‹ Maret, duc de BassanoChapitre 45 sur 60 · Lois des 11 juin et 24 août · texte numérisé non relu

Lois des 11 juin et 24 août

lées; enfin, que le gouvernement très-peu révolutionnaire de la première Restauration , n'envisageant d*abord que les avantages financiers de cette mesure, en avait poursuivi l'exécution sans scrupule. Elle ne fut abrogée qu'en 1816 ^

On a vu précédemment que le duc de Bassano était loin d'approuver la politique adoptée par l'Empereur à l'égard de la Suède. Jusqu'à la dernière heure, Maret s'efforça de tempérer l'irritation qu'entretenaient chez Napoléon les intempérances de langage du prince royal ; de prévenir ou d'ajourner, par le langage le plus conciliant, une rupture qu'il considérait avec raison comme désastreuse. Nous trouvons un témoignage non équivoque de ces dispositions du ministre français dans la note qu'il remit, le 13 février 1813, au chargé d'affaires suédois d'Ohsson, en réponse à sa demande de passeports, motivée sur l'occupation persistante de la Poméranie, et sur l'envoi en France d'un certain nombre d'officiers ou de soldats suédois appréhendés sur ce territoire. La position de Maret ne lui permettait ni de refuser les passeports, ni de blâmer ouvertement des mesures violentes qu'il avait secrètement déplorées. Mais il rappelait que l'occupation avait été presque immédiatement suivie, non pas seulement d'explications, mais d'ouvertures qui ne permettaient pas au gouverne-* ment suédois de douter que la France ne conservât pour la Suède les sentiments qui avaient uni les deux nations depuis des siècles. Il est vrai que depuis, lors de la mission de Signeul, l'Empereur s'était cru obligé d'opposer à la demande de la Norwége, qu'il avait garantie au Danemark, l'indignation du silence.

Mais ni des haines particulières, ni des séductions mo-

1. Consulter, sur cette affaii'c, Bignon, XII, 21 et suiv.;Thiers,XV, 978 et suiv.

mentanées ne peuvent détruire les rapports que la nature des choses a mis entre les deux nations... La France repoussera donc de tous ses vœux une guerre qu'elle con^idérerait comme une guerre civile. Tels furent les sentiments de Sa Majesté TEmpereur lorsque le dernier roi de Suède se mit en hostilité coutre lui. Quand ce prince eut amené luimême, par les erreurs de sa politique, la catastrophe qui Ta frappé, Sa Majesté plaignit alors ses fautes et ses malheurs. Elle retardera donc, autant qu'il est en elle, l'éclat d'une rupture. Elle ne croira à la guerre que si la Suède la déclare; ou si, exécutant les projets qui sont représentés comme le but de ses armements, elle attaque à force ouverte les côtes de la Baltique^ ou les possessions du roi de Danemark... Môme alors Sa Majesté ne fera la guerre que pour la défense de ses alliés, pour empêcher que la Suède ne leur nuise, et non pour nuire à la Suède.

Quant aux officiers et soldats suédois envoyés en France a par simple mesure de précaution, » le duc de Bassano en promettait la restitution. En fait, d'Ohsson resta encore plus d'un mois sans faire usage de ses passeports ; il eut avec le ministre français plusieurs entretiens, dans lesquels celui-ci ne dissimula pas qu'il avait improuvé les mesures de rigueur en Poméranie, aussi bien que les propos imprudents du dernier chargé d'affaires français à Stockholm, de Cabre, propos qui avaient donné lieu à son expulsion. Bien que Maret, depuis cette époque, eût reçu deux fois l'ordre formel d' « instruire le public de ce qui s'était passé entre la France et la Suède, » et de rompre officiellement avec cette puissance, il obtint de nouveaux délais, et détermina môme Napoléon, après la signature de l'armistice de Plesswitz (mai), à défendre au prince d'Eckmùlh « de commettre aucun acte d'hostilité contre les Suédois, s'ils restaient dans la Poméranie et déclaraient vouloir rester tranquilles. » L'article relatif aux démêlés entre la France et la Suède ne parut au Monileuv que le 20 juin. Cette

publication ne pouvait plus être différée, du moment où la France garantissait au Danemark, par un nouveau traité, la Norwége promise à Bernadotte par nos ennemis. Cette répugnance persistante de Maret pour une rupture définitive avec la Suède fait honneur à sa perspicacité.

