‹ Maret, duc de BassanoChapitre 54 sur 60 · Le frère aîné de celui qui devait être Napoléou IIL · texte numérisé non relu

Le frère aîné de celui qui devait être Napoléou IIL

610 MABBT, DUO DB BABSANO.

rèti du peuple de Rome, de remettre les Ëtats Romains à Votre Sidateté. Je suis en conséquence autorisé à signer un traité, par lequel Votre Sainteté serait reconnue dans sa souveraineté temporelle, et les Ëtats Romains, tels qu'ils ont été réunis à l'Empire fhinçais, seraient remis, ainsi que les forteresses, entre les mains de Votre Sainteté et de ses agents. Ceâe cotivmHofi ne sawraii éire relaiwe qu'aum objeti léMporeif, ef ottfMptf eommeiouverainde Borne, ie m'estimerais bien heureux, si, etc., etc.

Le projet de traité comprenait sept articles. L*Einpereur reconnaissait Pie VU comme souverain temporel de Rome et des pays formant ci-devant les États Romains ; s'engageait à les lui remettre le plus tôt possible (1 et 2.) Il y jiurait paix perpétuelle et amitié entre les deux souverains et leurs successeurs (3). Les articles suivants (4,5,6) stipulaient la confirmation par le pape des actes publics et privés ayant eu lieu pendant Tannexion, la faculté laissée aux Romains de rester Français en déclarant leur intention de s'établir en France, le maintien des propriétés; droits et prérogatives appartenant à la France avant la réunion. Enfin le traité devait être ratifié dans le délai de cinq jours, et plus tôt, si faire se pouvait.

On voit qu'il ne s'agissait pas d'un nouveau concordat, mais d'une restitution pure et simple, sans conditions d'aucune sorte. Ce que disait Maret de la cession probable de tout ou partie des États Romains au roi de Naples par la coalition, était conforme aux dernières informations venues d'itulie, et habilement calculé pour faire impression sur le pape et les cardinaux notrs, s'ils avaient voulu l'écouter. Le 25 décembre précédent, Hurat avait demandé à Napoléon les provinces en deçà du Pô; et, par son traité avec l'Autriche du 11 janvier, cette puissance lui promettait une indemnité à prendre dans les Légations, en échange

de TËlysée, offrant à Napoléon de l'entourer et de le défendre. Il promena quelque temps ses regards sur cette multitude passionnée. « Vous le voyez, me dit- il, ce ne sont pas là ceux que j'ai comblés d'honneurs et de trésors. Que me doivent ceux-ci? Je les ai trouvés, je les ai laissés pauvres. L'instinct de la nécessité les éclaire, la voix du pays parle par leur bouche; et si je le veux, — si je le permets, cette Chambre rebelle, dans une heure elle n'existera plus.

Mais la vie d'un homme ne vaut pas ce prix. Je ne suis pas revenu de l'île d'Elbe pour que Paris fût inondé de sang...» »

On a dit que Napoléon avait péri pour avoir trop osé. On devrait dire plutôt qu'il a péri pour n'avoir pas osé autant qu'il pouvait le faire. Ce fut une faute à lui d'élever sa famille; c'en fut peut-être une encore plus grave de ne pas changer plus de dynasties. Il avait dépendu de lui d'anéantir la Prusse en 1807 I !. Et, de même qu'il aurait pu allumer en Russie un feu plus ardent que celui de Moscou en proclamant l'émancipation des serfs, il pouvait, en 1815, donner de l'Élysée le signal d'une insurrection populaire. Nous voudrions pouvoir l'accuser d'une aversion, d'une défiance exagérée pour de tels moyens. Mais en 1848, et plus récemment encore, les démagogues ont pris soin de le justifier. Nous les avons vus à l'œuvre ! Napoléon ne fut jamais plus grand qu*à cette dernière heure, où il préféra le longmartyre de l'exil aux horreurs d'un tel succès ; — où il dédaigna de ramasser les guenilles sanglantes de la Terreur pour se refaire une pourpre impériale !

