‹ Maret, duc de BassanoChapitre 3 sur 60 · AVANT-PROPOS. III · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS. III

de tant d'autres qui se mettent en avant, il s'est montré si peu, que c'est par un hasard, souvent par ses ennemis, qu'on découvre ce qu'il a fait... Des choses et non des mots, agir et non paraître ; c'est ce qu'on voit dans toute sa vie. »

Maret pèro. — L'Académie de Dijon. — Beau caraotèro et sages appréhensions de Maret père. — • Sa correspondance avec Piron. — Sa mort glorieuse.

La carrière publique de Maret se divise en deux périodes bien distinctes, dont la première, moins connue, n*est pas la moins intéressante. Il existe, d'ailleurs, entre elles, une corrélation intime; ce furent les antécédents de Maret comme journaliste et ensuite comme diplomate, depuis l'ouverture des états-généraux jusqu'au 18 brumaire, qui le recommandèrent à la confiance de Bonaparte.

Peu d'hommes avaient été mieux préparés que lui, par l'éducation, à jouer un rôle honorable et utile dans la France nouvelle. Depuis près de deux siècles, ses ancêtres exerçaient avec distinction la médecine dans la capitale de la Bourgogne. Son père, dont les enseignements et le souvenir eurent une grande influence sur sa destinée, était un savant distingué et un homme de bien. Praticien habile, quoique fort lettré; très-avancé, pour son temps, en hygiène publique et en médecine légale; passionné pour la chimie, science alors toute nouvelle, dont il prévit, l'un des premiers, l'avenir; vulgarisateur hardi, infatigable, de toutes les

notions profitables au bien-être général, Maret père mérite une place très-distinguée parmi les hommes utiles du dix-huitième siècle. Sa prodigieuse activité d'esprit, qui ne le laissait étranger à aucune branche des connaissances humaines, lui avait valu la position de secrétaire perpétuel de TAcadémie de Dijon. Cette société littéraire et savante jouissait alors d'une réputation européenne. Ce n'était pas une de ces filles de l'Académie française, dont Voltaire disait « qu'elles étaient trop sages, trop honnêtes, n'ayant jamais fait parler d'elles! » Lui- même n'avait pas dédaigné de figurer parmi les membres de l'Académie de Dijon, dont faisaient naturellement partie toutes les illustrations bourguignonnes : le président de Brosses, les deux frères Sainte-Palaye, . Guyton de Morveau, et l'auteur de la Métromam'e, un confrère dont Voltaire se serait bien passé. On voit par la correspondance de Piron avec Maret et autres, récemment exhumée par quelques érudits, que Voltaire et Piron avaient chacun leur parti au sein de l'Académie dijonnaise, et que Maret était du parti de Piron. Il transmettait à celui-ci, alors établi à Paris (1765-70), les commérages de Ferney qui circulaient dans la coterie voltairienne.

Malgré la différence d'âge et de caractère, cette correspondance entre le secrétaire perpétuel et Piron était aussi amicale qu*assidue. Les lettres du docteur Maret ne font pas moins honneur à son jugenient qu'à son esprit. On est surpris d'y trouver une certaine appréhension des dangers sociaux du libertinage phi^ losophique, si fort à la mode dans ce temps- là. En ceci, Maret se montrait bien clairvoyant et bien hardi pour un bel esprit de province. C'est seulement vingts deux ans avant la Révolution qu'il écrivait : « L'éloge de M. de Voltaire m'embarrassera beaucoup si jamais j'en suis chargé. Un médecin n'est pas soupçonné d'être bien crédule et bien dévot, et j'aurais tort de

vouloir faire à ce sujet mon apologie ; mais un bon citoyen, quelle que soit sa façon de penser, doit sentir tous les torts qu'a M. de V... en mettant au jour tant de livres ou brochures qu'il prétend philosophiques... Pourquoi ose-t-il saper les fondements de la société? Quand il cherche, en détruisant le dogme de Timmortalité de Tâme, k renverser la digue que tous les législateurs ont eu soin d'opposer au torrent des crimes..., ne rcssemble-t-il pas au moins à Érostrate? Quant à moi, je ne puis réfléchir de sang-froid à Tabus qu'il fait de ses talents, o Ainsi, tandis que d'autres appelaient impatiemment la Révolution, dont ils devaient être victimes, Maret entrevoyait avec effroi l'approche d'un cataclysme dont il aurait eu lieu de se réjouir comme père, s'il avait lu plus avant dans l'avenir^!

Une autre de ses lettres peut encore donner matière à un rapprochement curieux. 11 y félicite Piron des conseils qu'il donnait aux princes pour le choix de leurs serviteurs, dans l'épître de feu le Dauphin à la nation, et témoigne l'espoir que la France sera plus tard assez heureuse pour posséder un ministre

Plus occupé que fier de son poste honorable.

Il était loin de prévoir que cet idéal serait réalisé par son fils.

Quelques traits, encore empruntés à ces lettrçs,

1. Ces appréhensions étaient, depuis longtemps déjà, exprimées par des hommes sensés. Un auteur peu suspect de bigoterie ou de servilisme écrivait, dès 1750, les lignes suivantes, vraiment prophétiques et encore bonnes à méditer aujourd'hui : « Je ne puis me dispenser de blâmer les écrivains qui, sous prétexte, ou voulant de bonne foi attaquer la superstition, sapent les fondements de la morale, et donnent atteinte aux lois de la Société, d'autant phu dangereux quHl serait dangereux pour eux de faire des prosélytes^ etc. » (Ouclos, Considérations sur les mceurs,)

achèveront de mettre dans tout son jour cette physionomie sympathique. Au commencement de 1768, Maret père était devenu veuf, et en paraissait plus sérieusement affecté qu'il n'était de bon ton de l'être ou de le laisser voir à cette époque en pareille occasion. Il écrivait, le 7 mars suivant, à Piron : « Monsieur, quoique la perte d'une femme que j'aimais tendrement, bien quelle fût la mienne^ m'ait enlevé le peu de gaieté que m'avait laissée mon état, et m'ait rendu fort peu sensible ^ tout ce qui se passe ici-bas, mon cœur est encore affecté de ce qui peut intéresser ceux qui m'honorent de leur amitié... »

Une autre lettre, écrite deux mois plus tard, est un témoignage curieux de l'attraction qu'exerçait dès lors Paris sur les hommes intelligents de la classe moyenne.

