‹ Maret, duc de BassanoChapitre 42 sur 60 · Maret à Nap., 2 décembre · texte numérisé non relu

Maret à Nap., 2 décembre

taient à la sortie de Moscou. Ce fut seulement le 4 qu'il reçut à la fois de Napoléon deux lettres, écrites de Borovsk. (Toutes deux sont perdues.) La dernière, du 26 octobre, annonçait la bataille de Malo-Jaroslawetz, l'abandon du projet de percer sur Kalouga, la résolution à jamais funeste de regagner Smolensk par la route déjà parcourue et ruinée de Wiazma. <t La prudence ici fut une faute, la témérité eût été* le salut. » On sait maintenant, parle témoignage irréfragable du général Wilson, commissaire anglais auprès de Koutousov, c que Tarmée russe , d'après des ordres déjà donnés, se serait retirée derrière TOka, si Napoléon avait continué de marcher en avant. »

Les « nouvelles dispositions » prises par l'Empereur étaient de nature à inquiéter cruellement le duc de Bassano, car les courriers du Midi lui apportaient en même temps la certitude redoutable que Tchitcbakov marchait vers la Lithuanie, pour se joindre à Wittr genstein. Dès le 8, on signalait de toutes parts des Cosaques dans les environs de Wilna. Tous les renforts disponibles avaient été acheminés sur Minsk ou sur la Dwina. Il avait fallu, de plus, envoyer une colonne mobile à la poursuite des traînards qui rôdaient par les campagnes, n'osant entrer dans Wilna où on les arrêtait ; si bien que, pendant plusieurs jours, la ville ne fut gardée que par six cent vingt-six hommes démontés appartenant aux dépôts de grosse cavalerie, et par les débris du régiment détruit à Slonim. (Maret, 8 nov.) Deux jours plus tard, on disait les Russes déjà maîtres de Minsk et même de Borisov, et Maret, craignant pour ses précédentes dépêches, en expédiait un duplicata par un officier polonais, qui devait passer par Ighumen, ou par oh il pourrait.

11 fut un peu rassuré par la réception de l'estafette du quartier général, dans la soirée du 11. En arrivant à Dorogobouje, l'Empereur avait appris tout à la fois

Taffaire Hallet, Tévacuation de Polotzk, les contremarches de Schwarzenberg. Cependant, il n'abandonnait pas encore Tidée d'un hivernage entre la Dwina et le Dnieper. En conséquence, il prévenait son ministre que Victor, qui avait opéré sa jonction avec Oudinot et commandait en chef comme le plus ancien, allait recevoir Tordre de pousser vigoureusement Wittgenstein et de reprendre Polotzk. Cet ordre fut, en effet, expédié de l'étape suivante , et dans les termes les plus pressants ^ L'Empereur, à cette date, ignorait encore que le duc de Bellune avait essuyé, le 31 octobre, une sorte d'échec à Czasnicki. Depuis, il avait reçu des renforts; Oudinot, qui venait de reprendre le commandement de son corps, voulait renouveler l'attaque de suite; « le duc de Bellune préférait malheureusement attendre des ordres. » Ainsi s'exprimait dès le 11 novembre le duc de Bassano, qui, à force d'application et de dévouement, avait fini par comprendre la grande guerre : H. Thiers lui-même, qui s'y connaît, lui rend cette justice. Ainsi qu'il l'avait pressenti, ce manque d'initiative eut de déplorables conséquences. Le nouveau choc n'eut lieu que le 14 novembre, alors que la rigueur croissante de la saison avait déjà sensiblement amoindri les forces dont Victor disposait. D'ailleurs, la situation fâcheuse de la Grande Armée, le défaut de concours des Bavarois, lui firent redouter de s'engager à fond. Aussi le combat de Smoliany fut encore une de ces rencontres indécises dont tout le profit était pour les Russes.

1. Sa Majesté ordonne que vous réunissiez vos six divisions. Ce mouvement est des plus importants. Dans peu de jours^ vos derrières peuvent être inondés de Ck)saques (ceux de Tchitchakov)... L*armée et l'Empereur seront demain à Smolensk, mais bien fatigués. Prenez rofiensive, le salut de l*armée en dépend ; tout retard est une calamité... Marchez, c'est l'ordre de l'Empereur et de la nécessité. (Ordre daté de Michalevka, 7 novembre.)

L'attitude singulière du général bavarois de Wrède était un des sujets trop nombreux d'inquiétude du duc de Bassano. Après la seconde bataille de Polotzk, tandis que le deuxième corps se repliait sur celui de Victor, de Wrède, seul, avait fait sa retraite dans une direction absolument divergente , celle de Glubokoé, et y avait même retenu la brigade Franceschi venue de Wilna. Ce mouvement, qui le séparait d'Oudinot et de Victor, avait, disait-il, pour but de couvrir la capitale de la Lithuanie. Une pareille manœuvre eût été assurément du goût de M. de Pradt, qui ne se croj^t jamais suffisamment protégé. Mais le duc de Bassano, dont la crainte n'obscurcissait pas le jugement, voyait bien où était le vrai péril. Il s'inquiétait de cet éparpillemcnnt de forces qui auraient dû être concentrées sous la main du duc de Bellune, pour refouler Wittgenstein au delà de la Dwina , lui reprendre le poste de Polotzk, qui n'était qu'à cinq journées de Minsk I A plusieurs reprises, Maret avait appelé l'attention de ce maréchal sur le danger que courait cette place si importante. En même temps il signalait à l'Empereur la position excentrique des Bavarois, espérant que les ordres arriveraient à temps pour la rectifier. Napoléon, en effet, s'empressa d'ordonner à de Wrède d'appuyer immédiatement vers la haute Bérésina pour se relier de nouveau à Oudinot; ou, s'il ne pouvait plus pénétrer jusqu'à lui, de concourir du moins aux opérations dirigées contre Wittgenstein en le prenant à revers. Mais ces instructions, expédiées de Smolensk le 10 novembre, ne pouvaient parvenir à de Wrède, dont les communications directes étaient interceptées, qu'en faisant un grand détour par Wilna. Elles n'y arrivèrent que le 17, trop tard pour que le mouvement pût produire l'effet qu'on en avait espéré. Aussi de Wrède ne fut d'aucun secours à l'armée sur la Bérésina, et ne rallia l'arrière-garde qu'à Molo-

deczna. Cette retraite sur Glubokoé, dont Maret avait pressenti les inconvénients, valut à de Wrède une sorte de disgrâce, dont le ressentiment influa sur sa conduite dans la campagne suivante.