Dans une de ses dernières notes, Maret donne des

' détails intéressants et inédits sur la séance du conseil

des ministres du 22 au matin, dans laquelle fut signée

1. Lettres sur les Cent Jours, Depuis le 21 jusqu'au 25, jour du départ de Napoléon pour la Malmaison, plusieurs démonstrations du même genre eurent lieu autour de l'Elysée^ et donnèrent occasion à l'Empereur de réitérer les mômes déclarations à son frère Lucien, au général Solignac, etc.

être atteint m, en autorisant immédiatement le départ du pape. L'Empereur y consentit ; et le 23 janvier Pie VII quittait ce palais de Fontainebleau, où quelques semaines plus tard Napoléon devait signer son abdication !

Le rôle du duc de Bassano finit à la transmission de Tordre du départ. Il resta absolument étranger à ce qui se passa ensuite, notamment au mode de ce départ. Malgré l'insistance de Pie VII, aucun de ses cardinaux n*eut la permission de raccompagner. Haret ne put faire changer cette disposition, que déplorait avec raison Tévèque de Plaisance. « Soyez assuré, écrivail-il le 24 janvier, du mauvais effetqu^ cette solitude produira. On ne manquera pas de dire, si Sa Sainteté voyage seule, qu'Elle est transportée par force ; et le bon effet que la nouvelle de son départ pour Rome avait opéré sera suivi d'une peine générale... Au moins cinq ou six cardinaux avec lui, lui donnaient Tapparence d'un cortège honorable. Votre Excellence voit mieux que moi les conséquences de cette mesure »

Aussitôt après la chute de l'Empire, ce prélat fut violemment attaqué à Toccasion de cette démarche. On lui reprocha de s'être fait, par ambition, l'intermédiaire de propositions fallacieuses et contraires aux prérogatives du Saint-Siège. Il répondit victorieusement à cette calomnie, en faisant imprimer une Relation de ce qui s'était passé entre le pape et lui, relation dont Pie VII reconnut l'exactitude. On se rejeta alors sur le projet de traité resté inconnu, puisque le pape avait refusé d'en entendre la lecture. On insinua que ce traité ne lui restituait qu'une partie de ses États, et peut-être avec des conditions. Les documents qui précèdent prouvent la fausseté de ces soupçons; mais il n'en resta pas moins une mauvaise noté à Rome contre le malheureux prélat. S'il avait efl'ectivement

Haret voulut donc rester compromis. Courtisan assidu de Tinfortune, il ne quitta guère Napoléon pendant son dernier séjour à la Malmaison. Suivant une tradition qui parait exacte, il ne fut pas étranger à l'offre patriotique que fit Napoléon le 29 juin au matin, de reprendre un seul jour le commandement pour écraser Tune des deux masses ennemies qui s'avançaient sur Paris, laissant entre elles un large espace. Cette communication fut repoussée ; les collègues de Fouclîé ne crurent pas à un tel succès, et lui ne le voulait pas. « Ayant questionné le général Becker, porteur de ce message, sur les personnes qui étaient actuellement à la Malmaison, et sachant que M. de Bassano était du nombre, il s'écria c^vl il voyait bien d' oh partait le coup, et il écrivit un billet destiné à M. de Bassano, dans lequel il lui répétait qu'il y aurait le plus grand danger à retenir Napoléon seulement une heure de plus. » (Thiers, XX, 442.)

Dans la soirée du même jour, l'Empereur quitta la Malmaison, et se dirigea sur Rambouillet en évitant Paris; — Paris où il devaitrentrer en triomphe, mais seulement vingt-cinq ans après, et dans un char funèbre! Ce fut à Rambouillet que Maret se sépara bien malgré Jui, et cette fois pour ne plus le revoir en ce monde, du grand homme dont il avait été l'un des serviteurs les plus dévoués. Aucun peut-être n'avait secondé Napoléon avec autant de zèle et d'abnégation dans la grande œuvre qu'il avait entreprise; — œuvre qui n'était pas, comme on l'a prétondu, l'établissement

avons réussi à faire partager aux personnes honorables àe tous les partis, la conviction que l'homme capable de penser et d'agir ainsi, mérite une autre récompense que la calomnie ou Toubli !

