‹ Maret, duc de BassanoChapitre 30 sur 60 · Coi^espondance^ XXIV · texte numérisé non relu

Coi^espondance^ XXIV

quable, que ce ministre, retardé par une indisposition, n'était pas auprès de TEmpereur au moment où cette lettre fut écrite, et qu*il en ignora longtemps l'existence *.

Contre un adversaire tel que H. Tbiers, on ne saurait être trop bien armé. Nous citerons donc encore, à l'appui du système que nous réhabilitons, un autre document auquel sa date donne une grande autorité. C'est une circulaire confidentielle du duc de Bassano, qui fut envoyée aux ministres de France près des - cours alliées, avec la copie des pièces principales de la négociation. Cette circulaire était ainsi conçue :

L'Europe a vu depuis longtemps avec inquiétude les préparatifs d'une guerre sanglante entre la France et la Russie. Sa Majesté, qu'une sage prévoyance, et le juste désir de défendre ses alliés, ont décidée à porter sur la Vistule les forces imposantes dont elle a pu disposer, a vainement proposé à la Russie tous les moyens de conciliation que pouvaient offrir Ja situation respective des deux puissances et l'étatactueldu continent. Celle-ci a constamment refusé d'entrer en explication franche et amicale sur les points qui ont fait l'objet des récriminations mutuelles, et quand ses armées ont été rassemblées, elle a osé demander comme condition préalable, et sans laquelle aucune négociation n'aurait lieu, que les troupes françaises évacuassent le territoire prussien et se retirassent derrière l'Elbe. Son ambassadeur, chargé de transmettre ces humiliantes propositions, a en même temps demandé ses passe-ports : il a ainsi rompu les relations entre les deux puissances, et déclaré la guerre. J'ai, d'après les ordres de Sa Majesté, adressé, le i2 de mois, à M. le prince Kourakin, les passe-ports nécessaires pour quitter la France; j'ai également expédié à

1. Cette lettre n^est pas citée dans le Munwcrit de 1813 du baron F&in, liyre écrit sous Tinspiration du duc de Bassano. Elle a été publiée pour la première fois dans Touvrage de M. Bignon, diaprés les minutes de la secrétairerie d'État, et reproduite dans la Correspondance « diaprés une copie fournie par le gouvernement russe.»

M. le comle de Lauriston et à tous les agents français qui résident en Russie l'ordre de revenir sur-le-champ.

J'ai l'honneur de vous adresser copie des lettres que M. l'ambassadeur de Russie m'a écrites à cette dernière époque de sa mission, et celle des réponses que je lui ai faites. Ces pièces serviront de base aux communications que vous voudrez bien faire au gouvernement du duché sur l'état actuel des choses, et sur les circonstances qui ont amené et précédé la rupture...

Agréez, elc. •

Duc DE Bassano.

Gumbionen, SI juin.

Cette communication est donc datée du quartier général de Gumbinnen, et du jour même où venait d'y parvenir la nouvelle du dernier échec de Lauriston. Elle marque la dernière limite des hésitations du côté de la France, et concorde parfaitement avec les assertions de Napoléon. Après avoir, le 16, ordonné ab irato à Lauriston de demander ses passeports, l'Empereur, de lui-même ou par le conseil de son ministre, a suspendu l'envoi des notifications officielles. A cette date, aucune nécessité militaire ne commandait cet ajournement : il ne peut s'expliquer que par des considérations d'ordre politique et d'humanité. Le premier ministre russe avait dit plusieurs fois qu'au dernier moment on pourrait encore s'entendre. L'entrevue sollicitée par Lauriston aurait été une belle occasion de rapprochement. Napoléon consentit à attendre ce que pourrait produire cette démarche, avant de commencer, pour ainsi dire, sa déclaration de guerre, en communiquant aux cours alliées, au Sénat français, les pièces de la négociation. En d'autres termes, l'épée était tirée ; mais Napo. léon, « voulant encore, comme il l'a dit lui-même, conserver de l'espoir, » hésitait à jeter loin de lui le fourreau. 11 ne s'y décide qu'à l'arrivée du .mes-

sage qui lui apprend que Lauriston a été repoussé.