Le 15 novembre, le duc de Bassano recevait par une voie sûre des renseignements sur les dernières ouvertures faites à la Prusse par le cabinet de Pétersbourg. Aussitôt après Tévacuation de Moscou , H. de Roumanzof avait écrit au chancelier de Hardenberg. Il le conjurait de profiter de ce revirement de fortune pour changer de politique, et coopérer à la grande revanche européenne. Cette proposition avait passé par l'intermédiaire du chargé d'affaires prussien en Danemark, le même qui, à propos du traité d'alliance conclu au mois de février précédent entre la France et la Prusse, avait écrit qu'il fallait «en passer par là ou par la fenêtre. » Ce diplomate avait envoyé à son chef une copie chiffrée de la lettre russe, en y ajoutant ses propres exhortations dans le même sens. Il disait notamment: « Tout ce qu'on m'a dit (des événements de la guerre) confirme tout ce que je vous ai déjà marqué plusieurs fois, que le moment de la grande démarche était arrivé. > La légation française de Copenhague , s'étant procuré une copie de cette correspondance par des moyens particuliers, s'était empressée de la transmettre au duc de Bassano. Il n'y avait pas là , sans doute , une preuve positive de défection ; mais, au point de vue français, il était fâcheux que les propositions des Russes trouvassent des intermédiaires si complaisants auprès du cabinet de Berlin, et que le chef de ce cabinet ne craignit pas de tolérer un pareil langage chez ses agents. Maret s'empressa d'envoyer ces informations à l'Empereur. Mais les communications étaient déjà coupées, et Napoléon n'eut connaissance de cet incident qu'après le passage de la Bérésina.

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sible pour revenir précipitamment en arrière avec la majeure partie de ses forces, du côté de Wolkowitz. Il annonçait triomphalement au duc de Bassano la défaite et la retraite des Russes, qu*il se préparait à suivre dans la direction de Cobrin. La lettre suivante de Maret prouve qu'il appréciait à leur juste valeur ces prétendus avantages.

Sire, j'envoie à Votre Majesté le duplicata de la dernière dépêche du prince de Schwarzenberg. Je le fais passer par une voie extraordinaire. Ce n'est apparemment pas pour apprendre à Votre Majesté des succès que je regarde comme des revers, par le temps énorme qu'ils ont fait perdre. Je ne cesse pas de presser, de conjurer de tout sacrifier à un seul but, qui est d'arriver le plus promptement possible sur Tchitchakov. J'ai écrit le 8, le 12, le 16, le t7, le 21 , le 22, dans les termes les plus pressants. J'exprime l'opinion que de vains succès, obtenus à un tel prix sur Sacken, neleront en réalité qu'un immense avantage obtenu par Tchitchakov, dans des circonstances aussi urgentes. Sa Majesté sera très-mécontente, mais il est de la plus haute importance qu'elle sache à quel point elle doit l'être. Je fais partir ce soir un Juif avec le double de mes dépêches. Je ferai partir demain un officier polonais. Les uns ou les autres arriveront! (Maret, 22 novembre.)

Les instances réitérées du duc de Bassano auprès du général autrichien étaient conformes aux intentions de l'Empereur, qu'il était d'ailleurs facile de deviner. De toutes les étapes de la fatale retraite. Napoléon adressait à son ministre des dépêches qui n'arrivaient plus; dans toutes il était question de Schwarzenberg. « Prévenez-le que je marche sur Minsk et que je compte sur lui. (Orcha, 20 novembre). Je n'ai pas de ses nouvelles. Où est-il? (Bobr, 24 novembre). » Il se plaignait en même temps de ne pas recevoir de nouvelles de Wilna par des affidés, ce qui était pourtant facile. Ce n'était pas si facile, et il ne

tarda pas lui-même à le reconnaître ; le duc de Bassano n'avait pas perdu une occasion. Du 22 au 26, il avait expédié sous divers déguisements un courrier du ministère, « qui avait sollicité cette mission parce qu'elle semblait des plus périlleuses; » un officier polonais, nommé Stypnowski ; deux Juifs, dont l'un, Hoses Barenz, était l'un des docteurs de la synagogue de Wilna, et un noble lithuanien, le comte Abramowicz, le seul qui parvint à destination. Le dévouement de ce dernier, qui risquait vaillamment une grande fortune et la vie pour son pays et pour nous, mérite de trouver au moins sa récompense dans l'histoire. « Déjà il avait rempli de semblables missions auprès d'Oudinot et de Victor. Dans l'une de ces excursions dangereuses, il avait été pris, maltraité par les Cosaques. A peine remis des suites de leurs procédés, il consentait, demandait à repartir, n'ambitionnant d'autre récompense que l'honneur d'être attaché à la personne de Napoléon. (Maret, 22 novembre.) »

Par sa contenance, le duc de Bassano avait presque réussi, non -seulement à rassurer no& amis, mais à prolonger au moins l'incertitude parmi les ministres étrangers, qui épiaient ses moindres propos, et jusqu'à sa physionomie. Il leur paraissait impossible que le ministre de Napoléon eût l'air si tranquille, si sûr malgré tout delà victoire, s'il avait par devers lui la certitude ou seulement l'appréhension d'un désastre irréparable. Ce calme si bien joué ébranlait les espérances secrètes des plus malveillants. Quand ils connurent enfin toute la vérité, le moment le plus favorable était passé pour faire la grande démarche sollicitée par la Russie dès la fin d'octobre. Ce fut là le grief le plus secret, le plus sérieux peut-être, des diplomates de la future coalition contre le duc de Bassano.