1. U parlait souvent dans sa vieillesse, et avec une émotion profonde, de ces derniers adieux. Jusqu'à la fin, il conjura l'Kmpereur de lui peiTTiellre de l'accompagner dans son exil. Profondément touché de ce dévouement plus grand que son infortune. Napoléon s'en montra digne en refusant d'accepter ce dernier sacrifice.

090 MARBT, DUO DS BASSAlfO.

du congrès de Ghfltillon. Pendant cette dernière période, le duc de Vicence, cumulant les fonctions de ministre et de plénipotentiaire, écrivait toujours directement à l'Empereur, qui lui répondait le plus souvent par rintermédiaire du secrétaire d'État. Celui-ci dut plusieurs fois rappeler « que dans ses lettres , il n'y avait de lui que la signature. » Il se réduisit, avec une abnégation patriotique , au rôle d'instrument passif, sauf dans une seule occasion, suivant lui la dernière où il fiit encore possible de traiter.

Le duc de Vicence s'était d'abord imposé (conformément aux ordres de l'Empereur) l'obligatioa de ne traiter que sur les bases de Fraocfort... Lie4 février, il demaoda de nouveaux pouvoirs, dans lesquels il ne fût plus fait mentio^ de ces bases. Ils furent rédigés dans les termes quMI indiquait et expédiés le même Jour. Napojéon avait longtempshésité à les signer...

En ce moment, le duc de Bassano reçut de Ghâtillon une nouvelle lettre conçue en ces termes : « n n*est plus temps de se foire illusion. L'ennemi a un immense développement de forces et de moyens. Si l'Empereur a des armées assez nombreuses pour que son génie le fasse triompher, certes, il ne faut rien céder de nos limites naturelles! Mais, si la fortune nous a assez trahis pour que nous n*ayons pas dans ce moment les forces nécessaires, cédons à la nécessité ce que nous ne pourrions défendre, et ce que notre courage ne peut reconquérir... Obtenez donc de Sa Majesté une décision précise. Dans une question de celte importance, il faut être positif... Il ne faut avoir les mains liées d'aucune manière. Le salut de la France dépend-il d'une paix ou d'un armistice qui doive être conclu sous quatre jours? Dans ce cas, je demande des ordres précis, et qui donnent la faculté d'agir*. »

Le duc de Bassano remit cette lettre à Napoléon. Il le conjura de céder... L'Empereur avait l'air de l'écouter à peine. Il lui montra du doigt un passage dans un volume de Mon-

l. On était alors sous Timpression de la bataille de laRothière, perdue trois jours auparavant. Jamais la situation n'avait été si grave.

le hasard a fait tomber entre nos mains. Elles'avaient été recueillies dans la ville natale de Haret, à Toccasion de son précédent séjour en Bourgogne, dans Tété de 1814.

Lejéas-Gharpentier , directeur des contributions indirectes de la Côte d'Or. Beau-frère de Maret. Les assemblées qui avaient lieu pour le retour de Buonaparte se tenaient chez lui et chez son frère, ou à leur campagne. Ce Lejéas était un de ceux qui payaient les indignes fédérés bourguignons.— Lejéas, frère du précédent, receveur général; même conduite. — Dameau, leur ami particulier. C'est chez lui qu'étaient adressés tous les agents, allant et venant de nie d'Elbe, et c'est sa maison sur les remparts qui les recelait. — Ballant, procureur général à Dijon..., affreux par la manière de penser et la conduite qu'il a tenue. Toute la correspondance de Tile d'Elbe avec Maret était sous le couvert du sieur Ballant, pour éviter tout soupçon. C'est également à lui que Caulaincourt envoyait la correspondance particulière avec Buonaparte, pendant les conférences de Chàtillon . — Marinet, banqueroutier de Genève, établi à Dijon sous la protection de Maret et de Lejéas, dont il portait la correspondance à l'Ile d'Elbe et à Paris. Quelques soupçons avaient donné lieu à son arrestation peu de jours avant le débarquement; mais un juge chargé de l'instruction, et qui était du complot, l'aida à brûlelr ses papiers. — Frochot, ex-préfet de la Seine, est venu passer quinze jours à Dijon, pendant lesquels il n'est pas sorti de chez les Lejéas. Il s'est absenté quelques jours ; tout le monde est imbu qu'il a fait pendant ce temps le voyage de l'île d'Elbe...

