Les membres de la Commission Uthuaniemie
comte Alexandre (Pac). Il m'a donné bien de l'inquiétude, mais j*ai enfin appris qu'il s'était trouvé fort bien de s'éUre égaré. J'écris à Sierakowski. Parlez, je vous prie, au comte Soltan du tendre intérêt que je prends à ses peines, et de la véritable estime que j'ai pour lui. Parlez-moi un peu de tout le monde, des personnes à qui nous ne voulions que du bien, et qui sont si malheureuses. (Lettre confidentielle et olographe, du 29 janvier 1813.)
Le duc de Bassano sentait profondément la nécessité d'exercer une surveillance active sur les dispositions des cours de Prusse et d'Autriche. Il était, sous ce rapport, médiocrement secondé à Berlin par un ambassadeur trop confiant, M. de Saint-Marsan. Celui-ci continuait à lui transmettre, de la part du premier ministre et du roi lui-même, de nouvelles protestations de fidélité inébranlable, quand arriva à Berlin la nouvelle de la défection du général York, commandant le corps auxiliaire prussien (30 décembre). Tous les documents contemporains semblent indiquer que cette démarche n'avait été ni autorisée, ni prévue, et que l'indignation du roi fut égale à sa surprise, au moins dans les premiers moments. Le duc de Bassano, cependant, répondit aussitôt à l'ambassadeur : « Le général York a-t-il eiî'ectivement agi ou non de lui-même? L'Empereur suspend son jugement sur ce point, mais ne doit négliger aucune précaution. Mais, quels que soient les sentiments que le gouvernement prussien manifeste, il faut se conduire comme si on avait tout à craindre, parce qu'on aurait tout à craindre en effet, si sa position le jetait dans le désespoir. Les Français ne sont que trop portés à la confiance. Sa Majesté vous recommande d'engager le duc de Castiglione (commandant des troupes françaises à Berlin) à être constamment sur ses gardes. » Il s'attacha néanmoins à donner une grande publicité aux nouvelles assurances de fidélité que le cabinet
prussien et le roi lui-même faisaient parvenir à Paris. Elles furent Tobjet d*un long article inséré dans le Moniteur du 12 janvier. Mais en même temps le duc recommandait à tous nos ambassadeurs d'affirmer que la France était en mesure de parer à toutes les éventualités, quand même ces assurances ne seraient pas sincères ou devraient cesser de l'être.
Les sentiments des alliés de la France et leur attachement à la cause commune n'ont pas un seul moment cessé d*être les mêmes. Si les intentions de S. M. le roi de Prusse ont été trahies par Tun de ses généraux, cela n'a servi qu'à mieux prouver sa fidélité au système qui l'unit à nous. Mais il était dans les vœux du peuple français de proportionner ses efforts présents non pas seulement à nos pertes déjà en partie réparées, mais encore au besoin de garantir contre totis les événements sa considération, sa gloire et la sûreté de ses alliés. Une noble rivalité s'est établie entre les départements, les cantons, les villes... Ainsi la France manifeste sa double force, et celle qui repose sur l'immensité de ses ressources matérielles, et celle qui naît de l'unanimité d'ardeur et de zèle dans un grand peuple. C'est là ce que vous devez faire sentir, soit pour rassurer les hommes timides, soit pour confondre les hommes malveillants. (Dépêche du 13 janvier.)
Malgré les dispositions non équivoques de l'armée et des populations prussiennes, malgré les sollicitations pressantes de la Russie, de l'Angleterre, et les encouragements secrets de l'Autriche, le premier ministre prussien Hardenberg et surtout le roi hésitaient à rompre avec la France. Ils s'effrayaient de la perspective d'une lutte nouvelle, qui, cette fois, pouvait avoir pour résultat l'entière destruction de la monarchie. Aussi de graves historiens ont pensé que Napoléon aurait pu retenir le cabinet prussien dans son alliance, en lui assurant de suite une partie des avantages qu'on lui promettait pour se déclarer contre nous. Mais l'armée et la nation prussiennes auraientelles obéi à cette impulsion? Il était permis d'en dou-
ter, en présence des renseignements que transmettait de Berlin le secrétaire de Tambassade française, M. Ed. Lefebvre, observateur plus sûr que Tambassadeur. Le duc de Bassano recevait en même temps de Copenhague la copie de nouvelles dépêches prussiennes interceptées, dont le contenu ne permettait aucun doute sur Texistence d'un échange plus actif que jamais de communications, entre Tun des membres les plus importants du ministère prussien et les agents anglais et russes. Ces communications continuaient d'avoir lieu, comme pendant la campagne précédente, par l'intermédiaire des ministres prussiens à Copenhague et à Stockholm, MM. de Dohna et de Tarrach. Ce dernier, officiellement rappelé sur la demande formelle du duc de Bassano, fut néanmoins « autorisé à demeurer, pour cause de santé, dans quelque ville de province, où il pourrait entretenir discrètement des relations utiles au service du roi, donner des nouvelles..., et se tenir à portée de rentrer en activité, s'il survenait un changement, soit par une heureuse négociation de paix, soit par des circotistances impossibles à prévoir.,. » Ainsi s'exprimait l'un des principaux ministres prussiens dans une lettre secrète, contemporaine des plus vives protestations de fidélité à l'alliance française; lettre qui fut, comrîe les précédentes, secrètement déchiffrée au passage et transmise à Paris. D'autres lettres de ce même ministre exprimaient ouvertement des vœux pour le succès des efforts que l'on faisait alors pour détacher le Danemark de l'alliance française.
En présence de tels renseignements, la France agissait conformément aux règles de la prudence la plus vulgaire, en se refusant, comme le traité de 1812 Ty autorisait d'ailleurs, à tolérer le recrutement dans les localités du territoire prussien qu'occupaient encore nos troupes, et surtout en éludant les réclamations
pécuniaires. On ne s*abusa pas non plus, à Paris, sur la portée de la détermination, annoncéedës le milieu de janvier par le roi de Prusse, de se rendre en Silésie, et de se mettre en rapport avec l'empereur Alexandre pour la neutralisation de cette province. Cette démarche était d'autant plus inquiétante , qu'elle coïncidait avec la résolution déjà connue du commandant du corps auxiliaire autrichien, d'abandonner la ligne de la Vistule et Varsovie aux forces soi-disant trèssupérieures des Russes, mouvement dont le résultat devait être de leur laisser toute liberté de communiquer avec les Prussiens Averti du projet du roi de se rendre à Breslau , Haret y avait répondu que l'Empereur n'y voyait pas d'inconvénients (26 janvier). Il en voyait cependant beaucoup, mais il savait à quelles obsessions ce prince était en butte, et craignait de hâter, par un refus inutile, une rupture que la France avait, au contraire, intérêt à retarder autant que possible. L'événement prouva la justesse de ce calcul, car le départ du roi avait devancé de plusieurs jours la réponse de Paris. Une nouvelle dépêche, adressée à l'ambassadeur français, qui avait suivi ce prince , exprimait nettement toute la pensée de l'Empereur et du duc de Bassano sur la situation.