Cette affectation de sécurité devenait à chaque instant plus nécessaire, mais aussi plus pénible. Maret s*en dédommageait dans le secret de sa correspondance avec TEmpereur, correspondance qu*il continuait toujours , machinalement en quelque sorte, multipliant les extraits, les expéditions^ sans savoir quand ces lettres parviendraient, si même elles parviendraientjamais! Le 26 novembre, une nouvelle lettre du général autrichien vient encore éprouver le courage et la patience du ministre français. Schwarzenberg s'étendait sur le beau résultat de son évolution rétrograde contre Sacken (le combat du 16). Avec une confiance imperturbable, il s'était lancé à sa poursuite en Wolhynie, dans une direction absolument opposée à celle de Minsk, « et n'abandonnerait la destruction de ce corps, que si un nouveau courrier du duc de Bassano le pressait encore de changer de direction I »

Cette conclusion laissait une dernière lueur d'espérance. Schwarzenberg avait dû recevoir, depuis le 16, plusieurs courriers qui le rappelaient dans la direction de la Bérésina. Reynier lui-même avait été surpris de le voir, dans de telles circonstances, si empressé d'accourir à son secours avec toutes ses forces, quand on ne lui demandait qu'un renfort de quelques milliers d'hommes. Après le combat de Wolkowiski, Reynier répondait à lui seul du corps de Sacken, et engageait Schwarzenberg à reprendre la route de Minsk. Mais ce général naguère si lent, si circonspect, avait marché d'une telle vitesse cette fois, qu'il ne put être rejoint, par les courriers de Wilna, qu'à Cobrin, et seulement le 27 novembre; c'est-à-dire le jour où l'F^mpereur, abandonné à luimême, franchissait presque miraculeusement la Bérésina. Si cette rivière n'avait pas été le tombeau des derniers débris de la grande armée, ce n'était pas la faute du général autrichien.

Cest donc à tort que H. Thiers, d*aprës des renseignements de source autrichienne, prétend rejeter sur Haret la responsabilité de cette fausse direction donnée au corps auxiliaire ^

L'illustre historien fait à cette occasion un reproche bizarre au duc de Bassano, celui de ne s'être pas assez fié ù la loyauté autrichienne l Suivant lui, Haret, en transmettant à Schwarzenberg l'ordre de manœuvrer dans le sens de la grande armée, aurait dû lui confier, sans réserve, Tétat déplorable auquel cette armée était réduite; lui avouer «que son retour à Wilna n'était assuré qu'à la condition d'un puissant secours; » en d'autres termes, que la perte ou le salut de l'Empereur étaient à la merci de ses bons alliés d'Autriche! D'abord, M. Thiers oublie que Maret n'avait pas de nouvelles de l'armée^^depuis Smolensk; qu'ignorant encore lui-même les derniers malheurs, il ne pouvait en faire la confidence. De plus, cette confidence eût été absolument contraire aux ordres de l'Empereur, qui n'avait pas à réclamer la pitié du commandant d'un corps placé sous ses ordres par un traité, mais bien son obéissance. Enfin, si l'on en juge par les antécédents et par la conduite ultérieure des Autrichiens, cet aveu eût été singulièrement téméraire, et nous avons peine à croire que M. Thiers luimême, à la place du duc de Bassano, eût agi autrement que lui.

Maret montra encore de la présence d'esprit en retenant le gouverneur général, qui voulait se mettre à la tête d'environ neuf mille hommes de toutes armes et de diverses provenances, présents à Wilna le 25 novembre, pour les diriger sur Minsk. Cette

1. Thiers, XIV, 657. Ces détails, relevés par nous sur les minutes de la correspondance inédite de Maret avec l'Empereur, confirment pleinement les indications contenues dans les Mémoires de Tchitchakov.

place étant au pouvoir de Tennemi, et le concours des Autrichiens faisant défaut, il n'y avait plus lieu d'attendre l'Empereur de ce côté, et, par conséquent, l'envoi de quelques milliers d'hommes dans cette direction n'aurait servi qu'à les compromettre. Maret avait raison de penser que « ce qu'il y avait de mieux à faire c'était de conserver ces moyens à l'Empereur^. »

Depuis le 16, les communications ordinaires étaient interceptées ; aucun des messagers secrètement expédiés n'avait reparu. « Chaque journée qui s'écoule, écrivait Maret le 27, est la plus longue et la plus cruelle de ma vie ! »

Arrivée à Wîlna, au milieu d'un bal, d'Abramowioz, l'an des messagers expédiés par Maret à Napoléon. — Nouvelles du passage de la Béréfiina; de Vétat déplorable de l'armée. — Malgré l'avis fortement motivé de son ministre, Napoléon se décide à partir. — Trajet émouvant do l'Empereur pendant la première nuit à travers une contrée infestée de Cosaques, sous l'escorte de lanciers polonais. — Maret va au-devant do Napoléon.

On dansait, dans la soirée du 28 novembre, chez le commissaire impérial Bignon! Le duc de Bassano avait dû paraître à ce bal, car son absence eût con-

1. Maret à Nap., 25 novembre. A cette date, la 34* division (Loison) n'était pas encore à Wilna. Elle y arriva au moment où l'on venait d'apprendre le passage de la Bérésina. Cette fois, les autorités militaires et Maret lui-même crurent bien faire en envoyant au-devant de l'armée ce renfort important, qui se détruisit de luimême par suite du contact des u isolés, » et de roffroyable recrudescence du froid. Napoléon avait prévu ce résultat, et expédié de Molodechtna un contre-ordre, qui arriva trop tard.

firme des bruits que cette fête avait pour but de démentir. Plus la situation était grave, plus il importait que le ministre eût Tair tranquille et même satisfait. Il était donc là, impassible sous le regard inquisiteur des ministres étrangers dont il maudissait tout bas la présence^ parlant bien haut de la défaite de Sacken, des succès de Macdonald devant Riga, s'efforçant d'atténuer ainsi l'impression produite par d'autres événements; par l'affaire Mallet, l'évacuation de Moscou, les désastres de Slonim et de Minsk, qui avaient mis en deuil plus d'une noble famille du pays, mais surtout par le manque de nouvelles de l'armée...

Bignon occupait une partie de l'hdtel du comte Abramowicz ; celui-là même qui, depuis six jours était parti déguisé en paysan, pour tâcher de pénétrer jusqu'à l'Empereur.

