‹ Maret, duc de BassanoChapitre 49 sur 60 · Protocole des conférences de Trachenberg ; Koch, XI, S · texte numérisé non relu

Protocole des conférences de Trachenberg ; Koch, XI, S

Le traité autrichien de Reichenbach n*a jamais été rendu public. C'était un de ces actes dont il n*y a pas lieu de se vanter, même en cas de succès. Mais Metternich n'aurait pu en nier Texistence, car il y avait fait lui-même allusion dans Tune des pièces les plus importantes du congrès de Vienne *. Aussi il s'est prudemment abstenu de protester contre des assertions qu'il ne pouvait ignorer. Montvéran, historien sérieux et bien informé écrivait, dès Tan 1821 : « l'Autriche traita à son tour à Reichenbach. Jusqu'à la rupture, cette convention devait être, et la pudeur la lient encore secrète, La puissance médiatrice auraitelle pu paraître dans les négociations de Prague, l'alliée des souverains coalisés? Cette convention n'avait été présentée à l'empereur François que comme une mesure éventuelle et de précaution. Ce n'était qu'en se servant habilement des retards qu'éprouvait l'ouverture du congrès, et en les imputant à Napoléon, qu'on avait pu obtenir, le 27 juillet^ la ratification par l'empereur d'Autriche, de cet acte décisif. » Jomini n'était pas moins aftirmalif en 1827, dans sa vie politique et militaire de Napoléon (iV, 318). Il lui faisait dire : a par une convention formelle du Ti juin, les alliés stipulaient avec le cabinet de Vienne les conditions qui me seraient imposées. Ainsi l'Autriche, qui vantait sa par-

1. Dans la note célèbre du 28 janvier 1815, par laquelle TAutriche se prononçait contre l'annexion de la Saxe à la Prusse. Metternich, commençant à craindre, un peu tard, que le succès de la dernière coalition ne profilât trop à la Prusse, rappelait que le rétablissement ^ur les bases de 1805, stipulé au profit de cette puissance rt de rAutrirJie à Reichenbach, était bien plus avantageux pour la Prusse, puisque « cette année 1805 olîrait à la Prusse sa plus ^^rande étendue territoriale, tandis qu'à la même époque, l'Autriche était réduite par le résultat de dix années de guerre contre la Révolution française. (V. Scha»ll, Congrès de Vienne, VI, 168 et suiv.)

tialité en ma faveur, avait accédé de fait à la coalition avant Touverture des négociations de Prague. » Le prince de Metternich, tout puissant alors, garda le silence. Il le garda également vingt ans plus tard, quand le texte de ce traité fut publié pour la première fois in extenso dans le tome XII de Bignon (p. 174-180), d'après une copie faite à Dresde au mois de septembre 1813, par Tun des jeunes employés de la chancellerie du duc de Bassano. Or, ce copiste était M. Desages, qui a été directeur du mouvement politique sous le règne de Louis-Philippe. Desages, dont les ministres de ce temps-là, et notamment M. Thiers, ont pu apprécier Thonorabilité et la haute capacité, prenait un vif intérêt à la publication posthume des derniers volumes de l'œuvre du baron Bignon, sous lequel il avait fait son apprentissage diplomatique en Pologne, et dont il était resté le plus intime ami. Tout l'historique des négociations de 1813, rédigé par nous sur les notes de Bignon, et les matériaux par lui recueillis, matériaux parmi lesquels figurait la copie en question, furent soumis à la révision de M. Desages. Il en reconnut la parfaite exactitude, et nous conseilla seulement de modifier quelques expressions trop vives.

Nous comprenons bien que le prince de Hetternich ait laissé volontiers cet incident dans l'ombre. Nous comprenons moins qu'un historien français se soit fait l'auxiliaire d'une telle rélicence. M. Thiers passe sous silence, non-seulement le traité de Reichenbach, mais la présence des commissaires autrichiens aux conférences militaires de Trachenberg. Puis, comme il est pourtant bien forcé de mentionner remploi des armées autrichiennes dans le plan de campagne concerté dès lors, et la désignation du prince de Schwarzenberg comme général en chef, il en est réduit à dire que l'Autriche, dans l'hypo-

thèse d'une rupture avec nous , avait permis qum raisonnât sur ses forces comme déjà jointes à la coalitîon, ce qui donnait lieu de faire courir des bruits offensants pour sa loyauté ^.

