‹ Maret, duc de BassanoChapitre 43 sur 60 · Maret à Nap., 16 décemdre · texte numérisé non relu

Maret à Nap., 16 décemdre

d*une commission peu agréable pour Tambassadeur^ c J'ai été on ne peut plus étonné, écrivait Napoléon, de tous les ridicules propos que m*a tenus Fabbé de Pradt pendant une heure. Je ne lui ai pas fait sentir. Il parait qu'il n'a rien de ce qu'il faut pour la place qu'il remplit. Cet abbé n'a que l'esprit des livres. Vous pouvez le rappeler tout de suite, ou à votre arrivée à Paris. » C'était une disgrâce, complète, Maret crut devoir lui donner la forme la moins humiliante pour l'ambassadeur. Celui-ci n'avait pas été sans s'apercevoir que sa conversation avait déplu. En conséquence, il avait préparé un long mémoire pour le duc de Bassano. Il parlait des souffrances physiques (?) et morales qui avaient, selon lui, gravement compromis sa santé, « se plaignait d'avoir été jeté, sans égard pour son caractère, dans une mission qui avait un côté révolutionnaire très-prononcé ^ réduit à l'état d'instrument passif, etc., » et finissait par demander son rappel. Maret applaudit à sa détermination, et l'autorisa à se retirer, en donnant à sa retraite la couleur qui lui conviendrait le mieux (de Pradt, 226). Le ministre n'agissait pas ainsi , uniquement pour ménager la susceptibilité de son interlocuteur; il se préoccupait, et non sans raison, de reflet que ce changement devait produire dans le (Inclié. Il pensait que cette disposition, suivant immédiatement le départ de VKm" pereur et l'arrivée de son ministre, serait attribuée plus naturellement à des motifs personnels. Si elle n'avait été prise qu'après le retour de Paris, ce qui entraînait un retard d'un mois, elle aurait pu être considérée comme une sorte d'abandon du pays '. » Les intentions de rKmpereur étant ainsi remplies, Maret ne laissa même pas soupvonner à rarchevèque

1. Lettre écrite de Kiitno (à vingt liein's de VarsovitO, \o \\ dôceiiiliM' {dur., lîl.-.HI.)

•J. Mari't ;i Na|«.. 10 (IrciMiil.p'.

les ordres qui le concernaient, el M. de Pradt luimême convient qu'il agit en ceci de la façon la plus délicate, la plus honorable. 11 Ten récompensa, trois ans plus tard, en lui consacrant soixante pages d'invectives dans V Histoire de l'ambassade^ pamphlet lancé courageusement après la deuxième abdication ^

M. de Pradt reproche surtout à Maret, dans cette circonstance, « une monstrueuse ingratitude » à l'égard de Tex- constituant Dandré. Voici ce qui s'était passé. Après s'être longtemps tenu à l'écart, ce personnage avait manifesté tout à coup, en 1812, le désir d'être employé par le gouvernement impérial. Il s'était adressé au duc de Bassano, auquel le recommandaient d'anciens souvenirs, et qui l'avait plus d'une fois protégé contre les délations des agents de Fouché et de Savary. Dandré avait été naguère fort mêlé aux intrigues royalistes ; en conséquence , Maret avait eu ridée de lui donner une position conforme à ses antécédents, la direction de police secrète de l'armée, et c'était pour cela qu'il l'avait fait venir à Paris. Mais, dans cet intervalle, les événements ayant pria une tournure défavorable, Maret pensa que l'armée <c n'était pas bonne à montrer » à un ancien royaliste

1. Ce livre, qui obtint en 1815 un grand succès de scandale, est à peu près oublié aujourd'hui. L'auteur ne tarda pas à en regretter la publication, s étant aperçu qu'elle lui avait fait plus de tort qu'à ceux dont il avait voulu se venger. Voici un échantillon de la manière dont le duc de Bassano y est traité : u Quel est donc ce duc, que, pour le malheur de la France, on trouve attaché à toutes les époques de la Révolution, depuis la logo de l'Assemblée, dans laquelle il est né à la politique, jusqu'aux plus grands honneurs du ministère, et qui embarrasse le monde de la valeur intrinsèque d'un gazetier parvenu? La médiocrité ambitieuse, la complaisance de soi-même jusque dans les plus minces détails; le sybaritisme de la vanité, un Philinte au cœur de fer, un avare fastueux de sensibilité, uu génie sublime dans une coterie, la singerie du maître, le raffinement de la servilité, la morale et l'éloquence du Moniteur, tel me parait être ce duc, un des fléaux de notre Age. »