La correspondance du duc de Bassano avec ses agents dans les petites cours allemandes, pendant les premiers mois de 1813, est plutôt militaire que politique. Il leur recommandait constamment de montrer beaucoup de sécurité, de confiance dans Tavenir. Il pressait la formation et l'expédition des contingents, tout en parlant sans cesse des immenses armements de la France, de ses ressources inépuisables. Il signalait au ministre français à Naples, Durant de Mareuil, rintrigue anglo-autrichienne, qui, dès cette époque, visait à ébranler la fidélité de Murât; Tattitude équivoque de Tun des aides de camp de ce souverain, le prince Cariati. Envoyé à Vienne sous prétexte d'acheter des chevaux, cet officier fréquentait les coteries les plus hostiles à la France. C'était le moment oii le premier ministre autrichien, tout en réitérant ses protestations sentimentales, s'agitait pour échapper, comme un serpent^ aux étreintes de l'alliance française \ et s'efi^orçait d'entraîner toutes les puissances secondaires dans un système de médiation armée, afin d'imposer à Napoléon les arrangements concertés avec ses ennemis.

Dès la fin de janvier, Napoléon avait fait annoncer à Vienne le remplacement de l'ambassadeur Otto par le comte de Narbonne. Ce changement n'était pas une disgrâce pour Otto, et le duc de Bassano avait eu

1. Nous empruntons cette comparaison fort juste à Tillustre écrivain français qui s*est constitué L'apologiste, le panégyriste de celte politique, dans les derniers volumes de son Histoire du Consulat et de CEmpirs*

Tattention de motiver son rappel de la façon la plus honorable. « Les connaissances spéciales de ce diplomate sur les affaires d*Angleterre et des États- Unis rendaient sa présence indispensable à Paris. » Quant au choix de son successeur, il faut en laisser toute la responsabilité à Napoléon, qui se Test reproché plus tard comme une faute grave. Il avait pensé que Narbonne, ce vrai gentilhomme de Tancienne cour de Versailles, plairait davantage à celle de Vienne que Taustère protestant Otto ; qu'il le surpasserait en influence, comme en pénétration. La correspondance de Maret prouve que de lui-même il n*aurait pas fait ce choix. 11 trouvait Tex-ministre de Louis XVI trop jeune pour cette mission, malgré ses cinquante-sept ans. Maret connaissait d'ancienne date les qualités brillantes du comte de Narbonne ; elles lui inspiraient plus d'inquiétude que de confiance. Suivant lui, c Narbonne parlait trop, confondait la conversation avec la négociation, visait moins à convaincre son interlocuteur qu'à Téblouir ou à le confondre; enfin, il s'attachait trop aux succès de société, lesquels s'obtiennent souvent au détriment des affaires. »

L'événement justifia ces appréciations. La défection de la Prusse était connue à Paris quand le comte de Narbonne partit pour se rendre à son poste. Il avait été autorisé, en conséquence, à offrir à l'Autriche, pour prix du concours d'une force auxiliaire portée à cent mille hommes, le recouvrement de la Silésie. Dès sa première conférence avec Metternich, Narbonne pressentit sans peine, sous les paroles mielleuses du ministre, un changement complet de système. Metternich mit tout d'abord en avant une idée absolument contraire aux insinuations de Narbonne, celle de donner plus de consistance à la Prusse. Un personnage politique de tout temps plus Anglais qu'Autrichien, le comte de Stadion, venait d'être

placé à la tête d'une commission de fmancés, et Hetternich paiiait déjà de l'envoyer, comme négociateur pacifique, au quartier général russe ; il représentait M. de Stadion comme tout à fait converti à Talliance française; il répondait de lui. Le spirituel ambassadeur doutait fort de cette conversion mira-* culeuse et de la sincérité du répondant. Aussi, quelques jours après, ayant reçu de Maret des détails circonstanciés sur Textension d'armements que nécessitait la défection de la Prusse, il répondait : « Je crains bien que ce ne soit pas le dernier développement de forces qui nous soit nécessaire... Tout tend à un dénoùment sur lequel il est impossible que j'influe. J'assiste à la fin d'une pièce dont les quatre premiers actes sont déjà joués. M. de Stadion, qui part .pour le quartier général de l'empereur de Russie, n'y va-t-il pas pour le cinquième*? » (12 avril.)