Monsieur, un de mes oncles, qui a déjà eu le plaisir et rhouneur de vous voir à Paris il y a deux ans, va jouir une seconde fois d'un bonheur que je lui envie : c'est lui qui vous remettra sa lettre. Si nous étions encore à ces temps de féeries si maussadement décrits par quelques-uns de nos romanciers modernes, je n'aurais rien à lui envier, et j'arriverais avant lui à Paris. C'aurait été l'affaire d'un coup de chapeau de Fortunatus ou d*un élan du cheval d'Astolphe. Mais à présent le chemin de la plaine éthérée est impraticable, et, malgré la vitesse de nos coursiers terrestres, nos courses les plus rapides ne sont que des traînées de limaçon, en comparaison de celles qu'on eût pu faire autrefois sans fatigue, à l'aide de quelque nécromant. Encore celles-ci ne coûtaient-elles que des complaisances pour quelques sorcières, tandis que dans les autres l'or et l'argent sont volatilisés par la chaleur qu'excite le frottement des roues. Aussi, triste médecin, triste père de famille, me voîs-je réduit à arpenter tous les jours sept à huit fois les rues désertes de notre pauvre cité. Un médecin, qui peut-être contribue à la dépopulation de sa patrie, devrait aussi avoir la discrétion de la dissimuler. Mais quel est le bavard auquel il n'échappe quelques propos indiscrets?

Quoi qu'il en soit, voilà le partage d'un pauvre diable, qui ne s'est jamais senti tant d'envie qu'à présent de revoir Paris...

La fin de cet excellent homme fut de celles qu'on peut nommer glorieuses. Tout en plaisantant de bonne grâce sur sa profession, il en prenait au sérieux les devoirs. En 1785, le village de Fresne-Saint-Mammès, dépendance de la Bourgogne enclavée dans la Franche- Comté, était ravagé par le typhus. M aret, en sa qualité de médecin des États de Bourgogne, se transporta sur les lieux, combattit heureusement le fléau par de sages mesures sanitaires, mais fut sa dernière victime. Il avait alors cinquante-neuf ans.

Maret père nous semble un type achevé de ces hommes éclairés et paisibles de la classe moyenne, qui, tout en détestant les abus, redoutaient les bouleversements, et auraient voulu devoir des réformes à l'initiative d'un pouvoir respectable et respecté. La fortune du secrétaire de l'Académie de Dijon était modeste, mais il laissait à ses deux fils et à sa fille un nom et des relations honorables et une saine et forte éducation, avantages inappréciables dans la crise sociale qui s'approchait.

Premières années do Haguos-Bomard Maret. — Il obtient à vingt ans le second prix pour Téloge de Yauban. — Ses études diplomatiques interrompues par la mort de Vergennes. — Jugement sur oe ministre.

Le médecin des États de Bourgogne laissait donc deux fils ; le futur duc de Bassano était le second. Son frère aîné, Jean-Philibert, né en 1758, que nous re-

trouverons de temps en temps dans le cours de ce récit, avait été Tun des meilleurs élèves de TÉcole des ponts et chaussées,' fondée en 1747 par Trudaine, et placée sous Thabile direction de Perronet.

Hugues-Bernard, né le 22 juillet 1763, avait eu un fr&re jumeau. Ainsi qu'il arrive souvent en pareil cas, la ressemblance entre les deux frères était si frappante, que, lorsqu'ils étaient habillés de même, leur père ne pouvait les distinguer. Il n'y avait dans la famille qu'une seule personne qui ne s'y méprit pas; c'était un cousin aveugle, dont Touïe très-fine discernait entre eux une légère différence dans la manière de marcher. On sait combien l'affection est profonde, d'ordinaire, entre frères jumeaux. Bernard Haret vit mourir le sien à quinze ans, et il ne pouvait encore parler de cette perte sans émotion dans les dernières années de sa vie.

Aussi laborieux qu'intelligent, il acquit de bonne heure une instruction étendue. Son père lui faisait faire l'analyse raisonnée des nombreux Mémoires que recevait l'Académie de Dijon. L'habitude précoce de ce genre de travail lui fut ultérieurement d'un grand secours. Destiné d'abord à continuer les traditions médicales de la famille, il dut y renoncer, par suite de la répugnance insurmontable que lui causait le détail des opérations d'anatomie et de chirurgie. Son père songea alors pour lui à la carrière des armes savantes, l'une de celles qui offraient alors les meilleures chances aux jeunes gens instruits, d'une naissance et d'une fortune médiocres. Il avait sous les yeux l'exemple encourageant du jeune Camot, l'un des dix-huit enfants d'un petit bourgeois de l'humble cité bourguignonne de Nolay, et devenu l'un des brillants élèves de l'école de Hézières.

Des raisons de famille modifièrent ces projets d'avenir. Le frère aîné du jeune Hugues venait d'être

envoyé comme ingénieur à l'autre extrémité du royaume, aux Sables d'Olonne. Un semblable éloigneraent, que les nécessités de la carrière pouvaient indéfiniment prolonger, équivalait, dans ce temps-là, à une expatriation. D'un autre côté, un mariage avantageux avait éloigné de Dijon leur sœur. Veuf et au déclin de l'âge, Maret père allait se trouver condamné à passer dans l'isolement les dernières et pénibles années de la vie. La piété filiale retint le jeune Hugues au foyer paternel. Il se consacra dès lors à l'étude des lois, à laquelle il joignit celle du droit politique, par une sorte de pressentiment de son avenir. Pourtant il garda, de ses premières études, des souvenirs dont Napoléon sut tirer parti trente ans plus tard, dans de mémorables et pénibles circonstances.