Tout en suivant les négociations avec l*Autriche, Maret eut à s'occuper, pendant Tarmistice, de deux affaires importantes, le renouvellement de ralliance danoise, et l'organisation du huitième corps de la Grande Armée (corps polonais). Nous avons raconté ailleurs en détail comment le Danemark, dont Napoléon avait d'abord autorisé la neutralité, avait été ensuite entraîné, par des promesses fallacieuses, i prendre une attitude hostile à la France. Malgré l'engagement formel pris depuis un an avec Bernadotte au sujet de la Norwége, un agent russe était venu à Copenhague faire de belles promesses. Puis, quand on jugea le Danemark suffisamment compromis, cet agent fut désavoué! Aussi, immédiatement après la bataille de Lûtzen, les troupes danoises se réunirent de nouveau aux nôtres sur le bas Elbe, et le président de la chancellerie danoise, de Kaas, partisan connu de la France, fut envoyé auprès de Napoléon. «Jamais alliance ne fut plus facile à conclure ; nous avions les mêmes intérêts et les mêmes ennemis. Aussi le duc

1. Thiers, XVI, 182. Ici encore, l'illustre historien s*écarte complètement de Jomini, qu'il a si souvent copié. Non-seulement l'Autriche prit part aux délibérations, comme le bon sens le plus vulgaire rindiquerait à défaut des documents, mais elle y exerya une influence prépondérante, grâce au besoin impérieux qu'on avait de son concours. Elle repoussa, pour plus d'un motif, le premier plan des généraux russes, qui proposaient d'attirer aussi l'armée entière de-BIucher en Bohême {V. Jomini, IV, 325). Le gouvernement autrichien trouvait que c'était déjà bien assez d'avoir chez lui 150,000 Russes et Prussiens. Il ne se souciait pas de surcharger son territoire d'un plus grand nombre de troupes étrangères, qui de plus auraient pu être pour lui un grave embarras, si les événements de la guerre, prenant une autre tournure, l'avaient déterminé à changer encore une fois de système.

de Bassano eut bientôt mis cette affaire en règle à Dresde, par un traité offensif ou défensif. » La France ne s'est pas assez souvenue, dans d'autres temps, de ce que le Danemark avait risqué et souffert pour elle. Cet oubli ne lui a pas porté bonheur ^

Napoléon avait pris directement à sa solde, à partir du 1"^' juin, toutes les troupes polonaises, qui jusque-là étaient censées faire partie du contingent fourni par le roi de Saxe comme duc de Varsovie. Le 6 juin, il confia au duc de Bassano le soin d'organiser sous sa responsabilité et avec le concours de Bignon, l'équipement, l'habillement et l'armement de tous les Polonais, refondus en un seul corps sous le commandement de Ponîatowski. On y comprit, outre les troupes qu'il avait ramenées de Varsovie, les trop rares débris des régiments de la Vistulc et autres, qui avaient fait la campagne de Russie. Un grand nombre de lettres écrites en juin et juillet, nous montrent Napoléon suivant avec une impatience fébrile l'organisation de cette troupe d'élite. Le 27 juillet encore, il écrivait de Mayence à Maret : « Donnez tous les ordres que vous jugerez convenables. Je m'en suis rapporté à vous dès le commencement, et je m'en rapporte à vous : je ne veux rien changer qui diminue votre responsabilité. Si, au 10 août, les Polonais sont bien habillés, équipés et armés, vous aurez rempli mes intentions; sinon, vous m'aurez mal servi. » De tels soins ressortaient plutôt de l'administration de la guerre que de la diplomatie ; mais Napoléon savait depuis Wilna, que, pour des soins de ce genre, il

1. Sur cet incident peu connu de Thistoire diplomatique de 1813, voyez Bignon (XII, 57-88). Au traité patent, le duc de Bassano avait joint une convention secrète concernant les secours de troupes, n y était stipulé qu*en cas d'occupation de la Pôméranic suédoise, cette province serait remise au Danemark jusqu'à la paix. Par cette clause, Maret avait voulu réserver encore un moyen d*accommodement avec la Suède*

pouvait s*cn rapporter au zèle et à rintelligence de Maret et de Bignon. Le dossier des pièces relatives à cette réorganisation de ce bataillon sacré, espoir suprême de la nationalité polonaise, resta entre les mains du baron Bignon. Il prouve que TEmpereur fat aussi bien servi que le permirent la difficulté des circonstances et la brièveté du temps.

Lo comte de Metternicb à Dresde. — Conférences avec le duc de Busano. — Entrevue célèbre de Mettemich avec Napoléon. — Convention du 30 juin, par laquelle Napoléon accepte la médiation. — La Franco consent à une prolongation d'armistice. — Los noavellos d'Espagne confirment les résolutions belliqueuses des alliés.