Tout à coup Maret disparut; les danses cessèrent; le bruit du retour d'Abramowicz, porteur de nouvelles terribles, circula parmi les groupes effarés. Çà et là des sanglots féminins éclataient parmi le murmure sourd des colloques à voix basse. Bientôt, le contraste de cet appareil de fête et de deuil et l'effroi qui remplissait les cœurs devint intolérable ; en quelques minutes, ces salons brillamment éclairés furent déserts ^

Abramowicz n'avait assisté qu'au premier acte du drame de la Bérésina. A travers mille périls, il était arrivé, le 27 au matin, à Studienka, avait repassé la terrible rivière à la suite de l'Empereur, dont il rapportait une lettre pour le duc de Bassano. Cette lettre,

1. Cette scène m*â été jadis racrmtée par un témoin oculaire, rhonorable M. Desages, qui a rempli longtemps, et d'une façon si supérieure, les fonctions de directeur des affaires politiques au ministère des affaires étrangères. Il était, en 1812, secrétaire particulier du conunissaire impérial à Wilna.

la première qui parvenait à destination depuis celle de Smolensk, était ainsi conçue :

Monsieur le duc de Bassano, je viens de passer la Bérésina; mais cette rivière, qui charrie beaucoup de glaces, rend très-difficile la stabilité de nos ponts. L'armée qui était opposée à Schwarzenbcrg voulait nous disputer le passage; elle est cette nuit concentrée sur la rive droite de la Bérésina, vis-à-vis de Borisof. Le froid est très-considérable; Tarmce est excessivement fatiguée. Aussi je ne perds pas un moment pour nous rapprocher de Wilna, afin de nous remettre un peu. Il est possible que je prenne la route deZembine,Plechtchennitsy, Smorgoni et Ochmiana. Faites faire une grande quantité de pain biscuité et de biscuit. Je suppose que vous avez donné constamment de mes nouvelles à Paris*. J'ai reçu votre lettre du 22, dont M. Abramowicz était porteur; c'est la première que je reçois. Que fait donc le prince Schwarzenbcrg?

Studianka, 27 novembre.

Cette lettre et le rapport d'Abramowicz laissaient le duc de Bassano dans une cruelle perplexité. Pendant quatre jours, il ignora comment avait fini ce passage commencé sur des ponts chancelants, sur une rivière en pleine débâcle, avec la perspective inévitable et prochaine d'une attaque sur les deux rives, contre des troupes dont il connaissait maintenant la situation ! Ce fut seulement le 2 décembre qu'une nouvelle lettre de Napoléon lui apprit le succès relatif de l'opération, les combats d'Oudinot et de Victor. Cette fois. Napoléon s'expliquait sans réserve sur la fatigue excessive des soldats, comme sur les conséquences trop probables de la retraite.

L'armée est nombreuse, mais débandée d'une manière aflreuse. Il faut quinze jours pour les remettre aux dra-

1. » J'ai écrit à Paris aussi souvent que j'ai pu le faire sans donner trop à remarquer que les communications avec Votre Majesté étaient interrompues. (Mai'cr, 28 nov.) >.

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peaux, et quinze jours, où pourra-t-on les avoir? Le froid, les privations ont débandé cette armée. Nous serons sur Wilna; pourrons-nous y tenir? Oui, si Ton peut y tenir huit jours; mais si l'on est attaqué les huit premiers jours, il est douteux que nous puissions rester là. Des vivres 1 des vivres I des vivres ! sans cela, il n'y a pas d'horreurs auxquelles cette masse indisciplinée ne se porte contre cette ville. Peut-être cette armée ne pourra-t-elle se rallier que derrière le Niémen. Dans cet état de choses , il est possible que je croie ma présence à Paris nécessaire pour la France, povr r Empire, pour V armée même. Dites m'en voire avis,.. Je désire bien qu'il n'y ait aucun agent étranger à Wilna; l'armée n'est pas belle à montrer aujourd'hui...

ZaniTki, 29 novembre >.

Nous reproduisons textuellement la réponse mémorable de Maret. Il commençait par se disculper d'un reproche que lui avait adressé Napoléon, de le laisser dans l'obscur de tout depuis la reprise des communications.

Je n'ai rien dit des affaires de France et d'Espagne, parce que j'avais écrit tous les jours par les estafettes, et que je croyais qu'elles finiraient pour passer, mais surtout parce que je ne pouvais me livrer à d'autres pensées qu'à celles relatives à la situation où Votre Majesté se trouvait, et à Tanxiété que me causait la fausse direction du prince de Schvsrarzenberg. Ce premier intérêt a absorbé tous mes soins...

Votre Majesté daigne me demander mon avis sur la question de savoir si, dans l'état des choses, sa présence est nécessaire à Paris pour la France, pour l'Empire, pour l'armée même. Je ne crois pas. Sire, que l'intérêt de la France et de l'Europe l'exige. Tout est tranquille, tout se maintiendra longtemps encore dans l'ordre, par l'ascendant de votre pouvoir, et par la confiance si profondément gravée dans tous les esprits, que la présence de

1. M. Thiers avait sans doute perdu de vue cette lettre, quand il a écrit que « Napoléon croyait Tarmée plus près de sa dissolution qu*il ne voulait en convenir avec M. de Bassano. » (XI V^ 643.)

Votre Majesté daDs son armée suffira pour tout surmonter. Je l'y crois nécessaire, Sire, pour contenir rAllemagne, dont la conduite me paraîtrait moins assurée, si ces castes pays et surtout la Prusse, se ti^ouvaient entre Votre Majesté H son armée.

