‹ Maret, duc de BassanoChapitre 33 sur 60 · V. ci-dessus · texte numérisé non relu

V. ci-dessus

2. Lettre (particulière et olographe) du duc de Bassano au baron Bignon. Kowno, 27 juin.

capital, fut d*user du pouvoir discrétionnaire dont ses instructions Tavaient investi, pour dissoudre laD^te au bout de trois jours (26-29 juin), n'en conservant qu'une commission intermédiaire d'un petit nombre (le membres. Il alléguait, pour justifier cette détermination : 1<^ que l'époque de la Saint-Jean, à laquelle on arrivait, était celle de l'échéance des fermages, du renouvellement des baux ; qu'il importait de renvoyer les députés à leurs affaires; 2** qu'à en juger par l'exaltation croissante des esprits, les Polonais iraient ti'op vite si on ne les arrêtait; qu'on ne pouvait entrevoir jusqu'où les événements pourraient conduire une pareille assemblée, etc. ! Enfin M. de Pradt, trouvant tout ce que faisaient ces Polonais « hors de toute règle de goût et de toute mesure, « voulut refaire toutes les proclamations, tous les actes publics, le manifeste même de la Diète.

La séparation de cette assemblée était une mesure si grave, que tout le monde la crut directement ordonnée par l'Empereur. En réalité, cette résolution^ contraire aux instructions par lui dictées, plus contraire encore aux vues et aux recommandations itératives de Maret, avait été conçue, proposée, exécutée avant qu'il leur fût matériellement possible d'y mettre obstacle, et même d'en être instruits, à cause des déplacements continuels du quartier gé* néral, de son éloignement progressif, et de plusieurs autres incidents ^

1. Le duc de Bassano, retenu à Ko wno jusqu'au 2 Juillet par une indisposition, était resté pendant plusieurs jours séparé de TEmpereur, qui avait fait, dès le 28 juin, son entrée à Wiina. Il lui avait bien transmis, dans Tintervalle, plusieurs dépêches de Varsovie, notamment celle où M. de Pradt exposait ses appréhensions sur l'inconvénient de prolonger trop longtemps les séances de la Diète. Mais, d*après les termes de cette dépèche, ni le ministre, ni TEmpereur n'avaient pu prévoir que l'ambassadeur prendrait sur lui de trancher la question.

Le duc de Bassano avait reçu, le 1*' juillet seulement, la nouvelle impatiemment attendue de Touyerture de la Diète, des transports d'enthousiasme qui avaient accueilli la proclamation du rétablissement de la Pologne, prononcée par le grand-maréchal, le vieux prince Czartoryski. Tout en regrettant que cette manifestation n'eût pas précédé le passage du Niémen, le ministre de Napoléon comptait sur elle pour ranimer Tesprit public, un peu refroidi « par rirruption subite et les manières un peu brusques, pour ne pas dire davantage, de quelques-uns des libérateurs de la Pologne ^ » (Kowno, 1" juillet.) Quatre jours après, il apprenait, à Wilna, que la Diète avait été dissoute dès la troisième séance I

La première idée du ministre fut de réintégrer immédiatement Tarchevêque dans son diocèse. Il en fit nettement la proposition à TEmpereur, qui d'abord y avait consenti. Mais, après quelques moments de réflexion. Napoléon changea d'avis, craignant qu'un pareil éclat ne fit qu'empirer le mal. Il témoigna aussi au duc de Bassano l'appréhension que l'excellent duc de Frioul ne fût trop contristé de cette disgrâce de son protégé. M. de Pradt en fut donc quitte, cette fois, pour des observations sévères consignées dans une longue dépêche du 6 juillet ^ Jamais, peutêtre, vérités plus désagréables n'ont été exprimées sous une forme plus courtoise. Le ministre faisait sentir à l'ambassadeur combien il avait déjà nui à l'intérêt bien entendu de la France et de la Pologne, et par son empressement à dissoudre la Diète, et par sa manie de substituer en toute occasion sa prose à celle des Polonais.