Nous avons exposé ailleurs en détail les pourparlers relatifs à Tacceptation définitive de la médiation autrichienne par la France; le congrès de Prague, ce qui finitavant d'avoir commencé ; » les ouvertures dife^tes faites au dernier moment à rAutriche. (V. Bignon, XII, 161-267.) Néanmoins, pour pouvoir apprécier équitablement la conduite de Napoléon et celle de son ministre dans cette circonstance, Tune des plus graves du siècle, il est indispensable de donner ici au moins le sommaire de ces pourparlers. Nous insisterons sur les circonstances qui mettent plus particulièrement en relief Tattitude personnelle de Maret, ou sur lesquelles ses notes fournissent des explications nouvelles.

On vient de voir où en étaient les choses, au moment où le duc de Bassano transmit au comte de Metternicb l'invitation de venir à Dresde.

L'intervention de rAutriche compliquait la question. De quelle manière devait-elle s'exercer? I/alliance

(de 1812) subsistait-ellc encore? Déjà elle en avait négligé les obligations, sous le prétexte au moins prématuré de Tincompatibilité de son nouveau rôle avec celui d*allié d'une des puissances belligérantes. L'empereur Napoléon accepta la médiation, mais il repoussa un mode de négociation qui eût fait du cabinet autrichien, non pas un médiateur, mais un arbitre. Il voulait un congrès de plénipotentiaires qui après réchange de leurs pouvoirs, pussent entrer en explication...

Le comte de Metternich se rendit à Dresde (25 juin) ; il remit deux notes (27 juin). Par Tune, l'Autriche renonçait à la prétention d'être le seul intermédiaire des propositions qui seraient faites de part et d'autre^ ; regardait un arrangement continental comme seul possible pour le moment, tout en annonçant qu'elle faisait une nouvelle tentative àLondres. Parla seconde note, elle offrait de régler, en raison des circonstances nouvelles, les conditions de l'alliance. — Quand il fallut en venir à l'application de ce dernier objet, le comte de Metternich qui, au fond, voulait s'affranchir de Talliance entière, proposa de suspendre le traité pendant le cours des négociations, sauf à en faire revivre plus tard les stipulations, en les modifiant selon les circonstances (28 juin).

Cette proposition, rapprochée des informations particulières déjà reçues sur la rnùston intéressante de Stadion à Reichenbach, avait exaspéré Napoléon. Aussi, dans lé long entretien qu'il eut le même jour avec Metternich, il lui dit sans ménagement les vérités les plus désagréables. Il s'emporta même jusqu^à lui adresser de ces reproches personnels qui ne se par-

1. « Il n*entre aucunement dans les vues de l'empereur d'Autriche de confondre sa médiation... avec des formes qui emporteraient l'exclusion de négociateurs chargés de défendre directement les intérêts des parties. »

donnent guère, s'ils sont injustes, et encore moins dans le cas contraire.

On ne saura jamais complètement tout ce qui fut dit de part et d'aulre dans cette entrevue célèbre. La version du Manuscrit de 1813 (II, 36 et suiv.), vient directement de Napoléon, par l'intermédiaire de Maret. Le récit de Metternich, que M. Thiers a jugé à propos d'amalgamer avec l'autre, a été rédigé longtemps après, et tout à l'avantage du ministre autrichien. Il s'est probablement attribué de belles phrases qu'il avait peut-être préparées et n'avait pu placer, ce qui arrivait souvent aux interlocuteurs de Napoléon. Ce qui donne du poids à cette conjecture, c'est que les explications de Metternich ont beaucoup varié à propos de cette entrevue, suivant les personnes et les circonstances. Les plus anciennes indications, de son côté, se trouvent dans une lettre de son secrétaire intime Gentz, du 4 juillet suivant. Il dit que « cette conférence fut très-longue, trèsorageuse... ; que M. de Metternich, par son calme, sa fermeté et sa connaissance intime du caractère de l'empereur Napoléon, sut le ramener sans cesse aux bornes de la modération, et qu'on se sépara dans des dispositions très-amicales. » Ce qui ne cadre guère avec rasserlion étrange, reproduite par M. Thiers, qu'en sortant de chez l'Empereur, le ministre autrichien, furieux, n'aurait pu s'empêcher de dire à Berthier : Votre maître a perdu la raisotil

Dans le rapport du baron de Saint-Aignan, dont nous aurons à parler, rapport rédigé après la bataille de Leipzig sous la dictée de Metternich, il est dit, à propos de cette entrevue de Dresde : « L'Empereur croyait toujours que nous ne ferions pas la guerre. Dans une conversatwn de neuf heures, je l'en avais prévenu cinq fuis ; rien ne pouvait le lui faire croire. » Dans le temps de sa grande splendeur, avant 1830,

Metternich affirmait encore qu'il avait tenu le môme langage à Dresde au mois de juin 1813, que le mois suivant à Prague ; qu'il avait dit nettement à Maret, à • Napoléon lui-môme, « que TAutriche marcherait avec la coalition, si 1^ paix n'avait pas lieu. » Le duc de Bassano proteste énergiquement contre cette assertion.