Nous avons dû nous arrêter longtemps sur ces préliminaires de la guerre de Russie, dans lesquels le duc de Bassano a joué un rôle si considérable. Nous espérons avoir démontré que les tentatives réitérées d'arrangement faites par la France depuis le commencement des difficultés n'avaient pas le caractère fallacieux qui leur a été imputé par quelques écrivains, et que le ministre n'aurait pu ignorer. En résumé, toute la correspondance politique de Napoléon prouve que, de son côté, la guerre fut, pendant près de deux années, une éventualité prévue, plus probable de jour en jour, mais non une volonté fixe, une résolution irrévocable. C'est à tort qu'on s'est prévalu de sa correspondance militaire pour soutenir un système différent. Tous les préparatifs si lucidement analysés par M. Thiers, n'ont été que la mise à exécution du programme tracé par le duc de Bassano dans le rapport confidentiel du 16 ao.ût 1811.

Le gouvernement russe montra une fermeté dont le principe n'avait rien d'héroïque. II lui fallait affronter ou la guerre avec la France, ou l'exaspération dés grands propriétaires lésés par le blocus, et stimulés par les intrigues anglaises. « Dans de telles circonstances, a dit un contemporain, la voix de la nécessité tonnait aux oreilles du fils de Paul P^ Entre les deux dangers, il choisit celui de la guerre, dans lequel son risque personnel était moindre. » Telle fut au moins Tune des principales causes de cette détermination tant célébrée après l'événement. C'était bien là « une de ces belles actions dont on aurait honte, si \e monde voyait les motifs qui les produisent. » (Larochefoucauld.) Ajoutons que, malgré l'alliance suédoise et la paix de Bucbarest, la prise de Badajoz et les encouragements secrets de l'Angleterre, le czar n'avait agi que sous le coup d'une véritable contrainte morale,

et que, pendant la première partie de la campagne, il regretta plus d'une fois sa résolution.

La correspondance du duc de Bassano nous a révélé quelle était la pensée intime de Napoléon, dans le cas où Teffet comminatoire de ses armements aurait suffi. Il comptait s'indemniser des sacrifices qu'entraînait cet immense déploiement de forces en revenant sur lea concessions que, depuis la guerre de 1809, il se reprochait d'avoir faites à la Russie, tant sur le Danube que du côté de la Suède. Mais dans r hypothèse où il serait forcé de se servir de ses armes, attaqué ou contraint d'attaquer, il entendait prendre plus largement ses sûretés pour l'avenir, en opposant au débordement plus ou moins prochain de la Russie sur l'Europe le rétablissement d'une véri* table Pologne. Tant qu'il était resté quelque espoir d'une solution amiable, l'Empereur avait fait bon marché des espérances polonaises. Le 25 février 1812, il répétait encore à Tchernitchef « que la Pologne n'était pour rien dans les affaires. » Cette affirmation était sincère, car, tout en maintenant le duché, il offrait encore de s'engager à ne jamais contribuer au rétablissement d'un royaume de Pologne , si Alexandre consentait à rentrer dans le système de Tilsit, à redevenir son second contre l'Angleterre. Hais après l'ultimatum et la demande réitérée des passe-ports du prince Kourakin, la persistance du cabinet russe dans cet ultimatum ébruité d'avance dans toute l'Europe, le brusque renvoi du duc de Narbonne, le refus d'admettre Lauriston, Napoléon renonçant enfin à des ménagements trop prolongés peut-être, annonça hautement le but qu'il entendait poursuivre, puisqu'on le forçait à combattre. Il s'agissait de mettre un terme à l'orgueilleuse ingérence de la Russie dans les affaires européennes. « La seconde guerre de Pologne était commencée ! o

UARET, DUC DK BA88AN0. 871

Corrospondaiice officielle et intime du duo de Bassano avec le mmîstre français à Varsovie. — Une lettre do Napol<V)n omise dans la Corrupondance. — De Pradt ambassadeur ez^traordinaire, malgré les objections de Marot contre ce choix.