En 1784, une occasion heureuse le mit en évidence pour la première fois. L* Académie de Dijon avait proposé un double prix pour l'éloge de Vauban. Les concours de cette académie étaient devenus de véritables événements littéraires, depuis qu'elle avait couronné, à deux reprises, les éloquents paradoxes de J.-J. Rousseau. L'idée d'un semblable éloge avait aussi un mérite spécial d'à-propos, à une époque où l'opinion se prononçait avec une énergie croissante en faveur des réformes dont l'illustre auteur de la Dixme Royale avait depuis longtemps proclamé la nécessité. Les concurrents pour le prix de 1784 furent nombreux; on remarquait parmi eux le jeune Maret, alors âgé de vingt ans à peine, et Carnot, son aine d'une dizaine d'années, et dont Y Essai sur les machines^ publié quelques mois auparavant, avait produit une certaine sensation dans l'Europe savante. Entre ces deux champions, le succès ne pouvait être douteux : personne n'était plus capable que Carnot d'apprécier le mérite technique des travaux de Vauban. Son travail fut unanimement jugé digne du premier prix, qui lui

fut décerné en séance solennelle, dans le local ordinaire des séances de l'Académie, l'hôtel de Pringle, Tun des plus beaux de la ville, qu'elle avait acheté en 1773. L'assemblée était présidée par le prince de Condé, alors gouverneur de la Bourgogne. Le futur chef militaire de l'émigration ne semblait rien moins qu'antipathique, alors, aux idées de réforme et de progrès. Une lettre de lui écrite à cette époque contenait cette phrase remarquable : a Je suis prince français, et par conséquent plus citoyen qu'un autre! » Il félicita chaleureusement, dans cette circonstance, le jeune officier du génie auquel sa recommandation, quoi qu'on en ait dit, n'avait pas dû être inutile jusquelà. Maret obtint le second prix, succès encore assez flatteur pour un si jeune concurrent. Loin de paraître* humilié ou froissé de sa défaite, il fut un des plus empressés à acclamer le vainqueur et à solliciter son amitié \ ne se doutant guère pourtant que cette amitié devait plus tard lui sauver la vie. Maret, qui était poète, ou, si l'on veut, versificateur à ses moments perdus, profita aussi de l'occasion pour offrir au prince de Condé un poème en deux chants sur la bataille de Rocroi. Il pensait fort sagement à se ménager pour l'avenir cette protection puissante. Qui aurait pu prévoir alors que la belle-fille de ce prince aurait un jour besoin d'être protégée par le lauréat de Dijon?

En abordant le droit politique, Hugues Maret s'était senti, pour la première fois, dans sa voie véritable.

1. Mémoires de Caimot, Les deux concurrents eurent l'honneur d*ètre complimentés par le prince Henri de Prusse. Ce digne frère du grand Frédéric se trouvait alors en France^ chargé de négocier entre les deux puissances un rapprochement qui aurait pu exercer une action incalculable sur les événements ultérieurs, et que l'influence autrichienne ût échouer. Aussi familier que son frère avec la littérature française, Uenri avait voulu assister à la solennité académique de Dijon.

Vers la même époque, son frère, nommé ingénieur des États de Bourgogne, était revenu habiter la maison paternelle. Hugues se retrouvait donc libre de choisir sa carrière, et il pouvait espérer dans celle-là le plus sérieux de tous les patronages, celui du ministre luimême, compatriote de son père, et son collègue à TAcadémie de leur ville natale. Ce fut sur rinvitation de M. de Vergennes que Maret père envoya à Paris son second fils, qui ne devait pas le revoir (1785).

Les renseignements positifs nous manquent sur les relations personnelles qui ont pu exister entre le ministre de Louis XVI et son humble protégé, le futur ministre de Napoléon. Nous savons seulement que H. de Vergennes accueillit avec une bienveillance marquée son jeune compatriote. Il lui reconnut promptement les plus heureuses dispositions : une mémoire et une facilité d'appropriation remarquables^ une grande sûreté de jugement, une instruction déjà étendue, enfin Tambition d'apprendre encore davantage et de se rendre utile, dépassant de beaucoup celle de parvenir. Mais, suivant les idées de Tancien régime, toutes ces qualités ne pouvaient suppléer à la noblesse dans les hauts emplois. Il ne pouvait y avoir dans un roturier, si intelligent qu'il fût, que l'étoffe d'un bon commis, et M. de Vergennes n'a certainement jamais soupçonné que ce jeune Maret pût, devenir autre chose ^

D'après ses conseils, Maret travailla sans relâche à acquérir les connaissances indispensables pour le service des relations extérieures. Il suivit, au Collège de France, le cours de Bouchaud, le commentateur de la loi des Douze Tables. Là, il eut, entre autres condisciples, un jeune Anglais que ses parents avaient placé

1. Ce qu'on a dit d*un lien de parenté qoi aurait existé entre eux èit inexact.

comme pensionnaire chez ce savant professeur, et qui s'illustra plus tard dans la diplomatie sous le nom de lord Elgin. De cette époque aussi datent les relations de Haret a?ec la plupart des hommes qui devaient être, dans d'autres temps, ses collègues et ses subordonnés.

M. de Vergennes l'avait engagé à se rendre en Allemagne, pour y compléter son éducation politique sous deux maîtres célèbres. Rien en France ne pouvait remplacer, dans ce temps-là, les leçons de Klûber à Erlangen et celles de Hartens à Gœttingue, pour la connaissance de l'ancien droit germanique. Haret devait partir pour l'Allemagne au printemps de 1787. La mort de M. de Vergennes (février) arrêta son jeune protégé sur le seuil de la carrière dans laquelle devait le rejeter bientôt la Révolution.

Maret ne parlait jamais qu'avec reconnaissance et respect de M. de Vergennes ; il le considérait comme le dernier grand ministre qu'ait eu l'ancienne monarchie. Cette appréciation est conforme à celle des publicistes les plus autorisés. Suivant l'un d'eux, « les dix années du règne de Louis XVI, écoulées depuis le commencement de la guerre d'Amérique jusqu'en 1787, étaient la période la plus honorable que notre histoire eût présentée depuis un siècle. Louis XIV semblait avoir emporté avec lui dans la tombe tout sentiment de dignité et de grandeur. Déshabituée de la gloire, la nation avait cessé d'être exigeante. Loin de demander aux dépositaires de l'autorité des prodiges de talent, elle crojrait leur devoir des hommages, quand on n'avait pas à leur reprocher des prodiges d'ineptie. Tout ce qui n'était pas un échec lui paraissait presque une victoire. La médiocrité passait comparativement pour du génie, témoin le cardinal de Fleury, que les vices de ses devanciers et de ses successeurs avaient fait regarder comme un ministre de

premier ordre. L'apparition de Turgot et de Maiesherbes ne fut qu'un éclair...; les mœurs de la cour ne comportaient pas de tels ministres ; ils devaient promptement tomber, n'ayant que le roi pour appui! Le reste d'éclat qu'a jeté la monarchie dans ces derniers temps est dû tout entier à M. de Vergennes. Condamné aune lutte délicate contre l'influence d'une jeune reine à laquelle il était permis de ne pas bien juger nos rapports politiques, ce ministre fut le constant défenseur des vrais intérêts de l'État. Presque tous ses actes en font foi... Ce n'était pas surtout un médiocre triomphe, après avoir enlevé à l'Angleterre l'ancienne alliance des Hollandais, que de parvenir à entrer avec cette puissance en partage du commerce de la Russie, commerce que l'Angleterre s'était accoutumée à regarder comme sa propriété exclusive, en raison de la longue durée de sa possession. On doit pardonner à M. de Vergennes de n'avoir pu prendre une attitude plus énergique dans les contestations relatives à la Bavière, aux Provinces-Unies, embarrassé comme il l'était dans les entravés de l'alliance autrichienne. Quelques actes de ce ministre peuvent prêter à la critique, mais il avait des sentiments français et Tàme d'un citoyen K » (Bignon, Fragments inédits.)