Je n'ai pas eu le temps de réfléchir profondément sur une question aussi importante, mais je me livre à mon opinion de premier mouvement, et comme par une sorte de pressentiment. Dans l'état où se trouve Tarméede Votre Majesté, sa présence peut être la seule force réelle, et plus probablement encore la seule force d'opinion qui lui reste. Je ne la considérerais pas sans effroi abandonnée à ellemême. Votre Majesté, conservant son attitude, imposera à la Prusse, peut contraindre rAutriche à de véritables efforts. Mais cette dernière question. Sire, il ne faut pas se le dissimuler, ce ne sera pas seulement une question de sentiment et de politique ; il s'y mêlera une question (Targent,,. Votre Majesté ne m'a point donné d'instructions pour le prince Schwarzenberg... Mes efforts constants pour le presser d'aller en avant auront peut-être réussi, mats trop tard. Il convenait qu'il fût prévenu des événements sur la Bérésina. Je viens de lui écrire... qu'il s'approche du haut Niémen pour couvrir le flanc droit de l'armée et être en mesure d'agir avec elle... Le général Reynier pencherait pour une invasion en Wolhynie... Celte province offrirait des ressources nouvelles quand celles de la Lithuanie s'épuisent. Mais ce serait peut-être éloigner beaucoup une portion précieuse des moyens dont Votre Majesté dispose, et ne convient-il pas, d'ailleurs, pour des motifs tivp apparents^ que l'armée autrichienne soit sous votre main et sous votre action immédiate?

Cette lettre suffirait pour prouver que Maret n'était pas toujours, comme on Ta si souvent prétendu, « de l*avis de Napoléon plus que Napoléon lui-même. » Dans cette circonstance, l'une des plus graves du règne, nous le voyons combattre énergiquement la résolution vers laquelle penche déjà TEmpereur. M. Thiers, qui d'habitude ne gâte pas le duc de Bassano, lui rend justice cette fois. « H. de Bassano,

dît-il, qui n'avait pas môme le stimulant de ses dangers personnels pour opiner comme il le fi£, car il n'était pas dans les rangs de Tarmée, eut le mérite bien grand, dans la situation actuelle, d'écrire à Napoléon une longue lettre pour lui conseiller de rester. » Si l'illustre historien avait connu plus tôt cet incident, peut-être aurait-il accueilli avec moins de confiance la tradition apocryphe de docilité, d'admiration à outrance, accréditée par une coterie malveillante. Les lettres de Maret à Napoléon pendant ces cinq mois de séparation ne sont autre chose que la continuation de son travail intime et journalier avec l'Empereur. Ce n'était pas sans doute la première fois qu'il se permettait, depuis douze ans, d'avoir et d'exprimer une opinion personnelle.

Napoléon avait assurément de graves motifs pour quitter l'armée. Il jugea que sa présence était indispensable pour raffermir l'opinion publique ébranlée par un désastre qu'il était impossible de dissimuler plus longtemps, pour concentrer et faire exécuter promptement les mesures propres à le réparer. Il crut aussi, contrairement à l'avis du duc de Bassano, que la nouvelle de ce retour contiendrait plus sûrement l'Allemagne. Toutefois, les objections de Maret et de Daru à ce départ trop semblable à une évasion étaient bien puissantes, et M. Thiers lui-même incline à leur donner raison. S'appuyant sur les renseignements fournis par la correspondance du duc de Bassano^ l'illustre historien s'est efforcé de démontrer que l'Empereur aurait pu se maintenir à Wilna, « ressaisir la victoire au milieu de son désastre, » en réunissant aux hommes encore en état de combattre tous les renforts disponibles. Français, Autrichiens et Prussiens. Hais, il faut bien le dire, c'était précisément cette réunion, et, avec elle, le contact inévitable de la cohue désarmée et affamée qui constituait le plus

grand péril. La présence de TEmpereur aurait-elle suffi pour neutraliser cette contagion morale? Luimême semble en avoir douté !

Selon toute apparence, sa détermination fut prise le 4 décembre au soir, pendant le trajet de Holodeczna à Benitsa. Elle n'était pas irrévocablement arrêtée le 2, quand il expédiait, de Sélitche à Paris, Tun des aides de camp du prince de Neufchâtel (Montesquieu), avec ordre de voir, en passant à Wilna, le duc de Bassano, d'annoncer partout sur son passage les succès obtenus sur la Bérésina, Varnvée de l'Empereur à Wilna^ de tenir le même langage à Paris, d'y remettre enfin une lettre à l'Impératrice. Ces nouvelles devaient être insérées dans toutes les gazettes, et transmises de suite à Vienne par le ministre des relations extérieures. On pourrait supposer, il est vrai, que cette grande publicité, donnée par anticipation à l'arrivée de l'Empereur à Wilna, avait pour but de donner le change sur son véritable projet, et de prévenir un accident pendant la dangereuse traversée de l'Allemagne. II est certain que, dans ce cas, la mission de M. de Hontesquiou aurait eu pareillement son utilité: Hais l'étude attentive des nombreuses lettres adressées au duc de Bassano depuis la Bérésina conduit à penser que Napoléon ne prit son parti que deux jours plus tard, et principalement sous l'iniluence d'une considération dont ses historiens n'ont pas assez tenu compte : l'appréhension de ne pas trouver des vivres en quantité suffisante à Wilna. Privé d'estafettes depuis plus de quinze jours, il en était resté, sur ce point capital, à la situation peu satisfaisante qu'accusait le duc de Bassano dans sa lettre du 28 octobre. Depuis cette époque, le ministre, le commissaire impérial, la commission de gouvernement avaient déployé une activité extraordinaire pour approvisionner Wilna et Kowno, et obtenu des résultats considérables

que Napoléon ne connaissait pas, n'espérait plus au moment où il se décida à quitter Tarmée. Dans toutes ses lettres, nous le voyons préoccupé surtout du défaut de renseignements précis sur l'état des magasins de Wilna, de l'impossibilité de tenir dans cette ville si elle n'est pas approvisionnée. C'est la crainte de manquer de vivres qui lui a suggéré, dès le 29 novembre, la prévision sinistre que le ralliement ne pourra s'opérer qu'au delà du Niémen, et c'est alors qu'apparaît la première idée du départ. Toutes les lettres parties de Molodechna, le 3 et le 4 décembre, attestent cette préoccupation. «Nous garderons Wilna si nous avons des vivres en quantité suffisante, et si Schwarzenberg manœuvre dans le sens de l'armée (19367). Je ne vois pas du tout l'état des vivres... L'armée meurt de faim... Le gouvernement (lithuanien) n'a rien voulu faire : il se remue actuellement. Dieu veuille qu'il ne soit pas trop tard ! (19369-70). » Le 4, il écrit à Maret de venir le joindre, dans la soirée du lendemain, à Smorgoni, en lui recommandant d'apporter les documents sur les vivres. Le ministre rendait compte de démarches pour organiser une PospoUte : Napoléon répond que cette mesure aurait dû être prise au commencement de la guerre, non-seulement en Lithuanie, mais dans le duché, et s'emporte à ce sujet contre l'ambassadeur de Pradt, « lequel n'a déployé aucun esprit ni le moindre sens commun. » (Pourquoi donc l'at-il choisi, malgré son ministre? Pourquoi surtout l'a-t-il maintenu , ayant vu, dès le mois de juillet, ce qu'il savait faire?) Bientôt il revient sur la question radicale des vivres, avec une énergie qui trahit l'intensité croissante des souffrances dont il est témoin. « La question d'établir des quartiers d'hiver autour de Wilna ou de l'évacuer dépend d'abord de celles des subsistances... Avec des distributions complète^, il faudra même de l'énergie pour rétablir