C'est le 30 juillet, pour la première fois, dit-il, que M. de Melleroich dit à M. de Vicence, dont les lettres en font foi : « L'Autriche ne sera pas neutre. Elle fera la guerre, si elle ne peut déterminer à la paix. » Le moment était venu de jeter le masque. Mais qu'en négociant l'acceptation de la médiation, le ministre du inédiateur ait dit en même temps à l'Empereur et à son ministre que si la paix n'avait pas lieu (et sans dire quelle paix), TAutriche marcherait avec la coalition, c'est une supposition qui tombe devant l'évidence'du temps, du lieu, de la situation des parties. Elle n'admet pas môme le cas où l'Empereur en serait venu à faire des concessions que l'Autriche jugerait sufflsantes, et où les autres puissances persisteraient à vouloir la guerre... Le comte de M. eût été le plus intempérant et le plus maladroit des négociateurs; blâme qu'il n'a pas mérité.

Dans ses Mémoiresy le prince de Metternich s'attribue au contraire le langage le plus réservé, le plus pacifique. C'est Napoléon seul qui parle constamment de guerre, et donne au ministre autrichien rendez-vous à Vienne. Nous n'y trouvons ni l'allusion au traité de Reichenbach, ni ces imprudentes paroles dont Napoléon s'accusa immédiatement au duc de Bassano : « Combien l'Angleterre vous a-t-elle donné?... Son interlocuteur pâlit, balbutia, et jura en lui-même que jamais l'empereur Napoléon et l'empereur François ne se retrouveraient ensemble ^ (Maret). »

1. Le prince de Metternich a toujours nié que Napoléon lui eût adressé cette question plus qu'indiscrète. Dans tous les cas, ca

pour la conclusion dé la paix dont Napoléon ne voulait pas, mais pour terminer ses armements. (V. Thiers, XVI, 76 et suiv.) On retrouve ici la bienveillance ordinaire de Thistorien pour Maret, auquel il fait jouer dans cette scène un rôle de comparse presque ridicule. Mais ses assertions sont en contradiction flagrante avec les documents. Il est difficile de croire que Napoléon ait qualifié d'absurde ce premier projet ou canevas de convention qu'il avait approuvé formellement, sinon dicté la Veille K Bien plus, en- examinant et comparant les pièces, on s'aperçoit que celle-là n'a pas été rejetée, mais scindée. On lui emprunta, pour accélérer l'ouverture des négociations, les dispositions relatives à la paix continentale, qui furent signées immédiatement. Les autres articles furent reproduits dans un « second projet pour l'application de la médiation de l'Autriche à la paix générale,» projctqueMaret remit au ministre autrichien, et dont il n'entendit plus parler, malgré ses instances réitérées; malgré ce que Napoléon lui-même avait dit et répété à Dresde : « qu'il ferait de très-grands sacrifices, qu'il serait facile et coulant au delà de ce qu'on pouvait attendre, pour obtenir la paix générale, et beaucoup plus que pour une paix simplement continentale. » (De Gentz.)

Il est également prouvé par les documents contemporains, que la prorogation d'armistice a été demandée à Dresde j»ar M. de Metternich^ et non par Napoléon, Dans une longue lettre du 19 juillet, adressée aux commissaires pour l'armistice (rédigée sous forme de projet de note, pour hâter la signature de la prolongation). Napoléon disait textuellement : « le 30juin,M.deMetternichest venu à Dresde. Sa Majesté

1. " Sa Majesté m'a cliarpc de présenter le projet ci-joiiit. »» (Duc de Bassano, ^^J juin.)