Depuis rentrée du duc de Bassano aux relations extérieures, la correspondance avec Varsovie avait été, de sa part, Tobjet d'une sollicitude toute particulière. Sentinelle avancée de TEmpire, le résident français avait ordre d'écrire tous les jours à Paris. Ses lettres avaient pour objet, tantôt l'état intérieur du pays, les dispositions morales des différentes classes de la population; tantôt les mesures militaires et financières que le gouvernement du duché était invité à prendre ; ou des informations sur les rassemblements et les mouvements de troupes russes. Cette correspondance est un monument de la sympathie du ministre et du résident français pour les Polonais. Malgré la réserve dont sa position lui faisait une loi, le duc de Bassano ne laissait pas échapper une occasion d'encourager, au moins indirectement, leurs espérances. II comprenait les difficultés qui paralysaient la bonne volonté des autorités civiles et militaires du duché, la nécessité de leur venir en aide, et souvent on devine qu'il aurait voulu être autorisé à donner, à promettre des secours plus abondants^. Quant aux informations sur

1. Le duc de Bassano avait recommandé, à diverses reprises, d'amasser de grands approvisionnements de vivres et de fourrages. Malheureusement, Tannée avait été des plus mauvaises. Dès la fin de 1811, rhiver semblait essayer ses forces contre nous. Dans plusieurs départements polonais, la misère était extrême; les paysans étaient réduits à manger un peu de pain dans lequel il entrait diverses substances, dont la plus saine était du gland. Les fourrages ayant manqué, on était forcé de recourir au chaume

Tarmée russe, le duc de Bassano n^avait cessé, pendant toute Tannée 1811, de recommander cet objet à la vigilance du résident français. Malgré son affection pour les Polonais, le duc ne s'aveuglait pas sur les défauts de leur caractère national, principalement sur ce penchant à Thyperbole qui faisait dire à un de leurs généraux : « Nous ne voyons jamais un arbre, parce que nous voyons toujours une forêt. » Aussi, dans tout le cours de cette correspondance, on voit, à diverses reprises, le ministre recommander au baron Bignon de se méfier des évaluations approximatives; de contrôler, les uns par les autres, les rapports de ses agents, de manière à ne transmettre que des communications positives. Dans les derniers jours de 1811, rEmpereur jugea qu'il était temps de donner une impulsion plus énergique à son système d'informations. D'après des indications sommairement consignées dans une note spéciale \ le duc de Bassano adressa au résident de Varsovie une longue dépèche dont nous reproduisons les traits les plus importants :

Monsieur le baron, les renseignements que vous recevez de vos agents m'ont fourni jusqu'à ce jour des notions fort utiles. Mais comme elles n'étaient ni asez liées ni assez suivies, elles n'ont pas produit tous les avantages que j'en avais espérés. Assurément, ni le zèle, ni l'activité, ni la sagacité, ni l'esprit de suite ne vous ont manqué, mais vous n'avez à votre disposition ni assez d'hommes, ni des hommes assez sûrs. Je connais toutes les difficultés qu'offre, sous ce rapport, le pays que vous habitez. La diète doit avoir attiré beaucoup de monde à Varsovie : cette circonstance aura étendu vos relations, et vous aura donné le moyen de perfectionner votre agence. Mais elle serait encore insuffisante pour l'objet qu'elle doit remplir, si la guerre vient

des cabanes pour nourrir les bestiaux. Cette disette de fourrages a été Tune des grandes causes des malheurs de la campagne. 1. 20 décembre 1811. {Corr., XXI II, 3.)