Personne n'est, plus que l'Empereur, éloigne de juger sur de simples apparences... Lorsque vous avez fait connaître le dessein formé par le roi de se retirer à Breslau, lEnipereur prévit que l'Europe trouverait, comme elle l'a trouvée, cette démarche extraordinaire, et qu'il n'était pas naturel que le roi quittât Postdam, où il était couvert par la ligne de l'Oder, pour s'établir dans une province qu'il appréhende, comme il le dit lui-même, de voir exposée aux excursions, sinon à l'invasion de l'ennemi. Sa Majesté ne veut pas jeter le moindre blâme sur le parti qu'a pris le roi...; mais nous n'avons pu empêcher que bien des gens ne croient qu'il a voulu aller au-devant de l'ennemi...
Après avoir démontré , par des faits, que les 8tij)ulations de Talliance relatives au contingent n'étaient pas exécutées, que les troupes de nouvelle formation restaient isolées des troupes françaises et dans une attitude hostile, Maret poursuivait ainsi :
Supposons que rarmée française doive repasser l'Oder, et même se rapprocher du Rhin, qui est-ce qui ne pensera pas que la Prusse a fait secrètement un pacte avec l'enncmi ; que la dispersion deses forces et son inaction étaJent la conséquence de ce pacte? Qui pourra croire que, sans des motifs secrets, elle a laissé envahir ses provinces et sa capitale môme? Qui pourra se persuader qu'elle avait réuni des armées dans le dessein de n*en faire aucun usage? La Prusse croit n'ôtrc qu'auxiliaire... Mais comment ne seraitelle qu'auxiliaire dans une guerre dont elle est le théâtre?... Tous ces faits ne portent pas l'Empereur à douter de la loyauté du roi. — Il est nécessaire qu'il recompose son contingent avec ses meilleures troupes... Il faut enfin que dans toute sa conduite ses intentions se montrent si bien, que l'Europe ne puisse concevoir aucun doute, ni rennemi aucune espérance.
•Évidemment, Maret, à cette date, ne doutait plus guère que, malgré sa loyauté naturelle et ses appréhensions légitimes, le roi de Prusse ne fût entraîné par le torrent. Cette prévision ne tarda pas à se réaliser. Le 17 février, M. de llardenberg mit en avant, comme une inspiration subite et toute personnelle du monarque , la négociation dune trêve , dont les conditions seraient la retraite immédiate des Français derrière l'Elbe, celle des Russes derrière la Vistule, la remise des forteresses de l'Older, de Pillau, de Danzig, aux troupes prussiennes. Comme on Ta dit avec raison, cette note était un adieu formel adressé à Napoléon, et le cabinet prussien, en faisant une pareille proposition à l'approche d'une non-
velle campagne, n'avait voulu que se ménager un prétexte officiel de rupture.
Quand cette proposition parvint, dit à ce sujet Maret dans ses notes, TEmpereur savait que les agents prussiens se succédaient au quartier général de Tennemi, et que des agents russes négociaient ouvertement à Breslau. La lettre de Saint-Marsan était arrivée le 21 février à Paris. Il fallait bien quelques jours de délibération sur le fond et la forme de la réponse; il fallait aussi du temps pour que cette réponse parvint à Breslau. Était-il matériellement possible qu*clle y arrivât avant la signature du traité d'alliance entre la Prusse et la Russie? Entre Touverture faite par le baron de Hardenberg et la signature de ce traité, il ne s'écoula que dix jours,.. Le cabinet prussien avait adopté cette marche pour amuser la France, rassurer le roi, qui hésitait encore à Breslau comme il avait hésité à Postdam, en Toccupant de la possibilité d*une trêve sur laquelle ce prince faisait en même temps sonder Alexandre, comme sur une idée venant absolument de lui... Pendant ce temps, on faisait avancer les Russes, et Ton gagnait le moment où, le danger devenant plus grand de ce côté, l'alliance avec la Russie pouvait être présentée au roi comme son dernier refuge.
Cette interprétation des faits est confirmée par les témoins les plus impartiaux. Tous attestent que le roi ne voulait pas, à cette date, aller au delà de l'attitude de médiation armée ; bien que TAutriche, comme on le verra tout à Theure, lui eût déjà fait parvenir très-secrètement le conseil de ne pas réprimer plus longtemps le « noble élan » de son peuple. « Il ne consentit à signer le traité d'alliance ofi'ensive et défensive avec la Russie qu*au dernier moment, et sous le coup de la menace de l'établissement d'un gouvernement provisoire dans son royaume. » (R. Wilson.) Une heure avant la signature, il résistait encore, se souvenant d*Iénaet de Tilsit! et ce ne furent pas même ses mi-
nistres qui rentrainërent. Ce fut Scharnhorst, celui des officiers prussiens qui poussait le plus énergiquement à cette guerre dont il devait être une des premières victimes. Cette solution révolutionnaire avait été une surprise non-seulement pour le roi, mais pour son cabinet. S'il en était autrement, on ne s'expliquerait guère comment l'ambassadeur de Prusse à Paris aurait pu, le 2 mars, c'est-à-dire deux jours après h signature de ce traité, réitérer des demandes pécuniaires dans une note où il était question « du constant désir du roi de continuer à remplir ses engagements envers son auguste allié. »
Ce changement radical ne fut notifié à notre ambassadeur que le 16; jusque-là, il avait cru plus fermement à la fidélité de la Prusse qu'on n'y croyait i Paris. La nouvelle de la déclaration de guerre se croisa avec celle d'une concession tardivement obtenue, à tout hasard, par le duc de Bassano. L'Empereur consentait à ce que la Prusse se retirât de l'alliance française, sous la condition qu'elle maintiendrait la neutralité de la Silésie. Quelques historiens ont pensé que cette concession, faite (feux mois plus tôt, aurait pu empêcher ou ajourner la conclusion du traité de Kalish. Nous croyons que l'armée prussienne, absolument dominée par les ennemis irréconciliables de la France, n'en aurait été que plus promptement formée, et maîtresse de la situation. La présence de Napoléon sur l'Oder aurait pu, seule, changer le cours des événements.