Portrait de Maret. — Ses relations avec Buffon, Condoroet,

Panckouoke, etc.

La disparition de ce bienveillant protecteur modifiait encore une fois les projets d'avenir du jeune

1. On consultera utilement sur ce ministre, un excellent ouvrage auquel nous renverrons plus d'une fois, le Département des Affaires étrangères j par M. F. Masson, bibliothécaire du ministère. (Pion.)

Maret. Il eut pendant quelque temps Tidée d'acheter un office de magistrature ou une charge d'avocat au conseil. Mais toute son attention fut bientôt absorbée par les mouvements précurseurs de la Révolution. Peu de jours après la mort de M. de Vergennes, la première assemblée des notables s'ouvrit à Versailles.

Maret suivit avec un intérêt ardent lés péripéties bien connues qui se succédèrent depuis cette époque jusqu'à l'ouverture des états-généraux. Ses aspirations, ses illusions étaient alors celles de l'immense majorité des citoyens éclairés et honnêtes de la classe moyenne. Dès l'époque de son arrivée à Paris, il s'était trouvé engagé dans des relations propres à fortifier les tendances libérales qu'il tenait de son père. Celui-ci avait naguère entretenu des rapports suivis avec tous les hommes considérables de sa province qui habitaient Paris, et les anciens amis du père s'intéressaient naturellement' au fils. Maret possédait d'ailleurs toutes les qualités qui assurent aux jeunes gens les sympathies des hommes distingués, parvenus à la maturité ou au déclin de l'âge. Il recherchait de préférence leur conversation, écoutait surtout religieusement ce qu'ils disaient des choses qu'ils devaient le mieux savoir. Cette recherche, dont il s'était fait de très-bonne heure une règle immuable, était secondée par un jugement sûr, par une mémoire des plus fidèles, et le tout constituait ce que J.-J. Rousseau a heureusement défini « un appareil d^études accom- [î pli. » Maret avait encore un principe de conduite

inflexible, et qui a contribué à sa fortune plus qu'on ne pourrait le croire. Il s'efforçait, en tout temps et partout, de faire le mieux possible ce qu'il avait à faire. C'était pour lui une préoccupation constante, qui, des travaux les plus graves, s'étendait aux détails les plus ordinaires de la vie.

Un extérieur sympathique faisait encore valoir ces

heureuses qualités. Maret était d'une taille un peu audessus de la moyenne. Le caractère dominant de sa physionomie était la discrétion, la finesse, tempérées par un sentiment marqué de bienveillance. Ses traits n'ont pas le relief énergique de ceux des grands révolutionnaires. On pressent qu'une telle figure, intelligente mais réservée, n'a pas dû apparaître au premier plan dans ces jours de crise, ou tout le monde avait la fièvre et ne vivait que par elle. En effet, pendant^la période la plus agitée de la Révolution, Maret s'en tint d'abord au rôle d'observateur ; il fut- ensuite chargé de diverses missions qui ne le mettaient pas en évidence, bien qu'elles ne fussent, comme on le verra, ni sans importance ni sans danger. Il ne sera appelé à prendre une part considérable et suivie aux affaires publiques, qu'à l'époque où la France nouvelle commencera enfin à être gouvernée.

Parmi les hommes qui l'avaient le mieux accueilli en souvenir de son père, Maret aimait à citer Buff'on, Lacépède et Condorcet. Tous trois signèrent sa présentation au Lycée (depuis l'Athénée de Paris), établissement scientifique et littéraire alors très-protégé par Monsieur, comte de Provence, et qui comptait parmi ses fondateurs et ses professeurs les savants les plus distingués de l'époque ^ Maret s'y lia avec la plupart des jeunes gens qui commençaient à se faire connaître dans le monde littéraire et au théâtre, notamment le sentimental CoIlin-d'Harleville, dont les premières comédies, V/nconstant (1786) et VOptimiste

1. Cette société, fondée primitivement par Pilàtre des Rosiers, le célèbre et malheureux aéronautc, avait tenu ses premières séances dans une maison de la rue Sainte- Avoie, dès 1781. Après la mort de des Rosiers, elle fut réorganisée sous le nom de Lycée, qu'elle a conservé jusqu'en 1803, et transportée rue de Valois, n» 2.r;'est pour le Lycée que La Harpe lit son Cours de littérature, Ginguené son Histoire littéraire fTItalie, Cuvier ses Premières leçons d'histoire naturelle et danatomie comparée^ etc.

(1788), et surtout le Vieux Célibataire (1792), promettaient plus qu'il n'a tenu; Andrieux et Arnault, qui débutèrent avec tant d'éclat, Tun, dès 1787, par les Étow^dis; Tautre, en 1791, par Marius; Marie-Joseph Chénier qui réparait Téchec d' Az^ire (1786) par le succès foudroyant de Charles IX (1789), etc. Haret fut Tun des confidents les plus attentifs de leurs premiers travaux, et ils retrouvèrent plus tard, dans le ministre d*État de Napoléon, le fidèle ami de leur jeunesse. Nous apprenons encore par ses notes que « les relations étendues de son père lui avaient procuré, tout d'abord, Faccès de plusieurs maisons distinguées de la capitale; qu'il y prit l'usage et la connaissance du monde, si nécessaires dans la carrière qu'il avait l'espoir de parcourir. » Buffon l'avait présenté tout d'abord chez madame Fanny de Beauharnais, muse encore aimable et, dit-on, aimante, en dépit de la cinquantaine. Le jeune Maret fut l'un des hôtes assidus de ce petit salon bleu et argent que Dorat- Cubières, collaborateur intime de la maîtresse du logis, définissait plus tard « l'œuf de TAssemblée nationale. » Là se retrouvaient, deux fois par semaine, la plupart des célébrités scientifiques et littéraires du temps, le vénérable abbé Barthélémy, Bailly, Vicqd'Azir, Rabaut Saint-Ëtienne, Dussaulx, Bitaubé, Clootz, Mercier, Restif de la Bretonne. On y remarquait d'habitude le neveu de madame de Beauharnais, Alexandre, et aussi, vers 1790, sa jeune et charmante femme, Joséphine Tascher de la Pagerie, la future impératrice! Alexandre, qui devait périr sur l'échafaud et dont Tarrière-petit-fils a été l'empereur Napoléon III, était alors un beau jeune homme, <« d'un sérieux précoce: » comme si, parmi tous ces amoureux impatients de la Révolution, il eût pressenti les surprises terribles qu'elle leur réservait. Maret fut conduit par Condorcet aux célèbres jeudis