la discipline. Si, par suite de Timprévoyance du gouvernement, on n*a pas les moyens nécessaires, toutes les mesures qu'on prendra sont désormais insuffisantes. Aucune puissance n'y peut plus rien, et il faudra aller chercher des magasins, et le pays qui peut en fournir... L'armée est à bout... A moins de distributions régulières, rien ne lui est plus possible, pas même s*U s* agissait de défendre Paris'^ In II finit même par prèsscrire, d'une façon absolue, l'évacuation immédiate du Trésor sur Dantzig, et semble convaincu d'avance que les renseignements si impatiemment attendus ne pourront être satisfaisants, que Wilna ne pourra être conservé, tout au plus, que comme poste avancé (19373). Une circonstance particulière, relatée dans cette dernière lettre, dut précipiter la résolution de l'Empereur. Il venait d'acquérir la certitude que « les magasins de Smorgoni étaient peu de chose ^ » On lui assurait qu'il y avait également très-peu de ressources à Oszmiana. Il en conclut que Wilna ne devait pas être beaucoup mieux approvisionné. Dès lors on se trouvait dans l'hypothèse antérieurement prévue ; l'armée ne pouvait plus se rallier que derrière le Nié-

1. C'est ce qu'exprimait non moins vivement le vieux duc de Dantzig à l'un des officiers d'ordonnance, M. de Mortemart : « Dites de ma part à l'Empereur qu'il n'y a qu'une muraille de pain qui puisse faire halte à tous ces affamés. »

Tous les renseignements que nous avons pu recueillir des derniers survivants de la campagne de 1812 confirment ce fait capital, que, jusqu'à la Bérésina, la disette avait été le principal dissolvant. Ce fut seulement dans la dernière partie de la retraite que le froid, qui jusque-là n'avait pas dépassé la moyenne de nos hivers, acquit tout à coup une intensité exceptionnelle, et sévit de la façon la plus meurtrière soir ces corps épuisés par des marches et des jeûnes incessants.

2. Un déficit, résultat de graves malversations, avait été récemment signalé dans cette place. Deux gardes-magasins avaient soustrait et vendu un grand nombre de bœufs à un troisième larron, qui les revendait pour l'approvisionnement de Wilna. [Procès-verbauXf etc.)

men. En conséquence, TEmpereur, arrivé à la station suivante, écrivit de sa propre main, contre son habitude, le décret qui désignait le roi de Naples pour commander en son absence et Tordre de ne publier ce décret que deux ou trois jours avant son départ... Napoléon ne passa que quelques heures à Smorgoni. Après avoir fait annoncer et expliquer son départ aux maréchaux, il partit le 5 à huit heures du soir, sans attendre le duc de Bassano. Ce n*était pas seulement en Allemagne qu'un semblable voyage pouvait être fatalement interrompu. La partie la plus dangereuse du trajet fut celle qu'on parcourut pendant la première nuit, d'Oszmiana à Rownopole. La garnison d'Oszmiana venait d'être vigoureusement assaillie par l'un des plus hardis partisans russes, Seslawin, qui avait devancé l'armée française. Il était campé dans les environs, comptant renouveler l'attaque le lendemain. Malgré les avis, les prières, l'Empereur voulut repartir de suite, au milieu de la nuit. Il comptait sur le brouillard, sur la recrudescence matinale du froid, qui retiendrait l'ennemi près de ses feux. Il comptait aussi, et avec raison, sur le dévouement de l'escorte, composée de lanciers polonais de la garde, que l'officier d'ordonnance Wonsowricz, faisant les fonctions d'interpr%te, harangua au nom de l'Empereur, et qui jurèrent de mourir jusqu'au dernier pour le défendre II était deux heures du matin, quand les quatre voitures et l'escorte se lancèrent dans la direction de Wilna. L'Empereur était dans la première avec Caulaincourt ; sur le siège se tenaient, le pistolet au poing, l'œil et Toreille au guet, le général Lefebvre-Desnoëttes et Wonsowicz, qui a laissé une relation de ce voyage. On entendait par moments la voix lointaine des sentinelles ennemies. Mais la neige amortissait le bruit des chevaux et des roues ; et le brouillard, où miroitaient çà et là

les feux des bivouacs russes, étaient cependant assez épais pour dissimuler ou du moins réduire àvrétat d'ombre vague, indistincte, la ligne sombre d'une troupe en marche. A l'approche du jour, le froid devint terrible! Dans ce trajet, plus meurtrier qu'un combat, plus de la moitié des chevaux de l'escorte s'abattirent pour ne plus se relever, et la chute du cheval, en pareille circonstance, c'était aussi la mort immédiate, inévitable, pour le cavalier. Eu arrivant à Rownopole, les cent lanciers polonais de la garde étaient réduits à trente-six ! L'Empereur, dans une de ses dernières lettres au duc de Bassano, s'était plaint de ne pas avoir été secondé par les Polonais. A partir de ce jour, du moins, ces récriminations disparaissent de sa correspondance !