Le gouvernement prussien allégua, comme motifs de rupture, l'abus des réquisitions pendant la dernière campagne, les obstacles apportés au recrutement par les autorités françaises, les réponses dilatoires opposées à ses réclamations pécuniaires, le silence méprisant qui avait accueilli l'idée d'une trêve, etc. Nous avons cité plus haut une réplique
MARET, DUC DB BaSSANO. 498
péremptoire de Maret à cette dernière imputation. Aux termes du traité de Tannée précédente, le recrutement prussien ne devait s'opérer que de concert, et dans l'intérêt de l'alliance. Pouvait- on reprocher sérieusement à la France de ne pas s'être départie de cette stipulation, et d'avoir refusé son concours pécuniaire aux armements prussiens, en janvier 1813? Cette énumération de griefs était une pure affaire d'amourpropre de la part du cabinet prussien ; il avait eu la main forcée et prétendait le dissimuler. Maret était plus près de la vérité dans sa dernière note. « La Prusse, disait-il , a sollicité et conclu une alliance avec la France en 1812, parce que les armées françaises étaient plus rapprochées des États prussiens que les armées russes. Elle déclare en -1813 qu'elle viole ces traités, parce que les armées russes sont plus rapprochées de ses États que les armées françaises ^ »
En résumé, ce gouvernement, qui avait conclu le traité de 1812 parce que, suivant l'expression d'un de ses agents, il fallait en passer par là ou par la fenêtre, se trouvait dans la même alternative en sens inverse, quand il se retourna l'année suivante contre nous. De toutes les défections, celle-là était la plus aisée à prévoir, et aussi la plus excusable.
1. Note du 1*' avril. Cette note fut publiée dans le Moniteur du 5 octobre 1813, avec la dernière note prussienne et des observations dictées par Napoléon.
France et Autriche (janvier-février 4843). — Correspondance du doc de Bassano avec le comte de Mettemioh et le baron Bignon. — Fin de la campagne politique du corps autrichien. — Commencement d'intelligences secrètes de l'Autriche avec la Russie et la Prusse.
Nous devons nous borner ici à une analyse sommaire des péripéties tortueuses de la politique autrichienne, que nous avons longuement exposées dans un autre ouvrage ^
Malgré les avantages stipulés en faveur de TAutriche dans le traité d'alliance du 14 mars 1812, la plupart des membres de la haute société viennoise s'indignaient de voir les armes autrichiennes employées à augmenter la puissance d'un vainqueur odieux, à rétablir la Pologne ! « Que deviendrionsnous, disaient-ils, si la Russie était abattue? » a Pendant la première partie de la campagne , nous disait jadis un témoin oculaire, la consternation se peignait sur bien des visages, chaque fois que l'annonce d'un nouveau progrès de Napoléon venait confirmer la persévérance de sa fortune. » Le chef du cabinet autrichien paraissait lutter contre ces mauvaises dispositions, de manière à pouvoir se faire au besoin auprès de nous un mérite de cette résistance, plus ostensible que réelle.
Napoléon avait trop compté sur les sentiments personnels de l'Empereur d'Autriche pour sa fille. Ainsi que beaucoup de souverains réputés absolus, ce
l. Histoire de France sous Nnpoléon^ par M. Bignon, t. XII, p. 300-333, 389-446. Les quatre derniers volumes de cet ouvrage ont été rédigés par nous, sur les matériaux et d'après les notes de l'auteur.
prince s'occupait, en réalité, assez peu des affaires de rÉtat. Des distractions dont la nature avait varié avec Tâge, remplissaient presque exclusivement ses journées. À Tépoque dont il s'agit ici, la passion des fleurs et celle de la pêche à la ligne, lui permettaient à peine de donner même « une heure par jour aux soins de son Empire », comme TOrosmane de Voltaire. M. de Metternich exerçait une influence toutepuissante et sans contrôle sur la politique extérieure.
Si nous voulions faire remonter très-haut les infidélités secrètes de cet homme d'État à l'alliance qu'il avait signée, les indices ne nous manqueraient pas. On a vu précédemment que dès le mois de juillet Tempereur Alexandre , dans sa correspondance confidentielle avec Tchitchagof, semblait fort rassuré sur les véritables dispositions de l'Autriche. Les lettres clandestinement déchiffrées de l'agent prussien à Stockholm nous mettent sur la trace d'un commencement d'intelligences entre Berlin et Vienne, contemporain du séjour de Napoléon à Moscou. Dès le 14 septembre, on avait demandé l'aviô du cabinet autrichien sur le parti que la Prusse aurait à prendre, si les armées françaises éprouvaient des revers. Après trois semaines de silence, il fut répondu « que les cabinets de Berlin et de Vienne n'étant pas dans des positions identiques, chacun devait suivre la ligne de ses intérêts. » Malgré son obscurité , cette réponse semblait autoriser, dans tous les cas, la confiance ultérieure du cabinet prussien dans l'Autriche.
On a vu ci-dessus l'influence fatale qu'avaient exercée sur les événements de 1812 les tergiversations et les contremarches de Schwarzenberg : elles avaient justifié et même dépassé les espérances des Russes. Quand l'Autriche, au mois d'août suivant, se joignit à nos ennemis, le prince de Schwarzenberg dut au souvenir de ce que les diplomates de la coalition nom-
maient sa belle campagne politique de Pologne ^ le commandement en chef des armées alliées.
Depuis Touverture des hostilités, le premier ministre autrichien , dont les distractions n*étaient pas les mêmes que celles de son maître, avait été en butte à des insinuations, à des séductions de plus d'un genre. L'ambassadeur français Otto, dont les habitudes austères contrastaient singulièrement avec celles du sémillant ministre, tout en croyant encore à sa parfaite sincérité, ne pouvait s'empêcher de remarquer qu'il avait bien des liaisons d'amitié et autres dans la coterie la plus hostile à la France; qu'il était notamment fort assidu aux fêtes anglo-russes du palais Razumowski. À toute heure, Hetternich respirait un air hostile à la France...