du Contrôle Général (1787-89). Là, les personnages les plus saillants étaient d'abord la fille du maître de la maison (madame de Staël), a allant, venant, brusque de corps et d'idées ; puis, auprès de la cheminée, M. Necker lui-même, manœuvrant pesamment sa lourde personne^; » Tabbé Siéyès, s'essayant déjà à son rôle de sphinx révolutionnaire ; Condorcet luimême, avec ses façons froides et calmes d'argumenter, aboutissant à des conclusions si violentes, qu'on l'avait surnommé ie Volcan couvert de neige. C'est au Contrôle Général que Maret dut rencontrer pour la première fois un personnage dont l'aversion jalouse, longtemps déguisée sous des dehors d'amitié, devait le harceler dans toute la suite de sa carrière politique et jusque dans l'histoire : nous avons nommé Talleyrand.

On voyait encore, dans bien d^autres réunions, la figure fine et discrète du jeune avocat de Dijon, parmi beaucoup d'autres destinées à une célébrité plus prompte, plus sinistre. Il fréquenta le salon « bleu avec des baguettes dorées » de madame de Sillery- Genlis; — celui de madame Helvétius à Auteuil, « chapelle où l'on gardait souvenir des saints de l'Encyclopédie » (d'étranges saints pour la plupart) ; — celui de madame de Sabran, où trônaient Ségur et Boufflers, mais surtout celui de la rue des Poitevins, siège des opérations du célèbre manufacturier Panckoucke. L'hôtel de Thou, dont madame Panckoucke et sa beile-sœur, madame Snard, faisaient gracieusement les honneurs, était devenu un centre littéraire important, depuis que Panckoucke avait commencé la publication de son Encyclopédie méthodique (1781). Pour l'exécution de ce grand ouvrage, qu'il poursuivit courageusement jusque dans les plus.mauvais jours

1. E. et G. de Goncourt, la Société française pendant la Révolution.

de la Révolution, Panckoucke avait fait appel aux anciens collaborateurs de la grande Encyclopédie et aux jeunes écrivains leurs disciples. Haret père avait fourni d^importants articles d'hygiène à la vaste entreprise dirigée par Diderot et d'Alembert, et la mort seule Tavait empêché de prendre part à la rédaction du nouveau recueil. Son fils n'avait donc pu qu'être favorablement accueilli dans une maison ouverte de droit à quiconque portait un nom scientifique ou littéraire. C'est ainsi que commencèrent, entre le grand imprimeur-libraire de la rue des Poitevins et le modeste avocat de Dijon, des rapports qui devinrent, quelques années plus tard, la cause première du stlccès du Moniteur^ et de la fortune politique de son premier rédacteur en chef ^.

Parmi les savants, les littérateurs, habitués de l'hôtel deThou, on remarquait Condorcet, le spirituel et cynique Chamfort, le pastoral Berquin, précepteur des enfants de Panckoucke ; le secrétaire perpétuel de TAcadémie Morellet, abbé fort soupçonné d'athéisme et ne s'en défendant guère; La Harpe; Ginguené; Fontanes, et enfin deux hommes qui rendirent à Maret de grands services dans les jours les plus difficiles de la Révolution, parce qu'ils purent le faire sans trop de risque pour eux-mêmes, Garât et Barrère de Vieuzac. Ce fut surtout 2lu\ jeudis de Panckoucke que Maret put suivre pas à pas le mouvement philosophique et littéraire, précurseur immédiat de la Révolution. Avec l'ardeur et la confiance de la jeunesse, il applaudissait aux divers incidents qui hâtaient l'avènement d'un nouvel ordre de choses, aux vœux libéraux de la première assemblée des notables, à la résistance des parlements, à la convocation des états-généraux, au

1. Consulter sur ces entreprises de Panckoucke Vllistoire de la Presse j de M. Matin.

doublement du tiers. Mais son jugement droit et sûr répugnait aux hyperboles des coryphées de la philosophie qui mettaient la religion, Timmortalité de Tâme et Dieu même au rang des abus à détruire. Il avait hérité de la judicieuse aversion de son père pour ces • témérités^

Pendant ces premières annés, Haret ne s'était pas seulement occupé d'études diplomatiques et administratives. Les questions de littérature, de beaux-arts, ne pouvaient rester étrangères à cet esprit étendu et flexible. On a vu plus haut que, dès Tâge de vingt ans, il avait sur la conscience une épopée en deux chants. Depuis, il avait composé d'autres poésies que bien des gens, vingt ans plus tard, n'auraient pas manqué de trouver excellentes. Mais le duc de Bassano n'abusa pas à ce point de la fortune, et condamna courageusement à l'oubli ces péchés de jeunesse.

Promiors travaux de Maret. — Son Bulleiin dé VÀuembléé» — Prompt

et grand succès de cetto publication.

Il est des temps pleins de promesses, d'espérances généreuses, dans lesquels tout ami sincère de l'huma-

1. On connaît Tode matérialiste de Chamfort, le secrétaire athée de la pieuse princesse Elisabeth. Cette pièce, digne de nos plus libres penseurs d'aujourd'hui, se termine ainsi :

De Dot jours la pbiloiophie A porté quelque économie Dans la croyance du chrétien.

Laissons de c6té l'autre rie !

Ce qu'on perd en théologie.

En finance on le gagne bien.

Quelques années plus tard, ces gentillesses portaient leurs fruits, et Chamfort cherchait dans le suicide un refuge contre Téchafaud.

nité voudrait avoir vécu. L'époque de la convocation des états généraux fut un de ces moments privilégiés. Jamais, peut-être, aucun pays n*avait vu autant de nobles aspirations, de vœux légitimes d'améliorations sociales, se produire avec une véhémence à ce point irrésistible; jamais l'activité humaine n'avait été plus puissamment surexcitée pour des objets plus dignes d'elle. Les excès qui suivirent ne sauraient flétrir ni abolir la mémoire de cet élan national, pas plus que Waterloo n'a fait oublier Arcole ni Austerlitz.