Le comte de Narbonne devinait juste. Le prologue de cette pièce, dont le dénoùment eut lieu le 27 juin suivant à Reichenbach, remontait, comme on l'a vu, à l'époque du passage de la Bérésina. Depuis, l'œuvre de la défection autrichienne avait suivi méthodiquement son cours, par la conclusion d'un armistice avec les Russes au quartier général de Pultusk (décembre) et la retraite sur Varsovie du corps soi-disant auxiliaire; par l'accord secret conclu en janvier entre le commandant de ce corps et l'agent russe d'Ânstett, pour l'évacuation de Varsovie et la retraite sur Cracovie, c'est-àdire dans la direction la plus préjudiciable aux intérêts militaires de la France et des Polonais ; par les encouragements secrets donnés

l. A la même époque, le fameux chevalier de Gentz, qui avait passé du cabinet de Stadion à celui de Metternich, annonçait à rhospodar de Valachie, auquel il envoyait des bulletins politiques grassement payés, que le comte de Stadion partait, chargé d'une mission intéressante.

à la Prusse. Elle se poursuivait par la convention que venait de signer secrètement, le 29 mars, le ministre russe Nesselrode et l'envoyé autrichien Lebzeltern, pour Tabandon définitif du territoire polonais^ : par celle que Mettcrnich lui-même venait de conclure le 8 avril avec Tenvoyé saxon à Vienne, relativement au transport à travers le territoire autrichien des troupes polonaises entraînées dans cette retraite du corps auxiliaire devant un ennemi moins fort que lui; enfin, par les démarches secrètes du cabinet autri* chien auprès du roi de Danemark, du roi de Saxe et des autres princes allemands, pour les déterminer, en attendant mieux, à refuser leur concours à la France. Mais tout en nous trahissant, TAutriche s*attachait encore à garder vis-à-vis de nous les apparences, protestait en toute occasion de sa fidélité au traité de 1812, s'efforçait de présenter les infractions à cette alliance comme les résultats d'une nécessité absolue. Ce luxe de duplicité attestait son hésitation, ses craintes. Ainsi, tandis que le cabinet autrichien combinait secrètement avec les Russes les mesures nécessaires pour opérer en temps utile la dislocation du corps auxiliaire, et se mettait ainsi en mesure d'éluder l'ordre de prendre l'oficnsive, il faisait partir pour Paris le prince de Schwarzenberg, chargé ostensiblement d'une mission à la fois politique et militaire. (( 11 fera connaître, disait Mettcrnich, le véritable état (les choses (?); et on manifestera aux yeux de

1. Le texte de cotte convention se trouve dans Bignon, XI, 443. L'Autriche tenait encore à sauver les apparences vis-à-vis de nous : il avait donc fallu régler d'avance les rôles des deux commandants, de manière à ce que cette retraite piH ôtre présentée à Napoléon comme nécessaire. Un des articles de cette convention témoignait à la fois de la duplicité du cabinet autrichien et de ses terreurs. Cette transaction devait rester à jamais sea'ète entre les deux cours impériales, et ne pourrait être, de part et d'autre, communiquée qu'au roi de Prusse.

TEurope nos dispositions, en montrant le commandant du corps auxiliaire allant prendre les instructions de son chef. » Schwarzenberg, en se rendant à son nouveau poste, s'attarda dans les capitales de plusieurs princes de la Confédération du Rhin, dont il était chargé de sonder les dispositions. C'était, en réalité, la continuation de sa « campagne politique. » Son langage, dans ces différentes cours, n'était rien moins qu'amical pour la France, quand il se croyait sûr de la discrétion de ses interlocuteurs. Ce fut ainsi qu'à Munich il se laissa aller à dire confidentiellement que la France serait encore assez puissante dans ses limites du Rhin, Schwarzenberg oubliait que le personnage auquel il s'adressait, bien qu'Autrichien d'origine et allié à la plus haute aristocratie viennoise, n'en était pas moins naturalisé Français et ministre de France en Bavière. Fidèle à ses devoirs, le comte de Mercy se hâta de rendre compte au duc de Bassano de cette conversation,

Schwarzenberg, qui n'avait pas vu Napoléon depuis le commencement de la guerre, n'arriva à Paris que Tavant-veille de son départ pour l'armée, et ne fut admis qu'une seule fois en sa présence. L'Empereur se montra, dans cette circonstance, beaucoup plus prudent qu'il ne le fut deux mois plus tard, dans sa dernière et célèbre conférence avec Metternich. Il mit l'ambassadeur fort à son aise en s'abstenant de toute récrimination sur les événements de la campagne et de l'hiver précédent, de toute explication sur les démarches déjà faites ou à faire pour la paix... Il affecta de ne voir en lui que le commandant des forces auxiliaires, et lui parla seulement du concours énergique qu'il attendait de l'Autriche, son alliée, dans la campagne prochaine, et de l'ordre de se reporter en avant, qu'il comptait prochainement expédier au général Frimont, commandant le corps auxiliaire en l'ab-