Aussitôt que la nouvelle de l'évacuation de Moscou fut parvenue à Vienne, il ne dissimula pas combien cette guerre lui était désagréable. Au moment le plus critique de la retraite, il crut pouvoir donner à son mécontentement un caractère plus explicite, presque menaçant. Dans ses conversations avec notre ambassadeur, il semblait presque se faire un mérite de ne pas déclarer de suite la guerre à la France! Il est vrai que les protestations les plus vives de fidélité succédèrent tout à coup à ce langage équivoque, dès qu'on apprit que Napoléon avait échappé au désastre , qu'il avait traversé sans accident l'Allemagne et devait être de retour h Paris. Toutefois, il resta évident que le cabinet autrichien conservait la pensée de se prévaloir des derniers événements, tout au moins pour abandonner le rôle d'humble satellite de France. « Dites-nous franchement ce que vous voulez faire, disait Metternich à Otto; mettez-nous à même d'agir avec vous comme un bon allié, envers les autres comme une puissance indépendante » (3 janvier).
Dans cet état de choses, il envoya à Paris l'un des
signataires du traité de paix de 1809, le comte de Bubna, qui comptait parmi les rares et sincères partisans de Talliance française. H. de Bubna avait la mission délicate de faire agréer Tentremise autrichienne pour la paix, et de négocier une alliance intime sur des bases nouvelles, si Ton y était disposé à Paris. « Jusqu'ici, gisait Hetternich à notre ambassadeur, la guerre n'est pas autrichienne. Si elle le devient jamais, ce n'est pas avec trente mille hommes, c'est avec toutes les forces de la monarchie que nous attaquerons les Russes.» Suivant un illustre historien français, « cette transition habile sauvait à la fois la sûreté de l'Autriche, la dignité de son souverain et la pudeur de son ministre. » Cette pudeur allait subir, sans sourciller, de rudes épreuves.
M. de Bubna trouva l'empereur Napoléon sous l'impression encore toute récente de la conduite équivoque du commandant du corps auxiliaire, et du langage au moins singulier qu'avait tenu H. de Hetternich luimôme, pendant les dernières péripéties de la retraite et le passage de Napoléon à travers l'Allemagne. De tels antécédents n'étaient pas de nature à lui inspirer une grande confiance dans l'entremise de l'Autriche, et surtout un grand désir de lui concéder immédiatement des avantages considérables.
Cependant la démarche dont le comte de Bubna était l'organe demandait une prompte réponse. En conséquence. Napoléon convoqua aux Tuileries, le 3 janvier, un conseil des affaires étrangères auquel furent appelés Talleyrand, Cambacérès, Haret, Caulaincourt, Champagny, et les deux directeurs des relations extérieures, la Besnardière et d'Hauterive. Les questions sur lesquelles ils avaient à émettre leur opinion étaient les suivantes : convenait-il d'attendre des propositions de paix ou d'en faire ? Et, dans cette dernière hypothèse, fallait-il essayer d'une négociation
directe avec la Russie, ou bien accepter Tentremise qu'offrait TAutriche? Talleyrand, Gaulaincourt, Cambacérës opinèrent pour le premier parti, Maret et les autres pour le second, qui réunit ainsi quatre suffrages sur sept. De Taveu de H. Thiers, le duc de Bassano fit valoir avec beaucoup de force et de raison rimpossibilité de traiter directi^ment avec la Russie, à laquelle les événements de 1812 avaient inspiré une présomption excessive. Il affecta au contraire démontrer une entière confiance dans le cabinet de Vienne. Ce n'était pas que cette confiance fût aussi absolue qu'il le disait et qu'on l'a prétendu depuis. Mais il n'en était pas moins dans le vrai, quand il soutenait qu'on ne pouvait arriver à la paix que par l'Autricbe. Bien que cette opinion eût réuni la majorité dans le conseil, l'Empereur répugnait profondément à l'adopter. Ce fut seulement quatre jours après que, cédant aux instances réitérées de Haret, il consentit à écrire à son beau-père « qu'il ne s'opposait pas aux démarches pacifiques proposées. » Hais ce consentement était accompagné de restrictions qui le rendaient illusoire. Les conditions d'arrangement dont Napoléon refusait de se départir n'auraient pu être acceptées immédiatement que dans le cas où l'Autriche, séduite par l'appât d'un grand avantage personnel, les aurait imposées en menaçant la Russie de concourir énergiquement cette fois, et sans arrièrepensée, à la revanche que préparait Napoléon. Hais celui-ci, s'irritant à l'idée de rémunérer un commencement de défection , éludait les ouvertures intimes qu'on attendait à Vienne. 11 se flattait que l'Autriche serait retenue dans son alliance, ou, au pis aller, dans la neutralité, d'un côté par les sentiments personnels de l'empereur François pour sa fille, de l'autre par la connaissance exacte des préparatifs et des ressources de la France. Tel est le système développé
MARBT, DUC DB BASSAKO. 4S9
dans la fameuse lettre de Napoléon à l'empereur d'Autriche, 7 janvier 1813 *.
Le duc de Bassano adressa en même tempe an premier ministre de TAutriche une longue dépèche eon* fldentielle qui était le commentaire de la lettre impériale. Napoléon , écrivant à son beau-père , avait dû s'abstenir de toute récrimination ; Maret, vis-à-vis de Mettemich, n'était pas tenu aux mêmes ménagements. Suivant le ministre français, les ressources de la France étaient telles, que la défection de ses alliés ne serait un péril et un malheur que pour em...
Us peuvent tenir pour certain que, si la grande armée s^était noyée jusqu ao dernier boaune en repassant le !Qémen, nous n'en serioos pas moins en mesare de rentrer en campagne au printemps avec la supériorité de nos armes... Vous avez dit à M. Otto qae, n ÎAnMtkt clumgeaMt de parti, elle verrait en peu de temps pbu de 50 mUHant d'hommes de son côté, et toute l'Allemagne, toute lltalie, se déclarer pour elle... Je ne chercherai point à établir la balance entre ce que peuvent Fun et l'autre Empire, maisje regrette que vous n'ayez pas encore accrédité à Paris an homme capable de
1. Celte lettre, publiée pour U première fois dans la eontinaatk» de Tœavre de Bignon, et reproduite par M. Tbiers. a été élimiaée par les éditears de la Corrtsptmdimee. Les prioeipanz motifs qaHs ont allégués pour justifier cet te singulière eiclnsioo sont: 1* qn'eUe ne se retrouve pas dans les archiTes autrichiennes ; 2* que la minute de cette pièce, qui existe aux Archires des affdres étrangères, porte de nombreuses corrections de la main du duc de Baiiaao. Ces considérations ne nous paraissent pas sulfisantes pour isfirmer l'ao' thenticité d*nn tel document, surtout en présôice d*ane lettre de l'empereur d'Autridie, du 23 janTîer, qui répond, article par article, à celle de Napoléon. La disparition de ToriginaJ peut s*expi^aer de bien des manières : ne pourrait-il pas, par exemple, avoir été communiqué à Tune des puissances avec lesquelles TAutricbe entretenait déjà des rapports qui, par suite de cette déception éprouvée du côté de la France, prirent aussitôt un caractère plus prononcé d'intimité? Quant à rargunvmt tiré des oorredions de Maret, il prouve plutôt en faveur de ranthentictté. Il est évident que tous les termes d'une lettre semblable avaient été Ifjùgwuaeai débattoi entre l'Empereur et son ministre.