1. Les troupes de la Confédération, principalement celles de la Westphalie et du Wurtemberg.

2. Elle a été reproduite in extenso par M. Bignon. (XI, 30 et suiv.)

Je sais bien, lui disait-il ironiquemeot, que vous oe mettez à cela aucun amour-propre : vous êtes loin de vouloir qu'on sache que vous êtes Tauteur...; mais quand le secret pourrait être gardé par les ministres, par les hommes du pays, dont vous blessez Famour-propre, il serait facilement découvert par les lecteurs les moins attentifs... Du moment où Ton sait qu*un discours, un rapport, une proclamation publiée dans les affaires de Pologne, émanent de l'ambassadeur de France, son effet politique vis-à-vis des Polonais, comme vis-à-vis de l'Europe, est nécessairement manqué... Sa Majesté me prescrit de vous dire qu Elle ne veut pas que vous vous occupiez de rédaction de proclamations, d'adresses, sous quelque prétexte que ce soit, et qu'elle vous a envoyé à Varsovie non pour faire des ouvrages de littérature, mais pour faire de la politique... Vos instructions, plusieurs de mes lettres, vous ont dit et répété qu'il fallait multiplier les moyens de frapper l'opinion..., et cependant il n'y a eu que detix séances ! il n'y a eu que quelques discours, et vous avez le projet de les faire paraître tous ensemble! Jusqu'à présent, vous avez borné ce grand mouvement à une représentation théâtrale en deux scènes ou en deux actes ! Je comprends que si vous avez voulu tout faire et tout revoir, cela n'a pas pu être autrement, et que l'ouvrage d'un seul homme ne peut pas se multiplier comme celui de toute une nation...

Néanmoins le ministre affectait d*attribuer uniquement à un excès de zèle toutes les fautes commises, et finissait par demander des renseignements prompts et précis sur la commission intermédiaire, ou conseil de la Confédération, qui restait pour suppléer à la Diète, sur la manière dont les membres de ce conseil comprenaient leurs attributions... Il y avait là, en effet, une ressource, un dernier moyen d'action que rincorrigible ambassadeur allait laisser échapper comme les autres.

Peu de jours après, la députation de la Diète parut à Wilna. Nous avons déjà fait observer que cette démarche, provoquée par Tambassadeur d'après ses

instructions, n*avait rien d'imprévu ni d'embarrassant pour l'Empereur. De Pradt eut encore, dans cette occasion, un petit échec d'amour-propre dont il garda rancune au ministre. L'adresse que les députés devaient lire, et dont il était l'auteur, fut supprimée, « comme contenant des choses contraires à la politique de l'Empereur, » et remplacée par un discours, qui naturellement lui parut de « fabrique rude et grossière. » Ce fut à ce discours, « concerté avec le duc de Bassano, » que Napoléon fit cette réponse fameuse, qui gâta tout, suivant M. de Pradt et quelques écrivains plus récents. Voici l'explication que nous fournissent à ce sujet les notes du duc de Bassano :

Napoléon avait, suivant ses propres expressions, « beaucoup d'intérêts à concilier, de devoirs à remplir. » Or, son premier devoir était la paix; soq premier intérêt, de ne prendre aucun engagement qui l'eût subordonné à d'autres intérêts que ceux de la France. S'il avait dit, comme on le lui demandait : La Pologne existe ! il n'aurait pas pu déposer les armes qu'elle n'existât en effet. Si elle venait à exister par « les efforts des Polonais, » par « l'unanimité de la population, » nul n'aurait pu lui imposer l'obligation de ne pas la reconnaître, encore moins de la détruire. Autre chose était pour lui d'être engagé parles événements, ou par sa volonté. Il n'avait lié l'Autriche « que pour le cas où, par suite de la guerre, le royaume de Pologne viendrait à être rétabli (Traité du 14 mars). >> Qu'avait-on entendu par la suite de la guerre? Une paix qui en la terminant, affranchirait la Pologne, et non pas, alors que la guerre était à peine commencée, rinsurreclion qui, à ce seul mot de Napoléon : La Pologne existe! aurait éclaté dans la Gallicie autrichienne. L'Autriche le savait, le craignait. Napoléon était-il en position à Wilna de dire les mots qui auraient justifié ses craintes, et de taire ceux qui pouvaient seuls la rassurer?... Ces explications ne sont pas des conjectures. C'est la substance des instructions qui furent envoyées alors au comte Otto (notre ambassadeur à Vienne).