Si tous les Français qu'on accusait alors d*ayoir été à File d'Elbe avaient réellement fait ce voyage, toutes les flottes européennes n'auraient pas suffi pour les y porter.

Maret était sorti de France, immédiatement après le départ de l'Empereur. Il crut pouvoir se fixer en Suisse, où l'un de ses amis mettait à sa disposition le château d'Âlaman, sur les bords du lac de Genève.

en HABIT» DOO DB BA88ANO.

encore plus de force et de solennité, afin de garantir pleinement le plénipotentiaire, quelque usage qu'il dût Taire de celte ce carte blanche, » et de le couvrir, au besoin, de sa propre responsabilité. A cet eflét, il ajouta : « Les conférences doivent' avoir commencé hier, 4. Sa Migesté n*a pas voulu attendre que vous lui eussiez donné connaissance des premières ouvertures, de crainte d'occasionner le moindre retard. Je suis donc chargé de vous faire connaître que l'in* tèntion de l'Empereur est que vous vous regardiez comme investi de tous les pouvoirs, de toute l'autorité nécessaire dans ces circonstances importantes, pour prendre le parti le plus convenable, afin d'arrêter les progrès de l'ennemi et de sauver la capitale... »

Malheureusement le duc de Vicence, qui le 4 février s'effhiyait de n'avoir pas des pouvoirs assez étendus, s^eflRraya le 6 d*en recevoir d'illimités. Il se plaignit du laconisme de la dépêche du secrétaire d*Ëtat, et réclama des instructions détaillées, précises, sur les sacrifices auxquels il pourrait consentir. Napoléon venait d'arriver à Nogent-sur-Seine. Le grand maréchal (Bertrand) et le duc de Bassano le pressèrent d'accéder à la demande de son plénipotentiaire, en le laissant toutefois libre de s'écarter au besoin de ces nouvelles instructions, et d'user de la carte blanche. L'Empereur eut à cette occasion avec Maret une conférence qui dura une grande partie de la nuit ; elle « fut des plus orageuses. » Il s'agissait en effet de le détenniner à réitérer ses concessions en détail ; à dicter sa propre humiliation. Le duc de Bassano parvint à obtenir ce nouveau sacrifice.

Il fut décidé qu'on ne devait pas hésiter à abandonner la Belgique et même la rivo gauche du Ilhin , si Ton ne pouvait avoir la paix qu'à ce prix. Les instructious du plénipotentiaire furent rédigées dans ce sens : offrir d'abord l'abandon de la Belgique, puis celui de la rive gauche du Rhin, s'il était indispensable. L'Italie, le Piémont, Gènes, l'état de

depuis 1813 n*était pas un rêve qu'allait suivre un terrible réveiP.

En 1817, il obtint Tautorisation de résider à Trieste, où il demeura jusqu'à la fin de son bannissement. Dans sa retraite, Tancien ministre secrétaire d'État partageait ces loisirs, si nouveaux pour lui, entre réducation de ses enfants et la rédaction de Mémoires qui, malheureusement, lui furent soustraits par un secrétaire infidèle. 11 n'en est resté que les fragments intercalés dans notre travail.

Après quatre ans et demi d'exil, « le duc de Bassano rentra en France, au mois de janvier 1820, par l'effet d'une mesure générale, et avec ceux des exilés qui, comme lui, n'avaient ni sollicité, ni obtenu d'exceptions. »

Jusqu'cQ 1830, dit-il encore, la surveillance de la haute police pesa sur moi de toutes les manières. J'ignore quand elle finit et si elle finit. Il fut défendu à mon préfet de me nommer maire de mon village; et, en 1829 encore, on me repoussait du conseil général de mon département. Mon nom, que je n'avais pas voulu faire inscrire sur la liste des pensions de retraite..., ne figurait que sur celle des électeurs, d'où l'on n'avait pu la proscrire...