bien voir... Si, contre nos espérances, Thypothèse que vous avez cru pouvoir établir se réalisait, si l'Autriche se laissait aller aux intrigues qui s'ourdissent autour d'elle..., l'existence des deux maisons impériales deviendrait également un problème.
' Ce langage , que le duc de Bassano ne tenait qu*à regret, était autorisé, disait-il, non-seulement par des conversations, mais par des faits susceptibles de jeter quelque doute sur les dispositions de rAiUriche. Il en alléguait deux récents et d'une certaine importance ; d'abord Tenvoi en Suède d'un agent diplomatique notoirement hostile au système français, « dans un moment où Ton savait que la Suède manifestait des intentions hostiles à la France ; » puis la formation dans le midi de l'Allemagne , et pour le compte de TAutriche, d'approvisionnements beaucoup plus considérables qu'il n'eût été nécessaire pour trente, ou même pour soixante mille hommes.
Le duc de Bassano prescrivait en même temps à l'ambassadeur français de faire, en particulier, appel aux sentiments personnels du souverain de l'Autriche en annonçant confidentiellement « qu'un projet de règlement était en délibération au conseil d'État , pour le couronnement et le sacre du roi de Rome; que le sacre serait probablement fait par le pape, avec lequel on était en voie d'arrangement; qu'on s'occupait aussi de modifier les lois qui interdisaient la régence aux femmes ^ » Pour effacer toute mauvaise impression , Maret aurait voulu « que l'empereur d'Autriche écrivît de sa main à sa fille que , nonob-
1 . Ce projet de sacre, qui se liait dans la pensée de Napoléon à la signature du nouveau concordat, avait produit une assez bonne impression à Vienne. La défection de la Prusse le fit ajourner indéfiniment, u II aurait été fort désagréable, écrivait Maret, que l'on se rendît à Notre-Dame le jour où l'armée aurait évacué une province. >»
stant les caquetages des coteries, il Tautorisait à donner sa parole que rien ne saurait porter atteinte à Tamitié ni à Falliance. n Cette lettre, bien entendu, ne fut jamais écrite.
L'empereur Napoléon repoussait absolument, à cette époque, Tidée d'abandonner, sans compensation, aucune parcelle des territoires réunis à TEmpire constitutionnellement, c'est-à-dire par des sénatusconsultes. Or, parmi ces territoires figuraient ceux dont il était à prévoir que l'Angleterre et la Russie, se prévalant des événements de 1812, exigeraient absolument l'abandon, notamment Hambourg et le duché d'Oldembourg. Cette détermination regrettable, dont Napoléon ne consentit à se départir que le 5 août 1813, laissait à Maret peu de confiance dans le succès de l'entremise autrichienne. Aussi écrivait- il à Otto : a L'Empereur ne s'oppose pas à la démarche que l'Autriche veut faire, persuadé que cette démarche est inutile ; quoique, si elle est résolue à agir et à porter son corps à soixante mille hommes, il est prêt ^conclure un traité de subsides, etc.
Ces communications produisirent un mauvais effet à Vienne. On s'en aperçut par la réponse de l'empereur François. 11 croyait entrevoir avec peine que Napoléon ne lui accordait pas toute la confiance né> cessaire dans un pareil moment. 11 lui savait néanmoins bon gré d'avoir accepté l'offre d'entremtse , mais, comme les démarches pour la paix devaient être appuyées par une attitude imposante de la puissance intervenante, il allait porter ses forces, non pas seulement à soixante mille hommes, mais à cent mille, pour lesquels il déclinait formellement toute proposition de subsides. (Lettre du 23 janvier.) 11 appelait cela allei* au delà des vœux de son gendre.
Le comte de Metternich écrivait en même temps, d'un tout autre style, au duc de Bassano. Suivant son
habitude, il mêlait à des considérations sages, des assertions inexactes qui en compromettaient Teffet. Son langage reflétait bien la situation d*un esprit timide et rusé, flottant entre la crainte de manquer une occasion unique de relever la fortune de son pays et aussi la sienne propre, et Tappréhension de se précipiter dans une nouvelle aventure plus fâcheuse que les précédentes. Ainsi il pouvait bien encore, à cette date, être de bonne foi, quand il priait le duc de Bassano <( de représenter à Napoléon combien il devait se sentir intéressé à venir, par des moyens moraux^ au secours des souverains, ses alliés, pour ne point les exposer à ne pouvoir réprimer à la longue un esprit d'opposition dont le débordement compléterait les malheurs de TEurope. » C'était encore Tappréhension d'une nouvelle guerre avec la France qui dominait chez Metternich, quand il écrivait au chevalier de Floret, chargé d'affaires d'Autriche à Paris ^ :
Dites à M. de Bassano que je regarde cette correspondance (celle du mois de décembre et les explications échangées à ce sujet), comme une de ces légères querelles qui s'élèvent dans les meilleurs ménages, et qui, bien loin d'aiïaiblir la bonne harmonie, servent à la fortifier... Nous apprécions les forces véritables de la France... S'il ne s'agissait que d'un calcul de moyens matériels, nous jugerions autrement les futurs contingents, mais nous devons considérer la position morale des princes et des peuples... La position présente est l'événement le plus gigantesque de l'histoire moderne. Jusque-là, toutes les entreprises de l'Empereur Napoléon avaient été couronnées de succès. C'est sur cette échelle qu'il faut évaluer Veffet qu'a dû produire sur tous les peuples la désastreuse fin de la dernière campa-
1. Floret, l'un des plus anciens agents diplomatiques de l'Autriche, était un honnête homme, très-attaché au système français- Nous l'avons vu fort mêlé aux premiers pourparlers du mariage. Cette lettre devait être communiquée au duc de Bassano.