à éclater. Il faut, dès aujourd'hui, vous occuper de cette orgaQisation, qu'il ne serait plus temps de former au moment où les hostilités auraient lieu. Votre agence actuelle n'a pu donner que des renseignements imparfaits, lorsqu'elle consistait uniquement dans l'emploi de quelques hommes isolés, dont vous deviez seul critiquer, apprécier et comparer les rapports. Il n'en sera pas de même, si vous avez auprès de vous des hommes connaissant les lieux que vos agents inférieurs sont chargés de parcourir. Je regarde donc comme le premier élément d'un bon système une première organisation composée de trois hommes bien choisis, ayant une douzaine de bons agents sous leurs ordres. Ces hommes devraient être des militaires polonais, ayant fait la guerre, intelligents, dignes de confiance, et parlant les langues russe et allemande. L'un devrait connaître la Lilhuanie, l'autre la Wolhynie, la Podolie et l'Ukraine, le troisième la Livonie et la Gourlande. Pour être sûr qu'ils connaissent bien les pays qui formeraient le département de chacun d'eux, il faudrait qu'ils y fussent nés, ou que du moins vous fussiez certain qu'ils y eussent résidé pendant quelques années. En commençant dès à présent cette organisation, il faut que les trois officiers qui agiront sous vos ordres immédiats se procurent des agents sur les routes de Pétersbourg à Wilna, de Pétersbourg à Riga, et de Riga à Mémel ; sur celle de Kiew, et sur les trois routes qui de Bucharest et de Jassy conduisent à Grodno, à Moscou et à Pétersbourg. Il faudrait qu'ils eussent également des agents à Riga, à Dunabourg, à Grodno, à Pinsk et à Minsk. Si cette organisation produit des renseignements utiles. Sa Majesté ne serait point éloignée de permettre que je vous autorise à y employer 10 à 12,000 fr. par mois*...

Le ministre engageait M. Bignon à se concerter, pour le choix de ces trois agents supérieurs, avec le prince Poniatowski, « sans le mettre toutefois dans la confidence de Finlention qu'avait Sa Majesté de jeter les bases d'un établissement permanent. «> La date de la dépêche (31 décembre 1811] explique cette réserve.

1. Jusque-là, Bignon n*avait que 3,000 francs par mois à dépenser pour cet objet.

Deux jours après, le ministre faisait au résident une nouvelle et importante communication :

Monsieur le baron, j'ai Thonneur de vous envoyer une note sur des renseignements que Sa Majesté désire, et qu'elle pense que vous pourrez lui procurer. Ils sont pour Elle d'un grand intérêt, et, pour exciter votre zèle, je n'ai pas besoin d'en dire davantage. Je sens que vo^s devez trouver beaucoup de difficultés pour satisfaire à ce qui vous est demandé. Les personnes avec lesquelles vous vous trouvez ne sont pas, en général, assez laborieuses pour avoir des mémoires préparés d'avance; mais les obstacles sont une raison de plus pour n'épargner ni soins, ni recherches, ni dépenses. Envoyez-moi successivement ce que vous aurez pu recueillir sur chaque pays.

2 janvier 1812.

A cette dépèche était jointe la note suivante, écrite par M. Honnier sous la dictée de l'Empereur :

On désire avoir : i» Des détails statistiques sur la Moldavie, la Podolie,laWolhynie, l'Ukraine, les marais de Minsk, les marais de Pinsk, la Samogitie, la Livonie et la Courlande ;

2» Une description des routes ci-après, en indiquant la nature du pays sous le rapport de la viabilité, des subsistances, de la population, et des habitations à deux lieues de distance dans les terres à droite et à gauche, savoir : . De Varsovie à Moscou, par Grodno et Wilna,

De Wilna à Saint-Pétersbourg,

De Thorn à Wilna, par Kowno, ,

De Kowno à Saint-Pétersbourg,

De Tilsit à Saint-Pétersbourg, par Memel et Riga,

De Wilna à Kiew,

De Lemberg à Kiew,

De Dubno, par Wilna, à Kiew;

3<> Des détails topographiques et statistiques :

Sur le cours et les bords de la Dwina, depuis sa source.