ne fit pas à ce minish^e la proposition de prolonger Varmistice ; car elle considérait cette prolongation comme contraire à ses intérêts,.. Sa Majesté, toutefois,... ne s'y refusa pas (Corr., 20286). » De son côté, Maret avait écrit de Dresde, sur le môme sujet, dans les premiers jours de juillet, à l'un des plénipotentiaires déjà rendu à Prague (Narbonne) : « M. de Mettemich a désiré que TEmpereur s'engageât à ne pas dénoncer Tarmistice, et il s'y est engagé par la convention du 30 juin. Hais (aux termes de Tarticle 4 de cette convention) le même engagement devait être pris par les deux autres puissances, et il ne l'est pas encore... Peut-on commencer les négociations, quand l'Empereur est engagé et que les ennemis ne le sont pas? » Pendant la plus grande partie du mois de juillet, il n'y a pas trace de dissentiment sur ce point, dans les nombreuses dépêches, tant françaises qu'autrichiennes. C'est seulement dans une note du 22, qui est presque une déclaration de guerre anticipée, que se produit l'allégation équivoque que « Vempereur d'Autriche n'a pas demandé la prolongation d'armistice. » Cette allégation est formellement démentie par Napoléon, dans ses observations sur la déclaration de guerre autrichienne. « La France, dit-il, ne demanda point que l'armistice fût prolongé, elle y consentit. » VA c'est précisément sur l'hypothèse contraire que s'appuie M. Thiers, pour accuser Napoléon de mauvaise foi !

On a aussi prétendu que c'était la nouvelle de la bataille de Vittoria qui avait décidé Napoléon à accepter la médiation autrichienne.

Ce fait est faux ; il est même physiquement impossible. Lorsque M. de Mettcrnich vint à Dresde, la médiation avait été consentie d'avance, autrement il n'y serait pas venu. C'est ce que lui dit à lui-môme l'Empereur, en le recevant comme ministre du médiateur. Des le 27, le duc de Bassano était muni de pouvoirs, etc.. Il faudrait donc que Na-

poIéoQ eût reçu dès le 26 ou le 27, la nouvelle d'une bataille qui s'était livré le 2t à 500 lieues de là. Elle arriva par Testafette dans la soirée du 30 (Maret).

Mais, si, pour consentir à conclure et à proroger Tarmistice en Allemagne, Tempereur Napoléon n'avait pas eu besoin de connaître ce désastre des armes françaises en Espagne, cet événement, dont la nouvelle parvint aux alliés le 3 juillet, contribua puissamment à confirmer leurs résolutions belliqueuses. Us n'avaient plus à craindre, en effet, de voir arriver sur l'Elbe des renforts empruntés aux armées d'Espagne.

Pour la première fois, par suite d'événements prodigieux, quatre grandes puissances se trouvaient réunies dans un but commun. Tous les anciens pouvoirs Aïonarchiques, qui tour à tour avaient exercé la prépondérance, se voyaient, par une faveur inespérée de la fortune, libres de peser ensemble sur un pouvoir nouveau, qui pendant douze ans les avaient vaincus, humiliés, menacés de ruine. Ils ne pouvaient manquer à leur destinée, en préférant aux chances de la guerre, les avantages équivoques d'une paix qui laisserait à la France sa force et sa prospérité; aux institutions nouvelles leurs défenseurs... Si quelques restes des impressions dont un grand génie avait frappé les esprits, subsistaient encore, l'Angleterre était là..., montrant au czar les grands prêts à conspirer de nouveau, à Frédéric Guillaume ses peuples sur le point de se soulever contre lui-même, à l'empereur François le mécontentement de Toligarchie autrichienne. Pourtant il hésitait encore ; les nouvelles d'Espagne arrivèrent comme à point nommé, pour triompher de ses dernières irrésolutions. (Maret).

Congrès do Praguo.

Ce qu*on nomme improprement les négociations (le Prague se divise en deux parties bien distinctes : Tune officielle, l'autre sécrète. La première comprend les communications inutilement échangées pour Touverture d'un congrès; la seconde, Tessai également infructueux de négociation, fait tn extremis auprès du ministre autrichien.

Il avait été convenu que les plénipotentiaires respectifs seraient rendus à Prague dès le 5 juillet. Si l'empereur Napoléon et son ministre ne visaient qu'à perdre du temp%, comme on les en accusa depuis, ils cachaient bien leur jeu. Le 3 juillet, Maret échangeait avec le comte de Bubna les ratifications de la convention du 30 juin précédent. Dès le lendemain, il annonçait au comte de Narbonne que l'Empereur avait fixé son choix sur lui et le duc de Vicence pour la négociation de Prague. Déjà il avait fait remarquer à Bubna que « rAutriche nous mettait dans une position embarrassante, en nous laissant incertains sur la prolongation de l'armistice qu'elle avait obtenue de la France, et promis de faire agréer aux alliés. » « M. de Bubna, écrivait Maret, a fait une ouverture... Les plénipotentiaires français pourraient se rendre immédiatement au lieu de la réunion, sauf à faire connaître qu'ils ne peuvententrer en négociation avant que la question d'armistice soit décidée. h'Einpereury consentK » Ainsi le comte de Bubna, qui était de bonne

1. Duc de lîassano à Naibonne, 1 juillet. L'Empereur avait eu d'abord l'idée d'envoyer Maret lui-même comme plénipolentiaire; il y renon(;a, parce que son ministre lui était trop nécessaire à Dresde.