MARBT, DUG DB BASâANO. 508
gne... De l'aveu de la France, la Russie n'est pas à conquérir. Une deuxième, une troisième campagne n'offrent plus aux puissances intermédiaires que des chances de destruction pour elles-mêmes. Il faut être à Berlin ou à Vienne pour juger de Teffervescence qui règne entre ]a Vistule et le Rhin, et qui gagne chaque jour en intensité... Que M. le duc de Bassanq se place hors de Paris... (18 février.)
Malheureusement, Tefiet qu'auraient pu produire ces conseils, que M. Thiers qualifie d'admirables, était compromis d'avance par les preuves de la duplicité autrichienne, qui, dès le mois de janvier, affluaient au ministère des relations extérieures. Ainsi, le comte de Hetternich, ne pouvant concilier avec ces belles paroles les étranges propos qu'il avait tenus à l'ambassadeur avant que le retour de Napoléon à Paris fût connu, prenait le parti de nier absolument ces propos, que certainement le comte Otto n'avait pas inventés. Il chargeait H. Floret de démentir le fait, pourtant très-réel, d'approvisionnements extraordinaires commencés dès le mois de novembre dans la haute Autriche pour le compte de l'État. Enfin, au moment même où il s'efi^orçait, par un langage amical, de rassurer le duc de Bassano, celui-ci venait d'acquérir, par un rapport du nouveau ministre français à Varsovie (Bignon), la certitude alarmante que le commandant du corps auxiliaire continuait, sans désemparer, sa « campagne politique. » Après avoir abandonné, sans combattre, une grande partie du territoire du duché, alléguant sans cesse le danger imaginaire d'être « débordé, tourné, coupé » (ces trois mots ne marchaient jamais l'un sans l'autre dans sa conversation), il s'apprêtait à abandonner de même Varsovie. Dès le 31 janvier, le duc de Bassano recevait l'assurance de cet abandon, visiblement concerté avec les Russes. Il répondait le même jour par
une dépêche où se révèle sa constante sollicitude pour la cause polonaise.
Le post'Scriptum de votre dépêche me cause de vives inquiétudes. L'évacuation de Varsovie serait un malheur dont je vois toutes les conséquences. Si elle devait avoir lieu, elle serait consommée avant que ma lettre vous parvint, et les instructions que je serais dans le cas de vous donner pour cette hypothèse n'arriveraient pas à temps. Je vais pourtant vous indiquer, en peu de mots, la marche que vous auriez à suivre. Vous auriez à veiller à ce que le gouvernement et même le conseil de la Confédération se retirent, sans se disperser, dans le lieu qui aurait été probablement convenu avec S. A. le vice-roi, par Torgane duquel les intentions de Sa Majesté à cet égard doivent être connues. Vous suivriez le gouvernement avec toute votre légation, et vous redoubleriez d'efforts dans cette circonstance pénible, pour exciter la confiance dans un avenir prochain, et pour maintenir dans le devoir le plus grand nombre possible des hommes influents du pays. Vous vous ferez accompagner des membres du gouvernement de Lithuanie qui sont restés dans le territoire du duché. V.s se doivent à eux-mêmes de ne pas paraître déserter une cause qu'ils ne pourraient regarder comme perdue sans trahir leur propre caraclcre...
Maret entrait ensuite dans de grands détails sur les nouveaux secours pécuniaires qu'il venait d'obtenir de l'Empereur, tant pour le duché que pour les Lithuaniens réfugiés. Plusieurs autres dépêches , écrites dans les mois de février et de mars, attestent ses démarches actives et persévérantes pour surmonter les difficultés de diverse nature qui retardaient l'arrivée de ces secours. Une partie seulement parvint à destination, mais ce fut la faute des événements, et non celle du ministre « au cœur polonais. »
Maret, que ses détracteurs ont représenté comme si imprévoyant, si crédule, ne s'était pas laissé prendre aux phrases sentimentales d(^s Autrichiens. Kn die-
MARET, DUC Dl£ BASSANO. 505
tant, le 31 janvier, la dépêche que nous venons de citer, il se doutait bien que Bignon ne la recevrait pas à* Varsovie, et il avait raison, car ce jour-là même le commandant du corps auxiliaire prévenait le ministre de France qu'il était forcé de poursuivre sa retraite de peur d'être de nouveau débordé, etc. Ce mouvement livrait Varsovie aux Russes, mais on avait promis de faire encore davantage pour eux, et on leur tint parole. En supposant l'abandon inévitable (et il ne Tétait pas), l'intérêt français et polonais eût exigé que le corps autrichien, formant la droite de Tarmée française, se retirât au moins sur Katish pour former une barrière entre les Russes et les Prussiens, et rester en communication avec le vice-roi. Hais tout était si bien concerté d'avance entre nos ennemis déclarés et secrets, que dès le 25 janvier , c'està-dire à une époque où les Autrichiens n'avaient pas encore quitté Varsovie, Metternich expédiait au comte de Bubna l'ordre de faire connaître au duc de Bassano « que le coprs autrichien avait dû faire sa retraite vers la Gallicie^ mais qu'il ne restait pas moins sous le commandement immédiat de Sa Majesté l'Empereur des Français, qui pouvait lui faire adresser par son major général tels ordres qu'il jugerait convenables. » Au point de vue de la coalition déjà ébauchée, cette combinaison avait le triplo avantage de découvrir la droite de l'armée française, ce qui l'obligerait à aller chercher un refuge derrière l'Oder; de donner aux Russes l'accès du territoire prussien, ce qui allait mettre fin aux dernières irrésolutions du roi Frédéric- Guillaume; enfin, de faciliter l'interposition des Russes entre les troupes françaises et le corps auxiliaire, de manière que celui-ci reçût toujours trop tard les ordres envoyés directement de Paris. Ainsi, tandis que le duc de Bassano, en réponse à la notification de la retraite autrichienne, écrivait par chaque
courrier « que, s'il était vraiment impossible de conserver Varsovie, ce n'était pas sur Cracovie, mais sur Kalish que la retraite devait se faire» (3, 10 février), Hetternich montrait à notre ambassadeur des rapports évidemment concertés d'avance, dans lesquels le commandant du corps militaire soutenait que, menacé par des forces supérieures, il n'avait pu faire autrement que de se retirer sur Cracovie. Le ministre de France n'était pas plus dupe que les Polonais de ces hyperboles de Schwarzenberg. 11 s'en était nettement expliqué avec lui, et il avait écrit dans le même sens au comte Otto et au duc de Bassano. Schwarzenberg lui-même leur avoua dans la suite à tous deux qu'il aurait pu faire sa retraite sur Kalish, s'il avait reçu des ordres plus tôt. 11 se laissa même entraîner à reconnaître qu'il avait dépendu de lui, dans les derniers jours de décembre, de prendre l'offensive contre les Russes avec de grandes chances de succès. < Mais il avait mieux aimé, disait-il, conserver un corps qui pourrait être utile dans la campagne prochaine. » U y figura utilement, en effet, mais ce fut contre nous, sur les champs de bataille de Dresde et de Leipzig.