Maret salua avec enthousiasme cette grande aurore. Il fut le disciple le plus fervent, le plus désintéressé des législateurs de la Constituante et resta, plus tard, le représentant fidèle, trop rarement écouté, de leurs meilleures aspirations dans les conseils de l'empire. Nous croyons nécessaire d'entrer ici dans quelques détails sur le rôle, aussi modeste qu'essentiel, rempli à l'origine de notre histoire parlementaire et de la presse moderne par le futur ministre de Napoléon.

Maret fut, dès l'origine, l'auditeur le plus assidu, le plus attentif, des délibérations du tiers état. 11 commença à rédiger ses analyses dans l'intervalle des séances, .à partir de la discussion préliminaire sur la vérification des pouvoirs (mai), qui allait décider du sort de la Révolution. A l'origine, confondu dans la foule qui encombrait le pourtour de la salle des Menus, incessamment pressé, coudoyé, il ne prenait aucune note pendant les séances, et travaillait uniquement de mémoire ^ Il s'était mis à l'œuvre d'abord sans aucune arrière-pensée de spéculation, de publicité, ne songeant qu'à son instruction. On lit dans

1. Ceci a été attesté au laborieux auteur de Y Histoire de la presse, M. Hatin, par M. Cousin, qui tenait le fait de Maret lui-même. Une note émanée de Maret, note que nous transcrivons plus loin, semble prouver qu*il n'a jamais recouru, pour son compte, à aucun sjitèiiie de sténographie.

une ancienne biographie dont Maret avait fourni les matériaux, qu'il avait renoncé définitivement au projet d'aller suivre des leçons de professeurs allemands, en présence de la convocation des états généraux, qui allaient lui offrir, comme objet d'étude, « le cours le plus vaste, le plus imposant, de droit politique et d'administration. » Pour suivre ce cours en cons* cience, il s'assujettit courageusement, au début, à une existence pénible, dont il aimait à évoquer le souvenir dans sa vieillesse. N'ayant pu trouver de logement à Versailles, il était obligé de franchir plusieurs fois par semaine, et le plus souvent à pied et de nuit, la distance fort respectable qui sépare cette ville de l'extrémité du faubourg Saint- Jacques, où il avait loué une mansarde. Là, pour sécher ses habits humides de la rosée des bois de Heudon, il allumait en rentrant un feu brillant, mais éphémère, dont de vieux papiers faisaient les frais. De graves motifs d'économie contraignaient le futur duc de Bassano à s'interdire tout autre combustible. Il n'était encore riche que d'espérance •.

Le désir de vérifier l'exactitude de ses analyses inspira de bonne heure à Haret l'idée de les communiquer aux chefs les plus éminents de la Constituante. Son travail acquit ainsi une notoriété que sa modestie n'avait pas prévue. Mirabeau, déjà acclamé comme « la grande voix de la France, » fut naturellement l'un des premiers à signaler ces cahiers, qui reproduisaient encore toute vivante l'impression de ses débuts éclatants et formidables. Dès le mois de juin, la repu, tation des « Bulletins » du jeune avocat de Dijon était faite. Tous les moments dont il pouvait disposer étaient employés à des lectures de ses cahiers, tantôt

1. Je tiens ces détails du fils atné de Maret. M. le duc de Bassano, grand chambellan de S. H. Napoléon lU.

rue du Grand-Chantier, chez Adrien Duport, tantôt à la Monnaie, chez Condorcet; ou dans quelqu*autre de ces salons devenus « démocrates comme des antichambres, » suivant l'expression d'un écrivain du parti opposé. Irréprochable dans sa tenue comme dans son tangage ; assez joli garçon, ce qui ne gâtait rien à la politique, le jeune notateur était gracieusement accueilli par ces nobles dames, transfuges de l'aristocratie, « que la Révolution avait converties à nUusion du bonheur de l'humanité; » illusion que plus d'une devait payer de sa fortune ou de sa vie. Parmi les jeunes femmes dont le sourire avait encouragé ses modestes débuts,. Maret aimait à citer la jeune et vertueuse épouse de Condorcet, qui aurait pu être

j son père ; et cette charmante marquise de Coigny, que

Marie-Antoinette elle-même nommait alors la Reine de Paris; — une royauté fragile comme l'autre, et

[ • qu'allaient bientôt voiler les tristes brumes de l'exil.

Après la réunion des trois Ordres, plusieurs des hommes les plus considérables de l'Assemblée désormais souveraine, jugèrent que la publication des analyses de Maret pourrait utilement suppléer à celle d'un bulletin officiel, dont la proposition avait été précédemment écartée à une grande majorité. Cédant aux instances de Mirabeau, des comtes de Clermont- Tonnerre et de Lally-Tolendal, de Target, de Thouret, de Le Chapelier, etc., Maret se décida à livrer chaque soir à l'impression le compte rendu de la séance du jour. Le premier numéro du « Bulletin de l'Assemblée » parut dès le 7 juillet 1789, huit jours avant la prise de la Bastille '. Vers le même temps, Maret eut

1. Nous nous écartons sur ce point d'une tradition généralement admise jusqu'ici, suivant laquelle l'impression du Bulletin n'aurait commencé qu'après la translation de l'Assemblée à Paris, c'est-àdire en octobre. La date véritable est indiquée d'une façon non équivoque par un avis du libraire Knapen, inséré dans le Moniteur

la chance de rencontrer un auxiliaire aussi zélé qu'intelligent dans la personne de Méjan, jeune avocat provençal, recommandé par son compatriote Mirabeau. L'entente cordiale de ces deux collaborateurs profita singulièrement à la perfection et à la célérité de l'œuvre. Ils furent les premiers qui, en se distribuant le travail, arrivèrent à esquisser leur compte rendu séance tenante, ce qui paraissait alors un véritable tour de force. Maret avait pris pour modèle l'habile annotateur anglais Woodfall , auteur du Woodfall-Register, Il ne reproduisait pas mot pour mot les discours, mais il en retraçait le sens exact, et en conservait la couleur, par le choix des expressions les plus caractéristiques.

