‹ Maret, duc de BassanoChapitre 46 sur 60 · V. Thiers, XV, U · texte numérisé non relu

V. Thiers, XV, U

la "campagne s'ouvrait, n'étaient pas même conformes au devoir d'un médiateur impartial. Metternich le sentait si bien, que, comptant sur la discrétion du cabinet saxon, il se défendait d'avoir provoqué la retraite du roi sur le territoire autrichien. « Il nous est arrivé comme la foudre, » disait-il à notre ambassadeur. « Comme la foudre, soit, repartit celui-ci, mais je vous crois aussi habile que Franklin à la diriger. » Peu de jours après, la bataille de Lûtzen rompait cette intrigue prématurée ; les conseillers saxons les plus compromis fuyaient sur la trace des coalisés vaincus, et le roi, rendu à lui-même, se hâtait de retourner dans ses États, sur l'invitation pressante de Napoléon. La conduite ultérieure de ce vertueux souverain, prouva bien que sa bonne foi avait été surprise, et qu'en venant se remettre dans les mains de Napoléon victorieux, il cédait moins à la nécessité qu'au penchant de son cœun.

Cependant, Maret et l'envoyé autrichien avaient terminé leurs conférences. Dans la dernière, Schwarzenberg communiqua au ministre de Napoléon la nouvelle de l'insuccès de la tentative pacifique que le baron de Wessenberg avait été chargé officiellement de faire à Londres. Il ajouta que le zèle du cabinet de Vienne n'était nullement ralenti par cet échec ; qu'à défaut de la paix générale, il

1. Lors de son retour à Dresde, le roi de Saxe remit à Napoléon toutes ses notes avec l'Au triche. « Cette puissance se montrait alors à tous nos alliés... môme à Naples et à la Westphalie, comme une amie de la France qui ne voulait rien que la paix, ne désirait rien pour elle-mi>me. Mais clic les engageait à ne pas faire d'armements inutiles, à ne pas s*épuiser pour donner à la France des secours qui ne feraient que rendre l'Empereur moins traitable, et qui d'ailleurs seraient sans objet, puisque TAutriche avait cent cinquante mille hommes à mettre dans la balance contre celui des deux partis qui voudrait continuer la guerre. » (Rapport du duc de Dassano, du 20 août 1813.)

allait faire des démarches pour une paix continentale. Schwarzenberg quitta Paris peu de jours après la bataille de Lûtzen. Deux mois plus tard, ce militaire diplomate, nommé en 1812 commandant du corps auxiliaire, puis élevé au grade de feld-marécbal sur la recommandation de Napoléon, recevait à Trachenberg, en reconnaissance de sa belle campagne politique de Pologne, le commandement en chef de la grande armée coalisée.

On voit aujourd'hui à Vienne la statue du prince de Schwarzenberg; et Ton remarque, triomphalement inscrits sur le piédestal, les noms de diverses batailles, qui, pourtant, ne furent rien moins que des triomphes, notamment celle de Dresde... Malgré cet hommage rendu à sa mémoire, Metternich a tenté de se disculper en partie à ses dépens, du reproche de fausseté vis-à-vis de la France. Il a prétendu que Schwarzenberg avait ordre de s'expliquer beaucoup plus nettement qu'il ne le fit avec le duc de Bassano et même avec Napoléon ; de lui montrer l'Autriche prête à se déclarer contre lui, s'il ne souscrivait pas aux conditions qu'elle jugerait acceptables. \]\\ tel langage aurait pu , suivant le ministre autrichien, troubler la fausse sécurité de Napoléon, modifier ses déterminations, ou rendre son opiniâtreté encore plus inexcusable. Ces assertions, qu'un historien français a cru devoir reproduire, nous paraissent d'autant plussuspectes, que Metternich s'est soigneusement dispensé de citer les instructions que Schwarzenberg a dû recevoir de lui pendant cette dernière mission à Paris. Il nous paraît bien difficile d'admettre que le chef du cabinet autrichien ait pu exiger de son ambassadeur tant de franchise vis-à-vis de Napoléon ou du duc de Bassano, quand lui-même en mettait si peu dans ses rapports avec l'ambassadeur français à Vienne.

Le duc de Bassano ne put quitter Paris que le 11 mai. Il était impatient, pour plus d*un motif, de rejoindre le quartier général, et de rentrer dans la plénitude de ses fonctions ministérielles. Le 7, il écrivait confidentiellement à Bignon :

Je vais enfi'i, mon cher ministre, me rapprocher de l'armée qui se rapproche glorieusement de vous. Je me laisse aller à l'espoir que nous nous retrouverons encore ensemble, et dans ces rappoVts de tous les jours si regrettables et si doux. Je vous écrirai de nouveau sur les affaires, quand j'aurai établi mon quartier général quelque part; quant à présent, je suis com/)C de votre correspondance... Toute ma colonie, qui, à quelques exceptions près, m'accompagne, se rappelle à votre souvenir, etc.

