifie pas que ce décret et ses actes peuvent recevoir de la publicité le 15, mais qu'on doit attendre des ordres définitifs. » (Thorn, 9 juin.)

Ce fut pendant le séjour de Napoléon à Thorn, que de nouveaux incidents vinrent trioïnpher de sa patience. Il apprit que Ton connaissait d'avance dans la haute société de Pétersbourg les conditions proposées par le prince Kourakin. Elles étaient également connues à Berlin et à Londres ; Maret en eut la preuve par des gazettes anglaises qui lui fui:ent renvoyées de Paris. L'indiscrétion de nos ennemis exagérait encore ce qu'il y avait eu de blessant dans ces dernières communications russes. On se vantait d'avoir exigé de Napoléon non pas l'engagement préalable de se retirer, mais une retraite immédiate. Ce fut sous l'impression de ce surcroit d'injure que Napoléon, sans attendre cette fois le résultat de la dernière démarche pacifique (celle de Lauriston), fit envoyer à Kourakin ses passe-ports si souvent réclamés^; à Lauriston, l'ordre de réclamer les siens (12-16 juin); et enfin à de Pradt, l'autorisation, soigneusement différée jusque-là, de donner la plus grande publicité aux

1. Le prince Kourakin continua de correspondre de Paris avec Maret, pendant une grande partie de la campaji^ne. Jamais il n'y eut ambassadeur plus pressé d'avoir ses passe-ports, et moins pressé d'en profiter. Ces retards ne tenaient à aucune intrigue politique, mais à des considérations de santé. W négocia pendant trois mois entiers pour obtenir l'autorisation de s'en aller par terre, alléguant que c'était vouloir sn mort que de le contraindre à s'embarquer. •

MARBT, DUC DB BaSSAKO. 9ti5

mesures concernant la Pologne^ (17 juin). L'intention de rompre est bien formelle cette fois ; et pourtant elle ne deviendra irrévocable que trois jours plus tard, au quartier général de Gumbinnen, à Tarrivée du secrétaire de la légation française, qui \ient apprendre à TËmpereur que Lauriston n'a pu même obtenir de se rendre à Wilna.

Cette interprétation historique de la rupture est dédaigneusement écartée par M. Thiers, qui la traite de supposition ridicule , imaginée après coup parles flatteurs de Napoléon. Elle est cependant autorisée par tous les documents contemporains, et notamment par une longue lettre de Napoléon écrite, non à Sainte- Hélène, mais à Wilna, /e \^ juillet \%\^, Dans cette lettre, adressée à Alexandre, Napoléon, après avoir résumé à grands traits les différentes péripéties de la querelle depuis la (in de 1810, rappelait, dans les termes suivants, les circonstances qui avaient immédiatement précédé et déterminé la rupture :

Je chargeai le comte Lauriston de se rendre auprès de Votre Majesté et de son ministre, de s'expliquer sur toutes ces circoQstaDces, et de voir s'il n'y aurait pas moyen d'amener l'ouverture d'une négociation en considérant comme non avenue la sommation étrange et déplacée du prince Kourakin. Quelques jours après, j'appris que la cour de Berlin avait été instruite de cette démarche du prÎDce Kourakin, et qu elle-même était fort surprise d'un langage aussi extraordinaire. Je ne tardai pas d'apprendre aussi qu'à Pétersbourg cette démarche était connue, et que les gens sensés la désapprouvaient. Enfin, les journaux anglais m'apprirent aussi que les Anglais la connaissaient. Le prince Kourakin n'avait donc fait que suivre littéralement ses instructions. Toutefois, je voun lais encore conserva* de V espoir y et j'attendais la réponse du comte Lauriston, lorsque je revus à Gumbinnen le secré-

I. Dépêche du duc de Bassano à M. de l'radt, datée de Kœnigsberg.

taire de légation Prévost, qui in*apprit que, contre le droit des gens, contre le devoir des souverains en pareille circonstance, sans égard pour ce que Votre Majesté devait à moi et à elle-même, non-seulement, elle avait refusé de voir le comte de Lauriston, mais même, chose sans exemple! que Foubli (des égards) avait été porté au point que le ministre aussi avait refusé de Tentendre et de conférer avec lui. Je. compris alors que le sort en était jeté*...

Cette lettre célèbre est celle que Napoléon confia à H. de Balachov, qui était venu lui apporter la proposition dérisoire de repasser le Niémen. M. Thiers ^s'étend fort au long^ diaprés des traditions russes d'une exactitude plus que douteuse, sur la conversation de Napoléon avec cet envoyé, mais il ne dit pas un mot de la lettre du 1" juillet, dont il D*a pu ni ignorer Uexistence, ni suspecter l'authenticité. Telle est la règle généralement suivie par Tillustre historien : les documents qui contredisent ses idées n'exis^ tent pas pour lui. L'autorité de celui-ci n'en demeure pas moins grave, décisive. Il ne s'agit pas ici d'une version qu'on puisse supposer adaptée aux événements après coup et à distance, pour décliner la responsabilité d'une catastrophe accomplie. Nous l'avons déjà dit, au moment où Napoléon s'attribue le mérite d'une longue hésitation, il n'est pas à Sainte-Hélène, il est à Wilna. Cette terrible guerre commence à peine, et assez mal pour les Russes. Comment admettre que, dans une telle situation, l'Empereur ait songé à se ménager une excuse mensongère, dans l'hypothèse alors si peu vraisemblable d'un désastre?

Quoi qu'il en soit, ce témoignage est formel ; l'histoire n'a ni le droit de l'écarter, ni, croyons-nous, celui d'en suspecter la sincérité. Sa concordance avec celui du duc de Bassano est d'autant plus remar-

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