« Ce Bulletin présentait le tableau animé des séances sous une forme dramatique. Ce n^élaitpas, comme dans d*autres recueils, une collection de discours sans proportion entre eux, les uns communiqués par les orateurs et transmis textuellement^ les autres resserrés dans des extraits sans vie. Ce n'était point une copie, c'était un tableau de l'Assemblée ; c'était, plus exactement, une traduction de la langue parlée dans la langue écrite. L'orateur avait eu affaire à une grande assemblée qu'entourait un public nombreux; il s'était adressé à des auditeurs plus ou moins inattentifs. Le rédacteur, au contraire, écrivait pour des lecteurs dont l'attention n'était point troublée. Moins de paroles devaient reproduire les mêmes effets, si les expressions caractéristiques du sentiment de l'orateur, les mouvements, la couleur du style, étaient reproduits avec art et impartialité. Le lecteur voyait, entendait l'orateur; l'Assemblée elle-même

du 12 mars 1790. Knapen prévenait le public qu'il ne lui restait plus que cinquante collections complètes du Bulletin in-8*, depuis le 7 juillet précédent jusqu'au 6 février, époque de sa réunion au Moniteur. Le prix de ces coUections était de 42 livres pour Paris, et de 62 1. 10 s. pour la province. Les premiers mois étaient beaucoup plus rares, le tirage du Bulletin ayant considérablement augmenté depuis la translation de l'Assemblée; c'est là sans doute l'origine de cette confusion.

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était SOUS ses yeux; Timpression produite sur l'auditoire revivait pour lui. L'interprète de ces illustres débats ayant des relations avec la plupart des orateurs, il lui était d'autant plus facile de s'idenliûer avec eux. Sa pensée s'associait aux discussions qui allaient s'ouvrir; il les étudiait comme s'il avait dû y prendre part; il s'en pénétrait d'avance. Cest à l'aide d'une mémoire intelligente et de ces procédés intellectuels; c'est au moyen d'un travail de dix-heures par jour, pendant deux ans et demi, que le Bulletin se soutint avec le môme succès jusqu'à la fin de l'Assemblée constituante. »

C'est ainsi que Maret lui-même a défini sa méthode de travail dans les notes inédites que nous avons sous les yeux. Il ajoute que, pour une reproduction intégrale, « les longue colonnes du Moniteur n'auraient pas suffi, le nombre en eût-il été décuplé; que le Logograpbe substitua plus tard le système matànel au système inlellectuel^ qui était celui de la rédaction du Bulletin de la Constituante. »

Il est incontestable qu'au début, la reproduction intégrale des séances si longues et si tumultueuses des assemblées révolutionnaires présentait des difficultés insurmontables, à cause de l'imperfection des premières méthodes d'abréviation et de Ténormité des frais. Dans cette situation primitive, le procédé éclectique de Maret était plus propre à donner une idée exacte de l'ensemble des débats qu'un travail sténographique morcelé , qui aurait reproduit mot à mot certains discours, certains incidents et négligé le reste. Mais, dans la suite, disposant d'un personnel plus nombreux, Maret put donner de plus grands développements à son travail. Dès 1790, les procédés sténographiques de John Taylor, importés par Bertin, commencèrent à être employés au Moniteur '.

1« Ce Bertin, que Maret avait accueilli sur la recommandation de

La vogue du Bulletin s'accrut sensiblement après la translation de TAssemblée à Paris (octobre). Il reçut même alors une sorte de caractère semi-officiel par une décision de TAssemblée, qui mit à la disposition de Maret une « loge » spéciale pour faciliter son travail et celui de ses secrétaires. Déjà, en effet, les ressources du Bulletin avaient permis à ses auteurs de s'adjoindre plusieurs auxiliaires, qui plus tard passèrent avec Haret lui-môme au Moniteur et y restèrent après lui. Cette attribution d'une loge, si importante pour Maret à tous les points de vue, fut faite sur la proposition du député Dandré, qui appartenait à la droite. C'était un témoignage non équivoque de l'impartialité du recueil. Elle eut lieu lors de l'installation de l'Assemblée dans la salle du Manège. Le Btdletin, grâce à sa supériorité d'organisation, se soutenait victorieusement contre les concurrences que son succès avait fait surgir. De plus, son impersonnalité le garantissait des attaques des feuilles de toute nuance. Tous étaient plus ou moins ses tributaires, car, tout en faisant subir au compte rendu des altérations dictées par l'esprit de parti, ils n'en étaient pas moins obligés de consulter le tableau exact et vivant des séances. C'est ainsi que, pour conserver à une caricature le mérite essentiel de la ressemblance, il faut avoir sous les yeux l'original ou son portrait fidèle. Aussi les journalistes de toute couleur, depuis les démocrates les plus furibonds jusqu'aux royalistes, qui ne l'étaient guère moins à cette époque, étaient quotidiennement forcés de recourir au Bulletin, lequel bénéficiait indirectement de la vogue des journaux les plus répandus. Son succès ne fit que s'accroître.

Frochot, était un homme laborieux, assez instruit, qui vivait péniblement de traductions anglaises. Son Traité de Sténographie fut publié en 1792.

jusqu'au jour où il reçut une sanction définitive par la réunion du Bulletin au Moniteur,

Réunion du Bulletin de Maret avec la Gaxetle Nationale ou Moniteur universel, — Influence modératrice de Maret sur l'esprit du joumaL — La Chanson patriotique du 26 février 4790; curieux rapprochement. — Histoire apocryphe des premières relations entre Bonar parte et Maret.

On connaît les circonstances qui précédèrent et accompagnèrent la fondation de la Gazette Nationale ou Moniteur universel^ ce « journal patagon, » comme il fut tout de suite appelé dans les petites feuilles. Panckoucîke avait pris du temps pour voir venir les événements. Le Bulletin de Maret avait été hardiment lancé huit jours avant la prise de la Bastille, tandis que la Gazette Nationale ne commença à paraître que le 24 octobre suivant, c'est-à-dire à une époque où il était devenu moins dangereux et plus lucratif de servir la Révolution que de la combattre. Depuis que Tautorité royale avait subi un nouvel abaissement par le succès des journées des 5 et 6 octobre, les séances de l'Assemblée souveraine excitaient plus que jamais l'intérêt public. Aussi le prospectus de la nouvelle Gazette promettait « les résultats de chaque séance de la veille dans la séance du jour, et les ' ^♦ails dans celle du lendemain. » Pendant les premières ^jiem ai nés, Texécution de cette partie essentielle laissa à désirer; aussi le journal n'obtenait qu'un succès médiocre. Dès son début, le Moniteur a\2i\i affecté dans ses idées comme dans la façon de les exprimer une sorte d'impersonnalité, dont s'accom-