Dans ce moment, le duc de Bassano ne négligeait rien pour donner le plus grand retentissement possible k la victoire glorieuse, mais trop peu décisive, de Lûtzen. Mais la lettre suivante, dans laquelle il rendait un compte fidèle de Timprcssion produite à Paris par la nouvelle de cette journée, suffirait pour faire justice de tous les préjugés accrédités par la malveillance contre Maret.

La nouvelle du brillant succès qui a appris à TEurope l'arrivée de Votre Majesté à la tête de ses armées a produit ici la sensation la plus vive. Les membres du corps diplomatique, que je viens d'entretenir les uns après les autres, m*ont paru plus étonnés de la manière dont l'esprit public s*est manifesté, que la victoire elle-même... Aux clameiu's de la malveillance, au silence des hommes douteux, et à Tanxiété des gens dévoués, ont succédé les élans de la joie et de l'espérance. Mais si, lors des campagnes qui ont précédé la dernière, on ne cherchait dans un succès que le présage et la garantie d'une gloire nouvelle, aujourd'hui que la confiance est ébranlée, que des questions si graves doivent être résolues sur le champ de bataille, on ne veut y

voir qu'un gage donné par la fortune pour le repos et pour la paix.

« Le moment est venu où tout Français qui a de l'honneur doit vaincre ou mourir! » Je n'ose croire que ces paroles, placées dans la bouche du général Girard^ aient été l'expression d'un sentiment qui porterait Votre Majesté à ne pas ménager sa vie*. Elles jetteraient l'égarement dans toutes les âmes. Peut-être aussi ; permettez-moi, Sire, de vous le dire; seraient-elles, sous d'autres rapports, peu propres à calmer les esprits. La question pour la France ne saurait se réduire à des termes aussi simples; léfe nations ne peuvent pas se placer dans une telle alternative. Elles ne meurent pas ; elles se fatiguent de la nccessilé de vaincre toujours.

Vous avez vaincu; la victoire vient d'efTacer l'impression de ces désastres qui n'avaient rienôté à votre gloire. La modération qui est dans vos résolutions, mais qui aurait pu paraître sans dignité dans les revers, ne lui portera désormais aucune atteinte, et cette paix, le seul vœu, le besoin pressant de la France, quelques sacrifices que vous lui fassiez aujourd'hui, sera toujours une paix glorieuse. (Maret à Napoléon, 8 mai.)

Ainsi Haret ne dissimulait pas à l'Empereur que les temps étaient changés , que ce retour de fortune n'avait pas raffermi la confiance publique, « qu'on était las de cette nécessité de vaincre toujours. » Il le conjurait de ne pas perdre un moment pour négocier la paix, même au prix de sacrifices qui, le lendemain d'une victoire, cessaient d'être humiliants. Mais il ne se vantait pas à tout venant de ces conseils pacifiques : il ne faisait pas, comme tant d'autres , parade de lassitude et d'anxiété, sentant bien que ces démonstrations imprudentes étaient les meilleurs auxiliaires de l'ennemi. En un mot, au mérite de la

1. AUeint de plusieurs b.illes, le général (îirard voulut rester sur le champ de bataille. Il déclara vouloir iiioui'ir en commandant et dirigeant ses troupes, puis(pio le moment était arrivé pour tous les Français qui avaient du cœur de vaincre ou do mourir. (Moniteur du i) mai.)

franchise il joignait celui de la discrétion; et par cette conduite, de tout point honorable, il donnait prise à ces inculpations de fétichisme, d'obéissance servile, qui traînent encore dans certaines histoires. Moins honnête, il eût été moins calomnié; telle est la justice des hommes !

Le comte de Hiibna reparaît à Dresde. — Napoléon propose un armistice et un congrès, espérant s'arranger directement avec la Russie. — Kchcc et fâcheux effet de cetto tentative. — La demande d*un armistice après Llitzen, et sa conclusion après Bautzen, ne peuvent s'expliquer, do la part de TEmpereur, que par le désir de la paix. (Mai-juin 1813.)

Le duc de Bassano avait rejoint l'Empereur pendant la bataille de Bautzen, mais il ne put recommencer avec lui son travail accoutumé qu'à Gœrlitz, le 22 mai dans l'après-midi. Pour bien comprendre les négociations auxquelles ce ministre allait concourir, il faut retourner un peu en arrière.