à considérer cette solution comme possible, la faute n'en était pas à Maret, adversaire persévérant et convaincu de ce système. Mais, d'autre part, l'Autriche se conduisait de manière à gêner singulièrement ceux qui plaidaient sa cause ; et il était bien permis à un ministre français de trouver exorbitantes, le lendemain de la victoire de Bautzen, quelques-unes des conditions proposées auparavant par cette puissance. Si nous en croyons M. Thiers, tout espoir de rétablir la Pologne aurait péi^i à Moscou; mais le duc de Bassano était-il si coupable d'en juger autrement en juin 1813?

Il avait ramené Bubna à Dresde, mais cet envoyé fut presque aussitôt appelé au château de Gitschin en Bohême, où le comte de Metternich venait d'installer son maître, et dont il pensait faire aussi le siège des négociations. Bubna revint à Dresde le 10 juin. On a prétendu depuis qu'il avait reçu l'ordre de déclarer nettement cette fois que l'Autriche se mettrait contre nous, si nous n'adhérions immédiatement aux «points principaux;» mais qu'il s'en abstint, « sachant Tinutilité des explications avec le duc de Bassano. » C'est ce qu'affirme le prince de Metternich dans ses Hémoires. Mais est-il vraisemblable qu'il ait autorisé alors quelqu'un à s'exprimer d'une façon plus catégorique qu'il ne le fit lui-même à Dresde quinze jours plus tard? On est d'autant moins porté à le croire, qu'on sait aujourd'hui par la correspondance de Gentz, le fidus Achates de Metternich, que le 24 juin il admettait encore la possibilité pour l'Autriche de demeurer^neutre'.

Quoi qu'il en soit, le 11 juin Bubna remit seule-

1. Dépôches inédites du chevalier de Gentz, 1, 33. Dans cette lettre du 24 juin, de Gentz reconnaît « que la Russie et la Prusse ne désirent au fond que la continuation de la guerre, et ne regardent toute tentative de négociation que comme un moyen d'y faire par-

Français d*origine, ancien secrétaire de Tambassade anglo-russe à Vienne, et n'ayant jamais figuréjusque-là que dans des intrigues et des missions secrètes contre la France. Metternich disait à notre ambassadeur, surpris d'un tel choix : ^^ 11 me surprend autant que vous.» On voit par la correspondance de Gentz, que le mécontentement du ministre autrichien était sincère à cette date, soit qu'il conservât quelque velléité d'arrangement pacifique, ou qu'il appréhendât seulement l'effet moral d'une telle nomination. « Tourmenté de l'idée que Napoléon pourrait bien régler son choix sur celui de la Russie » (Narbonne, 11 juillet), il lui faisait écrire par l'Empereur d'Autriche à ce sujet. Le 15, un rapport de Bubna lui apprenait qu'il était question, comme deuxième plénipotentiaire français, du baron Bignon. Rien ne pouvait être plus gênant pour le ministre autrichien que ce contact forcé avec l'agent trop clairvoyant, qui, dès le mois de décembre 1812, avait su lire dans son jeu. « Si la nomination de M. d'Ânstedt, écrivait de Gentz, était une démarche de mauvais augure du côté de la Russie, celle de M. Bignon, du côté de la France, le serait encore bien davantage. » Aussi le comte de Metternich cherchait déjà par qui lui mémo se ferait remplacer dans ce cas. 11 fut rassuré le surlendemain, en apprenant la nomination définitive du duc de Vicence et du comte de Narbonne. Déférant au vœu de l'empereur d'Autriche, Napoléon avait renoncé à imiter la conduite de la Russie (Maret, 16 juillet').