sence de Schwarzenberg. Celui-ci, ravi d*ètre quitte d'explications embarrassantes, répondit avec empressement (( que son lieutenant obéirait aux ordres dès qu*il les recevrait. » Cette réponse, que Metternich et M. Thiers d'après lui, mettent sur le compte de la pusillanimité ou de la duplicité personnelle de Tambassadeur, était parfaitement conforme à Tesprit, et sans doute à la lettre de ses instructions. Schwarzenberg n'avait quitté Vienne qu'au milieu de mars, c'est-à-dire à une époque où le chef du cabinet autrichien prenait déjà ses mesures pour que les ordres de Napoléon continuassent d'arriver trop tard. Pendant toute la durée de son voyage, il avait été bien certainement en correspondance continuelle av^ Metternich , et ne pouvait ignorer, lors de son audience (14 avril), la signature de la conversation secrète du 29 mars. 11 était donc parfaitement dans l'esprit de son rôle, quand il promettait que son lieutenant obéirait aux ordres, sachant fort bien que les précautions étaient prises pour qu'il fût matériellement impossible de les exécuter quand ils parviendraient. Mais Schwarzenberg est mort sans laisser de Mémoires, et l'on a trouvé commode de se disculper à ses dépens.

L'Empereur Napoh^on et le duc de Bassano étaient parfaitement renseignés par le roi de Wurtemberg, par Narbonne, par le prince Poniatowski, par le ministre français Bignon, auquel Metternich ne pardonna jamais d'avoir trop bien vu dans son jeu, et de n'avoir pas désespéré de la Pologne, condamnée dès le commencement de 181.*i dans les conseils se* crets de l'Autriche '. Mais comme THnipereur se refu-

1. Sous le gouvcrnoment de Juillet, le baron Bignon fut plusieurs fois proposé pour le ministère des aU'aires étrangères et pour des ambassades iniporianies. Il lut écarté cliatiue fois, sur des observations parties de Vienne.

sait à subir, même à discuter, les conditions d'arrangement déjà concertées entre cette puissance et nos ennemis déclarés, il était de son intérêt de paraître trompé, de gagner du temps en ménageant les apparences. Dans cette situation, c'était pour lui un véritable succès d'avoir entraîné le commandant du corps auxiliaire à déclarer que ce corps était toujours à la disposition de la France. « Cette déclaration, disait TEropereur à Maret, conserve aux yeux de TEurope la couleur de ralliancc. » «Convaincu qu'il ne lui fallait qu'un succès pour fixer les irrésolutions de cette puissance et dénouer ses intrigues, il voulait retenir, au moins extérieurement, l'Autriche sur le terrain de l'alliance ^ » C'était aussi dans cet esprit que le duc de Bassano, laissé en arrière jusqu'à la première victoire, s'efforçait de conduire la négociation à Paris avec l'ambassadeur autrichien, s'autorisait de ses déclarations formelles au sujet des «intentions pures et amicales » de l'empereur François, et s'efforçait de ramener à reconnaître que les deux puissances restaient dans les termes de l'alliance, pour la paix, ou pour la guerre.

Quant à la guerre, le prince de Schwarzeot)erg ne pouvait décliner ralliance, puisqu'il «venait de reconnaître qu'elle existait toujours... Mais quand il s'agissait de savoir si, dans le cas où l'obstination des ennemis rendrait sans effet rintervenlion de l'Autriche pour la paix^ celle-ci mettrait dans la balance un plus grand nombre de troupes, ainsi que ses armements lui en donnaient le moyen, le prince évitait de s'expliquer, et ne parlait des préparatifs de l'Autriche que comme de démonstrations destinées à, appuyer son intervention pacifique... Dans toutes les conférences, le ministre revenait sur ces assurances désirées,

1. Portefeuille de 1813, par Norvins, I, 178. Cet ouvrage, contenant un grand nombre de pièces alors inédiles, avait été rédigé en partie diaprés des communications du duc de Bassano.

sans se dissimuler qu'il ne les obtiendrait pas, et l'ambassadeur évitait de s'expliquer sur ces mêmes assurances, qu*il ne voulait pas refuser, qiais qu'il avait ordre de ne pas donner... Le duc de Bassano s'étudiait à engager l'Autricbe dans le sens de l'alliance plus loin qu'elle ne voulait aller, et à éviter qu'elle prit, dans le sens prévu d'une médiation armée, une attitude que des événements prochains pouvaient prévenir. (Vorte feuille, i. 1, p. 195, 199.)