Pendant le précédent séjour de Napoléon à Dresde, le comte de Bubna avait reparu. Cette démarche était la conséquence forcée de notre victoire de Lùtzen. Après un tel événement, il ne pouvait plus être question à Vienne de se déclarer immédiatement contre nous. On avait renvoyé Bubna auprès de Napoléon, tandis que Stadion allait rassurer les alliés. Maret fait observer avec raison, dans ses notes, que ces choix étaient précisément l'inverse de ceux qu'aurait pu faire un médiateur vraiment impartial.

Le choix de M. de Sladion, rcnaemi connu cl personnel de Napoléon cl de la France..., était nécessairement aux

yeux de Napoléon une véritable hostilité. C'était renforcer des ennemis déjà bien passionnés, de toute la partialité d'un homme plein de passion... Pourquoi Tempereur François^ au Heu de nommer Sladion auprès des souverains alliés, ne le nommait-il pas auprès de son gendre? Ce choix, qui sans doute eût manqué à certaines convenances..., n'eût pas donné à Napoléon la conviction que son beaupère avait une arrière-pensée. Peu importait l'opinion du négociateur placé près de Napoléon. Ce qui importait, c'était d'avoir un véritable ami de la paix près des souverains alliés ^..

Le comte de Bubna avait remis à Napoléon une lettre signée de son beau-père, dans laquelle des insinuations presque menaçantes se mêlaient aux protestations les plus affectueuses. « Votre Majesté sait que je ne saurai remplir à demi un devoir. En me chargeant du rôle honorable de ramener un état de repos, je dois en vouloir les moyens. Le comte de Bubna est chargé de placer sous les yeux de Votre Majesté quelques points que je crois surtout devoir

1. M. Thiers, qui n'a voulu voir toutes ces négociations que par les yeux de Melternich, prétend au conti*àireque c'était pour notre bien qu'on avait envoyé Sladion auprès des alliés; que par cette mission on le compromettait vis-à-vis du parti anti-français, « qu'ôter un tel chef à ce parti, c'était pour soi et pour nous la meilleure des conduites. » Mais cette interprétation, imaginée longtemps après par Metternich, est absolument contredite par ses propres explications, contemporaines de l'envoi de Stadion. Alors il ne se dissimulait pas l'impression fâcheuse que cet envoi allait produire; il s'eflTorçait de l'amortir, en affirmant à xNarbonne que Stadion était converti à l'alliance française, « qu'il était sur de son point de vue, qu'il répondait de lui. » (Narbonne, 1" mai.) M. Thiers lui même, s'il avait eu l'honneur d'être le conseiller de Napoléon dans ces graves circonstances, aurait eu de la peine à lui persuader qu'il devait considérer l'envoi de Stadion comme une marque d'amitié pour la France, au moment où il avait sous les yeux une dépêche de Narbonne du 10 mai, dans laquelle on lit : M. de Stadion emporte pour Pempereur A lexa fiche la promesse que, dans aitctm cas, on ne se battra contre fui.

servir de base à un arrangement. » Ces points n^étaient autres que les conditions concertées depuis au moins trois mois, entre TAutriche et ses nouveaux alliés ; destruction et nouveau partage du duché de Varsovie ; dissolution de la Confédération du. Rhin; restitution à TAutriche des provinces illyriennes et de la frontière de Fun ; abandon par la France de la trente-deuxième division militaire, reconstruction de la monarchie prussienne.

Si Napoléon s'était décidé à suivre les conseils qui, dans ce moment même, lui arrivaient de Paris; si, choisissant parmi ces points principaux ceux qui intéressaient spécialement TAutriche, il lui avait offert nettement, pour prix d'une coopération énergique et sincère, au moins la plus grande partie de ce qu'on promettait à cette puissance pour se déclarer contre lui* ; celte ofl'rc, coïncidant avec une seconde défaite des alliés, aurait, sans doute donné un autre cours aux événements. Après Bautzen, il aurait suffi que l'Autriche menaçât les alliés* de rester neutre, pour les cor^lraindre à faire la paix.

Mais, au moment où Bubna arrivait à Dresde, Napoléon était plus irrité que jamais contre TAutrichc. Les révélations des rois de Saxe et de Danemark, les dernières dépêches de Narbonne, la correspondance interceptée des diplomates russes et prussiens envoyés à Vienne, sous prétexte de concert au sujet de la médiation, venaient de mettre en pleine lumière les véritables sentiments du cabinet autrichien. Napoléon se révoltait contre l'idée de subir à la suite d'une victoire, les conditions arrêtées d'avance entre ses ennemis et un tel médiateur, qui après avoir d'abord affirmé modestement « ne rien vouloir pour lui, »

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