Au delà de ce relai, le péril devenait moindre, car on avait dépassé, par cette pointe hardie, la zone des forces ennemies concentrées au^ alentours immédiats d'Oszmiana. On franchissait rapidement les cours d'eau, les marécages glacés, les vastes plaines interrompues à de longs intervalles par des futaies de sapins. A chaque village, on recueillait des informations sur la marche des ennemis. Souvent on retrouvait sur la neige des traces récentes de leur passage; mais nulle apparitit)n de Cosaques n'arrêta la voiture impériale. Parfois, dans leur course vertigineuse, les intrépides cognais (petits chevaux lithuaniens) qui la traînaient, dépassaient de beaucoup les autres voitures et l'eScorte. Alors le véhicule qui portait César et sa fortune ne semblait plus qu'un point imperceptible dans une étendue sans limites.

L'Empereur trouva à Miednicki le duc de Bassano, auquel il avait épargné la moitié du chemin. <( En ce moment, dit un contemporain, Napoléon oublia tous les périls personnels qui le menaçaient encore, pour concentrer sa pensée sur les informations que lui ap-

portait son habile et fidèle ministre. » (De Bourgoing, 243.) Haret remplaça le duc de Vicence dans la voiture impériale pendant le reste du trajet jusqu'à Wilna. L'Empereur, pour gagner du temps, ne voulut pas y entrer; il fit le tour d'une partie de la ville et descendit dans une maison à demi-brûlée du faubourg de Kowno. Moins de cinq mois auparavant, il avait quitté Maret presqu'à la môme place, lui promettant de l'appeler bientôt à Moscou pour négocier la paix. En présence de ce contraste saisissant de fortune, le mot de Bossuet revient à la mémoire : « Quel état ! et quel état ! «>

Deux heures de travail avec l'Empereur. — Approvisionnements imraenses réunis à Wilna par Maret et Bignon pour Tarméo, qui n'en profitera pas. — Efforts de Maret pour pallier nos malheurs dans sa correspondance. — Il fait partir le corps diplomatique, et part luimême pour Varsovie, après avoir conféré avec Murât, Berthier et Daru.

Le duc de Bassano apportait les documents complets sur l'approvisionnement de Wilna. Malgré l'impatience de Napoléon, il avait été matériellement impossible de les lui fournir plus tôt, le comité des subsistances lithuanien n'ayant terminé son travail que le 5 au matin. Quant Maret eut prouvé que tous les services étaient assurés pour cent mille hommes pendant quarante jours. Napoléon s'écria : « Vous me rendez la vie ! » (Notes du duc de Bassano.)

Ces informations, si elles lui étaient parvenues deux jours plus tôt, auraient pcut-otie modifié une détermination sur laquelle il n'y avait plus à revenir. Mais,

dans sa nouvelle situation, elles le soulagaient encore d'un poids immense. H y puisa la {conviction (trompeuse, hélas I) que le roi de Naples, disposant de telles ressources, pourrait, sinon vaincre les Russes, du moins arrêter leur poursuite , et rester dans une attitude imposante sur le Niémen ^

En présence de la situation financière dont nous avons précédemment essayé de donner une idée, il avait fallu, depuis le mois d'octobre, recourir à des expédients énergiques pour se procurer cette masse d'approvisionnements. La réunion des vivres-viande surtout offrit d'immenses difficultés dans les derniers temps. Au mois de novembre, les progrès des armées russes resserraient journellement la zone de territoire dans laquelle pouvaient encore s'opérer, par les soins des intendants français , les réquisitions et le recouvrement des impôts. A la fin, on s'était aperçu que le système des réquisitions compromettait gravement la récolte prochaine, parce que beaucoup de cultivateurs livraient leurs bœufs de labour. D'accord avec le duc de Bassano et le commissaire impérial Bignon, le comité de subsistances résolut, et, malgré la difficulté croissante des circonstances, vint à bout de traiter avec des spéculateurs juifs, qui consentaient à être payés de leurs fournitures sur le revenu des biens délaissés par les Russes, ou sur l'emprunt qu'on se proposait de contracter en y affectant ces biens comme garantie. C'est ainsi qu'on avait obtenu des résultats si prompts et si considérables.

1 . D*après les instructions qu'il avait laissées en partant au nouveau commandant en chef, celui-ci devait, dans rhypothèse la plus favorable, celle où l'ennemi s'arrêterait, et où l'on croirait pouvoir tenir en deçà du Niémen, « rallier l'armée à Wilna, tenir cette ville et prendre ses quartiers d'hiver sur Wilna et Cîrodno. » Dans le cas contraire, on devait garder au moins Kowno comme tête de pont. Mais Napoléon seul aurait pu suffire à cette tÂche.

Quant aux approvisionnements de fourrages, on y avait pourvu en recevant des livraisons des contribuables en acquit des impôts exigibles jusqu'à concurrence des deux tiers, et en soldant le dernier tiers en argent comptant. Chaque jour, dans ses rapports au duc de Bassano, le commissaire impérial indiquait soigneusement la quantité de fourrages et le nombre de bestiaux emmagasinés le jour précédent. En résumé, Haret était parvenu à réunir à Wilna du pain, du biscuit et de la farine pour quarante jours, sans compter les blés des magasins d'hiver, qui commençaient à arriver de la Samogitie, et pour lesquels les moyens de mouture étaient assurés : de la viande sur pied pour cent mille hommes pendant au moins trente-six jours, de la bière et de Teau-de-vie dans une proportion plus grande encore, trente mille paires de souliers, et une très-grande quantité de fusils, d'effets d'habillement et d'équipement. Dans toutes ces opérations, les autorités françaises avaient été secondées avec un zèle admirable par la commission du gouvernement, et particulièrement par le comité des subsistances, à la tète duquel était placé le comte de Tysenhaus^ Ces prodiges d'activité devaient rester inutiles !

« Dans un travail de deux heures. Napoléon régla avec son ministre tout ce qui concernait la politique

1. Tysenhaus, Tun des grands propriétaires de la Lithuanie ; après avoir été, dans l'origine, fort ennemi des Russes, s'était ensuite rallié à eux pour sauver ses biens de la confiscation. Il s'était fait ainsi beaucoup d^ennemis parmi les patriotes qui n'avaient pas cessé d'être persécutés. Cette circonstance avait empêché le duc de Bassano de le placer tout d'abord dans la commission de gouvernement, où l'Empereur regrettait de ne pas le voir. (Corr., 18994.) n n'y entra qu'à la fin de septembre, en remplacement du prince Sapieha, décédé. Suivant Maret, Tysenhaus était « homme d'action plutôt que de délibération; » aussi rendit-il de grands services dans ces derniers temps, où il fallait surtout agir. Ainsi que la plupart de ses collègues, il suivit la retraite de l'armée française.