Le comte de Narbonne compromit cette manœuvre par sa vivacité trop française. Irrité des actes et du langage équivoques de l'Autriche, il jugeait nécessaire de mettre sans délai, par une démarche positive, cette puissance dans la nécessité de s'expliquer nettement. En conséquence, et sans attendre de nouveaux ordres, il avait produit, dès le 7 avril, dans une note verbale exigeant une réponse immédiate et catégorique, la proposition dont Napoléon et ensuite Maret entretenaient Schwarzenberg à Paris d*une fa* çon moins pressante ; celle d'un concours énergique et immédiat, avec une force auxiliaire portée au moins à cent mille hommes, et, à titre de rémunération, la perspective de l'attribution de la Silésie dans les dépouilles de la Prusse. Cette démarche officielle força le chef du cabinet autrichien à parler plus clairement qu'il n'avait fait jusque-là. Toutefois, il essaya de ménager encore les apparences par une subtilité que M. Thiers trouve admirable. 11 déclara, et fit déclarer à Paris par l'ambassadeur, que, conformément à l'opinion et au vœu exprimés par la France, l'empereur d'Autriche, si ses démarches pour la paix demeuraient infructueuses, entrerait dans la lutte comme partie principale. Kn conséquence, on se prétait à prendre l'attitude de médiateur armé, et on proposait au duc de Bassano de suspendre, d'un commun accord, les stipulations du traité d'alliance de 181^, relatives aux secours limités, TEmpereur

Napoléon ayant reconnu le premier que ces stipulations n'étaient pas applicables aux circonstances actuelles \ Cette déclaration était accompagnée de plaintes contre Bignon et les Polonais, qui faisaient, disait-on, des rapports inexacts à Paris et à Vienne, qui avaient prolongé une résistance inutile contre des ennemis trop supérieurs, et « s*obstinaient encore à rester dans une situation qui ne présentait aucun avantage sous le rapport militaire, » Elle n'en présentait que trop au gré des Autrichiens, et c'était justement ce qui les irritait si fort contre ce ministre trop clairvoyant, contre ces alliés trop fidèles. Il est certain que la présence de Poniatowski gênait cruellement le cabinet autrichien, en retardant Texécution de ses engagements secrets. Mctternich se croyait si sur d'être débarrassé des Polonais avant l'arrivée de Schwarzenberg à Paris, qu'il avait négligé de lui donner des instructions pour le cas où l'Empereur Napoléon et le duc de Bassano auraient connaissance, par Bignon, du projet de dislocation du corps auxiliaire, avant que cette dislocation fût effectuée. Ce fut précisément ce qui arriva, et la dépèche suivante, adressée par Maret à Bignon le 17 avril, montre combien était grand alors l'embarras de l'ambassadeur autrichien en nous trouvant si bien instruits :

M. de Rumigny m'a remis hier vos dépôches des 4, 5 et 6 de ce mois*. 11 avait rcnconlrc sur la route de Mayencc Sa Majesté qui a lu vos lettres. L'Empereur m'a ordonné de

1. Lettre de Metternich âi Narbonnc, du 12, et note verbale du prince de Schwarzenberg au duc de Bassano, du 23 avril.

S. M. de Rumigny était alors Tun des secrétaires de l'ambassade de Varsovie. Bignon avait écrit en môme temps au comte de Narbonne, pour rengager à demander une prolongation provisoire d*armi8tice. Cette lettre fut portée par Tun des attachés de Tambassade, Victor de Broglie, le futur duc de ce nom, qui devait jouer un rôle politi(|uc si important sous la Restauration et le gouvernement de Juillet.

demander des explications sur leur contenu à M. le prince de Schwarzenberg, qui n'a pu faire que des conjectures »wle$ cUsposUiùns qtui sa cour parait avoir ordonnées. J'écris à M. le comte de Narbonne, pour qu*il obtienne, s'il en est temps encore, que les choses restent dans Tétat où elles étaieni au commencement de ce mois. Sa Majesté étant à la tète de son armée, les hostilités ne peuvent tarder à recommencer, elle corps auxiliaire va se trouver incessamment dans le cas de marcher en avant. Cette circonstance lèvera toutes les incertitudes et décidera toutes les questions.