voyé si brusquement les agents diplomatiques étrangers! L'ex-ambassâdeur n'avait point à se reprocher de ces atténuations ; « non-seulement il désespérait de tout, mais il en faisait parade, il le proclamait, là surtout où il eût dû le taire ! 9 Ce fut principalement pendant les quelques jours qui s'écoulèrent entre le départ du duc de Bassano et le sien propre, qu*il se donna libre carrière pour prêcher le découragement, la désertion, se vantant d'avoir « parlé avec fermeté » au duc et à l'Empereur lui-môme, conseillant aux Polonais de penser à eux, puisque tout était fini; recherchant même avec quelques-uns à quels nouveaux maîtres ils devraient se livrer. Enfin, pour couronner l'œuvre, il avertissait, de son chef, le commandant du corps auxiliaire autrichien qu'il pouvait se dispenser de toute offensive et se garder de sacrifier « un seul homme de plus '. »

Au grand scandale de l'ambassadeur, Maret s'était

1. Consulter, pour plus de détails, les Souvenirs du baron Oignon (Paris, Dentu).

Pendant les dernières péripéties de la retraite, le prince de Schwarzenberg n'avait pas fait un mouvement pour se rapprocher de l'Empereur, malgré les avertissements réitérés du duc de Bassano. Il prétendait, pour justifier son inaction dans cette crise, « que le duc Tavait laissé dans l'ignorance sur la nature du mouvement de Tarmée et sur sa position, » ce qui était absolument inexact. Maret lui avait écrit le 2, en son propre nom, que l'Empereur, après avoir forcé le passage de la Bérésina, m marchait dans la direction de Wilna, où il arriverait probablement de sa personne avant six jours, » et engageait Schwarzenberg u à se rapprocher du haut Niémen et du flanc droit de l'armée. » Le 4, il loi transmettait^ de la part de l'Empereur, un ordre formel dans le même sens. » Sa Majesté est arrivée le 3 à Molodeczna; elle m*écrit qu'elle attache la plus grande importance à ce que vous suiviez le mouvement de l'armée, et que vous manœuvriez dans le sens de la position actuelle ; elle regarde la rapidité de votre marche comme pouvant avoir une grande influence sur l'état des affaires. » Schwarzenberg affecta de ne pas comprendre, et se retira dans la direction de Bialystok, qui l'éloignait du haut Niémen, où se décidait le sort de la campagne. (V. Chambrai, H, 416 et suiv.)

efforcé d'abord de révoquer en doute la nouvelle de révacuation précipitée de Wilna; au fond, il était moins incrédule, plus anxieux qu'il ne lui convenait de le paraître. « Si cette retraite a eu lieu si près de mon départ, écrivait-il à Napoléon, je ne puis me défendre d'inquiétudes assez vives » (16 décembre). A cette date, ses inquiétudes étaient déjà dépassées par l'événement. Moins de deux jours après son départ, Wilna était au pouvoir des Russes. Maret fut moins surpris qu'affligé de cette dernière catastrophe. C'était le résultat trop facile à prévoir d'un concours de circonstances fatales; des marches forcées depuis la Bérésina, de la rigueur croissante de la saison, de l'impression produite par le départ de l'Empereur. Tout cela n'aurait pas suffi peut-être , sans Ténergie que déployèrent dans cette circonstance les chefs de l'artillerie volante, de la cavalerie et des Cosaques, qui avaient devancé de bien loin sur nos traces les débris de l'armée russe.

Le duc de Bassano resta jusqu'au 20 décembre à Varsovie, pour relever le courage des Polonais. Il fut secondé dans cette tûche par son compagnon de voyage Lauriston , et surtout par le prince Poniatowski, dont le dévouement h la cause de sa patrie et de la France demeurait supérieur à toutes les épreuves. Il précédait à Varsovie les cinq ou six mille hommes du corps polonais restés sous les armes. Ayant pris, au sortir de Wilna, la route de Grodno, ils avaient échappé à l'effroyable encombrement de la montagne de Ponari, et conservé tous leurs canons. Dans le cours de cette glorieuse et fatale campagne, Poniatowski avait eu parfois à se plaindre de Napoléon. Il avait prévu; prédit, sans être écouté, les funestes conséquences de la destination assignée au corps autrichien. Plusieurs fois il s'était entendu accuser de lenteur, de mollesse, quand il faisait plus que

Fimpossible ^ Pourtant, dans cette crise, on pouvait compter sur lui plus que sur certains Français. Haret, Lauriston et lui eurent plusieurs conférences avec les ministres et les principaux membres de ce Conseil de la Confédération , dont Tarchevêque s'était constamment attaché à paralyser Tinfluence « révolutionnaire I x> Dans ces conférences , que l'ambassadeur disgracié qualifie de commérages^ on discuta les mesures qu'exigeaient les circonstances. Les avis furent partagés sur l'opportunité d'une Pospolite, mais tout le monde fut d'accord sur les dispositions nécessaires pour le recrutement et la régornisation du corps polonais, tf Poniatowski, écrivait Maret, met tout son intérêt et son influence à faire réussir ces mesures; et, si le duché n'est pas envahi, on peut espérer. » (19 décembre.) Malheureusement, sa défense se trouvait provisoirement dévolue aux Autrichiens.