Nous avons cru devoir insister sur ces préludes de la défection autrichienne, parce qu'on y trouve jusqu'à un certain point Texcuse de l'attitude de Napoléon vis-à-vis de l'Autriche. On comprend aussi que le duc de Bassano, recueillant chaque jour dans sa correspondance diplomatique des indices plus certains de l'existence d'un concert intime entre la cour de Vienne et nos ennemis déclarés, se trouvait embarrassé pour soutenir son rôle de défenseur de l'entremise autrichienne. Le grave incident de la défection prussienne vint encore accroître cet embarras. Malgré la surprise et les regrets affectés du comte de Metternich, il n'était dès lors que trop évident pour l'Empereur Napoléon, comme pour son premier mi-
nistre, que le cabinet de Vienne avait sciemment coopéré à cette défection par Tabandon volontaire de Varsovie et la fausse direction donnée à la retraite du corps auxiliaire, qui avaient permis le rapprochement de Tempereur Alexandre et du roi de Prusse. Il y avait là l'indication certaine d'une connivence dont le chef du cabinet autrichien s*est d'ailleurs vanté depuis. Le comte de Metternich qui, pendant le mois de janvier 1813, assurait encore à notre ambassadeur qu'il ne cessait d'encourager la Prusse à ne pas dévier de son système, s'est chargé lui-même de révéler, en 1815, le vrai sens de ces encouragements. Dans une lettre adressée par lui au plénipotentiaire prussien à Vienne, lettre qui fait partie des documents officiels du congrès, on lit ce qui suit : « Le jour où Sa Majesté Impériale a pris sur elle de conseiller au roi de Prusse de ne pas arrêter le noble élan qui, dès la fin de 1812, l'avait porté à préparer des moyens pour seconder les efforts que la Russie voulait consacrer au soutien de l'indépendance en Europe ; ce jour-là même, la détermination de Sa Majesté Impériale de ne pas séparer ses intérêts de ceux de la Prusse ne pouvait être douteuse. » Ainsi, entre la « fin de 1812 » et la signature du traité de Kalisch (fin de février), on aurait fait adresser par Tempereur d'Autriche au roi de Prusse le conseil direct et personnel de joindre ses armes à celles de la Russie. Il n'avait point fallu moins peu^être pour vaincre les dernières irrésolutions de ce prince ^. Il faut dire toutefois que cette démarche a dû être
1. V. Schœkll, Congrès de Vienne^ I, 61. Metternich a prétendu que TAutriche avait seulement conseillé au roi de Prusse une médiation armée, et que celui-ci, entraîné par son peuple, u versa de la médiation dans la guerre. » Cette explication reproduite par M. Thiers, est démentie par la lettre que nous citons ici, et par la conduite des Autrichiens dans Thiver de 1813. Quand ils facilitaient
faite postérieurement à la réception de la lettre de Napoléon du 7 janvier, qui exerça une influence considérable et fâcheuse sur les déterminations du cabinet de Vienne. C'est également à cette époque que se rapportent les ordres donnés au commandant da corps autrichien pour l'abandon de Varsovie et la retraite sur la Gallicic, mouvements qui ne pouvaient être que le résultat d'un accord secret entre la Russie, la Prusse et TAutriche. Pour s'assurer le concours immédiat de la Prusse, et, en attendant mieux ^ la connivence secrète de l'Autriche, l'empereur Alexandre avait dû admettre, comme condition premièrç et sine quu non, la dissolution du duché de Varsovie et le rétablissement des stipulations du dernier partage. Il avait donc dû abjurer formellement l'idée d'une restauration complète de l'ancien royaume de Pologne par la Russie, idée qui, selon toute apparence, n'avait jamais été pour lui qu'un moyen et non un but, mais qu'il s'efforçait encore d'encourager, dans les premiers jours de janvier, par des promesses p«*sonnelles adressées à quelques Polonais. Ceci n'est nullement une conjecture. Une lettre autographe d'Alexandre en date du 12 janvier, écrite à l'un de ces hommes excusables, après tout, d'avoir voulu une Pologne à tout prix, avait été communiquée confidentiellement, avant Tévacualion de Varsovie, au prince Poniatowski, dont on essayait d'ébranler ainsi la fidélité. Quelques semaines après, à Cracovie, le ministre de France avait eu connaissance de toutes ces manœuvres par une révélation anonyme, mais provenant de source autrichienne, ainsi qu'il en acquit plus tard l'entière certitude. Cette dénonciation
par leur retraite les communications des Russes avec les Prussiens, le rapprochement des deux souverains, ont-ils pu croire que cette rencontre, dans un pareil moment, n'aboutirait (pi'à une médiation armée?
d*unc intrigue dans laquelle deux des ministres du duché se trouvaient impliqués ne pouvait plus avoir d'autre but, à cette époque, que d'inspirer à Napoléon de la défiance à Tégard des Polonaise
Cet incident jette beaucoup de jour sur les préliminaires de la défection autrichienne. Il peut donner lieu à deux remarques importantes. On voit d'abord que le tzar, tout en prodiguant de belles promesses à ses correspondants secrets, leur recommandait instamment le silence. Suivant ses propres expressions, < malgré les excellentes dispositions que lui témoignaient déjà rAutriche et la Prusse, une publicité intempestive donnée à ses intentions sur la Pologne aurait suffi pour jeter ces deux puissances dans les bras de la France. » (Lettre à Czartoryski, du 3/14 janvier.) Mais, d'un autre côté, le cabinet de Vienne, qui, dans un intérêt facile à comprendre, surveillait de très-près toutes les démarches du prince Adam, alors retiré en Gallicie, avait été promptement instruit de celle qu'il avait tentée auprès d'Alexandre. Peutêtre môme connut-il le projet de restauration polonaise soumis au tzar avant le tzar lui-même, car celui-ci ne répondit qu'à une deuxième lettre du prince Adam, renfermant une copie de la première. Celle-ci,
1. On trouvera des détails circonstanciés sur cette intrigue russopolouaise dans Touvrage de Bignon, XI, 403 et suiv., et surtout dans les Souvenirs de ce diplomate (Dentu). Les principaux correspondants d^Alexandre étaient le prince Adam Czartoryski, mort récemment en France dans un âge fort avancé, et deux ministres du duché de Varsovie, Matuszewicz et Mostowski. La conduite du prince^ naguère ministre et ami particulier d'Alexandre, était d*autant plus excusable, qu'au début de la guerre il était resté neutre, libre de tout engagement avec la France. Les ministres du duché se trouvaient dans une position plus délicate; toutefois ils pouvaient, comme Polonais, invoquer des circonstances atténuantes, que le duc de Bassano fit valoir avec succès auprès de Napoléon. II écrivit à Bignon que l'Empereur jugeait convenable dMgnorer toute cette affaire.