Pendant ce temps, Hetternich n'était guère moins perplexe entre les instances de notre ambassadeur et celles des Russes. Le 17 avril, il promettait encore à Narbonne que les Autrichiens ne se retireraient que devant des forces évidemment supérieures; il lui montrait des instructions dilatoires destinées, diâait-il, à Lebzeltern, à Frimont, et que ceux-ci ne reçurent jamais. Deux jours plus tard, il reçut de Tambassadeur une nouvelle communication plus embarrassante encore, celle d'une dépèche de Maret du 11 avril, annonçant le prochain départ de l'Empereur, la prochaine arrivée des ordres pour le corps auxiliaire. Ainsi acculé dans ses derniers retranchements, et se croyant sur que le mouvement de retraite était enfin commencé de la veille, Metternich en fit l'aveu à Narbonne, avec un embarras visible, s'excusant sur la prétendue supériorité du corps de Sacken. Il savait très-bien que ce corps était au contraire inférieur en nombre aux Autrichiens seuls y non compris le corps de Poniatowski, fort de 15,000 hommes. Ensuite, poussé à bout par les réflexions de l'ambassadeur sur cette infraction flagrante à Tune des stipulations les plus essentielles du traité de 1812, Metternich s'écria : « Ne serait-il pas absurde que les Autrichiens se battissent pour les Polonais? — Les Polonais, dit Narbonne, sont des alliés qui se battront conjointe-

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ment avec les Autrichiens pour conserver une position militaire. — Jamais on ne déterminera Tarmée à se battre pour conserver Cracovie aux Polonais I — Certes, répliqua l'ambassadeur, si vous n'êtes pas sûr de votre armée, il est sûr que Talliance de rAufriche perd beaucoup de son prix^ »

Dans cette situation, le comte de Narbonne commit une nouvelle imprudence en s'empressant de transformer un succès de conversation en succès diplomatique. Reproduisant, dans une note du 21 avril, les traits principaux de Tentretien de la veille, il mettait en demeure le chef du cabinet autrichien de contremander la retraite du corps auxiliaire autrichien. <i Sans doute, disait Narbonne, Sa Majesté verra, avec une extrême satisfaction que les vœux de TAutriche pour la paix soient remplis, qu'elle réunisse tous ses moyens et ses efforts pour la procurer à l'Europe ; mais il n'a jamais entendu ni pu entendre que ce vœu

1. Lettre de Narbonne à Maret, 30 avril. Depuis que Napoléon avait quitté Paris, les correspondances de Vienne, de Cracovie et de Dresde, étaient dirigées vers le quartier général, où TEmpereur en prenait connaissance, et dictait au duc de Vicence, son grandécuyer, les réponses qui lui semblaient urgentes. 11 en fut ainsi jo8(fu*à Tépoque ou Maret rejoignit TEmpereur. Les choses ne pouvaient se passer autrement, quand celui-ci, par sa position inter* médiaire, avait la facilité de connaître, plusieurs jours avant son ministre, des nouvelles d*une haute importance. Dans cet arrangement tout naturel, il n*y avait rien qui ressemblât à une disgrâce. Toutefois il est certain que pendant cette courte séparation (du 15 avril au 17 mai), Maret reçut quelques reproches qui lui furent très-sensibles. L'Empereur trouvait qu'il n'avait pas été instruit assez vite des intrigues de TAutriche avec la Saxe, et notamment de la convention signée le 8 avril à Vienne entre Metternich et le ndnistre saxon Watzdorf, pour le transport des soldats de Poniatowski sur le territoire autrichien. (Nap. à Maret^ 36 avril.) Mais lui-même ne tarda pas à reconnaître que, marchant à la rencontre des nouvelles dans un moment où chaque heure apportait la sienne, il devait en avoir la première connaissance avant son ministre qui était à Paris, et par d'autres que lui. On peut consulter sur cet incident capital des négociations de 1813, la deuxième partie des Souvenirt if un diplomate du baron Bignon.

pour la paix annulât un traité existant. Ce traité stipule un corps auxiliaire : ce corps auxiliaire doit être aux ordres de Sa Majesté. S'il n'obéit pasy que na-t'On pas le droit d'en inférer ? » Il était impossible de définir avec plus de précision et moins d'à-propos cette situation délicate.

(( L'Autriche, se voyant devinée , jeta le masque et précipita ses mesures. » Metternich ne répondit qu*au bout de cinq jours. Il avait voulu savoir le dernier état des choses à Cracovie, afin de pouvoir répondre encore d'une manière évasive, si en effet le mouvement de retraite avait été commencé. Hais la ténacité patriotique des Polonais avait arraché au commandant autrichien un dernier ajournement. D'autre part, les ordres directs annoncés par le duc de Bassano depuis le 11 pouvaient arriver d'un moment à l'autre... Dans la note qu'il se décida enfin à remettre le 26, Metternich se référait aux explications que Schwarzenberg avait été autorisé à donner au duc de Bassano, relativement à la nouvelle attitude de l'Autriche, et reproduisait en substance ces explications, mais avec un changement de rédaction d'une haute importance, à propos de la grande question du moment, la stipulation des secours limités. Dans ses conférences avec le duc de Bassano, et dans la note verbale du 22 avril, Schwarzenberg proposait seulement de suspendre d'un commun accord ces stipulations ; dans celles du 26, Metternich faisait un pas de plus, en déclarant que ces stipulations cessaient d'être applicables à la conjonction actuelle. Entre ces deux rédactions la nuance est sensible : on avait d*abord paru considérer le consentement de la France comme nécessaire ; au dernier moment, on se décidait à s'en passer 'i