Le comte de Metternich parut d'abord enchanté de cette détermination. Mais cet enchantement ne dura guère; bientôt il affecta de partager l'impatience des

1. Aux Icnncs d'un arrôté impérial du 18, la mission française à Pra}j^uo se composait, outre les deux plénipotentiaires, de MM. de Rayneval, Lajard et de Cabre, secrétaires de légation, de Broglie (père du duc actuel), et de Montigny, attachés à la légation.

plénipotentiaires russe et prussien, d'Anstedt et Humboldt (le frère du célèbre auteur du Cosmos). Ceux-ci, arrivés depuis le 12, ne donnaient signe de vie que par rindignation qu'ils exprimaient d'attendre si longtemps. Le 22, Metternich se plaignait officiellement à Maret de ces retards, qui, suivant lui, ne pouvaient être imputés au médiateur. Il ne montrait plus la même impatience dans ses entretiens avec le comte de Narbonne. Celui-ci écrivait le même jour : « Il faut qu'il y ait un parti pris. Bien sûrement la négociation n'ira pas jusqu'en septembre. »

Un fait curieux, non remarqué jusqu'ici, c'est la coïncidence de ce refroidissement du comte de Metternich avec le passage à Prague du duc d'Otrante, se rendant à son nouveau poste de gouverneur de l'Illyrie^ L'Empereur l'avait autorisé à voir en passant le ministre Autrichien, avec lequel Fouché avait d'anciennes relations. Cette visite fut plus nuisible q'utile.

Les retards qu'apportait la France, depuis le 12 juillet, à l'ouverture du congrès, étaient la conséquence forcée « des prétentions singulières et inattendues élevées à Neumark. Peut-on commencer les négociations, écrivait Maret, alors que l'Empereur est engagé et que les ennemis ne le sont pas?» En effet, il s'était engagé, par la convention du 30 juin, à ne pas dénoncer l'armistice avant le 10 août, par conséquent à ne pas recommencer les hostilités avant le 16 au plus tôt, la dénonciation devant

1. Napoléon en le faisant venir en Allemagne, voulait d'abord le nommer gouverneur de Berlin, dont Toccupation semblait probable à la reprise des hostilités. Il avait tenu, d'abord, à ne pas le laisser en France, puis se décida à renvoyer en Illyrie pour remplacer Junot, devenu tout à fait fou. Suivant une tradition assez vraisemblable. Napoléon dit à Fouché qu'il aurait peut-être bientôt à faire la remise de l'Illyrie à rAutriche. Il fut aussi chargé de recueillir chemin faisant des infoimations sur les préparatifs militaires de cette puissance, et de les transmettre au prince Eugène.

être faite au moins six jours d'avance. Les généraux alliés avaient au contraire déclaré que leurs instructions ne leur permettaient pas de proroger Tarmistice au delà du 4 août, plus les six jours pour la dénonciation, de manière à pouvoir se battre dès le 11. Cette déclaration, faite le 16 jm'llet^ était en contradiction avec des lettres ministérielles du même jour, annonçant que les alliés acceptaient la prorogation au 10 août. Mais, d'autre part, elle semblait conforme à la première réponse dont nous avons déjà parlé, celle qui admettait le 10 août comme terme de négociation. Cette divergence trahissait, du côté des alliés, des tiraillements en sens divers, et des dispositions peu pacifiques. 11 n'en était que plus indispensable de commencer par déterminer nettement la situation militaire. Si c'était là, comme on Ta dit, un prétexte imaginé par l'empereur Napoléon, pour gagner ou perdre du temps, les alliés s'y prêtaient avec une complaisance singulière. Ce fut seulement le 22 juillet, c'est-à-dire au bout de huit jours, que les commissaires, russe et prussien, furent autorisés à convenir de la prorogation au 10-16 août. Ils élevèrent de plus, au dernier moment, des difficultés qui retardèrent encore la signature de quatre jours. L'une de ces difficultés concernait le mode de communication à établir entre l'armée française avec les places bloquées (Stettin, Custrin, Danzig, Modlin,et Zamosc); l'autre, plus sérieuse encore, l'approvisionnement de ces places, dont on avait eu le tort de ne pas se préoccuper, au moment de la conclusion de l'armistice. Pendant ce temps, à Prague, on se plaignait amèrement de ces retards; on affectait de les imputer exclusivement à la France, comme s'il n'avait pas dépendu des alliés de les éviter ou de les abréger. Le comte de Narbonne se défendait mal de ces plaintes; Maret lui reprochait « de n'avoir pas