Sur le cours et les bords du Boristhène.

Il faut bien déterminer la population des villes et des villages, la largeur des rivières, le gisement de leurs rives.

MARBT, DUC DE BASSANC. 375

piateç OU élevées, les productions du pays et ressources qu'il peut offrir en légumes, bestiaux et moyens de transport.

On déterminera la division de chaque province en pays, en cercles, palatinat, etc., et Ton aura soin de bien donner les noms des villes, bourgs ou villages ayant plus de 1000 habitants.

Oq indiquera, autant que possible, la distance de -l'un à Tautre.

Cette note aurait dû figurer dans la Correspondance de Napoléon. Nous y trouvons la première concep* tion, Tamorce du projçt d'invasion sur le territoire russe. L'Empereur n'ignorait pas que toutes les cartes russes connues jusque-là passaient pour imparfaites, sans en excepter la grande carte en 106 feuilles alors récemment publiée, et dont Napoléon avait fait traduire en français la partie relative aux anciennes provinces polonaises. Il savait aussi que la recherche locale de documents géographiques et statistiques sur ces contrées, sur les provinces limitrophes auxquelles s'étendrait une telle guerre, présenterait des difficultés considérables et de plus d'un genre. Pourtant ces renseignements lui étaient indispensables pour combiner ses opérations. Napoléon serait le plus téméraire, le plus inepte des capitaines, si, ayant résolu une telle entreprise, ou l'envisageant seulement comme très-probable, il avait tardé d'une heure à prendre les mesures nécessaires pour se procurer les renseignements topographiques les plus détaillés, les plus précis^ sur les contrées qui allaient devenir le théâtre de la guerre. Or, c'est sur les documents recueillis et transmis au duc de Bassano par le baron Bignon que Napoléon a fait son plan de campagne ; et, comme nous venons de le voir, c'est seulement le 2 janvier 1812 que l'ordre de commencer cette recherche lui a été expédié de Paris. Jusque-là le

ministre n*y avait fait aucune allusion, et il n'ei^iste dans la Correspondance de Napoléon aucune trace d'ordres semblables donnés, avant cette époque, à d'autres fonctionnaires, militaires ou civils. L'ajournement prolongé d'investigations si essentielles serait absolument inconcevable, si la résolution d'envahir la Russie était aussi ancienne qu'on l'a prétendu.

Les nouveaux ordres furent exécutés avec intelligence et activité. Le prince Poniatowski se prêta volontiers au développement de l'agence d'observation militaire, et ce développement profita à son tour aux recherches géographiques et statistiques, qui donnèrent des résultats considérables, eu égard à la brièveté du temps, et à la faiblesse des moyens dont on disposait. En recueillant et confrontant les rapports de prétendus voyageurs, les renseignements locaux obtenus des popes, des curés catholiques, des Juifs, quantités de cartes et d'itinéraires manuscrits, on parvint à en savoir à peu près aussi long que le gouvernement russe lui-même, sur les anciennes provinces polonaises et les territoires limitrophes. Tout le personnel de la légation travaillait au fur et à mesure à débrouiller ces matériaux, pour en extraire tout ce qui s'y trouvait d'utile et de positif parmi bien des inexactitudes, des lacunes et des rêveries. Il n'était, en effet, si mince explorateur militaire ou civil qui, à propos du plus petit détail topographique ou de la situation occupée par le moindre détachement, ne se crût autorisé à faire son roman d'armée russe on son plan de campagne. De plus, le travail d'information sur les mouvements de l'ennemi était devenu, dans les derniers temps, singulièrement difficile. Néanmoins, on parvint à former de l'ensemble des renseignements obtenus de différents côtés, contrôlés et conduits au plus haut degré possible de précision, une sorte de livret que l'Empereur avait sans