41i MARET, DUC DE BASSANO.

du moment et la situation de Tarmée. » (Notes de Maret.) Celui-ci avait à rendre compte des mesures qu'il avait prises pour l'exécution des ordres reçus depuis le rétablissement des communications. Cétait l'objet de plusieurs rapports que l'Empereur parcourut rapidement et qui portent des annotations de sa main.

Conformément aux intentions de l'Empereur, Maret avait fait partir de suite les ministres étrangers. Ceux-ci étaient naturellement de fort mauvaise humeur d'être forcés de se mettre en route dans de pareilles circonstances et par un froid si vif. Le ministre leur ayant dit que, selon toute apparence, il les suivrait de près, plusieurs avaient malignement ébruité cette confidence, et « il en était résulté à Wilna des inquiétudes qu'aggravaient encore les propos des officiers qui commençaient à arriver... » Maret avait en même temps prévenu l'ambassadeur de France à Varsovie, que les membres du corps diplomatique se rendaient dans cette ville. « Il leur avait annoncé qu'il ne tarderait pas à les y suivre, afin de les déterminer à partir plus promptement (5 décembre). » Celte dépêche était antérieure à la réception de Tordre qui l'appelait à Smorgoni. Maret, h cette date, ne connaissait pas encore la résolution définitive de l'Kmpereur, et ne voulait rien dire qui pût la faire préjuger.

Le retour du souverain ù Paris entraînait celui du ministère des affaires étrangères. Il reçut donc l'ordre de quitter Wilna aussitôt que Daru, Murât et Berthier y seraient arrivés. Il devait seulement prendre le temps de mettre le premier, faisant alors les fonctions d'intendant général, au courant des ressources amassées à Wilna, et « d'entretenir le roi de Naples et le prince de Neufchatel des intentions de l'Empereur, et des moyens qu'ils avaient de les remplir. » En remontant en voilure, Napoléon lui dit encore :

« Je compte que vous réussirez à persuader au roi de Naples qu'il peut faire prendre une face nouvelle à la retraite; dites-lui que le salut de Tarmée est là, que je compte'sur lui! » Chargé de communiquer aux cours alliées le vingt-neuvième bulletin et la nouvelle du départ, Maret accepta cette tâche avec résignation- Nous ignorons si Napoléon avait réussi à le convaincre qu'il prenait le meilleur parti en s'éloignant, mais on ne peut qu'approuver la discrétion du ministre qui , après avoir vivement combattu cette détermination, ne s'en vanta jamais. Il fit encore son devoir en s'efforçant de mettre en relief, dans sa correspondance diplomatique, les considérations qui pouvaient être alléguées avec avantage pour expliquer ce départ. La dépêche suivante, adressée à de Pradt, donnera une idée du langage que tint Maret dans cette circonstance si difficile.

Monsieur Fambassadcur, je transmets à Votre Excellence le vingt-neuvième bulletin. Vous y verrez quelle est la situation actuelle de l'armée, et quelles sont les circonstancesqui ont influé sur ses opérations. L*enuemi a été battu toutes les fois qu'il a été attaqué; il a souffert plus que nous. Ses forces sont extrêmement réduites, et si la prudence n'exigeait pas de donner du repos à l'armée après de si longues marches, et do la placer de manière à ce qu'elle puisse aussi vaincre l'intempérie delà saison, rien n'empêcherait qu'elle fit tête à l'ennemi, dont tous les calculs avaient eu pourobjetde mettre obstacle au passage de l'armée, et qui a complètement échoué. Tous les combats qu'il a hasardés dans ce but ont constamment été à son desavantage.

Dans cette situation, la présence de Sa Majesté cessait d'être utile à l'armée, et devait l'être éminemment dans sa capitale, tant pour l'exécution des ordres donnés par Elle, afin de faire marcher 300,000 hommes au commencement de la campagne, que pour l'administration de son Empire. Cest ce que les chefs de Varmée ont respectueusement représefité à Sa Majesté, Elle est partie hier, à une heure après-midi, avec ses grands olficiers; Elle s'arrêtera (|ijelques moments

consternés, leur répéta ce qu*il croyait lui-même, que ce ne serait là qu*une éclipse passagère de notre fortune et de leurs espérances patriotiques. 11 conseilla à la commission de gouvernement, dans Thypothëse trop vraisemblable de l'évacuation de Wilna, de se diriger sur Bialystok, où les Russes n'avaient pas encore pénétré ; son rôle étant de se retirer la dernière du sol lithuanien. Pour lui, il devait se diriger sur Varsovie, y passer quelques jours, et de là se rendre à Paris en s'arrôtant seulement quarante-huit heures à Berlin.

Les relais étaient déjà désorganisés sur la route de Kowno. Maret voyagea donc d'abord avec ses chevaux, qui souvent ne pouvaient aller qu'au pas à cause du verglas et de la neigea 11 finit par quitter sa voiture, et fit, malgré le froid, une bonne partie de la route en traîneau découvert. Ce fut dans cet équipage qu'il fit son entrée à Varsovie le 16 au matin. « Il était tout couvert de frimas, ayant voyagé toute la nuit par un froid de vingt à vingt-cinq degrés » (de Pradt). Mais il n'avait pas le temps d'être malade...

Maret à Varsovie. — Entretien avec de Pradt, qui lai épargne la peine de le révoquer en sollicitant son rappel. — Dernières bévues do cet ambassadeur. — Encore VHittoire de VAmbasiade. — Le duc de Bassano, de concert avec Poniatowski s'afToroe de relever le courage des Polonais. — Rapport de Bignon sur Tévacuation de Wilna. — Maret à Berlin ; belles promesses du roi de Prusse.

Le duc de Bassano trouva à Varsovie une lettre de l'Empereur qui le chargeait, entre autres choses,

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