faite postérieurement à la réception de la lettre de Napoléon du 7 janvier, qui exerça une influence considérable et fâcheuse sur les déterminations du cabinet de Vienne. C'est également à cette époque que se rapportent les ordres donnés au commandant du corps autrichien pour l'abandon de Varsovie et la retraite sur la Gallicie, mouvements qui ne pouvaient être que le résultat d'un accord secret entre la Russie, la Prusse et TAutriche. Pour s'assurer le concours immédiat de la Prusse, et, en attendant mieux ^ la connivence secrète de l'Autriche, l'empereur Alexandre avait dû admettre, comme condition premiërçet sine quà non, la dissolution du duché de Varsovie et le rétablissement des stipulations du dernier partage. Il avait donc dû abjurer formellement l'idée d*une restauration complète de l'ancien royaume de Pologne par la Russie, idée qui, selon toute apparence, n'avait jamais été pour lui qu'un moyen et non un but, mais qu'il s'efforçait encore d'encourager, dans les premiers jours de janvier, par des promesses personnelles adressées à quelques Polonais. Ceci n'est nullement une conjecture. Une lettre autographe d'Alexandre en date du 12 janvier, écrite à l'un de ces hommes excusables, après tout, d'avoir voulu une Pologne à tout prix, avait été communiquée confidentiellement, avant l'évacuation de Varsovie, au prince Poniatowski, dont on essayait d'ébranler ainsi la fidélité. Quelques semaines après, à Cracovie, le ministre de France avait eu connaissance de toutes ces manœuvres par une révélation anonyme, mais provenant de source autrichienne, ainsi qu'il en acquit plus tard l'entière certitude. Cette dénonciation
par leur retraite les communications des Russes avec les Prussiens, le rapprochement des deux souverains, ont-ils pu croire que cette rencontre, dans un pareil m«»menf, n'ahoutirait qu'à une niédiati'Mi armée?
d'une intrigue dans laquelle deux des ministres du duché se trouvaient impliqués ne pouvait plus avoir d'autre but, à cette époque, que d'inspirer à Napoléon de la défiance à l'égard des Polonais*.
Cet incident jette beaucoup de jour sur les préliminaires de la défection autrichienne. Il peut donner lieu à deux remarques importantes. On voit d'abord que le tzar, tout en prodiguant de belles promesses à ses correspondants secrets, leur recommandait instamment le silence. Suivant ses propres expressions, « malgré les excellentes dispositions que lui témoignaient déjà l'Autriche et la Prusse, une publicité intempestive donnée à ses intentions sur la Pologne aurait suffi pour jeter ces deux puissances dans les bras de la France. » (Lettre à Czartoryski, du 3/14 janvier.) Mais, d'un autre côté, le cabinet de Vienne, qui, dans un intérêt facile à comprendre, surveillait de très-près toutes les démarches du prince Adam, alors retiré en Gallicie, avait été promptement instruit de celle qu'il avait tentée auprès d'Alexandre. Peutêtre même connut-il le projet de restauration polonaise soumis au tzar avant le tzar lui-même, car celui-ci ne répondit qu'à une deuxième lettre du prince Adam, renfermant une copie de la première. Celle-ci,
1. On trouvera des détails circonstanciés sur cette intrigue russopolonaise dans Touvrage de Bignon, XI, 403 et suiv., et surtout dans les Souvenirs de ce diplomate (Dentu). Les principaux correspondants d'Alexandre étaient le prince Adam Czartoryski, mort récemment en France dans un âge fort avancé, et deux ministres du duché de Varsovie, Matuszewicz et Mostowski. La conduite du prince, naguère ministre et ami particulier d'Alexandre, était d'autant plus excusable, qu'au début de la guerre il était resté neutre, libre de tout engagement avec la France. Les ministres du duché se trouvaient dans une position plus délicate; toutefois ils pouvaient, comme Polonais, invoquer des circonstances atténuantes, que le duc de Bassano fit valoir avec succès auprès de Napoléon. Il écrivit à Bignon que l'Empereur jugeait convenable d'ignorer toute cette affaire.
signature de cet acte important. « Il n*en résulte, ajoutait-il, aucun changement dans la situation actuelle des États romains. » Pour atténuer Timpression fâcheuse que cette déclaration ne pouvait manquer de produire sur les catholiques, il insistait sur les clauses qui amélioraient la situation de TÉglise et celle du pape, sur le pardon accordé aux prélats qui avaient encouragé la résistance de Pie VII. « L'Empereur leur rendait à tous ses bonnes grâces, > et autorisait leur retour auprès du souverain pontife ^ On sait qu'ils en profitèrent pour lui faire connaître toute l'étendue de nos désastres, et le rejeter dans le système des atermoiements, en lui persuadant que la nouvelle situation de l'Europe autorisait de plus grandes espérances...
Le duc de Bassano remplit encore à cette époque un rôle important dans la discussion d'une grande mesure financière : l'aliénation des biens des communes (loi du 20 mars 1813). Possédant seul l'entière confiance de Napoléon, il savait que ses ressources particulières étaient plus limitées, et la mesure en question plus indispensable, par conséquent, que ne le croyait le ministre des finances lui-même. Cette considération explique la divergence d'opinion qui se manifesta entre eux à cette occasion.
En 1793, le Comité de salut public avait recouru à un expédient analogue, et avec des formes autrement sommaires»; mais un tel précédent ne saurait justifier ni même excuser Napoléon. Toutefois, il est juste de rappeler qu'avant cette époque de dangers et de mesures extraordinaires, il avait montré une sollicitude constante pour les intérêts des communes, qu'il les avait plutôt enrichies que dépouil-