Moniteur. Gomme nous l'avons dit ailleurs, a ce journal, éclos sous les premiers rayons de la Révolution, nous présente le phénomène le plus rare dans les temps modernes, la stabilité. Ces derniers ^ois quarts de siècle, qui ont vu commencer et finir tant d'institutions politiques et industrielles, n'avaient fait que consolider l'œuvre créée par Panckoucke etMaret^.» Ce qui a surtout fait et soutenu la fortune de ce recueil célèbre, c'est l'esprit de suite, de fidélité à la conception primitive. Avant même que l'Assemblée fût régulièrement formée, mais quand déjà l'opinion pressentait en elle le futur souverain, on avait vu l'idée d'une publication, organe officiel de ce nouveau pouvoir, poindre chez les esprits les plus libéraux et les plus hardis. Ajournée et prudemment tenue à distance jusqu'à l'issue des premiers conflits, elle avait reçu un commencement d'exécution par le patronage accordé à l'œuvre de Maret. L'association du Moniteur au Bulletin signale un pas en avant dans cette voie ; le nouveau journal est désormais l'organe au moins officieux de l'Assemblée.

Maret resta attaché au Moniteur jusqu'à la clôture de l'Assemblée Constituante. Pendant toute cette période, et surtout jusqu'à la mort de Mirabeau, son action ne resta pas limitée dans la sphère du compte rendu. Son influence était d'autant plus réelle, qu'elle s'exerçait avec plus de discrétion. Il aurait voulu étendre à la composition entière du journal l'esprit d'impartialité rigoureuse qui présidait à la rédaction de son Bulletin .

A partir de son entrée, en février 1790, et pendant tout le cours de cette année, le langage du journal

1. Le Moniteur n*a existé, à vrai dire, que depuis radjonction du Bulletin, Le chiffre du tirage s'accrut immédiatement dans une proportion décuple. CTest pour cela qu'il est si difficile de se procurer des exemplaires des numéros antérieurs.

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devint plus modéré qu'il n*avait été au début. Le Moniteur osa quelquefois parler avec éloge de Louis XVI ; il alla même une fois jusqu'à justifier indirectement la reine d'un soupçon de complot contre-révolutionnaire, en insérant un mémoire justificatif du secrétaire des commandements Augeard, arrêté quelques semaines auparavant par ordre de la municipalité comme prévenu d'avoir tramé l'évasion de la famille royale. Ici, surtout, le revirement était sensible depuis l'arrivée de Maret, car au mois de novembre précédent, le Moniteur^ cherchant à se rendre populaire, s'était montré peu bienveillant pour cet accusé. C'était également pour flatter les passions de la multitude que ce journal avait inséré, dans l'un de ses premiers numéros, la pièce cynique de Chamfort, intitulée Calcul patriotique, qui insultait aux disgrâces temporelles du clergé, et conseillait aux Français de ne pas s'arrôter en si beau chemin, d'envoyer par économie la croyance à l'immortalité de l'âme rejoindre la ff sacristie. »

Après l'entrée de Maret, le Moniteur s'abstient de telles boutades; il recommande même au peuple des égards pour les citoyens dont la Révolution a détruit les privilèges. Ces tendances conciliantes sont résumées exactement dans une Chanson patriotique anonyme qui parut dans le numéro du 26 février 1790. On peut, avec beaucoup de vraisemblance, l'attribuer à Maret lui-même. Voici quelques passages de cette pièce, qui fait honneur au jugement et au caractère de l'auteur, sinon à son talent poétique.

Français, achevons notre ouvrage, Gardons-nous d'être désunis ; Concorde, paix, ordre et courage,

Notre bonheur est à ce prix

Luttons, résistons, tenons ferme,

Parons, mais épargnons les coups, Et tâchons (tarriver au teitne Sans cesser d'être humains et doux.

Ah! ménageons nos adversaires,

Tout en repoussant leurs efforts ;

N'oublions pas qu'ils sont nos frères.

Et que nous sommes les plus forts !

Français (bis) que la liberté règne en France, Mais puisqu'enfin vous avez su la recouvrer.

Ne la changez point en licence,

Si vous voulez la conserver !

Cette chanson offre une particularité intéressante aux amateurs de rapprochements historiques. Elle se chantait sur un air de Topera comique du Renaud d'Ast de Dalayrac, le grand succès musical du moment :

Vous qui d'amoureuse aventure...

On sait que Bonaparte affectionnait singulièrement cet air, sur lequel fut parodié plus tard Thymne célèbre : Veillons au salut de l'Empire/ Ainsi, au commencement de la Révolution, le jeune rédacteur du Moniteur, félicitant les Français de posséder enfin la liberté, leur disait :

Ne la changez pas en licence.

Si vous voulez la conserver I

Quinze ans plus tard, devenu ministre secrétaire d'État de Napoléon, il devait entendre cette même mélodie, sur laquelle il avait rimé ces sages et inutiles conseils, retentir dans les marches triomphales du premier Empire.

Ce rapprochement serait encore plus piquant si

Ton ajoutait foi aux biographes qui font remonter à cette époque les premières relations de Maret avec Bonaparte. Ils prétendent que Maret, établi depuis la translation à Paris de TAssemblée constituante rue Saint-Thomas-du-Louvre, à Thôtel de l'Union, y fit la connaissance intime du jeune lieutenant d^artillerie Bonaparte, et que les bons offices du journaliste contribuèrent plus d'une fois à tirer de graves embarras pécuniaires le futur dominateur de TEurope. Il serait facile, avec un peu dlmagination, de compléter cette légende; de raconter que Maret, entendant toujours Bonaparte fredonner son air favori de Renaud d'Ast, eut ridée de composer sur ce même air la chanson insérée au Moniteur. Malheureusement cette histoire des premières rencontres de Bonaparte avec son futur ministre est absolument apocryphe. Maret, depuis la translation de TÀssemblée, logeait rue des Blancs- Manteaux, au Marais ; il avait seulement loué à Thôtel de rUnion, situé tout près du local des séances, une chambre tte qui lui servait de bureau, et où il passait quelquefois la nuit, quand son travail le retenait jusqu'à une heure trop avancée. Il n'y fit aucunement connaissance avec le lieutenant Bonaparte, qui ne descendit jamais dans cet hôteP. On verra, dans la suite de ce récit, que leurs relations ne commencèrent qu'à l'époque du retour de Maret en France après sa captivité, c'est-à-dire postérieurement au 13 vendémiaire.

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