MÂRBT, DUC DR BASSAMO. 891

L*Ëmpereur avait répondu aux députés de la Diète : « J'applaudis à tout ce que vous avez fait, j'autorise les efforts que vous voulez faire ; je ferai tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos résolutions. » Il exprimait, il est vrai, une réserve pour la portion de la Gallicie que détenait encore TAutriche; mais les stipulations secrètes relatives à l'échange éventuel de ce territoire contre la restitution des provinces illyriennes étaient déjà connues des Polonais. Napoléon s'était surtout attaché à leur présenter leur émancipation comme devant être le résultat et le prix de leur dévouement. C'est dans ce sens que la réponse impériale était développée et commentée dans une dépêche remarquable du duc de Bassano, adressée immédiatement à l'ambassadeur de Pradt :

Le succès de Tentreprise formée par la nation polonaise, disait le mloistre, dépend de la nation elle-même. Elle sera délivrée de ses ennemis par les armes de Sa Majesté. Mais si, au moment où la main qui tenait ses membres divisés ne pèse plus sur elle, toutes les parties qui la constituaient ne sont pas portées Tune vers Tautre par un mouvement unanime, on devra croire qu'elle avait réellement cessé d'exister. Si au contraire tous les efforts tendent réellement vers|le même but, on reconnaîtra alors qu'il n'existe en Pologne qu'une seule nation, et qu'au milieu des outrages, de l'oppression des partages, la patrie polonaise est restée vivante et entière. Ce ne sera point assez encore : il sera nécessaire qu'elle prouve qu'elle peut exister comme nation indépendante. L'indépendance n'est pas seulement un droit, elle est un fait. Une nation est indépendante lorsqu'elle peut exister par elle-même ; elle ne peut exister par ellemême que quand ses forces réunies peuvent suffire à sa conservation. Si c'est ainsi que la Pologne se présente aux yeux de Sa Majesté, Sa Majesté reconnaîtra sans hésiter l'évidence d'un fait qui satisfera ses sentiments et sa politique. De quelle manière cette évidence peut-elle être constatée ? C'est surtout par la formation spontanée d'une nombreuse force armée, qui montre que la Pologne peut rede-

venir ce qu'elle aurait pu toujours être. Si au contraire, et dans une circonstance où tant de chances favorables se présentent, elle ne courait pas aux armes avec ardeur, on ne reconnaîtrait plus la belliqueuse Pologne ; rien ne garantirait que, si elle reprenait son existence, elle saurait la conserver... Il convient que ces pensées soient celles de la Confédération et de toutes les provinces polonaises. Il convient que la Confédération se fasse un devoir de les propager. Du succès de ses efforts à cet égard dépendra le succès de son entreprise...

La fin de cette dépèche répond victorieusement à l'un des reproches les plus spécieux qui avaient été faits à Napoléon : celui d'avoir découragé les habitants de la Pologne russe, en leur donnant une administration séparée. Cette disposition provisoire n'impliquait nullement, comme on l'a prétendu, une renonciation à l'idée de réunir la Lithuanie à la Pologne. Les expressions du ministre de Napoléon ne laissent aucun doute à cet égard. C'était au sein de la Diète qu'auraient dû retentir ces explications encourageantes, mais la Diète n'existait plus !

Vous remarquerez, disait le duc de Bassano, qu'on a évité soigneusement tout ce qui pouvait flatter la disposition de la Lithuanie à former un co;75S séparé dans VÉtat. Si Sa Majesté lui a donné un gouvernement provisoire, comme elle l'avait fait dans la grande Pologne, ce n'est qu'une mesure de circonstance, et temporaire;par sa nature. Les mêmes dispositions seront prises, lorsqu'il en sera temps, à l'égard des autres provinces polonaises. Au moment où la nation s'organisera comme nation, ces éléments séparés d'administration se réuniront dans le gouvernement commun >.

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