Dès l'époque de sa rentrée, et depuis, certains hommes, naguère serviteurs zélés du gouvernement impérial, n'avaient cessé d'entretenir contre Maret les défiances des ministres de la Restauration. 11 en eut personnellement la preuve d'une façon assez cu-

1. On retrouve cette impression exprimée d'une façon saisissante dans un opuscule contemporain, dû à l'un des plus grands écrivains de TAlleniagne, Jean-Paul llicliter. 11 assiste en songe à un interminable défilé de Français vainqueurs parmi les populations germaniques terrifiées, qu'ils saluent d'apostrophes menaçantes : « Ah! vous croyiez que c'était fini! Pourtant nous voici revenus et cette fois pour toujours î »> etc. {Herbstblumine, 1816.)

naturelles, le Piémont, Gênes, le protectorat de ritalie et de TAllemagne... Tous ces sacrifices avaient été consentis d'avance par TEmpereur à Troyes le 6, à Nogent encore le 7, grâce aux instances du grand maréchal (Bertrand), du prince de Neufchâtel, du duc de Bassano...

Si le pléDipolenliaire français, usant de la cafte blanche qui ne lui fut retirée que dix jours plus tard (après Châmpaubert, Montmirail, etc.), avait signé sur ces bases, la paix était faite , en supposaiit que les alliés voulussent la paix avec Napoléon, car il est prouvé qu'ils ne l'eussent pas mise à un plus haut prix. Comment ces sacrifices auraient-ils été pour Napoléon « un éternel grief contre son plénipotentiaire, » comme celui-ci semblait dès lors le craindre? L'autre ministre était là pour dire à l'Empereur : « Vous-même, vous les aviez consentis <. »

Nous pensons que Thésitation de Caulaincourt fut déterminée par un motif fplus désintéressé que la crainte d'une disgrâce. Dans une longue conversation qu'il eut en 1815 avec Bignon sur les négociations de Châtillon, le duc de Vicence lui dit, en propres termes; « qu'il avait eu d'abord V ordre de signer sur la base des anciennes frontières, mais qu'il ne l'avait pas fait, ayant (ou croyant avoir) la certitude que l'Empereur ne ratifierait jamais un tel traité. » Cette circonstance est celle où la mésintelligence entre les deux ministres produisit le plus fâcheux résultat. Suivant toute apparence, des explications intimes, des exhortations personnelles du secrétaire d'État, jointes à l'envoi de la carte blanche, auraient encouragé le plénipotentiaire à en faire usage sans références nouvelles. Mais pouvait-il

1. Napoléon lui-même convient, dans ses Mémoires^ « qu'il n'aurait pas été assez fort contre la situation des choses et contre l'opinion pour refuser de ratifier un traité signé. » (Mémoires, U, 317.)

se composait de quelques terres peu importantes en Westphalie et en Pologne, et d*un domaine considérable en Belgique. La position de confiance qu*occupait Maret près de TEmpereur ne lui permettait pas d*imiter la conduite prudente d'autres donataires, qui s'empressaient de réaliser leurs immeubles situés dans les pays conquis. Non-seulement il avait gardé Closter-Zandey ancien domaine royal, mais il y avait fait des embellissements, des plantations surtout, qui en ont considérablement augmenté la valeur. Cette propriété se trouvait sur un territoire réuni à la France avant le règne de Napoléon, et concédé par les traités de 1815 à des princes qui n'avaient jamais régné en Belgique. Haret avait donc quelque droit de se croire propriétaire incommutable. Il n'en fut pas moins dépossédé par le gouvernement des Pays- Bas, et n'obtint, pour les dépenses considérables qu'il avait faites sur ce domaine, qu'une indemnité bien inférieure à la plus-value.

Peu de temps avant la première Restauration, Maret avait prélevé sur ses ressources personnelles près d'un demi-million, pour constituer une rente au profit d'une tierce personne, conformément à des instructions confidentielles de Napoléon. Pendant les Cent Jours, il avait été couvert de cette avance au moyen d'un transfert d'actions sur les canaux d'Orléans et du Loing, naguère confisquées sUr la famille d'Orléans. Celle-ci contesta la validité de ce transfert, comme postérieur à une loi du 5 décembre 1814 qui avait ordonné que les actions encore disponibles à cette époque lui seraient restituées ; les tribunaux lui donnèrent

1. De toutes les dotations concédées par Napoléon, une seule fu respectée; celle du duc deRaguse! La coalition lui devait bien cela.