1. 11 est remarquablo qu'à la inùmo époque le général Frimont, Commandant du corps auxiliaire, promeitait encore à Poniatowski

L*En)pereur apprit cet incident sur le champ de bataille de Lûtzen, et désapprouva la conduite de son ambassadeur. « Elle a mis, disait-il, TAutriche dans la nécessité de s'expliquer; il eût mieux valu gagner du temps. Vaincus, TEmpereur d'Autriche se serait tourné contre nous. Vainqueurs, comme nous le sommes, la chose eût été différente. » Il a toujours cru que, malgré ses intelligences avec nos ennemis, TAutriche se serait déclarée pour nous après Lûtzen, si les démarches pressantes de notre ambassadeur ne l'avaient forcée de se compromettre vis-à-vis de nous, en l'entraînant à prendre immédiatement l'attitude qu'elle réservait pour l'hypothèse où nous aurions éprouvé tin échec.

Les conférences de Maret avec Schwarzenbérg perdaient une partie de leur importance par suite de ce qui venait de se passer à Vienne. Malgré la résolution que les premières instances du comte de Narbonne (la note du 7 avril) avaient précipitée, Maret s'était efforcé de maintenir cette bonne intelligence apparente, d'où l'on revient facilement à une bonne intelligence réelle. » Mais l'avant-dernière conférence qu'il eut avec l'ambassadeur fut signalée par un incident significatif. Pour en comprendre la portée, il faut bien remarquer que cette conférence avait lieu le 20 avril, c'est-à-dire le jour même où Narbonne faisait à Vienne cette nouvelle démarche, plus vive encore que la première, démarche que le ministre n'avait pas ordonnée et ne prévoyait nullement.

Il importait, dit Maret dans ses notes, de sortir du vague

et à Bignon d'exécuter les ordres de Napoléon, quand il les recevrait. Quand ces ordres arrivèrent, le corps auxiliaire était rentré sur le territoire autrichien, et ce fut cette circonstance, et non le changement d'attitude de rAutriche> que Frimont allégua pouf se dispenser d'obéir. 11 est vrai que, dans cet intervalle^ la bataille de Lv^têa avait eu lieu.

des conjectures sur les intentions réelles de l^Autriche. Le devoir du ministre était de chercher à se former à cet égard une opinion précise avec laquelle il put aborder Napoléon... 11 chercha donc à pénétrer ao fond de la pensée de Tambassadeur. Ayant négocié ensemble Talliance de famille et Tal- Hance politique, ils pouvaient regarder comme leur ouvrage les liens qui unissaient les deux cours. Ils étaient dans une position naturelle pour des épanchements confidentiels,... Lorsque le duc de Bassano, paraissant abonder dans le sens du prince de Schwarzenberg, tira de la situation de famille des deux souverains la conséquence que l'empereur d'Autriche n'avait pas en effet la liberté d'adopter un autre système que celui dont son cabinet couvrait les démarches, une émotion soudaine saisit l'ambassadeur, et ces mots mal articulés s'échappèrent involontairement de ses lèvres : Ah!

le mariage y la politique Va fait ^ la politique ! Le ministre

ne parut pas avoir entendu cette phrase inachevée; et, continuant la conversation dans le même esprit de conciliation qu'auparavant, il réussit à la faire oublier à son interlocuteur lui-même... La conférence se termina par des assurances réciproques d'affection. Le compte rendu que le duc de Bassano rendit à l'Empereur fut sincère, en ce qu'il ne dissimula pas l'impressiou qu'il avait reçue; mais il passa sous silence les paroles significatives dont le ressentiment, s'il n'eût pas mis obstacle aux négociations (avec l'Autriche), y aurait porté une aigreur propre à en rendre la marche diflicile et à en compromettre le résultat. » Il fallait, écrivait le ministre, se hâter de se mettre en mesure de traiter; profiler du moment où rAutriche pouvait hésiter encore, et où rien ne l'empêchait de croire qu'une heureuse issue, attribuée à ses efforts, maintiendrait les deux puissances dans les rapports que le sang et la politique avaient formés, et qu'un service aussi important resserrerait plus étroitement que jamais. »