cesse sous la main, et dont il fut plus d'une fois à même de reconnaître Texactitude. On s'était également hâté d'expédier de Varsovie les extraits géographiques et statistiques et les cartes manuscrites, d'abord à Paris, puis à Dresde, et enfin directement au quartier général. Le premier de ces envois (carte manuscrite de la Wolhynie avec les distances) fut fait le 14 février ; le dernier (deux cahiers sur la Livonie et l'Esthonie), le 31 mai.

La lettre olographe suivante, que nous empruntons à la correspondance intime du duc de Bassano, donnera une juste idée de l'estime affectueuse dont il honorait le résident de Varsovie :

J'ai rhonncur, monsieur le baron , de vous écrire pour vous anooncer que Sa Majesté vous a accordé une indemnité de 20,000 fr. pour les fêtes que vous avez l'intention de donner cet hiver à Varsovie. Sa Majesté sait fort bien que cette somme sera employée avec goût, avec grâce et avec utilité pour son service. Ne négligez point nos belles Polonaises. Si vous pouviez même intéresser la jeuoe princesse X..., ce serait peut-être un moyen de pénétrer dans les mystères de cette maison. Vous m'entendez à merveille, sans que j'ai besoin de m'expliquer d'avantage.

Si Sa Majesté est obligée de faire la guerre , j'aurai l'honneur de l'accompagner. Je devrais sans doute faire quelques préparatifs, acheter des chevaux de selle et de fourgon. Mon écurie n'est plus bonne que pour la ville. Mais ces précautions du ministre des relations extérieures seraient trop sérieusement interprétées. Il est de mon devoir d'être pris au dépourvu. Le cas arrivant, vous seraitil possible de me trouver en Pologne les chevaux dont j'aurais besoin ? Je vous écrirais à temps, et ma cavalerie serait toute portée.

Adieu mon cher baron ; ne doutez pas plus des tendres sentiments que de la haute considération dont je vous offre l'assurance.

Paris, 27 janvier 181t.

L*Empereur avait manifesté d^avance Tintention d'envoyer à Varsovie un personnage d'un grand nom, d'un haut rang, revêtu du titre d'ambassadeur extraordinaire, et chargé de stimuler l'ardeur guerrière et patriotique des Polonais. Il avait d'abord destiné cette mission à H. de Talleyrand, et ce choix eût été convenable sous beaucoup de rapports, bien que le personnage laissât quelque peu à désirer sous le rapport de l'énergie physique^ et surtout de la chaleur de cœur nécessaires dans un pareil rôle. Mais c'eût été déjà beaucoup, dans ce moment de crise, de lui faire quitter Paris, en lui rouvrant une perspective de faveur et de fortune. Savary attribue le changement de résolution de l'Empereur à une vive opposition du duc de Bassano, qui aurait été jusqu'à déclarer qu'il préférerait rester à Paris, si M. de Talleyrand devait aller à Varsovie. Maret n'était pas plus disposé à tenir un pareil langage que Napoléon à le tolérer ; mais il est fort possible que M. de Talleyrand ait fait ou laissé courir le bruit de cette opposition prétendue, pour masquer la cause véritable de sa nouvelle disgrâce. Elle fut le résultat du mécontentement direct et personnel de l'Empereur, qui apprit que le secret de cette mission avait été ébruité d'avance à Vienne, et rendit M. de Talleyrand responsable de cette indiscrétion. Si cette cause est la vraie, il faudrait en conclure qu'au fond il se souciait peu de cette tâche, car M. de Talleyrand n'a jamais été indiscret qu'autant qu'il lui convenait de Têtre.