Ton crut généralement que cette protestation énergique contre un procédé blessant pour l'honneur national, avait coupé court à des tentatives semblables de la part de représentants d'autres puissances.

Du fond de sa retraite, le duc de Bassano s'occupait de remplir un dernier devoir envers la mémoire du grand homme qu'il avait servi. Jamais souverain n'avait été plus insulté que Napoléon après sa chute. Toutes les attaques rétrospectives, dirigées contre le premier Empire dans les dernières années du règne de Napoléon 111 et depuis 1870, ne sont guère que des répétitions des diatribes anciennes. Maret apporta, dans l'accomplissement de cette œuvre de réhabilitation historique, l'abnégation dont il avait fait preuve dans sa carrière active. 11 employa les nombreux documents restés entre ses mains, toutes les ressources que lui fournissait une mémoire vaste et sûre, à démolir cette légende apocryphe qu'on prétendait substituer à l'histoire. Pourtant il ne voulut pas entrer personnellement dans la lice, non par peur de se compromettre, mais parce qu'il craignait que son dévouement avéré n'affaiblit la portée de son témoignage. Mais il fut, en réalité, Torgane le plus actif de la réaction napoléonienne qui se produisit pendant les dernières années de la Restauration, réaction conforme au sentiment national, et qui a exercé une influence considérable sur les événements ultérieurs. On sait aujourd'hui que les Manusants du baron Fain sur les événements des trois dernières années de l'Empire, ont été en grande partie écrits sous l'inspiration du duc de Bassano. Il avait également fourni au colonel Gourgaud des renseignements pour son excellent examen critique de V Histoire de la campagne de lîitssie de Ségur; à M. de Norvins,pour son Histoire de Napoléoîi et pour son Portefeuille de 1813 ; à Pons

son manuscrit, et prouva par des témoignages respectables qu'il n'y avait pas changé une ligne. Dès le début, il faisait bien allusion au projet d'un coup d'État, déjà mis en avant dans les conseils secrets de la couronne. Mais c'était pour signaler le danger de ce parti extrême ; la nécessité de préférer les voies de l'ordre légal, au procédé dangereux de lois exceptionnelles.

Quelques passages empruntés à ce Mémoire devenu, fort rare, suffiront pour donner une idée exacte de l'esprit dans lequel il était conçu.

Le roi veut changer son ministère Qu'en coûlera-t-il

au roi ? Rien. Le pouvoir, fondé sur la légalité, ne sera pas moins grand, et sera plus assuré que jamais. La stabilité de la loi garantit immuablement la stabilité du trône quand il repose sur elle, taudis que cette succession annuelle de révolutions dans l'ordre légal, dont le ministère s*est fait une nécessité, entretient le peuple dans les'idées de changement..., le dispose, au profit des factions, à laisser mettre en question le trône lui-même... Cette considération n'est pas seulement royale, elle est dynastique.

Avec la légalité, Tart de gouverner est facile. Sans elle, le pilote est sans boussole au milieu des tempêtes : le ministère en fait répreuve... Avec la légalité proclamée comme système fixe, invariable de la nouvelle administration, sa composition est aisée. Sans la proclamation d'un système qui agisse sur les masses qu'on a si imprudemment agitées, et d'où le mal pourrait venir, gigantesque comme elles, tout ministère serait insuffisant

Ces lignes étaient écrites trois ans avant la révo* lution de juillet ^

1. Maret sut' qu'un des conseillers intimes de Charles X, ayant eu connaissance de ce Mémoire, avait dit que « c'était l'œuvre d'un jacobin. >»

630 MAtlET, DUC DB 6AS8AN0.

nous dicter des conditions, et Ton nous aie jusqu'à la liberté de nous plaindre. Comme nous n'avons pas le choix des moyens et qu'il n'y en a qu'un seul pour nous tirer d'affaire ; si la négociation se continue, faites que Sa Majesté se décide. Faites-le pour l'intérêt de Sa Majesté même, pour celui de la France, et pour que la postérité ne croie pas que dans des circonstances si graves, lorsqu'il ne fallait pour tout sauver qu'un mot de l'Empereur, il ne s'est trouvé près de lui personne pour le porter à dire ce mot ou pour le dire en son nom. Vous êtes sûrement fort attaché à l'Empereur, fort dévoué à votre pays. Est-il juste, quand il s'agit de le sauver, que je sois seul à la brèche, à Chàtillon ou au quartier général ?