A roccasion de cet incident, M. Thiers reconnaît « qu'il pouvait être habile de paraître n'avoir pas compris, afin d'éviter un éclat; » mais il accuse le duc de Bassano d'avoir, avec les plus honnêtes intentions du monde, contribué à la perte de Napoléon en ne lui révélant pas aussitôt les paroles échappées au

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prince ambassadeur. Ce reproche n'est pas sérieux. Malgré la duplicité évidente du cabinet autrichien, Maret, comptant trop, si Ton veut, sur l'effet de nos nouveaux triomphes et sur TaiFection paternelle de Tempereur François, persistait à croire qu'on ne pouvait arriver que par TAutriche à une paix française^ la seule que voudrait accepter Napoléon *.

Il n'était pas dans la nature de celui-ci de se laisser intimider ni humilier. Rien ne pouvait plus l'éloigner de faire des concessions à l'Autriche, de traiter par son intermédiaire, que les indices d'un concert préalable et secret entre cette puissance et nos ennemis déclarés, pour imposer des conditions à la France. 11 n'en fallait pas plus pour faire incliner Napoléon vers l'idée de risquer, à la suite d'un premier succès, une tentative d'arrangement direct et séparé avec la Russie. Cette idée était appuyée par le duc de Vicence» qui croyait pouvoir ressaisir facilement son ancienne influence sur Alexandre. Elle avait été aussi, on s'en souvient, chaleureusement soutenue par Talleyrand, mais par un motif contraire. 11 prévoyait qu'une semblable ouverture n'aurait d'autre résultat que d'assurer l'accession de l'Autriche à la coalition, en don-

1. L'un des meilleurs historiens de Napoléon, Jomini, reconnatl que Maret montra dans cette circonstance beaucoup de tact et de finesse. » Bien que mon ministre, fait-il dire à Napoléon, partageât ma confiance dans le succès des opérations militaires, il eût préféré aborder franchement la question de la paix. Mais, dans Tétat où j*avais amené les choses, sa mission devait naturellement se borner à pénétrer Schwarzenberg. Il fallait sonder toute l'étendue des prétentions de mes ennemis, et savoir quelle limite TAutriche assignerait aux sacrifices qu'on allait exiger de moi. Tout en évitant d'en avoir une déclaration confidentielle, puisqu'une victoire devait en changer la teneur, le duc mettait toute son adresse à entamer la négociation sur le minimum des sacrifices qu'on me demanderait. Pressé d'obtenir enfin des données sur lesquelles je puisse asseoir ma conduite ultérieure, mon ministre, par de feints épanchements, provoqua la franchise naturelle du prince. » (V. Jomini, IV, 289 et suiv.)

nant à la Russie un moyen de peser, par la crainte, ,sur les déterminations finales de cette puissance. Maret était du môme avis que Talleyrand sur cette conséquence probable d'une démarche auprès de la Russie; c'était bien pour cela qu'il la redoutait si fort. L'événement n'a que trop bien justifié les craintes du ministre fidèle, et les espérances de l'autre.

Mais c'était bien en vain que le duc de Bassano avait dissimulé le propos de l'ambassadeur, et ce silence n'a pas eu les suites que lui attribue bénévolement M. Thiers. Dans ce moment mémo, les témoignages les moins équivoques de la liaison souterraine du cabinet autrichien avec nos ennemis affluaient au quartier général français. C'était d'abord la révélation de la convention signée avec la Saxe pour le désarmement et le transport des Polonais; puis la déclaration de changement d'attitude, bien autrement tranchante à Vienne qu'à Paris; l'aveu arraché par Narbonne à Metternich, à travers une foule de phrases aimables, que l'Autriche, en raison de sa position nouvelle et impartiale de médiatrice armée, pourrait bien finir par se joindre à nos ennemis si ?ious n étions pas raisoiinaàles; enfin, les preuves irréfragables de la suite desintrigues saxonnes. Plusieurs jours avant de signifier son changement d'attitude, rAutrichc avait négocié secrètement celui du roi de Saxe, et même la cession éventuelle du duché de Varsovie parce souverain, et sa retraite sur le territoire autrichien, de préférence au territoire français. Les conséquences militaires de ces démarches étaient entièrement au profit de la coalition, puisqu'elles nous faisaient fermer les portes des forteresses saxonnes, celles notamment de Torgau, place de première importance pour la défense de TElbe. De telles manœuvres, au moment où

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