Hais si le duc de Bassano n'avait pas fait d'objections contre M. de Talleyrand, il en fit inutilement de très-sérieuses contre M. de Pradt. On connaît bien aujourd'hui les raisons qui déterminèrent ce choix. L'archevêque de Malines était le protégé de Duroc, son parent éloigné, qui déjà l'avait fait nommer aumônier de l'Empereur, et dont le crédit était d'autant plus

MARBTy DUC DX BASSAKO. T?»

grand, qu'il en usait zvec nne dîscrétioD singnliêre. L'Empereur savait que le haut elergé araît eu de tout temps un grand prestige en Pologne, et qak différentes époques des érèqoes français j avaient joué un rôle important (notamment M ontioe, éréqae de Valence, au seizième sièele>. Les adulations entfaoosiastes de M. de Pradt, qui se disait VaumtéSninr 4m dieu Mars, semblaient garantir son déTonemeot : sa conversation, ses écrits, semblaient promettre de la dextérité, et au besoin de Ténergie. Jamais apparences ne furent plus trompeuses.

Séjour de SmpfAétm et de Maret à Dreide. — Dermirt «ntr^TTK d« Ka polëon et de Fnuiçois II. — Instnwtioiu reaûs« par Maret a 1 bassadeur trèt-extraordinaire de Pradt, etc.

Le court séjour que fit k Dresde Napoléon, en mai 1812, marque le point culminant de sa fortune. Jamais le prestige n'avait été plus grand, la fascination plus irrésistible. Le duc de Bassano n'était guère moins recherché, moins adulé que l'Empereur luimême, par les souverains et les ministres qui avaient obtenu la faveur de venir faire leur cour. M, de Mettemich se distinguait par ses protestations d'amitié, de fidélité à toute épreuve. U ne trouvait pas d'expressions assez fortes pour qualifier la folle témérité de la Russie, l'obstination criminelle de l'Angleterre. Maret ne s'abusait pas autant qu'on l'a dit sur ce bçau zèle, mais il avait confiance dans les dispoi^itions personnelles du souverain de l'Autriche. « .Aujourd'hui, écrivait41 à M. Otto, les deux Empereurs se

connaissent et s'apprécient. L'embarras et la timidité de Tempereur d'Autriche ont cédé devant la franchise et le caractère naturel de l'empereur Napoléon. De longues conversations ont eu lieu ; tous les intérêts de l'Autriche y ont été traités, et je crois que l'Empereur François aura recueilli de son voyage une confiance plus entière... Il aura vu combien sa fille est heureuse. Ce spectacle si doux pour un père, a produit sur une autre auguste personne (l'impératrice d'Autriche) plus de surprise que d'émotion*. » Cette princesse n'était pas la mère de Marie-Louise, dont la position lui inspirait une jalousie qu'elle ne parvenait pas toujours à dissimuler. Il y avait là une influence intime foncièrement hostile ; affaiblie, mais non détruite par les événements de 1809 et par le mariage, et qui pouvaient redevenir fort dangereuse, si la fortune cessait de nous favoriser.

Jamais l'infatigable ministre de Napoléon n'avait été aussi surchargé d'occupations que pendant ce séjour à Dresde (16-29 mai). Il ne pouvait avoir, comme à Paris, d'heure régulière pour son travail avec l'Empereur. Souvent, sortant à peine d'une longue conférence, il était rappelé sans avoir eu le temps de rentrer chez lui. Aussi il avait beau passer les nuits à faire ses dépêches, donner des audiences dans les corridors, les escaliers et jusqu'en pleine rue, ses salons étaient encombrés jour et nuit de « pauvres désespérés. » Sa correspondance était, dès cette époque, aussi remplie de détails militaires que celle du major général, puisque tous les ordres adressés aux princes de la Confédération, au duché de Varsovie, à l'Autriche, à la Prusse, étaient transmis par la voie diplomatique. Les communications avec la Prusse étaient peut-être la partie la plus difficile de cette

Page 1