Caulaincourt oubliait trop que l'envoi de la carte blanche ne s'était pas fait tout seul. C'était prêcher, non pas même un converti, mais quelqu un aussi orthodoxe que lui-môme. C'est ce que lui fit sentir Maret dans une réponse un peu froide, mais suffisamment explicite.

Monsieur le duc, vous ne mettez en doute ni mou attachement à l'Empereur, ni mon dévouement à mon pays. Vous avez donc trouve vous-même la seule réponse que je puisse faire à votre lettre du 14 déco mois. Un liomme d'honneur, et doue de quel(|ue force d'àme, lorsqu'il est animé par de tels sentiments, sait toujours ce qu'il doit faire et fait toujours ce qu'il doit. Pour ne pas me juj?or ainsi, il aurait falhi commencer par me refuser ce que vous m'accordez. Je ne vois donc dans votre lettre que la bonne opinion que vous avez de moi, et je vous rem(?rcie d'avoir bien voulu l'exprimer... (2il février).

Maret était donc aussi « sur la brèche!.. » Mais il n'était pas facile d'arracher à Napoléon, vainqueur dans six combats, ce mo^ qu'il venait de rétracter, et qu'on avait eu tant de peine à obtenir quand tout semblait désespéré. « Ce fut le 19 février, au chdteau de Surville qui domine Montereau, et d'où Napoléon

des priocipes de TÂssemblée coDSiituante*... Il soutint avec force, comme rapporteur, le projet de loi pour rabolition des majorais. Plus tard, quand les fameuses lois de septembre furent soumises à la Chambre des Pairs, le duc de Bassano proposa et soutint avec énergie; mais sans succès, un amendement qui atténuait les dispositions les plus exorbitantes de ces lois, par rapport à la composition du jury et à la procédure des cours d'assises. Dans les procès politiques, il vota avec la minorité opposante, qui se prononçait contre les mesures arbitraires proposées au nom de la sûreté de l'État, et voulait que les procédures suivissent régulièrement leur cours, et que les droits des accusés fussent respectés «.

Le 8 novembre i834, le ministère, dont M. Thiers faisait partie, mais dont M. Guizot était le personnage influent, voulut imposer au roi le duc de Broglie comme ministre des affaires étrangères et président du conseil. Cette prétention, exprimée dans des termes propres à blesser la dignité royale, s'appuyait sur ce que M. Guizot nommait un principe constitutionnel : le roi ne pouvait se refuser à une mesure sur laquelle les ministres étaient unanimes. Mais un autre principe dominait celui-là. Au droit constitutionnel de choisir librement ses ministres, le roi joignait celui de les renvoyer. Dès le lendemain, une combinaison ab irato fut conçue. Elle dépendait de Tacceptation du duc de Bassano, et Ton pouvait croire qu'elle consommerait la ruine des doctrinaires... Avec un tel .but et un tel espoir, un refus de sa part était impossible*.

1. Maret ne dit pas que la première fois qu'il monta à la tribune, ce fut pour demander le rappel de ceux des votants qui vivaient encore. Ce n'était pas lui qu'on pouvait accuser d'avoir jamais approuvé ce vote funeste ; on a vu qu'en décembre 1792, il avait risqué sa vie pour sauver Louis XVL Mais il avait connu par lui-même les souffrances de la détention et du bannissement, et pensait que vingt-cinq années d'exil devaient désarmer la justice des hommes. D'ailleurs, il faut bien le dire, le maintien de cet arrêt de proscription semblait une anomalie depuis le 8 août 1830,

2. Il combattit notamment avec vigueur, lors du procès d'avril, les propositions de son ancien collègue Marbois. Celui-ci, trop zélé sous tous les gouvernements, voulait, entre autres choses, qu'on jugeât sur pièces les accusés qui refusaient de reconnaître la compétence de la Cour.