Le duc de Bassano était fort inquiet des membres du gouvernement de Lithuanie, ainsi que du commissaire impérial, qu'il se proposait de réintégrer dans le poste de Varsovie. Le temps s'écoulait, et Maret fut forcé de partir pour Berlin sans avoir reçu de leurs nouvelles. N'ayant pu aller à Bialystok, comme Maret l'aurait voulu, ils s'étaient dirigés sur Varsovie, où ils arrivèrent quelques heures après le départ du duc. Bignon se hâta de lui en donner avis, et joignit à sa lettre un rapport détaillé sur ce qui s'était passé sous ses yeux, à Wilna, dans les derniers moments. Il parlait aussi du déplorable encombrement qui avait eu lieu à la montée de Ponari, et causé la perte des fourgons du Trésor, dont les attelages n'avaient pu franchir cette pente rapide que le verglas rendait inaccessible. Un illustre historien a

1. On trouvera, dans nos Souvinirs d*un officier polonais (Charpentier), des détails intéressants sur la conduite héroïque de Ponia4 towski et de ses troupes pendant cette campagne.

cru devoir imputer ce surcroît de malheur au duc de Bassano, qui, « pour ne pas avouer trop tôt le danger de la situation, aurait laissé ces fourgons le plus longtemps possible à Wilna. » Une note de Haret rejette la responsabilité de cette catastrophe sur la confu> sion qui régnait dans Tétat-major général. Suivant lui, (( un seul officier d*état-major eût suffi pour faire prendre, avant cette côte, la route de Grodno qui se présentait à gauche, et d*oii Ton pouvait ensuite rejoindre celle de Kowno par une traverse qui contournait l'escarpement de Ponari. » Il est certain que plusieurs conducteurs, qui connaissaient les localités, sauvèrent leurs voitures en suivant cette direction.

Le duc de Bassano répondit de Berlin au commissaire impérial : « Je ne connais pas assez les événements actuels pour blâmer le gouvernement de Lithuanie de n'être pas allé à Bialystok, conformément à vos instructions. En les suivant, il donnait de la dignité à sa chute. Je vous enverrai de nouvelles instructions de Paris. En attendant, les choses doivent rester dans le même état^ »

Maret ne passa que deux jours à Berlin. Nous croyons devoir reproduire sa lettre du 24 décembre à l'Empereur, dans laquelle il rendait compte de son entrevue avec le roi de Prusse et son premier ministre, et de leurs dispositions apparentes à cette date.

1. Maret à Bignon, 25 décembre. La justification des membres du gouvernement était facile. Conformément à l'armistice verbal négocié avec le prince de Schwarzenberg par le conseiller russe d'Anstedt, que nous retrouverons en 1813 au congrès de Prague, armistice que conseillait d'un autre côté l'ex-anibassadeur de Napoléon, les Autrichiens évacuaient le sol lithuanien. Les membres du gouvernement, en se rendant à Bialystok, auraient été certainement enlevés par les Russes.

Maret, aussitôt arrivé à Paris, nomma Bignon au poste de Varsovie. Aussi ce diplomate a eu sa bonne part des injures de M. de Pradt.

Arrivé le 23 à quatre heures de Taprès-midi, j'ai vu le même jour les ministres. Le roi était à Berlin, mais il n'y reçoit personne. Il m'a fait dire par le chancelier (Hardenberg) qu'il désirait me voir aujourd'hui à l'heure du dîner. Je m'y suis rendu; toute la famille royale était réunie... N'ayant pas d'instructions, je me suis tenu dans les généralités. Je n'ai rien eu à faire pour présenter la situation actuelle des choses sous l'aspect le plus convenable. Le roi et le ministre m'ont parlé d'abord, comme j'aurais parlé moimême. Us ont exprimé l'un et l'autre une entière confiance dans les ressources de Votre Majesté, et dans les événements futurs (?). Le roi a manifesté la ferme intention de persévérer dans l'alliance. Il a énoncé légèrement un vœu pour la paix; mais, dans la supposition qu'il regarde comme la plus probable, celle de la continuation de la guerre, il se montre prêt à faire, pour y concourir, tout ce qui sera dans les intentions de Votre Majesté, et tout ce que permettent l'épuisement de la Prusse et l'état déplorable de ses finances. Ici le roi a parlé des réclamations qu'il avait formé pour les fournitures faites au delà de ses engagements ^ J'ai répondu que la question serait traitée avec M. de Krusemarck, dont Sa Majesté l'Empereur a demandé le prompt retour à Paris. Il s'est plaint ensuite de ce que le général York n'avait encore reçu du duc de Tarente aucun ordre pour son mouvement rétrograde. Il craint que ce corps ne soit compromis. « Les Russes, a-t-il ajouté, ne me traiteront pas comme ils ont traité l'Autriche pendant toute cette campagne. » Ce mot est le seul qui ait eu trait à la politique générale. Le roi, en me congédiant, m'a chargé de dire à Voti-e Majesté qu'il avait tout fait pour mériter sa confiance, qu'il fera tout pour la justifier et qu'il sera fidèle à ses engagements.