donné la bonne raison qui nou^ obligeait de vouloir avant tout la signature de la convention militaire. Si la négociation avait commencé, Tennemi se serait borné à ne pas commettre d'hostilités. 11 serait resté dans le même état, tandis que notre position se serait détériorée. » Il revenait encore sur ce sujet le lendemain. « L'Empereur ne craint pas d'être attaqué, mais la condition véritablement importante de la prolongation de l'armistice, c'est l'approvisionnement des Qlaces. » Narbonne^ qui avait été ministre de la guerre, aurait dû mieux comprendre la nécessité d'être préalablement fixé sur ce point*. « Si l'Empereur, ajoutait Maret, n'a pas fait encore partir le duc de Vicence, c'est que l'Empereur ne veut pas qu'il aille à Prague user son influence et son caractère pour des discussions d'armistice. Il ne partira que quand tout sera fini à cet égard. » Enfin, « l'Empereur avait vu avec peine que le comte de Narbonne visait à des succès de société, auxquels on arrive par un esprit opposé à celui des affaires (23-24 juillet). » Pour atténuer l'impression pénible qu'aurait pu produire cette double réprimande sur «un homme dont il appréciait les qualités brillantes et sympathiques, Maret ajoutait dans un billet particulier : « Je vous ai grondé hier, je vous gronde aujourd'hui; n'ayez pas peur cependant que j'en prenne l'habitude... J'aurais envie de vous dire que j'ai adouci les termes. 0 Toute leur correspondance particulière était sur ce ton de familiarité affectueuse. Ainsi Maret, en adressant à Narbonne des instructions et des pouvoirs dont il ne devait faire usage qu'après la solution des difficultés militaires, ajoutait : « Je vous

1. Des événemenls douloureux et récents ont montré combien est grave cette question de ravitaillement des places pendant un armistice (février 1871).

rien commencer à Prague que tout ne fût fini à Ncumarkt, s*était décidé, avant de partir pour Mayenne, à délier quelque peu lesmains au comte de Narbonne. Celui-ci reçut, le 25 au matin, l'autorisation de procéder à la présentation, la vérification et réchange des pouvoirs, de façon que toutes ces formalités auraient pu être remplies avant l'arrivée de son collègue. Ensuite Maret, pour éviter de plus longs délais, prit sur lui de faire partir immédiatement le duc de Vicence. La prolongation d'armistice ne fut signée à Neumarkt qu'après ce départ. Les commissaires français, pour en finir, avaient consenti à renvoyer la question des approvisionnements à l'arbitrage du congrès ; et, comme le congrès n'eut pas lieu, cette question demeura indécise, au détriment de nos intérêts militaires.

Mais, le jour même où le comte de Narbonne se trouve en mesure de déployer son caractère (25 juillet), il acquiert la certitude que les autres puissances ont renoncé à continuer, ou plutôt à conimencer la négociation. Il va d'abord chez le ministre autrichien ; le trouve abattu, préoccupé. Suivant lui, l'autorisation que Narbonne vient de recevoir arrive trop tard; « la perte de temps est irréparable, car il n'y aura pas moyen de faire prolonger l'armistice. — Quoi ! dit Narbonne, même si l'on était au moment de s'entendre ! — Dans le cas, mais dans le cas seul où les bases seraient inévitablement posées, j'espère, répond Metternich, que ce ne serait pas impossible.»

Cette tristesse, cet abattement n'étaient pas feints. Metternich n'envisageait pas sans effroi la perspective d'une lutte qui, malgré la défection de l'Autriche, pouvait, et faillit bien encore tourner à notre avantage.

En sortant de chez lui, Narbonne va faire les visites d*étiquette aux plénipotentiaires prussien et russe»

pèche « n'affecta pas beaucoup M. de Bassano, et encore moins Napoléon. » (Thiers, XVI, 149 et suiv.).

Elle les affecta d'autant moins, en effet, qu'elle n'existait pas ! Metternich ne dit rien de tout cela à cette date, et par conséquent il n'en existe aucune trace dans la correspondance de l'ambassadeur français avantsa transformation en plénipotentiaire, et l'arrivée à Prague du duc de Vicence. Ce fut seulement deux jours après cette arrivée, que le ministre autrichien fit cette déclaration émouvante aux deux plénipotentiaires français, qui s'empressèrent de la transmettre au duc de Bassano dans une dépêche collective. C'était bien, comme l'affirme. Maret dans la note que nous avons citée plus h^ui^ y la première fois que le comte de Metternich tenait ce langage, parce qu'il n'y avait pas moyen de dissimuler plus longtemps. On comprend que dans ses Mémoires il se soit laissé entraîner à anti-dater cet aveu d'une quinzaine de jours, pour atténuer sa responsabilité morale et aggraver celle de Napoléon et de son ministre. On comprend moins qu'un historien français ait si légèrement accepté cette transposition, dont il se serait facilement aperçu, s'il avait pris la peine de comparer le récit des Mémoires avec la dépêche du 30 juillet des plénipotentiaires français.

Pour compléter la démonstration, nous plaçons en regard les versions autrichienne et française.

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