3. Les ministres démissionnaires étaient MM. de Rigny, affaires

on avait paru rinsiouer, maïs deux ans auparavant, dans un entretien avec Casimir-Périer. Il expliqua ce qu'il avait entendu par « la restauration de la révolution de Juillet. » Il lui semblait nécessaire et môme urgent d'éloigner des grandes charges de l'État, ceux des hommes de la Restauration auxquels les libéraux sincères supposaient un esprit de retour vers les principes qui l'avaient perdue.

Certains personnages du parti doctrinaire prirent avec raison celte déclaration pour eux. Leurs attaques n'en furent que plus violentes. Ils eurent pour auxiliaires des spéculateurs Épouvantés de ces clameurs, trois des ministres qui appartenaient à la Chambre des députés, se séparèrent du président du conseil. La combinaison législative se trouvait manquée; le cabinet fut dissous; et, le 18, la restauration du ministère doctrinaire fut opérée <.

Nous croyons que ce ministère de huit jours ne fut qu'une manœuvre comminatoire. Le chef de l'État avait voulu donner une leçon à des hommes qui prétendaient lui faire payer trop chèrement leurs concours, (c C'était, suivant l'expression de Metternich, une de ces légères querelles qui s'élèvent dans les meilleurs ménages, et servent à rendre les raccommodements plus doux. » Il parait néanmoins que plusieurs des ministres momentanément évincés avaient pris la chose fort au sérieux. On mit en jeu contre le nouveau ministère les ressentiments que conservaient contre son chef certains hommes d'État étrangers, les préventions et les craintes de quelques notabilités du monde financier. Sous l'effort d'une telle coalition, la chute était inévitable.

Maret n'avait accepté ce ministère que dans l'espoir d'être encore utile à son pays. Néanmoins, plusieurs de ses anciens amis, et même des personnes de sa famille ne l'avaient pas vu sans regret s'embarquer,

1. Dès le 15, le Roi avait rappelé MM. de Rigny, Thiers, Guizot et Duchâtel. M. Thiers reprit le ministère de l'intérieur, qu'il occupait dans la combinaison précédente.

moments, comme toute sa vie, dit le Moniteur, furent Tobjet des plus honorables sympathies. » Par une coïncidence étrange, le duc de Bassano se mourait au moment où Téloge de son ancien collègue et ennemi le prince de Bénévent, mort Tannée précédente, était prononcé en séance publique par H. Mignet. L'illustre secrétaire perpétuel s'acquitta avec son habileté ordinaire de cette tâche délicate. Après avoir loué, excusé tout ce qui rigoureusement pouvait rètre, passé condamnation sur le reste et rappelé « les explications que le défunt donnait à ses changements, » M. Mignet concluait par ces paroles sévères, mais justes, qui semblaient un éloge indirect à l'adresse d'un autre confrère mourant : a toutefois, quels que soient les services qu'on puisse rendre à son pays en conformant toujours sa conduite aux circonstances, il vaut mieux n'avoir qu'une seule cause dans une longue révolution, et un seul rôle noblement rem^ pli dans t histoire. »

Malgré l'émotion produite dans Paris par la tentative révolutionnaire qui avait éclaté trois jours auparavant', les funérailles de l'ancien ministre de Napoléon furent célébrées avec un recueillement profond, au milieu d'une assistance nombreuse, où figuraient la plupart des collègues de Maret à la chambre des Pairs et à l'Institut. Tous n'avaient pas servi la même cause que lui, ou n'avaient pas servi que celle-là ; mais tous s'accordaient pour rendre hommage à la loyauté de l'homme public, comme aux vertus de l'homme privé. L'article que le Moniteur consacra le 6 mai au souvenir de celui qui avait été son premier rédacteur en chef et l'auteur de sa fortune, était empreint d'une émotion inaccoutumée dans la feuille officielle.

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