Le chancelier tint le même langage. Il insista seu^ lement davantage sur la détresse du pays et sur celle de l'État. « Le travail pour l'augmentation du con-

1. Le conseiller d'État prussien, comte de Beguelin, avait été chargé de porter ces réclamations à TEmpereur, pendant la cam« pagne. Il était de ceux qui d'abord voulaient absolument dépasser "Wilna, et qui, ensuite, ne voulaient plus s'en aller*

tingent déjà réclamée par Tambassadeur Saint-Marsan n'était pas encore signé, mais Tapprobation du roi était certaine. » Tout semble indiquer qu*à cette date ce langage était sincère au moins de la part du roi. Telle fut aussi l'impression que rapporta à Paris le duc de Bassano. Mais il était resté trop peu de temps à Berlin pour se rendre compte suffisamment, par lui-même, de Tétat des esprits; et il eut le tort de s'en rapporter absolument, sur ce point, aux appréciations optimistes de l'ambassadeur français Saint- Marsan, et du comte de Narbonne\ Il admit trop facilement que Napoléon avait eu raison contre lui, que, de Paris, il en imposerait plus à l'Allemagne qu'il n'eût fait en s'obstinant parmi les débris de son armée. Cette fois, le fidèle ministre s'abusait en croyant que son « pressentiment » l'avait trompé. Ses premières appréciations allaient être trop bien confirmées par l'événement.

Retour de Maret à Paris. — De Pradt remplacé par Bignon. —

Défection de la Prusse.

« Le duc de Bassano a joui de toute la confiance de Napoléon. Il ne la perdit jamais , et la justifia toujours ; attaché à sa haute fortune, il le fut plus encore à ses revers *. » C'est surtout à la conduite que tint Maret pendant les dernières années de l'Empire, que convient cet éloge, l'un des plus honorables et des plus sincères qui aient jamais été prononcés sur la tombe d'un homme de bien.

1. Ce dernier, expédié de Smorgoni, n'avait devancé que quelques jours Maret à Berlin.

2. Etienne. Discours prononcé sur la tombe du duc de Bassano.

De retour à Paris dans les premiers jours de décembre 1812, le duc de Bassano avait repris ses habitudes ordinaires de travail au ministère des relations extérieures. En vain on cherchait à surprendre dans sa conversation , sur sa physionomie , quelque trace des angoisses du passé , d'inquiétude pour Tavenir ; tout en lui exprimait la certitude d'une revanche complété et prochaine. Cette attitude qu'on lui a tant reprochée n'était pas, comme on le verra bientôt, une preuve d'aveuglement , encore moins d'insensibilité, mais bien l'accomplissement d'un devoir.

L'un de ses premiers soins fut de pourvoir au remplacement définitif de M. de Pradt, dont la conduite avait si tristement justifié ses prévisions. L'ancien ministre résident Bignon, qui avait donné à Wilna, en qualité de commissaire impérial, tant de preuves malheureusement inutiles d'intelligence et de zèle, fut rappelé au poste de Varsovie. Il avait demandé celui de Naples, pour des raisons de santé, mais Napoléon et îfaret jugèrent que Bignon était le seul homme capable de réparer ce qui pouvait encore l'être dans le duché.

Mon cher commissaire, lui écrivait Maret, fous trouverez que j'arraDge bien mal vos affaires. Je n'ai pu les faire mieux. Je le voulais, et c'était presque malgré moi. Vous nous auriez été bon partout, mais vous êtes excellent où vous vous trouvez. Il ne faut donc plus penser au sol classique de la Campanie. Qui sait, cependant? Ne désespérez de rien. Tous vos désirs restent gravés dans ma mémoire. Croyez qu'elle est fidèle, et que le jour où je pourrai faire ce que vous désirerez, sera celui où j'aurai fait Tune des choses les plus agréables pour moi.

Je vous engage officiellement à garder auprès de vous vos Jagellons détrônés <. Donnez-moi de leurs nouvelles et de tout ce qui les intéresse. Rappelez-moi à Tamitié du

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